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Lois de Rolland : Principes du service public

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Lois de Rolland : Principes du service public

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En droit administratif français, l’expression « lois de Rolland » désigne les principes

fondamentaux du service public dégagés par la doctrine (Léon Rolland, professeur de droit
au début du XXᵉ siècle) et consacrés par la jurisprudence du Conseil d’État.
Ces principes, considérés comme non écrits mais obligatoires, encadrent l’organisation et le
fonctionnement de tout service public.

⚖️Les trois grands principes « classiques »


Références jurisprudentielles
Principe Contenu
clés
Le service public doit fonctionner sans
CE, 1918, Heyriès ; CE, 1950,
Continuité interruption afin d’assurer la satisfaction
Dehaene
permanente de l’intérêt général.
Tous les usagers doivent être traités de
manière égale, sous réserve de CE, 1951, Société des concerts
Égalité
différences de situation ou de nécessités du Conservatoire
d’intérêt général.
Le service public doit pouvoir évoluer
CE, 1902, Compagnie nouvelle
Mutabilité (ou (organisation, règles, conditions) pour
du gaz de Deville-lès-Rouen ;
adaptabilité) s’adapter aux besoins changeants de
CE, 1961, Vannier
l’intérêt général.

🌟 Principes parfois ajoutés


La doctrine et la jurisprudence mentionnent aussi :

 Neutralité / laïcité (ex. CE, 1950, Demlle Jamet ; CE, 2000, Mlle Marteaux),
 Accessibilité / égal accès (dérivé du principe d’égalité),
 Transparence et adaptabilité des tarifs pour les SPIC.

✅ En résumé
Les lois de Rolland = principes directeurs du service public :

1. Continuité,
2. Égalité,
3. Mutabilité (adaptabilité).

Ces règles, dégagées par la jurisprudence et la doctrine, s’imposent à toutes les personnes
publiques et aux personnes privées chargées d’une mission de service public.

Fiche d’arrêt — CE, 6 décembre 1855, Rothschild

1
🔹 Faits

M. Rothschild, banquier, avait fourni des bons du Trésor à l’État, dans le cadre d’une
opération financière.
Or, à la suite d’une erreur commise par l’administration, celle-ci avait refusé de lui régler
la somme due, alors même qu’il remplissait ses obligations.
Rothschild saisit donc le Conseil d’État, demandant réparation du préjudice subi du fait du
comportement fautif de l’administration.

🔹 Procédure

 Le litige est porté directement devant le Conseil d’État, compétent en premier et


dernier ressort, car il s’agit d’une relation contractuelle entre un particulier et
l’État.
 L’administration conteste sa responsabilité et invoque la souveraineté de l’État (le
principe selon lequel « le Roi ne peut mal faire » subsistait encore dans les mentalités).

🔹 Problème juridique

L’État peut-il être tenu responsable des fautes commises par ses agents dans l’exercice de
leur fonction administrative, notamment lorsqu’il agit dans un cadre contractuel ?

🔹 Solution du Conseil d’État

Le Conseil d’État reconnaît la responsabilité de l’État en raison de la faute commise par


l’administration.
👉 Il juge que l’État doit réparer les dommages causés aux particuliers par ses agents, dès
lors que ces fautes ont été commises dans l’exécution d’un service administratif.

🔹 Principe dégagé

Reconnaissance explicite de la responsabilité de l’administration pour faute.


L’État, personne morale distincte, peut être condamné à indemniser les dommages résultant
d’une faute de service, c’est-à-dire d’un dysfonctionnement de l’administration dans
l’exercice de ses missions.

🔹 Portée de l’arrêt

2
 Cet arrêt pose une étape décisive dans la construction de la responsabilité
administrative.
 Il rompt avec la tradition monarchique de l’irresponsabilité de la puissance publique.
 Il consacre la possibilité pour le justiciable d’obtenir réparation d’un dommage
causé par une faute de l’administration.
 Il ouvre la voie à la distinction, qui sera précisée plus tard (arrêt Anguet 1911,
Lemonnier 1918, Laruelle et Delville 1951), entre :
o faute personnelle (de l’agent, devant le juge judiciaire)
o faute de service (de l’administration, devant le juge administratif).

🔹 Portée historique

 L’arrêt Rothschild précède de peu l’arrêt Blanco (TC, 1873), mais il en préfigure la
logique : reconnaissance d’un régime autonome de responsabilité administrative.
 Il constitue donc un jalon fondateur dans l’affirmation du droit administratif
français.

⚖️Résumé synthétique

Éléments Contenu
Juridiction Conseil d’État
Date 6 décembre 1855
Parties M. Rothschild / État
Fait générateur Faute de l’administration dans un contrat
Problème L’État peut-il être responsable d’une faute commise dans l’exercice du
juridique service administratif ?
Solution Oui — responsabilité de l’État pour faute de service
L’État est tenu de réparer les dommages causés par les fautes de
Principe
l’administration
Première reconnaissance nette de la responsabilité de l’administration pour
Portée
faute — fondement du droit administratif moderne

Fiche de jurisprudence – TC, 30 juillet


1873, Pelletier
3
1️⃣ Références essentielles
 Juridiction : Tribunal des conflits
 Date : 30 juillet 1873
 Parties : Pelletier c/ Garde nationale de Paris et État français
 Recueil Lebon : p. 500
 Thème : Responsabilité – faute personnelle / faute de service – compétence
juridictionnelle

2️⃣ Les faits


 L’affaire se déroule pendant la Commune de Paris (1871).
 Le colonel Pelletier, officier de la Garde nationale, avait ordonné la saisie de
journaux accusés de troubler l’ordre public.
 Ces journaux, estimant avoir subi un dommage injustifié, ont assigné le colonel
Pelletier devant le juge judiciaire, pour obtenir réparation.
 L’administration a soulevé un conflit de compétence, soutenant que les actes
accomplis par l’officier l’étaient dans le cadre du service public.

3️⃣ La question juridique


💡 Les actes accomplis par un agent de l’administration dans l’exercice de ses fonctions
peuvent-ils engager directement la responsabilité de l’agent devant le juge judiciaire, ou
relèvent-ils du juge administratif en tant qu’actes de service ?

4️⃣ La solution du Tribunal des conflits


 ✅ Le Tribunal des conflits distingue pour la première fois deux types de fautes :
o la faute de service,
o et la faute personnelle.
 Et il juge que seule la faute personnelle peut être portée devant le juge judiciaire.
 En l’espèce, les actes reprochés à Pelletier étaient accomplis dans le cadre du service
public, donc relèvent du juge administratif.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. Principe du dualisme juridictionnel

4
oLe Tribunal affirme la séparation entre la responsabilité de l’administration
(droit public) et celle de l’agent (droit privé).
o Les actes administratifs, même fautifs, ne peuvent être jugés par le juge
judiciaire.
2. ⚖️Critère fonctionnel de la faute
o Si l’acte contesté est lié à la fonction publique, c’est une faute de service,
engageant l’administration devant le juge administratif.
o Si l’acte révèle un comportement personnel, étranger aux fonctions, c’est
une faute personnelle, relevant du juge judiciaire.
3. 🧩 Application au cas d’espèce
o Le colonel Pelletier agissait dans le cadre d’une mission d’ordre public
confiée par le gouvernement.
o Sa faute, si elle existait, était une faute de service → compétence
administrative.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Arrêt fondateur du droit administratif de la responsabilité.
 Il consacre :
o la dualité de juridictions (administrative / judiciaire) ;
o la distinction essentielle entre faute de service (administration) et faute
personnelle (agent).
 🧱 C’est le socle de toute la jurisprudence ultérieure :
o CE, 1911, Anguet → cumul de fautes possible ;
o CE, 1918, Lemonnier → cumul de responsabilités possible ;
o CE, 1949, Mimeur → faute personnelle à l’occasion du service ;
o TC, 1961, Dame Kouyoumdjian → faute personnelle par imprudence grave.

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Tribunal des conflits, dans l’arrêt Pelletier du 30 juillet 1873, a posé la distinction
fondamentale entre faute personnelle et faute de service : seule la faute personnelle engage la
responsabilité de l’agent devant le juge judiciaire, tandis que la faute de service relève du
juge administratif et engage la responsabilité de l’État.

8️⃣ Schéma récapitulatif – Distinction posée par Pelletier


(1873)
Auteur
Type de faute Lien avec le service Juge compétent
responsable
Faute de service Commise dans le cadre de la Administration Juge

5
Auteur
Type de faute Lien avec le service Juge compétent
responsable
fonction administratif
Faute Détachable, étrangère à la
Agent public Juge judiciaire
personnelle fonction

FICHE DE JURISPRUDENCE
Tribunal des conflits, 8 février 1873, Blanco

6
1️⃣ Références

 Juridiction : Tribunal des conflits


 Date : 8 février 1873
 Parties : Blanco c/ Administration des tabacs
 Publication : Rec. Lebon p. 61

2️⃣ Faits

 La jeune Agnès Blanco, 5 ans, est grièvement blessée par un wagonnet appartenant à
la manufacture des tabacs de Bordeaux, exploitée par l’État.
 Son père agit en responsabilité devant le tribunal civil pour obtenir réparation, en se
fondant sur le Code civil (responsabilité de droit commun).

3️⃣ Procédure

 Le tribunal civil de Bordeaux se déclare compétent.


 L’Administration soulève une contestation de compétence, soutenant que seule la
juridiction administrative peut connaître du litige.
 Conflit positif élevé → Tribunal des conflits saisi.

4️⃣ Problème juridique

La responsabilité de l’État, pour les dommages causés par un service public industriel, relève-
t-elle :

 du droit civil (Code civil et juridiction judiciaire)


 ou d’un régime spécial de droit administratif, relevant du juge administratif ?

5️⃣ Solution

Le Tribunal des conflits décide :

 Compétence du juge administratif.


 La responsabilité de l’État pour les services publics « ne peut être régie par les
principes du Code civil, qui régit les rapports de particulier à particulier, mais par des
règles spéciales qui varient selon les besoins du service et la nécessité de concilier les
droits de l’État et ceux des particuliers ».

7
6️⃣ Principe dégagé

1. Autonomie du droit administratif : la responsabilité de l’État obéit à des règles


propres, distinctes du Code civil.
2. Compétence de la juridiction administrative pour connaître des dommages causés
par un service public.

7️⃣ Portée et intérêt

 Acte fondateur du droit administratif français :


o Établit que l’Administration n’est pas soumise au droit privé pour ses activités
de service public.
o Consacre la spécificité du droit administratif et la compétence du juge
administratif.
 Influence durable sur :
o La théorie du service public comme critère du droit administratif.
o Le développement de la responsabilité administrative (faute de service,
responsabilité sans faute…).
 Limites : les services publics industriels et commerciaux (SPIC) seront plus tard
soumis en partie au droit privé (TC, Bac d’Eloka, 1921).

8️⃣ Portée pratique actuelle

 L’arrêt reste cité comme pierre angulaire du dualisme juridictionnel français.


 Il inspire la répartition actuelle des compétences (Code de justice administrative,
responsabilité administrative).

🏁 Résumé essentiel

TC, 8 févr. 1873, Blanco :


La responsabilité de l’État pour les dommages causés par un service public relève d’un
régime autonome de droit administratif et de la compétence du juge administratif, non
du Code civil.

⚖️CE, 19 février 1875, Prince Napoléon


(Rec. 155 ; concl. David ; GAJA, vol. I, n°13)

🧩 1. Contexte et faits

8
 Le prince Napoléon-Joseph Bonaparte, cousin de Napoléon III, avait été nommé
général de division en 1853.
 Après la chute du Second Empire en 1870, son nom ne figure plus dans l’Annuaire
militaire de 1873.
 Il saisit le ministre de la Guerre pour faire rétablir son nom ; celui-ci refuse.
 Le prince demande alors au Conseil d’État l’annulation de cette décision.

⚙️2. Problème juridique


➡️La décision de ne pas rétablir le prince sur la liste des généraux constitue-t-elle :

 un acte administratif susceptible de recours,


ou
 un acte de gouvernement, insusceptible de contrôle par le juge administratif ?

⚖️3. Solution du Conseil d’État


Le Conseil d’État rejette la requête du prince.
Il estime que :

 la décision attaquée ne relève pas du contrôle du juge administratif,


 car elle est dictée par des considérations politiques, liées à la qualité du requérant
(membre de la famille impériale) et à la volonté de l’Empereur.

👉 L’acte émane bien d’une autorité publique, mais il échappe au contrôle du juge, car il
met en cause des rapports politiques du chef de l’État.

📚 4. Portée et apport jurisprudentiel


A. Un tournant majeur : abandon du critère politique

Avant Prince Napoléon, la jurisprudence (ex. CE, 1822, Laffitte*) fondait les actes de
gouvernement sur leur mobile politique.

Si la décision poursuivait un but politique, elle était inattaquable.

➡️Le Conseil d’État abandonne ce critère subjectif : il ne suffit plus qu’un acte ait un
mobile politique pour échapper au contrôle du juge.
Seule compte désormais la nature même de l’acte ou l’objet de la décision.

9
B. Nouvelle distinction : deux catégories d’actes de gouvernement

Le GAJA montre que la jurisprudence postérieure a classé ces actes en deux grandes
catégories, limitées et objectives :

Catégorie Description Exemples


Refus du Gouvernement de soumettre
1️⃣ Actes concernant un projet de loi au Parlement (CE 19
Décisions dans le cadre des
les rapports entre les oct. 1962, Brocas), décisions relatives à
rapports entre exécutif et
pouvoirs publics la dissolution de l’Assemblée (CE, 24
législatif
constitutionnels mai 1968, Friedmann), décisions
présidentielles liées à l’art. 16 C°…
Signature ou suspension d’un traité
Décisions mettant en jeu la
2️⃣ Actes concernant (CE, 5 févr. 1954, Bressolles),
politique étrangère ou les
les relations opérations militaires à l’étranger,
relations de la France avec
internationales et la décisions sur le rapatriement de
les États étrangers et
diplomatie ressortissants français (CE, 2021, Mme
organisations internationales
D. ; CE, 2024, Tamazount).

📌 Ces actes échappent par nature au contrôle du juge administratif, car ils impliquent
directement l’exercice de la souveraineté nationale.

C. La portée atténuée de la théorie

Malgré Prince Napoléon, la notion d’acte de gouvernement s’est réduite :

 Le juge administratif s’est reconnu compétent pour des actes proches du politique,
mais à effets juridiques concrets (ex. nominations, référendums, propagande
électorale).
 Le Conseil constitutionnel et la CEDH ont aussi encadré la notion pour éviter les
zones d’impunité juridictionnelle.

➡️Le critère actuel est fonctionnel : le juge ne s’estime incompétent que si le contrôle
porterait directement sur la conduite politique de l’État, non sur ses conséquences
juridiques.

🧠 5. Évolutions doctrinales et jurisprudentielles (GAJA, p.


18–30)
I. La limitation du domaine politique

 L’acte de gouvernement est désormais une exception : la règle est la justiciabilité des
actes administratifs.

10
 Le juge a resserré la catégorie : seules subsistent les décisions touchant à la
souveraineté, non celles à simple « connotation politique ».

II. Exemples jurisprudentiels récents

 Référendum national : compétence du juge si le litige concerne la régularité des


opérations (CE, 1992, M. Allain).
 Droit de grâce : non justiciable → acte de gouvernement (CE, 1933, Desreumeaux).
 Relations extérieures : décisions d’évacuation, de rapatriement, d’accords
internationaux (CE, 2024, Tamazount, Mutuelle centrale de réassurance).

III. Apports des juges européens

 La Cour européenne des droits de l’homme limite les immunités :


Elle contrôle si l’incompétence du juge national viole le droit d’accès à un tribunal
(art. 6 §1 CEDH).
 Ex. : CEDH, 2024, Tamazount c. France : l’exclusion générale du contrôle sur les
actes de gouvernement est contraire à la CEDH lorsqu’elle prive totalement les
victimes de recours.

6. Synthèse doctrinale (GAJA)


Période Critère de l’acte de gouvernement Évolution
Avant 1875 (doctrine Acte insusceptible de recours s’il poursuit Critère subjectif →
du mobile politique) un but politique insécurité juridique
Acte insusceptible de recours en raison de sa Critère objectif,
Depuis 1875 (Prince
nature ou de son objet (relations rationalisation du
Napoléon)
exécutif/législatif ou internationales) champ
XXe–XXIe s. Domaine réduit à des hypothèses Contrôle accru du juge
(jurisprudence exceptionnelles ; principe de justiciabilité administratif et
actuelle) renforcé européen

🧭 7. Portée générale
 🧱 Prince Napoléon fonde la théorie moderne des actes de gouvernement.
 ⚖️Il marque le triomphe du principe de légalité et de la justiciabilité de
l’administration, sauf domaines souverains.
 🧩 Il illustre la dualité du droit administratif :
le juge s’efface devant la raison d’État dans des hypothèses exceptionnelles,
mais étend son contrôle dans toutes les autres.

✨ À retenir (version flashcard)

11
Élément Contenu essentiel
Faits Refus de rétablir le prince Napoléon sur la liste des généraux
Question Décision politique = acte de gouvernement ou acte administratif ?
Solution Incompétence du juge administratif : acte de gouvernement
Principe Abandon du critère du mobile politique → critère de la nature et de l’objet
dégagé de l’acte
Fondement moderne de la théorie des actes de gouvernement ; réduction
Portée
progressive de son domaine
Catégories (1) Rapports entre pouvoirs publics ; (2) Relations internationales
Domaine réduit, encadré par la CEDH et la Constitution (art. 16, 52, 54, 61-
Évolution
1…)

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 13 décembre 1889, Cadot

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État (Section du contentieux)


 Date : 13 décembre 1889
 Parties : Sieur Cadot c/ Ville de Marseille

12
 Publication : Recueil Lebon, p. 1141

2️⃣ Faits

 Sieur Cadot, ingénieur municipal, réclame à la ville de Marseille une indemnité de 6


000 F pour manquements de l’administration (primes non versées et congédiement
irrégulier).
 Il saisit directement le Conseil d’État, demandant réparation.

3️⃣ Contexte juridique

 Avant 1889, s’appliquait la théorie du ministre-juge :


o Les ministres étaient compétents pour régler, en premier ressort, les litiges
administratifs ;
o Le Conseil d’État n’intervenait qu’en appel ou par voie de recours
hiérarchique.

4️⃣ Problème juridique

Le Conseil d’État peut-il être juge de droit commun du contentieux administratif et


connaître directement d’une demande d’indemnité contre l’Administration, sans décision
préalable d’un ministre ?

5️⃣ Solution

 Compétence directe du Conseil d’État :

« Il appartient au Conseil d’État, juge de l’excès de pouvoir et juge du contentieux


administratif, de statuer en premier et dernier ressort sur les recours dirigés contre
l’Administration. »

 Il condamne la ville de Marseille à indemniser M. Cadot.

6️⃣ Principe dégagé

 Abandon explicite de la théorie du ministre-juge.


 Le Conseil d’État devient le juge administratif de droit commun, compétent pour
connaître en premier ressort des recours dirigés contre l’Administration, sauf lorsque
la loi attribue la compétence à une autre juridiction administrative.

13
7️⃣ Portée et intérêt

 Acte fondateur du contentieux administratif moderne :


o Consacre la plénitude de juridiction du Conseil d’État.
o Instaure un recours direct pour excès de pouvoir ou pleine juridiction.
 Préfigure l’organisation actuelle :
o Code de justice administrative, art. L. 311-1 (compétence de droit commun du
juge administratif).
o Le ministre n’a plus qu’un rôle de défendeur, non de juge.

8️⃣ Résumé essentiel

CE, 13 déc. 1889, Cadot :


Le Conseil d’État se reconnaît juge de droit commun du contentieux administratif, mettant
fin à la théorie du ministre-juge.

Fiche d’arrêt – CE, 21 juin 1895, Cames


📚 Référence

 Conseil d’État, 21 juin 1895, Cames


 Recueil Lebon, p. 596

⚖️Faits

Un ouvrier de l’État, M. Cames, employé dans un arsenal, est victime d’un accident alors
qu’il exécute les ordres de son supérieur dans le cadre de son travail.

14
À l’époque, aucun régime légal d’indemnisation des accidents du travail n’existait encore (la
loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail interviendra deux ans plus tard).

M. Cames demande à être indemnisé du préjudice subi à cause de cet accident, bien qu’il
n’invoque aucune faute de l’administration.

⚙️Procédure

 Le requérant saisit directement le Conseil d’État, compétent pour connaître des litiges
concernant les agents de l’État à cette époque.
 Le ministre de la Guerre s’oppose à l’indemnisation, soutenant qu’en l’absence de
faute prouvée, l’État ne saurait être tenu responsable.

💡 Problème juridique

L’administration peut-elle être tenue de réparer le dommage subi par un agent public
en l’absence de toute faute de sa part ?

🧭 Solution du Conseil d’État

Le Conseil d’État reconnaît pour la première fois que l’administration peut être tenue
responsable sans faute, sur le fondement de l’équité et du principe de solidarité nationale :

L’État doit réparer les conséquences dommageables d’un risque professionnel auquel il
expose ses agents dans l’intérêt du service, même sans faute.

⚖️Principe dégagé

➡️Responsabilité sans faute de l’administration


Fondée sur le risque professionnel et la solidarité nationale :

 Lorsqu’un agent public subit un dommage du fait du risque inhérent à ses fonctions,
il peut obtenir réparation même sans faute de l’administration.

📍 Portée de l’arrêt

1. Naissance de la responsabilité sans faute en droit administratif.


→ Le CE crée un régime autonome, avant même le législateur (la loi de 1898 s’en
inspirera pour le secteur privé).

15
2. Extension progressive de cette responsabilité :
o Aux collaborateurs occasionnels du service public (CE, 1946, Commune de
Saint-Priest-la-Plaine)
o Aux usagers exposés à un risque spécial (CE, 1919, Regnault-Desroziers)
o Puis à divers domaines (vaccinations obligatoires, transfusions, etc.)
3. Fondement équitable : le CE fonde sa décision non sur la faute, mais sur une
exigence de justice et solidarité entre la collectivité et ses serviteurs.

Importance dans le cours de droit administratif

 Marque la première apparition d’une responsabilité administrative sans faute.


 Illustre la création prétorienne du droit administratif par le Conseil d’État.
 Préfigure la reconnaissance d’une responsabilité pour risque puis pour rupture
d’égalité devant les charges publiques.

🔁 Arrêts liés à retenir

Arrêt Date Principe


21 juin
CE, 1895, Cames Responsabilité sans faute – risque professionnel
1895
28 mars Responsabilité sans faute pour risque
CE, 1919, Regnault-Desroziers
1919 exceptionnel
CE, 1946, Commune de Saint- 22 nov. Responsabilité sans faute pour collaborateurs
Priest-la-Plaine 1946 occasionnels du service public
CE, 1963, Commune de 29 mars Responsabilité sans faute pour rupture d’égalité
Gavarnie 1963 devant les charges publiques

🧠 À retenir pour l’examen

Formule-type :
« Par cet arrêt fondateur, le Conseil d’État reconnaît pour la première fois la responsabilité
sans faute de l’administration, sur le fondement du risque professionnel encouru par ses
agents, ouvrant ainsi la voie à une conception moderne et équitable de la responsabilité
administrative. »

16
⚖️Fiche d’arrêt – CE, 29 mars 1901, Casanova
🧩 Faits

La commune de Villeneuve-sur-Lot décide de créer un emploi de médecin communal


chargé de soigner gratuitement les indigents.
M. Casanova, médecin libéral de la commune, conteste cette décision : il estime qu’elle
porte atteinte à la liberté du commerce et de l’industrie, car elle introduit une
concurrence déloyale de la part de la collectivité publique.

⚖️Procédure

➡️M. Casanova forme un recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État,
demandant l’annulation de la délibération municipale créant cet emploi.

17
❓ Problème juridique

👉 Une commune peut-elle intervenir dans le domaine économique (ici médical) en créant
un service public local, alors que ce domaine relève normalement de l’initiative privée ?
Et le recours d’un simple contribuable local est-il recevable contre une telle décision ?

Solution du Conseil d’État

✅ Le recours est recevable.


Le Conseil d’État reconnaît qu’un simple contribuable d’une commune a intérêt à agir
contre une décision municipale susceptible d’accroître les dépenses locales.
Cependant, sur le fond, il annule la délibération de la commune, considérant que celle-ci a
excédé ses compétences :
➡️Les personnes publiques ne peuvent intervenir dans le domaine économique que pour
répondre à un besoin d’intérêt public local dûment justifié.

💡 Principes dégagés

1. Recevabilité élargie du contribuable local


Un contribuable communal a intérêt pour agir contre tout acte de la commune susceptible
d’aggraver les charges publiques.

⚙️2. Principe de liberté du commerce et de l’industrie


Les personnes publiques ne peuvent exercer une activité économique que si un intérêt
public local le justifie (préfiguration du service public économique local).

📚 Portée de l’arrêt

 L’arrêt Casanova est doublement fondateur :


1️⃣ Il ouvre largement le recours pour excès de pouvoir en admettant l’intérêt à agir
du contribuable local.
2️⃣Il pose les bases de la liberté du commerce et de l’industrie comme limite à
l’intervention économique des collectivités locales.
 Ce principe sera nuancé et assoupli plus tard :
o CE, Chambre syndicale du commerce en détail de Nevers (1930) → les
collectivités peuvent intervenir si un intérêt public local le justifie.
o CE, Ordre des avocats au barreau de Paris (2006) → reconnaissance du rôle
économique des personnes publiques dans certaines conditions.

18
CE, 10 janvier 1902, Compagnie nouvelle du gaz de Deville-
lès-Rouen
(Rec. Lebon p. 5)

🔑 Apport

 Le Conseil d’État affirme que l’administration peut modifier ou faire évoluer


l’organisation et les conditions d’un service public pour l’adapter aux besoins de
l’intérêt général, même si cela bouleverse un contrat en cours.
 Ce principe découle de la mission même du service public, qui doit répondre aux
évolutions techniques, économiques et sociales.

Contexte rapide

 La commune de Deville-lès-Rouen avait concédé à une compagnie le service


d’éclairage au gaz.
 Avec l’apparition de l’électricité, la ville décide d’introduire l’éclairage électrique et
modifie la concession.
 La compagnie conteste, invoquant le respect du contrat initial.

19
Décision

 Le Conseil d’État reconnaît le droit de la collectivité de modifier l’organisation


du service public pour satisfaire l’intérêt général (ici, permettre l’éclairage
électrique).
 Même si un contrat de concession existe, le principe de mutabilité autorise
l’administration à l’adapter, sous réserve d’indemniser le concessionnaire pour le
préjudice subi.

Portée

 Le principe de mutabilité (ou d’adaptabilité) devient une des trois grandes lois du
service public avec :
1. Continuité (CE, 1918, Heyriès ; CE, 1950, Dehaene),
2. Égalité (CE, 1951, Société des concerts du Conservatoire).
 Il justifie :

o les réorganisations de services,


o les évolutions technologiques,
o la modification unilatérale des contrats de délégation de service public
(pouvoir de modification unilatérale de l’administration).

✅ À retenir

CE, 10 janv. 1902, Compagnie nouvelle du gaz de Deville-lès-Rouen :


Le service public doit pouvoir s’adapter en permanence à l’intérêt général, ce qui autorise
la collectivité à modifier l’organisation ou les conditions d’exploitation, même en présence
d’un contrat de concession.

20
Fiche d’arrêt — CE, 6 février 1903, Terrier
🔹 Faits

M. Terrier, un particulier, avait passé une convention avec le département de Saône-et-


Loire pour capturer des vipères — une mission d’intérêt général destinée à protéger la
population.
Le département s’était engagé à lui verser une prime par vipère capturée.
Une fois sa mission accomplie, M. Terrier réclame le paiement convenu, que le département
refuse.
Il saisit alors le Conseil d’État, réclamant la somme due.

🔹 Procédure

 Le tribunal administratif est saisi du litige.


 Se pose la question de savoir si le différend relève du juge administratif (contrat
administratif) ou du juge judiciaire (contrat de droit privé).

🔹 Problème juridique

Le contrat passé entre M. Terrier et le département pour la destruction des vipères constitue-t-
il un contrat administratif, donc relevant de la juridiction administrative ?

21
En d’autres termes : le fait de confier une mission d’intérêt général suffit-il à faire relever le
litige du droit administratif ?

🔹 Solution du Conseil d’État

Le Conseil d’État se déclare compétent.


Il considère que le contrat litigieux concerne l’exécution d’un service public — la lutte
contre les animaux nuisibles —, et qu’il a donc le caractère d’un contrat administratif.

🔹 Principe dégagé

Est administratif tout contrat conclu dans le cadre de l’exécution d’un service public,
même s’il est passé avec une personne privée.

Autrement dit, le service public devient le critère déterminant de la compétence du juge


administratif.

🔹 Portée de l’arrêt

 L’arrêt Terrier est un arrêt fondateur de la jurisprudence moderne sur le service


public : il reconnaît que la gestion d’une activité d’intérêt général, même confiée à un
particulier, relève du droit administratif.
 Il consacre la notion de service public comme critère matériel du droit administratif,
en complément de la notion organique (liée à la personne publique).
 Cette orientation sera confirmée et amplifiée par :
o CE, 1910, Thérond (capture de chiens errants) ;
o puis théorisée dans CE, 1963, Narcy et CE, 2007, APREI.

🔹 Conséquences

 Affirmation du rôle du juge administratif comme juge du service public.


 Naissance d’un critère fonctionnel du droit administratif :
→ Toute activité assurée ou assumée par une personne publique dans un but d’intérêt
général et sous un régime exorbitant du droit commun → relève du droit
administratif.

⚖️Résumé synthétique

22
Éléments Contenu
Juridiction Conseil d’État
Date 6 février 1903
Parties Terrier / Département de Saône-et-Loire
Fait générateur Contrat pour capture de vipères (intérêt public)
Problème
Ce contrat relève-t-il du droit administratif ?
juridique
Solution Oui — contrat administratif car lié à un service public
Principe dégagé Le service public devient un critère de compétence du juge administratif
Arrêt fondateur de la théorie du service public et de la compétence du
Portée
juge administratif

📚 À retenir

 🧩 Terrier (1903) + Thérond (1910) = fondement du critère du service public


 ⚖️Le juge administratif devient le juge naturel du service public
 🔗 Préfigure les grands arrêts : Narcy (1963), APREI (2007)

CE, 10 février 1905, Tomaso Grecco

1) Faits
M. Tomaso Grecco est victime d’un tir accidentel de la police pendant une opération de
maintien de l’ordre.
Il subit un grave dommage corporel et engage une action en responsabilité contre l’État,
estimant que la faute des agents de police est à l’origine de son préjudice.

Or, à l’époque, les activités de police administrative étaient considérées comme régaliennes
(relevant de la souveraineté de l’État), donc insusceptibles d’engager sa responsabilité.

2) Procédure
Le requérant saisit le Conseil d’État d’une demande d’indemnisation.
L’administration soutient que les opérations de police, en tant qu’actes de puissance
publique, ne peuvent engager la responsabilité de l’État, même en cas de faute.

3) Problème de droit
23
L’administration peut-elle voir sa responsabilité engagée pour une faute commise dans le
service de la police administrative, c’est-à-dire dans une activité régalienne ?

4) Solution (dispositif)
➡️Oui.

Le Conseil d’État admet que :

« L’administration peut être tenue pour responsable des fautes commises par ses agents dans
le service de la police. »

Cependant, il précise que :

Cette responsabilité n’est engagée qu’en cas de faute lourde, en raison des difficultés
particulières que présente l’activité de police.

5) Principe dégagé
Principe :
Le Conseil d’État reconnaît, pour la première fois, la responsabilité de l’État pour les fautes
commises dans l’exercice de la police administrative.

Condition :
La faute lourde est exigée, compte tenu de la nature délicate du maintien de l’ordre public.

6) Portée
A. Abandon de l’irresponsabilité de la puissance publique

 Avant cet arrêt, les activités dites régaliennes (police, justice, armée) échappaient à
toute responsabilité.
 Tomaso Grecco met fin à cette immunité de la police administrative : l’État peut
désormais être poursuivi pour faute de service dans le maintien de l’ordre.

B. ⚙️Reconnaissance de la responsabilité administrative dans un domaine


sensible

 Le Conseil d’État admet que même les services répressifs doivent répondre de leurs
fautes devant le juge administratif.
 Mais la responsabilité reste limitée : exigence d’une faute lourde, plus difficile à
prouver, en raison des conditions d’exercice de la mission de police.

24
C. ⚖️Évolution ultérieure

 L’exigence de faute lourde a été progressivement assouplie :


o CE, 10 avril 1992, Époux V : abandon de la faute lourde pour les hôpitaux.
o CE, 9 avril 1993, Bianchi : responsabilité sans faute en cas de risque
exceptionnel.
o CE, 27 juillet 1990, Bourgeois puis CE, 2007, Delorme : la faute simple
suffit désormais pour la plupart des activités de police administrative.

Ainsi, Tomaso Grecco marque le tournant vers la responsabilité de l’État moderne, fondée
non plus sur le privilège de la puissance publique, mais sur la soumission du service public
au droit.

7) Intérêt de l’arrêt
 Fin de l’irresponsabilité régalienne : la police administrative devient justiciable
devant le juge administratif.
 Naissance de la responsabilité de l’État pour faute de service dans la police.
 Pied d’égalité avec les autres services publics : la puissance publique ne peut plus se
retrancher derrière sa mission d’ordre.
 Prépare la logique du service public responsable affirmée dès Blanco (1873).

8) Référence
 Conseil d’État, 10 février 1905, Tomaso Grecco, Rec. p. 105.
 Principe : Responsabilité de l’État pour faute lourde dans l’exercice du service de
police administrative.

9) Schéma récapitulatif
Élément Contenu
Juridiction Conseil d’État
Date 10 février 1905
Parties M. Tomaso Grecco c/ État
Faits Blessure causée par un tir de police
Problème de L’administration peut-elle être responsable pour faute dans le service de
droit police ?
Solution ✅ Oui, responsabilité possible, mais faute lourde exigée
Principe Fin de l’irresponsabilité de la puissance publique
Première reconnaissance de la responsabilité pour faute dans les services
Portée
régaliens

25
Élément Contenu
Passage progressif à la faute simple (police → santé → services publics en
Évolution
général)

🧠 Résumé en une phrase

CE, 10 février 1905, Tomaso Grecco :


Le Conseil d’État reconnaît pour la première fois la responsabilité de l’administration pour
faute lourde commise dans le service de la police, mettant fin à l’irresponsabilité
régalienne de l’État.

