Libéralisme : entre liberté et illusion
Libéralisme : entre liberté et illusion
Comme
sa morphologie l’indique, le bonimenteur n’est qu’à moitié menteur. Pour prendre, un
boniment doit être un peu vrai. Il est un peu vrai que cet écran est plat, et plus léger – le
portant, je le vérifie –, et plus confortable pour les yeux – rivé à lui, je suis confort. Il est un
peu vrai que nous autres sujets des régimes capitalistes prototypiques sommes libres de nos
mouvements. Nous pouvons nous déplacer autant que le permet notre salaire. Il est un peu
vrai qu’un télétravailleur peut disposer de ses horaires. Il n’est pas archifaux que nos
élections sont démocratiques. Les marchands ne mentent pas complètement en disant qu’ils
créent de la valeur, créent de la richesse. Ils oublient juste de préciser que cette richesse leur
revient.
La langue du capitalisme ne doit pas être démasquée, elle doit être passée au crible sec de
la précision.
F. B.
BONIMENTS
François Bégaudeau
Boniments
Editions Amsterdam
2023
François Bégaudeau est écrivain. Auteur de nombreux romans et essais, il a
récemment publié Notre joie (Pauvert, 2021) et Ma cruauté (Verticales, 2022).
Sommaire
Libéralisme
Option (ce n’est pas une)
Choix
Contrat
Privé
NFT
Risque (prendre son)
Video Assistant Referee
Écosystème
Géo-ingénierie
Trottinette
Réputation
Transclasse
Job (faire le)
Puissante
Inclusion
Sans totem ni tabou
Confort (sortir de sa zone de)
Compétences
Huit fois debout
Résilience
Burn-out
Trouble
Edutech
Legging
J’assume
Néolibéralisme
Borne
Phone
TikTok
Gobelet
Machine à café
Mercato
Sans contact
La série
Algorithmes
Piéton
Territoires
Tiers-lieu
Transition
Netflix
Novlangue
Libéralisme
Dans libéralisme on entend liberté, et donc on n’entend rien.
On tape dessus et ça sonne creux. Presse le tube et rien ne sort.
Telle la licorne la liberté n’existe que dans l’esprit en sommeil ; au réveil elle
se dissipe.
Ses apôtres zélés croient lui donner chair en limitant son périmètre. La
liberté, psalmodient-ils, s’arrête là où commence celle d’autrui. Mais, ce disant,
ils ne limitent pas la liberté, ils l’annulent. Une liberté limitée n’en est plus une.
La liberté est absolue ou n’est pas.
Si ma liberté d’expression s’arrête où commence la prohibition des menaces
de mort ou des injures racistes, elle est relative et ne peut plus être revendiquée
dans l’absolu. Dans une délibération sur les limites à donner à l’expression, ce
ne sont pas diverses acceptions de la liberté qui s’opposent, mais diverses
acceptions de la décence, de la bienséance, de la civilité, de la tranquillité, de la
sécurité, etc.
Si ma liberté de tondre ma pelouse s’arrête où commence la liberté de sieste
du voisin et qu’un contentieux s’ensuive, nous ferons l’un et l’autre valoir, non
pas nos libertés respectives, mais nos impératifs et besoins respectifs. Nous
soupèserons les nécessités, pour moi de rafraîchir mon carré de jardin en fin
de matinée, pour lui de se reposer à la même heure. Si par exceptionnel je suis
honnête, je concéderai que, ledit voisin rentrant à l’aube de la zone
commerciale de Gueugnon où il garde un entrepôt, une récupération diurne
lui est plus indispensable qu’à moi de faire pétarader la tondeuse à n heures.
À aucun moment la liberté ne nous tiendra lieu de critère. Et s’il advient que,
ma mauvaise foi ayant sapé le dialogue, ma liberté de tondre bêtement
réaffirmée s’arrête où commencent les tirs de carabine du voisin, c’est encore
en vain que sur mon lit de mort je revendiquerai ma liberté de survivre à sept
plombs dans le cœur. D’un bout à l’autre de la discorde, la liberté aura été hors
de propos.
Sur tout sujet, la liberté est hors sujet. Sa mention dans les débats n’est le
fait que d’individus appliqués à les biaiser. Ces honnêtes hommes
chercheraient-ils à faire diversion ? Auraient-ils quelque chose à cacher ?
Leur glorieuse liberté serait-elle l’écrin flatteur d’un dessein peu glorieux ?
Qui prône la liberté prône toujours autre chose. Qui l’érige en valeur
valorise autre chose.
Que valorise le libéralisme sous le couvert de cette liberté qu’il place en son
cœur ? Par quoi faut-il remplir le vide autour duquel ce discours se déploie ? La
réponse ne viendra pas des libéraux, trop conscients qu’on ne sort de
l’ambiguïté qu’à ses dépens, et habiles à entretenir la bivalence originelle de
leur théologie.
Dès ses prémisses, la pensée libérale préconise d’un même trait de plume la
liberté politique et la liberté économique. Libérer les peuples, libérer les
marchandises. Soustraire les sujets à la tyrannie, soustraire les marchands aux
rentes féodales et royales. Faire advenir des citoyens, faire foisonner des
échoppes. Depuis lors, on ne sait jamais si celui qui se proclame libéral parle de
ceci ou de cela. Feint de parler de ceci pour mieux parler de cela. Où est le
ceci, où est le cela ? Dans ce bonneteau à deux cartes, on se perd, et c’est le
but.
C’est que ceci et cela marchent ensemble, prêche le libéral. La liberté ne se
divise pas ! s’emballe-t-il. Et si la libération du marché n’engendre pas toujours
la libération des sujets, eh bien il le déplore.
Le libéral souvent déplore. La déploration est la variante conservatrice du
fatalisme.
Humaniste viscéral, le libéral déplore que l’ouverture de marchés en Afrique
n’ait pas entraîné la chute des dictatures locales, mais plutôt leur redoublement
par l’oppression coloniale. Déplore qu’on doive commercer avec la Chine, que
son ralliement au marché n’a hélas pas conduite à épouser nos valeurs. Déplore
qu’afin de protéger leurs prébendes sud-américaines, les États-Unis
diligemment servis par la CIA aient été contraints d’installer des régimes eux-
mêmes contraints de supprimer les libertés politiques.
Inhumain est le gauchiste rétif à s’émouvoir de la douloureuse contrariété du
libéral contraint de contraindre. Car le malheureux n’y est pour rien. On le
force à amputer d’une jambe son libéralisme. Toujours des gens excessifs le
poussent à bout. Toujours des irresponsables abusent de la liberté qu’on leur
accorde, comme abusent les occupants en lutte du siège social de leur boîte,
forçant les amis de la liberté à les évacuer à coups de CRS.
C’est la mort dans l’âme que le libéral doit régulièrement raboter les libertés
chéries chères à Marine Le Pen. Doit priver de liberté un voleur de voiture qui a
trouvé malin de priver le propriétaire de la liberté de rouler en SUV. Priver de
travail une salariée syndiquée qui a contesté la liberté de son patron d’en
harceler moralement une autre.
À son grand dam, le libéral doit constater que les gens ne sont pas assez
raisonnables pour utiliser sagement la liberté qu’on leur octroie, aussi sûr que
de trop nombreux assistés boivent leur RSA. On leur donne ça, ils réclament
ça. On leur donne le vote, ils voudraient aussi gérer l’usine.
Certains de ces abusifs poussent l’indécence jusqu’à défendre les libertés
politiques sans défendre les libertés économiques ; jusqu’à réclamer le
référendum d’initiative citoyenne tout en défendant le monopole de la SNCF.
Ces gens-là n’ont rien compris au message originel. Un libéral fidèle aux
principes n’ouvrira jamais une liberté politique si elle n’entraîne pas
immédiatement une loi pour protéger le secret des affaires. Adam Smith n’a
pas préconisé l’abolition de l’esclavage, attaché qu’il était à la liberté de vendre
du coton.
Il faut diviser les pouvoirs, a dit Montesquieu. Mais pas celui du capital, a-t-il
jugé inutile de préciser. D’où que des esprits mal tournés voire gauchisants se
demandent parfois si la division du pouvoir politique n’avait pas pour principal
objectif de le rendre faible contre les détenteurs de capitaux. Sommé de ne
garder qu’une jambe de son libéralisme bivalent, le libéral garderait assurément
la liberté économique. De fait, sa cohérence l’incline systématiquement à ne
garder que celle-là. C’est ainsi que sitôt apparus sur l’estrade, les théoriciens
libéraux se déjugent. Sitôt brandie la liberté qu’on en rabat sur elle, et que
partout fleurissent des libéraux nationalistes, des libéraux autoritaires, des
libéraux ennemis de ce qu’une minute plus tôt ils appelaient des libertés et
qu’ils appellent désormais des débordements, des outrages, des violences, des
offenses à la République.
Dans la France de 2022, République est un synonyme d’ordre. Qui casse
une vitrine casse la République. Qui range sa chambre sous injonction
parentale range la République. Cette acception s’est imposée dans les années
1980, au moment où le libéralisme faisait sauter les rares digues que le siècle
finissant lui avait opposées. L’heure était à durcir la règle pour neutraliser la
colère des gueux broyés par la dérégulation.
Souvent un licencié devient un chômeur alcoolique et dangereux. On le
surveillera donc de sorte qu’il demeure un chômeur républicain : alcoolique
mais non dangereux.
Les gueux sont priés de porter des tenues républicaines (prêche un ministre), et
de viser une réussite républicaine (prêche une ministre), autrement dit une réussite
dans les règles, sans fraude à la carte Vitale.
Une vie républicaine est une vie à turbiner honnêtement au service de
propriétaires républicains. Cette division du travail assure l’harmonie sociale :
les travailleurs respectent les valeurs de la République afin que les propriétaires
boostent leurs chaînes de valeur et acquièrent des Jeff Koons à forte valeur
ajoutée.
De liberté, le libéral ne connaît que celle de faire fructifier ses avoirs. Son
slogan est : Marchands de tous les pays, unissez-vous pour marchandiser le
monde – puis entretuez-vous libéralement.
Le libéral veut entreprendre sans entraves. Les entraves sont les impôts de
production, les cotisations nommées charges tellement elles pèsent, les législations
redistributives, les monopoles publics, le statut de fonctionnaire, le droit du
travail, le plafonnement des prix, le contrôle des licenciements. Les outils de
lutte héroïque contre les entraves sont le CICE, la flat tax, l’Union européenne,
le dollar, l’extraterritorialité, la philanthropie défiscalisée – et le lobbying pour
que des gouvernants réceptifs mettent tout ça en place.
Hélas, par l’effet de l’ingratitude des gueux sur lequel il ruisselle, le marché
n’a pas bonne presse. Les gueux s’insurgent vulgairement d’observer que le
marché ne sert que les marchands, que sa sauvagerie n’est pas une ruse de la
raison pour accomplir l’Esprit sur Terre.
Pour calmer les suspicieux, le marchand grime son négoce. Raffine son
boniment. Se paye de nouveaux mots.
Le marchand ne dégage pas des profits : il crée de la valeur – de la
République. Le marchand ne lance pas un business : il répond à une demande.
Le marchand n’a pas besoin du client : il répond au besoin client. C’est pourquoi il
doit anticiper ce besoin. Un matin, à 9 h 43, le marchand a ressenti le fort
besoin d’une appli qui géolocalise les vendeurs de mozzarella artisanale de
l’Est parisien. C’est d’abord pour lui et son épouse qu’il l’a créée, soutenu par
un business angel particulièrement angélique.
Le marchand est avant tout un créateur, et si c’était possible, croyez bien
qu’il se passerait de monétiser ses créations. Le marchand ne veut pas l’argent
du client mais son bonheur, évaluable par une note de satisfaction de 1 à 5. Si
cela lui était possible, croyez bien qu’il satisferait le client sans rien lui vendre.
Le directeur des Ehpad du groupe Orpea, accusé de maltraiter les vieux, l’a
rappelé : « La rentabilité n’est pas notre mission. » La rentabilité n’est qu’une
incidence imprévue de la mission de bien traiter les vieux.
Le marchand ne veut pas qu’on ouvre un marché à la concurrence afin qu’il
en récupère les parts, il veut que le consommateur ait le choix. Le marchand ne
veut pas le pétrole d’Irak, l’uranium du Niger, le cobalt du Congo, il veut
installer la démocratie / éviter des massacres / garantir une paix durable /
libérer les femmes / vaincre les méchants. En un mot comme en cent, il veut
offrir aux peuples : la liberté.
Option
(ce n’est pas une)
Cassandre, 25 ans, hôtesse de l’air dans une compagnie low-cost, est en
entretien avec son manager. Le manager à peine plus âgé qu’elle s’étonne que
Cassandre décline sa proposition de passer cheffe de bord. Sa vie lui va
comme ça, se justifie-t-elle, tant pis pour l’augmentation de salaire. Un petit
sourire agacé et agaçant déforme le visage du manager : il s’est mal fait
comprendre. Ne pas devenir cheffe de bord n’est pas une option.
Cet échange a lieu dans un film mais le film a lieu dans la vie. Dans la vie,
des supérieurs soumettent à des subalternes des propositions qui n’en sont pas.
Depuis dix ans, ces supérieurs et leurs clones ont pris le pli de dire : ce n’est
pas une option.
S’étant jetée sur le marché du travail précaire suite au décès de sa mère,
Cassandre comprend qu’elle est absolument libre d’accepter et absolument
empêchée de refuser. Si elle ne suit pas la formation bidon pour devenir cheffe
de bord, ne pas la licencier ne sera pas une option.
La compagnie est de nationalité indéterminée. Dans l’appartement de
Lanzarote où Cassandre cohabite avec des hôtesses aussi nomades qu’elle, la
langue d’usage est l’anglais global, comme lors de l’entretien avec le manager
allemand ou estonien ou whatever. Le manager a donc textuellement dit : It’s no
tan option.
C’est en général dans ce sens que souffle le vent libéral : des Anglo-Saxons
émettent des mots que des Français ou des Estoniens recrachent en version
originale, fiers d’émettre ce signe d’appartenance à la confrérie mondiale des
entrepreneurs.
Entrepreneur est par exception un mot français repris par les Anglo-Saxons.
Preuve que la France a du talent, des atouts, des licornes, des infrastructures
financées par l’impôt. Et que nos politiques bonimentent à peine quand ils
lancent aux marchands transnationaux : Choose France !
Ils disent aussi crash test, conf call, quantitative easing, game changer, team player.
Les entendant nous avons honte pour eux, mais eux non. Une onde de
satisfaction électrise leur corps costumé de bleu quand ils disent : Failing is not an
option. Ce que les manuels d’anglais traduisent par : C’est nous qui va gagner.
Impossible de perdre en investissant cinquante fois plus que la concurrence.
Que les petits d’en face mangent les gros que nous sommes n’est pas une
option.
Peu après son investiture, Biden, chief manager de la firme États-Unis, déclare :
Inaction simply is not an option. Mais Bush fils l’avait précédé de vingt ans : Doing
nothing is not an option, lançait-il devant le Congrès. À l’époque, ne pas envahir
l’Irak n’était pas une option. Comme ne pas occuper l’Afghanistan, puis ne pas
en partir.
Bush fils proposait là une variante de la règle d’or des marchands, dont les
BTS Technico-commercial perpétuent l’enseignement : ne jamais dire non. Ne
jamais dire franchement non, même quand la vérité est franchement non.
Tourner le non de telle sorte qu’il ressemble à un oui. À un client qui veut un
grille-pain waterproof, répondre qu’à ce stade vendre des grille-pain
waterproof n’est pas une option du magasin. Mais la porte reste ouverte.
Ne jamais fermer la porte.
Ne pas insulter les profits à venir.
On voit que la meilleure façon d’annuler le non est de le redoubler. Deux
moins = un plus. Ne pas agir n’est pas une option = agir en est une. Ne pas
devenir cheffe de bord n’est pas une option = le devenir en est une. La défaite
/ le suicide / la gale n’est pas une option = on va s’en sortir. Le commerce est
optimiste ou n’est pas. Think positive. Ayez confiance. Dépensez.
Cet optimisme boutiquier, le camp libéral l’appelle progressisme. Aussi bien
pourrait-il l’appeler tiramisu, ou Jean-Patrick.
En outre, « N’est pas une option » induit qu’il y a une option parmi d’autres,
là où il n’y en a qu’une. Sous ce jour, It’s not an option est la resucée euphémique
du trop fameux There is no alternative. L’humanité est libre de sortir du capitalisme,
à cette nuance près que c’est impossible.
Dans l’absolu, l’hôtesse Cassandre a le choix de refuser la proposition
managériale. Dans l’absolu, elle peut choisir le chômage, et sur cette lancée
choisir la pauvreté, le logement insalubre, la rue, la mort en janvier sous un
pont. Bizarrement ce n’est pas son option. Par mégarde Cassandre a fait le
choix de vivre non dans l’absolu mais dans le réel.
Les libéraux sont presque aussi soucieux de la liberté des individus que de
leur signifier qu’elle est restreinte, et que le monde libre est empli d’obligations
auxquelles s’adapter est une vertu nommée flexibilité.
L’obligation cardinale est d’être compétitif à l’heure de la mondialisation, qui nous
met en concurrence avec des gens beaucoup moins dépensiers que nous en
prestations sociales. Sur un marché où concourt la Chine, augmenter le SMIC
n’est pas une option.
Ainsi les apôtres de la liberté deviennent les meilleurs porte-voix de la
nécessité. Les réformes sont douloureuses mais nécessaires. Ne pas réformer le
système de retraites n’est pas une option. Le marché a ses lois. Le marché est
comme ça et pas autrement. Pour Cassandre ce sera cheffe de bord sinon rien.
L’absence d’option admet cependant des options. Ne pas posséder une
voiture où il claquera la moitié de son salaire n’est pas une option pour le
manutentionnaire que l’inflation des loyers a relégué à trente bornes de Beaune
où il bosse, mais le jour où il se rend à la nécessité d’acheter une SEAT
Tarraco, il n’a que l’embarras de l’option. Peinture métallisée : 540 €. Peinture
métallisée spéciale : 740 €. Radio Connect R&Go : 350 €. Navigation GPS sur
écran tactile 7 pouces : 350 €. Écran central 9.3 pouces et radio DAB : 350 €.
Chargeur de smartphone par induction : 150 €.
Choix
L’entrepreneur libre n’accepte pour maître que le consommateur.
L’entrepreneur le reconnaît humblement : lui et ses collaborateurs auront
beau perfectionner leurs techniques de séduction du consommateur, à la fin
c’est lui qui tranche. D’ailleurs que serait le marchand sans le consommateur ?
Un non-marchand. Quelque chose comme rien.
Le client est roi du royaume démocratique où prospère le commerce.
À tort incrimine-t-on les producteurs de l’agroindustrie : ils ne font que se
plier au goût des gens. Le goût des gens plébiscite les nuggets de poulet, c’est
comme ça, et c’est un choix en connaissance de cause car dès la maternelle il a
été offert aux gens de déguster une cuisse de volaille fermière, pour comparer.
C’est à la demande des gens que des semi-remorques charitables leur apportent
des nuggets manufacturés en Pologne et emballés en Turquie.
Souvent le libéral trouve les gens irrationnels, qu’ils soient supporters avinés,
électeurs d’extrême droite inéduqués, mélenchonistes islamisés, complotistes
azimutés, brexiteurs abusés, chômeurs abreuvés de fake news, membres de la
convention citoyenne maraboutés par des Khmers verts. Oui les gens sont
pulsionnels, mais pas quand ils achètent. Quand ils achètent ils ont toute leur
tête.
Le choix de Cendrine de jeter dans son caddie quatre pizzas Fiesta jambon
prédécoupées est informé. La publicité lui a transmis les paramètres objectifs
propres à rationaliser son choix. Et la lumière de néon projetée sur le rayon
Surgelés achève d’éclairer sa réflexion.
C’est en toute rationalité que Cendrine a jugé que la plus belle
démonstration d’affection pour ses trois fils était de leur foutre une pizza
industrielle dans l’estomac. En aucun cas son choix n’a été infléchi par son
découvert à la Banque postale, par son emménagement post-divorce dans un
HLM de la banlieue dijonnaise où l’enseigne Leader Price a le monopole de
l’offre alimentaire, par l’évaporation en Belgique du géniteur des garçons censé
verser une pension alimentaire, par la petite heure avant la fermeture dont elle
dispose pour faire les courses à la sortie de son boulot d’intérim ; par
l’irrépressible et naturel besoin de sucre de sa marmaille.
Le vendeur reconnaît que ces petites contingences matérielles interviennent
dans le choix de Cendrine, à laquelle il indique une promo de rentrée de 30 %
sur les crayons de couleur et le Nutella. Mais elles ne jouent qu’à la marge. Et
puis le marchand ne vous laissera pas dire que le client est un rat de laboratoire
stimulé par le dispositif du marketing. Le client est influencé, jamais forcé.
Personne ne le force à s’enfiler deux épisodes rediffusés de Capitaine Marleau.
Personne ne l’oblige à griller deux samedis en emplettes de Noël, ni à se ruer
vers le rayon Électroménager lors d’un Black Friday comme le veut une
tradition locale ancestrale. Ni d’ailleurs à posséder une carte bleue. Il peut
payer en sacs de blé si c’est son choix.
Cendrine peut tout à fait décider de ne rien offrir à ses garçons pour Noël.
Elle peut librement les vouer à la honte quand tous leurs camarades de récré
compareront leurs cadeaux. Elle peut à loisir refouler son sentiment de
culpabilité quand elle verra la petite de la voisine jouer avec une Barbie trouvée
au pied du sapin.
Oui elle le peut. Qui veut peut.
Elle le peut parce qu’elle est responsable de ses sentiments, de ses actes, de
son découvert, de ses enfants. La société ne pèse pas autant sur son destin que
la sociologie de l’excuse le prétend. La société, disons-le, ça n’existe pas.
Puisque la société n’existe pas, on peut, à l’unisson du philosophe Éric
Zemmour, estimer que les femmes choisissent les emplois dits féminins. Proposez
à une femme un marteau pour planter un clou ou un détergent pour nettoyer
les toilettes d’un snack d’autoroute, elle prend le détergent. Sa féminité a parlé.
C’est biologique. Une femme du néolithique aurait tout pareillement saisi le
flacon d’Harpic gel Javel.
Entre le même flacon et une robe d’avocat, la femme hésiterait davantage.
Parce qu’une femme ne résiste jamais à une robe, et parce que le métier
d’avocat s’est féminisé. D’où sa tentation de choisir librement cette carrière,
plutôt que celle d’agent de propreté et d’hygiène en milieu hospitalier.
Quant à savoir pourquoi une profession naturellement masculine se
féminise, c’est un mystère pour le libéral, qu’il résout vite fait en conjecturant
que la biologie évolue.
Contrat
La scène implique quatre personnages : la proviseure Mme Poirson, l’élève
Steeve Ratier, le beau-père de l’élève, le professeur principal de la 2de 7 du
lycée Robert-Badinter que l’élève Ratier s’apprête à intégrer en ce mois
d’octobre.
Dissimulé derrière l’affiche punaisée d’une campagne contre le harcèlement,
l’observateur n’est pas compté comme personnage.
Proviseure oblige, Mme Poirson ouvre l’échange. Elle sait quelle incivilité a
justifié l’exclusion de Steeve du lycée Caroline-Fourest, mais ceci, c’est du
passé. Aujourd’hui, on remet les compteurs à zéro. L’année est jeune, il est
encore temps pour un nouveau départ.
À l’imitation inconsciente d’un professeur d’EPS, celle qui se fait appeler
madame le proviseur ponctue ses phrases par un « D’accord » interrogatif. Le
beau-père exhorte Steeve à répondre. Steeve répond que d’accord. Depuis le
début de l’entretien, le beau-père fixe son beau-fils qui fixe ses sneakers New
Balance. Le professeur principal fixe aussi Steeve, d’un regard pédagogique où
bienveillance et fermeté fusionnent à merveille. Le beau-père prénommé Jacky
comme mon père enjoint à Steeve de promettre de renoncer à ses bêtises.
L’observateur intuite qu’à la maison le beau-père dirait un autre mot que
bêtises. Steeve fait oui de la tête. Le beau-père élève la voix : J’ai rien entendu.
Par de fréquents coups d’œil vers la proviseure, il la prend à témoin de sa
sévérité, afin que cette professionnelle de l’autorité comprenne qu’aucun
manquement beau-paternel n’est à l’origine des conneries de Steeve. Qui
s’efforce à un oui plus sonore.
– Oui quoi ?
– Oui je promets.
– Je promets quoi ?
– Bien, interrompt la proviseure.
Ce bien est moins un compliment qu’une transition vers la phase 4 de la
procédure. Elle l’a prononcé en retournant une feuille sur son bureau de sorte
que l’élève la lise et signe.
Il s’agit d’un contrat.
Le contrat concerne deux parties : l’établissement, en la personne de sa
cheffe ; Steeve, demandeur d’inscription. Par la présente, l’établissement
s’engage à faciliter l’intégration de l’inscrit, notamment par le tutorat d’un élève
de terminale désigné dans le cadre du Passeport réussite ; Steeve s’engage à
respecter la République et à fournir les efforts pour passer en première STI
Innovation technologique et écoconception.
Ce contrat repose sur une confiance réciproque. Si l’une ou l’autre des
parties trahit ses engagements, ce contrat de confiance sera rompu, d’accord ?
Le beau-père demande à Steeve de répondre. Steeve fait oui de la tête. Le
beau-père n’a rien entendu. Steeve fait oui de la bouche.
Le professeur principal spécifie à Steeve qu’en cas de problème c’est à lui
qu’il doit s’adresser. Il est là pour l’aider, non pour l’enfoncer. Par contre, si ça
se passe mal, ça se passera mal.
Alors que les deux parties s’apprêtent à sceller leur pacte gagnant-gagnant
dans un silence de circonstance, l’observateur peut à loisir éprouver leur
égalité. Madame le proviseur et Steeve possèdent chacun un nez, deux oreilles,
un nombre de dents équivalent, probablement un foie, et une main droite avec
laquelle ils griffent maintenant leur signature, d’un geste routinier pour l’une,
malhabile pour l’autre, avec un stylo Montblanc offert par l’équipe de lettres
pour l’une, pour l’autre avec un 4 Couleurs sorti de sa trousse Nike.
L’observateur ne dispose pas de suffisamment de données pour certifier que
Steeve était libre de ne pas signer, comme la proviseure le lui a assuré.
L’observateur peu imaginatif n’arrive pas à imaginer Steeve ne signant pas et
s’exposant ainsi à une gueulante du beau-père qui hier encore à table jurait de
le foutre dehors s’il n’était pas recasé à Badinter. De même qu’il peine à
envisager la proviseure lourdement sanctionnée par l’autre partie, la partie
Steeve, si jamais elle venait à trahir le contrat.
Mais à la réflexion cette asymétrie dans la bilatéralité est logique. Après tout
c’est la proviseure qui accueille et propose. C’est elle qui sort Steeve du pétrin
où il s’est mis tout seul en crachant sur la CPE de Fourest. C’est elle et non
Steeve qui s’est tapé la corvée de rédiger le texte signé, en s’inspirant des
contrats types disponibles à la rubrique « Management du recadrage » du site
[Link]. Elle a déjà beaucoup donné, c’est au tour de Steeve de donner.
Mais au cas où subsisterait un micro-doute quant à l’égalité entre les
contractants, il est dissipé par l’euphorie républicaine d’observer que dans ce
bâtiment dédié à l’apprentissage, Steeve, si réfractaire à l’apprentissage depuis
le cancer fatal de son père en 2015, vient d’apprendre les tenants et
aboutissants d’un contrat de travail. Il ne savait pas, maintenant il sait. L’école a
joué son rôle.
Privé
Dans nos sociétés déboussolées et liquéfiées, la distinction entre le privé et le
public est un repère solide. Elle devrait être enseignée à l’école, au même titre
que le théorème de Thalès et la laïcité.
À nos enfants, l’enseignant objectif ferait mesurer l’incommensurable
différence entre une radio publique et une radio privée. La publique est tenue à
la neutralité, étant la propriété de l’État, qui est neutre ; tandis qu’une station
de radio privée est libre de son prosélytisme, étant la propriété d’un
milliardaire, qui est neutre de droite. Une chaîne de télé privée peut rémunérer
des chroniqueurs anti-avortement, cela n’engage qu’elle. Une jeune
téléspectatrice ne sera pas influencée, elle fera la part des choses car elle
connaît l’actionnaire principal, capitaliste breton qui s’est offert Vivendi et un
abbé traditionaliste comme directeur de conscience. Quand le même Bolloré
se jette sur Canal+ pour en détruire les rogatons gauchisants avec une ferveur
toute catholique, la jeune fille regarde ça comme on regarde un père fesser son
fils dans le jardin attenant. Elle le trouve passablement brutal ce père, mais
chacun est maître chez soi. La haie qui sépare les deux espaces privatifs est
inviolable.
L’inviolabilité de la haie qui sépare deux domaines privés est le principe
structurant de notre société.
Libre au voisin de sulfater sa vigne car c’est sa vigne. D’ailleurs la haie
bloque le nuage de pesticides. Cette haie revêt une double fonction : stopper
les cambrioleurs dans un sens, stopper les pesticides dans l’autre.
Les affaires publiques regardent tout le monde, les affaires privées ne
regardent que les propriétaires. C’est pourquoi il y a des scandales d’État mais
pas de scandales privés. Qu’un fonctionnaire engraisse des djihadistes pour
conserver un marché est scandaleux ; si c’est la multinationale Lafarge qui le
fait pour protéger sa cimenterie syrienne en pleine guerre, ça regarde Lafarge.
Ça regarde la conscience des actionnaires de Lafarge, que les lumières d’un
abbé aideraient fort à trancher ce cruel dilemme.
Les choix éthiques de l’argentier privé lui appartiennent autant que l’outil de
production. Charge à lui, lorsqu’il vend des missiles, de s’assurer qu’ils ne
serviront pas à tuer des civils yéménites mais à assaisonner des salades. Charge
à lui de garantir que l’air où son jet privé émet du carbone est lui aussi privé.
La médecine privée se qualifie de libérale car elle est libre de ses
mouvements. Libre de ne pas s’installer dans un désert médical, qui donc le
restera. Libre de cibler les patients riches. Ce sont ses affaires.
