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La condition ouvrière et la liberté humaine

textes terminale

Transféré par

Abdoul Razzak
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De nos jours, ce n’est pas seulement dans les magasins, les marchés, les échanges, que les produits

du travail entrent seuls en ligne de compte, et non les travaux qui les ont suscités. Dans les usines
modernes il en est de même, du moins au niveau de l’ouvrier. La coopération, la compréhension,
l’appréciation mutuelle dans le travail y sont le monopole des sphères supérieures. Au niveau de
l’ouvrier, les rapports établis entre les différents postes, les différentes fonctions, sont des rapports
entre les choses et non entre les hommes. Les pièces circulent avec leurs fiches, l’indication du nom,
de la forme, de la matière première ; on pourrait presque croire que ce sont elles qui sont les
personnes, et les ouvriers qui sont des pièces interchangeables. Elles ont un état civil ; et quand il
faut, comme c’est le cas dans quelques grandes usines, montrer en entrant une carte d’identité où l’on
se trouve photographié avec un numéro sur la poitrine, comme un forçat (1), le contraste est un
symbole poignant et qui fait mal. Les choses jouent le rôle des hommes, les hommes jouent le rôle des
choses ; c’est la racine du mal. Il y a beaucoup de situations différentes dans une usine ; l’ajusteur qui,
dans un atelier d’outillage, fabrique, par exemple, des matrices de presses (2), merveilles
d’ingéniosité, longues à façonner, toujours différentes, celui-là ne perd rien en entrant dans l’usine ;
mais ce cas est rare. Nombreux au contraire dans les grandes usines et même dans beaucoup de
petites sont ceux ou celles qui exécutent à toute allure, par ordre, cinq ou six gestes simples
indéfiniment répétés, un par seconde environ, sans autre répit que quelques courses anxieuses pour
chercher une caisse, un régleur, d’autres pièces, jusqu’à la seconde précise où le chef vient en
quelque sorte les prendre comme des objets pour les mettre devant une autre machine ; ils y resteront
jusqu’à ce qu’on les mette ailleurs. Ceux-là sont des choses autant qu’un être humain peut l’être, mais
des choses qui n’ont pas licence (3) de perdre conscience, puisqu’il faut toujours pouvoir faire face à
l’imprévu.

WEIL, La Condition ouvrière, 1942


(1) « forçat » : prisonnier condamné aux travaux forcés

(2) « matrices de presses » : moules servant à fabriquer des objets

(3) « avoir licence de » : avoir la permission de

On peut entendre par liberté autre chose que la possibilité d’obtenir sans effort ce qui plaît. Il existe
une conception bien différente de la liberté, une conception héroïque qui est celle de la sagesse
commune. La liberté véritable ne se définit pas par un rapport entre le désir et la satisfaction, mais
par un rapport entre la pensée et l’action ; serait tout à fait libre l’homme dont toutes les actions
procéderaient d’un jugement préalable concernant la fin qu’il se propose et l’enchaînement des
moyens propres à amener cette fin. Peu importe que les actions en elles-mêmes soient aisées ou
douloureuses, et peu importe même qu’elles soient couronnées de succès ; la douleur et l’échec
peuvent rendre l’homme malheureux, mais ne peuvent pas l’humilier aussi longtemps que c’est lui-
même qui dispose de sa propre faculté d’agir. Et disposer de ses propres actions ne signifie nullement
agir arbitrairement ; les actions arbitraires ne procèdent d’aucun jugement, et ne peuvent à
proprement parler être appelées libres. Tout jugement porte sur une situation objective, et par suite
sur un tissu de nécessités. L’homme vivant ne peut en aucun cas cesser d’être enserré de toutes parts
par une nécessité absolument inflexible ; mais comme il pense, il a le choix entre céder aveuglément à
l’aiguillon (1) par lequel elle le pousse de l’extérieur, ou bien de se conformer à la représentation
intérieure qu’il s’en forge ; et c’est en quoi consiste l’opposition entre servitude et liberté.

WEIL, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, 1934

(1) « aiguillon » : bâton pointu qui sert à piquer les bœufs pour les faire avancer

Un des traits marquants de l’action humaine est qu’elle entreprend toujours du nouveau, ce qui ne
signifie pas qu’elle puisse alors partir de rien, créer à partir du néant. On ne peut faire place à une
action nouvelle qu’à partir du déplacement ou de la destruction de ce qui préexistait et de la
modification de l’état de choses existant. Ces transformations ne sont possibles que du fait que nous
possédons la faculté de nous écarter par la pensée de notre environnement et d’imaginer que les
choses pourraient être différentes de ce qu’elles sont en réalité. Autrement dit, la négation délibérée
de la réalité − la capacité de mentir −, et la possibilité de modifier les faits – celle d’agir – sont
intimement liées ; elles procèdent l’une et l’autre de la même source : l’imagination. Car il ne va pas
de soi que nous soyons capables de dire : « le soleil brille », à l’instant même où il pleut (certaines
lésions cérébrales entraînent la perte de cette faculté) ; ce fait indique plutôt que, tout en étant
parfaitement aptes à appréhender le monde par les sens et le raisonnement, nous ne sommes pas
insérés, rattachés à lui, de la façon dont une partie est inséparable du tout. Nous sommes libres de
changer le monde et d’y introduire de la nouveauté. Sans cette liberté mentale de reconnaître ou de
nier l’existence, de dire « oui » ou « non » – en exprimant notre approbation ou notre désaccord non
seulement en face d’une proposition ou d’une déclaration, mais face aux réalités telles qu’elles nous
sont données, sans contestation possible, par nos organes de perception et de connaissance – il n’y
aurait aucune possibilité d’action.