⚖️Tribunal des conflits, 2 décembre 1902 —


Société immobilière de Saint-Just

I. 📜 Les faits
 La Société immobilière de Saint-Just avait construit un mur sur un terrain dont la
propriété était contestée par l’administration.
 Une décision administrative avait ordonné la démolition du mur jugé irrégulier.
 La société refusant d’obtempérer, le préfet a décidé de procéder d’office à la
démolition, c’est-à-dire sans autorisation judiciaire.
 La société a saisi le juge judiciaire, estimant que l’administration n’avait pas le
droit d’exécuter par la force ses décisions sans passer par le juge.

II. ⚖️La procédure


 Le litige est porté devant le Tribunal des conflits pour trancher la question de
compétence :
la juridiction judiciaire est-elle compétente pour juger l’illégalité de cette exécution
forcée, ou s’agit-il d’un acte administratif relevant du juge administratif ?

III. ❓ La question juridique


26
Dans quelles conditions l’administration peut-elle exécuter d’office ses décisions, sans
l’autorisation préalable du juge, au besoin par la force ?

Autrement dit :

Le recours à la force publique par l’administration est-il toujours subordonné à une décision
judiciaire, ou existe-t-il des cas où l’administration peut agir seule ?

IV. 🧾 La solution du Tribunal des conflits


🔹 Décision

Le Tribunal des conflits admet que l’administration peut, dans certains cas strictement
définis, exécuter d’office ses décisions, c’est-à-dire recourir elle-même à la contrainte sans
l’intervention du juge.

🔹 Motifs

Le TC énonce trois hypothèses limitatives où l’exécution forcée par l’administration est


légale :

1. Lorsque la loi l’autorise expressément.


→ Exemple : expulsion d’un étranger, saisie administrative, police spéciale.
2. En cas d’urgence.
→ Quand le maintien de l’ordre public ou la sauvegarde d’un intérêt général immédiat
exige une intervention rapide.
3. En l’absence de toute autre voie de droit.
→ Lorsque aucune autre procédure légale ne permet à l’administration d’assurer
l’exécution de sa décision.

📜 Principe dégagé :
« L’administration ne peut recourir à l’exécution forcée que :
1️⃣lorsqu’une loi le prévoit,
2️⃣en cas d’urgence,
3️⃣ou lorsqu’aucune autre voie de droit n’existe pour assurer l’exécution de sa décision. »

V. ⚖️Principe dégagé
🧠 Principe :
L’administration dispose du pouvoir d’exécution d’office de ses décisions, sans
autorisation préalable du juge, mais uniquement dans des cas strictement encadrés par la
loi, en cas d’urgence, ou en l’absence d’autre voie légale.

27
VI. 🧩 Portée et apports de l’arrêt
1. 🔹 Affirmation du pouvoir d’action directe de l’administration

 L’arrêt consacre le principe de l’exécution d’office :


l’administration n’a pas besoin du juge pour faire exécuter ses décisions.
 Ce pouvoir découle du caractère exécutoire des actes administratifs (consacré plus
tard par CE, 1982, Huglo).

2. 🔹 Limitation stricte de ce pouvoir

 L’administration ne peut pas se faire “justice à elle-même” de manière arbitraire.


 Le recours à la force doit être exceptionnel, car il porte atteinte aux libertés
individuelles et à la propriété privée.

3. 🔹 Équilibre entre légalité et efficacité

 L’arrêt Saint-Just cherche à concilier :


o la nécessité de l’action administrative (continuité du service public, ordre
public),
o et la protection des droits des administrés.
 Il pose les bases du contrôle de proportionnalité et de légalité de l’usage de la force
publique.

4. 🔹 Complémentarité avec d’autres grands principes

 Ce principe s’articule avec :


o TC, 1873, Blanco → autonomie du droit administratif,
o CE, 1913, Préfet de l’Eure → le juge ne peut se substituer à l’administration,
o CE, 1982, Huglo → le caractère exécutoire des actes administratifs.

VII. 📚 Jurisprudence complémentaire


Jurisprudence Apport
L’administration peut recourir à la force si la loi l’y autorise, en
TC, 1902, St-Just
cas d’urgence ou en absence d’autre voie de droit.
Le juge ne peut se substituer à l’administration pour exécuter
CE, 1913, Préfet de l’Eure
un acte.
Le caractère exécutoire des décisions administratives est une
CE, 1982, Huglo
règle fondamentale du droit public.
CE, 2011, Ville de Paris et
Rappel des conditions de la légalité de l’exécution d’office.
SEM PariSeine

VIII. 📋 Fiche synthétique


28
Élément Détail
Juridiction Tribunal des conflits
Date 2 décembre 1902
Parties Société immobilière de Saint-Just c/ Administration
Type de litige Exécution forcée d’une décision administrative
Question L’administration peut-elle exécuter elle-même ses décisions sans
juridique autorisation judiciaire ?
Oui, mais seulement si la loi le prévoit, en cas d’urgence, ou en l’absence
Solution
d’autre voie de droit.
Principe dégagé Pouvoir d’exécution d’office strictement encadré de l’administration.
Fondement de la théorie du recours à la force publique ; équilibre entre
Portée
efficacité administrative et protection des libertés.

IX. 🏁 En une phrase de révision


TC, 2 décembre 1902, Société immobilière de Saint-Just :
le Tribunal des conflits consacre le pouvoir d’exécution d’office de l’administration,
autorisant le recours à la force sans juge seulement si la loi le prévoit, s’il y a urgence, ou
s’il n’existe aucune autre voie de droit — principe clé de l’efficacité de l’action
administrative.

29
⚖️Fiche d’arrêt – CE, 7 août 1909, Winkell
🧩 Faits

M. Winkell, agent des Postes et Télégraphes, participe à un mouvement de grève pour


revendiquer de meilleures conditions de travail.
Considérant qu’il a abandonné son service, l’administration le suspend sans procédure
disciplinaire préalable.
L’intéressé conteste cette mesure devant le Conseil d’État, estimant que ses droits ont été
violés.

⚖️Procédure

➡️Recours pour excès de pouvoir formé par M. Winkell contre la décision de suspension
prise par son administration.

❓ Problème juridique

👉 Les fonctionnaires disposent-ils du droit de grève ?


Et l’administration peut-elle sanctionner sans procédure un agent ayant cessé le service ?

Solution du Conseil d’État

Le Conseil d’État rejette le recours de M. Winkell.


Il affirme que la grève des agents publics est incompatible avec le principe de continuité
du service public.
L’administration peut donc légitimement sanctionner un agent gréviste.

💡 Principe dégagé

Principe de continuité du service public


Le fonctionnement régulier et ininterrompu du service public est un principe
fondamental du droit administratif.

30
Les agents publics n’ont pas le droit de grève, car ce droit porterait atteinte à la continuité
du service.

📚 Portée de l’arrêt

 Cet arrêt consacre, avant toute base législative, un principe essentiel du service
public : sa continuité.
 Il exprime la primauté de l’intérêt général sur les revendications particulières des
agents.
 Le principe a ensuite été nuancé par l’arrêt CE, Dehaene (1950), qui reconnaît le
droit de grève mais l’encadre pour assurer la continuité du service public.

31
FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 4 mars 1910, Thérond

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État (Section)


 Date : 4 mars 1910
 Parties : Ville de Montpellier c/ Sieur Thérond
 Publication : Rec. Lebon p. 193

2️⃣ Faits

 La ville de Montpellier avait confié à M. Thérond un contrat pour :


o la capture des chiens errants,
o l’enlèvement des animaux morts sur le territoire communal.
 À la suite de la résiliation du contrat par la ville, M. Thérond réclame une indemnité.
 La question se pose de savoir si le litige relève du juge administratif ou du juge
judiciaire.

3️⃣ Procédure

 Tribunal civil saisi en premier ressort.


 Conflit de compétence : la ville soulève l’incompétence judiciaire.
 Le litige est porté devant le Conseil d’État, juge du contrat.

4️⃣ Problème juridique

Le contrat passé entre la commune et un particulier, visant la capture des animaux errants et
l’enlèvement des bêtes mortes,
➡️relève-t-il d’un contrat administratif (compétence du juge administratif) ou d’un contrat
de droit privé ?

32
5️⃣ Solution

 Compétence du juge administratif : le Conseil d’État retient la qualification de


contrat administratif.
 Motif : le contrat a pour objet d’assurer la salubrité publique et participe à une
mission de service public municipal.

6️⃣ Principe dégagé

 Est administratif tout contrat passé entre une personne publique et un particulier
lorsque ce contrat a pour objet :
1. l’exécution d’un service public, ou
2. une mission directement liée à un but d’intérêt général.

7️⃣ Portée et intérêt

 Élargissement de la notion de contrat administratif :


o Avant Thérond, la qualification reposait souvent sur la présence de clauses
exorbitantes du droit commun.
o Ici, le seul objet de service public suffit.
 Préfigure la célèbre décision CE, 20 avril 1956, Époux Bertin (critère du service
public comme fondement principal de la compétence administrative).
 Renforce l’idée que la gestion du service public est au cœur du droit administratif.

🏁 Résumé essentiel

CE, 4 mars 1910, Thérond :


Un contrat conclu par une commune avec un particulier pour la capture des chiens errants et
l’enlèvement des bêtes mortes est un contrat administratif, car il a pour objet l’exécution
d’un service public (salubrité), même sans clauses exorbitantes.

33
Fiche synthétique — CE Anguet (1911),
Lemonnier (1918), Laruelle & Delville (1951)

1️⃣ CE, 3 février 1911, Anguet


🔹 Faits

M. Anguet, usager des postes, se rend dans un bureau de poste.


Un agent commet une faute de service (fermeture anticipée du guichet) et un autre agent
commet une faute personnelle (violence envers lui).
M. Anguet, blessé, demande réparation à l’État.

🔹 Problème juridique

L’administration peut-elle être tenue responsable d’un dommage résultant à la fois d’une
faute de service et d’une faute personnelle de ses agents ?

🔹 Solution

Le Conseil d’État admet que la victime peut poursuivre l’administration, même si la faute
de l’agent présente aussi un caractère personnel.

🔹 Principe dégagé

Cumul de fautes : lorsqu’un même dommage résulte d’une faute personnelle et d’une faute
de service, la victime peut agir contre l’administration ou contre l’agent, ou contre les deux.

🔹 Portée

 L’arrêt Anguet introduit le cumul de fautes.


 La responsabilité de l’administration peut être engagée même en présence d’une
faute personnelle, dès lors qu’une faute de service a concouru au dommage.

2️⃣ CE, 26 juillet 1918, Époux Lemonnier

34
🔹 Faits

Le maire de la commune de Roquebrune organise un tir forain sur la voie publique.


Un accident se produit : une personne est blessée.
La victime recherche la responsabilité du maire et/ou de la commune.

🔹 Problème juridique

Lorsqu’un agent commet une faute personnelle dans l’exercice de ses fonctions, peut-elle
engager à la fois la responsabilité de l’administration et la sienne propre ?

🔹 Solution

Le Conseil d’État reconnaît que la même faute peut à la fois être personnelle et de service.
Les deux responsabilités peuvent se cumuler.

🔹 Principe dégagé

Cumul de responsabilités : une même faute peut être à la fois personnelle et de service si
elle a été commise dans l’exercice des fonctions.

🔹 Portée

 La victime peut agir contre l’administration sans être obligée de poursuivre l’agent.
 Elle pourra ensuite se retourner, le cas échéant, contre lui (via recours en garantie).
 Lemonnier complète Anguet : cumul non plus seulement de fautes, mais aussi de
responsabilités.

3️⃣ CE, 28 juillet 1951, Laruelle & Delville


🔹 Faits

Deux affaires jointes :

 Laruelle : un fonctionnaire demande à l’État le remboursement de la somme qu’il a


dû payer personnellement à une victime (condamnation judiciaire).
 Delville : l’État, ayant indemnisé une victime, demande à son agent le remboursement
d’une partie de la somme.

🔹 Problème juridique

Quand un dommage résulte à la fois d’une faute de service et d’une faute personnelle, peut-il
y avoir recours en garantie entre l’administration et l’agent fautif ?

🔹 Solution

35
Le Conseil d’État admet un recours réciproque :

 L’administration peut demander à l’agent de supporter une part du dommage (CE,


Delville).
 L’agent peut demander à l’administration de prendre en charge une part de la
réparation (CE, Laruelle).

🔹 Principe dégagé

Recours en garantie réciproque entre l’État et l’agent, proportionné à la gravité respective


des fautes.

🔹 Portée

 Le Conseil d’État complète la théorie de la responsabilité administrative en précisant


la répartition financière entre administration et agent.
 C’est l’aboutissement logique du mouvement initié par Anguet et Lemonnier.

📊 Synthèse comparative
Laruelle & Delville
🔹 Éléments Anguet (1911) Lemonnier (1918)
(1951)
Cumul de Recours en
Cumul de fautes
Type de cumul responsabilités (faute garantie entre agent
(personnelle + service)
à double visage) et État
Oui, si une faute de
Responsabilité de Oui, même si la faute Oui, mais partage
service a concouru au
l’administration est aussi personnelle financier possible
dommage
Choisir d’attaquer Victime indemnisée
Choisir librement qui
Droit de la victime l’administration ou par l’un, puis
poursuivre
l’agent (ou les deux) recours entre eux
Faute mixte engageant Répartition du coût
Principe dégagé Faute à double nature
l’État selon la gravité
Répartition
Cumul de
Apport Cumul de fautes financière et recours
responsabilités
réciproques

36
Fiche de jurisprudence – CE, 31 juillet
1912, Société des granits porphyroïdes des
Vosges

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 31 juillet 1912
 Parties : Société des granits porphyroïdes des Vosges c/ Ville de Lille
 Recueil Lebon : p. 909
 Thème : Contrat administratif – clause exorbitante – distinction contrat administratif /
contrat de droit privé

2️⃣ Les faits


 La ville de Lille avait passé un contrat avec la Société des granits porphyroïdes des
Vosges pour la fourniture de pavés destinés à la construction de la voie publique.
 Ce contrat prévoyait uniquement :
o des livraisons de matériaux,
o un prix fixé,
o et des modalités de paiement classiques.
 Après un différend sur l’exécution du contrat (qualité, délais, pénalités), la société
conteste la décision de la ville.
 La question est alors de savoir quel juge est compétent : le juge administratif ou le
juge judiciaire ?

3️⃣ La procédure
 La société saisit le Conseil d’État, pensant qu’il s’agit d’un contrat administratif
(puisqu’il est conclu par une commune).
 Le Conseil d’État doit donc déterminer la nature juridique du contrat pour savoir si
le juge administratif est compétent.

4️⃣ La question juridique

37
💡 Le simple fait qu’un contrat soit conclu par une personne publique (ici, une commune)
suffit-il à le qualifier de contrat administratif, ou faut-il qu’il comporte des clauses
exorbitantes du droit commun révélant l’usage de prérogatives de puissance publique ?

5️⃣ La solution du Conseil d’État


 ❌ Le contrat n’est pas administratif.
 Le Conseil d’État se déclare incompétent : il considère que le contrat de la ville de
Lille avec la société est un contrat de droit privé.

6️⃣ Les motifs essentiels


1. ⚖️Absence de clause exorbitante
o Le contrat ne contenait aucune clause étrangère au droit commun, c’est-à-
dire aucune disposition conférant à la personne publique un pouvoir
particulier ou une prérogative de puissance publique (par ex. résiliation
unilatérale, contrôle, sanction spécifique, etc.).
2. Nature du contrat : fourniture de biens
o Il s’agissait d’un contrat de fourniture de matériaux, non d’un contrat de
travaux publics ou de participation à un service public.
o Ce type de contrat relève du droit privé, même lorsqu’il est conclu par une
collectivité publique.
3. ⚙️Conséquence : compétence du juge judiciaire
o Le litige ressort donc des tribunaux judiciaires, car il ne met pas en cause
l’exercice de la puissance publique.

7️⃣ Le dispositif
 ✅ Le Conseil d’État décline sa compétence.
 Le contrat est qualifié de contrat de droit privé.
 Le juge judiciaire est compétent pour trancher le litige.

8️⃣ La portée de la décision


 💡 Arrêt fondateur : c’est la naissance du critère de la “clause exorbitante du droit
commun” comme élément de distinction entre contrat administratif et contrat de
droit privé.
 Il met fin à la conception antérieure selon laquelle tout contrat conclu par une
personne publique était automatiquement administratif.

38
 À partir de cet arrêt, un contrat conclu par une personne publique n’est administratif
que s’il contient des clauses exorbitantes du droit commun ou s’il porte sur
l’exécution d’un service public (critère qui sera consolidé par les arrêts Époux Bertin
et Grimouard de 1956).

9️⃣ En résumé (phrase-type à retenir)


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Société des granits porphyroïdes des Vosges du 31 juillet
1912, a jugé qu’un contrat conclu par une personne publique est de droit privé lorsqu’il ne
comporte aucune clause exorbitante du droit commun et ne participe pas à l’exécution d’un
service public.

🔟 Portée doctrinale et postérité


 🧩 Cet arrêt fonde la théorie du critère matériel du contrat administratif, c’est-à-
dire l’existence de clauses exorbitantes révélant la mise en œuvre de prérogatives de
puissance publique.
 Il a ouvert la voie à toute la jurisprudence postérieure :
o CE, 1910, Thérond : contrat administratif par l’objet (service public)
o CE, 1956, Époux Bertin : contrat administratif car participation directe au
service public
o CE, 1956, Grimouard : idem
o TC, 1983, Union des assurances de Paris (UAP) : présomption
d’administrativité entre personnes publiques, sauf preuve contraire.

CE, 30 mai 1913 — Préfet de l’Eure


39
I. 📜 Les faits
 Le préfet de l’Eure voulait faire nommer un maire dans une commune (Brosville)
où les élections municipales avaient été annulées et où le conseil municipal refusait
d’en désigner un.
 Pour mettre fin à cette situation de blocage, le préfet a saisi le tribunal administratif
d’une demande d’injonction, afin que le juge ordonne la désignation du maire à la
place de la commune.

👉 En clair : le préfet demandait au juge administratif de se substituer à l’administration


locale.

II. ⚖️La procédure


 Le tribunal administratif a refusé de faire droit à la demande du préfet.
 Le préfet de l’Eure a formé un recours devant le Conseil d’État.

III. ❓La question juridique


L’administration peut-elle saisir le juge administratif pour qu’il lui donne l’autorisation
ou lui impose de prendre une mesure qu’elle a elle-même le pouvoir d’édicter ?

Autrement dit :

L’administration peut-elle demander au juge d’agir à sa place, comme un “juge-autorisation”


ou “juge-délégué de l’administration” ?

IV. 🧾 La solution du Conseil d’État


🔹 Décision

Le Conseil d’État rejette la requête du préfet.

🔹 Motifs

 Le préfet ne peut pas saisir le juge administratif pour obtenir une décision qu’il a
lui-même compétence pour prendre.
 Il dispose des pouvoirs nécessaires pour agir directement dans le cadre de la loi (ici,
nommer un maire provisoire).

40
 En conséquence, le juge administratif ne peut pas se substituer à
l’administration : cela serait contraire à la séparation entre administration et
justice.

📜 Le Conseil d’État affirme ainsi :


« Il n’appartient pas à l’autorité administrative de s’adresser au juge administratif pour obtenir
d’elle qu’elle prenne une décision qu’il lui revient de prendre. »

V. ⚖️Principe dégagé
⚖️Principe de la séparation des autorités administratives et judiciaires, et
corollairement, de la séparation des fonctions administratives et juridictionnelles.

Concrètement :

 Le juge administratif ne peut pas suppléer l’administration dans l’exercice de ses


compétences.
 L’administration doit agir elle-même, sous le contrôle a posteriori du juge, non sur
son autorisation a priori.

VI. 🧩 Portée et apports de l’arrêt


1. 🔸 Sur le plan institutionnel

 L’arrêt affirme la doctrine du juge non-administrateur :


le juge administratif contrôle la légalité des actes, il ne les prend pas.
 Il fixe une frontière nette entre :
o l’administration active, qui prend les décisions,
o et le juge administratif, qui contrôle leur légalité a posteriori.

➕ Ce principe découle du modèle de justice déléguée :


depuis la loi du 24 mai 1872, le Conseil d’État statue « au nom du peuple français », c’est-à-
dire indépendamment du pouvoir exécutif.

2. 🔹 Sur le plan contentieux

 Il en résulte que le juge administratif n’a pas de pouvoir d’injonction envers


l’administration (sauf texte contraire).
 Ce n’est qu’avec la loi du 8 février 1995 (art. L. 911-1 et s. du CJA) que le juge
pourra adresser des injonctions à l’administration pour exécution de ses décisions.

⚖️CE, 1995, Hardouin et Marie : montée en puissance du juge administratif vers plus de
contrôle, mais toujours dans le cadre défini.
41
3. 🔹 Sur la hiérarchie des normes

 Le préfet ne peut pas demander au juge d’« autoriser » ce que la loi lui permet déjà de
faire.
 L’administration agit dans le cadre de la loi, le juge sanctionne les illégalités, sans
jamais délivrer de “permission judiciaire d’agir”.

VII. 📚 Jurisprudence complémentaire


Jurisprudence Apport
Fin du ministre-juge : le CE devient juge de droit commun de
CE, 1889, Cadot
l’administration.
CE, 1913, Préfet de Le juge administratif ne se substitue pas à l’administration (pas de
l’Eure “juge-autorisation”).
CE, 1962, Rubin de Le juge ne contrôle pas les actes relevant du pouvoir exécutif (art.
Servens 16 C°).
Introduction du pouvoir d’injonction du juge administratif
Loi du 8 fév. 1995
(exécution de ses décisions).

VIII. 📋 Fiche synthétique


Élément Détail
Juridiction Conseil d’État
Formation Section du contentieux
Date 30 mai 1913
Parties Préfet de l’Eure
Type de recours Recours administratif (demande d’injonction)
Question
Le juge administratif peut-il suppléer l’administration dans ses décisions ?
juridique
Non : le juge ne peut pas se substituer à l’administration dans l’exercice de
Solution
ses compétences.
Principe dégagé Séparation entre fonctions administratives et juridictionnelles.
L’administration doit agir d’elle-même ; le juge ne peut qu’en contrôler la
Portée
légalité a posteriori.

IX. 🏁 En une phrase de révision


CE, 30 mai 1913, Préfet de l’Eure :
le Conseil d’État affirme que le juge administratif ne peut pas se substituer à
l’administration, laquelle doit exercer elle-même ses compétences ; il en résulte la

42
séparation entre administration active et juge du contrôle, pierre angulaire du contentieux
administratif.

⚖️Fiche d’arrêt – CE, 30 mars 1916, Compagnie générale


d’éclairage de Bordeaux
🧩 Faits

43
La ville de Bordeaux avait conclu un contrat de concession avec la Compagnie générale
d’éclairage pour la fourniture du gaz d’éclairage à la population.
Pendant la Première Guerre mondiale, le prix du charbon — matière première nécessaire à
la production de gaz — augmente considérablement à cause du conflit.

➡️Cette hausse rend impossible l’exécution du contrat dans les conditions financières
initiales : la compagnie aurait subi des pertes considérables.
Elle demande donc à la ville une augmentation du tarif prévu par le contrat, au nom de
circonstances exceptionnelles.

⚖️Procédure

➡️La Compagnie d’éclairage saisit le Conseil d’État après le refus de la ville de Bordeaux
de modifier les conditions du contrat.

❓ Problème juridique

👉 Une entreprise cocontractante de l’administration peut-elle obtenir une indemnisation


ou une révision du contrat lorsque des événements imprévisibles bouleversent l’économie
du contrat sans rendre l’exécution totalement impossible ?

Solution du Conseil d’État

✅ Oui.
Le Conseil d’État reconnaît que des circonstances exceptionnelles, imprévisibles et
indépendantes de la volonté des parties peuvent déséquilibrer profondément un contrat
administratif sans l’anéantir.
➡️Dans ce cas, le cocontractant doit continuer à exécuter le contrat, mais il a droit à une
indemnisation partielle correspondant au préjudice subi.

💡 Principe dégagé

⚙️Théorie de l’imprévision
Lorsqu’un événement imprévisible et extérieur bouleverse l’économie du contrat
administratif sans en rendre l’exécution impossible :

 le contrat n’est pas résilié,


 mais le cocontractant peut obtenir une compensation financière temporaire,
 afin d’assurer la continuité du service public et l’équilibre contractuel.

44
📚 Portée de l’arrêt

 Cet arrêt fonde la théorie de l’imprévision, pierre angulaire du droit des contrats
administratifs.
 Il protège à la fois :
o ⚖️l’intérêt général, en imposant la poursuite du service public,
o 💰 et le cocontractant, en lui accordant une compensation partielle.
 La théorie de l’imprévision a depuis été codifiée et précisée, notamment dans la
jurisprudence “Gaz de Bordeaux” postérieure et dans le Code de la commande
publique (art. L6 et suivants).
 Elle s’oppose à la force majeure, qui entraîne, elle, la résiliation du contrat.

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 28 juin 1918, Heyriès

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État


 Date : 28 juin 1918
45
 Publication : Recueil Lebon, p. 651
 Parties : Heyriès c/ État (Président de la République).

2️⃣ Faits

 En pleine Première Guerre mondiale, M. Heyriès, fonctionnaire de l’administration


des Postes, est révoqué sans que les garanties disciplinaires prévues par la loi de
1905 soient respectées.
 Il conteste la décision, soutenant qu’elle est illégale faute d’avoir respecté la procédure
légale.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État.

4️⃣ Problème juridique

L’administration peut-elle, en période de circonstances exceptionnelles (guerre), déroger


aux règles légales de procédure pour assurer la continuité du service public ?

5️⃣ Solution

 Oui.
 Le Conseil d’État juge que :
o En période de circonstances exceptionnelles (guerre), les autorités
administratives peuvent légalement adapter ou suspendre provisoirement
l’application de certaines règles légales pour assurer le fonctionnement
continu des services publics essentiels, à condition :
1. que la situation le justifie (urgence, menace grave),
2. que les mesures soient proportionnées et strictement limitées dans le
temps.

6️⃣ Principe dégagé

 Théorie des circonstances exceptionnelles :


o Permet à l’administration de disposer de pouvoirs élargis pour assurer la
continuité du service public et la sauvegarde de l’intérêt général, même en
l’absence de texte l’y autorisant.
o Les actes pris conservent leur légalité s’ils sont nécessaires et proportionnés.

46
7️⃣ Portée / Intérêt

 Première affirmation majeure de cette théorie (poursuivie par CE, 1919, Dames Dol et
Laurent).
 Montre la primauté du principe de continuité du service public, érigé plus tard en
principe à valeur constitutionnelle.
 Sert de fondement à des jurisprudences ultérieures en temps de crise (guerres,
catastrophes, pandémie).

🏁 Résumé essentiel

CE, 28 juin 1918, Heyriès :


En période de guerre, l’administration peut déroger temporairement aux règles légales pour
garantir la continuité du service public, dans le cadre de la théorie des circonstances
exceptionnelles, sous contrôle du juge de la proportionnalité.

⚖️Fiche d’arrêt – CE, 28 février 1919, Dames Dol et


Laurent
🧩 Faits

Pendant la Première Guerre mondiale, les autorités locales du port de Bordeaux interdisent
aux débits de boissons tenus par les Dames Dol et Laurent d’ouvrir après 20 heures.
➡️Cette mesure de police administrative visait à éviter les désordres causés par les marins en
permission et à maintenir l’ordre public en période de guerre.
Les intéressées contestent la légalité de l’arrêté préfectoral devant le Conseil d’État,
soutenant qu’il viole la liberté du commerce et de l’industrie.

47
⚖️Procédure

➡️Recours pour excès de pouvoir formé par les exploitantes contre l’arrêté préfectoral
d’interdiction d’ouverture nocturne.

❓ Problème juridique

👉 En temps de guerre, l’administration peut-elle déroger à la légalité ordinaire et prendre


des mesures normalement illégales en temps de paix ?

Solution du Conseil d’État

Le Conseil d’État rejette le recours et valide la mesure.


Il reconnaît que, dans des circonstances exceptionnelles, l’administration peut adapter ou
suspendre temporairement l’application des règles habituelles de légalité.

💡 Principe dégagé

⚔️Théorie des circonstances exceptionnelles


Lorsque des circonstances exceptionnelles (guerre, crise, catastrophe…) rendent impossible
le respect normal de la légalité,
➡️l’administration peut déroger temporairement aux règles ordinaires pour assurer la
continuité et la sécurité publiques,
à condition que ces dérogations soient strictement nécessaires et proportionnées à la
situation.

📚 Portée de l’arrêt

 L’arrêt fonde la théorie des circonstances exceptionnelles, principe jurisprudentiel


permettant une souplesse de l’action administrative en période de crise.
 Il montre que le principe de légalité n’est pas absolu, mais adaptable aux nécessités
de l’intérêt général.
 Ce principe sera confirmé et prolongé par d’autres décisions, notamment :
o Heyriès (CE, 1918) – pouvoir réglementaire du Président en période de
guerre.
o ⚖️Canal, Robin et Godot (CE, 1962) – contrôle du juge même en temps de
crise.

48
CE, 28 mars 1919, Regnault-Desroziers

1) Faits
L’administration avait entreposé dans un fort militaire (le fort de la Double-Couronne, près
de Paris) un stock important de grenades et d’explosifs destinés à la guerre.

Une explosion accidentelle survient, provoquant d’importants dégâts matériels et


plusieurs victimes civiles dans le voisinage.

Les proches des victimes et les propriétaires des habitations détruites demandent réparation
à l’État, invoquant la responsabilité de la puissance publique.

49
2) Procédure
Les requérants saisissent le Conseil d’État pour obtenir la condamnation de l’État à
indemniser les préjudices subis.
L’administration soutient que l’accident résulte d’un cas fortuit et que la responsabilité de
l’État ne peut être engagée sans faute.

3) Problème de droit
L’État peut-il être tenu responsable sans faute des dommages causés à des tiers par la garde
et le voisinage d’objets dangereux entreposés dans l’intérêt du service public (ici, la Défense
nationale) ?

4) Solution (dispositif)
➡️Oui.

Le Conseil d’État reconnaît la responsabilité sans faute de l’État, fondée sur la théorie du
risque.

L’État est responsable des dommages causés à des tiers par des choses dangereuses qu’il
détient et utilise dans l’intérêt du service public, dès lors que ces choses créent un risque
exceptionnel pour les tiers.

5) Principe dégagé
 Cet arrêt inaugure la théorie de la responsabilité sans faute pour risque, appliquée
aux choses dangereuses.
 L’État doit indemniser les victimes même sans faute de service, car elles subissent
les conséquences anormales d’un risque créé par l’administration.

🧩 Principe :
Lorsqu’une activité administrative crée un risque exceptionnel pour les administrés, la
collectivité doit en assumer les conséquences, même en l’absence de faute.

6) Portée
A. Naissance de la responsabilité sans faute fondée sur le risque

50
 Avant 1919 : la responsabilité sans faute n’était reconnue qu’en cas de rupture
d’égalité devant les charges publiques (ex. : La Fleurette, 1938).
 Avec Regnault-Desroziers, le Conseil d’État fonde une autre branche : la
responsabilité pour risque, justifiée par la dangerosité d’une activité publique.

B. Extension jurisprudentielle ultérieure

Cette responsabilité sans faute s’est ensuite étendue à :

 la garde d’engins dangereux (munitions, explosifs, véhicules militaires, etc.) ;


 les collaborateurs occasionnels du service public (CE, 1946, Commune de Saint-
Priest-la-Plaine) ;
 les usagers d’activités dangereuses du service public (CE, 1956, Thouzellier –
mineurs délinquants) ;
 les dommages causés par les attroupements (CE, 1963, Commune de Gavarnie).

C. Fondement général : l’équité administrative

 La collectivité doit réparer les dommages lorsque l’intérêt général crée un risque
spécial pour des particuliers.
 On parle aussi de « solidarité nationale ».

7) Intérêt de l’arrêt
 C’est un arrêt fondateur de la responsabilité administrative sans faute, au même
titre que :
o CE, 1938, Société La Fleurette (rupture d’égalité devant les charges
publiques),
o CE, 1956, Thouzellier (méthodes dangereuses),
o CE, 2007, Garde des Sceaux c/ MAIF (objets dangereux détenus par
l’administration).
 Il consacre l’idée que l’administration doit assumer les risques qu’elle crée, même
sans comportement fautif.

8) Référence
 Conseil d’État, 28 mars 1919, Regnault-Desroziers, Rec. p. 328.
 Principe : Responsabilité sans faute de l’État pour les dommages causés par des
choses dangereuses qu’il détient dans l’intérêt du service public.

9) Schéma récapitulatif

51
Élément Contenu
Juridiction Conseil d’État
Date 28 mars 1919
Parties Regnault-Desroziers c/ État
Faits Explosion d’un dépôt de grenades appartenant à l’État
L’État peut-il être responsable sans faute pour la garde de choses
Problème juridique
dangereuses ?
Solution ✅ Oui, responsabilité sans faute pour risque exceptionnel
Réparation des dommages causés par des objets dangereux détenus
Principe
dans l’intérêt du service
Fondement de la responsabilité pour risque – extension à d’autres
Portée
activités dangereuses
Type de
Sans faute – risque exceptionnel
responsabilité

🧠 Résumé en une phrase

CE, 28 mars 1919, Regnault-Desroziers :


L’État engage sa responsabilité sans faute lorsqu’il crée un risque exceptionnel pour les
tiers, notamment par la garde d’objets dangereux utilisés dans l’intérêt du service public.

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 8 août 1919 – Labonne

(Rec. Lebon p. 737)

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État


 Date : 8 août 1919
 Parties : Labonne c/ État.

2️⃣ Faits

52
 Le Président de la République avait pris un décret réglementant la circulation
automobile (permis de conduire, conditions de conduite) sur l’ensemble du territoire,
sans habilitation législative explicite.
 M. Labonne conteste une sanction infligée sur le fondement de ce décret, estimant que
le Président était incompétent.

3️⃣ Procédure

 Recours en annulation de la décision devant le Conseil d’État.

4️⃣ Problème juridique

Le chef de l’État dispose-t-il, en l’absence de texte, d’un pouvoir réglementaire


autonome pour édicter des mesures de police administrative générale applicables à tout
le territoire ?