La vie privée est un droit connexe au droit de propriété, sanctifié par la
Déclaration des droits de l’homme, la vraie, la seule, celle de 89. Personne n’a à
savoir avec qui je couche et d’où j’importe l’huile de palme des Choco BN que
je vends.
L’école privée est un droit. Le droit pour les parents fortunés d’épargner à
leur engeance la proximité des enfants infortunés. Le droit pour les
enseignants du public d’épargner à leurs enfants le sort de leurs élèves.
Si l’école privée n’existait pas et que les esprits libres n’y eussent pas déjà
inscrit leurs enfants, ils l’inventeraient et l’appelleraient à bon droit l’école libre.
Hélas, ces établissements étant sous contrat, leur liberté pédagogique est
limitée. L’État français incurablement jacobin leur inflige un soutien financier,
de même que l’entreprise Vinci est forcée d’accepter une subvention régionale
de dix millions pour bétonner des terres agricoles en vue d’édifier un parc à
thème écologique ; de même que les leaders économiques doivent subir les
allègements fiscaux qu’ils ont dealés avec Bercy, souffrir le carnet d’adresses
des hauts fonctionnaires quand ils viennent pantoufler dans une banque
d’affaires, subir la socialisation des frais de construction d’un stade puis la
privatisation des profits. C’est le problème avec les pouvoirs publics : ils
veulent toujours franchir la haie. Toujours empiéter sur le privé, alors
qu’inversement un labo pharmaceutique s’interdirait de faire pression sur des
députés européens. Extrayant du cuivre au Chili, forant les terres rares du
Mozambique, lacérant d’autoroutes l’Amazonie, l’entrepreneur privé français
ou chinois ne demande qu’une chose : être tranquille chez lui.
NFT
À 18 ans, Jean est frappé par un deuil et un héritage. Le deuil concerne son
père percuté par un autre jet-ski au large de Capri. L’héritage concerne le
groupe agro-industriel de feu son père, dont le cœur de métier est le porc en
conserve et la presse régionale.
Au cours de l’année 2011 qui suit la tragédie nautique, Jean éponge sa
douleur en écoutant des vinyles d’électro dans un appartement acheté en
puisant dans un compte en banque désormais richement abondé.
Il achète aussi trois synthétiseurs mais seulement deux chevaux qu’il met au
pré dans le domaine girondin acquis jadis par sa mère avec les indemnités du
divorce.
Il passe sa troisième année de HEC à Berlin, où il s’initie à l’usage de la
MDMA. Compétence qu’il dispense dans les soirées qu’il anime à Barcelone
où il réside quatre ans, avant de reprendre ses quartiers à Paris suite au 13
Novembre, par esprit de résistance.
Le retour dans sa ville natale ne marque pas la fin de sa vie de rentier,
laquelle pourrait techniquement durer encore longtemps si à 23 ans Jean n’était
pas foudroyé par une révélation : tout ce qu’il possède il le doit à sa famille.
C’est pas un scoop, hausse les épaules Adriana, sa compagne Slovène.
Pour Jean c’en est un. Jean n’a pas de deniers propres, pas de fonds propres
si ce n’est le fonds de commerce de son père qui le tenait de son père qui le
tenait de sa mère épouse d’un administrateur de la Côte d’ivoire de 1911 à
1923.
Son orgueil ne peut le tolérer.
Traînant sa fortune comme un boulet, Jean est un instant tenté de se
délester de son duplex au profit d’un chauffeur Uber qui l’a ému par le récit
des complications de son diabète. L’instant dure le temps d’un trajet de Roissy
à Madeleine. Une fois douché, il lui apparaît que l’essentiel n’est pas là.
L’essentiel c’est qu’à compter de ce jour, les biens acquis soient bien acquis.
Que, quoi qu’il acquière, le mérite lui en revienne.
Dans la foulée il abandonne à son cousin Arnaud la direction du conseil
d’administration du groupe de presse familial et la présidence honorifique de
son magazine phare, Plaisirs de Sologne. Il ne veut plus de passe-droits. Désormais
il n’acceptera aucune invitation dans une villa méridionale s’il sent qu’il ne la
doit qu’à son nom.
Rencontrant Garance sur le palier de leur psy commun, Jean lui dit s’appeler
Tony, prénom qu’il emprunte au mari de sa concierge, Mme Luisfigo. Ainsi la
jeune femme l’appréhendera comme un humain et non comme un riche ;
comme une personne et non comme un investissement. Si ça se trouve, Tony
est pauvre. Si ça se trouve son psy de la rue de la Pompe est remboursé par la
sécurité sociale.
De fait, Garance, fille de magistrats librement déterminée à devenir juge,
prend Tony comme il est, avec ses tee-shirts Nirvana, ses vestes élimées, ses
blessures intimes, sa phobie des jets et du ski, ses surprises irrésistibles – On
passe Noël à Prague fais ton sac l’avion décolle dans deux heures. Une fois
l’identité de Jean mise au jour, nul doute que c’est à Tony qu’elle demeure
attachée : à ses yeux, son torse, sa cuisson des gnocchis, son humour, ses
plages de l’île Maurice préférées.
Mais un scrupule gagne Jean. Ses yeux, est-ce lui-même ? Le mérite de ses
yeux où Garance aime à déceler une brillance émeraude lui revient-il ? Dans la
famille n’est-il pas admis qu’il a ceux de sa mère ? Serait-il si expert en
gnocchis sans l’ascendance toscane de feu son père ? Sans les nombreux jours
de juillet à barrer à La Baule, serait-il si à l’aise en régate ? Et la proximité de
son humour avec celui de sa cousine Armelle ne laisse-t-elle pas supposer qu’il
est une empreinte génétique ? Comment croire à une autogénération du
tempérament ? Comment croire à un torse méritoire ?
Peut-être doit-il admettre qu’il a hérité de tout. Du vert de ses prunelles
autant que de ses actifs dans la charcuterie industrielle et la transition
écologique.
C’est alors qu’une autre illumination lui vient, sur son tapis de course.
Pourquoi sue-t-il à cet instant ? Parce qu’il court, parce qu’il s’active. Parce qu’il
est dans le faire, comme dit une présidente de région intime de sa mère. S’il est
indéniable qu’il doit à autrui ce qu’il est, nul ne pourra en dire autant de ce
qu’il fait.
Jean se construira en agissant ; en entreprenant.
En 2018, il crée une start-up, dont les premiers fonds sont levés sans même
puiser dans ses fonds propres qui ne le sont pas. Jean veut partir de rien ou
presque. Il tient d’abord à se contenter des bureaux laissés par un ami ou
presque de la famille, et c’est à la force de ses bras qu’il définit son business model
et le rend profitable. Le concept n’est pas de sa mère et encore moins de son
père, puisqu’il lui est venu devant une comédie romantique diffusée par
Amazon Prime : le client veut souhaiter son anniversaire à un proche, la boîte
lui permet d’envoyer une carte d’anniversaire numérique que le proche reçoit
directement dans sa boîte mail. Cette trouvaille, et la croissance fulgurante de
[Link], Jean ne les doit qu’à lui.
Mais voilà qu’un nouveau scrupule vient tarauder l’entrepreneur self-made.
Dans Paris tout petit, comment se pourrait-il que ses business angels n’aient rien
su de sa généalogie lucrative ? Comme auraient-ils pu l’imaginer sorti de nulle
part, et nanti de sa seule force de travail ?
Oh comme Jean aimerait être sorti de nulle part !
Pris par le démon de la clairvoyance – la tient-il d’Alain Afflelou, parrain de
sa grande-cousine Eva ? – Jean ne voit plus de quel acte, de quelle vertu, de
quelle Saint-Valentin passée à Oslo avec Anita il pourrait sans bémol
s’attribuer le mérite. Même sa faculté d’enchaîner les nuits blanches,
providentielle lors des débuts de [Link], est possiblement atavique.
Les tourments de Jean le poursuivent jusqu’en Gironde où il est parti se
ressourcer auprès de ses six chevaux, jusqu’à Bali qu’il a tenu à faire découvrir
à Paola. Même reclus dans un hôtel de Singapour son ombre parvient à le
suivre.
Le Pr Fleury, spécialiste des troubles de la mauvaise conscience, ne lui est
d’aucun secours. Il peut regonfler sa self-esteem par l’hypnose, il peut lui faire
jouer une scène où il se décolle de son père figuré par un coussin, il ne pourra
pas faire que ce père ne soit pas le sien.
Non ce n’est pas un thérapeute qui va le tirer de la nasse du mérite hérité.
C’est un singe.
Un singe qui s’ennuie, comme lui à Bali.
En anglais : bored ape.
Quand Jean découvre le « Bored Ape Yacht Club », il comprend d’emblée
que son salut réside dans cette collection d’avatars simiens.
Allergique à la spéculation, Jean n’a pas suivi ses copains de promo
unanimement conquis par la blockchain dans les années 2015. Mais les NFT,
bien qu’achetables et vendables en bitcoins, c’est complètement différent. Les
NFT relèvent davantage de la création que de la spéculation. En tant que
créateur, Jean se sent séduit par ces œuvres d’art numériques, qu’elles
représentent un singe ou une huître. Chacun de ces Non Fongible Tokens est
unique et non duplicable, et c’est exactement ce que Jean veut être : unique et
non duplicable. En acquérant un de ces tickets non fongibles, il acquiert mieux
qu’une œuvre matérielle : un titre de propriété. Cette œuvre lui appartient.
C’est à Jean et nul autre qu’il appartient de la stocker sur son disque dur ou de
la revendre.
Sur la page blanche des NFT, Jean va pouvoir se réécrire. Sur ce continent
sans passé, sans passif, tous les liens familiaux et verticaux ont été sectionnés ;
les rapports sont horizontaux, les tractations se font d’individu à individu, les
égaux se prêtent mutuellement foi en toute transparence, sans la médiation de
banquiers fatalement complaisants aux entrepreneurs d’origine fiable. Autour
de cette nouvelle frontière, Jean parti de quelque part se trouve mêlé à des
gens partis de rien sans qu’on voie la différence.
On pourrait certes douter, à ce stade, que Jean ait quitté le monde des bien-
nés pour pénétrer un cercle de méritants. Car soyons francs, il ne lui a fallu,
pour acquérir la paire de baskets numérique revendue un an plus tard au
centuple, qu’investir l’équivalent de 1900 euros en cryptomonnaie. Mais pour
réaliser ce coup, Jean a passé des journées devant l’écran à capter les tendances
du marché, à glaner des informations monétisables, à déjouer les fausses
annonces, à flairer les opportunités authentiques, à repérer les newcomers les plus
prometteurs, à suivre en direct le cours ininterrompu des ventes, reventes,
achats et rachats sur la page détaillée d’une NFT ou d’une autre. C’est une
activité H23. Il en oublie des repas, des rendez-vous chez l’ostéo, et de pleurer
quand Johanna le quitte en décembre 2021, lasse d’une monomanie qui
l’exclut. Un travail qui accapare à ce point est forcément un vrai travail – le
premier de sa vie.
On pourrait croire que cette accumulation est facile, mais ce serait oublier
que ce nouveau monde est tout aussi exposé que l’ancien aux fluctuations
arbitraires. La valeur du « Bored Ape Yacht Club » n’est-elle pas passée de
400 000 dollars à 200 000 dollars en trois heures, un 12 mai 2022 de sinistre
mémoire ? Pour voguer sur cette mer houleuse, il ne faut pas moins d’audace
qu’en montrèrent les premiers conquistadors.
On pourrait dès lors croire que Jean ne prend pas plus de risques que n’en
prend sa tante veuve d’un leader libanais des semi-conducteurs, couvert qu’il
est par des assurances compréhensives et des prêteurs confiants, mais ce risque
en l’occurrence il le prend seul, et c’est lui seul qui aurait à en répondre s’il se
pouvait qu’un Jean eût à répondre de quoi que ce fût. Ce n’est pas un risque,
c’est son risque.
On pourrait croire que les NFT prospèrent à l’intersection du marché de
l’art et de l’économie numérique ; que le mode de valorisation de ces œuvres
non fongibles s’apparente à celui des œuvres de l’art dit contemporain. Mais ça
n’a rien à voir. Au sein de l’art contemporain, les valeurs évoluent au gré des
caprices arbitraires d’une poignée de multimillionnaires globalisés, et sans
rapport avec la qualité esthétique des œuvres ; alors que les propriétaires des
bored apes sont des gens de goût. Neymar en a acheté deux.
Jean n’a pas le raffinement artistique de l’instagrammeur brésilien, mais lui
aussi fonctionne au coup de cœur. Il aime sincèrement les avatars NFT qu’il
achète, il aime sincèrement les avatars NFT qu’il revend. Chaque transaction
lui procure une émotion esthétique. Et c’est fort de sa sensibilité personnelle
en matière d’appliques de salles de bains qu’il a guidé les travaux de son loft à
Bastille, financés par la revente x 300 d’une moule.
On pourrait croire qu’accumulant ainsi, Jean retombe dans les affres de la
richesse, réalisant son programme atavique plutôt qu’y échappant. Qu’à
l’exemple d’Œdipe il accomplit son destin en se démenant pour le fuir. Or Jean
ne réintègre pas la cellule de la famille génétique ; il intègre une nouvelle
famille sans rapport avec la première. Celle-ci ne s’appelle pas famille mais
communauté. Elle n’est pas fondée sur le sang, encore moins sur
l’appartenance locale. Dans la communauté on discute de Péruviens à Chinois,
de Roumains à Français – même si les Français, toujours en retard de deux
trains pour s’arrimer aux mutations du marché, sont peu nombreux sur les
plateformes d’échange.
On pourrait croire que cette communauté de discussion ne dissemble pas
des forums de l’ancien continent numérique. Après tout, le Web préhistorique
agrégeait aussi des communautés, et rémunérait des community managers pour
nettoyer la réputation d’un leader mondial des pesticides. Mais rien à voir. Les
communautés 3.0 préfèrent d’ailleurs se nommer clubs, car l’ambiance y est
beaucoup plus cordiale et respectueuse que sur Facebook ou sur n’importe
quel nid à haters. Signe parmi d’autres de la bienveillance générale : chaque
matin, quiconque se connecte au club est accueilli d’un Good morning.
Deux choses expliquent que ces espaces virtuels échappent à la fatalité du
harcèlement et de l’insulte misogyne : 1. Dans cet univers masculin il n’y a pas
de femmes à insulter ; 2. Les membres ont des valeurs.
On pourrait croire en outre que ces clubs d’un nouveau genre continuent
ceux où, verre de fine à la main, des notables cravatés devisaient avec flegme,
modèle anglais oblige, sur le cours du caoutchouc ; que les communautés sont
des cousines lointaines des coteries formées par le Jockey-Club voire le Rotary-
Club de Maisons-Laffitte où le grand-père de Jean s’est jadis constitué le
réseau nécessaire à l’implantation de son usine de saucisses sous plastique. On
donnerait alors dans le pur contresens. Les membres d’un club de singe ou
d’huître ont des barbes et non des moustaches. Ils ne tirent pas sur des cigares
mais sur les super-vilains de League of Legends. Ils ne font pas des affaires
mais accompagnent des projets.
On pourrait croire enfin que les beaux débuts libertaires de la crypto sont
déjà derrière nous, maintenant que des mastodontes comme Elon Musk s’en
mêlent, infléchissant les cours au fil de leurs humeurs multipolaires. Mais c’est
sans doute qu’on n’a pas eu vent de la communauté qui, dans un esprit total-
hippie, a rassemblé les gens cool et les ethers pour monter un nouveau
Woodstock. Sans parler du club de frappadingues formé autour du projet
Lézard intergalactique, que Jean intègre en 2023, trouvant dans cette appellation
total-déjantée un écho à sa folie propre. Et alors, entraîné dans une rêverie qui
n’appartient qu’à lui, fort d’une capacité à s’illusionner qui le caractérise entre
tous, Jean se projette dans des galaxies inexplorées où il flotte à des millions
d’années-lumière du marigot fortuné où une malédiction l’a fait naître.
Risque
(prendre son)
Au commencement il y eut René Char, puis vint Emmanuel Macron.
« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque », avait écrit le
poète, et l’aphorisme parvint aux oreilles du brillant élève du lycée jésuite La
Providence. Ou bien il l’emprunta à son ami Bayrou, qui le citait à l’envi
pendant sa campagne de 2007. Ou bien il l’entendit dans une réunion du
conseil de surveillance de Veolia.
Devenu banquier, le clinquant littéraire fait de la suggestion oraculaire de
Char un mantra, racontant partout que pour se lancer dans la course
présidentielle, lui l’énarque hors système a dû prendre son risque.
Devenu président, il demeure poète et donc rebelle. Alors que les pisse-froid
du Conseil scientifique poussent au reconfinement du pays qu’un variant du
Coronavirus menace, il résiste. Tel Pascal, il fait un pari, commentent les
commentateurs. Il prend son risque.
C’est souvent que de parfaits conservateurs ayant grandi dans des collèges
taillés sur mesure, suivi des filières étrennées par leurs parents, épousé des
carrières promises et dues, connu des ascensions programmées dans lesdites
carrières, investi des résidences sécurisées dans des quartiers retranchés, inscrit
leurs enfants dans des collèges taillés sur mesure d’où s’élanceront leurs
ascensions programmées, etc., célèbrent le risque.
Ce n’est pas un paradoxe.
C’est parce que les conservateurs ont des vies balisées qu’ils aiment
s’imaginer hors des clous. C’est parce qu’ils restreignent leur pensée à la
défense de leurs intérêts qu’ils prétendent penser out of the box. C’est parce que
leur existence est sans risque qu’ils n’ont que ce mot à la bouche.
Analogiquement, l’héritier est le meilleur colporteur de la fable du mérite.
Certes nous avons eu des facilités, concédait un jour une journaliste politique
de télé mariée à un journaliste politique de télé frère d’un journaliste politique
de télé officiant aujourd’hui à BFM comme son neveu journaliste politique de
télé ; mais nous avons travaillé, retombait-elle sur ses pattes.
Le bas peuple saisissant quand même mal pourquoi une fille d’ouvrier
sénégalais hissée au rang d’institutrice en serrant les dents gagne cinquante fois
moins qu’un P.-D.G. de la pétrochimie, le concile libéral doit inventer un
dogme complémentaire, un boniment d’appoint : le risque. L’institutrice est
sans doute méritante, mais elle ne prend pas de risques. Sauf le respect qu’on
lui doit, elle est fonctionnaire. Alors que l’entrepreneur – ne pas confondre
avec le patron – s’est lancé dans un business comme on se jette dans le vide. Il
a engagé son corps et son prêt bancaire dans la bataille, il a bien pris son risque
et non pas simplement un risque. Il aurait pu y laisser sa peau, tel Magellan
navigant à vue vers des continents incertains. À la fin, son pari a été gagnant,
sa start-up de tandems urbains est rentable, et ce courageux coup de poker de
départ rend presque décent le salaire qu’il s’attribue.
Il se trouve qu’il a su convaincre la banque en démontrant que l’aventure de
Bike-for-Two était précisément sans risque car il avait les reins solides grâce à la
revente fort lucrative d’une boîte de soutien scolaire créée avec l’argent de la
revente d’un appartement familial.
Il se trouve assez souvent que ceux qui prennent leurs risques ne courent
aucun risque à les prendre.
Quel risque réel prenait Emmanuel en s’opposant à un troisième
confinement ? Son pari de janvier 2021 ayant été perdu, on vit la virulente
troisième vague saturer les hôpitaux, épuiser les soignants, asphyxier des
milliers de pauvres ; on ne vit pas qu’Emmanuel eût à payer personnellement
son risque.
À la lumière des diatribes des conservateurs contre le principe de
précaution, on comprend encore mieux que leur apologie du risque est la
devanture d’une pulsion de produire effrénée et indifférente aux dommages
collatéraux sur les gens, les bêtes, les sols, l’air. L’entrepreneur sans précaution
fait valoir une balance bénéfice-risque où le bénéfice est privatisé et le risque
socialisé. À lui les dividendes du gaz de schiste obtenu en fracturant la roche,
aux habitants du coin l’eau viciée et les cancers subséquents. En libéral
conséquent, il ne se défausse pas de sa responsabilité. C’est seul et en toute
conscience qu’il a pris le risque de la mort des autres.
Écosystème
Longtemps, écosystème fut un terme scientifique souffrant une définition
objective trouvable sur Wikipédia et copiable sur cette page en deux clics :
« Complexe dynamique composé de plantes, d’animaux, de micro-organismes
et de la nature morte environnante agissant en interaction en tant qu’unité
fonctionnelle. »
Longtemps, écosystème fut l’apanage des naturalistes, zoologues, éthologues,
hydrologues, agrobiologistes, écologistes pointus. Aujourd’hui, c’est aussi
l’affaire de Brune.
Au micro de BFM Business, Brune fête le succès fulgurant de sa start-up de
goûters bio livrés dans la demi-heure, comme s’y engage la charte client
consultable sur la page d’accueil pastel. Elle raconte qu’avec ses deux associés
rencontrés à Sciences Po, ils s’étaient donné trois ans pour créer un
écosystème. Et vous l’avez créé en à peine deux ans ! applaudit le présentateur
en bras de chemise.
L’éco d'écosystème n’est pas l’éco qui signifie « maison » ou « habitat », mais l’éco
de l’économie. L’écosystème créé par les BOB (Brune Olivier Blanche) ne
comprend pas des plantes et des animaux mais des assureurs compréhensifs,
des banques hospitalières, un oncle de Blanche, une dynamique locale, la
synergie avec un incubateur proactif, des partenaires fidèles, des sous-traitants
flexibles, un fournisseur de lait dit de ferme, un pâtissier-créateur empruntant
sa recette de muffins à sa grand-mère galloise, et pour régler l’addition un
nombre suffisant de jeunes ménages désireux d’optimiser les performances de
leurs enfants par une alimentation saine.
Sur le même schéma, l’incubation désigna d’abord le développement de
l’embryon dans l’œuf, avant que l’œuf ne prît la forme d’une boîte de conseil
du genre de celle qui a incubé les BOB à l’époque où « tout le monde nous
prenait pour des dingues », raconte Blanche sur [Link]. Mais les trois
associés assument leur « idéalisme », leur « folie ». C’est parce qu’ils ne savaient
pas que c’était impossible qu’ils l’ont fait.
L’incubateur aurait pu être aussi bien une serre numérique, autour de laquelle
une friche industrielle se transforme en pépinière. Cela aurait été tout aussi
fécond, car dans pépinière il y a pépin. Là où vous plantez des graines
poussent des plantes ; dans la pépinière du Cœur d’Hérault poussent des
entreprises qui elles aussi assurent notre survie.
Dans l’éco-pépinière du sud de Paris, l’émulation entre les divers projets évoque
immédiatement l’entraide des arbres dans une forêt primaire. Nous croyions la
planète en voie d’urbanisation intégrale, nous croyions courir à un monde
robotisé, et c’est le contraire : à coups de recyclages verbaux, à coups de rives
créatives (Valenciennes) et de personnes-ressources (partout), des ensembles
organiques se sont reformés autour de nous. Une nature s’est substituée à
l’autre parvenue à péremption.
Certes les trois entrepôts logistiques récemment implantés en bordure de
Gueugnon, avec la bénédiction fiscale de la communauté d’agglo, ne relèvent
pas stricto sensu du règne végétal ; certes les deux cents camions qui en sortent
chaque jour ne roulent pas à l’eau fraîche ni à l’amour, mais toute cette activité
nouvelle crée un bassin d’emploi où il ne manque que des truites. Comme la
montagne appelle la neige qui appelle le snowboard, l’emploi appelle l’emploi
et le bassin prend du volume, et alors sur cette zone humide foisonnent les
ronds-points et les dessertes d’autoroute. Tout cela coule de source. Le
capitalisme n’est pas un fait historique mais un fait de nature. On vend comme
on respire, on achète comme on urine, on revend comme on régurgite.
Un jour, la science découvrira un gène de la commande en ligne. Peut-être
même un gène de la commande de muffins en ligne, plaisante à moitié Olivier.
Autant de dispositions biologiques qui, tout naturellement, deviennent des
gisements de croissance.
Gisement est le terme adéquat car la croissance jaillit du sol comme le gaz. La
trajectoire inverse serait contre-naturelle. A-t-on jamais vu du gaz non pas
jaillir mais rentrer dans la terre ? Imaginerait-on une rose rapetisser dès la
naissance ? La décroissance est une perversion car la croissance est naturelle.
Elle n’est pas une option économique parmi d’autres, mais une loi biologique.
Une entreprise grandit, de la même façon qu’un petit d’homme est voué à
devenir homme, et une larve à devenir mouche. L’extension internationale est
son destin. La conquête de nouveaux marchés, chantent en chœur les BOB, est
notre ADN.
Il faut choisir : croître ou mourir. S’il advient qu’une année le chiffre
d’affaires des BOB n’augmente pas, c’est le dépôt de bilan, et tout un bassin
qui s’assèche, toute une pépinière en jachère, tout un écosystème qui se
déséquilibre. Qui souhaite cela ? Qui n’aime pas les oiseaux ?
Géo-ingénierie
Le raisonnement est en trois temps : 1. Nous polluons parce que nous
produisons. 2. Produire moins n’est pas une option. 3. Nous produirons pour
moins polluer.
Avant tout nous produirons des solutions.
Ce que nous appelons solution est un substitut raisonnable à la
déraisonnable révolution. La solution ne s’attaque pas aux causes car les causes
c’est nous, et nous n’allons pas nous attaquer nous-mêmes. Nous sommes
d’une grande logique.
Ce que nous appelons solution est un projet de résolution du problème par
les moyens qui l’ont créé.
La solution au capitalisme est le capitalisme. C’est prouvé par les bureaux
d’études dont nous rémunérons l’expertise experte. Les experts sont crédibles
car ils disent différentiel au lieu de différence, et méthodologie au lieu de méthode.
En trois slides, les experts démontrent que le capitalisme renaît toujours de
ses cendres. Ce qui l’a tué le sauve : dans les années 30 du XXe siècle, c’est
l’industrie de l’armement qui a sauvé l’industrie. Par conséquent, concluent
toutes les études, le capitalisme vert est le salut du capitalisme.
Pour contrer le dérèglement climatique, nous allons contrer les rayons.
Nous ferons bouclier.
Nous nous appelons Bill Gates. Dieu ayant mal géré la boîte, nous prenons
les commandes de l’opération Sauvetage de l’humanité. Nous finançons un plan de
recherche en géo-ingénierie solaire appelé Scopex, dirigé par des scientifiques de
Harvard. Cette « expérience de perturbation stratosphérique contrôlée »
permettra de refléter la lumière du Soleil vers l’espace en pulvérisant dans
l’atmosphère des tonnes de carbonate de calcium non toxique susceptibles de
réagir avec les molécules qui détruisent la couche d’ozone. Nous ne sommes
pas en mesure d’évaluer les dégâts climatiques de l’opération, mais si une
catastrophe survient nous produirons une solution qui créera un problème et
ainsi nous ne cesserons jamais de produire.
L’avenir est assuré, nos partenaires rassurés.
Nous pouvons aussi freiner la chaleur issue du Soleil en projetant des
cristaux de sel qui fassent briller les nuages. Pour cela nous avons besoin de
grandes turbines que nous produirons.
Nous ne soustrayons jamais, nous additionnons. Nous accumulons des
couches de fabrication. Nos communicants appellent cela réalité augmentée.
« Réalité diminuée » ne nous a pas traversé l’esprit – ou bien sous la forme
d’un épouvantable cauchemar où nous nous voyions rapetisser jusqu’à
disparaître.
Nous pouvons aussi fabriquer des matrices capables d’absorber les
molécules émises, de les stocker, de les enfouir comme nous enfouissons nos
déchets nucléaires. Ne voulant pas renoncer à la poussière, nous la mettons
sous le tapis. Un site dunkerquois de la firme Arcelor Mittal est dédié à ce
genre de manœuvres. La région des Hauts-de-France s’en félicite car l’industrie
de la solution écologique est un gisement d’emploi.
Ne nous appelez plus Total mais TotalEnergies car notre leadership dans les
hydrocarbures n’exclut en rien de capitaliser sur le non-fossile. Ce n’est pas une
façon de nous disculper d’émettre des gaz à effet de serre, mais une
diversification de nos activités : nous conjuguons l’industrie polluante et
l’industrie de la dépollution. Nous sommes OSS 117 levant son verre à la
construction d’un pays où Juifs et nazis pourront cohabiter en paix.
Aussi bien, nous organisons à la fois le permis de polluer et la spéculation
sur le permis de polluer. Tout est bon. Là où croît le péril, croissent aussi les
profits.
Pour durer, nous sommes très ingénieux, très innovants. Dans notre
langage, innover veut dire : fabriquer un nouveau monde pour conserver
l’ancien.
Notre passion de nous conserver est si aveugle que nous négligeons ce qui
nous tient en vie. Comme certaines banques spéculent sur les krachs liés aux
actifs toxiques qu’elles émettent, notre soif de spéculer sur l’extinction de
l’espèce nous fait oublier que nous en faisons partie.
À notre décharge, nous ressemblons de moins en moins à des humains.
Pour conjurer notre mort, nous nous dévitalisons. Pour augmenter notre
réalité, nous minimiserons au maximum le réel en nous.
Notre devise est : plutôt mourir que décroître ; plutôt l’apocalypse que la
faillite. À la fin nous mourrons tous mais il ne sera pas dit que nous sommes
morts ruinés. Les historiens du futur attesteront que nous sommes morts
riches. Et si faute de futur il n’y a plus d’historiens pour l’attester, nous les
produirons.
Trottinette
On ne saurait résister à la tentation de dauber sur les trottinettes électriques.
Voyant avant-hier un journaliste passer mon seuil une trottinette pliée sous
le bras, je n’ai pu m’empêcher d’en ricaner sous cape.
C’est que la trottinette électrique a ce défaut majeur d’être nouvelle. Un
phénomène de masse inédit appelle une massive déploration, provoquant une
immédiate fracture entre primo-adhérents et primo-déplorants – chaque
individu pouvant cumuler les deux postures, aussi vrai qu’il tweete contre
Twitter.
Une sorte de régulation anthropologique veut que le nouveau essuie un
accueil hostile. C’est un rituel d’expiation, en même temps qu’un rituel de deuil
de l’ancien promis à la liquidation. Après quoi le nouveau est digéré, assimilé,
adopté, prisé, redemandé. 100 % des contempteurs du téléphone portable à
son apparition possédaient un téléphone portable deux ans après.