ARENDT, Du mensonge en politique, 1972

L’homme est le seul animal dont l’action soit mal assurée, qui hésite et tâtonne, qui forme des projets
avec l’espoir de réussir et la crainte d’échouer. C’est le seul qui se sente sujet à la maladie, et le seul
aussi qui sache qu’il doit mourir. Le reste de la nature s’épanouit dans une tranquillité parfaite.
Plantes et animaux ont beau être livrés à tous les hasards, ils ne s’en reposent pas moins sur l’instant
qui passe comme ils le feraient sur l’éternité. De cette inaltérable confiance nous aspirons à nous (1)
quelque chose dans une promenade à la campagne, d’où nous revenons apaisés. Mais ce n’est pas
assez dire. De tous les êtres vivant en société, l’homme est le seul qui puisse dévier de la ligne sociale,
en cédant à des préoccupations égoïstes quand le bien commun est en cause ; partout ailleurs,
l’intérêt individuel est inévitablement coordonné ou subordonné à l’intérêt général. Cette double
imperfection est la rançon de (2) l’intelligence. L’homme ne peut pas exercer sa faculté de penser
sans se représenter un avenir incertain, qui éveille sa crainte et son espérance. Il ne peut pas réfléchir
à ce que la nature lui demande, en tant qu’elle a fait de lui un être sociable, sans se dire qu’il
trouverait souvent son avantage à négliger les autres, à ne se soucier que de lui-même.

BERGSON, Les Deux sources de la morale et de la religion, 1932


(1) « Nous aspirons à nous » : nous recevons

(2) « La rançon de » : le prix à payer pour

Si un peuple devait très probablement juger que telle législation en vigueur actuellement compromet
son bonheur, que doit-il faire ? Ne doit-il pas s’y opposer ? La réponse ne saurait être que la suivante :
il n’y a rien d’autre à faire que d’obéir. Car, ici, il n’est pas question du bonheur que le sujet peut
attendre d’une institution ou d’une administration de la communauté, mais, avant tout et simplement,
du droit qui doit être par-là assuré à chacun : ce qui est le principe suprême dont doivent provenir
toutes les maximes qui concernent une communauté et qu’aucun autre ne peut limiter. En ce qui
concerne la première maxime (celle du bonheur), aucun principe valable universellement ne peut être
présenté au titre de loi. Car, aussi bien les circonstances historiques que les mirages où chacun place
son bonheur et qui sont source de désaccords entre les hommes et qui changent pour cela
continuellement (mais personne ne peut prescrire à quiconque le lieu où il doit le placer) rendent tout
principe ferme impossible et inapte à devenir, pour ce qui le concerne, le fondement de la législation.
La proposition : Le salut public est la loi suprême de la cité (1) conserve sa valeur et son crédit
inentamés ; mais le salut public, qu’il convient de prendre d’abord en considération, est justement
cette constitution légale dont les lois assurent à chacun la liberté ; en quoi il lui reste loisible de
poursuivre son bonheur de la manière qui lui semble la meilleure à condition de ne pas porter
préjudice à cette loi universelle et conforme à la loi, donc au droit des autres co-sujets.

KANT, Théorie et pratique, 1793


(1) Du latin : Salus publica suprema civitatis lex est

L’idéal d’une connaissance absolument certaine et démontrable s’est révélé être une idole. L’exigence
d’objectivité scientifique rend inévitable que tout énoncé scientifique reste nécessairement et à jamais
donné à titre d’essai. En effet un énoncé peut être corroboré mais toute corroboration est relative à
d’autres énoncés qui sont eux aussi proposés à titre d’essai. Ce n’est que dans nos expériences
subjectives de conviction, dans notre confiance personnelle, que nous pouvons être « absolument
certains ». Avec l’idole de la certitude (qui inclut celle de la certitude imparfaite ou probabilité) tombe
l’une des défenses de l’obscurantisme, lequel met un obstacle sur la voie du progrès scientifique. Car
l’hommage rendu à cette idole entrave non seulement l’audace de nos questions mais aussi la rigueur
et l’honnêteté de nos tests. La conception erronée de la science se manifeste dans le désir d’avoir
raison. Car ce qui fait l’homme de science, ce n’est pas la possession du savoir, d’une irréfutable
vérité, mais la quête obstinée et audacieusement critique de la vérité.

POPPER, La Logique de la découverte scientifique, 1934

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