5️⃣ Solution

 Oui.
 Le Conseil d’État reconnaît au chef de l’État (à l’époque, le Président de la
République) le pouvoir de :

Prendre, au niveau national, des règlements de police générale pour assurer le


maintien de l’ordre public, indépendamment de toute habilitation législative.

6️⃣ Principe dégagé

 Existence d’un pouvoir de police administrative générale propre au chef de l’État.


 Après 1958 (Constitution de la Ve République) :
o Ce pouvoir a été transféré au Premier ministre (art. 21 de la Constitution),
o sauf les cas où la Constitution confie expressément ce pouvoir au Président
(ex. art. 13 pour les décrets délibérés en Conseil des ministres).

7️⃣ Portée / Intérêt

 Reconnaissance d’un pouvoir réglementaire autonome de police au sommet de


l’exécutif, distinct du pouvoir réglementaire d’application des lois.
 Base historique de la compétence de police nationale (ex. circulation routière, sécurité
publique).

53
 Articule la hiérarchie des autorités de police :
1. Premier ministre : police administrative générale nationale.
2. Préfets : échelon départemental.
3. Maires : échelon communal.

🏁 Résumé essentiel

CE, 8 août 1919, Labonne :


Reconnaît au chef de l’exécutif un pouvoir propre de police administrative générale à
l’échelle nationale, aujourd’hui exercé par le Premier ministre, lui permettant de prendre
des règlements autonomes pour assurer l’ordre public.

FICHE DE JURISPRUDENCE
Tribunal des conflits, 22 janvier 1921 – Société commerciale de l’Ouest
africain

(dit « Bac d’Eloka »)

1️⃣ Références

 Juridiction : Tribunal des conflits


 Date : 22 janvier 1921
 Nom usuel : Bac d’Eloka (nom du bac exploité)
 Publication : Rec. Lebon p. 91

54
2️⃣ Faits

 En Côte d’Ivoire (colonie française), l’Administration exploite un bac (ferry) pour


transporter personnes et véhicules.
 Un accident survient : un camion de la Société commerciale de l’Ouest africain
tombe du bac et est endommagé.
 L’entreprise réclame réparation et assigne l’Administration devant la juridiction
judiciaire, estimant qu’il s’agit d’une activité commerciale.

3️⃣ Procédure

 Conflit de compétence : l’Administration soutient que le litige relève du juge


administratif.
 Le préfet soulève un conflit positif → affaire portée devant le Tribunal des conflits.

4️⃣ Problème juridique

Le service de transport exploité directement par l’Administration coloniale relève-t-il du


droit administratif ou du droit privé (juge judiciaire) ?

5️⃣ Solution

 Compétence du juge judiciaire.


 Le Tribunal des conflits décide que :
o Bien qu’exploité par une personne publique, le service de bac est géré dans les
mêmes conditions qu’une entreprise privée.
o Il s’agit donc d’un service public industriel et commercial (SPIC).
o Les litiges relatifs à son fonctionnement relèvent du droit privé et du juge
judiciaire.

6️⃣ Principe dégagé

 Naissance de la distinction SPA / SPIC :


o Lorsqu’une personne publique exploite un service public selon les méthodes de
l’industrie ou du commerce, ce service est un SPIC.
o Les relations avec les usagers relèvent du droit privé.

7️⃣ Portée / Intérêt

55
 Fondement du régime des SPIC :
o Personnels majoritairement soumis au droit privé.
o Responsabilité devant le juge judiciaire.
 A inspiré la jurisprudence ultérieure (notamment CE, 1956, Union syndicale des
industries aéronautiques – USIA qui précise les critères : objet, financement,
fonctionnement).
 Marque la reconnaissance du droit privé dans la gestion de certains services
publics.

🏁 Résumé essentiel

TC, 22 janv. 1921, Société commerciale de l’Ouest africain (Bac d’Eloka) :


Lorsqu’une personne publique gère un service public comme une entreprise privée, ce
service est un SPIC, et les litiges avec les usagers relèvent du droit privé et du juge
judiciaire.

Fiche d’arrêt – TC, 16 juin 1923, Septfonds


📚 Référence

 Tribunal des conflits, 16 juin 1923, Septfonds,


 Recueil Lebon, p. 393.

⚖️Faits

La Société des établissements Septfonds, entreprise privée, est en litige avec


l’Administration des douanes à propos de droits de douane.
Pour trancher le litige, le juge civil (juge judiciaire) doit interpréter un arrêté ministériel
relatif aux tarifs douaniers — donc un acte administratif.

⚙️Procédure

56
Le juge civil se demande s’il a le droit d’interpréter ou d’apprécier la légalité de cet acte
administratif réglementaire, ou s’il doit saisir le juge administratif d’une question
préjudicielle.
Le Tribunal des conflits est saisi pour déterminer quelle juridiction est compétente.

💡 Problème juridique

Le juge judiciaire, saisi d’un litige de droit privé, peut-il interpréter ou apprécier la
légalité d’un acte administratif ?

🧭 Solution du Tribunal des conflits

Le Tribunal des conflits consacre une séparation stricte des compétences entre les deux
ordres de juridiction :

🔹 Le juge judiciaire peut interpréter les actes administratifs réglementaires si cette


interprétation est nécessaire à la solution du litige.
🔹 En revanche, il ne peut pas apprécier la légalité d’un acte administratif, même
réglementaire, sauf dans deux hypothèses exceptionnelles :
1️⃣En cas de voie de fait ;
2️⃣En cas de possession immobilière, où il peut écarter un acte administratif manifestement
inapplicable.

Ainsi, le juge judiciaire doit surseoir à statuer et saisir le juge administratif si une question
sérieuse de légalité d’un acte administratif se pose.

⚖️Principe dégagé

➡️Principe de séparation des autorités administratives et judiciaires :


le juge judiciaire ne peut pas apprécier la légalité d’un acte administratif, même à titre
incident, sauf cas exceptionnels.

Seule la juridiction administrative (Conseil d’État, tribunaux administratifs, etc.) peut


contrôler la légalité des actes administratifs.

📍 Portée de l’arrêt

1. Rappel et renforcement du dualisme juridictionnel français :


→ Le juge administratif est gardien de la légalité administrative.
→ Le juge judiciaire est gardien des droits privés.
2. Encadrement du rôle du juge judiciaire :

57
o Il peut interpréter un acte administratif réglementaire (pour comprendre sa
portée).
o Il ne peut pas en contrôler la légalité (sauf voie de fait).
3. Création d’un système de renvoi préjudiciel administratif :
→ Lorsque la solution du litige dépend de la légalité d’un acte administratif, le juge
judiciaire doit surseoir et saisir le juge administratif pour qu’il tranche cette
question.
4. Base du droit processuel administratif :
→ Ce principe restera en vigueur près de 90 ans, jusqu’à son assouplissement par
SCEA du Chéneau (2011).

Intérêt en droit administratif

 Septfonds est un pilier du dualisme juridictionnel français.


 Il illustre la séparation stricte des ordres : chacun a sa sphère exclusive.
 Il est essentiel pour comprendre la logique de spécialisation entre juge administratif
et juge judiciaire.

🔁 Évolution postérieure

Principe /
Arrêt Date
Évolution
TC, 1923, Séparation stricte : le juge judiciaire ne peut pas apprécier
Septfonds la légalité d’un acte administratif (sauf voie de fait).
Assouplissement : le juge judiciaire peut écarter un acte
TC, 2011, SCEA
administratif manifestement illégal (droit de l’UE /
du Chéneau
jurisprudence établie).
TC, 2013, Redéfinition de la voie de fait : limitation stricte des cas où
Bergoend le juge judiciaire peut intervenir.

💬 Formule-type pour examen

« Par sa décision Septfonds du 16 juin 1923, le Tribunal des conflits consacre la séparation
stricte des autorités administratives et judiciaires : le juge judiciaire peut interpréter un acte
administratif réglementaire mais ne peut en apprécier la légalité, sauf dans les cas
exceptionnels de voie de fait ou de possession immobilière. »

🧠 Résumé à retenir

Élément Contenu
Juridiction Tribunal des conflits
Date 16 juin 1923

58
Élément Contenu
Principe Séparation stricte des autorités administratives et judiciaires
Le juge judiciaire peut interpréter mais pas apprécier la légalité d’un acte
Règle
administratif
Exceptions Voie de fait / possession immobilière
Base du dualisme juridictionnel – monopole du juge administratif sur la légalité
Portée
des actes administratifs

Fiche d’arrêt – CE, 30 novembre 1923, Couitéas


📚 Référence

 Conseil d’État, 30 novembre 1923, Couitéas


 Recueil Lebon, p. 789

⚖️Faits

M. Couitéas, propriétaire de terres situées en Tunisie (protectorat français), avait obtenu un


jugement d’expulsion contre des indigènes qui occupaient illégalement ses terrains.
Il demande au gouverneur de Tunisie d’exécuter cette décision judiciaire avec le concours
de la force publique.

➡️Or, pour raisons d’ordre public, le gouverneur refuse de faire intervenir la force armée :
l’exécution risquait de provoquer des troubles graves dans la population locale.

M. Couitéas subit alors un préjudice important (perte de la jouissance de ses terres) et


demande à l’État une indemnisation.

⚙️Procédure

 M. Couitéas demande réparation au ministre des Colonies.


59
 Le ministre rejette sa demande.
 M. Couitéas forme alors un recours indemnitaire devant le Conseil d’État.

💡 Problème juridique

L’État peut-il être tenu d’indemniser un particulier pour un dommage résultant d’une
décision administrative légale prise dans l’intérêt général (ici : maintien de l’ordre
public) ?

🧭 Solution du Conseil d’État

Le Conseil d’État rejette la faute :


le refus d’exécuter la décision judiciaire est légal car justifié par des motifs d’ordre public.

Mais — et c’est le cœur de l’arrêt — il reconnaît une responsabilité sans faute :

Lorsqu’un particulier subit un préjudice spécial et anormal en raison d’une décision


administrative légale prise dans l’intérêt général, l’État doit réparer ce dommage au nom
du principe d’égalité devant les charges publiques.

⚖️Principe dégagé

➡️Responsabilité sans faute fondée sur la rupture d’égalité devant les charges
publiques :

 Une mesure légale, prise pour l’intérêt général, peut causer à un individu un
préjudice spécial (personnel) et anormal (excessif) ;
 Dans ce cas, la collectivité nationale doit en supporter la charge, par solidarité.

📍 Portée de l’arrêt

1. Consécration d’un second grand fondement de la responsabilité sans faute, à côté


de la théorie du risque (→ CE, 1895, Cames).
o Ici, la faute est absente, mais la décision est légale.
o Le préjudice est individuel, mais causé par l’intérêt général.
2. Ce fondement sera largement étendu :
o Dommages causés par des lois légales mais préjudiciables (ex. CE, 1938,
Société La Fleurette).
o Dommages liés à des actes internationaux (ex. CE, 1966, Compagnie
générale d’énergie radioélectrique).
o Dommages liés à des actes juridictionnels (CE, 2005, Gardedieu).

60
3. Le CE reconnaît que la solidarité nationale impose à la collectivité de compenser les
sacrifices individuels causés par le bon fonctionnement de l’administration.

Intérêt en droit administratif

 Complète la logique initiée par Cames :


→ Cames = responsabilité sans faute fondée sur le risque,
→ Couitéas = responsabilité sans faute fondée sur la rupture d’égalité devant les
charges publiques.
 Montre le pouvoir créateur du juge administratif, capable de dégager des principes
généraux de responsabilité même en l’absence de texte.
 Équilibre entre intérêt général et droit des particuliers : l’administration agit
légitimement, mais ne peut laisser certains citoyens supporter seuls les conséquences
de ses choix.

🔁 Arrêts liés / prolongements

Arrêt Date Principe


Responsabilité sans faute pour risque
CE, 1895, Cames
professionnel
Responsabilité sans faute pour rupture
CE, 1923, Couitéas
d’égalité devant les charges publiques
Indemnisation d’un préjudice causé par une
CE, 1938, Société La Fleurette
loi légale
CE, 1966, Compagnie générale
Responsabilité pour traités internationaux
d’énergie radioélectrique
Responsabilité pour violation d’une norme
CE, 2005, Gardedieu
internationale par une loi

🧠 Formule-type à apprendre

« Par cet arrêt du 30 novembre 1923, Couitéas, le Conseil d’État consacre la responsabilité
sans faute de l’administration fondée sur la rupture d’égalité devant les charges publiques :
lorsqu’une décision légale prise dans l’intérêt général cause à un particulier un préjudice
anormal et spécial, celui-ci doit être indemnisé au nom de la solidarité nationale. »

61
⚖️Fiche d’arrêt — CE, Section, 30 mai
1930, Chambre syndicale du commerce en
détail de Nevers

📅 Référence
 Juridiction : Conseil d’État, Section
 Date : 30 mai 1930
 Parties : Chambre syndicale du commerce en détail de Nevers c/ Ville de Nevers
 Nature de la décision : Arrêt de principe — conditions de création d’un service
public local à caractère économique

📜 Les faits
La ville de Nevers avait créé et exploitait un magasin municipal destiné à vendre au détail
des denrées alimentaires et divers produits.
Les commerçants privés de la ville, réunis en chambre syndicale, ont estimé que cette
activité portait atteinte à la liberté du commerce et de l’industrie, garantie par la Déclaration
des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et la jurisprudence du Conseil d’État (CE, 22
juin 1856, Decruse).

Ils ont donc demandé l’annulation de la décision municipale devant le juge administratif.

62
⚙️La procédure
 La chambre syndicale saisit le Conseil d’État d’un recours pour excès de pouvoir.
 Le préfet et la ville de Nevers soutiennent que la commune pouvait créer ce service
dans l’intérêt général local.

❓ La question de droit
Une collectivité locale (ici, une commune) peut-elle créer et exploiter un service public
industriel et commercial (SPIC) dans un domaine déjà occupé par l’initiative privée, sans
violer la liberté du commerce et de l’industrie ?

Autrement dit :
👉 Dans quelles conditions une personne publique peut-elle intervenir dans le domaine
économique ?

⚖️La solution du Conseil d’État


Le Conseil d’État rejette le recours et admet la légalité de l’initiative municipale, mais pose
une limite stricte :

✅ Principe dégagé :
Les collectivités publiques ne peuvent créer un service public industriel et commercial
que si, en raison de circonstances particulières de temps et de lieu, l’initiative privée est
défaillante ou incapable de satisfaire les besoins de la population.

📌 En l’espèce, la ville de Nevers pouvait créer un commerce municipal car :

 la population locale était confrontée à des difficultés d’approvisionnement ;


 les commerçants privés n’assuraient plus un service suffisant.

💡 Principe dégagé (règle de droit)


Une activité économique ne peut être assumée par une collectivité publique que si :

 un intérêt public local le justifie, et


 l’initiative privée est défaillante ou insuffisante pour répondre aux besoins
collectifs.

63
🎯 Autrement dit :
L’intervention économique des personnes publiques est d’exception et subordonnée à des
circonstances particulières.

🧱 Portée et apport de l’arrêt


1. ⚖️Réaffirmation de la liberté du commerce et de l’industrie :
→ Principe général du droit reconnu depuis le décret d’Allarde (1791) et la loi Le
Chapelier.
→ L’intervention publique en économie reste encadrée et subsidiaire.
2. Ouverture de la voie à l’économie mixte :
→ L’arrêt admet qu’une collectivité locale puisse gérer un service public
économique, sous condition d’intérêt local et de carence de l’initiative privée.
→ Il prépare les décisions ultérieures sur les SPIC.
3. 🔗 Évolution jurisprudentielle :
o CE, 1938, Caisse primaire “Aide et Protection” → service public géré par une
personne privée.
o CE, 1956, Union syndicale des industries aéronautiques → critères du SPIC.
o CE, 2006, Ordre des avocats au barreau de Paris → cadre moderne de
l’intervention économique publique (conditions d’intérêt public et respect de la
concurrence).

📚 Synthèse
L’arrêt Chambre syndicale du commerce en détail de Nevers (CE, Sect., 30 mai 1930) marque
une étape décisive dans la construction du droit administratif économique.
Il pose le principe de la liberté du commerce et de l’industrie tout en reconnaissant la
possibilité pour les collectivités locales d’intervenir à titre subsidiaire lorsque l’initiative
privée est défaillante.

💬 Formule clé à retenir :

« Les entreprises ayant pour objet une activité commerciale demeurent en principe réservées à
l’initiative privée, sauf circonstances particulières de temps et de lieu. »

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Principe Liberté du commerce et de l’industrie
Intervention publique possible si initiative privée défaillante et intérêt
Exception
public local
Type d’activité Service public industriel et commercial (SPIC)

64
Éléments Contenu essentiel
Arrêt fondateur
L’économie mixte locale
de
Apport principal Subordination du service public économique à la carence du privé

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 17 juin 1932 – Ville de Castelnaudary

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État


 Date : 17 juin 1932
 Publication : Recueil Lebon p. 595
 Parties : Ville de Castelnaudary c/ Société des gardes champêtres.

2️⃣ Faits

 La ville de Castelnaudary (Aude) conclut un contrat avec une société privée pour
l’exécution de missions de police rurale : surveillance des campagnes, prévention
des délits (incendies, vols, etc.).
 Un litige survient sur l’exécution du contrat.

3️⃣ Procédure

 Le tribunal administratif est saisi.


 La question de la légalité du contrat se pose : une commune peut-elle déléguer à une
société privée l’exercice de missions de police administrative ?

4️⃣ Problème juridique

65
Une collectivité publique peut-elle confier par contrat à une personne privée l’exécution
même d’une mission de police administrative (maintien de l’ordre public) ?

5️⃣ Solution

 Contrat déclaré nul.


 Le Conseil d’État affirme que :
o Le maintien de l’ordre public (police administrative) est une mission de
souveraineté.
o Cette mission ne peut être déléguée à une personne privée, même par
contrat.

6️⃣ Principe dégagé

 Indélégabilité des missions de police administrative générale :


o Les fonctions de police, qui consistent à garantir l’ordre public (sécurité,
tranquillité, salubrité), sont inséparables de l’exercice de la puissance
publique.
o Elles ne peuvent être confiées à des personnes privées, sauf habilitation
expresse de la loi (hypothèses très encadrées).

7️⃣ Portée / Intérêt

 Cet arrêt constitue le fondement classique du principe d’indélégabilité des pouvoirs


de police.
 Il distingue :
o Police administrative générale (ordre public) → intransmissible.
o Services publics à caractère administratif ou industriel/commercial →
peuvent être délégués (concessions, délégations de service public).
 Jurisprudence confirmée depuis, avec de rares assouplissements lorsqu’une loi prévoit
une délégation partielle ou une participation d’acteurs privés (ex. sociétés de sécurité
dans des conditions précises, encadrement législatif strict).

🏁 Résumé essentiel

CE, 17 juin 1932, Ville de Castelnaudary :


La police administrative générale, mission de puissance publique visant le maintien de
l’ordre public, ne peut être déléguée à une personne privée, même par contrat.

66
CE, 19 mai 1933 — Benjamin

I. 📜 Les faits
 M. Benjamin, écrivain et conférencier, devait donner à Nevers une conférence
littéraire organisée par la Ligue de la jeunesse laïque.
 Le maire de Nevers, craignant des troubles à l’ordre public en raison de
l’opposition d’associations catholiques locales, a interdit la conférence par arrêté de
police municipale.
 L’interdiction portait atteinte à la liberté de réunion (garantie par la loi du 30 juin
1881).

II. ⚖️La procédure


 M. Benjamin conteste la décision devant le tribunal administratif.
 Le Conseil d’État, saisi d’un recours pour excès de pouvoir, doit déterminer si
l’interdiction est une mesure nécessaire et proportionnée au regard du risque de
trouble allégué.

III. ❓ La question juridique


Le maire peut-il, pour prévenir des troubles à l’ordre public, interdire purement et
simplement une réunion publique ?

Autrement dit :

67
Une autorité de police peut-elle restreindre une liberté publique par mesure générale et
absolue, ou doit-elle d’abord envisager des mesures moins restrictives ?

IV. 🧾 La solution du Conseil d’État


🔹 Décision

Le Conseil d’État annule l’arrêté du maire : la mesure d’interdiction n’était pas nécessaire
ni proportionnée.

🔹 Motifs

 Le maire, responsable du maintien de l’ordre public (art. L. 2212-2 CGCT), doit


concilier cet objectif avec le respect des libertés publiques.
 S’il existe un risque de trouble à l’ordre public, il doit d’abord prendre des mesures
adaptées (ex. forces de l’ordre, encadrement de la réunion), avant d’interdire.
 L’interdiction n’est légale que si aucune autre mesure moins restrictive ne peut
prévenir efficacement le trouble.

📜 Principe dégagé :
« Il appartient à l’autorité investie du pouvoir de police de concilier l’exercice des libertés
publiques avec le maintien de l’ordre public ; elle ne peut apporter à ces libertés que des
restrictions nécessaires, proportionnées et adaptées aux circonstances. »

V. ⚖️Principe dégagé
🧠 Principe :
Toute mesure de police limitant une liberté publique doit être :

1. Nécessaire (un risque réel de trouble doit exister),


2. Adaptée (appropriée à la situation),
3. Proportionnée (pas plus restrictive que nécessaire).

→ L’interdiction totale d’une activité ou d’une réunion n’est légale que si aucune autre
mesure ne permet d’éviter le trouble.

VI. 🧩 Portée et apports de l’arrêt


1. 🔹 Principe de proportionnalité

 Le CE introduit un contrôle de proportionnalité sur les actes de police administrative


:

68
o Avant Benjamin, le contrôle était restreint à la légalité externe ou au
détournement de pouvoir.
o Désormais, le juge vérifie le contenu de la mesure → naissance du contrôle
de l’adéquation des moyens.

2. 🔹 Hiérarchie : liberté = principe, ordre public = exception

 La liberté est la règle, la restriction de police est l’exception.


 L’autorité de police ne peut agir que si le trouble est certain et imminent, et si les
moyens de prévention ordinaires sont insuffisants.

3. 🔹 Équilibre entre libertés et ordre public

 Le CE fait de l’administration un arbitre, non un censeur :


o Elle doit protéger l’ordre public sans anéantir les libertés.
 Cette logique inspire toute la jurisprudence postérieure sur la liberté d’expression, de
réunion, de manifestation.

4. 🔹 Dimension constitutionnelle et européenne

 Ce principe sera ultérieurement reconnu :


o par le Conseil constitutionnel (ex. CC, 1977, Loi sécurité et liberté),
o et par la CEDH (art. 10 et 11 CEDH : liberté d’expression et de réunion).

VII. 📚 Jurisprudence complémentaire


Jurisprudence Apport
CE, 1933, Benjamin Principe de proportionnalité des mesures de police.
Reconnaît la moralité publique comme composante de
CE, 1959, Lutétia
l’ordre public local.
La dignité humaine devient composante de l’ordre public,
CE, 1995, Morsang-sur-Orge
même sans circonstances locales.
CE, 2016, Ligue des droits de Reprise du contrôle Benjamin : une mesure de police doit
l’homme (Burkini) être justifiée par des risques concrets de trouble.
Reprise constitutionnelle du principe : conciliation
CC, 1981, Sécurité et liberté
nécessaire entre liberté et sécurité.

VIII. 📋 Fiche synthétique


Élément Détail
Juridiction Conseil d’État
Date 19 mai 1933
Parties Benjamin c/ Maire de Nevers
Type de recours Recours pour excès de pouvoir

69
Élément Détail
Question Le maire peut-il interdire une conférence pour prévenir des troubles à
juridique l’ordre public ?
Solution Non : l’interdiction n’était ni nécessaire, ni proportionnée au risque.
Obligation de concilier ordre public et libertés publiques ; seules les
Principe dégagé
mesures proportionnées sont légales.
Fondement du contrôle de proportionnalité des mesures de police
Portée
administrative.

IX. 🏁 En une phrase de révision


CE, 19 mai 1933, Benjamin :
le Conseil d’État consacre le principe de proportionnalité : les mesures de police ne peuvent
restreindre une liberté publique que si elles sont nécessaires, adaptées et proportionnées au
maintien de l’ordre public — la liberté est la règle, la restriction l’exception.

70
Tribunal des conflits, 8 avril 1935, Action
française

1) Faits
L’affaire concerne la saisie du journal royaliste « L’Action française », décidée par le préfet
de police de Paris.

👉 Ce dernier avait ordonné, sans base légale, la saisie des exemplaires du journal et leur
transfert dans les locaux de l’administration (la Préfecture).

Le journal conteste cette mesure, estimant qu’elle constitue une atteinte grave à la liberté de
la presse et au droit de propriété, commise en dehors de tout pouvoir légal.

2) Procédure
 Le journal “L’Action française” saisit le juge judiciaire pour demander la
restitution des exemplaires saisis et la réparation du préjudice.
 Le préfet de police soulève une exception d’incompétence, soutenant que seul le
juge administratif peut statuer, car la décision émane d’une autorité administrative.
 Un conflit de compétence s’élève entre les deux ordres → renvoi au Tribunal des
conflits.

3) Problème de droit
Une saisie arbitraire ordonnée par l’administration, sans aucun fondement légal, et portant
atteinte à la liberté individuelle ou à la propriété, constitue-t-elle une voie de fait relevant
de la compétence du juge judiciaire ?

71
4) Solution (dispositif)
➡️Oui.

Le Tribunal des conflits reconnaît l’existence d’une voie de fait :

Le préfet, en procédant à la saisie des journaux sans texte légal, a commis une atteinte
illégale à la liberté de la presse et au droit de propriété.

En conséquence,

le juge judiciaire est compétent pour :

 ordonner la restitution des journaux saisis,


 et réparer le préjudice causé.

5) Principe dégagé
Il y a voie de fait lorsque l’administration, soit :

1. exécute une décision manifestement insusceptible de se rattacher à ses pouvoirs,


2. ou porte une atteinte grave à une liberté fondamentale ou au droit de propriété,
en dehors de tout fondement légal.

💡 Dans ces cas, le juge judiciaire redevient gardien de la liberté individuelle et de la


propriété privée, car l’administration agit sans titre.

6) Portée
A. Affirmation de la notion classique de voie de fait

L’arrêt Action française fonde la théorie traditionnelle de la voie de fait :

 Elle naît de l’absence totale de base légale,


 et de l’atteinte à un droit fondamental (liberté individuelle, propriété…).

B. Répartition des compétences

 En cas de voie de fait : juge judiciaire compétent (protection de la liberté et de la


propriété).
 Sinon (acte simplement illégal mais se rattachant à un pouvoir administratif) : juge
administratif compétent.

C. Consécration du rôle du juge judiciaire

72
L’arrêt confirme que :

Le juge judiciaire est le gardien naturel des libertés individuelles et du droit de propriété
lorsqu’ils sont violés par une action dépourvue de tout titre juridique.

D. Évolution postérieure

 TC, 1952, Dame de La Murette : restreint la voie de fait → pas de voie de fait si
fondement légal, même mal appliqué.
 TC, 2013, Bergoend c/ ERDF : redéfinit la voie de fait → réservée aux cas de :
1. atteinte à la liberté individuelle (par détention arbitraire),
2. ou extinction du droit de propriété (et non plus simple atteinte).
→ compétence judiciaire désormais très résiduelle.

7) Intérêt de l’arrêt
 C’est le grand arrêt fondateur de la voie de fait administrative.
 Il illustre le principe de séparation des autorités administrative et judiciaire (loi
des 16-24 août 1790), tout en maintenant une garantie minimale des droits
fondamentaux.
 Il reste un arrêt-pilier de la matière « compétence des ordres de juridiction ».

8) Référence
 Tribunal des conflits, 8 avril 1935, Action française, Rec. p. 450.
 Principe :

Constitue une voie de fait l’atteinte à une liberté ou à la propriété par une mesure
manifestement illégale et insusceptible de se rattacher à un pouvoir administratif
→ compétence du juge judiciaire.

9) Schéma récapitulatif
Élément Contenu
Juridiction Tribunal des conflits
Date 8 avril 1935
Parties Journal L’Action française / Préfet de police de Paris
Faits Saisie illégale de journaux sans base légale
Problème Saisie administrative arbitraire = voie de fait ?
Solution ✅ Oui → juge judiciaire compétent
Voie de fait = action manifestement illégale + atteinte grave à liberté ou
Principe
propriété

73
Élément Contenu
Portée Fondement de la théorie classique de la voie de fait
Jurisprudence
Dame de La Murette (1952), Bergoend (2013)
liée

🧠 Résumé en une phrase

TC, 8 avril 1935, Action française :


Il y a voie de fait, et donc compétence du juge judiciaire, lorsque l’administration agit sans
base légale et porte une atteinte grave à une liberté fondamentale ou au droit de
propriété.

74
⚖️Fiche d’arrêt – CE, 28 juin 1935, Marécar
🧩 Faits

M. Marécar est un particulier qui revendique la propriété d’un cimetière communal qu’il
prétend appartenir à ses ancêtres.
La commune soutient au contraire que le cimetière fait partie de son domaine public, car il
est affecté à l’usage direct du public pour l’inhumation des morts.
Le litige porte donc sur la qualification juridique du bien : propriété privée ou bien du
domaine public communal ?

⚖️Procédure

➡️M. Marécar forme un recours devant le Conseil d’État pour contester la décision de la
commune et faire reconnaître son droit de propriété sur le cimetière.

❓ Problème juridique

👉 Un cimetière communal peut-il être considéré comme faisant partie du domaine public
de la commune ?

Solution du Conseil d’État

Le Conseil d’État rejette la requête de M. Marécar.


Il juge que le cimetière, du fait de son affectation à l’usage direct du public, appartient au
domaine public de la commune.

💡 Principe dégagé

🏰 Affectation à l’usage du public = critère du domaine public


Un bien appartient au domaine public dès lors qu’il est :
1️⃣Propriété d’une personne publique, et
2️⃣ Affecté à l’usage direct du public ou à un service public (avec un aménagement
indispensable).

75
Ainsi, le cimetière communal, ouvert à tous pour les inhumations, fait partie du domaine
public.

📚 Portée de l’arrêt

 L’arrêt Marécar est l’un des fondements historiques du droit de la domanialité


publique.
 Il fixe le critère matériel d’affectation à l’usage du public, toujours valable
aujourd’hui (repris ensuite par la jurisprudence CE, Dauphin 1959 et CE, Berthier
1960).
 Il contribue à la construction de la distinction domaine public / domaine privé,
pierre angulaire du droit des biens publics.

76
FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 7 février 1936 – Jamart

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État


 Date : 7 février 1936
 Publication : Recueil Lebon p. 172
 Parties : Jamart c/ Ministre de la Santé publique.

2️⃣ Faits

 M. Jamart, médecin-chef d’un hôpital public, conteste un arrêté ministériel du


ministre de la Santé publique qui réglemente le fonctionnement interne des services
hospitaliers.
 Il soutient que aucune loi ne confère au ministre un tel pouvoir réglementaire.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État.

4️⃣ Problème juridique

Un ministre, en l’absence de texte l’y autorisant, dispose-t-il d’un pouvoir réglementaire


pour organiser ses services ?

5️⃣ Solution

 Oui.
 Le Conseil d’État affirme que :

« Tout chef de service dispose, même sans texte, du pouvoir réglementaire nécessaire
à l’organisation de ses services. »

77
 Il valide donc l’arrêté ministériel.

6️⃣ Principe dégagé

 Pouvoir réglementaire d’organisation du service (ou pouvoir réglementaire «


interne ») :
o Reconnu à tout chef de service, ministre ou responsable d’une administration,
o Même sans habilitation législative ou décret du Premier ministre,
o Limité à l’organisation interne (règlements de service, instructions aux
agents) et à la bonne marche du service public.

7️⃣ Portée / Intérêt

 Fondement jurisprudentiel durable :


o Base de la compétence des ministres pour prendre des arrêtés d’organisation,
circulaires, notes de service.
o S’applique aussi à d’autres chefs de service (directeurs d’établissement,
maires, chefs de service déconcentrés).
 Complète la hiérarchie des pouvoirs réglementaires :
o Premier ministre (art. 21 C°) : pouvoir réglementaire général.
o Président de la République : décrets délibérés en Conseil des ministres (art.
13).
o Ministres/chefs de service : pouvoir réglementaire interne reconnu par la
jurisprudence Jamart.

🏁 Résumé essentiel

CE, 7 févr. 1936, Jamart :


Tout chef de service (y compris un ministre) possède, même sans texte, le pouvoir
réglementaire nécessaire à l’organisation interne de son service, afin d’en assurer le bon
fonctionnement.

78
FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 6 novembre 1936 – Arrighi

(Rec. Lebon p. 966)

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État


 Date : 6 novembre 1936
 Parties : Arrighi c/ Ministre de l’Intérieur.

2️⃣ Faits

 Un décret d’application est pris sur le fondement d’une loi que M. Arrighi estime
contraire à la Constitution de 1875.
 Il conteste le décret devant le juge administratif, en soutenant que la loi qui lui sert de
base est elle-même inconstitutionnelle.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir contre le décret.

4️⃣ Problème juridique

Le Conseil d’État peut-il écarter une loi qu’il juge contraire à la Constitution pour annuler
un décret pris en application de cette loi ?

5️⃣ Solution

 Rejet du recours.
 Le Conseil d’État affirme que :

Le juge administratif n’a pas compétence pour contrôler la constitutionnalité d’une


loi.

79
o Lorsque le décret est pris conformément à la loi, la loi « fait écran » entre le
décret et la Constitution.

6️⃣ Principe dégagé

 Théorie de la loi-écran :
o Si un acte administratif a été pris en application d’une loi,
o le juge administratif ne peut pas apprécier la constitutionnalité de cette loi pour
annuler le décret.
o La loi forme un écran législatif entre l’acte administratif et la Constitution.

7️⃣ Portée / Intérêt

 Confirme l’absence de contrôle de constitutionnalité des lois par le juge


administratif sous la IIIᵉ République (et ensuite sous la IVᵉ).
 Le contrôle de constitutionnalité relève uniquement :
o du Conseil constitutionnel (créé en 1958),
o et, depuis 2010, de la QPC (Question Prioritaire de Constitutionnalité) devant
le Conseil constitutionnel, via le juge ordinaire.

🏁 Résumé essentiel

CE, 6 nov. 1936, Arrighi :


Le Conseil d’État refuse de contrôler la constitutionnalité d’une loi servant de base à un
décret.
👉 Consécration de la théorie de la loi-écran : le juge administratif ne peut écarter une loi
contraire à la Constitution.