Il y a aussi que la trottinette nous tend la perche. On dirait que ses praticiens
s’offrent, non seulement à la vindicte – par leurs slaloms sur le trottoir, leur
respect relatif du Code de la route, le danger qu’ils représentent, que compense
mal un bilan carbone à peine favorable –, mais aussi aux moqueries. Une
femme sur roulettes, passe encore ; un homme sur roulettes, non. Un homme
d’âge adulte perché sur l’enfantine trottinette frôle la régression. L’homme
trotteur devient alors l’emblème du citadin efféminé. Daubant sur l’Homo
trottinus, nous sommes tous des Philippe Muray fustigeant l’Homo festivus, la Fête
de la musique, la Gay Pride, Paris plage. Nous régénérons notre virilité en
filant des baffes verbales à l’humanité chochotte et fière de l’être.
Engagés sur cette pente, nous ne tarderons plus à voir dans la trottinette ce
que nous adorions voir dans le Vélib’ à ses débuts : l’attribut central de la
panoplie du bobo.
En vingt ans le persiflage contre les bobos est devenu sport national.
Désormais tout problème de société leur est sans effort imputable. Les
inégalités ? Bobos. L’immigration ? Bobos tendance bien-pensants. La
désindustrialisation ? Bobos. L’oubli de la France périphérique ? Bobos.
Le bobo a bon dos parce qu’il a le dos large. Soigneusement mal défini, il est
rapportable à une foule d’individus disparates voire antithétiques. Son salaire
peut aller de 2 000 à 20 000 euros ; il peut être millionnaire suite à la revente de
son club de pilates ou courir laborieusement les cachets d’intermittence. Il
anime des séances de team-building ou organise des sit-in de soutien à des
familles africaines délogées. Habite un duplex rue des Martyrs ou un
écoquartier de Pantin. Prend l’avion six fois par mois ou se l’interdit pour
décarboner son empreinte. Monte des agences de communication ou les
combats. Vote Macron ou Mélenchon. Accomplit l’exploit d’être des deux
côtés de la barricade.
Définition possible de l’indéfini bobo : créature rassemblant toutes les
caractéristiques auxquelles chacun se pique d’échapper. Variante : synthèse de
ce que personne n’aime.
Sur le bobo je m’acharne, à fin de soulagement. On le dirait inventé pour ça.
Celui qui prend pour les autres.
Mais qui prend pour quels autres ?
Le bobo prend pour le bourgeois. S’imposant dans les conversations vers la
fin du second millénaire, le signifiant bobo a contribué à en évincer le signifiant
bourgeois.
Evaporé en bobo, le bourgeois ne se définit plus par une position sociale et
la position idéologique connexe, mais par une attitude. Non plus un niveau de
vie mais un mode de vie. Non pas les titres de propriété, mais l’abonnement à
une AMAP. Non pas les frais de rénovation de l’appartement, mais les
flâneries dans les vide-greniers. Non pas la progéniture désectorisée vers un
collège privé, mais les magasins bio. Non pas l’optimisation fiscale mais les
boulangeries sans gluten. Non pas l’héritage mais la trottinette.
Devenue la métonymie du bobo, la trottinette n’a-t-elle pas la même
fonction de diversion ? N’est-elle pas elle aussi un paratonnerre, attirant les
foudres de tous les camps, réconciliant contre soi les écolos (on marginalise le
vélo !) et les anti-écolos (on brime les automobilistes !), les modernes et les
anciens, les fâchés de gauche et de droite ?
La trottinette électrique compte parmi les nombreux objets ou phénomènes
contemporains qui essuient une réprobation unanime quoiqu’énoncée depuis
des zones idéologiques antagoniques. À l’égal des réseaux sociaux, des talk-
shows racoleurs, des écouteurs Bluetooth, des jeux vidéo, des tatouages, des
crop-tops, des youtubeuses beauté, des gens qui disent je monte sur Paris, des
gens qui disent un espèce de, du jeunisme, de l’individualisme, du
consumérisme, de l’incivisme dans le métro, des pianos dans les gares, des
applis de rencontre, la trottinette est un point de fixation critique. Elle fixe la
contestation comme au hand-ball le pivot fixe le défenseur, c’est-à-dire
l’accapare pour le rendre indisponible à une autre tâche.
À quelle autre tâche la fixette sur les tatouages, les trottinettes, les tatouages
de trottinette, nous rend-elle indisponibles ? Sur quoi donc pourrait se porter
une critique qui ne tombe pas dans ces panneaux ? On se le demande.
Le chœur ricaneur ne se le demande pas, grisé qu’il est par la contemplation-
répulsion des amuse-galeries du monde marchand. Y renoncer relèverait de
l’ascèse, de l’héroïsme. Ce serait la marque suprême de cette résistance dont
chacun se targue que de résister à la tentation de dauber sur les trottinettes
électriques.
Réputation
Sans mépris aucun, Valentine s’agace un tantinet du business des
influenceuses.
Valentine n’a rien contre ces créatures à faux cils, sinon qu’elles piétinent la
valeur travail qu’elle a chevillée au corps.
Invitée un jour à donner ses trois valeurs de vie dans un week-end cohésion
de son ancienne boîte, Valentine a écrit travail et ensuite seulement famille et liberté.
Sans mépris aucun, que font les influenceuses ? Elles racontent en long et
en large leur dernier shopping, s’extasient devant un gloss dernier cri, vantent
l’efficacité d’un lisseur vapeur, et hop les followers abondent, leur
communauté grossit, leur agence peut renégocier à la hausse les contrats avec
les marques. Trop facile. Argent facile. L’argent n’a de prix que s’il est difficile,
estime Valentine.
Parmi ces tatouées, beaucoup sortent de la téléréalité qui, sans mépris aucun,
n’est pas un métier. Car si c’en était un, quel en serait le cœur ? Que font
concrètement ces jeunes femmes affalées dans les transats d’une villa de
Miami ? Ajuster leur string et sinon ?
La vérité c’est que ces percées au nombril sont connues pour être célèbres.
La visibilité est leur job à plein temps. Elles n’ont rien à vendre que leur
réputation.
En tant que community manager, Valentine, elle, vend des vraies choses. L’appli
Breakmyart, c’est du concret. Ceux qu’elle met gracieusement en présence sont
des gens authentiques, pas des clones bodybuildés. Elle n’organise pas la
rencontre autour d’une piscine bourrée de chlore mais à l’occasion d’une balade
culturelle taillée sur mesure. Par exemple, le premier date est fixé au musée
d’Orsay, où l’on commente à deux voix les grandes œuvres du patrimoine,
partage des sensations, échange des réflexions. C’est le début d’une complicité,
et, si ça matche, d’une relation.
Lors du job dating soldé par son recrutement, Valentine a avancé qu’il suffirait
qu’elle écoute son naturel pour défendre le concept de l’appli, car la culture et
la rencontre sont deux mots-clés de sa vie. Ça tombe bien, a dit le recruteur.
Oui ! a souri la recrutée.
Dès lors, Valentine s’est jetée corps et âme dans la bataille de la réputation.
Dans le secteur de la rencontre, on ne s’impose qu’en se démarquant. Une
influenceuse se démarque par les sacs à main qu’elle promeut, le site
Breakmyart se démarque par la culture. Ce que le sous-titre de son Powerpoint
du 12-02-2018 synthétise en : Le bon goût est notre plus-value.
Mais après des semaines d’efforts pour grignoter des parts de ce marché très
concurrentiel, force est d’observer que le bon goût n’ajoute pas tant de valeur.
Eternelle pragmatique, Valentine réoriente la stratégie marketing vers le récit
d’expérience. Elle demande à des usagers de l’appli, les breaklovers, de relater
leur merveilleux après-midi passé à la Cité de l’image animée ou dans le studio
d’enregistrement de l’émission « Quotidien ». Et les suites sentimentales !
enjoint Valentine, espiègle, pour décontracter les breaklovers un peu gauches
devant le fond vert.
Valentine a mille idées à la seconde, a dit une fois son senior manager. À peine
sort-on d’une réu qu’elle a déjà l’idée d’un « Breakmyart Celebrity ». Le high
concept est d’inviter des gens connus à tester l’appli. Problème : quelle célébrité
acceptera, primo, de s’assumer célibataire, deuxio, d’exposer sa vie intime ? Il
faudrait une célébrité particulièrement impudique, ou habituée à monnayer sa
vie.
Peut-être Justine Denis, suggère Étienne, arrivé en renfort dans le team.
Le mannequin Justine Denis s’est fait connaître sur Twitch en racontant en
live sa rupture puis sa réconciliation puis sa rupture avec le rappeur taoïste Adel
Kioshi. Ne serait-il pas pertinent de feuilletonner avec elle une story de
reconstruction, jalonnée de rendez-vous Breakmyart entre les deux ex-futurs-
actuels amants ?
Valentine achète le concept. Étienne ayant parlé, elle dit : J’achète.
Reste à le vendre à Queen Justine, c’est-à-dire à le payer cher. On sait que
cette enfant de la DDASS négocierait le prix d’un bout d’ongle. Mais Valentine
a l’intuition que les bénéfices de la story Justine compenseront largement
l’investissement.
Et en effet les premières publications de Justine sur ses après-midi
Breakmyart augmentent de 27 % l’audience du site. Justine va-t-elle retrouver
l’amour ? Peut-elle vraiment oublier Adel, et leur voyage de fiançailles à Dubaï
que documentent des centaines de selfies instantanément postés ? La
communauté en débat, se déchire, se passionne, reste en ligne.
C’est alors que Valentine imagine les Breakchallenges, qui défient les
nouveaux fidèles de trouver l’âme sœur avant Justine, pourtant connue pour
son cœur d’artichaut. Le défi prend. Des followers commencent à suivre, que
suivent d’autres followers. Buzz is buzz, comme dit Brune, cousine de Valentine.
Peu passeront par Breakmyart pour parvenir à leurs fins mais le label est
devenu une référence.
Au gré de leur partenariat, Valentine apprend à mieux connaître Justine avec
laquelle, sans mépris aucun, elle ne se sentait de base aucune affinité. Les deux
femmes deviennent des proches, des copines, peut-être des amies. Elles
arrivent bras dessus bras dessous à la soirée de lancement de la campagne
législative de Cyril Hanouna.
Valentine adore que Justine dégoise les derniers potins de la planète people
que sans mépris aucun elle regarde d’assez loin. Elle en viendrait presque à
s’intéresser au come-back d’un youtubeur déchu remis en lumière par
l’overdose de son mari.
Elle a cependant une ligne rouge : les photos de stars à l’hôpital pendant
une chimiothérapie. On ne peut pas faire de l’argent avec tout.
Par ailleurs, Valentine demeure perplexe quant à la passion de Justine pour
Kim Kardashian, emblème absolu du vide. Où est son talent, son savoir-faire ?
Y a-t-il tant de mérite à entretenir une cambrure ?
Parfois le soir, devant une série OCS, Valentine est prise d’un doute. Faisant
affaire avec Justine, n’est-elle pas à son tour en train de vendre du vent ? N’est-
elle pas entrée dans une galerie des glaces où l’image ne renvoie plus qu’à
l’image, où le produit importe beaucoup moins que sa réputation ?
Heureusement Valentine tient de sa mère, présidente du basket-club de
Neuilly, une grande faculté de rebondir. Elle se réassure en songeant que tout
le monde fonctionne de cette manière, depuis le trader jusqu’au marchand de
tomates. En tout domaine, le meilleur argument de vente d’un produit c’est
qu’il se vende.
Au temps lointain où elle regardait des films, elle était tombée sur l’histoire
d’une prostituée de luxe du quartier de Wall Street. On la voyait acheter des
vêtements griffés et des accessoires de marque, entretenir son outil de travail
par des bains moussants et d’opiniâtres séances de fitness, alimenter ses pages
sur les réseaux, déjeuner avec son comptable, mais jamais travailler à
proprement parler, c’est-à-dire en l’occurrence, et sans mépris aucun, baiser.
Cette femme valait moins pour ses talents au lit que pour sa faculté à se faire
connaître des traders en quête d’une girlfriend expérience. Valentine avait d’ailleurs
apprécié le design du site de l’escort, filmé plein cadre. Il n’y était pas question
de sexe et surtout pas de tarifs. L’escort installait par là une ambiance
girlfriend, une tonalité de rendez-vous galant. Sa clientèle haut de gamme ne
devait pas avoir l’impression de surfer sur un site porno, mais sur un site de
rencontre. Dans la même optique, l’auto-entrepreneuse proposait un premier
date au MOMA, où l’on commenterait à deux voix les grandes oeuvres du
patrimoine, partagerait des sensations, échangerait des réflexions, ce serait le
début d’une complicité, et, si ça matche, d’une relation sincère où l’argent ne
soit pas le sujet, où les virements soient automatiques afin qu’on n’ait pas à en
parler et que la conversation demeure profonde et authentique.
Transclasse
En émule de Bourdieu, l’intellectuel de gauche Édouard Louis rappelle sur
tous les plateaux le poids des déterminations sociales. Mais à aucun micro il
n’explique ce qui détermine les médias bourgeois à lui tendre si amicalement
leur micro.
Il faudra donc qu’un autre que lui nous explique pourquoi la bourgeoisie
adore les transfuges de classe, et les expose comme des trophées. Explique
que, les célébrant, c’est elle qu’elle célèbre.
Le transclasse justifie l’ordre bourgeois ; le rachète ; le sanctifie. Si des
individus s’extirpent du carcan de leur classe, c’est que ce carcan n’est pas si
serré. D’où il suit que les inégalités de départ sont surmontables, l’égalité des
chances crédible, la compétition équitable.
L’ascension de Louis des bas-fonds picards jusqu’à l’étage du café
Beaubourg est un démenti cinglant aux pensums universitaires sur le plafond
de verre social. Et ses diatribes contre la norme inégalitaire seront toujours
désavouées par le fait qu’il les émet depuis le périmètre normatif où on lui a
fait très bon accueil, la preuve.
Le gouffre qui sépare les classes, comment Eddy a-t-il réussi à le franchir ?
Des déterminants alternatifs ont-il joué ? Les humiliations que lui a values son
orientation sexuelle au sein du virilisme ouvrier ont-elles contribué à tordre
son destin de prolétaire ? Les bourgeois n’aiment pas ces pistes de réflexion,
qui maintiennent l’hypothèse déterministe. Ils s’empressent de les dissoudre
d’un seul mot : le travail.
Eddy est devenu Édouard en suant. Pour avoir son bac, puis gagner sa place
au bal de Normale sup, puis écrire son premier roman, le Ch’ti du quart-
monde a bossé comme un malade. Comme Rafael Nadal. Comme Arnaud
Lagardère.
Eddy transcendé en Édouard détaille cette sociodicée méritocrate dans un
livre dont le titre, Changer : méthode, assume sa proximité avec le développement
personnel : « Je me réveillais, j’écrivais. Je ne mangeais pas pendant la journée. »
No pain no gain. « J’étais épuisé par la lutte avec l’écriture ». It’s been no bed of roses.
« Je travaillais sept, huit heures par jour. » But we are the champions.
Quand l’élève Eddy n’écrit pas en forçat, il dévore des livres pour se mettre
à bonne école – Eddy est l’élève rêvé que la République n’osait plus attendre.
Mais comme la littérature, cette bizarrerie irréductible aux comptes, indiffère
son lecteur, Eddy rapporte les termes comptables dans lesquels, coach de lui-
même, il s’est auto-galvanisé pendant ses années de vaches maigres : « Il y a
deux ans tu n’avais jamais rien lu et maintenant tu as lu entre deux cents et
trois cents livres, je m’encourageais, tu dois continuer, il faut continuer, dans
un an tu en auras lu deux cents de plus, allez, et dans deux ans tu en auras lu
quatre cents de plus. » On ne saurait trop recommander de lire ce livre modèle
avec en fond la BO du premier Rocky. On éprouvera physiquement la
pertinence d’un adage trop souvent déconstruit par la sociologie rabat-joie :
quand on veut, on peut.
Eddy a voulu donc il a pu. La méthode promise par le titre du livre tient en
un mot : volonté. Les structures sociales n’entrent pas dans l’affaire.
Eddy a d’ailleurs moins voulu la culture qu’intégrer par la culture la classe
sociale qui la préempte. Il a voulu l’élégance bourgeoise. A voulu habiter un
quartier branché de Paris. A voulu New York.
S’il était vrai, comme Édouard l’écrit, qu’en se hissant ainsi il n’a désiré que
se venger de ses persécuteurs picards, alors Paris et New York auraient dû être
désertées sitôt conquises. Or il y est resté. Dans les hautes sphères, Édouard
s’est plu.
La niaque ascensionnelle du transclasse est une déclaration d’amour à la
classe dominante. Il veut tout faire comme elle. Il veut des dents blanches et de
fréquents détartrages. Dans les yeux d’Eddy upgradé en Édouard, la
bourgeoisie honnie de presque tous se voit désirable. C’est pourquoi des
comme lui, elle en redemande. Elle en cherche partout. Elle en trouve. Il y en a
toujours. Il y a toujours un Arabe diplômé de Polytechnique, ou un Tchétchène
qui a délaissé la lutte gréco-romaine pour la flûte traversière. Toujours une
exception qui infirme la règle.
Parfois le transfuge lui économise la recherche. Chien battu par ses anciens
maîtres, il vient de lui-même gratter à la porte de la bourgeoisie pour
quémander son hospitalité. Alertée par le bruit, la bourgeoisie met en pause la
saison 5 de Stranger Things pour tendre l’oreille, se lève, trouve l’errant sur le
perron, trempé d’avoir traversé tout le corps social sous la pluie. Sans hésiter,
elle lui offre un gîte, loin de ses anciens maîtres violents et canophobes.
L’ayant séché, l’ayant rhabillé, l’ayant restauré, elle lui dit : Maintenant assieds-
toi confortablement dans ce fauteuil ergonomique, et raconte-nous ton
parcours. Et quand tu auras fini raconte à nouveau. Oh oui raconte encore.
Job
(faire le)
En première écoute, job évoque ce qu’on a longtemps appelé les petits boulots
– « avant de m’installer comme paysagiste j’ai enchaîné les petits boulots ».
Moyennant quoi, petit job serait un pléonasme. Le job est par nature petit. Petit
contrat, petite rétribution, petit studio, toilettes sur palier.
Le job est à durée déterminée, ou saisonnier, ou carrément temporaire. Au
bout de la chaîne de dégradation, le job s’apparente à la tâche. Là je ne dis plus
que j’ai un job, pour lequel j’aurais une qualification, mais qu’il y a un job à
faire, pour lequel je vais me former sur le tas, sous l’égide concertée d’un
employeur ponctuel et d’un agent d’intérim. Ma mission accomplie, je m’en irai
vers un autre job pareillement sous-payé.
« Faire le job » est le tic de langage de trois espèces animales qui se singent
et souvent s’accouplent : les sportifs, les managers, les politiques.
Pour une oreille semi-séculaire, « faire le job » avoisine « faire le métier », qui
dans l’argot du peloton cycliste signifie : se doper. Car le cycliste professionnel
a pour métier, non de faire du vélo, mais de gagner des courses de vélo qui
rémunèrent les gens qui le rémunèrent. Un coureur n’est pas pro s’il ne se
donne pas les moyens de victoires lucratives : rigueur diététique, hygiène de vie
en général, milliers de kilomètres d’entraînement l’hiver, ingestion de produits
dopants. Refuser ce dernier moyen n’est pas professionnel.
« Faire le métier » éclaire le socle fonctionnaliste de « faire le job », qui induit
une éthique à usage interne, circonscrite aux finalités intrinsèques de la
corporation concernée. Le boulot comme fin en soi, et aux fins de quoi tout
est bon. Un tueur à gages fait le job s’il tue sans laisser de traces. Un tueur à
gages paralysé par le scrupule de supprimer un congénère ne fait pas le job. Le
soir du 13 Novembre, Salah Abdeslam n’a pas fait le job. L’armée russe n’a pas
fait le job en Ukraine mais l’a fait en Syrie. Fait le job commandé par Bachar,
qui en retour ne manque pas de faire le job en privilégiant les positions russes.
Appliqué à l’action politique, faire le job suppose que la politique est une
sphère d’activité autonome, qui a ses lois propres qu’un élu ou un
collaborateur d’élu doit respecter. Cette technique de gouvernement qui
souffre une évaluation exclusivement technique s’appelle la gouvernance. Elle doit
être jugée, non sur la nature de ses objectifs, mais sur sa capacité à les
atteindre, également nommée efficience.
L’élu est alors celui à qui ses électeurs ont confié un travail.
Chaque matin, dans son talk-show progressiste, Pascal Praud observe en
tonnant que ceux qui nous gouvernent ne font pas le travail. Ne font pas le
job, dit ce francophile.
Mais faire le job ne vaut pas pour toutes les politiques. D’un ministre qui
mettrait en œuvre la collectivisation intégrale de la production agricole avec
des résultats économiques probants, ou désarmerait la police sans que cela
entraîne une montée de la criminalité, Pascal Praud ne dirait pas qu’il a fait le
job. Il réclamerait sa tête, ou son exil en Finlande.
L’efficience n’est donc pas l’efficacité dans l’absolu. C’est l’efficacité dans le
travail précis de préserver l’ordre existant. Faire le job politique c’est,
strictement, œuvrer à cette préservation. Le bon job politique est la bonne
administration. Dans les écoles d’administration fermentent des fonctionnaires
prêts à faire le job.
Or souvent les fonctionnaires ne fonctionnent pas. Voyez ce directeur de
prison absent lors de l’assassinat d’un détenu par un autre dans la salle de
musculation. Voyez ce proviseur trop longtemps laxiste avec un élève islamisé.
Et la gestion du Covid par le ministère de la Santé ! Une gabegie. Praud
tempête. Il est fondé à tempêter. Les propriétaires sont fondés à exiger que la
copropriété soit bien gérée, à pointer les manquements si elle ne l’est pas. Lors
de leur dernière AG, les propriétaires se sont félicités que les plates-bandes des
parties communes soient mieux entretenues que l’an dernier, lorsque le
précédent factotum, polonais ça ne s’invente pas, maniait mieux la bouteille de
Smirnoff que le taille-haie. En revanche on s’est inquiété des absences de la
pourtant diligente concierge de la résidence. Aujourd’hui on décide de lui
accorder le bénéfice du doute, imaginant Manuella dévastée par la mort de son
frère chu d’un échafaudage. Mais lors de l’AG suivante, aucune amélioration
n’est constatée. Les défaillances de Mme Luisfigo ne se comptent plus,
quoique M. Ferry Luc, propriétaire du lot 24, lieutenant-colonel en retraite, les
ait comptées : courrier non distribué le mardi 12 mai, flaque d’huile dans le
hall laissée telle quelle toute la matinée de l’Ascension, non-accueil du
dépanneur d’ascenseur, absence à la fête des voisins + onze autres
dysfonctionnements. On s’inquiète un peu pour elle et beaucoup pour la
résidence. Encore un mois comme ça et force est de convoquer une réunion
exceptionnelle pour voter à l’unanimité le licenciement de la concierge
anciennement diligente. Passe encore ses bonjours glaciaux en réponse aux
nôtres, passe encore l’odeur du local poubelles les jours où elle néglige de les
sortir – d’une torsion de lèvre M. Ferry marque l’ironie du « néglige » –, mais le
jeudi 7 juillet elle est allée trop loin. On a toqué à sa porte une fois, deux fois,
dix fois. Cette porte qui jadis s’ouvrait même en dehors des horaires officiels
est restée impassible de 11 h 03 à 15 h 24. Les propriétaires auraient pu
craindre un malaise car le son de la télé filtrait, mais ils entendaient
distinctement la concierge fredonner sur la musique émise par le poste. Son
malaise devait être tout relatif ! Les pompiers ont d’ailleurs trouvé la locataire
en parfaite santé, après avoir enfoncé ladite porte à l’invitation légitime des
propriétaires. Nous étions dans un cas de force majeure. Il y avait les marches
de l’entrée à lustrer, trois colis Amazon à remettre, un néon à faire changer au
deuxième sous-sol, un locataire à rappeler à l’ordre sur le bon usage du vide-
ordures. Autant de tâches qui incombent à la concierge et pour laquelle via les
charges on la payait et ne la paiera plus. Le contrat était pourtant simple,
officialisé par le papier à en-tête du syndic : le job est fait, nous payons ; le job
n’est pas fait, nous ne payons pas. Or le job n’est pas fait, et pour cause : nous
trouvons Mme Luisfigo en tee-shirt long Snoopy, à moitié vautrée sur son
canapé, un pot d’Häagen-Dazs posé sur le ventre. Le candidat de « N’oubliez
pas les paroles » a choisi « Savoir aimer », de Florent Pagny. De sa voix fluette,
Mme Luisfigo l’accompagne en s’embrouillant dans les infinitifs. Au
surgissement tonitruant des pompiers, son chat Alain, affalé sur un coussin
brodé d’or, a ouvert une moitié d’œil.
Puissante
En tournée promotionnelle de son best-seller Femmes puissantes, Léa Salamé sert
à l’envi une formule qu’on dirait prémâchée : la puissance, ce n’est pas le
pouvoir ; une femme puissante n’est pas une femme de pouvoir. La preuve : le
casting des deux tomes rassemble des femmes au pouvoir très relatif. Anne
Méaux n’est pas Carlos Ghosn, elle se contente de lui facturer des conseils en
stratégie de communication. Élisabeth Badinter est l’héritière et non la
fondatrice de Publicis. Leïla Slimani a eu le Goncourt mais pas encore le
Nobel, et c’est sans aucune vue sur la couronne qu’elle fréquente le roi du
Maroc ; Amélie Mauresmo a remporté Wimbledon mais jamais Roland-
Garros ; Christine Lagarde est à la tête de la BCE mais pas de la FED ; Marion
Cotillard n’a même pas été foutue de tourner avec Chaplin.
Des femmes comme vous et moi.
Certes, Léa Salamé ne s’est pas entretenue avec une agente de cantine
scolaire, une hôtesse d’accueil au salon de l’auto, ni une secrétaire de labo
médical, une auxiliaire de vie, une intervenante d’action sociale, ou autres
métiers gratifiés et galamment laissés aux femmes. Mais ce choix éditorial est
de bon sens : les inconnues n’étant pas connues, elles ne sauraient figurer dans
un bouquet de connues.
Reste que la plupart des femmes puissantes doivent ce titre au fait qu’elles
occupent des places ordinairement réservées aux hommes.
C’est un peu ce que suggère Michelle Perrot, clairvoyante historienne de
gauche, en confiant à son intervieweuse moins de gauche que puissance ça fait
un peu phallus. Michelle Perrot avait peut-être aussi en tête la liste des
« femmes de tête, de caractère, de pouvoir, de conquête » euphoriquement
repérées par une chercheuse dans les séries, et qu’on repérerait aussi bien dans
le cinéma contemporain, où pullulent les braqueuses de banques, les super-
héroïnes galbées dans des tenues plastifiées, les femmes flics, les motardes, les
cow-girls, les soldâtes, les mafiosas.
Des femmes comme vous et moi, et qui en ont.
On comprendra encore mieux ce que Léa Salamé entend par puissance si
l’on sait que cette Franco-Libanaise est fluent en anglais depuis sa scolarisation
au lycée Franklin, qui accueille, non pas des gens de pouvoir, mais leurs
enfants ; non pas Bernard Arnault mais ses fils, dont deux ont eu comme
professeure Brigitte Macron, dont je serais marri qu’elle ne figure pas dans le
volet III. Quand elle dit puissance, Léa a en tête l’anglais power. Power, c’est à la
fois puissance et pouvoir. C’est la puissance en tant qu’elle donne un pouvoir.
La puissance utile.
Power a donné empowerment, dont une traduction plus heureuse
qu’« empuissantement » ou « empouvoirement » est : « développement du
pouvoir d’agir ».
Au centre de la puissance telle que promue par un certain storytelling
supposément féministe, il y a l’agir. La puissance, c’est la puissance d’agir. La
puissance de ces femmes est une puissance efficiente.
Je suis puissante comme toutes les femmes le sont du moment qu’elles le
veulent, explique en substance Nathalie Kosciusko-Morizet que ce livre à la
gloire des lambdas ne pouvait pas ne pas convier. La puissance, c’est la volonté
de s’en sortir, de gagner, de rebondir. NKM n’a pas abandonné la politique
pour aller s’affaler sur une plage comme un chômeur d’Épinal sur son canapé,
mais pour devenir senior partner d’un fonds d’investissement, où cette femme
puissante ++ dirige une équipe de trente-cinq salariés. Si elle avait des
manches, elle se les retrousserait, et des couilles se les gratterait.
La femme puissante version Salamé, version libérale, ne veut pas le pouvoir.
Elle en veut. Elle déteste l’échec autant que les araignées. Elle score.
Sa puissance n’est pas la puissance circulaire de la mouche en vol
stationnaire, ni la puissance non entable d’un morceau des Distillers, ni la
puissance statique de Bartleby, ni la puissance inféconde du clitoris, ni la
puissance à reculons d’un roman de Beckett. Il ne s’agit pas d’échouer mieux,
comme dit l’inutile Samuel, mais de gagner encore. Gagner plus pour gagner
plus. L’empuissantement propulse la femme dans le périmètre valeureux et
valorisé des gens performants. S’il concerne des personnes handicapées ou
quelque autre catégorie d’exclus, il revient à rendre productifs les improductifs.
Sous ce jour, l’inclusion préconisée par le management social est le nom
flatteur d’une mise au pas et au travail, l’une permettant l’autre. D’une mise
aux normes de la production.
Inclusion
Le titre du film surprend, venant de cinéastes très respectueux des normes en
vigueur dans la fiction audiovisuelle. Mais découvrant Hors normes ce 12
septembre 2019 au Pathé Palace de Gueugnon, on est rassuré : Toledano et
Nakache sont bien toujours aussi normés et normatifs. Toujours les cinéastes
inclusifs que plébiscite une époque éprise d’inclusion.
À l’égal d’un candidat de second tour, le duo TN a la passion de rassembler.
Et d’abord, de rassembler dans la salle un spectre large de spectateurs. Des
vieux, des jeunes, des actifs fatigués. Un public familial, en jargon marchand.
Papa maman tonton et leurs cinq enfants, ça fait sept tickets payants de plus
que moi tout seul. De moi, sans famille, consommateur intermittent, l’industrie
n’a rien à tirer. Elle ne produit pas de films qui me soient destinés. Le cinéma
inclusif m’exclut.