80
Fiche de jurisprudence – CE, 12 novembre
1937, Dame veuve Migne dite Garnero

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 12 novembre 1937
 Parties : Dame Garnero c/ Ville de Lyon
 Recueil Lebon : p. 963
 Thème : distinction entre acte administratif et acte de droit privé

2️⃣ Les faits


 La ville de Lyon avait pris une décision disciplinaire concernant une femme de
service employée à la cantine municipale.
 Cette dernière, Dame Garnero, conteste la mesure devant le juge administratif.
 La question se pose : est-elle agent public ou salariée de droit privé ?

3️⃣ La question juridique


💡 Les agents employés par une personne publique dans un service public à caractère
industriel et commercial (SPIC) relèvent-ils du droit public ou du droit privé ?

4️⃣ La solution du Conseil d’État


 ❌ Le Conseil d’État se déclare incompétent.
 Il juge que la dame Garnero, employée d’un service public industriel et commercial,
relève du droit privé.
 Son litige doit donc être porté devant le juge judiciaire.

5️⃣ Les motifs essentiels

81
 Le service de cantine municipale est un SPIC, car il fonctionne comme une activité
économique (vente de repas, recettes par les usagers).
 Par conséquent, ses agents sont liés par un contrat de droit privé, sauf pour le
directeur ou le comptable public, qui restent fonctionnaires.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Arrêt fondateur confirmant que les agents des SPIC relèvent du droit privé.
 Le juge judiciaire est compétent pour leurs litiges.
 Il illustre la logique posée plus tard par CE, 1956, USIA :
o SPA → agents de droit public ;
o SPIC → agents de droit privé (sauf direction et comptabilité).

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Dame Garnero du 12 novembre 1937, a jugé que les agents
d’un service public industriel et commercial relèvent du droit privé et que leurs litiges
relèvent du juge judiciaire.

82
Fiche d’arrêt – CE, 14 janvier 1938, Société La Fleurette
📚 Référence

 Conseil d’État, 14 janvier 1938, Société La Fleurette


 Recueil Lebon, p. 25

⚖️Faits

La société La Fleurette, entreprise de fabrication de crème de lait (produit alimentaire), est


gravement touchée par une loi du 29 juillet 1934 qui interdit la fabrication de tout produit
portant le nom de "crème" s’il ne s’agit pas d’un produit laitier pur.

Cette mesure visait à protéger les producteurs de lait contre la concurrence de produits de
substitution.

Conséquence : la société La Fleurette, qui fabriquait légalement avant la loi une « crème de
régime » à base d’huile végétale, est contrainte d’arrêter son activité → perte économique
importante.

Elle demande à l’État une indemnisation du préjudice subi du fait de cette loi, bien qu’elle
soit parfaitement légale.

⚙️Procédure

 La société saisit le ministre de l’Agriculture, qui refuse toute indemnisation.


 Elle forme alors un recours indemnitaire devant le Conseil d’État.

💡 Problème juridique

L’État peut-il être tenu d’indemniser un particulier pour un préjudice causé par une loi
régulière, votée dans l’intérêt général ?

🧭 Solution du Conseil d’État

Le Conseil d’État admet, pour la première fois, que la responsabilité de l’État peut être
engagée du fait des lois, sans faute, lorsqu’une loi légale cause à un particulier un préjudice
anormal et spécial.

83
Mais il précise plusieurs conditions strictes :

L’indemnisation est possible sauf si le législateur a entendu exclure toute réparation,


explicitement ou implicitement.

En l’espèce :

 La loi poursuivait un but d’intérêt général (protéger l’agriculture).


 Rien n’indiquait que le législateur ait voulu exclure toute indemnisation.
 Le préjudice subi par la société La Fleurette était anormal (très lourd) et spécial (ne
frappant qu’elle ou un petit nombre).

✅ Le CE accorde l’indemnisation.

⚖️Principe dégagé

➡️Responsabilité sans faute de l’État du fait des lois, fondée sur la rupture d’égalité
devant les charges publiques.

Conditions cumulatives :

1. La loi est régulière et légale (pas de faute législative) ;


2. Elle cause un préjudice spécial (atteint un nombre restreint de personnes) ;
3. Ce préjudice est anormal (excède ce que la collectivité doit normalement supporter) ;
4. Aucune intention du législateur d’exclure l’indemnisation.

📍 Portée de l’arrêt

1. Extension de Couitéas (1923) : le principe de solidarité nationale s’applique même à


la loi.
→ Avant La Fleurette, la responsabilité sans faute concernait seulement les actes
administratifs légaux.
2. Naissance d’un nouveau régime de responsabilité :
o Non fondé sur la faute du législateur, mais sur l’équité et la solidarité.
o Reconnaît la possibilité d’un contrôle du juge administratif sur les
conséquences de la loi, sans en remettre en cause la validité.
3. Prémices de l’État de droit moderne : l’administration et même le législateur
peuvent être responsables sans faute lorsqu’ils causent un dommage injustement
supporté.

Évolutions et prolongements

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Arrêt Date Principe
Refus légal de concours de la force publique –
CE, 1923, Couitéas
rupture d’égalité devant les charges publiques
Responsabilité sans faute du fait des lois
CE, 1938, La Fleurette
légales
CE, 1966, Compagnie générale Extension aux traités internationaux exécutés
d’énergie radioélectrique par la France
Responsabilité de l’État pour violation d’une
CE, 2005, Gardedieu
norme internationale par une loi
CE, 2007, Société Tropic Travaux Affirmation du contrôle juridictionnel élargi
Signalisation (en parallèle) des actes et normes

💬 Formule-type pour examen

« Par cet arrêt La Fleurette du 14 janvier 1938, le Conseil d’État consacre la responsabilité
sans faute de l’État du fait des lois : lorsqu’une loi légale, adoptée dans l’intérêt général, cause
à un particulier un préjudice spécial et anormal, celui-ci doit être indemnisé, sauf volonté
contraire du législateur. »

🧠 Résumé à retenir

Élément Contenu
Fondement Rupture d’égalité devant les charges publiques
Nature du dommage Résulte d’une loi légale
Conditions Préjudice spécial + anormal + aucune exclusion par la loi
Type de responsabilité Sans faute
Principe sous-jacent Solidarité nationale
Jurisprudence clé Couitéas (1923), La Fleurette (1938), Gardedieu (2005)

⚖️CE, Ass., 13 mai 1938 — Caisse primaire


“Aide et Protection”
85
📜 Les faits
La Caisse primaire “Aide et Protection” était un organisme de droit privé chargé de gérer
des activités d’assurance sociale.
Elle avait pris une décision disciplinaire à l’encontre d’un de ses agents.
Celui-ci contesta cette décision et saisit le juge administratif, estimant que la caisse, en
raison de la nature de sa mission, relevait du droit public.

Le litige posait donc la question de savoir si une personne morale de droit privé pouvait être
soumise au droit administratif, en raison de la mission qu’elle exerce.

⚙️La procédure
Le tribunal administratif s’était déclaré incompétent, considérant que la caisse était une
personne privée et que le litige relevait donc du juge judiciaire.
L’affaire fut portée devant le Conseil d’État, siégeant en Assemblée, tant la question était
importante pour la définition du champ du droit administratif.

❓ La question de droit
Le Conseil d’État devait répondre à la question suivante :

Une personne privée peut-elle être chargée de l’exécution d’un service public, et dans ce
cas, ses actes peuvent-ils relever de la compétence du juge administratif ?

Autrement dit :
👉 La qualité de “personne publique” est-elle nécessaire pour qu’une activité soit qualifiée de
service public ?

🧩 La solution
Le Conseil d’État adopte une position novatrice :

✅ Oui, une personne privée peut être chargée d’une mission de service public.

Il considère que la Caisse primaire “Aide et Protection” était chargée de l’exécution d’un
service public administratif (SPA), sous le contrôle de l’administration, et que, par
conséquent, certains de ses actes relèvent du droit administratif et donc du juge
administratif.

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💡 Principe dégagé
Le Conseil d’État consacre ici un élargissement de la notion de service public :

🔹 Le service public n’est pas réservé aux seules personnes publiques.


🔹 Ce qui compte, c’est la mission d’intérêt général confiée et le contrôle exercé par une
autorité publique.

➡️Cet arrêt marque la dépersonnalisation de la notion de service public : ce n’est plus la


nature juridique de l’organisme (public ou privé) qui détermine l’application du droit
administratif, mais la fonction exercée.

🚀 Portée et importance
L’arrêt Caisse primaire Aide et Protection constitue une étape essentielle dans la
construction du droit administratif français.
Il ouvre la voie à une série de décisions qui reconnaîtront l’existence de services publics
gérés par des personnes privées, notamment :

 CE, 31 juillet 1942, Monpeurt — comités d’organisation (personnes privées) ;


 CE, 2 avril 1943, Bouguen — ordres professionnels ;
 puis CE, Sect., 28 juin 1963, Narcy — fixation des critères du service public ;
 et CE, Ass., 22 février 2007, APREI — service public sans prérogatives de puissance
publique.

👉 Cette jurisprudence illustre le glissement du critère organique vers le critère matériel du


service public :
ce qui définit le droit administratif, c’est l’activité d’intérêt général exercée sous contrôle
de la puissance publique, et non plus seulement la qualité de la personne.

📚 Apports essentiels
 Confirmation du rôle central du service public comme critère du droit administratif.
 👥 Reconnaissance du service public géré par une personne privée.
 ⚖️Affirmation du contrôle de l’administration comme condition d’application du
droit administratif.
 💬 Préfiguration de la notion moderne de service public administratif (SPA) exercé
par un organisme privé.

🧠 Synthèse finale
87
L’arrêt Caisse primaire “Aide et Protection” (CE, Ass., 13 mai 1938) marque un tournant
majeur :
il admet qu’une personne privée peut être investie d’une mission de service public et que
ses actes, dans ce cadre, relèvent du juge administratif.
Ce faisant, il désolidarise la notion de service public de celle de personne publique et
consacre la fonction — et non la nature — comme le cœur du droit administratif.

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 5 mai 1944 – Dame Veuve Trompier-Gravier

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État


 Date : 5 mai 1944

88
 Publication : Rec. Lebon p. 133
 Parties : Dame Veuve Trompier-Gravier c/ Ministre de l’Information.

2️⃣ Faits

 Mme Trompier-Gravier exploite un kiosque de journaux à Paris.


 Le ministre de l’Information lui retire l’autorisation d’exploitation, en l’accusant
d’avoir diffusé de fausses informations, sans l’avoir préalablement entendue.
 Elle saisit le Conseil d’État pour excès de pouvoir.

3️⃣ Procédure

 Recours en annulation de la décision ministérielle devant le Conseil d’État.

4️⃣ Problème juridique

L’administration peut-elle infliger une sanction individuelle à caractère disciplinaire


sans avoir préalablement informé l’intéressée et recueilli ses explications ?

5️⃣ Solution

 Annulation de la décision :
o Le Conseil d’État reconnaît que, même en l’absence de texte,

« le respect des droits de la défense est un principe général du droit »


applicable dès lors qu’une mesure administrative revêt le caractère d’une
sanction.

6️⃣ Principe dégagé

 Principe général du droit (PGD) du respect des droits de la défense :


o Toute personne faisant l’objet d’une décision administrative ayant le
caractère d’une sanction doit être informée des griefs et mise en mesure de
présenter ses observations avant la décision.

7️⃣ Portée / Intérêt

89
 Première consécration explicite par le CE de l’obligation de procédure
contradictoire pour les mesures administratives individuelles à caractère répressif.
 Préfigure les garanties ultérieures :
o CE, 26 oct. 1945, Aramu (confirmation en tant que PGD).
o Article L. 121-1 du Code des relations entre le public et l’administration (droit
d’être entendu avant toute sanction).
 Étend le champ des droits de la défense au-delà du seul domaine pénal.

🏁 Résumé essentiel

CE, 5 mai 1944, Dame Veuve Trompier-Gravier :


L’administration doit, avant toute mesure individuelle à caractère de sanction, respecter le
principe général des droits de la défense et permettre à l’intéressé de présenter ses
observations, même sans texte le prévoyant.

FICHE DE JURISPRUDENCE

CE, 31 juillet 1942 – Monpeurt


(Comité d’organisation des industries du verre)

Faits

90
 Un comité d’organisation professionnel, créé sous le régime de Vichy, adopte des
décisions imposant des quotas de production.
 Un industriel conteste ces mesures.

Solution

 Le CE reconnaît que le comité d’organisation, bien que personne privée, participe à


une mission de service public économique et prend, dans ce cadre, des actes
administratifs unilatéraux susceptibles de REP (recours pour excès de pouvoir).

Apport

 Première reconnaissance qu’une personne privée peut édicter des AAU lorsqu’elle
exerce des prérogatives de puissance publique dans une mission de service public.

FICHE DE JURISPRUDENCE

CE, 2 avril 1943 – Bouguen


(Ordre des médecins)

Faits

91
 Un médecin contestait une décision disciplinaire prise par l’Ordre des médecins.

Solution

 Le CE qualifie l’Ordre des médecins d’organisme professionnel chargé d’une


mission de service public (régulation de la profession médicale).
 Ses décisions disciplinaires sont des actes administratifs relevant du contrôle du juge
administratif.

Apport

 Confirme la logique Monpeurt : personne privée + mission de service public +


prérogatives = AAU.

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, Assemblée, 26 octobre 1945 – Aramu et autres

(Rec. Lebon p. 213)

1️⃣ Références

92
 Juridiction : Conseil d’État – Assemblée du contentieux
 Date : 26 octobre 1945
 Parties : Aramu et autres (fonctionnaires de l’administration pénitentiaire).

2️⃣ Faits

 Des fonctionnaires de l’administration pénitentiaire sont accusés de collaboration


pendant l’Occupation.
 Ils font l’objet d’une mesure d’exclusion de la fonction publique sans qu’ils aient été
entendus ni mis en mesure de présenter leur défense.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État contre la décision


d’exclusion.

4️⃣ Problème juridique

Même en l’absence de texte, l’administration peut-elle sanctionner des agents publics sans
respecter les droits de la défense ?
Existe-t-il des principes supérieurs qui s’imposent à l’administration ?

5️⃣ Solution

 Annulation de la décision.
 Le Conseil d’État affirme que :

Le respect des droits de la défense est un principe général du droit applicable même
sans texte et même en l’absence de disposition réglementaire ou législative.

6️⃣ Principe dégagé

 Naissance des Principes généraux du droit (PGD) :


o Règles non écrites dégagées par le juge administratif,
o S’imposant à l’administration même sans base législative,
o Ici : le principe du respect des droits de la défense avant toute sanction
administrative.

93
7️⃣ Portée / Intérêt

 Première reconnaissance explicite par le Conseil d’État de l’existence de PGD.


 Les PGD ont ensuite été utilisés pour protéger les libertés fondamentales (égalité,
liberté individuelle, continuité du SP, etc.).
 Ils s’imposent à l’administration et au pouvoir réglementaire, mais pas au législateur
(sauf lorsqu’ils ont valeur constitutionnelle).

🏁 Résumé essentiel

CE, Ass., 26 oct. 1945, Aramu :


Le respect des droits de la défense est un principe général du droit,
applicable même sans texte à toute procédure administrative susceptible de sanction.

Fiche d’arrêt – CE, 22 novembre 1946, Commune de Saint-


Priest-la-Plaine
📚 Référence

 Conseil d’État, 22 novembre 1946, Commune de Saint-Priest-la-Plaine


 Recueil Lebon, p. 329

94
⚖️Faits

Dans la commune de Saint-Priest-la-Plaine, un particulier avait été sollicité par le maire


pour aider à tirer des feux d’artifice organisés à l’occasion d’une fête communale.

Au cours de l’opération, une explosion accidentelle se produit, causant au collaborateur de


graves blessures.

Celui-ci demande à être indemnisé par la commune du préjudice corporel subi dans
l’exercice de cette mission.

⚙️Procédure

 La victime demande réparation à la commune.


 Le maire et le préfet refusent, estimant qu’il n’était pas agent public, donc hors du
cadre de la responsabilité de l’administration.
 Il saisit alors le Conseil d’État pour obtenir indemnisation.

💡 Problème juridique

L’administration est-elle responsable sans faute des dommages subis par une personne
qui collabore bénévolement au service public, à la demande ou avec l’accord de
l’administration ?

🧭 Solution du Conseil d’État

Le Conseil d’État reconnaît la responsabilité sans faute de la commune.


Il considère que le particulier blessé doit être regardé comme un collaborateur occasionnel
du service public.

Dès lors qu’une personne participe, même bénévolement, à l’exécution d’un service public,
à la demande ou avec l’accord de l’administration, elle bénéficie de la protection du
régime de responsabilité sans faute fondé sur le risque encouru dans l’intérêt du service.

Le Conseil d’État accorde donc à la victime réparation intégrale de son préjudice.

⚖️Principe dégagé

➡️Responsabilité sans faute pour risque encouru par les collaborateurs occasionnels du
service public.

95
Conditions :

1. Le collaborateur doit avoir participé effectivement à une mission de service public ;


2. Sa participation doit avoir été demandée, acceptée ou au moins tolérée par
l’administration ;
3. Le dommage doit être directement lié à cette mission.

📍 Portée de l’arrêt

1. Extension de la théorie du risque posée dans Cames (1895).


→ Non seulement les agents publics, mais aussi les particuliers qui participent au
service public peuvent être indemnisés sans faute.
2. Protection équitable des citoyens qui collaborent à l’action administrative dans
l’intérêt général.
→ Application du principe de solidarité nationale.
3. Distinction nette :
o Les agents publics : couverts par le régime Cames (risque professionnel) ;
o Les collaborateurs occasionnels : couverts par Saint-Priest-la-Plaine (risque
d’assistance au service public).
4. Cette jurisprudence est toujours d’actualité, notamment pour les citoyens blessés en
assistant la police, les pompiers ou l’administration.

Intérêt en droit administratif

 Nouvelle application de la responsabilité sans faute fondée sur le risque, mais


élargie au bénévolat civique.
 Illustre la création prétorienne du droit administratif et la souplesse du juge
administratif dans la protection des victimes.
 Montre la dimension morale et sociale du droit administratif : la collectivité assume
les risques pris par ceux qui la servent.

🔁 Arrêts liés et prolongements

Arrêt Date Principe


Responsabilité sans faute pour risque professionnel
CE, 1895, Cames
(agent public)
CE, 1919, Regnault- Responsabilité sans faute pour risque exceptionnel
Desroziers (explosifs)
CE, 1946, Saint-Priest- Responsabilité sans faute pour risque encouru par un
la-Plaine collaborateur occasionnel du service public
Responsabilité sans faute pour méthode dangereuse dans
CE, 1956, Thouzellier
un service public (éducation surveillée)
CE, 1966, Commune de Confirmation et extension de la jurisprudence Saint-

96
Arrêt Date Principe
Batz-sur-Mer Priest-la-Plaine

💬 Formule-type pour examen

« Par cet arrêt Commune de Saint-Priest-la-Plaine du 22 novembre 1946, le Conseil d’État


étend la responsabilité sans faute de l’administration aux collaborateurs occasionnels du
service public : lorsqu’une personne participe, même bénévolement, à l’exécution du service
public, à la demande ou avec l’accord de l’administration, elle doit être indemnisée des
dommages subis du fait du risque encouru dans l’intérêt du service. »

🧠 Résumé à retenir

Élément Contenu
Fondement Risque lié à la participation au service public
Type de victime Collaborateur occasionnel (non agent)
Participation effective + acceptée par l’administration + dommage lié
Conditions
à la mission
Nature du dommage Dommage corporel ou matériel causé par le risque du service
Principe Solidarité nationale et équité
Type de
Sans faute
responsabilité

Fiche d’arrêt — CE, Ass., 7 février 1947, D’Aillières


1. Faits

M. D’Aillières, officier de marine, avait été condamné par un tribunal militaire maritime
pour des faits de collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale.
Il forma un recours devant le Conseil d’État, contestant la décision rendue par le Conseil
supérieur de la justice militaire, lequel avait statué en dernier ressort.

La loi ne prévoyait aucun recours contre les décisions de cette juridiction spéciale.
M. D’Aillières tenta donc de former un pourvoi en cassation devant le Conseil d’État,
invoquant une erreur de droit.

97
2. Procédure

 1ʳᵉ instance : jugement rendu par une juridiction militaire, confirmé par le Conseil
supérieur de la justice militaire.
 Recours : pourvoi formé devant le Conseil d’État, alors que la loi ne prévoyait
aucun recours en la matière.

Le problème posé au Conseil d’État était donc :


👉 le pourvoi en cassation est-il ouvert contre une décision rendue en dernier ressort par une
juridiction administrative spéciale, même lorsque aucun texte ne le prévoit expressément ?

3. Problème de droit

Une décision rendue en dernier ressort par une juridiction administrative spéciale peut-
elle faire l’objet d’un pourvoi en cassation devant le Conseil d’État, en l’absence de texte
l’autorisant ?

4. Solution du Conseil d’État (Assemblée, 7 février 1947)

➡️Oui.

Le Conseil d’État, statuant en Assemblée, reconnaît l’existence d’un principe général du


droit (PGD) selon lequel

« le recours en cassation est toujours ouvert, même sans texte, contre toute décision
rendue en dernier ressort par une juridiction administrative. »

En conséquence, le Conseil d’État admet la recevabilité du pourvoi formé par M. D’Aillières


contre la décision du Conseil supérieur de la justice militaire.

5. Portée et principe dégagé

A. Principe général du droit (PGD)

L’arrêt consacre un PGD fondamental de procédure administrative :

➤ Le pourvoi en cassation devant le Conseil d’État est toujours ouvert contre toute décision
rendue en dernier ressort par une juridiction administrative.

Ce principe s’applique même sans texte et garantit le droit au juge de cassation en matière
administrative.

98
B. Valeur du principe

 Ce PGD a valeur supra-décrétale, c’est-à-dire qu’il s’impose au pouvoir


réglementaire et à toutes les juridictions administratives spéciales.
 Il a été confirmé à plusieurs reprises par la jurisprudence ultérieure (ex. CE, Sect.,
1950 Quéralt, sur le recours hiérarchique ouvert sans texte).

C. Conséquences pratiques

 Toute juridiction administrative spéciale (par ex. juridictions disciplinaires,


militaires, universitaires, ordinales, etc.) voit ses décisions rendues en dernier ressort
susceptibles d’un recours en cassation devant le CE.
 Ce principe garantit un contrôle de légalité uniforme et l’unité du contentieux
administratif.

D. Limites

 Ce PGD ne crée pas de voie d’appel, seulement un recours en cassation.


 Il s’applique uniquement aux juridictions administratives (et non judiciaires).
 Il peut être écarté par une loi expresse, car le PGD ne possède pas valeur
constitutionnelle.

6. Portée symbolique et doctrinale

L’arrêt D’Aillières est une grande décision de principe du Conseil d’État :

 Il consacre le droit au recours en cassation, élément du droit au recours


juridictionnel effectif (art. 16 DDHC, art. 6 CEDH).
 Il affirme le rôle du Conseil d’État comme juge suprême de l’ordre administratif.
 Il illustre la création prétorienne de principes généraux du droit, contribuant à la
garantie des droits de la défense et de la bonne administration de la justice.

7. Référence

 Conseil d’État, Assemblée, 7 février 1947, D’Aillières, Rec. p. 47.


 Principe dégagé : PGD → le pourvoi en cassation est ouvert contre toute décision
rendue en dernier ressort par une juridiction administrative, même sans texte.

8. Schéma synthétique

Élément Contenu
Juridiction CE, Assemblée
Date 7 février 1947

99
Élément Contenu
Parties M. D’Aillières / Conseil supérieur de la justice militaire
Question Pourvoi en cassation sans texte possible ?
Oui, PGD ouvrant le recours en cassation contre toute décision administrative
Solution
rendue en dernier ressort
Principe Droit général au recours en cassation (PGD)
Portée Garantie du contrôle juridictionnel, unité du contentieux administratif

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 25 juin 1948 – Société du journal L’Aurore

(Rec. Lebon p. 289)

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État


 Date : 25 juin 1948

100
 Parties : Société du journal L’Aurore c/ Administration de l’électricité (tarifs de
distribution).

2️⃣ Faits

 Un décret ministériel modifie les tarifs de distribution de l’électricité.


 Il prévoit que la nouvelle tarification s’appliquera y compris pour la période déjà
écoulée (c’est-à-dire rétroactivement).
 La société éditrice du journal L’Aurore, abonnée au service d’électricité, conteste cette
application rétroactive.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État contre la décision


ministérielle fixant les tarifs.

4️⃣ Problème juridique

L’administration peut-elle adopter un acte réglementaire à portée rétroactive en


l’absence de texte l’y autorisant ?

5️⃣ Solution

 Annulation de la décision.
 Le Conseil d’État énonce que :

« En l’absence de disposition législative contraire, les règlements ne disposent que


pour l’avenir. »

 Un règlement administratif ne peut donc pas légalement s’appliquer à des situations


déjà constituées.

6️⃣ Principe dégagé

 Principe général du droit (PGD) de non-rétroactivité des actes administratifs :


o Les actes réglementaires entrent en vigueur uniquement pour l’avenir,
o sauf si une loi (au sens formel) autorise expressément la rétroactivité.

101
7️⃣ Portée / Intérêt

 Assure la sécurité juridique et la prévisibilité du droit administratif.


 Consacre un PGD qui s’impose à toutes les autorités administratives.
 Distingue la non-rétroactivité des actes réglementaires (principe) et des actes
individuels (qui prennent effet à la date de leur notification, sauf si leur objet exige
une autre date).

🏁 Résumé essentiel

CE, 25 juin 1948, Société du journal L’Aurore :


Les règlements administratifs ne peuvent être rétroactifs ; ils ne produisent d’effets que pour
l’avenir, sauf habilitation législative expresse.
→ Consacre un principe général du droit de non-rétroactivité des actes administratifs.

Fiche de jurisprudence – CE, 27 mai 1949,


Blanchard et Dachary

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 27 mai 1949
 Parties : Blanchard et Dachary c/ Ville de Paris

102
 Recueil Lebon : p. 262
 Thème : Agents de service public – distinction droit public / droit privé

2️⃣ Les faits


 M. Blanchard et M. Dachary étaient employés par la ville de Paris dans un service
de distribution d’eau.
 À la suite de décisions disciplinaires, ils contestent leur éviction devant le juge
administratif.
 Le problème : leur service employeur relève-t-il du service public administratif
(SPA) ou du service public industriel et commercial (SPIC) ?

3️⃣ La question juridique


💡 Les agents d’un service public industriel et commercial (SPIC) géré par une personne
publique relèvent-ils du droit public ou du droit privé ?

4️⃣ La solution du Conseil d’État


 ❌ Le Conseil d’État se déclare incompétent.
 Il juge que les intéressés, employés d’un SPIC, sont des salariés de droit privé.
 Leurs litiges doivent être portés devant le juge judiciaire.

5️⃣ Les motifs essentiels


 Le service de distribution d’eau est géré dans des conditions similaires à une
entreprise privée (perception de redevances, fonctionnement économique).
 Il s’agit donc d’un SPIC, et non d’un SPA.
 Les agents d’un SPIC sont soumis au droit privé, sauf exceptions (directeur et
comptable public).

6️⃣ La portée de la décision


 💡 Confirmation de la jurisprudence Dame Garnero (1937) :
les agents des SPIC relèvent du droit privé,
tandis que les agents des SPA relèvent du droit public.

103
 🧩 Cet arrêt s’inscrit dans la construction progressive du critère de distinction SPA /
SPIC,
qui sera définitivement codifié par CE, 1956, Union syndicale des industries
aéronautiques (USIA).

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Blanchard et Dachary du 27 mai 1949, a jugé que les
agents d’un service public industriel et commercial géré par une personne publique relèvent
du droit privé, confirmant ainsi la compétence du juge judiciaire.

Fiche de jurisprudence – CE, 18 novembre


1949, Mimeur

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 18 novembre 1949
 Parties : Mimeur c/ État
 Recueil Lebon : p. 464

104
 Thème : Responsabilité – faute personnelle / faute de service – cumul des
responsabilités

2️⃣ Les faits


 Un militaire (ou agent de l’administration) conduisait un véhicule de service.
 En dehors de toute mission officielle, il s’est écarté de l’itinéraire prévu pour
accomplir une démarche personnelle.
 Au cours de ce détour, il a provoqué un accident de la circulation entraînant des
dommages matériels et corporels.
 La victime a alors recherché la responsabilité de l’État.
 L’administration soutenait que la faute du conducteur, commise en dehors du service,
était personnelle, donc non imputable à l’État.

3️⃣ La question juridique


💡 Lorsqu’un agent public commet, à l’occasion du service, une faute personnelle (ici un
déplacement à titre privé avec un véhicule de service),
l’État peut-il être tenu responsable à côté de l’agent ?

4️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Le Conseil d’État admet le cumul de responsabilités :
la faute commise par l’agent est personnelle, mais non dépourvue de tout lien avec
le service.
 En conséquence, la victime peut agir contre l’État.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. 🚗 Faute commise pendant le service
o L’agent conduisait un véhicule de service, mis à disposition par
l’administration.
o Le dommage a donc été causé à l’occasion du service, même si l’usage du
véhicule n’était pas strictement professionnel.
2. ⚖️Faute personnelle non dépourvue de lien avec le service
o Le comportement du conducteur (détour à des fins personnelles) constitue une
faute personnelle,
mais cette faute est indissociable du service, car elle n’aurait pas pu être
commise sans les moyens fournis par l’administration.
3. 💰 Cumul de responsabilités

105
o La victime peut demander réparation intégrale à l’État,
lequel pourra ensuite exercer une action récursoire contre l’agent fautif.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Arrêt de principe sur le cumul de fautes et de responsabilités.
Il nuance la séparation stricte entre faute personnelle et faute de service, issue de TC,
1873, Pelletier.
 🧩 Il confirme la possibilité :
o d’un cumul de fautes (une même faute peut être à la fois personnelle et liée au
service) ;
o d’un cumul de responsabilités (la victime peut agir contre l’administration,
puis celle-ci se retourner contre l’agent).
 ⚙️Mimeur prolonge et affine la jurisprudence :
o CE, 1911, Anguet → cumul de fautes (faute personnelle + faute de service)
o CE, 1918, Lemonnier → cumul de responsabilités pour une même faute
o CE, 1949, Mimeur → cumul possible même si la faute personnelle a été
commise à l’occasion du service.

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Mimeur du 18 novembre 1949, a jugé qu’une faute
personnelle commise par un agent à l’occasion du service engage à la fois la responsabilité
de l’agent et celle de l’État, dès lors que la faute n’est pas dépourvue de tout lien avec le
service.

8️⃣ Schéma récapitulatif du cumul de responsabilités


Situation de la faute Qualification Responsabilité engagée
Faute dans le cadre du service Faute de service Administration seule
Faute purement personnelle, étrangère Faute personnelle
Agent seul
au service détachable
Faute personnelle à l’occasion du Agent + Administration
Faute mixte (Mimeur)
service (cumul)

106
FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, Assemblée, 17 février 1950 – Dame Lamotte

(Rec. Lebon p. 110)

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État – Assemblée


 Date : 17 février 1950
 Parties : Dame Lamotte c/ Ministre de l’Agriculture.

107
2️⃣ Faits

 Une loi de 1941 sur la réforme agraire autorisait l’administration à exproprier


certaines terres.
 Elle prévoyait que les décisions ministérielles prises en application de cette loi étaient
« sans recours ».
 Mme Lamotte conteste une décision d’expropriation de ses terres et forme un recours
pour excès de pouvoir (REP) malgré cette clause d’irrecevabilité.

3️⃣ Procédure

 Recours en annulation devant le Conseil d’État contre l’arrêté ministériel.

4️⃣ Problème juridique

Une loi peut-elle exclure tout recours pour excès de pouvoir contre une décision
administrative ?
Autrement dit, existe-t-il un droit au REP qui s’impose même face à une loi contraire ?

5️⃣ Solution

 Annulation de la décision.
 Le Conseil d’État affirme que :

Le recours pour excès de pouvoir est ouvert, même sans texte, contre tout acte
administratif, et ce, même si la loi prétend le rendre sans recours.

 La formule de la loi de 1941 (« sans recours ») est interprétée comme n’excluant pas
le REP.

6️⃣ Principe dégagé

 Principe général du droit (PGD) :


o Toute décision administrative peut faire l’objet d’un recours pour excès de
pouvoir devant le juge administratif,
o même sans texte et même si la loi paraît l’exclure, sauf si la Constitution elle-
même en dispose autrement.

108
7️⃣ Portée / Intérêt

 Affirmation du droit au contrôle juridictionnel des actes administratifs.


 Le REP est une garantie fondamentale des administrés, instrument de l’État de
droit.
 Influence durable : ce PGD est aujourd’hui rappelé à l’article L. 511-1 CJA (principe
d’ouverture du REP).

🏁 Résumé essentiel

CE, Ass., 17 févr. 1950, Dame Lamotte :


Le recours pour excès de pouvoir est ouvert même sans texte contre tout acte
administratif,
et aucune loi ordinaire ne peut le supprimer, ce qui en fait un principe général du droit.

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 7 juillet 1950, Dehaene

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État (Assemblée)


 Date : 7 juillet 1950
 Parties : Dehaene c/ Ministre de l’Intérieur
 Publication : Rec. Lebon, p. 426

109
2️⃣ Faits

 M. Dehaene, chef de bureau de la préfecture de la Haute-Garonne, participe à une


grève.
 Le préfet lui inflige une sanction disciplinaire pour avoir interrompu le service
public.
 M. Dehaene conteste cette sanction, soutenant que la grève est un droit
constitutionnel (Préambule de 1946, alinéa 7).

3️⃣ Procédure

 Recours en annulation pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État.

4️⃣ Problème juridique

En l’absence de loi organisant l’exercice du droit de grève dans la fonction publique (prévue
par le Préambule de 1946),
➡️l’administration peut-elle réglementer ou limiter ce droit pour assurer la continuité du
service public ?

5️⃣ Solution

 Oui.
 Le Conseil d’État reconnaît que :
o Le droit de grève a valeur constitutionnelle (Préambule de 1946, al. 7).
o Mais son exercice doit être concilié avec le principe de continuité du service
public, également de valeur constitutionnelle.
 En l’absence de loi, il appartient aux chefs de service de réglementer l’exercice du
droit de grève pour assurer la continuité, y compris en infligeant des sanctions
disciplinaires.

Le CE valide donc la sanction infligée à M. Dehaene.

6️⃣ Principe dégagé

 Conciliation de normes constitutionnelles :


o Droit de grève (Préambule 1946)
o Continuité du service public (principe fondamental reconnu par les lois de la
République, valeur constitutionnelle).
 Pouvoir des chefs de service de fixer les limites du droit de grève dans leur service
tant qu’aucune loi n’est intervenue.