La fiction proposée à ce panel rentable est elle-même rassembleuse. À tous
les coups, le film économiquement inclusif raconte un processus d’inclusion.
Au commencement est un exclu qui à la fin sera inclus.
Dans Intouchables, un noirdebanlieue et un paraplégique s’incluent
mutuellement. Chacun faisant un pas vers l’autre, ils se retrouvent au milieu de
la société, prêts à communier devant une fiction centriste. Les films de TN
forment leurs personnages à être des spectateurs des films de TN.
Dix ans après, Hors normes propose la même offre « deux inclusions pour le
prix d’une ». Le film glorifie une association, inspirée de l’association réelle Le
Silence des justes, où cohabitent autistes et jeunesdebanlieue. En aidant un
autiste à s’intégrer, le jeunedebanlieue s’intègre. Comme dans les fermes de
réinsertion où des délinquants mineurs se redressent en dressant des chevaux.
C’est que le jeunedebanlieue est aussi un handicapé. Au moins un handicapé
social. Pour que le jeune noir Dylan s’ouvre à elle, l’infirmière lui donne les
cartes-rébus qu’elle utilise pour communiquer avec les autistes. Sur la glace de
la patinoire, il peine autant qu’eux. Chaton malappris à qui il est temps
d’apprendre à se tenir droit. Dylan est un autiste dans le sens métaphorique :
caparaçonné dans des empêchements liés au vase clos de son quartier et peut-
être de sa culture d’origine. Dylan doit traverser le périph dans sa tête.
Le référent adulte des jeunes est sévère mais juste. Il exige de ses ouailles
qu’elles cessent de se victimiser. Une victime se décharge sur les autres, eux
doivent se prendre en charge. Il ne faut pas incriminer la société mais lui
déclarer son amour ; lui manifester son désir d’en être. C’est à cette condition
quasi contractuelle que le centre sera disposé à les inclure. Et peut-être à les
inclure dans le casting du cinéma centriste. Peut-être qu’un jour, à force de
bonne volonté, l’un de ces jeunes noirs réalisera un film inclusif, qui citera
Victor Hugo et s’ouvrira sur des jeunes noirs célébrant la victoire de la France
en Coupe du monde. Dans des interviews bien coachées, il appellera cela
rendre à son pays ce que son pays lui a donné.
Interprété par un Arabe pour dissiper tout malentendu – TN n’est pas RN
–, le référent adulte est intransigeant sur les règles. Les règles du français, les
règles de la politesse. Par exemple la ponctualité. C’est la base de la réussite.
Comme le dira un menuisier industriel désolé de devoir virer un jeune
autiste d’abord gentiment intégré à son équipe : l’entreprise c’est des règles, si
on ne les respecte pas, on n’est plus employable. L’inclusion, c’est
l’employabilité.
Dans Le Sens de la fête, autre production unanimiste de TN, le petit patron
d’une boîte d’organisation de mariages se démène pour que ses salariés et ses
prestataires tirent dans le même sens et offrent au client un service à la hauteur
du prix. C’est laborieux, les embûches se multiplient, mais le brave Max est
assez agile pour les contourner. Adaptabilité, réactivité : c’est tout Max. Et
flexibilité, car il ne compte pas ses heures, ni celles de ses employés, qui s’ils
ronchonnent feraient mieux d’aller bosser à la Poste.
« Je vais trouver une solution », répète en écho Bruno, l’entrepreneur social
de Hors normes. Optimisme ancré dans la conviction qu’en se sortant les doigts,
on s’en sort.
Une seule adversité semble insurmontable, et menacer de dépôt de bilan
notre héros : les blocages administratifs. Les normes que le titre invite à
transgresser ne sont pas celles qui portent à scolariser ses enfants, inscrire sa
fille à la danse et son garçon au foot, payer en carte bleue, être abonné à EDF,
commander sur Amazon, confier sa mère à un Ehpad, confier un frère
psychotique à un centre psychiatrique ; ce sont les normes qui pèsent sur les
petites entreprises, nos TPE, forces vives de la nation outragées, brisées,
martyrisées, et qu’il faut d’urgence libérer.
Max fulminait contre les charges, Bruno fulmine contre les services sociaux
qui, raides comme des manches, le rappellent au respect du mille-feuille de
normes imaginées par des technocrates qui « sortent de l’ENA » pour
emmerder les gens comme lui : normes de sécurité, normes
environnementales, que sais-je encore, normes handicapés.
Confort
(sortir de sa zone de)
Les mots affichés du libéralisme ont l’air de valeurs et ce sont des actifs.
Le comprendre se fait en trois temps : 1. Réception du sens explicite. 2.
Mise au jour de la falsification. 3. Élucidation du sens masqué.
Soit, par exemple, la zone de confort.
1. Grosse poussée dans les années 2010 – et soufflé déjà retombé, les modes
managériales passent. Observable surtout chez les sportifs, les patrons, d’ex-
sportifs devenus patrons, d’ex-assureur devenu président de région, d’ex-
lobbyiste pour Areva devenu Premier ministre. Sans qu’on sache qui copie
l’autre, on verra souvent un chef de projet et un coach de basket évoquer la
zone de confort auprès de leurs équipes respectives. L’idée n’est pas de rester
dans ladite zone, tel le chat adéquatement affalé sur un coussin brodé d’un A
comme Alain. Sa zone de confort, il faut en sortir, déclare le patron d’une
chaîne d’hôtels au magazine Challenges. Sans quoi on stagne, on s’empâte. On
devient casanier – et désolé mais pour lui la retraite ce sera après la mort !
2. Le patron en question ne semble pourtant pas pressé de sortir du confort
de sa villa vidéoprotégée à Saint-Jean-de-Luz, où lui qui abhorre la routine
passe cinq mois par an. Pas plus qu’il n’aspire à déshériter ses quatre enfants
dont trois travaillent avec lui – le petit dernier est encore au lycée –, tout
plaquer pour s’installer comme magnétiseur en Ardèche, vivre dans une yourte,
regarder un Godard, voter à gauche, ne pas voter, ne pas jouer au tennis.
Confort est donc un fake. Un faux ami qui nécessite traduction fine.
3. Selon le patron néo-basque, sortir de sa zone de confort = ne pas se
contenter de ce qu’il possède. Les lauriers sur lesquels il entend refuser de se
reposer, c’est ses capitaux. Non qu’il projette de les dilapider en les cédant à
des collectifs de paysans indiens en lutte contre les semenciers transnationaux.
L’idée est plutôt d’en réinvestir une partie dans une affaire profitable. Sortir de
sa zone de confort veut dire étendre sa zone de prédation commerciale. Marc
Simoncini aurait pu se contenter de son premier business à succès, mais il a
préféré l’inconfort de repartir de zéro en vendant Meetic. De repartir de cinq
cents millions. On est un aventurier ou on ne l’est pas. La rente pépère, très
peu pour lui. Toujours il se lance dans un nouveau coup – aujourd’hui
l’optique, demain l’armement ? Être proactif (1) ne signifie pas anticiper en
général – et surtout pas sur le désastre écologique ou le déclin du cinéma
portugais (2) – mais anticiper le moment où la croissance d’une boîte faiblira,
afin d’être hyperactif quand il sera temps de bondir sur une nouvelle manne
(3). Bolloré a été admirablement proactif en se débarrassant de ses avoirs
africains, devenus une source d’inconfort judiciaire, avant de monter au capital
du groupe Hachette, dont il se risquera, dût-il en périr, à dilapider le catalogue
littéraire.
Ceci nous mène naturellement à la croisade contre les blocages, qui s’élucide
aussi en trois temps. Approbation de bon sens (1), car qui aime les blocages ?
Qui aime être bloqué dans un ascenseur, derrière un camion poubelle, sur
Facebook ? Qui aime avoir la respiration bloquée par une arête de daurade ?
Pourtant on observe (2) que, contrairement à la daurade qui est universelle, les
blocages interviennent surtout en France. Dans un ouvrage collectif sous-titré
« Comprendre les blocages français », les auteurs ne pourfendent pas le
blocage de manifestants dans une nasse policière, ni la sédentarité obligée des
habitants d’une banlieue sans tramway, mais (3) le fléau national des statuts, qui
bloquent la circulation des capitaux, et brident l’ardeur patriotique de nos
capitalistes obligés d’aller chercher ailleurs des travailleurs non syndiqués.
Il n’est pas décemment possible, dans un monde où l’agilité est un impératif,
qu’un concours de la fonction publique vous assure un emploi à vie.
D’ailleurs, davantage d’insécurité de l’emploi, n’est-ce pas un cadeau à faire
aux premiers concernés ? N’ont-ils pas le droit, eux aussi, au coup de boost
d’une reconversion professionnelle forcée ? À l’adrénaline de la conquête d’un
marché ? N’ont-ils pas envie de se projeter ? De se jeter dans le vide avec pour
seule sécurité un parachute doré ? On leur rend service en leur épargnant la
nécrose d’un salaire garanti et la sérénité d’une retraite à 60 ans, en bonne
santé, dans des conditions matérielles décentes. La France ne se relancera
qu’en sortant de sa zone de confort social.
Compétences
Au temps lointain de ma vingtaine, bienveillance était un mot ami. On aimait en
chatouiller nos lèvres. On y entendait une louable inclination à l’indulgence,
qu’on extrapolait en amour inconditionnel pour l’humanité.
Puis les marchands l’ont accaparé et l’amitié s’est consumée.
Il y a comme ça des mots gouleyants qui, sans changer de morphologie ou
presque, deviennent imprononçables – et inaudibles. Il a suffi d’un s pour que
compétence ne soit plus prononçable sans grimacer, sans guillemets, sans
s’excuser.
D’où vient ce pluriel, d’ailleurs ? Sans doute de là-bas. De la nation-matrice.
Du skill américain, presque toujours décliné au pluriel. Première traduction de
skills trouvée en ligne : compétences. Puis : aptitudes, savoir-faire. Exemple : Le
responsable des RH a défini les skills indispensables pour le poste. En clair : The
HR manager stated the must-have skills for this position.
Le travailleur moderne, le travailleur délesté de protections plombantes, n’a
plus une qualification qu’un diplôme ou des années d’apprentissage
certifieraient. Il peut enseigner sans avoir passé un concours de
l’enseignement, ce qui est économique et agile. Longtemps on l’a appelé
« vacataire » car il prend les postes laissés vacants par des profs certifiés et
néanmoins dépressifs. À l’exercice de ces fonctions n’est pas nécessaire un
grade mais la foi. Ce bouche-trou, qui a offert ses services à l’Éducation
nationale après deux ans de chômage, a foi dans la possibilité que cette
vacation le rémunère. Cette perspective le motive autant que la coexistence
avec les élèves le démotive.
Le travailleur moderne ne se laisse pas enfermer dans le carcan d’un statut
qui lui vaille des privilèges indus. Ainsi, il est disponible à toute offre d’emploi,
à toute proposition de mission. 6 heures demain à l’usine de pêche pour un
contrat d’une semaine ? Il y sera sans faute. Il est dispo. Il a les trois
compétences pour : deux mains pour trier des coquilles Saint-Jacques, un
scooter pour parcourir les dix-sept kilomètres jusqu’à Granville.
Il faut néanmoins fixer des cadres, sinon le travail moderne tourne à
l’esclavage moderne, or en métropole l’esclavage n’a pas cours. Les
compétences du contractuel n’étant attestées par aucun diplôme, elles le seront
par un bilan de compétences.
L’anarchiste David Snug a tort de ricaner en titrant sa BD Dépôt de bilan de
compétences. Le bilan de compétences est un début et non une fin. Il ne ferme pas
mais ouvre des perspectives. Le bilan de compétences d’un chômeur en fin de
droits, d’un étudiant en socio démissionnaire, d’une secrétaire médicale frappée
de diabète, d’un préparateur de commandes las de ses deux lumbagos annuels,
établit qu’il-elle est souriant-e, sociable, plein-e d’empathie, motivé-e et donc
habilité-e à déposer un CV chez H&M.
Les compétences ne sont pas exactement les capacités. Elles recoupent une
seule catégorie de capacités, celles valorisables sur le marché du travail.
Compétences recoupe alors son singulier en usage dans les cercles du pouvoir,
où un ministre peut déclarer que tel dossier ne relève pas de sa compétence, où
le tweet d’un élu nous informe que le préfet est seul compétent pour envoyer
les voltigeurs matraquer les Gilets jaunes. La compétence est alors l’ensemble
des fonctions liées à une position. Ainsi, l’intérimaire qui gère la cabine
d’essayage chez H&M n’a pas compétence pour bourrer la gueule des
partenaires chinois dans une boîte-karaoké. La polyvalence tant glorifiée a des
limites.
Si les compétences recoupent des capacités valorisables, « compétences
métier » tient du pléonasme. Les compétences sont toujours des compétences
métier. Celles requises pour exercer un boulot, n’importe lequel, celui qui se
présente. L’offre ne manque pas. Beaucoup de secteurs manquent de bras : le
bâtiment, les morgues, le transport routier, la restauration de 11 heures du
matin à minuit, avec pause entre 16 heures et 19 heures que le serveur, logé
trop loin pour rentrer, a la compétence métier de passer au café d’en face.
En l’occurrence, « métier » ne vaut pas tant pour son sens, hors de propos,
que comme touche vintage, comme cachet rétro, à l’unisson. On dit métier
comme on s’est remis à appeler cantines les réfectoires d’entreprise.
Assurément, tâches conviendrait mieux : essuyer un verre est une tâche ;
nettoyer le carrelage à la fermeture est une tâche. Mais compétences-tâche
sonne moins bien.
Les compétences ne doivent pas être confondues avec les capacités. Les
compétences ne recoupent que les capacités valorisées sur le marché. Les
capacités sans valeur marchande confinent à l’incompétence.
Par exemple la capacité à tenir une conversation.
Par exemple la capacité à se toucher le nez avec la langue.
Par exemple la capacité à ne rien faire.
Par exemple ma fine connaissance de la discographie de Supergrass.
Par exemple la lecture du théâtre de Racine en VO par mon kiosquier arrivé
d’Iran en 2017.
Par exemple le courage de prier, de jeûner, d’aimer.
Par exemple l’amitié. Dans un bilan de compétences, je ne ferai pas valoir
mon talent pour l’amitié. Ou alors je devrai le traduire en langage des
compétences, évoquant ma faculté à travailler en équipe. L’entreprise veut des
équipiers et non des amis. Des amis parlent pour ne rien dire. Des amis ne
sont pas utiles à l’effort économique national. Des amis ne comptent pas parce
qu’ils ne comptent pas.
Si votre bilan de compétences s’avère mitigé – trop-plein de capacités,
déficit de compétences –, la personne-ressource qui l’a dirigé estimera que des
opportunités professionnelles ne se présenteront qu’au prix d’une petite montée
en compétences.
Pour réaliser cet objectif, vous bénéficierez d’un chèque formation. La
première formation portera sur le savoir-être, divisible en trois skills : savoir-
être intérimaire, savoir être docile, savoir ne pas être syndiqué ; après quoi une
formation en empathie relationnelle vous sera très profitable dans l’aide à la
personne, où l’empathie est la compétence-tâche numéro 1 ; suite à quoi vous
serez orienté-e vers une formation « Réussir son bilan de compétences ».
Résilience
Trouble
C’est l’envie de croissant qui m’aiguille vers la boulangerie. Ce n’est pas l’envie
de médicament qui m’aiguille vers la pharmacie. Plutôt la maladie. Le
boulanger peut provoquer l’envie de croissant, le pharmacien et ses
fournisseurs ne peuvent pas provoquer la maladie, sauf dans des dystopies
inégalement clairvoyantes.
À défaut de produire la maladie, on peut la diagnostiquer. Le diagnostic ne
relève pas de la compétence du pharmacien mais de son partenaire le médecin.
Autorisé par son diplôme, sa blouse (ça en impose), son absence de blouse (il
n’a même pas besoin de ça pour en imposer), sa voix gutturale, son écriture
illisible à souhait, le médecin appose un nom sur des symptômes. Le nom d’un
mal, d’une maladie. La maladie a sans doute une réalité objective – une grippe
est une grippe – mais seul l’atteste cet acte verbal, quasi performatif. Le
diagnostic ne crée pas la maladie, mais il lui donne une existence sociale,
justifiant des soins payants partiellement remboursés. La prescription du
médecin est une autorisation à acquérir un médicament contre une somme
dont le pharmacien et l’industrie pharmaceutique touchent une part.
Autorisant un achat, la parole savante car hermétique du médecin fait entrer
un faisceau de symptômes dans le domaine de la maladie et ipso facto dans le
domaine marchand.
La pharmacie est un business qui a besoin de malades, et c’est la maladie qui
fait le malade. Le pharmacien le plus honnête du monde, la multinationale
pharmaceutique la plus philanthrope du monde, a besoin de maladies, comme
le nucléaire d’uranium, comme Ikea de bois.
L’industrie pharmaceutique ne provoque pas la maladie, mais ses besoins
actionnariaux lui font voir la maladie partout, comme les nuits du chercheur
d’or sont hantées de pépites.
Le domaine psychique est un terrain propice à la prospection de maladies.
Un patient qu’on décrète boiteux peut invalider ce décret en marchant droit,
mais quel démenti apporter à un décret de dépression, à un diagnostic de
bipolarité ? Par quel geste prouver qu’on est monopolaire ?
Si en désespoir de cause le patient diagnostiqué dépressif proteste qu’il n’est
que mélancolique, qu’il n’a pas une tendance à la dépression mais au spleen, un
sourire paternaliste s’esquisse sur le visage du soignant assermenté. Cette
terminologie d’origine poétique n’a rien à faire là. La mélancolie est un
sentiment, pas une maladie. Le mot spleen est dans Les Fleurs du Mal mais pas
dans le DSM.
Le DSM, Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, est l’instance officielle
de nomination psychique. Une maladie psychique devient telle lorsqu’elle y
figure. À chaque réédition, des maladies entrent dans le DSM, comme un mot
entre dans le Robert sur décision de Robert, comme un sport devient
olympique sur intervention de ses lobbyistes.
Devant le doigt expert pointé sur le mot dépression à la page 1247 du DSM, le
patient diagnostiqué a un dernier sursaut de défense. Il ne se sent pas du tout
dépressif ! Il se lave régulièrement les cheveux, ne revoit pas des vieux
épisodes de Friends, n’a aucun mal à se tirer du lit le matin. Il se lève en général
d’un pied alerte, pressé qu’il est de partager le petit déj avec son fils de 11 ans.
Alors le doigt scientifique pointe un autre mot du fatidique manuel : maniaco-
dépressif.
– Ce que vous décrivez là, cher patient, est typiquement un syndrome
maniaco-dépressif. Une alternance entre moments d’euphorie et moments
d’abattement. Hauts et bas. Vous avez bien des hauts et des bas ?
– Comme tout le monde.
– Tout le monde n’a pas des hauts et des bas. Beaucoup ont des bas mais
pas de hauts.
Le patient tâche de se délivrer du piège où sa réplique l’a mis. Ses hauts ne
sont pas exactement des hauts. Il ne se sent jamais euphorique à proprement
parler. En tout cas il l’extériorise très peu.
– La dépression est parfois très discrète, corrige le psychiatre conventionné.
Et parfois si sourde qu’on ne l’entend pas.
– Mais si on ne l’entend pas comment vous les scientifiques vous
l’entendez ? insiste l’inexpert.
Accoutumé à ce déni, qui est le symptôme ultime, le marchand de santé sort
un autre mot de sa botte lexicale. Ce patient réfractaire à l’achat d’un soin n’est
pas stricto sensu maniaco-dépressif, mais il est clairement sujet à des troubles
maniaco-dépressifs.
Les troubles maniaco-dépressifs ne doivent pas être amalgamés aux troubles
bipolaires, bien qu’ils se ressemblent et parfois se confondent donc allez
comprendre.
Apparus dans une période récente de l’histoire de l’Occident, les troubles
doivent leur nom à leur foisonnement en eaux troubles, exemplairement dans
le flou de la psyché. On observe peu de troubles de l’entorse du genou, peu de
troubles du rhume. Plutôt des troubles schizophréniques, troubles de stress
post-traumatique, troubles de l’hyperactivité – dits syndrome de Soderbergh –,
troubles de l’écriture compulsive – dits syndrome de Pirlo –, troubles cognitifs
qui se manifestent par des troubles de la communication également constatés
par les comportementalistes canins.
Comme les carottes, les troubles admettent un singulier. Les carottes, la
carotte. Les troubles, le trouble.
Le trouble présente un réel avantage économique. Il permet une extension
du domaine de la maladie, et par suite d’intégrer davantage de symptômes dans
le périmètre du commerce du soin.
N’étant pas une maladie, le trouble ne se guérit pas mais se traite. La
nomination du trouble nécessite-justifie un traitement.
Le traitement est possiblement médicamenteux. En cas de montée ou de
descente, la personne atteinte de troubles bipolaires – à ne pas confondre avec
les troubles maniaco-dépressifs bien qu’ils se confondent –, peut prendre des
anxiolytiques légers prescrits et vendus avec modération. Gare cependant à ne
pas tomber dans la dépendance à ces médicaments car cela nécessiterait la
prescription de médicaments contre les troubles addictifs, mal remboursés par
les mutuelles.
Le traitement est possiblement un suivi. Une fois posé le diagnostic
déclencheur, votre généraliste vous envoie vers un autre professionnel connu
de lui.
– Vous verrez, assure-t-il, c’est un très bon. Voici son adresse. C’est juste à
côté d’un restaurant libanais que je vous recommande aussi.
Le thérapeute qui vous suit n’est pas là pour vous guérir mais pour vous
accompagner. L’accompagnement, qui ne mène pas à la guérison de ce qui
n’est pas une maladie, présente le grand bénéfice d’être sans fin. Une otite a
une fin, un trouble non. Le suivi n’est limité que si le patient abandonne, par
lassitude, incrédulité, ou compte à découvert. Mais un patient abandonne aussi
rarement un accompagnement qu’un abonné résilie un abonnement.
En outre, suivi est plus doux que traitement, aussi sûr que trouble est plus
doux que maladie. Le trouble résout en partie l’équation compliquée du
marchand de soin. Tenu de vendre de la maladie pour vendre ses remèdes, il
est un marchand de bien qui d’abord vend du mal. Difficulté. On sait que
beaucoup de gens ne consultent jamais, par crainte de s’entendre déclarer
malades, et de fait se découvrir malade est moins agréable que jauger l’effet
d’un polo en promo dans la glace d’une cabine d’essayage. Le trouble
intervient pour pallier ce handicap structurel. Moins rédhibitoire que la
maladie, il permet un passage en douceur du statut de valide au statut
d’individu pris en charge. Si un passage chez le médecin ne vous promet que
d’être affublé de qualificatifs comme anorexique ou boulimique, vous tramez
les pieds. Alors que troubles des conduites alimentaires ça passe bien. Limite
c’est honorable.
Entrez sans peur dans l’échoppe, le traitement sera sans douleur, nous ne
vous foutrons pas la honte en vous estampillant impuissant, nous ne vous
vendrons que des troubles de l’érection et le suivi psychothérapeutique propre
à les diminuer.
Version bienveillante de la maladie, le trouble est prisé des marchands de
soin obligés à la bienveillance. Nous ne sommes pas là pour juger – ça arrive à
tout le monde – ou culpabiliser – vous n’y êtes pour rien. Le trouble c’est la
devanture rafraîchie de la médecine. C’est le sourire de la boulangère,
étrangement disparu de son visage lorsque vous la croisez dans le métro un
jour férié. C’est le rouge à lèvres de l’hôtesse au stand incontinence – troubles
urinaires ? – du Salon de la santé.
Edutech
S’il n’y pas de société et seulement des individus, il n’y a pas de problème de
société mais des problèmes individuels.
Le problème de l’individu niche dans l’individu, sous forme de maladie ou
de vice. C’est l’individu et non la société qui doit être soigné ou sermonné :
soigné en tant que victime d’un mal, puni en tant que responsable du mal qu’il
fait. Lorsque les deux sont inextricables, l’individu est à la fois soigné et puni :
s’il a pris le volant avec trois grammes dans le sang, on assortit les trois mois
fermes d’une obligation de soin.
La punition et l’assistance ne se tressent jamais aussi bien que dans
l’éducation, qui soigne et punit. Je vais t’apprendre à lire, dit l’éducateur. Je vais
t’apprendre à taper ta sœur, dit le même. D’une main je te donne un livre, de
l’autre je confisque ton iPhone.
L’éducation est la solution libérale par excellence : elle entend remédier à un
problème structurel sans toucher à la structure. Elle combat un cancer du
poumon sans toucher au poumon.
Un corps social rétif à la politique s’en remet à l’éducation pour tout.
Violence des jeunes ? Éducation. Violences conjugales ? Éducation. Addiction
au porno ? Éducation. Désinformation des chaînes d’info ? Éducation à
l’image. Méfaits du plastique ? Éducation à la bouteille en verre. Phobie
scolaire ? Éducation à l’éducation.
Lorsqu’un projet de loi rencontre une opposition, un gouvernement
paternaliste est convaincu que cette loi nécessaire a juste été mal expliquée, et
qu’il suffira de faire de la pédagogie pour apaiser la contestation. On éduquera les
masses à comprendre qu’une loi qui leur nuit leur profite.
L’éducation est la politique des conservateurs. On éduque à la règle, pas à sa
transgression. L’élève qui ne se lève pas à l’entrée dans la classe du principal est
dit mal éduqué – ou, littéralement, mal élevé.
Il y a un ministère de la Culture car la culture est éducative. L’éducation est
la culture. L’éducation est ce qui sauve quand plus rien ne sauve ; la culture est
ce qui sauve l’éducation quand elle ne sauve plus rien. C’est pourquoi
l’administration travaille à porter la culture jusque dans des territoires
ensauvagés.
Etant établi que les problèmes sociaux tiennent à un déficit individuel de
culture, il convient de cultiver les individus problématiques. Les jeunes
persuadés que la Terre est plate seront encouragés à lire Voyage au centre delà Terre.
Les jeunes radicalisés seront conviés de force à une adaptation théâtrale de
Candide.
Sortiront-ils de la représentation humanistes et déradicalisés ? Nul ne peut le
garantir. La persistance de la croyance dans l’éducation tient à ce que, dans ce
domaine, les résultats ne sont pas plus vérifiables que contestables.
C’est là que les libéraux tiquent. Ils veulent pouvoir évaluer les
performances éducatives. Ils sont fondés à le vouloir car ils sont les donneurs
d’ordre du prestataire éducatif. C’est à eux qu’au bout de la chaîne éducative
on livre les jeunes rendus employables en les éduquant. Le donneur d’ordre
rechignant à consacrer du temps et de l’argent à former, il est bien aise que
l’école le fasse à sa place. Hélas, l’école ne lui fournit pas les ressources
humaines demandées : pas assez de matheux, pas assez de codeurs, et que dire
des analphabètes incapables de déchiffrer un ordre de mission sur un chantier.
On dirait qu’ils ont fait l’école en Afrique. D’ailleurs souvent ils ont fait l’école
en Afrique.
Pour quantifier cette incurie mal quantifiable, les marchands se sont donné
un indicateur fiable : le classement Pisa. Qui chaque année confirme ce qu’ils
savent. Confirme, chiffres à l’appui, l’urgence de mettre le paquet sur l’éducation.
Ainsi les marchands et les enseignants de gauche s’entendent pour déclarer
l’école priorité des priorités. Un Grenelle des Grenelle le réaffirmera.
Mais puisque l’État dépouillé par les marchands n’a plus les moyens des
moyens réclamés, les marchands se dévouent pour compenser. Ils créent des
établissements scolaires privés où leurs héritiers sont éduqués à diriger. Ils
montent des boîtes d’accompagnement scolaire personnalisé, dont les chiffres
de croissance prouvent la nécessité. Leur valeur ajoutée est la personnalisation des
contenus. On identifie les lacunes personnelles pour y apporter un remède
adapté. On calibre le process éducatif en fonction du projet de l’éduqué.
Dans la langue de la production, un projet est forcément professionnel. Si le
musicien de 2022 dit nouveau projet pour nouveau disque, c’est que le disque est
commercialisé. Alors qu’étudier la versification du « Bateau ivre » ne s’inscrit
dans aucun projet. D’ailleurs Rimbaud, ce fut son malheur, manquait de
projets. Un cours sur Rimbaud est, à l’image de l’existence dudit, inutile.
Puisque le marché public de l’éducation fonctionne à perte, on s’en remet au
marché privé pour hisser les éduqués français au niveau des éduqués coréens
qui ont inventé Samsung. Les marchands en tirent un profit double : les
éduqués sont à la fois leurs futurs employés et leurs actuels clients.
Pour une éducation fluide, les marchands misent sur l’Edutech. Edu comme
éducation, tecb comme technologie. Une de leurs pages d’accueil explique leur
objectif « de tirer parti de la technologie pour atteindre une forme d’excellence
et conférer celle-ci à chaque apprenant ».
On ne voit en effet que la tech pour disrupter l’éducation, créer une cassure,
une coupure épistémologique, un changement de logiciel. Contrairement à
l’Éducation nationale qui n’a pas les moyens de ses objectifs de production, les
pionniers de la techno-éducation, qui est l’éducation continuée par des moyens
numériques et neuroscientifiques, se donnent des outils et des dispositifs dignes
de leur projet révolutionnaire : des plateformes innovantes, des serious games
online, des objets connectés, des learning apps, du mobile learning, des marketplaces de
professeurs particuliers comme Digicours, des start-up Studylink, des
plateformes de MOOCs comme Open Classrooms qui garantiront avant tout
une parfaite maîtrise du français.
Legging
Longtemps j’ai été présomptueux. Longtemps je me suis cru capable de
négocier seul ma vie amoureuse. Sans conseiller, sans consultant.
Il faut dire qu’à l’adolescence, les mots et les gestes de l’amour m’étaient
venus sans apprentissage. Maladroits sans doute ces mots, mais sincères et
s’affinant au fil du temps, des films regardés, des conversations entre amis sur
le sujet, des expériences même foireuses. Maladroits sans doute ces gestes mais
spontanés, habités, gagnant en assurance de Nathalie en Émilie. Du moins
avais-je l’outrecuidance de le croire. J’étais présomptueux car, bercé par un
rêve puéril d’autosuffisance, je présumais de mes capacités. Mon arrogance
était de l’ignorance ; j’ignorais que l’amour était, comme l’électronique ou le
bâtiment, un secteur d’activité où s’employaient des gens dotés d’une
compétence.