110
7️⃣ Portée et intérêt

 Reconnaissance directe de la valeur constitutionnelle du Préambule de 1946


(antérieure à l’arrêt Liberté d’association de 1971).
 Affirmation de la théorie du pouvoir réglementaire du chef de service (précisé plus
tard par CE, Jamart, 1936, mais ici appliqué au droit de grève).
 Montre la méthode de conciliation entre deux principes constitutionnels par le juge
administratif.
 Inspirera le législateur pour la loi du 31 juillet 1963 (encadrement du droit de grève
dans la fonction publique).

🏁 Résumé essentiel

CE, 7 juill. 1950, Dehaene :


En l’absence de loi, il appartient aux chefs de service de réglementer le droit de grève des
agents publics, afin d’assurer la continuité du service public, les deux principes ayant
valeur constitutionnelle.

CE, Ass., 9 mars 1951 — Société des


concerts du Conservatoire

I. 📜 Les faits
 La Société des concerts du Conservatoire (association musicale d’anciens élèves du
Conservatoire national de musique) organisait des concerts publics à Paris.
 Cette société était soumise au contrôle de l’État, via le Conservatoire national.
 Le directeur du Conservatoire et le ministre de l’Éducation nationale avaient
exclu la Société de la liste des formations autorisées à se produire dans certaines salles
publiques et à bénéficier de subventions ou de soutiens officiels.
 Cette exclusion résultait de mesures discriminatoires liées à des désaccords internes
entre membres de la Société et les autorités du Conservatoire.

111
II. ⚖️La procédure
 La Société dépose un recours pour excès de pouvoir (REP) devant le Conseil d’État
contre cette décision d’exclusion.
 Elle invoque une rupture d’égalité dans le traitement entre les sociétés musicales
reconnues et celles exclues arbitrairement.

III. ❓La question juridique


Une mesure d’exclusion prise par l’administration dans le cadre d’un service public culturel
peut-elle être annulée au motif qu’elle viole un principe général du droit d’égalité
applicable au fonctionnement des services publics ?

Autrement dit :

Existe-t-il, en l’absence de texte, un principe d’égalité des usagers devant le service public,
que l’administration doit respecter ?

IV. 🧾 La solution du Conseil d’État


🔹 Décision

Le Conseil d’État (Assemblée) annule la décision d’exclusion comme illégale, car elle
méconnaît le principe d’égalité devant le service public.

🔹 Motifs

 Le CE dégage un principe général du droit (PGD) selon lequel :

« Le principe d’égalité s’applique au fonctionnement des services publics. »

 Ce principe s’impose à toute autorité administrative, même sans texte.


 En conséquence, le refus d’autoriser la Société à se produire, fondé sur des
considérations étrangères à l’intérêt du service, constitue une discrimination illégale.

V. ⚖️Portée et apports de l’arrêt


1. 🧩 Sur le plan juridique

112
 L’arrêt consacre un grand principe général du droit (PGD) :
👉 le principe d’égalité des usagers devant le service public.
 Ce principe s’impose :
o à toutes les autorités administratives,
o à tous les services publics (administratifs ou industriels et commerciaux),
o même en l’absence de loi.

2. 💡 Sur le plan du contrôle de l’administration

 L’administration doit traiter de manière égale les usagers placés dans une situation
identique.
 Elle ne peut pas établir de discriminations arbitraires entre eux, sauf si :
o elles reposent sur une différence de situation objective,
o ou si elles répondent à une nécessité d’intérêt général.

👉 Cette exception sera précisée par CE, 1974, Denoyez et Chorques.

3. Sur le plan doctrinal

 Le CE, après la Libération, développe un corpus de PGD garantissant les droits des
administrés :
o CE, 1948, Société du Journal l’Aurore → non-rétroactivité des actes
administratifs.
o CE, 1950, Dehaene → continuité du service public.
o CE, 1951, Société des concerts du Conservatoire → égalité.
 Ces PGD deviennent les principes cardinaux du droit administratif français, avant
même la reconnaissance constitutionnelle de 1958.

VI. 🧠 Principe dégagé


Principe général du droit (PGD) :
Les usagers d’un service public doivent être traités de manière égale par l’administration.
Toute différence de traitement ne peut être fondée que sur une différence objective de
situation ou sur des nécessités d’intérêt général.

VII. 🔎 Portée postérieure (jurisprudence et


constitutionnalisation)
Jurisprudence Apport complémentaire
Trois cas où une différence de traitement est légale :
CE, 1974, Denoyez et
différence de situation, intérêt général, habilitation
Chorques
législative expresse.
CC, 1979, Ponts à péage Principe d’égalité a valeur constitutionnelle (art. 6 DDHC).
CE, 1997, Commune de Tarifs différenciés selon le revenu admis si justifiés par
113
Jurisprudence Apport complémentaire
Gennevilliers et Nanterre l’intérêt général.
CE, 2013, Fédération Force
Le principe d’égalité s’applique aussi aux agents publics.
ouvrière énergie et mines

VIII. 📚 Fiche synthétique


Élément Détail
Juridiction Conseil d’État, Assemblée
Date 9 mars 1951
Parties Société des concerts du Conservatoire c/ Ministre de l’Éducation nationale
Type de recours Recours pour excès de pouvoir
Problème
L’administration peut-elle discriminer les usagers d’un service public ?
juridique
Annulation de la décision pour violation du PGD d’égalité devant le service
Solution
public
Principe dégagé PGD d’égalité des usagers du service public
Principe général applicable à tous les services publics ; base du contrôle de
Portée
proportionnalité des différences de traitement

IX. 🏁 En une phrase de révision


CE, Ass., 9 mars 1951, Société des concerts du Conservatoire :
le Conseil d’État érige en principe général du droit l’égalité des usagers devant le service
public, interdisant toute discrimination non fondée sur une différence objective ou un motif
d’intérêt général.

114
⚖️Tribunal des conflits, 17 juin 1951 —
Dame Noualek

I. 📜 Les faits
 Un gardien de la paix participait, de nuit, à une opération de surveillance
préventive ordonnée par le commissaire de police dans un quartier sensible.
 Durant cette opération, les policiers procédaient à des vérifications d’identité et à des
contrôles de personnes circulant dans la rue.
 L’un des gardiens, manipulant son arme, a blessé par accident Mme Noualek, une
passante étrangère à l’opération.
 Celle-ci a demandé réparation du dommage à l’administration.

II. ⚖️La procédure


 L’administration soutenait que l’acte en cause relevait de la police judiciaire, donc de
la compétence du juge judiciaire (responsabilité de droit commun).
 Mme Noualek soutenait au contraire qu’il s’agissait d’une opération de police
administrative, engageant la responsabilité de l’État devant le juge administratif.

115
 Le litige est porté devant le Tribunal des conflits pour trancher la question de
compétence.

III. ❓ La question juridique


L’opération de surveillance au cours de laquelle un agent de police a blessé un passant
constitue-t-elle une activité de police administrative (préventive) ou de police judiciaire
(répressive) ?

Autrement dit :

Le dommage causé pendant une opération de police relève-t-il du juge administratif ou du


juge judiciaire selon la finalité de l’opération ?

IV. 🧾 La solution du Tribunal des conflits


🔹 Décision

Le Tribunal des conflits déclare que l’opération litigieuse relève de la police


administrative, et donc de la compétence du juge administratif.

🔹 Motifs

Le TC distingue les deux fonctions de la police :

1. Police administrative :
o A pour but préventif → prévenir les troubles à l’ordre public (sécurité,
tranquillité, salubrité).
o Relève de la compétence du juge administratif.
2. Police judiciaire :
o A pour but répressif → constater des infractions, rechercher les auteurs, les
traduire devant le juge pénal.
o Relève du juge judiciaire.

➡️En l’espèce :

 L’opération de surveillance nocturne avait pour but de prévenir les infractions,


non de constater ou poursuivre un délit déjà commis.
 Il s’agissait donc d’une activité de police administrative.

V. ⚖️Principe dégagé

116
🧠 Principe :
La distinction entre police administrative et police judiciaire repose sur la finalité de
l’opération :

 Préventive → police administrative → compétence du juge administratif.


 Répressive → police judiciaire → compétence du juge judiciaire.

VI. 🧩 Portée et apports de l’arrêt


1. 🔹 Sur la distinction police administrative / judiciaire

 Dame Noualek fixe le critère matériel (la finalité de l’opération) :


o Le juge regarde l’objet poursuivi, non le service ou le statut des agents.
o Même si ce sont des policiers d’État qui agissent, leur action peut relever de
la police administrative si elle vise à prévenir.

2. 🔹 Sur la compétence juridictionnelle

 La distinction détermine :
o Le juge compétent :
 Juge administratif si police administrative,
 Juge judiciaire si police judiciaire.
o Le régime de responsabilité applicable :
 Droit administratif (faute de service ou responsabilité sans faute),
 Droit civil/pénal (faute personnelle, responsabilité de droit commun).

3. 🔹 Sur la protection des libertés publiques

 La qualification administrative permet au juge administratif d’exercer un contrôle


sur les mesures de prévention et de surveillance,
et donc de garantir la proportionnalité et la légalité des mesures de police.

4. 🔹 Articulation avec la jurisprudence ultérieure

 Le critère de Dame Noualek (finalité préventive/répressive) sera complété :


o par CE, 1951, Baud (finalité répressive → police judiciaire),
o et affiné par TC, 1977, Demoiselle Motsch (une même opération peut changer
de nature en cours d’exécution).

VII. 📚 Jurisprudence complémentaire


Jurisprudence Apport
Si l’opération vise à constater une infraction ou à arrêter un
CE, 1951, Baud
délinquant → police judiciaire.

117
Jurisprudence Apport
TC, 1951, Dame
Si l’opération vise à prévenir un trouble → police administrative.
Noualek
TC, 1977, Demoiselle Une opération de police peut changer de nature selon son
Motsch évolution.
Le pouvoir de police générale appartient à l’État (premier ministre)
CE, 1919, Labonne
et aux autorités locales.
CE, 1933, Benjamin Les mesures de police doivent être nécessaires et proportionnées.

VIII. 📋 Fiche synthétique


Élément Détail
Juridiction Tribunal des conflits
Date 17 juin 1951
Parties Dame Noualek c/ Administration
Type de litige Blessure causée par un agent de police lors d’une mission de surveillance
Question
L’opération relève-t-elle de la police administrative ou judiciaire ?
juridique
Solution Police administrative → compétence du juge administratif
La nature de la police dépend de la finalité : prévention = administrative,
Principe dégagé
répression = judiciaire.
Critère fondamental de distinction entre les deux ordres de juridiction et les
Portée
deux régimes de responsabilité.

IX. 🏁 En une phrase de révision


TC, 17 juin 1951, Dame Noualek :
le Tribunal des conflits juge qu’une opération de surveillance préventive relève de la police
administrative, donc du juge administratif — la distinction entre police administrative et
judiciaire repose sur la finalité de l’opération : préventive ou répressive.

118
TC, 27 mars 1952, Dame de La Murette
1) Faits
Pendant un régime d’état de siège (pouvoirs de police renforcés conférés à l’administration
par la loi), l’autorité administrative fait arrêter et interner Mme de La Murette. La mesure
est contestée (illégalité alléguée, notamment quant à sa durée/maintien).

2) Procédure
La requérante cherche à engager la responsabilité de l’État devant le juge judiciaire, en
soutenant qu’il s’agit d’une voie de fait (atteinte grave à la liberté individuelle), ce qui
entraînerait la compétence de l’ordre judiciaire. Conflit de compétence porté devant le
Tribunal des conflits.

3) Problème de droit
L’arrestation/détention décidée par l’administration, prise sur le fondement de pouvoirs
légaux exceptionnels (état de siège), constitue-t-elle une voie de fait transférant la
compétence au juge judiciaire ?

4) Solution (dispositif)
➡️Non : pas de voie de fait.
Le juge administratif est compétent pour connaître de l’illégalité éventuelle et de la
réparation du préjudice causé par cette mesure.

5) Principe dégagé

119
 Quand l’administration agit sur le fondement d’un texte lui conférant un pouvoir
(même exceptionnel), la mesure n’est pas une voie de fait, même si elle est illégale
(erreur de droit, maintien trop long, etc.).
 En l’absence de voie de fait, la compétence appartient à l’ordre administratif
(annulation, responsabilité).

6) Portée
 L’arrêt resserre la notion classique de voie de fait : il ne suffit pas d’une atteinte
grave à une liberté ; il faut absence de titre légal (incompétence manifeste) ou
exécution manifestement insusceptible de se rattacher à un pouvoir.
 Il sanctuarise la compétence administrative pour les mesures de police
administrative prises sous habilitation légale, y compris en période exceptionnelle.
 Il préfigure l’évolution contemporaine :
o TC, 1935, Action française (voie de fait admise contre saisie manifestement
illégale, sans base légale).
o TC, 2013, Bergoend (redéfinition stricte de la voie de fait : atteinte à la liberté
individuelle par détention arbitraire ou extinction du droit de propriété par
exécution manifestement illégale).

7) Intérêt de l’arrêt (examen)


 Clef de méthode pour qualifier voie de fait / simple illégalité :
1. Y a-t-il un fondement légal (même exceptionnel) ?
2. L’acte ou son exécution sont-ils manifestement insusceptibles de se rattacher
à un pouvoir de l’administration ?
→ Si oui, voie de fait (juge judiciaire). Sinon, juge administratif.
 À mobiliser dans un cas pratique libertés publiques / police administrative /
séparation des autorités.

8) Référence
 Tribunal des conflits, 27 mars 1952, Dame de La Murette, Rec. p. 789 (répartition
des compétences – voie de fait écartée).

Résumé en une phrase

TC, 27 mars 1952, Dame de La Murette : une détention administrative décidée sur
habilitation légale n’est pas une voie de fait ; la compétence pour juger de son illégalité et
réparer appartient à l’ordre administratif.

120
Fiche d’arrêt — CE, Ass., 12 décembre
1953, De Bayo

1. Faits

Mme De Bayo, surveillante dans un établissement d’enseignement privé sous contrat, avait
été sanctionnée disciplinairement (suspension de ses fonctions) par une commission de
discipline instituée par un décret.

Estimant que cette sanction était irrégulière, elle saisit le Conseil d’État d’un recours pour
excès de pouvoir contre la décision rendue par cette commission.

Mais se posait une difficulté :


👉 cette commission disciplinaire était-elle une juridiction administrative (susceptible de
REP devant le CE) ou une autorité administrative ordinaire (actes susceptibles de recours
administratif) ?

2. Procédure

 Décision attaquée : sanction disciplinaire rendue par une commission de discipline.


 Recours : recours pour excès de pouvoir (REP) devant le Conseil d’État.
 Problème préalable : compétence du CE → la décision émane-t-elle d’une
juridiction administrative ?

3. Problème de droit

121
Une commission de discipline instituée par décret pour sanctionner des agents publics
exerce-t-elle une fonction juridictionnelle, la faisant relever du contrôle du Conseil d’État
en tant que juridiction administrative ?

En d’autres termes :

Comment distinguer une juridiction administrative d’une simple autorité administrative


?

4. Solution du Conseil d’État (Ass., 12 déc. 1953)

➡️Le Conseil d’État, statuant en Assemblée, répond oui :


La commission de discipline en cause exerce bien une fonction juridictionnelle.

5. Principe dégagé

Principe :
Est une juridiction administrative tout organisme qui, quelle que soit sa dénomination, a
pour mission de trancher, conformément au droit, des litiges opposant l’administration à
des administrés ou entre administrés, par des décisions revêtues de l’autorité de la chose
jugée.

Autrement dit :

 Ce qui compte, ce n’est pas le nom (commission, conseil, comité, etc.),


 Mais la nature de la fonction exercée : dire le droit, trancher un différend, de
manière contraignante.

6. Application au cas d’espèce

 La commission de discipline examinait des griefs, entendait la défense, et prononçait


des sanctions.
 Elle tranchait un litige individuel selon des règles de droit :
→ elle exerçait donc une fonction juridictionnelle.
 Par conséquent, ses décisions sont susceptibles d’un recours pour excès de pouvoir
devant le Conseil d’État.

7. Portée de l’arrêt

A. Définition de la juridiction administrative

L’arrêt De Bayo pose la définition fonctionnelle de la juridiction administrative :


122
Est une juridiction administrative tout organisme qui tranche, selon des règles de droit, un
litige administratif, et dont les décisions ont autorité de chose jugée.

B. Critères de la fonction juridictionnelle

La jurisprudence en a dégagé trois critères cumulatifs :

1. L’organisme tranche un litige (il ne donne pas un simple avis).


2. Il le fait selon des règles de droit.
3. Sa décision a autorité de chose jugée.

C. Conséquences pratiques

 Le champ du REP est élargi : les décisions de juridictions administratives spéciales


(disciplinaires, ordinales, universitaires, etc.) peuvent être déférées au Conseil
d’État.
 Ce critère fonctionnel permet de contrôler les autorités quasi-juridictionnelles
(commissions, conseils, etc.).

D. Jurisprudence ultérieure

 De Bayo est un jalon majeur dans la distinction entre :


o actes administratifs → recours pour excès de pouvoir,
o actes juridictionnels → pourvoi en cassation.
 Il inspire directement les décisions suivantes :
o CE, 1947, D’Aillières → PGD du recours en cassation contre toute décision
juridictionnelle administrative.
o CE, 1950, Queralt → principe du recours hiérarchique ouvert sans texte.
o CE, 1957, Baranès → compétence du CE pour contrôler les décisions des
juridictions disciplinaires.

8. Portée doctrinale et symbolique

 L’arrêt De Bayo unifie la notion de juridiction administrative, en dépassant la simple


approche organique (nature de l’institution) pour une approche fonctionnelle (nature
de l’activité exercée).
 Il marque une étape décisive dans la construction du contentieux administratif
moderne.
 Il permet une meilleure garantie du droit au recours effectif et de la sécurité
juridique.

9. Référence

 Conseil d’État, Assemblée, 12 décembre 1953, De Bayo, Rec. p. 541.


 Principe dégagé :

123
Est une juridiction administrative tout organisme qui a pour mission de trancher, selon
des règles de droit, des litiges administratifs par des décisions ayant autorité de chose
jugée.

10. Schéma récapitulatif

Élément Contenu
Juridiction Conseil d’État, Assemblée
Date 12 décembre 1953
Parties Mme De Bayo / Commission de discipline
Problème Une commission disciplinaire est-elle une juridiction administrative ?
✅ Oui, car elle tranche des litiges selon le droit et avec autorité de chose
Solution
jugée
Principe Définition fonctionnelle de la juridiction administrative
Élargissement du contrôle du CE sur les juridictions administratives
Portée
spéciales
Lien Complète D’Aillières (1947) et fonde le contrôle du CE sur les
jurisprudentiel juridictions administratives

11. Résumé en une phrase

CE, Ass., 12 décembre 1953, De Bayo :


Le Conseil d’État consacre une définition fonctionnelle de la juridiction administrative,
affirmant que toute autorité qui tranche un litige selon le droit exerce une fonction
juridictionnelle, ouvrant ainsi la voie au contrôle du juge administratif sur ses décisions.

124
⚖️Fiche d’arrêt — CE, Ass., 28 mai 1954,
Barel et autres

📅 Référence
 Juridiction : Conseil d’État (Assemblée du contentieux)
 Date : 28 mai 1954
 Parties : Barel et autres c/ Ministre de la Fonction publique
 Nature : Recours pour excès de pouvoir
 Thème : Principe d’égal accès aux emplois publics — contrôle du mobile politique

📜 Les faits
Plusieurs candidats, dont M. Barel, s’étaient présentés au concours d’entrée de l’École
nationale d’administration (ENA).
Le ministre de la Fonction publique refusa d’inscrire leurs candidatures, en raison de leurs
opinions politiques, certains étant connus pour appartenir au Parti communiste français.

Ces candidats ont donc saisi le Conseil d’État, par un recours pour excès de pouvoir, pour
demander l’annulation de la décision du ministre.

⚙️La procédure
 Rejet de leur candidature par le ministre ;
 Recours devant le Conseil d’État, juge de premier et dernier ressort (compétence
directe en matière de concours nationaux).
 L’affaire est renvoyée en Assemblée du contentieux, formation la plus solennelle.

❓ La question de droit
125
Le ministre peut-il légalement refuser l’accès à un concours administratif en raison des
opinions politiques des candidats ?

Autrement dit :
👉 Les opinions politiques peuvent-elles constituer un critère d’exclusion pour l’accès à la
fonction publique ?
👉 Et le juge administratif peut-il contrôler la réalité des motifs politiques d’une décision
administrative ?

⚖️La solution du Conseil d’État


✅ Non.
Le Conseil d’État annule la décision du ministre : les opinions politiques d’un candidat ne
peuvent justifier ni son exclusion, ni un traitement discriminatoire.

💡 Principe de droit dégagé


🔹 L’accès aux emplois publics doit être ouvert à tous les citoyens sans distinction d’opinion
politique.
🔹 Ce principe découle de l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
(1789) :
« Tous les citoyens sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics
selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. »

➡️Le Conseil d’État reconnaît que le juge administratif est compétent pour contrôler la
réalité du motif politique d’une décision administrative, même lorsqu’elle émane d’une
haute autorité gouvernementale.

🧩 Application au cas d’espèce


 Le ministre n’a pas démontré que les candidats auraient manqué aux exigences de
moralité, de compétence ou de loyauté républicaine.
 L’administration ne pouvait donc pas écarter un candidat en se fondant uniquement
sur ses opinions politiques.

👉 Le refus d’inscription constitue une discrimination politique contraire au principe


d’égalité devant l’accès aux emplois publics.
👉 Le Conseil d’État prononce l’annulation de la décision ministérielle.

📚 Portée et apports de l’arrêt


126
1️⃣ Consécration du principe d’égal accès aux emplois publics

 Principe de valeur constitutionnelle (fondé sur l’art. 6 DDHC).


 Repris par le Conseil constitutionnel (déc. 1986 “Privatisations”) et par la
jurisprudence administrative ultérieure.

2️⃣ Contrôle du juge administratif sur les motifs politiques

 Le CE admet qu’il peut vérifier la réalité du motif d’une décision, même s’il est
politique ou discrétionnaire.
 C’est un tournant : fin du “domaine réservé” de l’administration en matière politique.

3️⃣ Renforcement du principe de neutralité et d’impartialité de l’administration

 L’administration doit être politiquement neutre et respecter la liberté d’opinion de


ses agents.
 Préfiguration du principe de neutralité du service public (CE, 1950, Dehaene ; CE,
1989, Mlle Marteaux).

4️⃣ Illustration du passage vers l’État de droit administratif moderne

 Affirmation du contrôle du juge administratif sur l’administration, même pour des


décisions sensibles politiquement.

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Juridiction Conseil d’État, Assemblée
Date 28 mai 1954
Parties Barel et autres c/ Ministre de la Fonction publique
Principe Égal accès aux emplois publics
Fondement Article 6 DDHC (1789)
L’administration peut-elle exclure un candidat pour ses opinions
Problème de droit
politiques ?
Solution Non : atteinte au principe d’égalité et de neutralité
Le CE contrôle la légalité et la motivation politique des actes
Portée
administratifs

🔗 Chaîne jurisprudentielle associée


Décision / Arrêt Apport principal
Reconnaissance du droit de grève des agents publics et de la primauté
CE, 1950, Dehaene
du service public
Égal accès aux emplois publics, interdiction des discriminations
CE, 1954, Barel
politiques

127
Décision / Arrêt Apport principal
CE, 1978, Lebon Limites du contrôle du juge sur les sanctions disciplinaires
CE, 1989, Mlle Neutralité du service public, interdiction du prosélytisme religieux
Marteaux des agents

📘 Conclusion
🔹 L’arrêt Barel (CE, Ass., 1954) est un arrêt fondateur de la légalité républicaine et de
l’État de droit administratif.
🔹 Il consacre le principe d’égal accès aux emplois publics et le contrôle juridictionnel des
motifs politiques.
🔹 Il illustre la capacité du juge administratif à protéger les libertés publiques contre
l’arbitraire gouvernemental.

Fiche d’arrêt — CE, Section, 4 juin 1954,


Institution Notre-Dame du Kreisker
128
📅 Référence
 Juridiction : Conseil d’État, Section
 Date : 4 juin 1954
 Parties : Institution Notre-Dame du Kreisker c/ Ministre de l’Éducation nationale
 Nature : Arrêt de principe — distinction entre circulaires interprétatives et
circulaires réglementaires

📜 Les faits
Le ministre de l’Éducation nationale avait adressé une circulaire aux services académiques
concernant les conditions d’attribution des bourses pour les élèves fréquentant des
établissements privés.

L’Institution Notre-Dame du Kreisker, établissement catholique breton, estime que cette


circulaire modifie le droit existant en imposant des conditions nouvelles non prévues par
les textes.

Elle forme donc un recours pour excès de pouvoir contre cette circulaire devant le Conseil
d’État.

⚙️La procédure
 Requérante : L’institution scolaire privée demande l’annulation de la circulaire.
 Défendeur : Le ministre de l’Éducation nationale soutient que la circulaire n’a
aucun caractère réglementaire et ne peut donc être attaquée devant le juge
administratif.

❓ La question de droit
Une circulaire administrative peut-elle faire l’objet d’un recours pour excès de pouvoir
(REP) ?

Autrement dit :
👉 Le juge administratif est-il compétent pour contrôler la légalité d’une circulaire
ministérielle adressée aux services administratifs ?

129
⚖️La solution du Conseil d’État
Le Conseil d’État opère ici une distinction fondamentale entre deux types de circulaires 👇

✅ Principe dégagé :

 Les circulaires interprétatives, qui se bornent à interpréter le droit existant, ne


sont pas susceptibles de recours.
 Les circulaires réglementaires, qui modifient ou ajoutent à la règle de droit, sont
susceptibles d’un recours pour excès de pouvoir.

En l’espèce, la circulaire modifiait le régime des bourses, c’est-à-dire le droit applicable.


Elle présentait donc un caractère réglementaire.

➡️Par conséquent, elle pouvait être contestée devant le juge administratif, et le recours est
jugé recevable.

💡 Principe de droit dégagé


Lorsqu’une circulaire comporte des dispositions à caractère réglementaire, elle peut être
déférée au juge administratif par la voie du recours pour excès de pouvoir.
En revanche, les circulaires purement interprétatives sont insusceptibles de recours.

🧱 Portée et apports de l’arrêt


1. ⚖️Ouverture du contrôle juridictionnel sur les circulaires
→ Le juge administratif admet pour la première fois qu’une circulaire ministérielle
peut être annulée si elle crée de nouvelles règles.
2. 🧩 Clarification du statut juridique des circulaires
→ Distinction entre :
o Circulaire interprétative : simple commentaire du droit existant → non
attaquable.
o Circulaire réglementaire : ajoute ou modifie le droit → attaquable.
3. 🧭 Fondement du contrôle de légalité interne de l’administration
→ Les agents doivent appliquer les circulaires conformes au droit, mais peuvent
écarter celles illégales.
4. 🔗 Évolution ultérieure :
o CE, 18 déc. 2002, Mme Duvignères : abandon de la distinction formelle
(interprétative/réglementaire) → désormais, sont attaquables les circulaires
impératives (créant des droits/obligations).

📚 Synthèse
130
L’arrêt Notre-Dame du Kreisker (CE, Sect., 4 juin 1954) marque une étape majeure dans la
définition du régime juridique des circulaires administratives.
Il distingue les circulaires interprétatives (non susceptibles de REP) des circulaires
réglementaires (susceptibles de REP).

Il consacre ainsi le contrôle juridictionnel des actes administratifs internes, garantissant la


légalité de l’action administrative.

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Juridiction Conseil d’État, Section
Date 4 juin 1954
Faits Circulaire ministérielle modifiant les conditions d’attribution des bourses
Question Une circulaire peut-elle être attaquée devant le juge administratif ?
Solution Oui, si elle a un caractère réglementaire
Principe Distinction circulaire interprétative (non attaquable) / réglementaire (attaquable)
Portée Première reconnaissance du REP contre certaines circulaires

🔗 Chaîne jurisprudentielle
Arrêt Apport principal
CE, 1954,
Distinction interprétative / réglementaire
Kreisker
CE, 2002,
Critère de l’impérativité de la circulaire
Duvignères
Extension du contrôle aux documents de portée générale (lignes
CE, 2020, GISTI
directrices, instructions, notes, etc.)

⚖️Tribunal des conflits, 28 mars 1955 —


Effimieff

I. 📜 Les faits

131
 Dans le cadre du plan de reconstruction et de remembrement après la Seconde
Guerre mondiale, des travaux avaient été réalisés pour remettre en état des terres
agricoles.
 Ces travaux étaient exécutés :
o par une entreprise privée,
o pour le compte d’une association syndicale de remembrement (organisme de
droit privé),
o sous la surveillance et le contrôle de l’administration.
 M. Effimieff, un particulier, subit un dommage du fait de ces travaux (détérioration
de terrain, gêne, etc.).
 Il saisit le juge judiciaire pour obtenir réparation, estimant qu’il s’agit d’un litige
entre particuliers.

II. ⚖️La procédure


 Le juge judiciaire se déclare incompétent, estimant qu’il s’agit d’un travail public
relevant du juge administratif.
 Le litige est porté devant le Tribunal des conflits, chargé de trancher la question de
compétence.

III. ❓ La question juridique


Les travaux réalisés par une personne privée (ici, une association syndicale de
remembrement) peuvent-ils être considérés comme des travaux publics, relevant du juge
administratif ?

Autrement dit :

Une personne privée peut-elle accomplir des missions de service public administratif, et si
oui, dans quelles conditions ?

IV. 🧾 La solution du Tribunal des conflits


🔹 Décision

Le Tribunal des conflits retient la compétence du juge administratif :


les travaux en cause sont bien des travaux publics, relevant du droit administratif.

🔹 Motifs

Le TC rappelle les critères cumulatifs du travail public :

132
1. Un travail immobilier,
2. Effectué pour le compte d’une personne publique (ou dans un but d’utilité
publique),
3. Dans le cadre d’une mission de service public.

Et il précise ici un principe nouveau 👇

Même si les travaux sont exécutés par une personne privée, ils conservent le caractère de
travail public lorsqu’ils sont réalisés pour le compte d’une personne publique ou dans le
cadre d’une mission de service public, sous contrôle de l’administration.

En l’espèce :

 Les travaux étaient réalisés dans l’intérêt général (reconstruction et


remembrement agricole),
 Ils étaient organisés et surveillés par l’administration,
 Et ils participaient à une mission de service public national.

➡️Le juge administratif est donc compétent.

V. ⚖️Principe dégagé
🧠 Principe :
Des travaux réalisés par une personne privée peuvent avoir le caractère de travaux
publics et relever de la compétence du juge administratif lorsqu’ils sont exécutés :

 pour le compte d’une personne publique, ou


 dans le cadre de l’exécution d’une mission de service public,
sous le contrôle de l’administration.

VI. 🧩 Portée et apports de l’arrêt


1. 🔹 Élargissement de la notion de “travail public”

 Avant Effimieff, les travaux publics étaient principalement ceux réalisés directement
par des personnes publiques.
 Le TC admet ici que des personnes privées peuvent aussi réaliser de tels travaux, dès
lors qu’elles agissent pour un but d’utilité publique, dans le cadre d’une mission
de service public et sous contrôle de l’administration.

2. 🔹 Clarification de la compétence du juge administratif

 Le juge administratif est compétent pour connaître :


o des litiges relatifs à l’exécution de ces travaux,
o et des dommages qui en résultent.

133
 Il ne s’agit donc pas d’un simple contrat de droit privé entre particuliers.

3. 🔹 Naissance de la “théorie du travail public indirect”

 L’arrêt Effimieff fonde la possibilité qu’un travail public soit réalisé par un
particulier tout en conservant son caractère administratif,
du moment qu’il s’inscrit dans une finalité de service public et sous un encadrement
public.

4. 🔹 Influence durable sur la jurisprudence

 Cette logique sera reprise dans TC, 1963, Société entreprise Peyrot (travaux
autoroutiers confiés à des sociétés privées agissant pour l’État), puis restreinte par TC,
2015, Mme Rispal.

VII. 📚 Jurisprudence complémentaire


Jurisprudence Apport
TC, 1873, Blanco Responsabilité de l’État fondée sur le service public.
TC, 1902, Saint-Just Pouvoir d’exécution d’office de l’administration.
Travaux publics exécutés par une personne privée dans une
TC, 1955, Effimieff
mission de SP → compétence du juge administratif.
TC, 1963, Société Travaux autoroutiers = SP même s’ils sont confiés à une société
entreprise Peyrot privée (reviendra sur Effimieff).
TC, 2015, Mme Rispal c/ Revirement : les sociétés concessionnaires d’autoroutes ne sont
ASF plus considérées comme agissant pour le compte de l’État.

VIII. 📋 Fiche synthétique


Élément Détail
Juridiction Tribunal des conflits
Date 28 mars 1955
Parties M. Effimieff c/ Association syndicale de remembrement
Dommage causé par des travaux de remembrement exécutés par un
Type de litige
particulier
Question Des travaux réalisés par une personne privée peuvent-ils être des travaux
juridique publics relevant du juge administratif ?
Oui, s’ils sont réalisés dans le cadre d’une mission de service public, sous
Solution
contrôle de l’administration.
Principe Les travaux publics peuvent être exécutés par une personne privée dès lors
dégagé qu’ils participent à une mission de service public.
Extension de la notion de travail public et confirmation de la compétence du
Portée
juge administratif.

134
IX. 🏁 En une phrase de révision
TC, 28 mars 1955, Effimieff :
le Tribunal des conflits admet que des travaux réalisés par une personne privée peuvent
être des travaux publics, et donc relever du juge administratif, lorsqu’ils sont effectués
pour une mission de service public sous le contrôle de l’administration — élargissant
ainsi le champ du service public administratif.

Fiche de jurisprudence – CE, 20 avril 1956,


Époux Bertin

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 20 avril 1956
 Parties : Époux Bertin c/ État (commissariat général aux réfugiés)
 Recueil Lebon : p. 167
 Nature : arrêt de principe
 Thème : contrat administratif – critère de l’objet du contrat – participation directe à
l’exécution du service public

135
2️⃣ Les faits
 Les époux Bertin, restaurateurs, avaient conclu avec l’Administration
(Commissariat général aux réfugiés) un accord oral.
 Ils s’étaient engagés à nourrir et héberger des réfugiés russes que l’État devait
rapatrier vers leur pays d’origine.
 Un litige survient : les époux Bertin demandent le paiement des prestations
effectuées, que l’administration refuse.
 Le débat porte sur la nature juridique de cet accord : contrat administratif ou
contrat de droit privé ?