Par chance, les compétents étaient partageurs. En un clic, les incompétents
pouvaient profiter de leur science, que les compétents monétisaient en vendant
leurs vues aux annonceurs. L’un proposait des tutoriels de CANV –
communication amoureuse non violente. Une autre reconstituait par sketchs
les situations archétypales de la relation longue. Un autre indiquait la position
optimale pour un premier baiser sur le trottoir à la sortie du restaurant italien –
et préférablement japonais en cas de partenaire Sagittaire. Un autre avait
généreusement mis en ligne ses MOOCs sur les découvertes des neurosciences
en matière de réaction synaptique à une stimulation érotique. Une autre
publiait sa conférence TEDx où elle relatait avec humour et bouddhisme son
renoncement à la sexualité.
Nourri de leurs analyses, de leurs stratégies, de leurs plans de réussite, j’allais
devenir un meilleur amoureux. J’allais mieux performer en amour, m’évitant
bien des atermoiements, bien des faux pas, douleurs, chagrins, poèmes, soirées
Nutella-télé. Ainsi j’allais gagner du temps, et réinvestir dans d’autres
apprentissages le temps gagné.
Par exemple j’allais pouvoir apprendre à courir.
En matière de course, longtemps j’avais été présomptueux. Longtemps
j’avais mis un pied devant l’autre à fréquence soutenue sans en référer à
quiconque. C’était plus fort que moi : derrière les moutons de la ferme de
pépé, après un bus, à côté de mon labrador, après le lycéen qui m’avait arraché
mon téléphone, je courais. Je courais, imbu de la conviction que je savais le
faire. Je courais inconsidérément, et poussais l’immodestie jusqu’à faire de
réguliers footings autour du lac de la porte Dorée.
Un jour, à la pointe dudit lac, un individu à la barbe impeccablement taillée
me stoppe d’une main avisée. Que fais-tu là ? me dit-il. Je cours, réponds-je
follement. C’est comme ça que tu cours ? dit-il. Il semblerait, dis-je. Lui : Et je
suppose que tu appelles short le vague tissu que tu portes là ? Moi : C’est un
jean coupé. Lui : Il t’aide à courir ? Moi : Il ne m’en empêche pas. Lui : Il
t’empêche de bien courir. L’adhérence aérodynamique d’un legging auto-suant
te ferait gagner trois secondes à la minute. Offre-le-toi ou fais-le-toi offrir. Cela
donnera une idée de cadeau à ton épouse. 24 % des leggings se vendent à la
Saint-Valentin ou pour un anniversaire de mariage. Un couple installé est un
consommateur fidèle, dans son portefeuille on trouve maintes cartes de
fidélité. Un couple installé consomme beaucoup plus qu’un couple récent,
dont la dépense sexuelle gratuite se substitue à toute autre dépense – par la
suite ça s’inverse. Moi : Je ne veux pas gagner des secondes, je ne cherche qu’à
me faire du bien. Lui : Mais tu ne cherches pas à te faire du mal. Moi : Plutôt
pas. Lui : Or tu t’en feras si tu négliges de contrôler ton taux hydrométrique
avec une montre connectée. Moi : Je sens mes limites tout seul. Lui : Tu es
bien orgueilleux. Moi : Je n’ai jamais eu d’accident. Lui : 100 % des primo-
accidentés n’ont jamais eu d’accident, une étude américaine le démontre. Moi :
Les montres m’irritent le poignet. Lui : Alors télécharge l’appli NoAVC, tu
disposeras de toutes les données thermiques, cardiologiques, zététiques. Moi :
Tenir mon téléphone pendant que je cours ça me barbe. Lui : Les marchands
mettent à ta disposition des brassards téléphone à 1,95 euro, ou des brassards
sport à 10,95. Mais aussi des bananes running, disponibles chez Go Sport, au
rayon Running. Moi : Au rayon Footing, tu veux dire. Lui : Le footing n’est pas
le running. Le pied du footing est un pied non expert. Il peut toujours courir, il
ne saura jamais runner. Moi : Pourtant il le fait. Lui : Il ignore que la bonne
attaque du sol se fait par le médio-pied. Cela ne s’acquiert pas spontanément,
cela s’apprend. La preuve que cela s’apprend, c’est que cela s’enseigne. Des
gens l’enseignent qu’on appelle coachs. Le coach n’est pas un entraîneur. Dans
les sports collectifs, les coachs ne se contentent pas d’entraîner, ils coachent.
Un entraîneur qui en cours de match remplace un joueur ne remplace pas un
joueur : il fait du coaching. Tu n’as pas de coach, François ?
– Pas à ma connaissance.
– Même pas un coach de cuisine à la vapeur ?
– Même pas.
– Un coach de repositionnement professionnel ?
– Pas que je sache.
– Un coach scénique ? Un Gestalt-praticien en psychothérapie ?
– Pour mon malheur, non.
– Et pas non plus de coach de foulée, j’imagine. Et donc ta foulée est
incorrecte. Tu as une foulée supinatrice : tes appuis extérieurs sont excessifs.
– Tu me l’apprends.
– Je t’apprends aussi qu’on ne court pas sur du dur avec des baskets
pareilles. Ni d’ailleurs sur une surface meuble. Sur du dur comme sur du
meuble s’imposent des baskets à double semelle compensée et aération latérale
de marque Nike. Si tu t’y perds dans ces dépenses indispensables, je
t’accompagnerai. Je serai ton coach de shopping, pour un forfait journée à 110
euros + frais de transport. Je ne serai jamais aussi bon coach que lorsque je
t’apprendrai à dépenser mieux.
– Comment ai-je pu vivre avant toi ?
– Tu ne l’as pas pu. Avant moi tu ne vivais pas.
J’assume
Le verbe lui vient souvent à la bouche, dûment conjugué à la première
personne du singulier : J’assume.
Notre président assume tout.
Suppression de l’ISF ? « J’assume cette décision. » Aparté sur les feignants
qui feraient bien de chercher du boulot au lieu de foutre le bordel ? « J’assume
complètement ce qui a été dit. » Gaulois réfractaires ? « J’assume ce trait
d’humour. » Emmerder les non-vaccinés ? « J’assume totalement. » L’allocution
sur le tarmac avant les législatives ? « J’assume tout, comme d’habitude, avec
clarté et sérénité. »
Ce littéraire patenté a donc trouvé la tournure qui le distinguera dans
l’histoire des Lettres. Sauf qu’elle n’est pas de lui mais de son modèle, dont elle
fut le mantra.
C’est en assumant que Nicolas Sarkozy a conquis la scène politique. La
droite, qui le vénère, le vénère parce qu’il assume. Qu’il assume d’être de
droite. Assumer signifie alors pulvériser les cadres moraux imposés par la
gauche hégémonique depuis trente ans. Assumer, c’est passer outre les syndicats –
« Quand y a une grève plus personne s’en rend compte » –, ou fustiger la fraude
sociale des gens qui ne se lèvent pas tôt. Assumer, c’est « dire les choses ». Dire
tout haut le Karcher dont les propriétaires rêvent tout bas.
En première analyse, « J’assume » est le cri de ralliement de la droite
décomplexée.
Postée à l’avant-garde de l’offensive dite néolibérale, la dame Thatcher est de
fer parce que son libéralisme est sûr du bon droit de sa violence. Maggie ne
cède pas devant les enfants de mineurs affamés par des mois de grève parce
qu’elle a raison de bazarder les mines. Maggie ne cède pas à la sensiblerie
devant l’agonie de Bobby Sands en prison parce que l’Irlande du Nord est
britannique, point barre. Maggie ne lâche rien. Il va crever et elle assume.
S’ouvrent alors des décennies où le capital n’aura de cesse que d’assumer. La
guerre froide est gagnée, les forces contestataires épuisées, la voie libre, le bar
ouvert, il n’y a qu’à se servir. On n’est pas beaucoup plus vorace qu’avant, la
nouveauté est qu’on assume la voracité. On s’appelle Trump, à coups
d’acquisitions douteuses on étend son empire immobilier hérité, puis on s’en
va assumer sa brutalité managériale dans un show télé. On y devient populaire
en virant les candidats d’un tonitruant You’re fired ! qui galvanise l’audience.
Quinze ans plus tard, l’audience s’est convertie en base électorale, et
l’électeur trumpien aime par-dessus tout le franc-parler de son héraut. Trump
dit n’importe quoi mais au moins il assume. Au sein de l’Internationale des
décomplexés, assumer est une stratégie de communication. Trump prétend
qu’il a gagné des élections perdues, mais le prétend avec un aplomb qui est une
marque de cette virilité que son électeur réclame.
Assumer apparaît alors comme le verbe pivot de la force autoproclamée.
Comme la formule du néobonapartisme, de la tautologie autocrate : ce que je
dis est vrai puisque c’est moi qui le dis ; ce que je fais est juste puisque c’est
moi qui le fais. Quoi qu’il en coûte de morts sur le champ de bataille, j’envahis
l’Italie, puis je me déclare moi-même empereur. Sur ma tête mes mains
déposent la couronne.
Il est alors tentant de lier la diffusion virale de la formule à une poussée
mondiale de narcissisme. Les tiktokeurs, les Anges de la téléréalité, les rappeurs
vendeurs, les leaders dits populistes, toutes les têtes de gondole qui assument à
gogo seraient le produit d’une époque où l’individu est devenu la mesure de
tout. Or ces libéraux immanents ont surtout métabolisé la recommandation
liminaire des coachs de vente : quoi que vous vendiez, ayez toujours l’air vous-
même friand du produit. Et si c’est vous que vous vendez, que ce soit en
entretien d’embauche, face à votre banquier, sur un live Instagram, en promo
d’un album, ayez toujours l’air sûr de votre valeur. Cet album, ce projet, est
formidable puisque c’est le vôtre. Personne n’est dupe du boniment mais vous
le délivrez avec une telle conviction qu’on finit par vous croire. Personne n’est
dupe sauf chacun.
« J’assume » est la formule de l’individu mis sur le marché et sommé de s’y
vendre, et pour s’y vendre de gagner la confiance de l’acheteur ou de
l’employeur, et pour gagner sa confiance de manifester sa confiance en soi.
Aspirant à être pris pour un philosophe, j’affecte de ne pas broncher quand
un journaliste inculte me gratifie de ce titre usurpé – je le suis puisque je me
fais appeler ainsi. Aspirant à ma réélection à la présidence, je serai le premier à
chanter mes louanges. Je me donnerai du prix en certifiant que j’en ai un. Je
serai mon meilleur défenseur, mon meilleur vendeur. À la fin je m’achèterai,
me ferai livrer, me poserai en évidence sur une étagère de mon salon afin que
mes visiteurs me contemplent, et si certains s’en étonnent, j’assumerai.
Néolibéralisme
On rêverait que les mots fussent des oiseaux qu’on ne laisserait s’envoler que
bagués d’un sens inaltérable.
Hélas les mots n’attendent pas, pour entrer en usage, qu’un cénacle de
sachants les ratifie.
Beaucoup dont moi n’ont pas attendu d’avoir une idée claire de ce que
recouvrait le mot néolibéralisme pour y fourrer tous les maux.
Ce qui ne vaut pour rien de précis peut valoir pour tout. Néolibéralisme
endosse tout. Néolibéralisme est le point de convergence de toutes les
opinions, toutes les analyses. Néolibéralisme sert toutes les causes et sert à
tout. Il fait les vitres, les sols, les éviers, les parquets, la blague.
La paupérisation de l’hôpital public ? Néolibéralisme. Les joueurs de foot
payés des milliards ? Néolibéralisme. La pénurie de profs ? Néolibéralisme. Le
vaccin ARN ? Néolibéralisme. Les gens pas souriants dans le métro ?
Néolibéralisme. Les piqûres dans le cou des filles en boîte de nuit ?
Néolibéralisme.
Néolibéral finit par qualifier tout le système, et in fine tout ce qui est. Le monde
comme il va. L’ordre des choses plutôt que l’ordre social. L’époque. L’air du
temps. Les bananes running. Cyril Hanouna. Les trottinettes électriques.
Le car-jacking ? Néolibéralisme.
Cette indéfinition porte une impuissance : si le néolibéralisme est l’air qu’on
respire, on ne saurait l’éradiquer sans mourir d’asphyxie. Au poisson qui
supprime l’eau il en coûtera.
Heureusement certains s’arment de rigueur pour donner consistance au mot
en réduisant son champ. Mais alors ils rencontrent une immédiate difficulté.
Ce vocable manufacturé par l’agora présente un défaut de fabrication. Dans
néolibéralisme on entend libéralisme dans quoi on entend liberté dans quoi on
n’entend rien.
Surmontant cette difficulté, ces chercheurs pugnaces établissent que le
néolibéralisme est une intensification du libéralisme, et que cette intensification
ne consiste aucunement en un retrait de la puissance étatique, comme une
courte vue le laisse croire. Le néolibéralisme est au contraire le nom d’une
alliance à nouveaux frais entre l’État et le marché, alliance qui institue un degré
de porosité inédit de la sphère privée et de la sphère publique. À l’ère
néolibérale ainsi définie, les États régulent à l’envi pour déréguler. Ils
interviennent à tout va pour libérer le marché puis recoller ses pots cassés ;
interviennent pour stimuler les flux financiers puis renflouer les banques après
qu’elles se sont ruinées toutes seules ; interviennent en Syrie pour réparer les
dégâts de leur intervention en Irak, et ainsi de suite.
L’intensification néolibérale est une extension du marché qui réquisitionne
mais aussi grossit l’État. D’où le développement d’une bureaucratie
néolibérale, tissée d’agences et de pôles, et plus paperassière que dix URSS
réunies.
Cette intensification de l’ordre libéral-autoritaire produit-elle un changement
de nature ? Entre le libéralisme et sa version néo, la différence est-elle
quantitative ou qualitative ? Néo ne permet pas de trancher. Néo abrège
« nouveau », qui signifie à la fois le même – il m’a envoyé un nouveau courrier
injurieux – et le différent – Picasso conçoit une nouvelle façon de peindre. Le
néoréalisme italien est-il en rupture avec le réalisme antérieur ? Le
néoféminisme en rupture avec le féminisme originel ? Un peu sans doute, mais
dans quelle mesure ? À partir de quelle altération de l’existant le néo s’impose-
t-il ? 43 % ? 20 % ?
Dans cet écart mal quantifié entre néolibéralisme et libéralisme
s’engouffrent les profiteurs de confusion, à savoir les conservateurs grimés en
contestataires, à savoir contestation néoconservatrice. Car si j’impute tous les
maux du monde au néolibéralisme, j’exonère le libéralisme. Néolibéralisme
induit un état tolérable des choses nommé libéralisme. À l’aune de la violence
totalitaire prêtée à sa version nouvelle, le libéralisme apparaît modéré, comme
un morceau de Rammstein apparaît guilleret après une salve de dark métal.
Libéralisme en vient à désigner un temps béni du marché, comme il y en a
des colonies. Une sauvagerie pondérée. Une main invisible mais pas aveugle.
Le libéralisme c’est l’époque d’avant les dérapages, déviances, dérives qui ont produit
cette excroissance fâcheuse, ce rejeton monstrueux que chacun, à droite
comme à gauche, accable du qualificatif infamant de néolibéral.
Si nous nous racontons les uns aux autres que des malfaisants ont pipé les
dés du marché, nous présupposons que le marché est à la base un jeu honnête,
bien conçu, intelligemment régulé. Un jeu qu’un mafieux déraisonnable a
faussé en injectant sur le marché des actifs pollués. Il suffira donc de liquider
ce sale type et de redonner la main aux mafieux propres, désireux d’alimenter
un trafic de drogue sain.
Une parenthèse fâcheuse sera refermée. Une crise aura passé. Une mauvaise
saison. A most violent year, dirait l’entrepreneur en pétrole du film éponyme. Le
néolibéralisme est un dévoiement particulièrement violent du doux commerce.
Ceux qui disent néolibéralisme et beaucoup plus rarement libéralisme sont
ceux-là mêmes qui focalisent sur les Gafam pour dédouaner les firmes de taille
inférieure. Ceux qui incriminent les Gafam mais jamais les fonds
d’investissement sont ceux-là mêmes qui se gardent de prononcer le mot
capitalisme. Trop juste, trop cru, trop à propos. Capitalisme met trop à nu le
noyau commercial de l’affaire. Met trop au jour leurs manœuvres.
Néolibéralisme est une néo-manière de ne pas dire capitalisme.
Ceci étant posé et admis, il appert qu’une première façon de résister au
néolibéralisme est de résister au vocable néolibéralisme. Et d’abord en lui
substituant le nom qui, nonobstant ses usages fumeux et ses invocations
réflexes, a le mérite de synthétiser des faits matériels plutôt qu’une vague
philosophie. Nom auquel on sera du reste avisé de greffer un néo qui rende
compte de la récente exacerbation de ses manières – qui est en partie un retour
à sa sauvagerie primitive.
Néocapitalisme, fera-t-on bien de dire.
Le néocapitalisme se comprendra comme l’ensemble des phénomènes
concourant à l’extension de l’empire de la marchandise sur le vivant, sur nos
vies.
On pourra lui préférer capitalisme hégémonique. Ou capitalisme absolu. Ou
capitalisme intégré. Ou capitalisme assimilé, chaque membre de l’espèce
humaine se trouvant, à son échelle, à la fois contaminé et contaminant, à la fois
agi et agent.
Borne
L’efflorescence de caisses automatiques au Carrefour City clive le client de
gauche. Sur un plateau de la balance : disparition des emplois,
déshumanisation. Sur l’autre plateau, des nuances de poids : 1. La
déshumanisation d’un magasin qui n’a d’humain que le Chaussée aux Moines
est négligeable. 2. À tout prendre, autant un robot qu’un-e humain-e robotisé-e
par la standardisation de sa tâche. 3. L’automatisation soulage les travailleur-
euse-s d’un labeur sous-payé, méprisé, éreintant, pathogène ; 4.
L’automatisation supprime mais aussi crée des emplois : des ingénieur-e-s pour
concevoir la machine, des ouvrier-ère-s pour usiner les pièces de la machine
que d’autres ouvrier-ère-s assembleront, des employé-e-s du transport pour
acheminer la machine depuis Singapour jusqu’à l’avenue Ledru-Rollin, des
technicien-ne-s pour assurer sa maintenance. La question proprement sociale
étant alors : dans cette redistribution des travaux, y a-t-il eu gain ou perte (de
salaire, de confort, de considération) pour les travailleur-euse-s ?
Alors que l’hôtesse de caisse maghrébine attend sans impatience qu’un SDF
étale sa petite monnaie rouge pour payer sa canette de 1664, une évidence
diagonale frappe le client de gauche. Si l’automatisation supprime à petit feu
les hôtesses de caisse, elle ne supprime pas leur travail. Automatique, la caisse
ne l’est qu’à moitié, au quart. Elle ne positionne pas les produits et ne les passe
pas devant son scanner. Cet automate ne branle rien. C’est le client qui trime,
ajoutant deux tâches à sa gamme traditionnelle – tirer les produits des rayons,
les porter dans le panier, les déposer sur le tapis, sortir la carte bleue, taper le
code.
L’automate, c’est moi.
Il y a eu un transfert de tâche de l’hôtesse au client.
Sachant qu’au prix d’une entourloupe cousine de la plus-value chère à Marx,
un truc a comme par magie disparu durant ce transfert : la rémunération. Un
travail était rétribué qui ne l’est plus. Une suite de gestes a été éjectée du
domaine de la valeur. Ici le cost-killing porte mieux que jamais son nom : le coût
du travail n’est pas minoré mais aboli. Ou bien c’est la sous-traitance qui est
poussée à son point de perfection : la prestation du client est gratuite, et même
c’est lui qui paye. Bien joué.
Pressuré par des gouvernements aux ordres du marché, soumis à un
chantage du genre Économise ou meurs, à un programme du genre
Économise et meurs, le service supposé public est souvent pionnier en matière
de rationalisation capitaliste. C’est dans un lycée que j’ai entendu pour la
première fois parler de projet. C’est à l’hôpital qu’a d’abord sévi la tarification à
l’acte. C’est la SNCF qui met des bornes à la disposition des usagers devenus
clients. Dès les années 2000, je me suis vu assurer les opérations jusqu’alors
exécutées par les employés du guichet. Chercher le train adéquat, préciser les
conditions de voyage, imprimer et vérifier le billet. Et puis mon truc à moi,
celui qu’on ne m’enlèvera pas : payer. Ainsi j’exauçais le rêve de la fillette
jouant seule à la marchande : être à la fois l’acheteur et le vendeur.
Les boutiques originelles du commerce moderne offrent une scénographie
que seules les pharmacies perpétuent aujourd’hui, toxicité des produits oblige :
la marchandise est derrière le marchand, c’est lui qui se hisse sur un escabeau
pour l’atteindre, disparaît dans la remise pour dénicher du plus rare, revient
triomphant ou désolé. Dans les stations-service de mon enfance, deux minutes
se passent avant qu’un type s’extirpe pesamment de sa sieste pour venir
remplir le réservoir de votre R12, l’œil morne sur le compteur et la clope au
bec. Puis le service devient self, comme à la cafétéria du Casino de Nantes, sur
les banquettes scellées de laquelle s’achevait en apothéose une matinée à
déambuler entre rayons Moquette et stand Charcuterie, stoppant le caddie
devant ci, s’étirant pour attraper ça, finissant affamés et salivant d’avance d’un
steak-frites sur plateau.
La fable répandue d’une montée de l’individualisme recouvre tout
bonnement une individualisation du travail, qui inclut les gestes bénévoles du
self-consommateur.
Pullulent les distributeurs, foisonnent les bornes. Borne pour voiture
électrique, borne de recharge de téléphone, borne de Vélib’ où le cycliste
urbain est à la fois loueur et loueur.
Ce transfert de tâche ne se répercute que rarement sur les prix. À l’industrie
des services vous rendez le sacré service de vous servir vous-même, mais aussi
de payer le travail qu’elle vous délègue.
Advenus dans les années 2000, reléguant d’un coup les bornes pionnières
dans une préhistoire de l’automate, ordinateurs et téléphones connectés
perfectionnent l’enrôlement du consommateur dans la chaîne de production.
Ici le consommateur assure non seulement une partie des opérations, mais
aussi les frais de l’outil de travail. C’est avec son MacBook Air à 1 559 euros
choisi en ligne que le consommateur façonne et règle un billet de train, se fait
livrer un goûter bio tout prêt, envoie une carte d’anniversaire personnalisée
rédigée par les logiciels d’une start-up, commande un rideau de douche ou des
menottes spécial Saint-Valentin. Il fait cela en général depuis chez lui,
travailleur gratuit au service de lui-même et des firmes qui trieront, stockeront
et monnayeront les données qu’il leur livre incidemment. L’usager d’internet
est un télétravailleur bénévole, qui ne négocie ni le remboursement de son
outil, ni ses horaires. Il dépense et se dépense sans compter, ce qui est très
apprécié des marchands, qui ne vivent que de compter mais abhorrent les
salariés vétilleux qui comptent leurs heures. Parfois les marchands le
récompensent d’une offre spéciale, d’un goodie, d’une réduction sur un
prochain achat prévisible. Le client-travailleur leur dit merci.
Phone
Nous autres anciens devons accomplir notre devoir de transmission.
Témoigner auprès de la jeunesse qu’une planète Terre sans téléphone portable
a été possible.
Délicate mission. Il faudra être singulièrement persuasif pour que les digital
natives, catégorie anthropologique vouée à l’extinction quand tous les vivants
seront nés sous le régime digital, conçoivent que l’objet n’a pas de tout temps
prolongé les membres inférieurs des humains. Qu’il s’agit d’une greffe. Que
99,9999 % de nos congénères passés ici-bas n’ont pas joui de cet outil
providentiel. Que longtemps au bout des bras il y eut seulement des mains.
Parfois nous ne savions pas quoi en faire. Embarrassés nous les fourrions dans
nos poches.
Même ainsi démunis, nous traversâmes les siècles, assemblâmes des trois-
mâts, inventâmes la belote, écrivîmes Macbeth, brûlâmes des sorcières. Puis
imaginâmes le téléphone. Puis en imaginâmes une variante sans fil que nous
autres séniles appelons encore téléphone portable, par référence à une norme
révolue.
Qu’est-ce qui nous est arrivé ? Nos souvenirs sont brumeux. C’est allé si
vite. En 1992 personne n’en avait et dix ans plus tard tout le monde.
Littéralement tout le monde. Le monde entier.
Nous ne savons pas bien ce qui nous est arrivé mais nous pouvons jurer que
nous ne l’avons pas voulu. Auprès de mon neveu je soutiens, main sur le cœur,
qu’en 1992 on ne croisait jamais un individu qui, claquant des dents, plié en
deux, hurlait son manque de téléphone transportable. On s’en passait très bien.
On n’en avait même pas l’idée. L’offre s’est imposée sans demande.
Mon neveu demeure sceptique : la foule n’a pas pu se jeter aussi
furieusement sur un truc dont elle n’avait jamais ressenti le besoin. Elle est pas
crédible ton histoire tonton. Autant me raconter qu’à l’époque tu couchais
avec Kurt Cobain.
Je ne lâche pas l’affaire – transmission, devoir. À ce petit con je fais valoir
que cet objet-fétiche a la particularité de ne pas s’être ajouté à d’autres objets,
mais de s’y être substitué. Dans les appartements il y a eu soudain moins
d’objets, la plupart de leurs fonctions étant désormais prises en charge par ce
seul petit appareil omnipotent et indéfiniment rechargeable jusqu’à
obsolescence programmée et remplacement instantané. Rester sourd à l’offre,
c’était se priver de ces services dont le portable s’arrogeait le monopole. Nous
n’avions pas le choix.
Tu sais mon neveu le libéralisme n’est pas très libéral.
Assujetti à une société qui m’impose le téléphone connecté comme
intermédiaire entre elle et moi, je suis doucement sommé d’en acquérir un.
Sans connexion je ne peux consulter le compte en banque que cette même
société m’impose. Sans internet je ne puis exercer ou chercher l’emploi que les
modalités de répartition de la monnaie m’obligent à exercer ou chercher. Sans
téléphone mobile je ne puis être joignable à toute heure comme l’exige à mots
couverts l’employeur dont ma subsistance dépend. Le mobile a pulvérisé ce
qu’on appelait, au temps que mon neveu de 20 ans ne peut pas connaître, des
horaires.
Le fil n’a pas disparu, le fil s’est dématérialisé en onde englobante. Je suis
entièrement relié. Je suis ouvert 24/24.
Comble de bénéfice pratique, comble de malheur, cet objet qui en remplace
tant d’autres me permet d’acquérir les rares qu’il ne remplace pas. C’est à la
fois un objet acheté et un objet acheteur – comme son complice l’ordinateur.
Double capacité inédite. Et bien pratique. Désormais je peux consommer
partout et à toute heure.
Ce ne fut pas toujours le cas. Nous autres anciens devons témoigner d’une
ère où chaque nuit, pendant quelques heures, consommer était impossible.
Une ère où parfois tout était fermé en ville, où il n’était pas permis de
commander à 4 h 13 et en trois clics un lot de socquettes de running.
Le smartphone n’est pas seulement l’emblème du capitalisme intégral, il en
est l’opérateur central, puisqu’en lui fusionnent temps de travail et temps de
loisir, fusionnent producteur et consommateur, fusionnent le jour et la nuit.
C’est fort. C’est très fort, comprends-tu mon neveu ? Comprends-tu
maintenant pourquoi nous fumes si faibles ?
TikTok
Tous les ados sont sur TikTok, me dit une amie à qui ses ados signifient
souvent, boutonneux et narquois, que Facebook est un truc de vieux.
Je note le sur. Le sur de « sur TikTok » est celui de « T’es sur quoi ? » qui
signifie : « Tu fais quoi ? » Il y a fusion entre « être sur » et « faire ». Cette
fusion est rapportable à l’hypercentralité des écrans dans le quotidien.
Autrefois le petit écran – « Après le JT on s’est mis sur M6 » –, aujourd’hui
l’encore plus petit – « J’ai passé mon dimanche sur l’ordi. »
Sur quoi d’autre puis-je être ? Sur un roman ? Vieillerie. Sur la guerre au
Congo ? Mais je m’informe comment sur la guerre au Congo ? Je m’informe
on sait très bien comment.
« Elle est toute la journée sur son téléphone », se désole au camping un père
qui a sa fille en garde alternée, et qui à l’apéro consultera son Samsung sous
tout prétexte. S’agissant de ces pratiques, le gap générationnel rétrécit à vue
d’œil. Restent des nuances : Papa sur Facebook, sa fille sur TikTok.
En l’espèce, sur signifie à la fois devant et dedans. Recluse dans sa tente, la
fille de 15 ans regarde l’écran et parfois elle est dedans. Elle se regarde parlant,
chantant, se déguisant, essayant des filtres, relevant des défis de danse,
arborant un tee-shirt #UyghurLivesMatter.
TikTok radicalise le principe participatif du réseau dit social, dont l’usager
est à la fois un récepteur et un émetteur. Je scrolle l’Instagram d’un autre
autant que je lui soumets le mien.
Je suis un producteur. Le réseau social me fournit le tuyau, je lui fournis le
contenu. C’est un contrat de travail sans contrat ni rémunération.
Dans le corps branché sur le réseau fusionnent le producteur, le
consommateur et le produit.
Les marchands du XXe siècle ont œuvré à briser l’alliance potentiellement
subversive entre consommateurs et producteurs. La société tient mieux si le
consommateur oublie le producteur qu’il est – et ainsi balaye son scrupule à
acheter un textile dont le bas prix n’est redevable qu’au bas salaire de l’ouvrière
marocaine qui l’a cousu –, et si le producteur oublie le consommateur qu’il est
– sinon il ne supporterait pas d’emballer des Knacki 100 % poulet.
Les réseaux intensifient paradoxalement cette stratégie. Si producteur et
consommateur ne font qu’un, ils ne se contrôlent plus mutuellement. Si je suis
aux deux bouts de la chaîne, quel recul critique puis-je avoir sur la chaîne ? La
chaîne, c’est moi. Je peux pester contre les réseaux, mais c’est pester contre
moi. Limiter leur empire reviendrait à me saborder. Le capitalisme a intégré
l’énergie contestataire, qu’il recycle en production de contenus contestataires
bientôt convertis en data contestataires qui reviennent à l’envoyeur sous forme
de pub pour un aller-retour all-inclusive à un festival punk en Slovénie. Comment
dénoncer un problème dont je suis partie prenante ? Contre quelle autorité me
révolter, si je suis en autonomie ?
En langue managériale, l’autonomie est l’autre nom d’une aliénation à ce
point intériorisée qu’elle paraît libre, d’une telle assimilation des gestes
productifs que le travailleur s’imagine les exécuter librement.
Le travailleur autonome effectue seul des opérations qu’on obtenait jadis de
lui avec le fouet ou l’astreinte à la machine. Étant lui-même la machine il n’y
est plus astreint. Entre le fouet et cette autonomie la différence est aussi ténue
qu’entre la censure et l’autocensure.
Au sein du corps social, la liberté est un vain mot, mais elle est carrément
hors de propos à l’heure où le corps social se dédouble dans le réseau social,
où le tissu social se multiplie par la Toile. Socialisé au carré, dès le réveil je
poste un commentaire, je publie une photo, je like la photo d’un autre qui
adore mon like. Je suis hyperactif. Je suis toujours sur quelque chose. Si j’ai 15
ans et que j’habite le globe terrestre, je suis sur TikTok.
C’est une application chinoise.
Les adolescents mondiaux sont sur une application chinoise.
Parallèlement, ils avalent des mangas et écoutent de la pop coréenne, dite K-
pop.
L’adolescent du siècle passé bouffait de l’américain, celui du siècle en cours
en bouffe encore, mais alterne avec de l’asiat.
Il dit : asiat.
« Asiat » embrasse l’Asie consommable, l’Asie promue en objet de
consommation. Cette nouvelle valorisation de l’Asie est la cause mais surtout
la conséquence d’un déplacement du foyer de l’économie mondiale. L’empire
du Milieu se remet au centre du jeu – et d’abord de l’industrie du
divertissement.
La mutation économique se double-t-elle d’une mutation anthropologique ?
L’ado mondial est-il en train de muter en s’asiatisant ? Non, puisqu’il ne
s’asiatise pas. Les produits asiatiques sont vraiment des produits mais pas
vraiment asiatiques. Depuis Goldorak, où sévissait la norme occidentale, les
yeux des personnages de l’animation japonaise ont été re-bridés, mais pour le
reste ils résolvent rarement leurs chagrins d’amour par hara-kiri. Les films
d’action de Hong Kong ne promeuvent pas, ou alors très à la marge, une Asian
way of life, mais une Asie sous influence occidentale. Une variante asiatique de
l’Occident. La K-pop, dont le pop signifie pop, porte aux nues des bellâtres dont
l’hyper-androgynie rejoue l’iconographie des boys bands anglo-saxons d’antan.
L’industrie asiatique reprend le flambeau du soft power américain. Ce n’est pas
que le monde s’asiatise, c’est que l’Asie, en devenant l’atelier du monde, est
devenue le premier pôle de production du divertissement occidental.
Mais le soft power américain est-il américain ? Le mode de vie colporté et
promu par les fictions hollywoodiennes est-il américain ? Les séries HBO
balancent rarement de la country en générique. Les franchises Marvel gravitent
dans des espaces et des périodes indéterminés. Le café long du Starbucks n’a
pas un goût de Seattle mais de chaussette. Les frites du McDonald’s sont
qualifiées de françaises. Le hamburger est une invention allemande.
Il est vrai que les Yankees sont d’abord des Allemands, des Anglais, des
Irlandais. Nonobstant l’extermination des autochtones, les États-Unis sont
babéliens dès l’origine. Un peuple prémondialisé et donc formaté pour
s’imposer au monde.
Les marqueurs territoriaux des produits du capital sont superficiels. Dans les
produits dits « asiatiques », l’Asie est un petit cachet local. Comme l’encre
marine au fronton du bar-tabac de Douarnenez où un estivant lillois achète des
Philip Morris. L’État coréen, qui subventionne l’industrie culturelle, entend
moins vendre la culture coréenne que des produits coréens – « coréens »
désignant moins un tempérament qu’un lieu de production. Quel profit le pays
tire-t-il de la vague mondiale d’inscription en coréen LV1 suite au succès de
Squid Game ? Sans doute de gros arrivages de touristes, et de cerveaux plus
enclins à bosser en Corée s’ils en connaissent déjà la langue. Sûrement pas une
conversion massive à une coréenne vision du monde.
Sur TikTok, le cachet chinois n’y est même pas, puisque le contenu est
fourni par l’usager qui est sénégalais, péruvien, belge, parfois même chinois.
Qui est habillé à la mode mondiale, avec des touches subjectives moins locales
que stylistiques. Qui danse sur de la variété indifféremment taïwanaise ou
tchèque, sert à l’envi une pop électro arrangée par des logiciels standards,
propose rarement une chorégraphie façon lotus, entonne peu de refrains à la
gloire de Mao. Mon amie statutairement inquiète pour ses ados sera au moins
rassurée sur un point : leurs cinq heures quotidiennes sur TikTok ne feront pas
d’eux des communistes.
Gobelet
Nous sommes aux États-Unis. Nous sommes à Gueugnon mais l’héroïne est
aux États-Unis, mettons à Boston. Héroïne d’une des séries dites
« américaines » qui en 1983 squattent déjà le petit écran français.
L’héroïne s’extrait d’une voiture à capot large de marque Ford, et rejoint
d’un pas déterminé les bureaux du journal où elle bosse, situés au quarante-
septième étage d’une tour dont un pano bas-haut caresse maintenant la
verticalité miroitante.
Le sex-appeal de l’héroïne qui traverse à présent un open-space fourmillant
(machines à écrire, sonneries de téléphone, bras de chemise, bretelles) tient à
trois éléments : sa conformité aux canons esthétiques occidentaux, son tailleur-
talons, son gobelet.
En effet ses mains prises l’obligent à pousser du dos les portes coupe-feu
successives : la main gauche par le dossier épais qu’elle serre contre un sein, la
droite par un gobelet blanc, qu’elle portera deux fois à ses lèvres pendant le
dialogue avec son rédacteur en chef à cigare. Non moins que les talons, ce
gobelet émoustille l’adolescent qui avale ce genre de programme avec une
avidité proportionnelle à son ennui bourguignon. Ce gobelet est un élément
non négligeable de la panoplie de mœurs, d’attitudes, d’outils, d’accessoires que
les années 1980 arriérées appellent encore American way of life.
Trente ans plus tard, le gobelet a fait son chemin programmé : il est
désormais dans ma main.
Il a doublé de taille – entre-temps les McDonald’s et autres Starbucks ont
imposé leur design. Il n’est plus en plastique, devenu intolérable et contre-
publicitaire, mais en carton. En 2022 le gobelet est donc recyclable mais il est
nombreux. D’autant plus nombreux que recyclable. Pour un verre fabriqué
jadis et qui durait huit ans avant qu’une scène de ménage le brise contre un
mur, combien de gobelets jetables fabriqués aujourd’hui ? Et combien de
millions de tonnes d’emballages connexes au développement de l’alimentation
transportable ? Quel bilan carbone réel du snacking, devenu la norme pour les
repas de mi-journée ?
Le passage du gobelet plastique au gobelet carton vaut exemple de ce que
les marchands entendent par transition écologique : des gains écologiques marginaux
à production constante, à pollution constante.
Il faudrait supprimer le gobelet et c’est inenvisageable. Moi consommateur
je ne l’envisage pas. Le gobelet est si pratique. Comme le site Tripadvisor.
Comme l’application Uber. Toutes choses si pratiques que parfois je me
demande, tu te demandes, nous nous demandons : Comment faisions-nous
avant ?
Avant, nous nous restaurions à la maison, ou dans un établissement dédié à
la restauration où nous devions attendre d’être servis. Avant, à la sortie d’une
fête, nous scrutions le bout du boulevard glacial en quête d’une loupiote de
taxi. Ce n’était pas pratique.
Pratique est une notion relative. Relative au dispositif social dans lequel
s’inscrit la chose jugée pratique. Les boules Quiès sont très pratiques en prison,
beaucoup moins en colloque.
Est dit pratique ce qui fait gagner du temps. Déjeunant d’un panini poulet-
curry sur un banc des berges du Rhône, achetant une salade saumon-
concombre à emporter, barquette en plastique mais couverts en bois, je gagne
du temps.
Le gobelet que j’emporte avec moi au boulot m’économise du temps en
permettant deux actes à la fois : boire et sortir de sa voiture ; boire et prendre
l’ascenseur ; boire et négocier avec mon rédac chef un reportage sur la
corruption des flics de Boston ; boire et regarder un film en salle, moyennant
l’achat double d’un ticket et d’un Coca. Bien pratique pour les gens pressés, le
gobelet devient par extension le signe distinctif des gens pressés.
Le gobelet a l’air muet mais est très bavard. Il dit : Je n’ai pas le temps. Je n’ai
pas le temps parce que je suis overbooké (années 1990), je suis sous l’eau
(années 2000), je suis charrette (idem), j’ai un reporting à finir pour hier (années
2010). Je suis très occupé parce que très sollicité, et très sollicité parce que j’ai
une valeur sur le marché. Le gobelet manifeste mon appartenance à l’humanité
en marche.
Le gobelet est un message publicitaire. Fais affaire avec moi parce que mes
affaires tournent. Prête au riche que je suis – ou que j’ai l’air d’être, ce qui dans
l’univers spéculatif revient au même.
L’individu pauvre, personne ne le sollicite. Les journées du pauvre sont
longues. D’ailleurs souvent le pauvre mange chez lui et boit dans un verre. Un
verre en verre. Cet archaïsme.
Le gobelet en devient une méthode de management. À chaque réunion mon
chief Project officer arrive deux minutes en retard et gobelet à la main. Les deux
minutes signifient qu’il était occupé, enchaîne les réunions, n’arrête jamais ; le
gobelet signifie qu’il n’a même pas eu le temps d’une mini-pause. La pause ça
n’existe pas, dit le gobelet du chief. Le travail 3.0 est un continuum. Il n’y a pas
le café d’abord et la réunion ensuite. Il y a tout ça en même temps, fondu dans
le flux, où l’alternance temps travaillé / temps libre n’a plus cours, où
l’autonomie est la dépendance achevée, où le travail est un loisir et le loisir une
corvée.
Tout à l’heure, le chief sera en Visio avec le directeur Italie de la boîte. Ayant
dû caler leur call à 13 h 30 du fait d’agendas saturés ou prétendus tels, les deux
dirigeants se sont fait livrer de quoi grignoter. Les voici donc mangeant
vietnamien d’un côté de l’écran, thaï de l’autre, tout en examinant les
opportunités du marché danois. Cependant que les partenaires s’informent que
ce marché est difficile à pénétrer, leurs soupes fumantes dans des tasses
cartonnées informent qu’ils font partie de l’humanité qui bosse.
Le vrai bosseur bosse en permanence. Il bosse nuit et jour – il dormira
quand il sera mort. Il a toujours bossé et bossera jusqu’au bout – ne lui parlez
pas de retraite. Exister et bosser sont deux verbes synonymes. Bosser ne se
limite pas à occuper un emploi, comme en occupe l’humanité inerte qui fait
des pauses-café. L’humanité qui a besoin d’un break à 13 heures et descend
déjeuner à l’Exki d’en bas, ou manger sur le pouce mais dans un parc. Cela
t’arrive et tu en conçois un peu de honte. Tu sens bien qu’il ne faudrait pas
descendre. Lorsque tu quittes à 18 heures parce que tu as fini ton reporting, tu
sens bien qu’il faudrait rester une heure de plus. Tu n’as plus rien à faire mais
tu dois faire comme si. Tu dois toujours paraître occupé, booké, sous l’eau. Tu
dois arriver à un rendez-vous avec un gobelet à la main qui te donne l’air de
sortir d’un rendez-vous. Une fois le gobelet vide, tu fonceras à la machine en
remplir un autre.
Machine à café
Une pandémie survient, le télétravail se développe, les managers s’inquiètent.
Que deviendra l’entreprise sans la machine à café ?
Si chacun travaille chez soi, il n’y a plus de machine à café. S’il n’y a plus de
machine à café, il n’y a plus autour d’elle ces échanges d’où jaillissent, comme
gerbes de pétrole, les idées.
Si un manager s’entoure de créatifs, c’est pour que la boîte devienne une boîte
à idées. Les idées viennent au philosophe en scrutant une étoile lointaine et au
créatif en discutant, d’où la machine. À café. Qu’on devrait appeler machine à
idées.
C’est au cœur d’une discussion caféinée qu’un jour l’idée vient à Stan qu’on
pourrait dire running plutôt que footing-, qu’est venue à Tom l’idée d’échanger son
bureau avec Jérem ; que Valentine a eu la vision d’une semaine Cohésion dans
le chalet de sa tante à Megève ; que Noémie a imaginé le lancement de leur
nouvelle collection de brassards pour téléphone dans un bar à vin du vieux
Lyon.
Les idées fusent.
Sans machine à café, est-ce que ça fuserait autant ?
Pour traiter cette question urgente, le senior manager propose une réunion
Zoom dont il fixe l’heure par Doodle. Ce faisant, il réalise qu’en fait il a
toujours communiqué par cette voie avec les gens de l’équipe. Il se remémore
qu’au temps du pur présentiel il lui arrivait de dialoguer par mail avec un
collaborateur dont le bureau était à sept mètres du sien. Et quel fou rire la fois
où Tom lui a tapoté l’épaule alors qu’il était en train d’envoyer un mail... à
Tom. C’est marrant je viens de t’envoyer un mail, avait-il dit. Du coup je vais le
lire, avait dit Tom en reprenant sa place face à lui. À l’époque, « du coup », ce
facilitateur de passage de la cause à l’effet, était déjà devenu l’outil linguistique
de la fluidité. Du coup une phrase en appelait une autre, une idée appelait une
idée. Ça fusait.
Tout bien considéré, réalise encore le senior manager, il est rare que je croise qui
que ce soit dans les locaux. Et mon café je le bois à mon ordi, gobelet aidant.
On a bien installé un baby-foot fédérateur dans le fun space, mais est-ce que les
idées viennent en y jouant ? Est-ce que Newton a eu l’idée de la gravité en
voyant choir un baby-foot ?
Finalement nous fonctionnons depuis toujours en télétravail,
communiquant en permanence par voie numérique, et ça n’a jamais empêché
personne d’être créatif. Voilà le manager rassuré. La machine à café elle est
dans ta tête. Elle vaut moins comme réalité que comme symbole. Symbole
d’un staff où chacun est force de proposition.
Plus le manager y songe, plus il lui apparaît que le distanciel nous rapproche.
À tout moment je peux joindre un collaborateur, à n’importe quelle heure du
soir lui soumettre une idée. S’il est connecté, il répondra.
Il répondra.
Chaque collaborateur a signé la charte interne qui insistait sur le droit à la
déconnexion le week-end, mais personne ne se déconnecte, le week-end pas
plus qu’en semaine. Fut un temps où Noémie se mettait en mode avion
pendant son yoga, mais le ratage d’un appel pro hyperimportant l’a fait revenir
à la raison. Désormais, qu’elle fasse ses courses ou l’amour, les messages lui
parviennent, auxquels professionnelle elle répond.
Une pareille pratique suscite la réprobation de sa sœur aînée Nina. Y a un
temps pour tout, pérore-t-elle au dîner d’anniversaire de leur frère. Le week-
end c’est sacré, ponctue-t-elle. Et les jours fériés doivent rester fériés.
Anniversaire oblige, Noémie masque sa consternation devant tant de
ringardise. Et son inquiétude : que deviendra sa sœur quand son salaire de prof
de français sera conditionné à ses performances ? Où rebondira-t-elle quand
on l’aura virée ?
D’où son soulagement, au dessert, en apprenant que la veille Nina a lu à
19 h 13 le message d’une mère d’élève reçu à 19 h 12. Tout archaïque et prof
soit-elle, elle n’a pas pu résister. Qu’elle soit dehors ou chez elle, cette pseudo-
rebelle checke ses mails vingt fois par jour et trahit à gogo sa résolution de ne
lire aucun message pro le dimanche. Pas plus qu’elle n’arrive à se les sortir de la
tête sitôt lus, comme elle se targue de le faire. Un épisode de Stranger Things
défilant à vide devant elle, elle tourne et retourne une réponse à cette conne de
mère d’élève qui « s’étonne » de la note de rédaction de son fils. Plus tard dans
le lit elle remâche encore ce « Je m’étonne » parental. Puis se relève pour
envoyer une réponse polie mais ferme, qu’elle conclut par un « Bien
cordialement ». Puis supprime le « Bien » dont l’excès pourrait sonner ironique.
D’ailleurs n’est-ce pas l’ensemble de son message qui est sournoisement
acide ? Elle le repasse mot par mot, l’efface en entier, en rédige deux autres
versions, envoie la quatrième, prendra un comprimé pour s’endormir à 3 h 42.
Longtemps vous avez soupçonné de falsification un individu qui se disait
charrette. Je suis un peu charrette en ce moment. Je suis super charrette jusqu’en
septembre. Vous liiez cette coutumière comédie à la mauvaise conscience de
n’en foutre pas lourd, résultant elle-même de vingt ans d’exposition sans
défense à la propagande du travail-mérite. Mais aujourd’hui vous ne mettez
plus en doute Jérem vous disant, mains passées sur le visage pour accuser sa
fatigue, qu’être dans cette boîte est un boulot H24. Cela ne signifie pas qu’il bosse
réellement 24/24, sans manger ni se brosser les dents, mais qu’à chaque heure
de chaque jour que Jeff Bezos fait, le boulot peut se rappeler à lui, par
WhatsApp ou quelque autre voie du Seigneur. Le travail de Jérem n’est pas
permanent mais continu, comme l’info est continue sur les chaînes ainsi
nommées. Sur LCI et autres, l’info ne tombe jamais mais sa possibilité
permanente tient lieu d’info. La possibilité du travail tient lieu de travail. Jérem
est en contact, est joignable, est disponible, est à disposition. L’objet intelligent
qui ne quitte pas sa main augmente moins son temps travaillé que son temps
travaillable, son temps corvéable.
Mercato
En 1995, la cour de justice de l’UE arbitre un contentieux entre un footballeur
(Jean-Marc Bosman) et son club (Liège). Cet arbitrage est compris par tous
comme une jurisprudence autorisant la libre circulation des footballeurs.
Longtemps la règle avait limité à trois le nombre de joueurs étrangers dans
un effectif. Puis le plafond n’avait plus concerné que les joueurs
« extracommunautaires ». Après l’arrêt Bosman, il n’y a plus de plafond. Les
autorités européennes n’aiment les contraintes que budgétaires.
L’arrêt libère les joueurs de la tutelle capitalo-patriarcale des clubs. Mais
libère aussi l’appétit des clubs les plus riches, que plus rien ne limite, si ce n’est
leur budget illimité, comme celui du PSG sauce Qatar. Barcelone, le Real, les
deux Manchester, la Juventus, peuvent puiser à satiété dans le vivier mondial
de joueurs et dépouiller les pays désargentés de leurs rares pépites. Comme en
tout domaine, un canyon se creuse entre gros et petits. Entre gros d’Europe et
petits de partout ailleurs.
Mais le festin des prédateurs est gâché par une règle archaïque, qui veut que
le marché des joueurs soit seulement ouvert à l’intersaison. Passé cette période des
transferts de trois mois, les clubs ne peuvent plus modifier leurs effectifs avant
l’été suivant. Les prédateurs fulminent : cette limitation est une entrave. Or ces
gens détestent presque autant les entraves que l’ISF. Si une blessure met leur
star brésilienne six mois sur la touche, qui va compenser les deux cents
millions investis sur lui ? Les assurances, mais sinon ? Les sponsors, mais
sinon ? Pour parer à ce genre de pépin, les actionnaires principaux des clubs
exigent de pouvoir recruter à n’importe quel moment de l’année.
Ce qu’actionnaire veut, la loi le fait. La loi lui offre une période hivernale des
transferts, que l’usage nommera mercato.
De même qu’une première mini-dérogation à un monopole public finit par
ouvrir tout le secteur à la concurrence, l’inoffensif mercato, petit marché,
adorable marchounet, ne tarde pas à devenir la norme. Le marché estival, le
vrai marché, le grand frère du petit, est lui aussi appelé mercato. Le mercato et le
marché coïncident comme l’exception et la règle.
Mais il en va du mercato comme de la chasse. Une ouverture quelques mois
par an, c’est encore trop peu. Qu’ils vendent du foot ou des antidépresseurs,
les marchands veulent toujours plus. Ils obtiennent l’allongement des mercatos
d’été et d’hiver, puis de pouvoir restructurer leur personnel à n’importe quel
moment de la saison en cours. Le mercato est devenu permanent. Le foot
professionnel réalise le rêve mercantile d’un flux continu des transactions et
des travailleurs.
Bientôt le flux n’est plus le moyen mais la fin. Le transfert n’est plus un
préliminaire, mais le cœur de métier des clubs. Aussi bien le transfert finalisé,
convertible en contrats de sponsors et en merchandising juteux, que le
transfert simplement annoncé. Qu’elle soit ou non suivie d’effet, la seule
rumeur du possible achat d’un joueur fait monter la cote boursière du club
acheteur – s’il peut envisager de se payer Mbappé, c’est qu’il est solide et qu’on
peut investir sur lui.
Ainsi toute l’année le monde du foot bruisse de rumeurs de transferts, relayées
avec zèle par la presse ravie d’avoir de quoi remplir ses colonnes entre deux
matchs. À terme, comme il se doit, la spéculation prend le pas sur la
production réelle : on parle davantage du marché que des matchs, davantage de
la valeur financière du joueur que de ses performances sportives. Et le beau jeu
nommé football se noie dans les fluctuations incessantes des capitaux qui le
font vivre et le tuent.
Sans contact
Du remplacement de l’industrie des biens par l’industrie des services, le
bénéfice principal est connu : atomisation et donc affaiblissement de la classe
ouvrière. En assignant par exemple le prolétariat européen aux métiers d’aide à
la personne, je l’éloigne des grands sites de production où sa conscience de
classe s’aiguisait par émulation. Au passage je le féminise, ce qui dans la guerre
sociale n’est pas sans conséquences.
Au passage aussi j’embaume l’industrie substitutive d’un mot sympa comme
tout. Service. Un service, ça se rend. Ça se rend entre amis. Vendre un service
et rendre un service sonnent presque pareil. Par glissement, l’agent immobilier
semble à mon service, et Carglass au service de l’automobiliste. Je suis dans la
merde avec mon pare-brise éclaté ? Carglass répare, Carglass remplace.
Carglass me rend un fier service.
Je lui revaudrai ça.
Service évoque aussi le service public. À l’oreille, l’entreprise de services est
comme un service public mais privé. L’agence de voyages a un objectif : que le
client voyage bien ; pas d’en tirer profit. Le profit vient par surcroît. S’il se
trouve qu’en plus le bonheur du client rapporte à l’agence, on ne crache pas
dessus. Lui rendre son chèque serait discourtois.
L’introduction de la notion de service participe d’une plus générale
évaporation de la scène marchande.
Plus le marché gagne des parts, plus l’échange marchand est indolore.
L’anomalie n’est qu’apparente : si tout est marchandise, l’échange marchand est
insensibilisé. Nous y participons sous anesthésie générale. À l’heure où je te
parle, je rembourse un crédit et je ne sens rien. À l’heure où je te parle, les
treize euros mensuels de mon abonnement SFR sont retirés sur mon compte.
Entre autres avantages pour la firme qui me le refourgue, l’abonnement
dilue l’achat. On se rappelle à peine l’avoir souscrit et il court encore. Sauf
intervention de ta descendance, il courra après ta mort. Pas plus que de ton
vivant, tu ne le sentiras passer.
Outre qu’elle a considérablement étendu les plages de consommation, la
carte bleue présente comme le virement l’avantage d’insensibiliser le paiement.
L’argent liquide, c’était du solide, la carte bleue liquéfie l’achat. Après un achat
par carte, je ne ressens pas que ma poche est moins pleine. Je ne vois pas,
comme lors des tournées de bars d’antan, rapetisser de bière en bière mon
petit pécule matérialisé.
La carte sans contact achève le processus d’insensibilisation. Un bip à peine
audible pour seule marque que quelque chose a lieu. Un bip qui me procure
une satisfaction alors qu’il devrait me crisper. C’est bon, ça a marché. Temps
gagné. Vie qui avance. Frisson à la réception du signal sonore d’un message
WhatsApp. Érotisme de la vie fluide.
D’un autre point de vue, le sans-contact n’est pas un aboutissement mais un
passage. Une phase intermédiaire, qui ne durera pas plus que celle du CD,
brève parenthèse entre vinyle et MP3. Le paiement sans contact requiert
encore deux unités matérielles – carte, boîtier – et une main humaine pour
qu’elles s’activent l’une l’autre. On visualise déjà l’étape suivante – avec les
marchands la suite est toujours sûre – : des capteurs plus sophistiqués
permettant la grande fusion déjà en cours dans la commande en ligne ou dans
certains protocoles de contrôle d’inspiration asiatique : à peine le bien payant
est-il choisi que la somme est prélevée sur mon compte. Le traçage intégral de
mon corps rend superflue la médiation par une caisse, fût-elle automatique,
par une carte, fût-elle sans contact. La carte c’est moi. C’est moi qui suis
scanné.
Mais dans ce scénario prévisible, imminent, que se passe-t-il lorsque mon
compte n’est pas abondé ? Je prends le bien et je sors sans payer du magasin, si
magasin il y a encore ? Qu’est-ce qui empêchera le vol, ce noble art promis à
une disparition connexe à celle de l’achat ?
On peut science-fictionner une parade répressive à visage humain :
intervention express d’une brigade numériquement informée du larcin,
agrémentée d’une bénigne décharge d’électricité pour me passer l’envie de
récidiver, au cas où le seul souvenir d’une pareille humiliation publique ne
serait pas dissuasif. Ou bien une parade sans visage : informé de mon
insolvabilité, le bien achetable et néanmoins intelligent se dérobe à ma prise.
Non, toi tu n’as pas les moyens de me prendre. Reviens quand tu seras
solvable. Trouve un job.
Au vu de leur collaboration multiséculaire, d’autres schémas de coordination
entre police et commerce sont envisageables.
Reste qu’on s’égare en cauchemardant le sans-contact comme symptôme
avant-coureur d’une société sans relations. Si je n’ai plus besoin d’enclencher
ma carte bleue dans le boîtier, si elle peut être lue sans être touchée, c’est par
l’effet d’un surcroît de connexion, d’une intensification du contact avec la
centrale. La centrale et moi sommes chaque jour plus intimes, plus proches.
Elle m’a dans la tête, je l’ai dans la peau.
L’irrésistible systématisation du QR-code ne marque pas la fin de la relation,
mais son empire. Où que j’aille, je suis relié, je baigne dans un océan d’ondes
qui me lie à mes semblables. Je n’ai pas à établir un contact toujours-déjà établi,
et que l’ingénierie du capitalisme intégré œuvre à maintenir en me collant à
l’écran, comme je maintiens le lien avec ma cousine en l’appelant le premier
janvier. Sauf que dans le monde numérique chaque jour est un premier janvier,
chaque seconde fête la nouvelle année. L’ingénierie numérique fait preuve à
mon égard d’une constance sans faille dans la sollicitude, d’une attention
admirable dont elle se rétribue en captant la mienne. Sentimental en diable, son
but est que je m’attache et que je ne me détache plus – ce qu’elle appelle ma
fidélité, parfois encore matérialisée par un bouquet de cartes de fidélité. Je ne
serai plus jamais seul.
La série
D’abord consommée selon une fréquence de feuilleton, la série télé est
facturée pour que les téléspectateurs restent pendant la pub et reviennent
d’une semaine sur l’autre. On place donc un suspens narratif avant chaque
coupure pub et en fin d’épisode. Comme son nom l’indique, le cliffhanger
suspend le téléspectateur à la suite de l’intrigue, comme le dealeur suspend le
client à son bon vouloir.
Le toxicomane est le consommateur idéal : il revient toujours au point de
vente. Dès la série paradigmatique 24 heures, un qualificatif s’impose parmi les
premiers accrochés : addictif. La série télé nouvelle manière est : addictive. Cette
confidence tient de l’éloge et de l’aveu : y transpire l’ambivalence du
consommateur, dont le bien-être dans une galerie commerciale s’altère du
sentiment qu’il serait mieux à se balader en forêt.
Lorsque la série télé devient la série, étant désormais consommée sur internet,
la métaphore de l’addiction est supplantée par le binge watching – sur le modèle du
binge drinking. Lycéen, je m’enfile six shots de vodka à la suite ; adulte, je
m’enquille six épisodes de Homeland en une soirée. La discothèque s’ingénie à
me faire boire et reboire, la série est conçue pour me faire manger et remanger.
Il faut que toujours j’y revienne, et surtout que j’y reste. Que je reste devant
mon ordinateur, et qu’ainsi mon attention, pétrole du XXIe siècle, soit
continûment captée.
Puisqu’il faut que l’ingestion d’un épisode crée le désir du suivant, sa durée
standard – de trente à cinquante minutes – est assez longue pour satisfaire et
assez courte pour frustrer. Cette moitié de sucre donne envie d’un rab que déjà
la plateforme vous met sous le nez. En matière de performance commerciale,
le dealeur de crack est supplanté : on n’obtient plus seulement la reconduite
des gestes de consommation, mais un flux continu de consommation.
Un moment d’une série ne vaut qu’en tant qu’il précède le suivant qui ne
vaut qu’en tant qu’il précède le suivant, et ainsi de suite. Le flux sériel repose
sur une promesse jamais vraiment tenue, et reconductible de n’être jamais
tenue – sucre.
La scène type de la série ne dépasse pas la minute, de sorte que si une scène
m’ennuie, l’ennui ne dure qu’un temps – coup d’œil au texto reçu, réponse au
texto – avant que la suivante me recharge en reprenant un des six fils narratifs.
Ne serait-ce que par la multiplicité des fils qu’elle tisse, la série légitime des
années 2000-2010 n’est qu’un relookage de la série illégitime des années 1970-
1980. Dans Dallas, j’ingère plus facilement un moment narrant le divorce de
Bobby qui me lasse si je le sais suivi d’une scène qui reprendra où on l’avait
laissée une combine machiavélique de J. R. Dans Game of Thrones, la case
Daenerys est une mauvaise minute à passer avant que la case Jon Snow soit
réactivée – et l’archipel des peuples de Game of Thrones est une figuration de cette
stratégie de captation par l’offre multiple.