3️⃣ La procédure
 Les époux Bertin saisissent la juridiction administrative pour demander la
condamnation de l’État au paiement.
 Le tribunal administratif rejette leur demande en estimant que le contrat est de droit
privé.
 Les époux Bertin font appel devant le Conseil d’État.

4️⃣ La question juridique


💡 Le contrat conclu entre une personne publique (l’État) et une personne privée (les époux
Bertin) doit-il être qualifié de contrat administratif lorsqu’il confie directement à son
cocontractant l’exécution d’un service public ?

5️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Le Conseil d’État juge que le contrat est administratif.
 Il annule le jugement et reconnaît la compétence du juge administratif.
 Motif : le contrat confiait directement aux époux Bertin l’exécution même du service
public du rapatriement des réfugiés.

6️⃣ Les motifs essentiels


1. Participation directe à l’exécution du service public
o L’objet même du contrat était d’assurer une mission de service public
(hébergement et restauration des réfugiés rapatriés).

136
o Les époux Bertin exécutaient une part du service public, confiée directement
par l’administration.
2. ⚖️Critère de l’objet du contrat
o Le contrat est administratif par son objet, même s’il ne contient aucune
clause exorbitante du droit commun.
o Ce n’est donc plus seulement la présence de clauses exorbitantes (critère du
Granits porphyroïdes de 1912) qui compte,
mais la participation à l’exécution du service public.
3. 📜 Conséquence juridique
o Puisque le contrat est administratif, le juge administratif est compétent pour
connaître du litige.
o L’administration est condamnée à payer les sommes dues aux époux Bertin
pour le service rendu.

7️⃣ Le dispositif
 ✅ Le contrat est qualifié de contrat administratif.
 ✅ Compétence du juge administratif reconnue.
 ✅ Annulation du jugement du tribunal administratif.

8️⃣ La portée de l’arrêt


 💡 Arrêt fondamental : naissance du critère matériel de participation au service
public.
 Le Conseil d’État consacre la règle selon laquelle :

Un contrat conclu par une personne publique est administratif lorsqu’il a pour objet
l’exécution même du service public,
même s’il ne contient aucune clause exorbitante du droit commun.

 🧩 Cet arrêt complète la jurisprudence Société des granits porphyroïdes des Vosges
(1912) :
o 👉 1912 : critère formel (clauses exorbitantes)
o 👉 1956 : critère matériel (objet du contrat = service public)
 📘 Il est rendu le même jour que l’arrêt CE, 20 avril 1956, Grimouard, qui applique le
même principe à un contrat de travaux publics.
 Ensemble, ils posent les deux grands critères du contrat administratif :

1. Clauses exorbitantes du droit commun (critère organico-formel)


2. Objet du contrat : participation directe à l’exécution du service public (critère
matériel)

137
9️⃣ En résumé (phrase-type à retenir)
📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Époux Bertin du 20 avril 1956, a jugé qu’un contrat conclu
entre une personne publique et une personne privée est administratif lorsqu’il confie
directement à son cocontractant l’exécution même du service public, indépendamment de
toute clause exorbitante.

Fiche de jurisprudence – CE, 20 avril 1956,


Grimouard

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 20 avril 1956
 Parties : Grimouard c/ État
 Recueil Lebon : p. 167 (même publication que Époux Bertin)
 Nature de l’arrêt : arrêt de principe
 Thème : contrat administratif – objet du contrat : travaux publics

138
2️⃣ Les faits
 M. Grimouard, propriétaire forestier, avait passé un contrat avec l’État,
par l’intermédiaire de l’administration des Eaux et Forêts.
 Ce contrat portait sur la plantation et l’entretien d’arbres dans une forêt soumise au
régime forestier,
dans le cadre d’une mission d’aménagement et de reboisement menée par
l’administration.
 À la suite de difficultés d’exécution du contrat, un litige financier est survenu entre
M. Grimouard et l’administration.

3️⃣ La procédure
 M. Grimouard saisit la juridiction administrative pour obtenir paiement.
 Se pose la question de la nature du contrat :
👉 s’agit-il d’un contrat administratif (relevant du juge administratif)
👉 ou d’un contrat de droit privé (relevant du juge judiciaire) ?

4️⃣ La question juridique


💡 Un contrat conclu entre une personne publique et une personne privée, ayant pour objet
l’exécution de travaux publics, doit-il être qualifié de contrat administratif, même sans
clause exorbitante du droit commun ?

5️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Le Conseil d’État qualifie le contrat d’administratif.
 Motif : le contrat avait pour objet l’exécution de travaux publics, c’est-à-dire de
travaux réalisés dans un but d’intérêt général, sur un bien appartenant à une
personne publique, sous contrôle de l’administration.

6️⃣ Les motifs essentiels


1. Objet du contrat : travaux publics
o Les opérations de reboisement confiées à M. Grimouard participaient à une
mission d’intérêt général (aménagement forestier).
o Ces travaux étaient exécutés pour le compte de l’État, sur un terrain soumis
au régime forestier public.
2. ⚙️Critère de l’objet du contrat

139
Le contrat est administratif par son objet, même s’il ne contient pas de
o
clause exorbitante.
o C’est donc le but poursuivi et la nature de l’activité confiée qui déterminent
la qualification juridique.
3. ⚖️Conséquence
o Le contrat relevant des travaux publics, le juge administratif est seul
compétent pour connaître du litige.

7️⃣ Le dispositif
 ✅ Le Conseil d’État reconnaît la compétence du juge administratif.
 ✅ Le contrat est qualifié de contrat administratif, car il a pour objet la réalisation
de travaux publics.

8️⃣ La portée de la décision


 💡 Arrêt fondateur, jumeau de Époux Bertin : ensemble, ils consacrent le critère
matériel du contrat administratif.
 Époux Bertin → contrat administratif parce qu’il confie l’exécution d’un service
public.
 Grimouard → contrat administratif parce qu’il a pour objet l’exécution de travaux
publics.
 Ces deux arrêts marquent une évolution majeure : le contrat administratif ne dépend
plus seulement de clauses exorbitantes (Société des granits porphyroïdes, 1912),
mais aussi de l’objet même du contrat, révélant une activité d’intérêt général relevant
de la puissance publique.

9️⃣ En résumé (phrase-type à retenir)


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Grimouard du 20 avril 1956, a jugé qu’un contrat conclu
entre une personne publique et une personne privée est administratif lorsqu’il a pour objet
l’exécution de travaux publics, même sans clause exorbitante du droit commun.

🔟 Schéma récapitulatif : trio fondateur du contrat


administratif
Arrêt Année Critère mis en avant Type de contrat Conséquence
CE, 1912, Granits Clauses exorbitantes du
1912 Fourniture de pavés Contrat privé
porphyroïdes droit commun

140
Arrêt Année Critère mis en avant Type de contrat Conséquence
Service
CE, 1956, Époux Objet = participation Contrat
1956 (hébergement de
Bertin directe au service public administratif
réfugiés)
CE, 1956, Objet = exécution de Contrat
1956 Reboisement
Grimouard travaux publics administratif

Fiche de jurisprudence – Tribunal des


conflits, 10 juillet 1956, Société Le Béton –
Bourgogne Bois

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Tribunal des conflits
 Date : 10 juillet 1956
 Nom de l’affaire : Société Le Béton (souvent appelée Société Bourgogne Bois)
 Recueil : Rec. p. 707
 Nature de la décision : arrêt de principe
 Thème : détermination de la nature administrative d’un contrat – critères du
contrat administratif par son objet

2️⃣ Les faits

141
 Une commune avait passé un contrat de concession de voirie avec la Société Le
Béton, autorisant celle-ci à aménager et exploiter des parcelles publiques (création
de places de stationnement, installation de pavés autobloquants, etc.).
 L’entreprise s’engageait à réaliser des travaux d’aménagement et à percevoir des
redevances sur les usagers.
 Un litige est né entre la société et la commune à propos de l’exécution du contrat.
 Se posait la question de la compétence juridictionnelle :
→ le contrat relève-t-il du juge administratif (car contrat administratif),
→ ou du juge judiciaire (car contrat de droit privé) ?

3️⃣ La procédure
 Le tribunal judiciaire s’est déclaré incompétent.
 La juridiction administrative s’est également estimée incompétente.
 D’où la saisine du Tribunal des conflits pour trancher le conflit négatif de
compétence.

4️⃣ La question juridique


💡 Le contrat conclu entre une commune et une société privée pour l’aménagement et
l’exploitation d’un domaine public (voirie, stationnement) constitue-t-il un contrat
administratif, relevant du juge administratif, ou un contrat de droit privé ?

5️⃣ La solution du Tribunal des conflits


 ✅ Le Tribunal des conflits reconnaît la compétence du juge administratif.
 Il juge que le contrat est un contrat administratif, car il a pour objet l’exécution de
travaux publics et concerne l’aménagement du domaine public.

6️⃣ Les motifs essentiels


1. Objet du contrat : aménagement du domaine public
o Le contrat porte sur des travaux relatifs à la voirie, donc à une mission
d’aménagement d’un service public local ou du domaine public.
o Ces travaux présentent un intérêt général.
2. ⚖️Participation à l’exécution du service public
o La société privée participe à l’exécution d’un service public communal
(gestion du stationnement et aménagement de la voie publique).
3. 🧩 Présence de clauses exorbitantes

142
oLe contrat contenait des prérogatives de puissance publique au profit de la
commune, telles que le contrôle de l’activité de la société et la possibilité de
résiliation unilatérale pour motif d’intérêt général.
4. 🔗 Conséquence : nature administrative du contrat
o En raison de son objet (exécution de travaux publics sur le domaine public) et
de ses clauses spécifiques, le contrat relève de la compétence du juge
administratif.

7️⃣ Le dispositif
 Le contrat est qualifié d’administratif.
 Le litige relève du juge administratif.

8️⃣ La portée de la décision


 🧱 Arrêt fondateur en matière de critères du contrat administratif.
 Le Tribunal des conflits précise que :

Un contrat conclu entre une personne publique et une personne privée est administratif
lorsqu’il a pour objet l’exécution de travaux publics, ou qu’il participe
directement à la gestion du domaine public.

 Cet arrêt est une étape majeure dans la construction de la jurisprudence sur la notion
de contrat administratif par son objet, avant les arrêts Époux Bertin (CE, 1956) et
Grimouard (CE, 1956).

9️⃣ En résumé (phrase-type à retenir)


📘 Le Tribunal des conflits, dans l’arrêt Société Le Béton du 10 juillet 1956, a jugé qu’un
contrat conclu entre une commune et une société privée pour l’aménagement du domaine
public est un contrat administratif, en raison de son objet et des clauses qu’il comporte,
confiant à la société l’exécution d’un travail public.

143
Fiche de jurisprudence – CE, 16 novembre
1956, Union syndicale des industries
aéronautiques (USIA)

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 16 novembre 1956
 Parties : Union syndicale des industries aéronautiques (USIA) c/ Ministre des Armées
 Recueil Lebon : p. 401
 Nature : arrêt de principe
 Thème : distinction SPA / SPIC – critères de qualification du service public

2️⃣ Les faits


 L’Union syndicale des industries aéronautiques contestait la soumission du
personnel d’un service public (lié à l’aéronautique) au régime administratif.
 Elle soutenait que ce service devait être considéré non comme un service public
administratif (SPA), mais comme un service public industriel et commercial
(SPIC).

144
 La question posée : la nature du service (administratif ou industriel et commercial)
détermine le régime juridique applicable (droit public ou droit privé) et la
compétence du juge (administratif ou judiciaire).

3️⃣ La procédure
 L’union saisit le Conseil d’État pour contester la décision du ministre et demander la
requalification du service.
 Le Conseil d’État doit définir les critères permettant de distinguer un SPA d’un
SPIC.

4️⃣ La question juridique


💡 Quels critères permettent de distinguer un service public administratif (SPA) d’un service
public industriel et commercial (SPIC), et donc de déterminer le régime juridique
applicable à ses agents, ses actes et ses contrats ?

5️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Le Conseil d’État pose trois critères cumulatifs pour distinguer SPA et SPIC.
 Il juge que le service en cause, bien qu’ayant certaines caractéristiques industrielles,
reste un service public administratif (SPA).

6️⃣ Les motifs essentiels


Le Conseil d’État énonce les trois critères de distinction (toujours utilisés aujourd’hui) 👇

🔹 1. L’objet du service

Quelle est la nature de l’activité exercée ?

 Si l’activité vise à satisfaire des besoins d’intérêt général purement administratifs


(éducation, santé, défense, sécurité, etc.) → SPA.
 Si elle a une finalité économique, comparable à celle d’une entreprise privée
(production, transport, vente, etc.) → SPIC.

🔹 2. L’origine des ressources

D’où proviennent les recettes du service ?

145
 Financement par l’impôt ou le budget public → SPA.
 Financement par des redevances payées par les usagers → SPIC.

🔹 3. Les modalités de fonctionnement

Comment le service fonctionne-t-il concrètement ?

 Fonctionnement selon des règles de droit public (agents publics, comptabilité


publique, prérogatives de puissance publique) → SPA.
 Fonctionnement selon des règles de gestion privée (personnel de droit privé,
comptabilité commerciale, absence de prérogatives) → SPIC.

7️⃣ Le dispositif
 Le Conseil d’État qualifie le service d’aéronautique en cause de SPA.
 Il en déduit que ses agents relèvent du droit public et de la juridiction
administrative.

8️⃣ La portée de la décision


 💡 Arrêt fondamental : il fixe les trois critères classiques de distinction entre SPA
et SPIC,
encore appliqués aujourd’hui par le Conseil d’État, le Tribunal des conflits et la
doctrine.
 🧩 Conséquences pratiques :
o SPA → régime de droit public, compétence du juge administratif.
o SPIC → régime mixte :
 fonctionnement et litiges avec les usagers → juge judiciaire,
 organisation générale ou actes unilatéraux → juge administratif.
 Cet arrêt permet d’assurer la cohérence du dualisme juridictionnel français :
o les services à caractère économique → relèvent du droit privé,
o les services à vocation administrative → du droit public.

9️⃣ En résumé (phrase-type à retenir)


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Union syndicale des industries aéronautiques du 16
novembre 1956, a posé les trois critères de distinction entre service public administratif
(SPA) et service public industriel et commercial (SPIC) : l’objet du service, l’origine de ses
ressources et ses modalités de fonctionnement.

146
🔟 Schéma synthétique : la grille USIA 🧩
Critères SPA SPIC
Activité administrative (non Activité économique (production, vente,
Objet
lucrative, d’intérêt général) transport, services marchands)
Financement par impôt ou
Ressources Financement par redevances des usagers
subvention publique
Fonctionnement Règles de droit public Règles de droit privé
Régime
Droit public – juge administratif Droit privé – juge judiciaire
juridique

Fiche de jurisprudence – Civ., 23 novembre


1956, Trésor public c. Giry

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Cour de cassation, chambre civile
 Date : 23 novembre 1956
 Parties : Trésor public c/ Giry
 Publication : D. 1957. Jur. p. 37, note Waline
 Thème : Responsabilité de l’État – application du droit administratif par le juge
judiciaire – collaboration occasionnelle au service public

2️⃣ Les faits


 M. Giry, médecin légiste, avait été requis par un juge d’instruction pour effectuer
une autopsie dans le cadre d’une procédure pénale.
 Au cours de cette mission, il a été agressé par des proches de la victime, subissant
des blessures graves.
 Il a alors assigné l’État (Trésor public) devant le juge judiciaire pour obtenir
indemnisation.

147
3️⃣ La question juridique
💡 L’État peut-il être déclaré responsable des dommages subis par un particulier collaborant
occasionnellement au service public de la justice, et selon quel régime de responsabilité
(droit privé ou droit administratif) ?

4️⃣ La solution de la Cour de cassation


 ✅ La Cour de cassation reconnaît la responsabilité de l’État, mais elle décide
d’appliquer les règles du droit administratif,
c’est-à-dire les principes de la responsabilité administrative dégagés par le Conseil
d’État.
 Elle affirme que le juge judiciaire, bien que compétent pour connaître du litige, doit
appliquer le droit administratif lorsque l’affaire concerne une activité de service
public administratif.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. ⚖️Le médecin, collaborateur occasionnel du service public
o En acceptant la mission d’autopsie confiée par l’autorité judiciaire, le médecin
participait au fonctionnement du service public de la justice.
o Il avait donc la qualité de collaborateur occasionnel du service public.
2. 🧩 Responsabilité sans faute de l’État
o Selon la jurisprudence administrative (notamment CE, 1946, Commune de
Saint-Priest-la-Plaine),
l’État est responsable sans faute des dommages subis par les collaborateurs
occasionnels du service public,
sur le fondement de la théorie du risque (ils subissent un risque pour le
compte de la collectivité).
3. Application du droit administratif par le juge judiciaire
o La Cour de cassation décide que le juge judiciaire doit appliquer les règles de
la responsabilité administrative,
car le dommage est né à l’occasion du fonctionnement d’un service public
administratif.
o Autrement dit, le juge judiciaire applique le droit administratif “par
emprunt”.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Arrêt de principe à double portée :
1. Il consacre la qualité de collaborateur occasionnel du service public,
donnant droit à réparation sans faute (fondement : risque).

148
2. Il consacre l’application du droit administratif par le juge judiciaire,
lorsqu’il est compétent (matière pénale, civile, etc.), dans le respect de la
séparation des autorités.
 ⚙️C’est une illustration parfaite de la “théorie de l’emprunt du droit
administratif” :
→ le juge judiciaire peut, dans certains cas, appliquer le régime de responsabilité de
l’administration sans empiéter sur la compétence du juge administratif.
 🧱 Il s’inscrit dans la continuité de :

o CE, 1946, Commune de Saint-Priest-la-Plaine (reconnaissance du


collaborateur occasionnel) ;
o et sera prolongé par TC, 1951, Laruelle et Delville (actions récursoires entre
administration et agent).

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 La Cour de cassation, dans l’arrêt Trésor public c. Giry du 23 novembre 1956, a jugé que
le juge judiciaire, compétent pour connaître d’un litige relatif au service public de la justice,
doit appliquer les règles de la responsabilité administrative, reconnaissant à la victime la
qualité de collaborateur occasionnel du service public.

8️⃣ Schéma récapitulatif


Élément Contenu Application à l’affaire
Type d’activité Service public administratif (justice) Oui
Collaborateur occasionnel du service
Statut de la victime Médecin légiste requis
public
Régime de Responsabilité sans faute (théorie du
L’État doit indemniser
responsabilité risque)
Applique le droit
Juge compétent Juge judiciaire
administratif
Emprunt du droit administratif par le juge
Principe illustré Oui
judiciaire

9️⃣ Utilité en examen 🎯


 À citer absolument dans :
o une dissertation sur la responsabilité administrative ou le dualisme
juridictionnel,
o un cas pratique sur les collaborateurs occasionnels du service public,
o ou une question de cours sur le “juge judiciaire appliquant le droit
administratif”.
 💬 Montre que tu maîtrises à la fois :

149
o la théorie du service public,
o la responsabilité sans faute,
o et la porosité des ordres de juridiction.

⚖️Fiche d’arrêt – CE, Sect., 26 juin 1959, Syndicat général


des ingénieurs-conseils
🧩 Faits

Le gouvernement adopte un décret pris en application de la Constitution de 1958, afin de


fixer des règles de déontologie professionnelle applicables aux ingénieurs-conseils.
Le syndicat professionnel de ces ingénieurs conteste ce décret devant le Conseil d’État,
soutenant qu’il porte atteinte à la liberté du travail et de l’industrie.

⚖️Procédure

➡️Recours pour excès de pouvoir introduit par le Syndicat général des ingénieurs-conseils
contre le décret du 29 juillet 1958.

❓ Problème juridique

👉 Le pouvoir réglementaire autonome du gouvernement (prévu à l’article 37 de la


Constitution de 1958) est-il limité par des principes supérieurs, notamment les principes
généraux du droit ?

Solution du Conseil d’État

✅ Oui.
Le Conseil d’État reconnaît que le pouvoir réglementaire autonome du gouvernement —
même lorsqu’il agit sans habilitation législative — est soumis au respect de la hiérarchie

150
des normes.
➡️En particulier, il ne peut méconnaître les principes généraux du droit (PGD), les
principes constitutionnels ni les règles supérieures du droit international.

Le décret contesté est donc annulé pour violation du principe de liberté du travail.

💡 Principe dégagé

🧭 Soumission du pouvoir réglementaire autonome à la hiérarchie des normes


Même lorsqu’il agit dans son domaine autonome (art. 37 C°), le gouvernement doit
respecter :
1️⃣ Les principes généraux du droit (PGD),
2️⃣ Les règles et principes constitutionnels,
3️⃣ Et les engagements internationaux de la France.

Ainsi, le pouvoir réglementaire n’est jamais absolu : il est subordonné au bloc de légalité.

📚 Portée de l’arrêt

 Cet arrêt constitue un arrêt de principe fondamental pour la hiérarchie des normes
dans la Vᵉ République.
 Il affirme que les PGD s’imposent à toutes les autorités réglementaires, y compris
dans le domaine autonome du gouvernement.
 Il renforce le contrôle du juge administratif sur le pouvoir exécutif.
 Il s’inscrit dans la continuité de CE, Aramu (1945) (reconnaissance des PGD) et
prépare la logique du bloc de constitutionnalité développé ensuite par le Conseil
constitutionnel.

151
CE, 18 décembre 1959 — Société Les Films
Lutétia

I. 📜 Les faits
 La société Les Films Lutétia exploitait un cinéma dans la commune de Nice.
 Le ministre de l’Information avait délivré un visa national d’exploitation au film
intitulé Le feu dans la peau (film jugé licencieux mais non interdit).
 Le maire de Nice, considérant que le film risquait de heurter la moralité publique et
de provoquer des troubles à l’ordre public, a interdit sa projection sur le territoire
de la commune par arrêté de police.
 La société exploitante conteste cette interdiction devant le tribunal administratif de
Nice, en invoquant la violation de la liberté de projection cinématographique.

II. ⚖️La procédure


 Le tribunal administratif rejette la demande de la société.
 La société Les Films Lutétia forme un recours pour excès de pouvoir devant le
Conseil d’État contre l’arrêté du maire.

III. ❓ La question juridique


Le maire peut-il, au nom de sa police municipale, interdire la projection d’un film ayant
pourtant reçu un visa national d’exploitation délivré par l’État ?

Autrement dit :

Existe-t-il un pouvoir de police locale autonome permettant de restreindre une liberté


publique (ici, la liberté d’expression et de diffusion) pour des motifs de moralité ou de
circonstances locales ?

152
IV. 🧾 La solution du Conseil d’État
🔹 Décision

Le Conseil d’État rejette la requête de la société et admet la légalité de l’arrêté du maire.

🔹 Motifs

 Le CE reconnaît que :
1. Le visa ministériel (autorisation nationale) ne prive pas le maire de sa
compétence de police municipale (art. L. 131-2 du Code des communes,
aujourd’hui art. L. 2212-2 CGCT).
2. Le maire peut, pour assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité
publiques, prendre des mesures plus rigoureuses que celles de l’autorité
nationale, si des circonstances locales le justifient.
3. En l’espèce, le film, bien que visé par l’État, risquait de troubler l’ordre
public en raison de son caractère immoral et du contexte local.

📜 Principe dégagé par le CE :


« Le maire peut interdire sur le territoire de sa commune la représentation d’un film autorisé
au plan national, si cette représentation est de nature à troubler l’ordre public et que des
circonstances locales particulières le justifient. »

V. ⚖️Principe dégagé
🧠 Principe :
Le maire dispose d’un pouvoir de police générale lui permettant de restreindre une liberté
publique (ici la diffusion d’un film),
à condition que :

 il existe un trouble à l’ordre public,


 et que ce trouble soit justifié par des circonstances locales particulières.

👉 L’ordre public inclut ici la moralité publique, élément non matériel mais reconnu par le
juge administratif.

VI. 🧩 Portée et apports de l’arrêt


1. 🔹 Sur la répartition des compétences de police

 Le CE admet qu’il peut y avoir cumul de pouvoirs de police :

153
o le ministre de l’Intérieur ou de la Culture → compétence nationale (visa
d’exploitation),
o le maire → compétence locale pour tenir compte des circonstances locales.
 Le maire peut donc aggraver une réglementation nationale, mais jamais l’alléger.

2. 🔹 Sur le contenu de l’ordre public

 L’arrêt consacre la moralité publique comme élément immatériel de l’ordre


public :
o Le trouble à l’ordre public ne résulte pas seulement de désordres matériels,
mais aussi de la protection morale de la collectivité.
o Cette innovation sera reprise et élargie plus tard (ex. CE, 1995, Morsang-sur-
Orge).

3. 🔹 Sur la hiérarchie entre liberté et ordre public

 Le CE admet qu’une liberté publique (ici, la liberté de diffusion cinématographique)


peut être restreinte par une mesure locale de police si :
o elle répond à une nécessité d’ordre public,
o et si elle est proportionnée (contrôle de proportionnalité implicite).

4. 🔹 Sur la théorie des circonstances locales

 La jurisprudence Lutétia inaugure le contrôle de la légalité locale des mesures de


police :
o l’administration doit prouver l’existence de circonstances locales
particulières,
o sinon la mesure est annulée (ex. CE, 1933, Benjamin → nécessité et
proportionnalité des mesures).

VII. 📚 Jurisprudence complémentaire


Jurisprudence Apport
Une mesure de police doit être nécessaire et proportionnée
CE, 1933, Benjamin
pour maintenir l’ordre public.
Reconnaît la moralité publique comme composante de
CE, 1959, Lutétia
l’ordre public local.
CE, 1995, Commune de La dignité de la personne humaine devient composante de
Morsang-sur-Orge l’ordre public, même sans circonstances locales.
Le maire ne peut restreindre une liberté que pour des
CE, 2016, Ligue des droits de
raisons d’ordre public locales, non pour des motifs
l’homme (affaire du burkini)
moraux abstraits.
CE, 2017, Ville de Paris Confirmation du pouvoir du maire d’interdire un spectacle
(Dieudonné) en cas de risque de trouble à l’ordre public.

154
VIII. 📋 Fiche synthétique
Élément Détail
Juridiction Conseil d’État
Formation Section
Date 18 décembre 1959
Parties Société Les Films Lutétia c/ Commune de Nice
Type de
Recours pour excès de pouvoir
recours
Question Le maire peut-il interdire un film autorisé nationalement au nom de la
juridique moralité publique ?
Solution Oui, si des circonstances locales particulières le justifient.
Le maire peut, par sa police générale, interdire une activité autorisée
Principe dégagé
nationalement pour des motifs de moralité publique.
Extension du concept d’ordre public à la moralité publique ; possibilité d’un
Portée
cumul de polices nationale et locale.

IX. 🏁 En une phrase de révision


CE, 18 décembre 1959, Société Les Films Lutétia :
le Conseil d’État reconnaît que le maire peut, au titre de sa police municipale, interdire un
film autorisé nationalement s’il existe des circonstances locales particulières et un risque
de trouble à l’ordre public, incluant la moralité publique.

155
⚖️Fiche d’arrêt – CE, 24 juin 1960, Société Frampar et
autres
🧩 Faits

En 1960, pendant la guerre d’Algérie, le commissaire du gouvernement d’Alger fait saisir


le matériel d’impression et des documents appartenant à la Société Frampar, éditrice d’un
journal local.
L’administration justifie cette saisie en invoquant l’ordre public et la sûreté de l’État,
affirmant qu’il s’agit d’une mesure de police administrative préventive.
Or, la société estime qu’il s’agit en réalité d’une mesure de police judiciaire, prise en dehors
de toute procédure pénale régulière.

⚖️Procédure

➡️La Société Frampar forme un recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État
pour obtenir l’annulation de la saisie et la restitution de son matériel.

❓ Problème juridique

👉 La saisie de journaux décidée par une autorité administrative relève-t-elle de la police


administrative (prévention des troubles) ou de la police judiciaire (répression
d’infractions) ?

Solution du Conseil d’État

✅ Le Conseil d’État qualifie la mesure de police administrative.


Il juge que la saisie du matériel d’impression avait pour but de prévenir la diffusion
d’informations jugées dangereuses pour l’ordre public, et non de rechercher et réprimer
une infraction pénale.
➡️Par conséquent, cette mesure relève de la police administrative.

💡 Principe dégagé

🚨 Critère finaliste de distinction entre police administrative et police judiciaire


La distinction se fait selon la finalité de la mesure :

156
 Si elle vise à prévenir un trouble à l’ordre public → police administrative,
 Si elle tend à constater ou réprimer une infraction → police judiciaire.

📚 Portée de l’arrêt

 L’arrêt Société Frampar consacre le critère finaliste (ou téléologique) pour


distinguer police administrative et police judiciaire.
 Il renforce la compétence du juge administratif, en évitant que des mesures
déguisées en police judiciaire échappent à son contrôle.
 Il s’inscrit dans la lignée de la jurisprudence du Tribunal des conflits, notamment :
o ⚖️TC, 8 avril 1935, Action française (saisie de journaux : illégalité d’une voie
de fait),
o ⚖️TC, 7 juin 1951, Dame Noualek (critère de finalité également consacré).
 L’arrêt Frampar marque ainsi la protection de la liberté de la presse et l’extension
du contrôle juridictionnel de l’administration.

157
Fiche de jurisprudence – TC, 14 novembre
1960, Compagnie des bateaux à vapeur du
Nord

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Tribunal des conflits
 Date : 14 novembre 1960
 Parties : Compagnie des bateaux à vapeur du Nord c/ État
 Recueil Lebon : p. 807
 Thème : Responsabilité – travaux publics – distinction usager / tiers

2️⃣ Les faits


 La Compagnie des bateaux à vapeur du Nord, société privée exploitant une ligne de
navigation, utilisait un port aménagé par l’État.
 Des travaux publics furent entrepris dans ce port par l’administration.
 Pendant les travaux, les bateaux de la société ont subi des dommages matériels
(avarie, perte d’exploitation…).
 La société demande réparation à l’État.
 Se pose la question de savoir si la société doit être considérée comme usager du
service public du port, ou comme tiers aux travaux publics.

3️⃣ La question juridique


💡 Une entreprise qui utilise une installation portuaire publique pendant des travaux peut-elle
être considérée comme usager (responsabilité pour faute de l’administration) ou comme tiers
(responsabilité sans faute du maître de l’ouvrage) ?

4️⃣ La solution du Tribunal des conflits


 ✅ Le Tribunal des conflits qualifie la compagnie d’usager du service public
portuaire.
 En conséquence, la responsabilité de l’État (maître de l’ouvrage) ne peut être
engagée qu’en cas de faute.

158
5️⃣ Les motifs essentiels
1. ⚓ Qualité d’usager
o La Compagnie utilisait régulièrement les installations du port pour son
activité :
→ elle bénéficiait donc directement du service public portuaire.
o Elle n’était pas étrangère au service : elle ne pouvait être qualifiée de tiers.
2. ⚙️Régime de responsabilité applicable
o Les usagers d’un ouvrage public ne peuvent être indemnisés qu’en cas de
faute du maître de l’ouvrage (article L. 211-10 du Code de la voirie
aujourd’hui).
o Les tiers, en revanche, peuvent être indemnisés sans faute (responsabilité de
plein droit pour risque).
3. ⚖️Absence de faute prouvée
o En l’espèce, aucune faute n’étant démontrée, la demande de la Compagnie a
été rejetée.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Arrêt de principe sur la distinction usager / tiers dans les dommages de travaux
publics.
 Il précise le régime de responsabilité applicable selon la qualité de la victime :

Qualité de la
Régime de responsabilité Exemple
victime
Usager du service Usager blessé sur une voie
Responsabilité pour faute prouvée
public publique
Tiers au service Responsabilité sans faute (fondée Riverain d’un chantier
public sur le risque) public

 🧩 L’arrêt est régulièrement cité avec CE, 1970, EDF c. Farsat (tiers), pour illustrer le
double régime de responsabilité en matière de travaux publics.

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Tribunal des conflits, dans l’arrêt Compagnie des bateaux à vapeur du Nord du 14
novembre 1960, a jugé qu’un utilisateur régulier d’un port public est un usager du service
public portuaire, et que sa réparation pour dommages de travaux publics ne peut être
obtenue qu’en cas de faute de l’administration.

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 27 janvier 1961 – Vannier

159
1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État


 Date : 27 janvier 1961
 Publication : Recueil Lebon p. 53
 Parties : Vannier c/ Ministre de l’Information.

2️⃣ Faits

 M. Vannier était abonné à la radiodiffusion nationale pour recevoir un programme


officiel.
 L’administration décide de supprimer ce service de radiodiffusion.
 M. Vannier conteste, estimant avoir un droit acquis à la poursuite de ce service public
et demande réparation.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir et indemnisation devant le Conseil d’État.

4️⃣ Problème juridique

Les usagers d’un service public disposent-ils d’un droit acquis à son maintien, de sorte que
l’administration ne pourrait pas le supprimer ou le modifier librement ?

5️⃣ Solution

 Rejet de la requête :
o Le Conseil d’État affirme que :

« Les usagers d’un service public n’ont aucun droit acquis à son maintien. »

o L’administration peut donc supprimer ou modifier un service public pour des


motifs d’intérêt général, sous réserve du respect des règles de compétence et
de procédure.

6️⃣ Principe dégagé

160
 Principe de mutabilité (ou adaptabilité) du service public :
o Le service public doit pouvoir évoluer, être réorganisé ou supprimé selon les
besoins de l’intérêt général.
o Aucune « cristallisation » des situations au profit des usagers.

7️⃣ Portée / Intérêt

 Confirme que l’intérêt général prime sur les attentes individuelles des usagers.
 S’inscrit dans la trilogie des « lois du service public » avec :
1. Continuité (CE, 1918, Heyriès ; CE, 1950, Dehaene),
2. Égalité (CE, 1951, Société des concerts du Conservatoire),
3. Mutabilité/adaptabilité (CE, 1902, Compagnie du gaz de Deville-lès-Rouen ;
ici confirmée).
 Les usagers ne peuvent donc réclamer ni indemnisation pour suppression (sauf
faute), ni maintien du service.

🏁 Résumé essentiel

CE, 27 janv. 1961, Vannier :


Les usagers d’un service public n’ont aucun droit acquis à son maintien.
L’administration peut modifier ou supprimer un service public, conformément au principe
de mutabilité et à l’intérêt général.

CE, 13 janvier 1961 – Magnier


(Groupement de défense contre les maladies animales)

161
Faits

 Un groupement sanitaire agricole (association loi 1901) prend une décision


individuelle imposant une vaccination obligatoire du bétail.

Solution

 Le CE juge que :
o Le groupement, bien que association privée,
o est chargé d’une mission de service public (protection sanitaire animale),
o et dispose de prérogatives de puissance publique,
o donc ses décisions sont des AAU susceptibles de REP.

Apport

 Stabilise la jurisprudence : trois critères pour qu’une personne privée prenne un acte
administratif :
1. Mission de service public,
2. Prérogatives de puissance publique,
3. Acte unilatéral pris dans l’exercice de cette mission.

Fiche de jurisprudence – TC, 20 novembre


1961, Dame Kouyoumdjian
162
1️⃣ Références essentielles
 Juridiction : Tribunal des conflits
 Date : 20 novembre 1961
 Parties : Dame Kouyoumdjian c/ État
 Recueil Lebon : p. 780
 Thème : Faute de service / faute personnelle – compétence juridictionnelle

2️⃣ Les faits


 Un agent de police avait provoqué un accident de circulation alors qu’il conduisait
un véhicule de service.
 La victime, Dame Kouyoumdjian, a subi des dommages corporels et a demandé
réparation.
 Se posait la question :
→ la faute du policier était-elle une faute de service (relevant du juge administratif)
→ ou une faute personnelle (relevant du juge judiciaire) ?

3️⃣ La question juridique


💡 Lorsqu’un agent public, dans l’exercice de ses fonctions, cause un dommage, comment
déterminer si la faute commise relève du service ou de la personne, et donc de quelle
juridiction dépend le litige ?

4️⃣ La solution du Tribunal des conflits


 ✅ Le Tribunal des conflits qualifie la faute de faute personnelle détachable du
service.
 En conséquence, la juridiction judiciaire est compétente pour connaître du litige.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. 🚓 Comportement de l’agent
o L’agent de police conduisait de manière imprudente et dangereuse, sans lien
nécessaire avec les nécessités du service.
o Son comportement révélait une intention fautive personnelle.
2. ⚖️Critère de la faute personnelle détachable du service

163
o La faute est personnelle lorsqu’elle traduit :
 un comportement incompatible avec les obligations du service ;
 ou une intention malveillante,
 ou une négligence d’une gravité exceptionnelle.
3. Conséquence juridictionnelle
o Faute personnelle → responsabilité civile de l’agent → juge judiciaire
compétent.
o Faute de service → responsabilité de l’administration → juge administratif
compétent.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 L’arrêt Dame Kouyoumdjian illustre parfaitement la distinction classique :
o faute de service : commise dans le cadre de la mission, engage
l’administration ;
o faute personnelle détachable : commise à titre privé ou avec une gravité telle
qu’elle engage l’agent lui-même.
 🧩 Il s’inscrit dans la continuité des arrêts :
o TC, 1873, Pelletier → distinction service/personne ;
o CE, 1911, Anguet → cumul possible des deux fautes ;
o CE, 1918, Lemonnier → cumul de responsabilités possible au choix de la
victime.

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Tribunal des conflits, dans l’arrêt Dame Kouyoumdjian du 20 novembre 1961, a jugé
qu’un dommage causé par un agent public à la suite d’une conduite imprudente constitue une
faute personnelle détachable du service, engageant la responsabilité de l’agent devant le juge
judiciaire.

Fiche de jurisprudence – CE, 24 novembre


1961, Letisserand
164
1️⃣ Références essentielles
 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 24 novembre 1961
 Parties : Letisserand c/ État
 Recueil Lebon : p. 693
 Thème : Responsabilité administrative – préjudice moral – réparation intégrale

2️⃣ Les faits


 Le fils de M. Letisserand est décédé à la suite d’un accident imputable à une faute
de l’administration (dans le cadre d’un service public, probablement routier ou
militaire).
 M. Letisserand, le père, a alors demandé réparation du préjudice subi.
 L’administration a accepté d’indemniser les préjudices matériels (perte de revenus,
frais d’obsèques),
mais a refusé d’indemniser la douleur morale résultant de la perte de son fils.
 La question était donc de savoir si le préjudice moral est réparable par
l’administration.

3️⃣ La question juridique


💡 L’administration peut-elle être tenue d’indemniser le préjudice moral (souffrance morale,
douleur d’affection) subi par un particulier du fait d’une faute de service ?

4️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Le Conseil d’État reconnaît, pour la première fois, que le préjudice moral est
indemnisable.
 Il juge que toute souffrance morale, même distincte du préjudice matériel, doit être
réparée par l’administration dès lors qu’elle est directement causée par la faute du
service public.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. ⚖️Principe de réparation intégrale

165
oLe juge consacre le principe selon lequel tous les préjudices, quels qu’ils
soient (matériels, corporels, moraux), doivent être réparés s’ils résultent
directement d’une faute de l’administration.
2. ❤️Reconnaissance du préjudice moral autonome
o La douleur morale (perte d’un proche, souffrance psychologique, atteinte à la
réputation) constitue un dommage réel et certain, juridiquement réparable.
3. 💰 Conséquence pratique
o Le Conseil d’État admet que M. Letisserand puisse obtenir une indemnisation
pécuniaire correspondant à la douleur morale causée par la mort de son fils.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Arrêt de principe : il consacre la réparation du préjudice moral dans le droit
administratif français.
 🧩 Il met fin à une ancienne jurisprudence restrictive selon laquelle la douleur morale
n’était pas indemnisable (considérée comme un dommage "immatériel").
 ⚙️Depuis cet arrêt, le préjudice moral (souffrance, chagrin, atteinte à la réputation,
anxiété, etc.) est pleinement reconnu comme un préjudice réparable au même titre
que les préjudices matériels et corporels.
 🔗 Ce principe a été étendu :
o à la douleur morale des proches d’une victime (CE, 1961, Letisserand) ;
o aux victimes directes pour la souffrance morale personnelle (ex. CE, 2004,
Mme Popin) ;
o et même à des préjudices moraux collectifs (ex. associations, atteinte à
l’honneur d’un groupe).

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Letisserand du 24 novembre 1961, a jugé que le préjudice
moral, tel que la douleur d’un père causée par la perte de son fils, constitue un dommage
réparable au même titre qu’un préjudice matériel.

8️⃣ Schéma récapitulatif


Type de Indemnisabilité avant
Définition Depuis Letisserand
préjudice 1961
Pertes économiques (revenus,
Matériel Oui Oui
biens)
Corporel Atteintes à l’intégrité physique Oui Oui
Douleur, chagrin, atteinte à ✅ Entièrement
Moral ❌ Non reconnu
l’honneur, réputation réparable

166
9️⃣ Utilité en examen 🎯
 🧠 À citer systématiquement dans :
o une dissertation sur la responsabilité administrative ou la réparation intégrale
du préjudice,
o un cas pratique portant sur les préjudices indemnisables.
 🎯 Montre que tu connais la progression humaniste du droit administratif :
→ de la faute lourde à la faute simple (Époux V., 1992),
→ puis à la reconnaissance du dommage moral (Letisserand, 1961).

Fiche de jurisprudence – CE, 10 janvier


1962, Ministre des Armées – Air c/ Dame
veuve Coppier de Chanrond

1️⃣ Références essentielles

167
 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 10 janvier 1962
 Parties : Ministre des Armées (Air) c/ Dame veuve Coppier de Chanrond
 Recueil Lebon : p. 24
 Thème : Responsabilité – faute personnelle / faute de service – agent militaire

2️⃣ Les faits


 Un militaire de l’armée de l’air avait provoqué un accident de la circulation mortel
avec un véhicule de service.
 La victime, Mme veuve Coppier de Chanrond, a demandé réparation à l’État.
 L’administration soutenait que la faute du militaire était personnelle, donc détachable
du service, et que l’État ne devait pas être condamné.

3️⃣ La question juridique


💡 La faute commise par un agent militaire au volant d’un véhicule de service, dans le cadre
d’une mission, constitue-t-elle une faute de service engageant la responsabilité de l’État, ou
une faute personnelle engageant celle de l’agent ?

4️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Le Conseil d’État qualifie la faute de faute de service.
 L’État est donc responsable du dommage causé.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. ✈️Lien avec le service
o Le militaire effectuait une mission de service lorsqu’il conduisait le véhicule.
o L’accident est survenu pendant l’exécution normale de ses fonctions.
2. ⚙️Absence d’intention ou de gravité exceptionnelle
o La faute reprochée (négligence, imprudence) n’était ni d’une gravité
exceptionnelle, ni incompatible avec les obligations du service.
o Elle ne révèle donc aucun comportement personnel détachable du service.
3. ⚖️Critère de rattachement au service
o Une faute commise dans le cadre des fonctions, même fautive ou imprudente,
demeure une faute de service, sauf si elle révèle une intention malveillante ou
une gravité extrême.

168
6️⃣ Portée de la décision
 💡 Cet arrêt complète et nuance la jurisprudence Dame Kouyoumdjian (TC, 1961) :
o Là où Kouyoumdjian retenait une faute personnelle détachable (imprudence
grave sans lien avec le service),
o Coppier de Chanrond affirme qu’une imprudence ordinaire pendant le
service reste une faute de service.
 🧩 Il illustre la souplesse du critère de rattachement au service :
le juge retient la faute de service dès lors que l’acte fautif n’est pas incompatible
avec les fonctions.
 ⚙️L’arrêt marque aussi la volonté du Conseil d’État de protéger les agents publics,
en faisant souvent peser la responsabilité sur l’administration (principe de garantie
fonctionnelle).

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Ministre des Armées – Air c/ Dame veuve Coppier de
Chanrond du 10 janvier 1962, a jugé qu’une faute commise par un militaire dans l’exercice
de ses fonctions de conduite de service constitue une faute de service, engageant la
responsabilité de l’État.

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, Assemblée, 2 mars 1962 – Rubin de Servens

(Rec. Lebon p. 143)

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État – Assemblée


 Date : 2 mars 1962
 Parties : Rubin de Servens et autres c/ Président de la République.

169
2️⃣ Faits

 Contexte : guerre d’Algérie, putsch des généraux d’Alger (avril 1961).


 Le Président de la République, Charles de Gaulle, déclenche l’article 16 de la
Constitution (pouvoirs exceptionnels) par une décision du 23 avril 1961.
 M. Rubin de Servens conteste cette décision ainsi que plusieurs ordonnances prises
sous article 16.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État visant :


1. La décision de déclencher l’article 16.
2. Les mesures (ordonnances) prises sur son fondement.

4️⃣ Problème juridique

Le déclenchement de l’article 16 et les actes pris sous son empire peuvent-ils être contrôlés
par le juge administratif ?

5️⃣ Solution

 Double réponse du Conseil d’État :

1️⃣ Déclenchement de l’article 16

o Acte de gouvernement :

La décision du Président de recourir à l’article 16 est un acte de


gouvernement, insusceptible de recours.

 Motif : elle concerne les rapports entre les pouvoirs publics


constitutionnels.

2️⃣ Mesures prises sous article 16

o Distinction :
 Les mesures relevant du domaine législatif (art. 34 C°) ont valeur
législative et échappent au juge administratif.
 Celles relevant du domaine réglementaire conservent leur nature
d’acte administratif et sont susceptibles de recours.

170
6️⃣ Principes dégagés

 Acte de gouvernement : décision de mise en œuvre de l’article 16 n’est pas


contrôlable par le juge administratif.
 Nature mixte des actes sous article 16 :
o S’ils interviennent dans le domaine législatif → valeur de loi.
o S’ils interviennent dans le domaine réglementaire → acte administratif soumis
au contrôle du Conseil d’État.

7️⃣ Portée / Intérêt

 Délimite le contrôle juridictionnel en période de pouvoirs exceptionnels.


 Confirme la notion d’acte de gouvernement (actes relatifs aux rapports entre
pouvoirs publics ou à la conduite des relations internationales).
 Montre la dualité des actes pris sous l’article 16 : législatifs ou réglementaires.

🏁 Résumé essentiel

CE, Ass., 2 mars 1962, Rubin de Servens :

 Le déclenchement de l’article 16 est un acte de gouvernement, insusceptible de


recours.
 Les mesures prises sous article 16 relèvent :
o du domaine législatif → valeur législative, pas de REP,
o du domaine réglementaire → actes administratifs contrôlables.

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, Section, 27 avril 1962 – Sicard et autres

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État (Section du contentieux)


 Date : 27 avril 1962
 Publication : Recueil Lebon p. 247
 Parties : Sicard et autres c/ État.

2️⃣ Faits

171
 Un décret (non soumis à délibération obligatoire en Conseil des ministres) est :
o signé par le Président de la République,
o mais pas par le Premier ministre.
 Des particuliers (dont M. Sicard) contestent la légalité de ce décret en invoquant une
incompétence dans la signature.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État.

4️⃣ Problème juridique

Un décret non délibéré en Conseil des ministres mais signé par le Président de la
République est-il valable si le Premier ministre ne l’a pas contresigné ?

5️⃣ Solution

 Validité confirmée sous condition :


o Le Conseil d’État rappelle que :

Les décrets qui ne sont pas délibérés en Conseil des ministres relèvent de la
compétence du Premier ministre.

o La signature du Président de la République est purement superfétatoire :


elle n’a pas d’effet juridique.
o Ce qui importe est la signature (ou contreseing) du Premier ministre et, le
cas échéant, des ministres responsables.
 En l’espèce, le décret avait été signé par le Premier ministre (contreseing), donc il
était régulier, même si la signature du Président était inutile.

6️⃣ Principe dégagé

 Compétence de principe du Premier ministre (art. 21 de la Constitution de 1958) :


o Les décrets qui ne nécessitent pas une délibération en Conseil des ministres
relèvent de sa compétence.
o La signature présidentielle, hors les cas prévus par la Constitution ou la loi, est
sans valeur juridique et n’affecte pas la validité.

7️⃣ Portée / Intérêt

172
 Délimite clairement les compétences :
o Premier ministre : droit commun de la signature des décrets.
o Président de la République : ne signe obligatoirement que
 les décrets expressément prévus par la Constitution,
 ou ceux effectivement délibérés en Conseil des ministres (cf. CE, 1992,
Meyet).
 Évite que le Président s’arroge une compétence sans base légale.

🏁 Résumé essentiel

CE, 27 avril 1962, Sicard :


Un décret non délibéré en Conseil des ministres relève de la compétence du Premier
ministre.
La signature du Président de la République y est superfétatoire et n’affecte ni la validité ni la
légalité de l’acte dès lors que le Premier ministre le contresigne.

⚖️Fiche d’arrêt – CE, 19 octobre 1962, Canal, Robin et


Godot
🧩 Faits

À la suite du putsch des généraux à Alger en 1961, le général de Gaulle, alors Président de
la République, adopte une ordonnance du 12 mai 1961 créant une juridiction d’exception :
➡️le Tribunal militaire de justice, chargé de juger les auteurs de crimes liés aux événements
d’Algérie.

Ce tribunal, créé sans garanties procédurales suffisantes (absence d’appel notamment),


condamne M. Robin et M. Godot à mort, et M. Canal à la réclusion à perpétuité.
Les intéressés saisissent le Conseil d’État pour demander l’annulation de l’ordonnance
ayant institué cette juridiction.

⚖️Procédure

173
➡️Recours pour excès de pouvoir formé contre l’ordonnance du 12 mai 1961, prise sur le
fondement de la loi du 13 avril 1961 habilitant le gouvernement à légiférer par ordonnances
pendant la crise algérienne.

❓ Problème juridique

👉 Le Conseil d’État peut-il contrôler la légalité d’une ordonnance prise par le chef de
l’État en période de crise et annuler un acte qui institue un tribunal d’exception ?

Solution du Conseil d’État

✅ Oui.
Le Conseil d’État annule l’ordonnance du 12 mai 1961.
Il estime que, bien que le Président ait été habilité à légiférer, la création d’un tribunal
d’exception, non conforme aux principes généraux du droit et à la Déclaration des droits
de l’homme et du citoyen, constitue une violation manifeste du principe de légalité et du
droit à un procès équitable.

💡 Principe dégagé

⚖️Soumission des actes du pouvoir exécutif au contrôle de légalité, même en période de


crise
Le Conseil d’État réaffirme que nul n’est au-dessus de la légalité, même le chef de l’État
agissant par ordonnance.
➡️Les ordonnances peuvent être annulées pour excès de pouvoir si elles portent atteinte à
des principes généraux du droit, notamment le droit à un procès équitable et la
prohibition des juridictions d’exception.

📚 Portée de l’arrêt

 L’arrêt Canal, Robin et Godot illustre la primauté du droit sur la raison d’État.
 Il marque la limite du pouvoir exécutif même dans les circonstances exceptionnelles.
 Il prolonge la logique de Heyriès (1918) et Dames Dol et Laurent (1919), mais dans
un sens protecteur des libertés fondamentales.
 Il annonce la jurisprudence constitutionnelle et européenne sur le droit à un
procès équitable (article 6 CEDH).

174
FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 28 juin 1963 – Narcy

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État


 Date : 28 juin 1963
 Publication : Recueil Lebon p. 401
 Parties : Association Narcy c/ Ministre des Finances.

2️⃣ Faits

 L’association « Narcy », chargée par l’État d’assurer la formation technique et


professionnelle de jeunes, est contrôlée financièrement par l’administration.
 Un de ses agents conteste une imposition fiscale, soutenant que l’association exerce
une mission de service public et que son activité devrait bénéficier du régime
applicable aux établissements publics.

175
3️⃣ Procédure

 Recours en annulation d’une décision fiscale devant le Conseil d’État, afin de faire
reconnaître l’association comme exerçant une mission de service public.

4️⃣ Problème juridique

Quelles conditions permettent de qualifier l’activité d’une personne privée de « mission


de service public » ?

5️⃣ Solution

Le Conseil d’État reconnaît l’existence d’une mission de service public confiée à l’association
et, à cette occasion, pose trois critères cumulatifs (au moment de la décision) :

1. Mission d’intérêt général : l’activité doit répondre à un besoin collectif.


2. Contrôle de l’administration : l’organisme doit être soumis à un contrôle étroit de la
puissance publique.
3. Détention de prérogatives de puissance publique (PPP) : l’organisme doit disposer
de pouvoirs de contrainte ou de privilèges unilatéraux conférés par l’administration.

6️⃣ Principe dégagé

 Pour qu’une personne privée soit qualifiée de gestionnaire d’un service public, il
faut :
1️⃣ une mission d’intérêt général,
2️⃣un contrôle de l’administration,
3️⃣l’octroi de prérogatives de puissance publique.

7️⃣ Portée / Intérêt

 Critère « Narcy » est longtemps resté la référence pour identifier les services publics
gérés par des personnes privées.
 Jurisprudence assouplie ensuite :
o CE, 20 juill. 1990, Ville de Melun : admet la qualification de service public
même sans PPP si les deux autres critères sont réunis et que l’administration
conserve un contrôle suffisant.
o CE, 22 févr. 2007, APREI : confirme que les prérogatives de puissance
publique ne sont plus indispensables si la volonté de confier une mission
d’intérêt général et le contrôle administratif sont caractérisés.

176
🏁 Résumé essentiel

CE, 28 juin 1963, Narcy :


Une personne privée est chargée d’un service public si elle exerce une mission d’intérêt
général, sous contrôle de l’administration, et avec des prérogatives de puissance publique
(critère ensuite assoupli par Melun et APREI).

Fiche d’arrêt – CE, 30 mars 1966, Compagnie générale


d’énergie radioélectrique
📚 Référence

 Conseil d’État, 30 mars 1966, Compagnie générale d’énergie radioélectrique


 Recueil Lebon, p. 223

⚖️Faits

La Compagnie générale d’énergie radioélectrique (CGER) exploitait une concession de


radiodiffusion au Maroc.
Or, un accord international (convention entre la France et le Maroc) prévoit le transfert des
biens et installations de la société au profit de l’État marocain, dans le cadre de la politique
de décolonisation.

Ce transfert, opéré sans faute de l’administration française et conformément aux


engagements internationaux de la France, entraîne pour la société une perte totale de ses
installations et de ses revenus.

La société demande donc à l’État français une indemnisation pour le préjudice subi du fait de
l’exécution de cet accord international.

177
⚙️Procédure

 La CGER dépose une demande indemnitaire auprès du ministre des Affaires


étrangères, qui la rejette.
 Elle forme alors un recours devant le Conseil d’État pour obtenir réparation.

💡 Problème juridique

L’État peut-il être tenu d’indemniser un particulier pour un dommage causé par
l’application régulière d’un traité international ?

🧭 Solution du Conseil d’État

Le Conseil d’État reconnaît la responsabilité sans faute de l’État du fait des traités
internationaux régulièrement ratifiés et exécutés.

Lorsqu’un traité international, conclu dans l’intérêt général, cause à un particulier un


préjudice spécial et anormal, l’État doit indemniser ce dommage sur le fondement de la
rupture d’égalité devant les charges publiques, sauf volonté contraire du législateur ou du
traité lui-même.

En l’espèce, le CE accorde à la société une indemnisation, le dommage étant spécial (touche


une entreprise précise) et anormal (privation totale d’exploitation).

⚖️Principe dégagé

➡️Responsabilité sans faute de l’État du fait des traités internationaux, fondée sur le
principe d’égalité devant les charges publiques.

Conditions :

1. Le traité est régulier (ratifié et exécuté légalement) ;


2. Il cause un préjudice spécial (ne frappant qu’un ou quelques individus) ;
3. Ce préjudice est anormal (excède les inconvénients normaux de la vie collective) ;
4. Le traité n’exclut pas expressément toute indemnisation.

📍 Portée de l’arrêt

1. Extension de la jurisprudence La Fleurette (1938) :


→ La responsabilité sans faute fondée sur la rupture d’égalité devant les charges

178
publiques s’applique désormais aux traités internationaux, et plus seulement aux
lois.
2. Application du principe de solidarité nationale au domaine international :
→ Les individus ne doivent pas supporter seuls les sacrifices imposés à la collectivité
par la politique étrangère de la France.
3. Création d’un régime autonome de responsabilité de l’État du fait des
engagements internationaux.
→ Le CE s’affirme comme juge de la responsabilité de l’État, même pour les
conséquences d’actes de portée internationale.

Intérêt en droit administratif

 Renforce la cohérence de la responsabilité sans faute : qu’il s’agisse d’une loi, d’un
acte administratif, ou d’un traité, la logique reste la même — solidarité nationale et
équité.
 Confirme la primauté du juge administratif pour réparer les dommages causés par
l’État, même dans l’exécution d’obligations internationales.
 Préfigure la jurisprudence Gardedieu (2005), qui ira encore plus loin en engageant
la responsabilité de l’État pour faute en cas de violation du droit international par
une loi.

🔁 Arrêts liés et prolongements

Arrêt Date Principe


Responsabilité sans faute pour rupture d’égalité devant les
CE, 1923, Couitéas
charges publiques
CE, 1938, La Fleurette Responsabilité sans faute du fait des lois légales
CE, 1966, CGER Responsabilité sans faute du fait des traités internationaux
Responsabilité de l’État pour violation d’une norme
CE, 2005, Gardedieu
internationale par une loi
CE, 2019, Société Paris Confirmation du contrôle sur la responsabilité du fait des
Clichy conventions internationales

💬 Formule-type pour examen

« Par l’arrêt Compagnie générale d’énergie radioélectrique du 30 mars 1966, le Conseil


d’État étend la responsabilité sans faute de l’État au cas des préjudices résultant de traités
internationaux régulièrement ratifiés : lorsqu’un traité légalement appliqué cause à un
particulier un préjudice anormal et spécial, celui-ci doit être indemnisé au nom du principe
d’égalité devant les charges publiques. »

🧠 Résumé à retenir

179
Élément Contenu
Fondement Rupture d’égalité devant les charges publiques
Type d’acte Traité international régulier
Nature du dommage Préjudice spécial et anormal
Type de responsabilité Sans faute
Principe sous-jacent Solidarité nationale
Prolongement de La Fleurette (1938)
Préfigure Gardedieu (2005) (responsabilité pour faute du législateur)

FICHE DE JURISPRUDENCE
Tribunal des conflits, 15 janvier 1968 – Compagnie Air France c/ Époux
Barbier

(Rec. Lebon p. 737)

1️⃣ Références

 Juridiction : Tribunal des conflits


 Date : 15 janvier 1968
 Parties : Compagnie Air France c/ Époux Barbier.

2️⃣ Faits

 La Compagnie Air France, exploitant un service public industriel et commercial


(SPIC), adopte un règlement intérieur fixant l’âge de départ à la retraite de ses
hôtesses de l’air.
 Mme Barbier, hôtesse, conteste ce règlement qu’elle estime discriminatoire et
demande réparation.

3️⃣ Procédure

 Les époux Barbier saisissent le juge judiciaire.


 Se pose la question de la compétence : juge administratif ou judiciaire ?

180
4️⃣ Problème juridique

Les règlements pris par un SPIC géré par une personne privée (ou publique) mais relatifs à
l’organisation du service public relèvent-ils de la compétence du juge administratif ?

5️⃣ Solution

 Compétence du juge administratif.


 Le Tribunal des conflits décide que :

Les actes réglementaires pris par les organes de gestion d’un SPIC et qui concernent
l’organisation du service public sont des actes administratifs unilatéraux, soumis au
contrôle du juge administratif,
même si l’organisme exploitant le SPIC est une société privée ou de droit privé.

 En l’espèce, le règlement fixant l’âge limite des hôtesses est un acte administratif.

6️⃣ Principe dégagé

 Distinction claire :
o Les litiges relatifs à la gestion purement privée du SPIC (relations
commerciales avec les usagers, relations individuelles de travail) → juge
judiciaire.
o Mais les actes réglementaires touchant à l’organisation du service public
→ juge administratif, car ils participent de la mission de service public.

7️⃣ Portée / Intérêt

 Cet arrêt constitue la référence pour :


o La compétence du juge administratif concernant les règlements
d’organisation du service public, même dans un SPIC.
o La distinction organisation du service / relations individuelles.
 Jurisprudence toujours appliquée aux entreprises publiques ou à participation publique
(SNCF, RATP, etc.) lorsqu’elles adoptent des règlements d’organisation.

🏁 Résumé essentiel

TC, 15 janv. 1968, Compagnie Air France c/ Époux Barbier :


Les actes réglementaires relatifs à l’organisation du service public, édictés par l’exploitant
d’un SPIC, sont des actes administratifs relevant de la compétence du juge administratif,

181
alors que les autres litiges du SPIC (relations commerciales, travail) relèvent du juge
judiciaire.

⚖️Fiche d’arrêt – CE, 1er mars 1968, Syndicat général des


fabricants de semoules de France
🧩 Faits

Le Syndicat général des fabricants de semoules de France conteste un décret


d’application d’une loi française relative aux droits de douane sur les produits céréaliers.
Or, cette loi nationale est postérieure à un traité international (le Traité de Rome de
1957, instituant la CEE) qui prévoyait une libéralisation du commerce intérieur européen.
Le syndicat soutient que le décret, fondé sur une loi contraire au traité, est illégal car il
viole les engagements internationaux de la France.

⚖️Procédure

➡️Recours pour excès de pouvoir introduit devant le Conseil d’État contre le décret
d’application d’une loi française postérieure au traité.

❓ Problème juridique

👉 Le juge administratif peut-il écarter une loi nationale postérieure lorsqu’elle est
incompatible avec un traité international régulièrement ratifié ?

Solution du Conseil d’État

❌ Non.
Le Conseil d’État refuse de faire prévaloir le traité international sur la loi postérieure.
Il estime qu’en vertu de l’article 55 de la Constitution de 1958, si les traités ont une autorité

182
supérieure à la loi, le juge administratif n’a pas compétence pour écarter une loi
postérieure contraire, car cela reviendrait à contrôler la loi, ce qui serait contraire au
principe de séparation des pouvoirs.

💡 Principe dégagé

⚖️Refus du contrôle de conventionnalité de la loi par le juge administratif (avant Nicolo)


Le juge administratif doit appliquer la loi nationale, même si elle est contradictoire avec
un traité international, lorsqu’elle lui est postérieure.
➡️Il appartient uniquement au législateur d’assurer la conformité de la loi au traité.

📚 Portée de l’arrêt

 L’arrêt Semoules marque la position traditionnelle du Conseil d’État avant le


revirement Nicolo (CE, 1989).
 Il distingue :
o Les lois antérieures au traité, que le juge peut écarter,
o Et les lois postérieures, qu’il doit appliquer même si elles violent un traité.
 Cette solution était motivée par le respect de la souveraineté parlementaire et la
séparation des pouvoirs.
 Le revirement de jurisprudence interviendra avec :
o CE, 20 octobre 1989, Nicolo → le CE accepte enfin de contrôler la
compatibilité des lois, même postérieures, avec les traités internationaux.

183
⚖️Fiche d’arrêt — TC, 24 juin 1968,
Société Distilleries Bretonnes

📅 Référence
 Juridiction : Tribunal des conflits
 Date : 24 juin 1968
 Parties : Société des Distilleries Bretonnes c/ État français
 Nature de la décision : Principe de compétence et distinction entre faute personnelle
et faute de service

📜 Les faits
Une société de distillerie située en Bretagne subit d’importants dommages matériels à la
suite d’un incendie.
L’origine de l’incendie aurait été provoquée par des gendarmes chargés de surveiller les
locaux, dans le cadre d’une mission de police administrative.

La société impute à ces agents une faute grave, et recherche la responsabilité de l’État pour
obtenir réparation du préjudice subi.

Cependant, la question se pose de savoir si cette faute, commise par les agents, relève :

 d’une faute personnelle détachable du service (→ juge judiciaire compétent), ou


 d’une faute de service (→ juge administratif compétent).

⚙️La procédure
La société engage une action en responsabilité contre l’État devant la juridiction judiciaire.
Mais la question de compétence est soulevée :

184
→ Le litige doit-il relever du juge administratif (si faute de service) ou du juge judiciaire
(si faute personnelle) ?

Le Tribunal des conflits est alors saisi pour trancher le conflit négatif de compétence.

❓ La question de droit
Lorsqu’un agent public, dans l’exercice de ses fonctions, commet une faute, comment
déterminer la juridiction compétente pour connaître de l’action en responsabilité :
le juge administratif ou le juge judiciaire ?

Autrement dit :
👉 La faute des gendarmes était-elle personnelle ou de service ?

⚖️La solution du Tribunal des conflits


Le Tribunal des conflits décide que la faute commise par les gendarmes n’était pas
détachable du service.

✅ Principe dégagé :
Lorsqu’un dommage est causé dans l’exercice des fonctions d’un agent public et que les
faits, même fautifs, ne révèlent pas un comportement étranger au service, la responsabilité
relève du juge administratif (faute de service).

➡️En l’espèce, les gendarmes ont agi dans le cadre d’une mission de service public
(surveillance et protection des installations).
Même si leur comportement a pu être maladroit ou négligent, il s’inscrivait dans le cadre du
service.
Il s’agit donc d’une faute de service, engageant la responsabilité de l’État, non une faute
personnelle.

💡 Principe dégagé (règle de droit)


La distinction entre faute personnelle et faute de service repose sur le lien entre la faute et
le service :

 La faute de service engage la responsabilité de l’administration et relève du juge


administratif.
 La faute personnelle, détachable du service (comportement étranger à celui-ci),
engage la responsabilité de l’agent et relève du juge judiciaire.

185
📌 En cas de faute mixte (à la fois personnelle et de service), la victime peut agir contre les
deux :
→ CE, 1918, Époux Lemonnier ; CE, 1951, Laruelle et Delville.

🧱 Portée et apports de l’arrêt


1. ⚖️Clarification du critère de rattachement au service
o L’arrêt précise que l’on doit se fonder sur le contexte et le lien fonctionnel
entre l’acte fautif et le service.
o Si l’agent agit dans l’exercice de ses fonctions, même de manière maladroite
ou excessive, la faute n’est pas détachable du service.
2. Consolidation de la compétence du juge administratif
o Confirme la compétence du juge administratif pour les litiges relatifs à la
responsabilité de l’État du fait des agents publics.
3. 🧩 Illustration du principe d’unité du service public
o L’administration doit réparer les fautes commises par ses agents lorsqu’ils
agissent pour le compte du service public.
o Cela garantit la continuité de la responsabilité administrative.
4. 🔗 Articulation avec la jurisprudence antérieure
o TC, 1873, Pelletier → distinction initiale entre faute de service et faute
personnelle.
o CE, 1918, Lemonnier et CE, 1951, Laruelle & Delville → possibilité de cumul
de responsabilités.
o TC, 1968, Distilleries Bretonnes → application moderne de cette distinction.

📚 Synthèse
Dans l’arrêt Société Distilleries Bretonnes (TC, 24 juin 1968), le Tribunal des conflits
réaffirme que la faute commise par un agent public dans l’exercice du service constitue
une faute de service engageant la responsabilité de l’État et relevant du juge administratif.

Cet arrêt illustre la protection fonctionnelle des agents publics, la continuité du service
public, et la compétence du juge administratif en matière de responsabilité publique.

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Juridiction Tribunal des conflits
Date 24 juin 1968
Faits Gendarmes causent un incendie en mission de surveillance
Problème de
Faute de service ou faute personnelle ?
droit

186
Éléments Contenu essentiel
Solution Faute de service : compétence du juge administratif
La faute commise dans le cadre du service engage la responsabilité de
Principe
l’administration
Confirmation de la distinction Pelletier (1873) et de la compétence du juge
Portée
administratif

Fiche d’arrêt — CE, Sect., 20 novembre


1970, Bouez et UNEF

1. Faits

Des étudiants, dont M. Bouez, avaient été sanctionnés par la commission de discipline
d’une université (Université de Lille), à la suite de troubles étudiants survenus au sein de
l’établissement.

L’Union nationale des étudiants de France (UNEF), organisation représentative, avait


également contesté ces sanctions, estimant qu’elles avaient été prononcées par un organe
illégalement constitué et selon une procédure entachée d’irrégularités.

Les requérants (Bouez et UNEF) forment donc un recours pour excès de pouvoir devant le
Conseil d’État.

2. Procédure

 Décision attaquée : sanctions disciplinaires prononcées par la commission de


discipline universitaire.
 Requérants : M. Bouez (étudiant sanctionné) et l’UNEF (organisation représentative).
 Recours : recours pour excès de pouvoir devant le CE.
 Question préalable : la commission de discipline est-elle une juridiction
administrative ou une autorité administrative ordinaire ?
→ de cette qualification dépend la recevabilité du recours.