Une scène n’est pas un moment mais un passage. Elle ne fait que passer, n’a
vocation qu’à faire passer. C’est ainsi qu’on avale, telles des couleuvres, les
invraisemblances qui nous tombent dessus en cascade. C’est absurde mais ça
passe. Vite fait, comme dit mon neveu. T’as réussi ton devoir de maths ? Vite
fait. T’as aimé cette série ? Vite fait. Je ne peux l’aimer que parce qu’elle passe
vite. Si je m’arrêtais, tout m’apparaîtrait inepte. Mais là, ça passe en force, ça
passe en flux. Comme un mets en pousse un autre, une énormité en pousse
une autre. Un personnage meurt qu’aussitôt remplace un autre tué en saison 1
mais qu’un scénariste thaumaturge fait revenir en saison 2 d’un coup de
clavier. La forme série consacre le triomphe de l’arbitraire scénaristique. Ses
réalisateurs sont interchangeables et indifférents, la continuité est assurée par
l’équipe de scénaristes chaperonnée par un contremaître nommé showrunner car
il fait courir le show.
Dans cette forme passante, ce qui est vu est aussitôt oublié. Le fan d’une
série est incapable d’en dire davantage que les chiffres de sa performance
d’absorption – je me suis enfilé deux saisons ce week-end –, comme il ne reste
parfois d’une soirée que le bilan fanfaron des deux bouteilles de gin sifflées à
quatre.
La série demande aux yeux le minimum dont des yeux soient capables : être
ouverts et le rester. L’attention requise est inattentive. Surtout ne pas regarder :
on verrait qu’il n’y a rien à voir. Flottante, la caméra de série ne cadre pas, elle
glisse. Elle assure le glissement. La série réalise l’utopie capitaliste du flux
lucratif. Time is money n’a jamais été aussi vrai. Il suffit que le temps coule pour
que l’argent aussi – à flots.
La série est ergonomiquement conçue pour s’insérer dans la continuité du
quotidien liquide de l’individu métropolitain. Elle est l’agrément audiovisuel
qu’il faut à son corps nerveux de travailleur digitalisé. Fébrile de sa journée
algorithmée prolongée en scrollant debout dans le RER à l’heure de pointe,
l’individu métropolitain est trop excité pour ne rien faire et trop crevé pour
lancer un film dont les scènes dépasseraient deux minutes – tel est le corps
hyper-productif : excité et épuisé. Une fois avalé le dîner livré par un sous-
prolétaire afghan, la série lui fournit un compromis entre activité et non-
activité, entre abrutissement décérébrant (une merde-à-la-télé) et effort
cérébral (un livre), en même temps qu’un sas entre veille et sommeil. D’un œil
semi-éteint, le corps métropolitain regarde passer un épisode, deux, trois, et
allez un quatrième mais cette fois dans son lit, d’abord relevé sur un coude
puis carrément allongé, et maintenant il peut éteindre son Mac et plonger dans
le sommeil qui rechargera sa force de travail-flux.
Algorithmes
Soi-disant intempestif, je suis de mon temps. J’achète mes billets de train en
ligne, j’attends la nouvelle saison de Black Mirror, je sais identifier cinq espèces
d’arbres au mieux, je ne côtoie d’animaux que domestiques, je n’ai de relations
que virtuelles avec la majorité de mes relations, je dis algorithme.
N’ayant comme toi rien retenu de mille heures de mathématiques, le sens
réel d’algorithme m’est opaque, comme est lâche le lien entre ce que j’en
comprends et la définition qu’en donne l’ami Google consulté à l’instant.
Ce que j’en comprends est flou. Je suis de mon temps par où je dis
algorithme sans savoir ce que je dis. L’humanité contemporaine se distingue de
toutes ses incarnations antérieures par le nombre de mots ou choses qu’elle
manipule sans les comprendre. Avoir à expliquer algorithmes me laisse aussi
penaud que si on m’intimait de détailler le fonctionnement de l’appareil avec
lequel j’écris ces lignes. Je balbutie que les algorithmes – pourquoi ce pluriel ? –
sont des calculs de la machine – quelle machine ? – qui associent tel lien à telle
recherche internet, me suggèrent de prolonger l’écoute d’un morceau par tel
autre, me proposent telle entrée lorsque je tape définition d’algorithme. Je décris des
effets sans nulle idée des causes, des principes.
Mon ignorance de la chose ne m’empêche pas d’en tirer une opinion. Cette
opinion est sans surprise négative. Je ne suis jamais autant de mon temps qu’en
critiquant mon temps. Les algorithmes sont le nom générique que j’utilise, que
j’emprunte, pour désigner l’ensemble des procédures qui balisent ma
navigation, creusant des ornières esthétiques, idéologiques, culturelles,
ethniques, dont je ne peux plus sortir. Les algorithmes m’enferment dans une
bulle de punk-rock et de conférences d’intellectuels de gauche radicale.
Je dénonce cette mainmise sur moi. Citoyen ultra-conscient, je sais
parfaitement que je suis identifié et que cela fait de moi une cible marketing.
Mais le dire minore l’aveu. Le disant, je veux laisser penser que je m’exclus du
processus ; que les algorithmes qui me ciblent me ratent ; que je ne suis pas
dupe. Que j’échappe à un piège dont je prétends pourtant qu’il est absolu.
Il est absolu, en effet, et je suis pris. Je me pique de savoir et je ne sais rien.
Je ne sais rien vraiment. Sur la parcelle de temps et d’espace où j’évolue, le
vraiment est une modalité perdue. De l’emprise algorithmique je n’ai qu’une
vague sensation. Je ne l’éprouve pas vraiment.
Des vidéos en ligne me parlent d’effondrement, je prends à mon compte le mot,
je le relaye. À mon tour j’annonce que la fin de l’humanité est peut-être proche.
Ce peut-être me laisse une marge, une porte de sortie. Il délimite une zone grise
où coexistent la probabilité et l’improbabilité de l’effondrement. Et alors
l’effondrement n’est plus qu’un mot, utilisable par chacun selon ses desseins
idéologiques, utilisable aussi par les conservateurs pour désarmer toute
radicalité politique.
Je sais que mes données sont collectées. Je dis données, j’emprunte données,
j’emprunte aussi data, et big data – et big pharma. J’ai vu et lu des dizaines de
reportages là-dessus, servis par des algorithmes en échange de mes données,
dont je n’ignore rien de l’usage commercial. Je m’en alarme. Je ne m’en alarme
pas vraiment. Que ces données soient converties en pubs ciblées, qu’en ai-je à
faire, puisque ces pubs, les rares fois où je m’y attarde, ne stimulent rien en
moi ? Et si je suis stimulé à mon insu, c’est justement à mon insu. Sans
douleur.
Pour ajouter à ma sérénité dans le chaos, il est notoire que ces données sont
aussi utilisées, non pour me manipuler, mais pour me combler. Tout à l’heure,
sans coup férir, mon écran m’a informé d’une réduction de 50 % sur les vols
Roissy-Manchester au mois de janvier. Au début je n’y ai pas pris garde. Et
puis j’ai pensé que je pourrais m’envoler vers Manchester un jour de match du
club qui a ma préférence et ils le savent.
Ils vaut à la fois pour les algorithmes et les individus à lunettes qui les codent
– j’écris codent sans comprendre ce que j’écris.
Ils ne peuvent ignorer que je me renseigne souvent sur l’évolution du score
d’une partie impliquant Manchester City. Ils ont vendu cette information à des
entités commerciales qui dans la foulée ou presque m’ont mis sous les yeux
l’offre promotionnelle. Moi qui n’aurais jamais songé à un tel périple, voilà que
j’y songe. L’occasion fait le contraire du larron : l’acheteur.
Je me renseigne sur les hôtels à proximité du stade, juste pourvoir – ils me
regardent, ils se frottent les mains, j’ai mordu. Puis sur l’heure du coup d’envoi
de Manchester-Liverpool le 23 janvier prochain. Puis sur les places encore
libres – ils se congratulent. Mon enquête m’arrache une bonne heure au livre
en cours, qui égraine les boniments dont nous sommes assaillis. Je la mène sur
cette machine qui m’a apporté la nouvelle de cette offre commerciale, en
réaction rapide à mes recherches sur la contracture au mollet de Kevin De
Bruyne, maître à jouer de City.
Trois mois plus tard, je passe un beau samedi, dans l’avion, dans le stade, à
l’hôtel. Je leur ai livré mes données, ils les ont transformées en bonheur. Us
veulent mon bien.
Entre-temps ils m’ont fait découvrir une interview de Jean-Luc Le Ténia, un
tube de soûl des sixties qui m’a fait l’automne, un talk-show américain hilarant,
une figure méconnue de l’anarchisme russe ainsi qu’une somme d’archives et
d’entretiens propres à muscler mon esprit critique. Partant de là, que faire de
Ils ? Les épargner serait péché, les punir serait ingrat.
Piéton
Connecté, je n’ai pas pu passer à côté des nudges. Ils sont venus à moi. Le mot,
déjà. Pour lequel, réflexe de connecté, j’ai cherché et trouvé une définition.
Cette définition s’étayait de l’exemple incontournable de la mouche dessinée
au fond d’un urinoir, qui oriente vertueusement le jet, comme j’ai pu le
constater dans les toilettes du café Odessa, près de Montparnasse. De fait, le
pénis vise la mouche, même quand on pense à autre chose, surtout quand on
pense à autre chose. Cela se fait tout seul, et c’est bien le principe du nudge,
incitation sans injonction, dissuasion sans interdiction.
Le nudge mouche participe au bien commun, puisqu’il réduit de 80 % les
éclaboussures autour de l’urinoir. Le nudge escaliers musicaux aussi, puisque
me détourner des Escalator au profit de l’escalier entretient ma forme,
prévient l’obésité et les AVC, et à terme diminue les dépenses globales de
santé.
Par automatisme critique je me méfie de cette mise au pas subreptice des
corps et des consciences, méfiance corroborée par la passion des managers
pour le nudge. Toutefois la liste des nudges déjà pratiqués ne comporte rien de
très méchant. Placer les plats avec viande en choix optionnel sur une carte de
menu est idéologiquement inoffensif, au contraire. Et s’il s’avère que c’est une
multinationale d’alimentation végétarienne qui est à la manœuvre, je ne peux
que me réjouir de cette rare congruence entre les intérêts marchands et
l’intérêt général.
Je me replie alors sur l’argument dit « de la porte ouverte » : le nudge n’est
pas en soi condamnable mais il est la porte ouverte à des dispositifs de
contrôle autrement plus scandaleux. Quels dispositifs, au juste ? On voit bien.
On ne voit pas bien. On voit et ne voit pas. À la fin je dirai du nudge que, sans
être pour, je n’ai rien contre. Le nudge ne m’en demande pas plus. Par nature,
le nudge ne veut pas arracher mon adhésion à toute force. Il ne veut que mon
consentement mou aux gestes induits.
La piétonnisation des centres-villes est une opération nudge avant le nudge.
Amorcée dans les années 1970, systématisée dans les années 2000, elle est un
aménagement sympa, inattaquable. À part les commerçants toujours enclins à
se considérer lésés, à part les automobilistes pris dans les embouteillages
collatéraux, personne ne crache sur moins de pollution et moins de bruit.
À chaque retour à Nantes, je me laisse absorber par la ouate du vaste quartier
piéton. Par contraste, j’éprouve que la raison principale de ma sensation
d’inconfort à Paris n’est pas l’étroitesse des trottoirs, comme je le crois
spontanément, mais sa cause première : l’atterrante rareté des artères sans
bagnole.
Marchant dans le quartier Bouffay de Nantes, le passif social de la
piétonnisation m’est insensible. Je peux songer que la hausse de l’immobilier
connexe à ce réaménagement urbain évince les classes populaires, mais une
absence est par nature intangible. Ma réserve toute théorique se dissout dans le
bien-être effectif procuré par la flânerie.
La rue piétonne me fait passer en mode flâneur, en mode contemplation.
Qu’est-ce qui provoque ce ralentissement ? Les gens, bien sûr. Les autres gens,
les autres piétons, ralentis eux-mêmes. Inconsciemment, je m’accorde à cette
lenteur moyenne, à cette langueur unanime. Provoquée par quoi ? Sommes-
nous devenus des zombies ? Pourtant nous ne voulons mordre personne.
Nous sommes printaniers comme cette journée où le plein air est possible,
souhaitable.
Nous ne sommes pas des zombies mais des consommateurs – pour le
cinéaste Romero c’est tout un. Ce sont les boutiques qui alentissent nos pas.
Les vitrines des boutiques. Par un effet nudge prototypique, les corps
piétonnisés dévient de leur trajectoire pour s’approcher de la vitrine, en
détailler le contenu, idéalement entrer dans la boutique.
Une rue piétonne est à tous les coups une rue commerçante. On ne connaît
pas de rue piétonne qui ne soit bordée de commerces plus ou moins
franchisés. Un quartier piéton pourrait être rebaptisé quartier de
consommation. Cela ne se fera pas.
Les mobilités douces chères aux urbanistes et aux collectivités qui les emploient
sont celles des flâneurs-acheteurs, descendants un chouia dévoyés des
chasseurs-cueilleurs. La voiture est bannie parce qu’elle pollue mais aussi parce
qu’elle passe sans s’arrêter – se garer lui coûterait des efforts et quatre euros, et
si elle le fait c’est en double file devant la boulangerie, en vue d’une dépense
modique. Le piéton s’arrête volontiers. La station lui est un mode familier.
Quant à son cousin le cycliste, il n’a qu’à attacher sa machine à un poteau pour
entrer dans cette boutique Free, ce meilleur artisan chocolatier de France, cette
fromagerie bio, cette agence de location de vélos.
Fini les engorgements sur le trottoir, fini les trottoirs, les cris pour
s’entendre dans le tumulte automobile, les gaz d’échappement qui vous
saisissent le nez à la sortie d’un Footlocker. Dans ce cadre où les marcheurs
imposent leur rythme, leur volume, leur loi, la tournée des boutiques est moins
usante. On la fait durer. On en revient rarement les mains vides. C’est le but.
Le but ou la conséquence ? Entre dépolluer la ville et la transformer en
galerie commerciale à ciel ouvert, quelle est la première vocation ? Entre la
rendre respirable et la rendre rentable ? Entre ménager les poumons des
habitants et attirer les deniers des touristes dans un centre-ville redessiné à leur
usage ? L’indécidabilité demeure entre bénéfices premiers et secondaires, entre
bénéfices sonnants et sanitaires. Alangui par la douceur piétonne, je reporte au
lendemain le travail de démêler tout ça.
Territoires
Au temps jadis existait la province. Parfois on était contraint à un saut en
province. Ou bien on s’offrait un petit tour en province. Vint le troisième
millénaire et la province s’éteignit. Dans le mot même les provinciaux
percevaient désormais du mépris, reniflaient un vieux fumet de subordination
au pouvoir central.
En 2003 un ministre ne peut plus faire un déplacement en province sans
paraître condescendant. Il fera donc plutôt un déplacement en région.
Puis région passe de mode, qu’un autre élément de langage supplante. Le
ministre ne se déplace plus en région, mais dans les territoires. Il s’y déplace
d’ailleurs pour manifester la grande attention qu’il porte aux territoires. Lui qui a
d’abord été maire de Fredo-le-Noir prête une oreille attentive aux informations
qui lui remontent des territoires. Il le dit à la chambre de commerce de Langres et le
redit en inaugurant le musée du Sanglier de Gueugnon : C’est par nos
territoires que la France se relancera.
Il faut savoir que, dans l’esprit des communicants qui le diffusent, territoires
n’est pas le pluriel de territoire. Entre les territoires et le territoire, la différence
est qualitative. Les territoires ne sont pas de simples parcelles du périmètre
national. D’ailleurs certains territoires ne sont pas des territoires. Le territoire
de la Seine-Saint-Denis ne compte pas parmi les territoires.
Pour autant, la Seine-Saint-Denis aurait tort de se sentir stigmatisée – on lui
connaît cette propension. Lyon ne fait pas partie du lot non plus. Ni Lille. Les
métropoles ne sont pas des territoires. Les territoires sont périphériques, du
moment que la périphérie n’est pas la banlieue. La France périphérique n’est pas la
France des allocs. Elle travaille. Elle est rurale. Les territoires sont ruraux ou
n’en sont pas.
Par un effet nudge sonore, territoires est plébiscité pour sa proximité
phonique, et donc géographique, avec terroirs. Les territoires, c’est la France
profonde où perdurent des cultures et des pratiques proprement françaises.
Dès lors le « nos » de « nos territoires » semble désigner un ensemble dont la
Seine-Saint-Denis n’a pas tort de se sentir exclue.
Nos territoires sont bien les nôtres, pas ceux des gens de passage ou venus
chez nous si récemment qu’encore incapables de faire pousser un camembert
dans leur jardin. Nos territoires sont ce qu’il nous reste de spécifique,
d’authentique, de vernaculaire. Des camps retranchés que la mondialisation
uniformisante ne pénétrera pas. Des contrées réfractaires, comme on dit de
certains prêtres, chouans, Gaulois.
Cependant, le ministre de la Cohésion des territoires n’est pas missionné pour
organiser une jacquerie contre le pouvoir central et étranger. La cohésion consiste
surtout à déployer le réseau 5G partout. C’est-à-dire sur tout le territoire. C’est
ainsi que le plan France Haut Débit vise à « faciliter l’exode de certains salariés ».
Faciliter leur exode vers des zones non territoriales – des villes où ils
exerceront des professions ingrates. Veut-on par là vider les territoires ? Non,
l’inverse. Régénérer nos territoires consiste in fine à les mettre aux normes
centrales et étrangères pour les revaloriser – leur redonner un prix – aux yeux
de ceux susceptibles d’y dépenser.
Prenez la cancoillotte, ce mets franc-comtois qu’on mange avec les doigts
tout en dansant la gavotte. On revalorise la cancoillotte en la reconfigurant en
produit. En la marketant de sorte qu’elle soit associée à la Franche-Comté,
comme le nougat à Montélimar, comme la Kalachnikov aux quartiers nord.
Une communication performante rendra impossible de passer par Besançon
sans y goûter. Rendra impossible de simplement passer par Besançon.
Désormais on y fera une halte. Comme recommandé par les brochures, on y
remontera les berges aménagées ad hoc jusqu’au pied de la citadelle, connue
pour sa forteresse Vauban. On y réglera une nuit d’hôtel et deux notes de
restaurant. Devenue attractive tout en restant de taille modeste, Besançon peut
se compter parmi les territoires.
« Territoires revalorisés » est un pléonasme. Les territoires sont des bouts de
pays que des investissements publics ont réhabilités pour que les choses y aient
un coût.
Vous avez une plage, elle est gratuite, des milliers de gens y musardent des
heures sans raquer – un cauchemar de marchand. Il vous reste à en accaparer
un tronçon pour le transformer en parc aquatique et fixer l’entrée à 12 euros,
tarif réduit pour les palourdes. Vous avez une chapelle en ruine au milieu de la
lande bretonne. Investissez 400 000 euros dans sa restauration, inscrivez-la sur
un parcours celtique auquel se réfèrent des randonneurs heureux de remonter la
route des menhirs jalonnée d’auberges, gîtes, fermes maraîchères avec vente directe,
bars où se désaltérer d’un Schweppes agrumes. Ils auront bien profité, et le
territoire bien profité d’eux. Leur coup de cœur pour l’âme bretonne se
traduira bientôt par l’acquisition de foncier, ce qui revalorisera l’immobilier et
reléguera la population locale aux lisières pavillonnaires des communes.
Une région devient territoire en se rendant habitable par ceux qui n’y
habitent pas – et vice versa.
Désormais la marque Bretagne est déposée. Il y a aussi une marque France,
mise en valeur par des plans aux titres élaborés par des cabinets de conseil payés
à hauteur de leur mérite : le plan France Haut Débit, donc ; le plan France Travail ; le
plan France Relance (rime) ; le plan France 2030. Le tout ornementé de slogans qui
fleurent bon la terre comme Choose France, ou France is back.
Pas de méprise : le slogan anglais ne se destine pas qu’aux Anglais ou aux
Américains. Il se veut également compréhensible par un Russe ou un
Saoudien. On n’est pas sectaire, on n’est pas étroit. On n’est pas provincial.
Comme dit le site de la marque Bretagne : la concurrence entre les
territoires se joue au niveau mondial. Le temps des guerres de clochers est
révolu. Le territoire de la Charente est plutôt en compétition avec le territoire
de Singapour, notamment sur le marché du bonnet péruvien.
Le territoire revalorisé attire des touristes, des acheteurs mais aussi des
investisseurs. La revalorisation passe par une politique fiscale de nature à
simplifier l’implantation d’entreprises liées à des secteurs porteurs comme la
pétrochimie ou le télémarketing.
Relocaliser la production ne signifie pas développer des industries spécifiques à tel
territoire – dans le Jura les scieries ne repousseront pas – mais se rendre
accueillant à des capitaux étrangers – par exemple à un leader chinois du bois.
Cela signifie se battre pour convaincre Toyota d’installer une méga-usine dans
le Valenciennois. Les ingénieurs seront managés à la japonaise et le soir ils se
régaleront d’une langue Lucullus. L’échange culturel est dans les deux sens.
Le territoire est un terroir qui s’ouvre aux désirs extraterritoriaux. L’acte
liminaire de cette ouverture, qui est aussi une ouverture d’esprit autobaptisée
progressiste, est d’y construire une gare TGV, et idéalement un aéroport si des
punks à chiens ne se mettent pas en tête de bloquer le chantier.
Revaloriser les territoires veut dire les intégrer aux chaînes de valeur
transrégionales, transnationales, transterritoriales. Un territoire intègre la
famille prisée des territoires quand il se déterritorialise. Dans territoires il faut
entendre terroir et voir tout le contraire.
Tiers-lieu
Surfant sur les territoires, j’échoue sur l’extrait d’un rapport titré Nos territoires en
action. Sous-titre : Dans les tiers-lieux se fabrique notre avenir !
Tiers-lieu fait florès et fait rêver. Laisse rêveur. Laisse perplexe. Tiers-lieu
délimite autant une zone grise de l’espace public qu’une zone de brume
sémantique. « Les tiers-lieux sont des lieux de transition qui reflètent les
changements qui émergent dans la société », lis-je aussi. Mais transition de quoi
vers quoi, et qui reflète quels changements ?
Dans d’autres définitions clignotent des vocables de gauche propres à
dissiper la brume et le doute : « nouveaux lieux du lien social, de
l’émancipation et des initiatives collectives » ; « espaces dans lesquels s’incarne
la volonté d’aller vers un monde meilleur, en redessinant avec bon sens,
coopération et solidarité le territoire dans lequel ils sont ancrés » ; « espaces où
le travail se mélange à d’autres aspects de la vie en collectif ». Sur la foi de cette
littérature, le tiers-lieu est un lieu ami.
Mais voici qu’à l’orée d’un autre texte ressurgit le coworking, qui depuis son
avènement me laisse rêveur et perplexe. Si c’est de la mutualisation des frais de
logement qu’on parle, ça ne mérite pas un mot aussi frimeur. Pourquoi faire
tout un plat d’une coloc version entreprises ? Quelle est donc la valeur ajoutée
du coworking ?
La valeur ajoutée, c’est le co. C’est la coopération. À Laval, c’est bien dans un
futur tiers-lieu que l’Ymagier, notre SCOP de production audiovisuelle, a
envisagé un temps d’installer son bureau. Dans son laïus, la jeune femme
allante qui nous a fait la visite de l’usine désaffectée n’a oublié aucun mot-clé :
solidarité) lien social, collectif, partage.
Partage de quoi ? Des connaissances, me vend-on. Le tiers-lieu est un espace
d’apprentissage entre pairs.
Serait-on en train de réinventer l’éducation populaire ? Veut-on développer
partout le troc des capacités ? Le partage de jardins ou de cuisines amorce-t-il
une déprivatisation du réel ? Augure-t-il d’une reviviscence des squats
autogérés ?
La formation fait retomber cette bouffée utopique.
La formation, qui est partout, est évidemment une « composante majeure de
ces espaces ».
Les formations dispensées à gogo dans les tiers-lieux sont agréées, précise
une plaquette. Agréées par une institution, du genre chambre de commerce ou
ministère, et donc susceptibles d’être validées sur le marché du travail. De fil
en anguille sous roche, j’apprends que 30 % des formations proposées par tel
tiers-lieu sont des « ateliers de développement des compétences dans le
numérique » et que « les tiers-lieux se sont multipliés grâce au déploiement du
numérique partout sur le territoire ». La formation ne relève pas de
l’émancipation mais de la rééducation. Les formés sont réinitialisés pour
s’arrimer à un tissu productif en mutation.
Pendant notre visite, la guide lavalloise en est vite venue au montant de la
location des quinze mètres carrés susceptibles de nous échoir. Elle n’est pas
l’hôte d’un éco-hameau mais la bâilleuse d’un morceau de ville à revaloriser.
À défaut d’un repreneur unique pour cette vaste friche industrielle dont il
faudra encaisser les frais de dépollution et de désamiantage, on le loue à la
découpe à une pluralité hétéroclite de petites structures locales. Le tiers-lieu ne
vit pas de chasse et de cueillette : il se rémunère sur ses occupants, qui
complètent les deniers des autorités locales résolues à transformer des friches
coûteuses en périmètres rentables.
Écrire sur ce sujet m’informe qu’en 2019, les tiers-lieux ont généré 248
millions d’euros de chiffre d’affaires.
Le tiers-lieu n’est pas niché dans un angle mort du capitalisme. Il a les deux
pieds dedans, et sa langue est aux normes – source d’innovation, activation des
ressources locales, investissement, business model, pépinière.
Écosystème.
Tiers n’est pas un synonyme ésotérique d’alternatif. Le tiers-lieu n’est pas un
lieu autre ou un lieu occupé autrement (hétérotopie ?), même quand il s’appelle
l’Autre Lieu comme dans l’ancien hôpital militaire de Cherbourg où un soir
alcoolisé je faillis me perdre. Ce n’est pas un interstice mais un intermédiaire ;
un lieu de synthèse – comme on dit de certaines motions.
Hybride, autre fleuron de la communication tierce, qualifie un périmètre
d’activité où s’amalgament associations et entreprises, acteurs publics et privés,
sphère commerciale et non commerciale, salariat et bénévolat. Le flou
entretenu du concept estompe la frontière entre les structures à but lucratif et
non lucratif.
Lieu de fusion, disent-ils aussi. C’est vrai : le marchand s’y fond dans le non-
marchand. S’y planque. Dans ce contexte associatif, prenant un verre de vin
nature dans le café solidaire hébergé à côté de sa boîte, il est méconnaissable.
Le tiers-lieu lui est comme une couverture. Une auberge coopérative où
blanchir son argent pas très solidaire.
Mais encore : « Le tiers-lieu est un espace destiné à la vie sociale de la
communauté. » La publicité n’a jamais consisté qu’à enluminer des mots assez
creux pour accueillir un maximum d’interprétations et alpaguer un maximum
de clients. Communauté est de ceux-là, qui évoque à la fois les hippies et les
followers, les anarchistes et les NFT, mais en l’occurrence fait surtout signe
vers la community américaine, celle qui rassemble tous les habitants d’une ville,
induisant un lien organique entre eux, et non plus seulement administratif.
Entre habitants riches et pauvres, entre centraux et excentrés, entre
propriétaires et locataires et sans-abri. Ce qui les unit l’emporte sur ce qui les
oppose. Dans la communauté agrégée par un tiers-lieu, les marchands et les
non-marchands ne sont pas en conflit mais en collaboration.
Les membres hétéroclites des immanquables fablabs ne sont pas dans-le
débat mais dans le faire. Parmi eux le dissensus politique est hors sujet. Mal
nommé est le tiers-lieu, où l’on préconise de couper la poire en deux. Où
chacun fait un pas vers l’autre pour convoler au centre. Où se cherchent des
compromis, s’arrondissent les angles, s’abolissent les vieux clivages, s’oublie la
lutte des classes.
Je retombe dans mes travers. À peine abordé cette nouvelle rive que j’y
plaque mes grilles politiques. J’arpente les tiers-lieux avec un biais de
confirmation. Dans ce havre d’entraide, je trouve le loup commercial que je
cherche partout.
Mon époque s’emploie à me guérir de cette négativité. Avec sollicitude, elle
m’apprend à voir le verre à moitié plein : non pas le commerce qui singe
l’économie gratuite à titre marketing, mais le commerce qui s’amende en
frayant pour de bon avec l’économie gratuite.
Mon époque libérale, mon époque tolérante m’encourage à porter un regard
positif sur le monde et ses pléonasmiques changements émergents. Mon
époque nous veut du bien, moi compris. Imbibé d’elle il arrivera bien qu’à la
fin je m’adoucisse.
Transition
Le terme libéralisme est un fake, mais il existe bel et bien un individu libéral.
L’individu libéral est celui qui gobe ce fake. Qui l’avale au sens figuré –
crédulité –, et propre – il l’ingère, le digère, l’incorpore.
Libéralisme est un panneau dans lequel tombe l’individu libéral, que définit
sa candeur liserée de bêtise.
L’individu libéral s’ignore. Il ne se dira jamais tel, sauf à préciser : dans le
sens américain. Mais même alors, libéral qualifie moins un système d’opinions
et d’intérêts qu’un tempérament social, un ethos.
Ce tempérament est produit par les sociétés dites libérales les plus avancées.
L’individu libéral est une production sociale si robuste qu’elle confine au fait
anthropologique.
Homo liberalus ?
L’individu libéral croît en avalant chaque matin les deux fables structurantes
des sociétés dites libérales : la liberté et la paix. Ces sociétés se proclament
libres et pacifiques, l’individu libéral récite ce credo, et c’est de bonne foi.
N’est-il pas lui-même un parangon de liberté ? N’a-t-il pas choisi ses études,
choisi son métier, choisi de se remettre en mobilités. 34 ans, choisi de quitter la
finance pour l’enseignement afin de redonner du sens à sa vie, choisi tous ses
abonnements, choisi son épouse, choisi avec elle l’équipement de leur cuisine
et l’école Montessori où inscrire leurs filles ? Une vie d’homme libre, dûment
conclue en choisissant le prix de sa tombe.
L’individu libéral est tout entier modelé par une méprise qui est une
extrapolation. Il extrapole son existence non violente en conviction que la
modernité occidentale garantit la non-violence.
À sa décharge, son quotidien est une orgie de paix. Les seuls soldats qu’il
croise sont les patrouilleurs désœuvrés du plan Vigipirate. Il y a bien eu des
terroristes pour sévir en plein centre de Paris, mais ceux-là étaient précisément
jaloux de notre paix et de notre liberté.
Ce n’est pas pour rien que nous sommes le monde libre.
L’individu libéral met des guillemets à monde libre. C’est souvent qu’il plie
les index en guillemets pour modérer un propos tranché. La parole souvent
affirme et lui n’affirme rien. À peine il affirme qu’aussitôt il désaffirme. Reste
que le monde libre entre guillemets est à envier, et que le monde non libre est
à plaindre, écrasé qu’il est par des gens antipathiques dont on souhaite si fort la
destitution qu’il arrive qu’on la provoque à coups de frappes chirurgicales.
Par Youtube parviennent à l’individu libéral des bribes de barbarie lointaine
dans lesquelles il ne peut envisager que le monde libre joue un autre rôle que
celui de pacificateur. Il n’examinera pas de trop près les intérêts en jeu dans ces
zones chaudes dont l’actualité guerrière lui apprend l’existence. Si par
extraordinaire il connaît l’expression « rapport de force », il n’en a pas l’usage.
L’individu libéral aime autant ne pas songer que son pays libre n’a pas
éradiqué mais délocalisé sa violence propre. Que sa paix est au prix des guerres
que le monde libre accompagne, attise, déclenche. Que sa liberté est au prix de
la contrainte qui pèse sur des humains hors de vue.
Gorgé de paix, il la croit accessible à tous ses congénères, même moyen-
orientaux. Il suffirait que les gens qui se combattent cessent de se combattre.
Qu’ils prennent langue et non les armes. Qu’en somme ils se modèlent sur lui,
qui ne s’est battu qu’une fois, à la fin d’une beuverie du BDE de l’Essec. Dans
l’environnement libéral, les conflits, impliquant des gens homogènes aux
intérêts compatibles, se règlent à l’amiable. L’individu libéral ne connaît pas de
conflits mais des tensions, qu’un débrief de bon aloi fait retomber. Des abcès
qu’on crève et n’en parlons plus.
Un conflit advient par le heurt de deux volontés incompatibles, or le libéral
n’a pas de convictions si fermes qu’il veuille les imposer. Il ne défendrait
aucune position avec la rage qu’il met à défendre sa position sociale.
L’individu libéral n’a d’opinions que par la négative. Son cap consiste à ne
pas être méchant, ne pas être discriminant, ne pas manifester de mépris de classe,
ne pas stigmatiser les migrants, ne pas construire des murs aux frontières, ne
pas accueillir toute la misère du monde non plus. Autant de non-opinions que
synthétise le principe de tolérance.
La tolérance tient lieu d’opinion à celui qui n’a pas besoin d’en avoir. Elle est
aussi le traitement dont l’individu libéral gratifie les opinions différentes, du
moment qu’elles ne menacent pas le monde libre, car alors c’est la liberté
qu’on menace. Or la liberté n’est pas une opinion, c’est une valeur.
Une valeur n’a de contenu que la réprobation dont elle est l’objet. La valeur
liberté n’existe que par la condamnation de ceux qui la nient. La tolérance
existe par la condamnation des intolérants. Sur le marché des valeurs, le
djihadisme a redonné beaucoup de prix à la laïcité.
L’individu libéral ne subissant aucune situation dont il doive urgemment se
sortir, il a le loisir d’avoir des valeurs. Le terme valeurs s’épanouit dans les
climats tempérés du monde postpolitique, que l’icône libérale avait souhaité
postracial.
L’individu libéral vote indéfectiblement mais se tient à distance de la
politique. La politique est le lieu des idéologies et il n’en a pas. Il juge au cas
par cas, dans un esprit pratico-pratique.
De bien des sujets, l’individu libéral pourrait dire comme cette célèbre
autrice de BD au corps impeccablement libéral : « Les gens font bien ce qu’ils
veulent. » Pour peu que les gens ne soient pas des terroristes, des complotistes,
des machistes, des violeurs, des extrémistes, des Erdogan, des saboteurs
d’élevage en batterie, des bloqueurs de ronds-points, des black blocs, des
étudiants islamo-gauchistes, des faucheurs d’OGM, des cheminots en grève, ils
font bien ce qu’ils veulent.
Lorsqu’il entend un intellectuel pédant critiquer les séries, l’individu libéral
hausse les épaules. Cette généralité est caricaturale, est excessive. Il n’y a pas
LES séries, encore moins LA série. À chaque grief émis contre ce genre qu’il
prise, l’individu libéral pourrait opposer un contre-exemple. À toute
affirmation il existe une exception. Il existe des enfants de chômeurs devenus
chirurgiens, des steaks sous plastique sains, des rivières sans nitrate, des traders
décroissants, des patrons sociaux, des chantiers d’immeuble sans travailleurs
clandestins, des SDF épanouis, des éboueurs blancs.
L’individu libéral professe la nuance. Parfois il avoue entre guillemets qu’il
envie les gens nantis de certitudes, car il est mille fois plus difficile de défendre
une position nuancée (citer Camus) et complexe (mentionner Edgar Morin).
La nuance est sa croix, son sacerdoce dans une époque fanatique où même les
évidences sont remises en cause : l’évidence de la supériorité de nos
démocraties, l’évidence de la rondeur de la Terre.
Le libéral regrette que sur les réseaux qu’il fréquente on s’invective, s’insulte,
se lance des fatwas. On ne sait plus se parler. Défendre son point de vue tout
en respectant celui des autres. Défendre avec nuance la retraite par points tout
en respectant ceux qui la subiront.
Entre le pour et le contre, une position médiane est toujours possible. Entre
la peine de mort et l’abolition est possible la perpétuité non compressible.
Entre l’immigration et la remigration, l’immigration choisie. Hélas certains
refusent les compromis, s’accrochant obstinément à leurs positions. On a vu
ainsi des salariés s’accrocher des mois à des emplois qu’il était pourtant
raisonnable de supprimer.
Parfois, bien malgré lui, le libéral doit renoncer au compromis. Lui qui
déteste imposer se voit dans l’obligation morale d’imposer son avis. Il aimerait
tant qu’on puisse à la fois sortir du nucléaire et y rester, à la fois privilégier
l’offre et la demande, le capital et le travail. Il aimerait tant dénoncer les
violences policières sans laisser croire qu’elles sont structurelles, développer le
réseau autoroutier sans manger des terres cultivables, extraire du cobalt sans
aucune mort de mineur. Il aimerait tant qu’on recommande vivement à ceux
qui nous achètent des armes de ne pas les utiliser.
À la confrontation il préfère la médiation ; aux grandes ruptures les
glissements. Les passages en douceur. Le passage de France Télécom à Orange
– douce couleur.
Ce passage il l’appelle transition. La transition est par nature douce. Elle est un
changement dans la continuité. Elle ne violente pas ce qui est modifié. Bien au
contraire elle le bonifie.
Si jamais on s’alarme de l’écueil prévisible d’une loi ou d’une mesure qu’il
préconise, l’individu libéral a l’immédiat réflexe de répondre : Bien au
contraire. On ne promeut pas le plastique, bien au contraire. On travaille à
mieux le recycler. Ainsi le plastique peut durer. Dans la logique pacifique de la
transition, le plastique est toléré. En tout domaine il faut que la tolérance
prime.
Le capitalisme n’est pas l’ennemi de l’écologie, bien au contraire. Toutes les
convictions de l’individu libéral découlent de sa croyance nodale, et nourrie de
sa propre vie pastel, en un capitalisme doux. Il suffit donc que chacune des
parties n’essaie pas de s’imposer à l’autre. Que l’écologie renonce à une logique
d’affrontement stérile et littéralement improductive, et que les firmes
industrielles acceptent ce renoncement. Alors le capitalisme et l’écologie se
parleront raisonnablement et se serreront la main devant la presse mondiale.
Par contagion le poisson et le chalutier industriel se serreront la main. Les
glaciers et les gaz à effets de serre se serreront la main. Les néonicotinoïdes et
les abeilles se serreront la main. Aux abeilles pour l’occasion il poussera des
mains, et aux poules des dents.
Netflix
En bonne boutique, Netflix n’a pas d’idéologie. N’a d’idéologie que son chiffre
d’affaires.
Netflix ne défend qu’une cause, qui est Netflix. Ne cherche qu’une chose :
notre présence sur Netflix. Ce qu’une cocasse antiphrase appelle notre attention.
Films et séries diffusés sur Netflix sont des lieux de médiation entre Netflix
et nous ; des appâts qui nous attirent sur la plateforme comme une promo sur
les ampoules 50 watts nous attire au Leclerc. Si nous étions capables de
regarder quatre saisons d’une lime à ongles en un week-end, l’appât serait une
lime à ongles.
Mais Netflix produit une bonne partie des produits audiovisuels qu’elle
diffuse, et qui ipso facto portent son empreinte. Si éclectique se prétende la
plateforme, l’offre y est aussi diversifiée qu’est large le spectre idéologique des
animateurs de France Inter. D’un film l’autre court un même récit, un même
narratif.
Ce narratif est à deux personnages. Le personnage principal est un monstre.
Le monstre, par définition, n’a pas de limites. Il promet donc une offre
illimitée de crimes, et d’épisodes pour les détailler.
Le serial killer est le personnage phare du narratif Netflix parce qu’il est à la
fois tueur et sériel. Viscéralement tueur et donc sériel, ce qui garantit un
nombre minimal de pics d’horreur et autant de climax. Les profileurs le
savent : un serial recommence toujours. Si les flics ou son suicide ne l’arrêtaient
pas en si bon chemin, il pourrait alimenter trois saisons.
Le terroriste est moins sériel mais tout aussi tueur. La terreur qu’il répand
est à un seul coup, surtout s’il est islamiste et avide de vierges dociles, mais
c’est un grand coup. Quatre-vingt-dix morts au Bataclan. Et des otages retenus
deux heures au premier étage, avant que les deux derniers monstres se fassent
exploser pendant l’assaut du RAID, épisode phare de la série documentaire
Netflix consacrée à cette soirée haletante.
Le prédateur sexuel riche arrive juste après dans la hiérarchie des
fournisseurs de contenu. Protégé par son pouvoir, Jeffrey Epstein érige ses
pratiques bestiales en système, et s’assure une impunité durable en achetant le
silence de ses proies et des sbires payés pour les rabattre.
Loin derrière, pâle figure du Mal, l’arnaqueur de Tinder ne nourrit qu’un
unitaire, ayant la faiblesse de n’agresser personne et d’être coffré tôt. Il faudra
compter sur l’insatiable inventivité des escrocs de tous les pays, qu’ils
détournent la taxe carbone ou des bitcoins, pour approvisionner la plateforme.
À titre d’exorcisme de la face obscure du monde où s’activent les monstres,
les narrateurs de Netflix mettent en lumière des non-monstres. Gens qui ne
dépècent pas leur amant piégé sur un site gay, ne tripotent pas les gymnastes
américaines dont ils assurent le suivi médical, ne mettent pas une bavure sur le
dos d’un jeune noir passé au mauvais endroit au mauvais moment, ne
massacrent pas leur famille à l’âge de 9 ans, ne font pas tourner une fille parmi
une bande de joueurs de foot d’une ville de l’Amérique plouc. Gens
raisonnables. Gens bien. Belles personnes.
Le casting Netflix se divise en deux modalités existentielles rigoureusement
antithétiques : les belles personnes et les moches personnes. Les moins
chanceuses des belles personnes croisent un jour la route d’une moche
personne. Si elles survivent, elles racontent les vilenies subies devant une
caméra empathique. Sur fond noir, leur visage suréclairé les sanctifie.
Régulièrement un tremblement de lèvre et de joue annonce une larme qu’un
index délicat et presque toujours féminin éponge pour maintenir le Ricil.
Né et grandi hors du cercle de la raison, le monstre ne peut être raisonné.
Vers lui l’humanité raisonnable ne peut que dépêcher des policiers qui
l’écrouent sans états d’âme – pas de pitié pour les ennemis de la pitié. Les
agents du FBI de Mindhunter sont aiguillés par une psychologue, car le monstre
relève de la psychopathologie. Dans le documentaire sur R. Kelly, la parole
non experte des victimes mineures du chanteur alterne avec les analyses des
experts en monstruosité qui nous enseignent que ce monstre, requalifié en
sociopathe ou psychopathe souffrant d’une absence d’empathie corrélée à un
sentiment de toute-puissance, est monstrueux.
Sur ces bases, un procès semblerait superflu s’il ne justifiait pas un ou deux
épisodes supplémentaires, voire une saison entière lorsque la procédure s’étire
providentiellement sur vingt ans, comme dans Le Quatrième Procès.
Une quantité non négligeable des victimes version Netflix se tourne vers les
tribunaux, car dans les pays autoproclamés États de droit, la loi et la justice
coïncident.
Si le juge est corrompu, comme le procureur de 137 coups de feu auquel sa
tutelle politique suggère de relâcher des policiers assassins, des parties civiles
tenaces et dignes se battent pour une justice juste et obtiennent gain de cause.
C’est le happy end archétypal du narratif Netflix. Fin heureuse mais douce-
amère, car pour un monstre hors d’état de nuire, combien de monstres en état
de nuire et d’inspirer une série ?
La justice juste est sévère mais humaine. Le procureur de The Penalty, enclin à
condamner à la peine capitale un barbare, se laisse convaincre par la mère de la
jeune fille violée et assassinée de s’en tenir à la perpétuité. Flanquée d’un
avocat humaniste, cette mère incarne le juste milieu infatigablement promu par
les narrateurs. Juste milieu entre punir et pardonner, entre répression dure et
douce.
Le soft power de Netflix clame à bas bruit la nécessité du soft.
Au procès des Chicago Seven, l’avocat du pouvoir fédéral d’abord
déterminé à envoyer les prévenus en tôle se rend à la raison soft. Ces sept
activistes contre la guerre du Viêt Nam ne sont pas les anarchistes qu’il
soupçonnait, mais de gentils garçons aussi pacifiques que leurs causes, et aussi
irréprochables qu’il est requis pour devenir un personnage de fiction de
Netflix.
Plus compliqué aurait été un focus sur Bobby Seale, jugé séparément des sept
en tant que leader des Black Panthers, mouvement pas sympa qui prône
l’affrontement et la sécession.
Netflix a une sympathie très modérée pour les extrémistes. Les activistes de
l’IRA et les syndicalistes communistes de Peaky Blinders sont beaucoup plus
patibulaires que le héros mafieux, absout de la violence qu’il inflige par celle
qu’il a subie dans les tranchées françaises. Lui n’y est pour rien. Eux si. Eux
pèchent par radicalité, excès, hystérie, en un mot par marxisme.
L’extrémiste est extrêmement intolérant. L’intolérance est le trait commun
des personnages-repoussoirs du narratif Netflix. Le serial killer ne tolère pas
l’existence de l’assassinée. L’homme le plus détesté d’internet ne tolère pas qu’on lui
résiste. Le champion d’apnée de Sous emprise ne tolère pas que sa compagne
batte son record du monde. Dans la série indienne Leila, le tyran Modi ne
tolère pas la liberté des mœurs ; non plus que le spin doctor de Donald Trump,
rendu célèbre par un documentaire fasciné et révulsé, ne tolère les immigrés
mexicains ; non plus que le dictateur turc de la série Bir Başkadir, taxée
d’immoralité par un quotidien nationaliste et religieux local, ne tolère quoi que
ce soit.
Ce diaporama de la tyrannie dessine en creux un portrait de la belle
personne en électrice du parti démocrate américain, ou de ses décalques
européens et asiatiques. Mais Netflix ne fait pas de politique. La tolérance n’est
pas une politique, c’est une marque d’humanité.
Dans le team Netflix opère un chargé de l’inclusion, Darnell Moore, ancien
activiste antiraciste, féministe, gay, intersectionnel, postcolonial, mais
l’inclusion n’est pas une position. Son principe est de faire accueil à toutes les
positions. Sauf celles qui excluent.
Le monstre est exclu du cercle de la parole des témoins face caméra car il
s’en est exclu en étant un monstre. On ne donne pas la parole à Guy George
dans le film qui retrace son errance macabre du point de vue de la police et des
victimes. Le documentaire mémoriel sur la révolution de Maïdan ne donne pas
la parole aux partisans de la Russie. Les forces de l’ordre qui ont tabassé et
parfois tué des manifestants demeureront des robocops sans visage, des
« monstres en uniforme » qui « n’agissent pas comme des humains ».
Quelle cause ces « animaux » (sic) défendent-ils ? Quel pouvoir les rétribue et
pour servir quels intérêts ? Le narratif Netflix ne le précise pas, et n’aura pas
seulement l’idée de s’en enquérir. Netflix ne connaît pas les rapports de force
sociaux ou géopolitiques ; ne connaît que la ligne de partage entre individus
nés d’humains et individus sortis d’on ne sait quelle matrice – « Quelle mère a
formé un homme à tuer une personne en train de secourir un blessé ? »
demande un Ukrainien démocrate.
Les manifestants qui témoignent dans Ukraine’s Fight for Freedom revendiquent
l’intégration de leur pays au monde libre, et d’abord à l’Europe, au nom de
« deux valeurs européennes : la liberté et la dignité humaine ». Et l’un d’eux de
résumer l’affaire avec nuance : « L’Ukraine a choisi l’Ouest, son président
ennemi a choisi l’Est. » À l’Est, on n’est pas très humain. On est robotique et
froid, comme le minéral champion du monde d’échecs soviétique du Jeu de la
dame, que l’Américaine Beth vaincra.
Les créatifs rémunérés par Netflix ont pu designer cette Beth apocryphe en
conformité avec les normes démocrates : intelligente, jeune, sexy,
indépendante, puissante, mais surtout : vêtue avec goût. De passage à Paris pour
un tournoi, elle passe plus de temps dans les boutiques de l’avenue Montaigne
qu’à la salle d’échecs. En dénouement de cette série pour enfants, c’est autant à
sa virtuosité qu’à son style que se rallie le peuple moscovite de 1969.
À l’abonné occidental ou occidentalisé, ces arriérés crient : nous voulons nous
habiller comme elle, nous voulons être comme vous.
Les belles personnes de Maïdan ont déjà intégré les codes du monde libre
qu’elles souhaitent intégrer. Elles ont les cheveux colorés, des coupes d’un
négligé étudié, des jeans déchirés, des baskets identifiables à leur logo peu
ukrainien, des tops échancrés, des tatouages, des piercings au nombril. Elles
sont critique d’art, artiste, avocat à tee-shirt, chanteuse à tee-shirt, traductrice
percée au nez, homme d’affaires, femme d’affaires. Elles ne sont ni ouvriers ni
chômeurs. Elles sont au moins bilingues, fluides, nomades, branchées,
connectées, dansent sur Pharell Williams, discutent sur Twitter, regardent
Netflix.
Novlangue
Au creux des clichés épandus par l’ordre germent des contre-clichés.
L’ordre a sa langue, la contestation de l’ordre a un mot-cliché pour nommer
cette langue. Novlangue est ce mot. Néologisme tiré d’un roman d’Orwell au titre
devenu un symbole, une métaphore courante. On est en plein 1984, dira l’un.
1984 à côté c’est le paradis, dira un autre.
D’après ce qu’en savent les nombreux qui le citent sans le lire comme mon
cousin, ou en ayant tout oublié de cette lecture fastidieuse comme moi, 1984
cartographie un pays totalitaire dont le modèle est l’URSS ou une dictature
fasciste. Cette ambivalence vaut au roman une audience large. Chacun peut y
voir la paille dans l’œil de l’autre. Et l’individu libéral, biberonné à l’amalgame
entre les totalitarismes, y trouver de quoi les renvoyer dos à dos. Tout le
monde est servi. Y compris les anticapitalistes, enclins à appeler novlangue la
langue néolibérale.
Novlangue ajoute tellement à la confusion qu’on croirait le concept inventé
par l’ordre, qui à la confusion a quelque intérêt. Novlangue est une étiquette aussi
approximative que les mots de la novlangue. On peut l’agrafer sur un discours
de Kim Jong-il, un communiqué du Conseil scientifique, le speech de
bienvenue d’un week-end de team-building. Sur à peu près tout, mais pas sur le
capitalisme intégral.
Il est admis que la novlangue de Big Brother dit une chose pour son
contraire – pas plus tard que ce matin, un article lu évoque à son tour une
« inversion orwellienne ». Exemple emblématique et servi à satiété : la
novlangue dit paix pour dire guerre. Mais s’il est vrai que les maisons mères du
capitalisme prétendent garantir la paix quand elles ne font que sous-traiter la
guerre, il n’est pas complètement faux que les rivalités impériales européennes
ne se soldent plus par de gigantesques boucheries. La novlangue est peut-être
un tissu de mensonges, mais le capitalisme ne dispense pas de purs mensonges.
Paix n’est pas mensonger, encore moins anti-phrastique. Paix est une diversion,
une douce falsification. Le capitalisme n’émet pas exactement une propagande,
il émet des leurres, et ces leurres ont une certaine consistance. Ma paix en
carton a au moins la consistance du carton. Revenant hier de la librairie par la
rue de la Roquette, j’étais indéniablement en paix. Ma paix permise par des
guerres ultramarines était réelle.
Un plan social n’est pas le contraire d’un plan social. C’est certes un plan de
licenciement (inversion), mais qui comprend le traitement social de ces
licenciements – indemnités, reconversion, formation – comme il y a un
traitement social du chômage pour le maintien duquel nous autres
anticapitalistes luttons. L’impayable plan de sauvegarde de l’emploi sauvegarde
malgré tout quelques emplois. C’est comme ça que ça marche, que ça se
maintient. Le capitalisme tient parce qu’il tient en partie sa parole. Parce qu’il
ne ment pas tout à fait.
La figure attitrée de la langue capitaliste n’est pas le renversement mais
l’élusion. La restructuration ne désigne pas une pure et simple déstructuration,
elle élude les licenciements collatéraux à cette réorganisation du personnel, ou
fusion des services, ou rationalisation des coûts – autant de syntagmes qui ne
mentent pas mais biaisent.
La fable du mérite n’est pas une pure fable. Tel élève a bien été
objectivement plus performant que tel autre, c’est écrit en chiffres sur son
bulletin. C’est une fable par omission. Par omission du cadre social plus large
dans lequel s’inscrit la compétition. Cette fiction sourde n’est pas un mensonge
patent ; d’où son succès sans cesse reconduit.
Dans la langue managériale, la liberté ne cache pas son contraire. Elle floute
la situation. Elle occulte, dans la situation, la contrainte sociale.
La compétence ne désigne pas l’incompétence. Un DRH n’a pas l’intention
cachée d’accompagner un bilan d’incompétences. Il veut vraiment estimer la
valeur objective du salarié invité à se reconvertir. Compétences ne ment pas,
compétences galvaude. Galvaude le beau mot de compétence. Le restreint en le
cantonnant à une acception située, commerciale.
Les managers ne mentent pas, ils tronquent. L’inclusion effectivement
inclut. Elle inclut les individus dans le périmètre productif.
La cohésion d’entreprise ne porte pas si mal son nom. Une descente en
rappel soudera effectivement l’équipe France de ce numéro un européen du
nettoyage industriel. Il n’y a pas inversion absolue, juste inversion de l’ordre
des priorités, inversion des fins et des moyens. La cohésion n’est pas la fin
mais le moyen – du profit. Elle est un bénéfice secondaire, un bénéfice induit.
Une des subtiles falsifications du capitalisme est de laisser croire que ses
bénéfices incidents sont ses visées premières.
L’autonomie en entreprise est une méthode, non une valeur. Une méthode
pour obtenir des gains de productivité. Mais incidemment le producteur
intégré y gagne réellement en autonomie. L’autocontrôle qu’on lui impose
relève en partie de l’autonomie.
Tarifé, le service rendu par une boîte de dépannage n’usurpe qu’en partie
son nom. De fait, Carglass répare, de fait, Carglass remplace.
Plus c’est plus gros, plus ça passe, dit-on, et cela ne vaut pas pour mes
bonimenteurs. Comme sa morphologie l’indique, le bonimenteur n’est qu’à
moitié menteur. Pour prendre, un boniment doit être un peu vrai. Il est un peu
vrai que cet écran plat est plat, et plus léger – le portant, je le vérifie –, et plus
confortable pour les yeux – rivé à lui, je suis confort. Il est un peu vrai que
nous autres sujets des régimes capitalistes prototypiques sommes libres de nos
mouvements. Nous pouvons nous déplacer autant que le permet notre salaire.
Il est un peu vrai qu’un télétravailleur peut disposer de ses horaires. Il n’est pas
archifaux que nos élections sont démocratiques. Les marchands ne mentent
pas complètement en disant qu’ils créent de la valeur, créent de la richesse. Ils
oublient juste de préciser que cette richesse leur revient.
La langue du capitalisme ne doit pas être démasquée, elle doit être passée au
crible sec de la précision.
La création de valeur est la variante linguistique présentable de la quête
effrénée du profit. Valeur n’est pas le masque mensonger du profit. Valeur
embellit le profit mais ne le dissimule pas. Cette langue crispante ne dissimule
pas, elle fait des cachotteries, des manières. Elle prend des airs.
Le capitalisme dit à peu près ce qu’il fait mais en des termes choisis, feutrés,
rassurants, accueillants – langue du rabatteur à l’entrée d’un restaurant. Il
manipule moins le mensonge que l’euphémisme. Sa langue est un adoucissant.
Elle nous fait des petites douceurs. Elle relève de la communication non
violente, et tout à la fois suggère que le monde n’est pas violent – et surtout
pas ceux qui le régissent. Or il n’est pas complètement faux que nos régisseurs
soient non violents. Ils nous offrent des magasins chatoyants, des
marchandises rutilantes, des téléphones bien pratiques, des sièges
ergonomiques, des quartiers piétons, l’intégrale de Supergrass à volonté sur la
Toile, des forums d’expression où se foutre de leur gueule.
Aussi vrai que la marchandise contient en partie ce qu’elle promet, la langue
des marchands dit un peu ce qu’elle dit. C’est par là qu’elle embrume, qu’elle
enfume. Elle nous enfume de n’être jamais un total enfumage.
Mais au fait, sommes-nous vraiment enfumés ? Et si nous le sommes, est-ce
vraiment la langue qui nous enfume ?
Cette question, l’intellectuel contestataire la tranche sans examen. Par
disposition scolastique, il la tranche affirmativement. Oui nous sommes
enfumés, martèle l’intellectuel critique, et oui c’est la langue qui nous enfume.
La langue du pouvoir est partie intégrante de la force de frappe du pouvoir. La
supposée novlangue est un levier essentiel du supposé néolibéralisme et l’écho
entre nov- et néo- conduit à affirmer que la nouveauté de l’un tient d’abord dans
l’émergence de l’une. De proche en proche, ledit néolibéralisme devient
presque tout entier un fait de langue.
Cette confusion arrange bien l’intellectuel critique qui, avant que critique, est
un intellectuel. Si les chaînes qui nous scient les chevilles ont pour maillon les
mots, celui dont le langage est le cœur de métier est le mieux placé pour les
rompre. Décrétant la centralité des mots dans le dispositif de contrôle,
l’intellectuel se met au centre du jeu. Une telle aubaine ne se rate pas. Une telle
opportunité professionnelle.
L’intellectuel n’envisage pas une seconde que la langue misérable de
l’adversaire soit un trompe-l’oreille. Un leurre, ai-je dit, mais qui leurre d’abord
l’intellectuel. Une diversion, assurément, mais qui divertit d’abord ceux qui
font profession de la déjouer. Une manœuvre émolliente mais qui amollit
d’abord l’intellectuel, en attirant le feu critique sur elle. Un paratonnerre, à
ajouter à toutes les cibles-leurres.
La novlangue veut masquer les faits qu’elle euphémise ; mais cela ne vaut-il
pas aussi pour le démasqueur de cette entourloupe ? Les mots du management
n’ont-ils pas pour effet, sinon fonction, d’attirer sur eux la foudre – cependant
que le management sévit en toute impunité ?
Mots offerts à la vindicte pour préserver les choses.
Cette hypothèse, l’intellectuel critique se garde de l’accréditer. Que ferait-il
de ses journées sinon ? De quoi ses livres se nourriront-ils s’ils se privent de la
pâture de la novlangue ? Il doit et donc veut continuer à voir dans la langue
une pierre de touche de l’ordre en place. Il signe et persiste. Il sera le
sémiologue de l’Empire. Le désabuseur attitré des esclaves de l’Empire. Il
exercera cette fonction sociale sans imaginer une seconde qu’elle soit une
fonction de régulation sociale.
À l’avant-garde des forces révolutionnaires, l’intellectuel, clavier au clair, s’en
va décrypter la langue du pouvoir, débunker ses mensonges, détordre ses
distorsions. Bientôt les mots du pouvoir n’ont plus de secret pour lui. Il a
nommé tous les pièges nominaux, verbalisé toutes les escroqueries verbales. La
langue dominante égare tout le monde sauf lui. Moyennant quoi s’impose à lui
la mission de mutualiser sa clairvoyance. Puisque les gens sont embrouillés par
l’embrouille, il expliquera l’embrouille aux embrouillés.
Au livreur Uber, l’intellectuel critique explique qu’il s’est laissé abuser par les
éléments de langage boutiquiers comme fluidité, risque, concurrence non faussée,
cryptomonnaie, autonomie, territoires. Aussitôt le livreur stoppe sa course, abandonne
son vélo sur le trottoir, jette son téléphone connecté dans la première benne. Il
est désenvoûté. Il est affranchi.
Il est libre.
Récemment paru
aux Éditions Amsterdam
Charlotte Brives
Face à l’antibiorésistance. Une écologie politique des microbes
Frédéric Graber
Inutilité publique. Histoire d’une culture politique française
Michael Lucken
L’Universel étranger
Delphine Chedaleux
Du savon et des larmes. Le soap opéra, une subculture féminine
André Tosel
Le Fil de Gramsci. Politique et philosophie de la praxis
À paraître
Sirma Bilge et Patricia Hill Collins
Intersectionnalité. Une introduction
Pierre Cretois
La Copossession du monde. Vers la fin de l’ordre propriétaire
Sarah Delale, Élodie Pinel et Marie-Pierre Tachet
Pour en finir avec la passion. L’abus en littérature
Achevé d’imprimer
pour le compte des Éditions Amsterdam
par les presses de la Nouvelle imprimerie Laballery
en janvier 2023