3. Problème de droit

Les commissions de discipline universitaires exercent-elles une fonction juridictionnelle,


ouvrant la voie à un recours pour excès de pouvoir contre leurs décisions devant le Conseil
d’État ?

187
4. Solution du Conseil d’État (Section, 20 nov. 1970)

➡️Oui.

Le Conseil d’État, suivant la logique posée par l’arrêt De Bayo (1953), juge que la
commission de discipline universitaire est une juridiction administrative.

5. Principe dégagé

Principe :
Les commissions de discipline des universités exercent une fonction juridictionnelle, car
elles ont pour mission de trancher, selon des règles de droit, des litiges relatifs à la
discipline universitaire, et leurs décisions ont autorité de chose jugée.

Ainsi, leurs décisions peuvent :

 faire l’objet d’un recours pour excès de pouvoir,


 et, en vertu du principe D’Aillières (1947), d’un pourvoi en cassation.

6. Raisonnement du Conseil d’État

Le CE rappelle la définition fonctionnelle de la juridiction administrative dégagée dans De


Bayo :

 Un organisme est juridictionnel lorsqu’il :


1. Tranche un litige,
2. Selon des règles de droit,
3. Par une décision ayant autorité de chose jugée.

➡️La commission de discipline universitaire :

 entend les étudiants,


 statue sur des fautes disciplinaires,
 prononce des sanctions prévues par les textes,
 selon une procédure contradictoire et formalisée.

💡 → Elle remplit donc les trois critères et doit être regardée comme une juridiction
administrative spéciale.

7. Portée de l’arrêt

A. Confirmation de la définition fonctionnelle de la juridiction administrative


188
L’arrêt Bouez et UNEF confirme et applique la jurisprudence CE, Ass., 12 déc. 1953, De
Bayo à une juridiction disciplinaire universitaire.

B. Extension du contrôle du juge administratif

Les juridictions disciplinaires universitaires sont désormais clairement reconnues comme


des juridictions administratives, dont les décisions :

 peuvent être déférées au CE pour excès de pouvoir,


 et attaquées en cassation.

C. Effet sur la protection des droits

Cet arrêt :

 renforce la garantie des droits de la défense des étudiants,


 ouvre la voie à un contrôle juridictionnel complet (REP + cassation),
 et affirme que même les juridictions spéciales (disciplinaires, ordinales, universitaires,
etc.) restent soumises aux principes généraux du droit.

D. Articulation avec la jurisprudence antérieure

 De Bayo (1953) : critère fonctionnel de la juridiction administrative.


 D’Aillières (1947) : pourvoi en cassation toujours ouvert contre les décisions
juridictionnelles administratives.
 Bouez et UNEF (1970) : application de ces principes aux commissions disciplinaires
universitaires.

8. Portée doctrinale et symbolique

 L’arrêt marque une consolidation de la conception fonctionnelle de la juridiction


administrative.
 Il illustre la soumission du pouvoir disciplinaire universitaire au contrôle du juge
administratif, gage d’État de droit.
 Il contribue à unifier la notion de “juridiction administrative spéciale”, en y
intégrant les juridictions universitaires, ordinales, etc.

9. Référence

 Conseil d’État, Section, 20 novembre 1970, Bouez et UNEF, Rec. p. 611.


 Principe dégagé :

Les commissions de discipline des universités exercent une fonction juridictionnelle ;


leurs décisions sont susceptibles d’un recours pour excès de pouvoir et d’un pourvoi
en cassation.

189
10. Schéma récapitulatif

Élément Contenu
Juridiction Conseil d’État, Section
Date 20 novembre 1970
Parties M. Bouez et Union nationale des étudiants de France (UNEF)
La commission de discipline universitaire exerce-t-elle une fonction
Problème
juridictionnelle ?
Solution ✅ Oui, elle tranche des litiges selon le droit avec autorité de chose jugée
Définition fonctionnelle de la juridiction administrative confirmée et
Principe
appliquée
Soumission des juridictions disciplinaires universitaires au contrôle du
Portée
CE
Liens De Bayo (1953) – définition ; D’Aillières (1947) – cassation ouverte ;
jurisprudentiels Bouez (1970) – application universitaire

11. Résumé en une phrase

CE, Sect., 20 novembre 1970, Bouez et UNEF :


Le Conseil d’État confirme que les commissions disciplinaires universitaires exercent une
fonction juridictionnelle et que leurs décisions sont susceptibles de recours pour excès de
pouvoir, prolongeant ainsi la conception fonctionnelle de la juridiction administrative issue
de De Bayo.

190
Fiche de jurisprudence – CE, 23 décembre
1970, Électricité de France (EDF) c/ Farsat

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 23 décembre 1970
 Parties : Électricité de France (EDF) c/ Farsat
 Recueil : Rec. Lebon, p. 752
 Thème : Responsabilité pour dommages de travaux publics – qualité de tiers /
usager

2️⃣ Les faits


 Des travaux publics avaient été exécutés par EDF pour le compte d’une commune,
dans le cadre d’un chantier électrique (mise en place de lignes ou de câbles).
 M. Farsat, riverain du chantier, a subi des dommages matériels à sa propriété
(inondations, affaissements, ou dégradations liées au chantier).
 Il a donc demandé la réparation de son préjudice devant le juge administratif.

3️⃣ La procédure
 Le tribunal administratif a reconnu la responsabilité d’EDF et l’a condamnée à
indemniser M. Farsat.
 EDF a formé un appel devant le Conseil d’État pour contester cette condamnation.

4️⃣ La question juridique


💡 M. Farsat devait-il être considéré comme usager de l’ouvrage public (responsabilité pour
faute prouvée) ou comme tiers par rapport à l’ouvrage public (responsabilité sans faute) ?
Et, par conséquent, quelle responsabilité d’EDF devait être engagée ?

5️⃣ La solution du Conseil d’État


191
 ✅ Le Conseil d’État confirme la responsabilité d’EDF, mais il qualifie M. Farsat de
“tiers” à l’ouvrage public.
 Par conséquent, EDF est responsable sans faute des dommages causés au requérant.

6️⃣ Les motifs essentiels


1. 🧱 Qualification du requérant
o M. Farsat n’utilisait pas l’ouvrage et n’en tirait aucun avantage direct.
o Il était simplement riverain des travaux : il n’avait donc aucun lien
fonctionnel avec l’ouvrage.
👉 Il doit être considéré comme un tiers.
2. ⚙️Principe de responsabilité sans faute envers les tiers
o Selon la jurisprudence constante, les tiers victimes d’un dommage imputable à
un travail public peuvent obtenir réparation intégrale, même sans faute de
l’administration, sur le fondement du risque.
o Le maître de l’ouvrage (ici, EDF) est responsable de plein droit des
dommages anormaux causés aux tiers.
3. ⚡ Responsabilité d’EDF en tant que maître d’ouvrage ou entrepreneur public
o EDF, établissement public industriel et commercial (EPIC) chargé du service
public de l’électricité, était responsable des travaux effectués.
o Elle devait donc indemniser le tiers victime, même sans faute.

7️⃣ Le dispositif
 Rejet du recours d’EDF.
 Confirmation de la condamnation : EDF doit indemniser M. Farsat pour les
dommages subis.

8️⃣ La portée de la décision


 💡 Clarification de la distinction “usager / tiers” dans le cadre de la responsabilité
des dommages de travaux publics :
o L’usager de l’ouvrage ne peut être indemnisé qu’en cas de faute.
o Le tiers est indemnisé même sans faute, dès lors qu’il subit un préjudice
anormal et spécial.
 🧩 Cet arrêt s’inscrit dans la lignée de la jurisprudence classique sur la responsabilité
sans faute du maître de l’ouvrage à l’égard des tiers (TC, 1873, Blanco ; CE, 1895,
Cames ; CE, 1938, Société des produits laitiers La Fleurette).
 ⚙️Il confirme que les établissements publics industriels et commerciaux (EPIC),
lorsqu’ils exercent une mission de service public, relèvent du juge administratif en
matière de travaux publics.

192
9️⃣ En résumé (phrase-type à retenir)
📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt EDF c. Farsat du 23 décembre 1970, a jugé qu’un riverain
d’un chantier public, étranger à l’usage de l’ouvrage, doit être considéré comme un tiers. Il
bénéficie donc d’une responsabilité sans faute du maître de l’ouvrage pour les dommages
causés par les travaux publics.

193
Fiche d’arrêt — CE, 28 mai 1971, Ville
Nouvelle Est

📘 1️⃣ Faits
L’État avait décidé la construction d’une autoroute reliant Paris à Metz, traversant plusieurs
communes, dont celle de Ville Nouvelle Est.
Pour réaliser cette infrastructure, il fallait exproprier des terrains privés situés sur le tracé.

Plusieurs propriétaires et collectivités locales ont contesté la déclaration d’utilité publique


(DUP) de ces travaux, estimant que :

 les désavantages économiques, sociaux et environnementaux (pollution,


destruction de terrains agricoles, atteinte aux paysages, nuisances) étaient supérieurs
aux bénéfices attendus du projet.

⚖️2️⃣Procédure
 Le litige est porté devant le Conseil d’État, saisi d’un recours pour excès de pouvoir
contre le décret déclarant d’utilité publique l’opération d’aménagement.

❓ 3️⃣Problème juridique
Dans quelles conditions une opération d’aménagement ou d’expropriation peut-elle être
légalement déclarée d’utilité publique ?
Le juge administratif peut-il apprécier la proportionnalité entre les avantages et les
inconvénients d’une opération publique ?

🧩 4️⃣ Solution (dispositif)


Le Conseil d’État, dans son arrêt du 28 mai 1971, annule la déclaration d’utilité publique.
Il établit à cette occasion la célèbre théorie du bilan (ou « théorie du bilan coûts-avantages
»).

⚖️5️⃣Principe dégagé — Théorie du bilan

194
Une opération ne peut être déclarée d’utilité publique que si :

« les atteintes à la propriété privée, le coût financier, les inconvénients d’ordre social ou
l’atteinte à d’autres intérêts publics qu’elle comporte ne sont pas excessifs par rapport à
l’intérêt qu’elle présente. »

Autrement dit :

 Le juge administratif doit procéder à un bilan entre les avantages et les


inconvénients de l’opération.
 Si les désavantages sont manifestement excessifs au regard des bénéfices attendus,
la DUP doit être annulée.

🧠 6️⃣ Portée de l’arrêt


🔹 a) Juridique

 Le CE consacre la théorie du bilan coûts/avantages, fondant un contrôle de


proportionnalité dans le contentieux de l’utilité publique.
 Il s’agit d’un contrôle de l’erreur manifeste d’appréciation (EMA) appliqué à la
DUP.
 Cet arrêt marque une évolution du contrôle du juge administratif, qui ne se limite
plus à un simple contrôle formel, mais apprécie désormais le bien-fondé concret de la
décision.

🔹 b) Politique et doctrinale

 Cet arrêt illustre le passage d’un État administratif autoritaire à un État de droit,
où le juge contrôle l’opportunité relative des décisions publiques.
 Il renforce la protection des administrés et de l’environnement, anticipant des
considérations écologiques avant l’heure.

📚 7️⃣ Suite jurisprudentielle


La théorie du bilan a été confirmée et précisée par plusieurs arrêts :

 CE, 20 oct. 1972, Société civile Sainte-Marie de l’Assomption : application à une


opération immobilière.
 CE, 1983, Association Les Verts de Saint-Denis : intégration d’éléments
environnementaux dans le bilan.
 CE, 2013, Association Coordination Intercommunale du Nord de la Réunion :
appréciation renouvelée du bilan en matière d’aménagement durable.

195
🧾 8️⃣ Synthèse récapitulative
Élément Détail
Juridiction Conseil d’État (Section)
Date 28 mai 1971
Parties Commune de Ville Nouvelle Est c/ État
Objet du
Annulation d’une déclaration d’utilité publique
recours
Question de Le juge peut-il apprécier la proportionnalité entre les avantages et les
droit inconvénients d’une opération d’aménagement ?
Principe Une opération ne peut être déclarée d’utilité publique que si ses
dégagé inconvénients ne sont pas excessifs au regard de son utilité.
Instauration du contrôle de proportionnalité : naissance de la théorie du
Portée
bilan coûts/avantages.
Type de
Contrôle de l’erreur manifeste d’appréciation (EMA).
contrôle

🧭 9️⃣ Citation-clé
« Une opération ne peut être déclarée d’utilité publique que si les atteintes à la propriété
privée, le coût financier et les inconvénients d’ordre social ou l’atteinte à d’autres intérêts
publics ne sont pas excessifs au regard de l’intérêt qu’elle présente. »

🏁 10️⃣ Conclusion
L’arrêt Ville Nouvelle Est (1971) marque une étape décisive dans le contrôle juridictionnel
de l’action administrative :

 Il fonde le contrôle de proportionnalité des décisions administratives ;


 Il renforce la légalité et la rationalité économique et sociale de l’action publique ;
 Il préfigure, bien avant la Charte de l’environnement, un contrôle intégré des
impacts environnementaux des décisions administratives.

Fiche de jurisprudence – TC, 15 octobre


1973, Barbou

196
1️⃣ Références essentielles
 Juridiction : Tribunal des conflits
 Date : 15 octobre 1973
 Parties : Barbou c/ État
 Recueil Lebon : p. 843
 Thème : Faute personnelle / faute de service – responsabilité de l’agent – compétence
du juge judiciaire

2️⃣ Les faits


 M. Barbou, professeur dans un établissement d’enseignement public, avait proféré
des propos injurieux et diffamatoires à l’égard d’un de ses collègues et de son
supérieur hiérarchique.
 Ces propos avaient été tenus en dehors de tout acte d’enseignement ou d’une
activité liée à sa mission éducative.
 La victime (le collègue visé) a engagé une action en diffamation devant le juge
judiciaire.
 L’administration a contesté la compétence du juge judiciaire, soutenant que les faits
relevaient du service public de l’enseignement.

3️⃣ La question juridique


💡 Les propos injurieux tenus par un fonctionnaire, sans rapport avec ses fonctions,
constituent-ils une faute personnelle détachable du service (compétence du juge judiciaire)
ou une faute de service (compétence du juge administratif) ?

4️⃣ La solution du Tribunal des conflits


 ✅ Le Tribunal des conflits qualifie la faute de personnelle détachable du service.
 En conséquence, le juge judiciaire est compétent.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. 🧑‍🏫 Absence de lien avec les fonctions
o Les propos tenus n’avaient aucun rapport avec les activités d’enseignement
ou d’administration du professeur.
o Ils relevaient d’un comportement personnel.
2. ⚖️Critère de la faute personnelle détachable

197
oLe comportement de M. Barbou, purement personnel et injurieux, est
étranger à l’exercice du service public.
o Il n’a aucune finalité professionnelle et n’est pas commis dans l’intérêt du
service.
3. Compétence juridictionnelle
o Faute personnelle → responsabilité de l’agent → juge judiciaire.
o Le juge administratif n’a pas à connaître d’un acte totalement étranger au
service.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Cet arrêt illustre la pure faute personnelle, totalement détachable du service.
 Il complète la jurisprudence classique :
o TC, 1873, Pelletier → distinction fondatrice entre faute personnelle et faute de
service ;
o CE, 1911, Anguet et CE, 1918, Lemonnier → possibilité de cumul ;
o TC, 1961, Dame Kouyoumdjian → faute personnelle par imprudence grave ;
o CE, 1962, Coppier de Chanrond → faute de service pour imprudence légère.
 🧩 L’arrêt Barbou rappelle que les paroles ou gestes injurieux, sans lien avec les
fonctions, constituent une faute purement personnelle, relevant du droit commun.

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Tribunal des conflits, dans l’arrêt Barbou du 15 octobre 1973, a jugé que les propos
injurieux tenus par un enseignant à l’égard d’un collègue, sans lien avec l’exercice de ses
fonctions, constituent une faute personnelle détachable du service relevant du juge judiciaire.

⚖️Fiche d’arrêt — CE, Section, 10 mai


1974, Denoyez et Chorques

198
📅 Référence
 Juridiction : Conseil d’État, Section du contentieux
 Date : 10 mai 1974
 Parties : Denoyez et Chorques c/ Préfet de la Charente-Maritime
 Nature : Recours pour excès de pouvoir
 Thème : Principe d’égalité devant le service public — Tarification différenciée

📜 Les faits
Le préfet de la Charente-Maritime avait autorisé un tarif préférentiel pour les habitants
de l’île de Ré concernant le passage du bac reliant l’île au continent.
Les non-résidents de l’île, dont MM. Denoyez et Chorques, devaient acquitter un tarif plus
élevé.

Ces derniers ont formé un recours pour excès de pouvoir contre l’arrêté préfectoral, en
invoquant une violation du principe d’égalité devant le service public.

⚙️La procédure
 Requête déposée devant le tribunal administratif, rejetée.
 Appel formé devant le Conseil d’État, qui statue en Section (formation solennelle).

❓ La question de droit
L’administration peut-elle, sans violer le principe d’égalité devant le service public,
appliquer des tarifs différenciés selon la résidence des usagers ?

Autrement dit :
👉 Dans quelles hypothèses une différence de traitement entre usagers du service public est-
elle constitutionnellement et administrativement justifiée ?

⚖️La solution du Conseil d’État


✅ Oui, mais seulement dans trois hypothèses précises.

Le Conseil d’État consacre le principe d’égalité devant le service public, tout en admettant
trois exceptions limitatives permettant une différenciation de traitement entre les usagers.

199
💡 Principe de droit dégagé : les trois exceptions au
principe d’égalité
Les différences de traitement entre usagers du service public ne sont légales que si elles
reposent sur l’un des trois fondements suivants :

1️⃣ Une différence de situation objective entre les usagers, en lien avec l’objet du service.

Ex : résidents permanents d’une île versus usagers occasionnels.

2️⃣ Une nécessité d’intérêt général, en rapport avec les conditions d’exploitation du service
public.

Ex : favoriser la desserte d’une population isolée pour maintenir la continuité territoriale.

3️⃣ Une autorisation expresse du législateur.

Ex : un texte de loi prévoyant explicitement une tarification différenciée.

🧩 Application au cas d’espèce


 Les habitants de l’île de Ré se trouvent dans une situation objectivement différente
de celle des autres usagers : ils doivent emprunter régulièrement le bac pour leurs
besoins quotidiens.
 De plus, il existait une nécessité d’intérêt général : garantir la continuité territoriale
et le désenclavement de l’île.

➡️Le tarif préférentiel en faveur des habitants de l’île est légal.


➡️Le préfet pouvait donc établir une différenciation tarifaire sans méconnaître le principe
d’égalité.

📚 Portée et apports de l’arrêt


1. ⚖️Clarification du principe d’égalité devant le service public
o Affirmation d’un principe fondamental du droit public, dérivé de l’article 6
de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789).
o Reconnaissance que toute différence de traitement doit être objectivement
justifiée.
2. 🧭 Équilibre entre égalité et équité
o L’arrêt distingue entre égalité arithmétique (formelle) et égalité
proportionnée (réelle).
o Il admet des discriminations positives fondées sur des critères rationnels.

200
3. Grille d’analyse encore utilisée aujourd’hui
o Le triptyque Denoyez et Chorques est constamment repris par le Conseil
d’État, le Conseil constitutionnel et la CEDH.
o Il s’applique aussi bien à la tarification qu’à l’accès au service public ou aux
aides publiques.
4. 🔗 Extension du principe
o CE, Sect., 1978, Union des chambres syndicales d’affichage et publicité
extérieure : application au domaine économique.
o CC, déc. 1994-358 DC : consécration constitutionnelle du principe d’égalité
devant le service public.

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Juridiction Conseil d’État, Section
Date 10 mai 1974
Parties Denoyez et Chorques c/ Préfet de la Charente-Maritime
Principe Égalité des usagers du service public
Problème de
L’administration peut-elle appliquer des tarifs différenciés ?
droit
Oui, si ① différence de situation, ② nécessité d’intérêt général, ou ③ texte
Solution
législatif
Portée Définition des trois cas de rupture légale d’égalité devant le service public

🔗 Chaîne jurisprudentielle associée


Arrêt / Décision Apport
CE, 1951, Société des concerts du
Affirmation du principe d’égalité devant le service public
conservatoire
CE, Sect., 1974, Denoyez et
Détermination des 3 exceptions au principe d’égalité
Chorques
CE, 1997, Commune de Application du principe à la tarification sociale des
Gennevilliers et Nanterre services culturels
Confirmation de la légitimité d’une différenciation
CE, 2014, Société Armor SNC
tarifaire fondée sur des critères objectifs

📘 Conclusion
🔹 L’arrêt Denoyez et Chorques (1974) constitue une pierre angulaire du principe d’égalité
devant le service public.
🔹 Il établit une grille de justification à trois branches :
→ Différence de situation, intérêt général, ou texte législatif.

201
🔹 Il marque la maturation du principe d’égalité en droit administratif, conciliant égalité
juridique et équité concrète.

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 10 mai 1974 – Dame Veuve Richard

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État


 Date : 10 mai 1974
 Publication : Recueil Lebon, p. 262

202
 Parties : Dame Veuve Richard c/ Commune de Saint-Lô.

2️⃣ Faits

 La commune de Saint-Lô applique, pour la fourniture d’eau potable, un tarif


progressif :
o premier bloc de consommation à un prix normal,
o au-delà d’un certain volume, prix plus élevé.
 Mme Veuve Richard, usagère, conteste cette tarification qu’elle estime contraire au
principe d’égalité.

3️⃣ Procédure

 Recours de Mme Veuve Richard devant le tribunal administratif : rejet.


 Appel devant le Conseil d’État.

4️⃣ Problème juridique

Une commune peut-elle légalement pratiquer un tarif progressif de l’eau, plus élevé au-
delà d’un certain volume, sans méconnaître le principe d’égalité des usagers devant le
service public ?

5️⃣ Solution

 Oui, mais sous conditions.


 Le Conseil d’État juge que :
o Le principe d’égalité s’applique aux usagers du service public de l’eau.
o Des différences de traitement tarifaire sont admises si elles sont justifiées
par un motif d’intérêt général en rapport avec le service (par ex. inciter à
économiser l’eau ou couvrir des coûts supplémentaires).

6️⃣ Portée / Intérêt

 Confirmation du PGD d’égalité (CE, Société des concerts du Conservatoire, 1951).


 Précision : des tarifs différenciés sont possibles lorsque :
1. Ils reposent sur une différence objective de situation (volume consommé,
coût supplémentaire).
2. Ou répondent à un motif d’intérêt général en lien avec le service
(préservation de la ressource, équilibre financier).

203
 Cette solution a inspiré la jurisprudence postérieure, notamment CE, 1974, Denoyez
et Chorques qui codifie les 3 hypothèses de différenciation admises :

o loi,
o différence objective,
o nécessité d’intérêt général.

🏁 Résumé essentiel

CE, 10 mai 1974, Dame Veuve Richard :


La commune peut instituer une tarification progressive de l’eau sans violer le principe
d’égalité des usagers du service public, à condition que la différenciation repose sur un
motif d’intérêt général en rapport direct avec le service.

⚖️Fiche d’arrêt — CE, Section, 22


novembre 1974, FIFAS (Fédération des
industries françaises d’articles de sport)

📅 Référence
 Juridiction : Conseil d’État, Section du contentieux
 Date : 22 novembre 1974

204
 Parties : Fédération des industries françaises d’articles de sport (FIFAS) c/
Fédération française d’athlétisme (FFA)
 Nature : Contentieux du service public géré par une personne privée

📜 Les faits
La Fédération française d’athlétisme (FFA), organisme de droit privé, était chargée par le
ministre de la Jeunesse et des Sports d’une mission de service public sportif, notamment
l’organisation des compétitions officielles et la réglementation des équipements sportifs
homologués.

La FIFAS, représentant les fabricants d’articles de sport, conteste une décision de la FFA
ayant fixé des normes techniques obligatoires pour les équipements utilisés dans les
compétitions.

Elle saisit le Conseil d’État d’un recours pour excès de pouvoir, soutenant que la FFA,
bien qu’association privée, agit pour le compte de l’État et que ses décisions sont donc
susceptibles de recours.

⚙️La procédure
 Le tribunal administratif avait rejeté la requête, estimant que la FFA était une
association privée et que ses décisions n’étaient pas des actes administratifs.
 La FIFAS se pourvoit alors devant le Conseil d’État.

❓ La question de droit
Les actes pris par une personne morale de droit privé chargée d’une mission de service
public administratif (SPA) peuvent-ils être considérés comme des actes administratifs et
donc faire l’objet d’un recours pour excès de pouvoir ?

Autrement dit :
👉 Une fédération sportive privée agit-elle comme une autorité administrative lorsqu’elle
réglemente une activité sportive d’intérêt général ?

⚖️La solution du Conseil d’État


✅ Oui.
Le Conseil d’État reconnaît que la Fédération française d’athlétisme, bien qu’association
privée, est investie d’une mission de service public par délégation de l’État.

205
Dès lors, lorsqu’elle édicte des règlements dans le cadre de cette mission, ses décisions :

 sont prises dans l’exercice de prérogatives de puissance publique (pouvoir de


réglementation sportive),
 et ont donc le caractère d’actes administratifs susceptibles d’un recours pour excès
de pouvoir devant le juge administratif.

Le Conseil d’État annule la décision de la FFA.

💡 Principe de droit dégagé


Une personne privée chargée par l’État d’une mission de service public administratif voit
ses actes relevant de cette mission qualifiés d’actes administratifs lorsqu’ils traduisent la
mise en œuvre de prérogatives de puissance publique.

➡️Ces actes sont susceptibles de recours pour excès de pouvoir.

🧩 Portée et apports de l’arrêt


1. ⚖️Confirmation de la jurisprudence Monpeurt (1942) et Bouguen (1943)
o Le CE confirme que des organismes privés (comme les fédérations sportives)
peuvent être chargés d’un SPA.
o Le juge contrôle leurs actes réglementaires lorsqu’ils concernent la mission
publique.
2. Reconnaissance des fédérations sportives comme autorités administratives
o Lorsqu’elles réglementent ou contrôlent l’activité sportive officielle, elles
exercent des fonctions de puissance publique.
o Leurs actes relèvent du juge administratif.
3. 🧱 Précision du critère de rattachement au service public
o Ce n’est pas la nature juridique de l’organisme (privé/public) qui importe,
mais la mission d’intérêt général exercée sous le contrôle de l’État.
4. 🔗 Préfiguration de la jurisprudence APREI (2007)
o Cette dernière confirmera que même sans prérogatives de puissance
publique, un organisme peut gérer un SPA, selon les conditions de création,
d’organisation et de contrôle exercées par l’administration.

📚 Synthèse
L’arrêt FIFAS (CE, Sect., 22 nov. 1974) consacre la possibilité pour des fédérations
sportives privées d’être considérées comme exerçant une mission de service public
administratif lorsqu’elles agissent sous le contrôle de l’État et disposent de prérogatives de
puissance publique.

206
Leurs règlements et décisions peuvent donc être contestés par REP devant le juge
administratif.

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Juridiction Conseil d’État, Section
Date 22 novembre 1974
Parties FIFAS c/ Fédération française d’athlétisme
Faits Contestation d’une décision réglementaire d’une fédération sportive
Question Une fédération sportive privée peut-elle édicter des actes administratifs ?
Solution Oui, si elle exerce une mission de service public avec PPP
Principe Les actes pris dans le cadre du SPA sont des actes administratifs
Portée Confirmation de la possibilité pour des organismes privés d’exercer un SPA

🔗 Chaîne jurisprudentielle du service public géré par des


personnes privées
Arrêt Apport principal
CE, Ass., 1938, Caisse primaire Première reconnaissance d’un service public géré par une
“Aide et protection” personne privée
Actes réglementaires d’organismes privés dotés de PPP =
CE, 1942, Monpeurt
actes administratifs
CE, 1943, Bouguen Ordres professionnels = mission de service public
CE, 1974, FIFAS Fédérations sportives = SPA sous contrôle de l’État
Un organisme privé peut gérer un SPA même sans PPP,
CE, Ass., 2007, APREI
selon les conditions de contrôle de l’État

📘 Conclusion
🔹 L’arrêt FIFAS (1974) consolide la jurisprudence sur la délégation de service public
administratif à des organismes privés.
🔹 Il illustre la souplesse du critère matériel du service public, détaché du statut public de
l’organisme.
🔹 Il participe à la construction du droit administratif moderne, où la fonction prime sur la
forme.

207
Fiche de jurisprudence – CE, 11 janvier
1978, Compagnie Union et le Phénix
espagnol

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 11 janvier 1978
 Parties : Compagnie d’assurance Union et le Phénix espagnol c/ État
 Recueil Lebon : p. 13
 Thème : Responsabilité – faute personnelle / faute de service – comportement d’un
agent de police

2️⃣ Les faits


 Un agent de police, alors qu’il conduisait un véhicule de service, a provoqué un
accident de la circulation ayant causé des dommages matériels à un tiers.
 La compagnie d’assurance “Union et le Phénix espagnol”, subrogée dans les droits
de la victime après indemnisation, a cherché à engager la responsabilité de l’État
pour obtenir remboursement.

208
 L’administration soutenait que le policier avait commis une faute personnelle
détachable du service, excluant la responsabilité de l’État.

3️⃣ La question juridique


💡 L’accident causé par un agent de police en conduisant un véhicule de service dans le cadre
de ses fonctions relève-t-il d’une faute de service engageant l’État, ou d’une faute
personnelle engageant l’agent lui-même ?

4️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Le Conseil d’État retient la qualification de faute de service.
 Il estime que la conduite imprudente du policier, survenue dans le cadre du service,
ne présente pas un caractère de gravité ou d’intention malveillante suffisant pour
être détachable du service.
 L’État est donc responsable des dommages causés.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. 🚓 Lien fonctionnel avec le service
o Le policier conduisait un véhicule de service dans l’exercice de ses fonctions.
o Le dommage s’est produit à l’occasion du service, et non en dehors de celui-
ci.
2. ⚙️Nature de la faute
o La faute consiste en une imprudence de conduite : simple maladresse, sans
volonté de nuire ni gravité exceptionnelle.
o Elle n’est ni détachable ni incompatible avec l’exercice des fonctions.
3. ⚖️Conséquence juridique
o Le dommage est imputable à une faute de service, engageant la
responsabilité de l’administration devant le juge administratif.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Cet arrêt confirme la jurisprudence constante :
→ une imprudence ou négligence commise pendant le service est une faute de
service, sauf si elle révèle une intention ou une gravité exceptionnelle.
 🧩 Il s’inscrit dans la lignée de :
o TC, 1961, Dame Kouyoumdjian (faute personnelle grave)
o CE, 1962, Dame veuve Coppier de Chanrond (faute de service)
o et CE, 1986, Mme Curtol (faute de service d’un agent hospitalier).

209
 ⚙️Il illustre la tendance du juge administratif à protéger les agents publics, en
considérant comme “faute de service” la majorité des imprudences commises dans le
cadre des missions de service public.

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Compagnie Union et le Phénix espagnol du 11 janvier 1978,
a jugé qu’une imprudence commise par un agent de police au volant d’un véhicule de service
constitue une faute de service engageant la responsabilité de l’État, dès lors qu’elle n’est ni
intentionnelle ni d’une gravité exceptionnelle.

Fiche de jurisprudence – CE, 13 octobre


1978, ADASEA du Rhône

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 13 octobre 1978
 Parties : Association départementale pour l’aménagement des structures des
exploitations agricoles (ADASEA) du Rhône
 Recueil Lebon : p. 406
 Thème : Personne privée – mission de service public – contrôle de l’administration

2️⃣ Les faits


 L’ADASEA du Rhône, association de droit privé, avait été créée pour mettre en
œuvre la politique d’aménagement foncier agricole prévue par la loi
(remembrement, modernisation des exploitations, aides à l’installation, etc.).
 Cette association agissait sous la tutelle de l’administration, bénéficiait de
subventions publiques, et participait à une mission d’intérêt général.
 Un litige est survenu concernant les décisions de l’association (contestation par un
agriculteur).

3️⃣ La question juridique


210
💡 Une association de droit privé chargée par l’État de missions d’aménagement agricole
exerce-t-elle une mission de service public ?
Et, dans ce cas, ses actes unilatéraux relèvent-ils du juge administratif ?

4️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Le Conseil d’État reconnaît que l’ADASEA du Rhône est chargée d’une mission
de service public.
 Par conséquent, les actes qu’elle prend dans le cadre de cette mission peuvent être des
actes administratifs, soumis au contrôle du juge administratif.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. Mission d’intérêt général confiée par l’État
o L’ADASEA participe à la mise en œuvre de la politique nationale
d’aménagement agricole, qui relève de l’intérêt général.
o Cette mission, prévue par la loi, est encadrée et contrôlée par
l’administration.
2. ⚙️Critères de la mission de service public (dans la lignée de Caisse primaire Aide
et Protection, 1938)
o Activité d’intérêt général ;
o Contrôle par la puissance publique ;
o Moyens publics (subventions, financement étatique).
3. ⚖️Conséquence juridique
o Les actes unilatéraux pris par l’association dans l’exercice de cette mission
(par ex. décisions d’attribution d’aides ou de remembrement) sont des actes
administratifs.
o Le juge administratif est donc compétent pour connaître du litige.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Confirmation et précision de la jurisprudence CE, 1938, Caisse primaire “Aide et
Protection” :
une personne privée peut être chargée d’un service public, même sans contrat
formel.
 🧩 L’arrêt ADASEA du Rhône étend cette solution au secteur agricole, et illustre la
souplesse du concept de service public.
 ⚙️Il prépare les grands arrêts ultérieurs sur la même question :
o CE, 1990, Ville de Melun (association gérant un service culturel) ;
o CE, 2007, APREI (confirmation du critère du faisceau d’indices en l’absence
de délégation explicite).

211
7️⃣ Phrase de résumé à retenir
📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt ADASEA du Rhône du 13 octobre 1978, a jugé qu’une
association de droit privé chargée, sous le contrôle de l’administration, d’une mission
d’intérêt général d’aménagement agricole exerce un service public, et que ses actes
unilatéraux relèvent du juge administratif.

Fiche de jurisprudence – TC, 6 novembre


1978, Bernardi c. Association hospitalière
Sainte-Marie

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Tribunal des conflits
 Date : 6 novembre 1978
 Parties : Bernardi c/ Association hospitalière Sainte-Marie
 Recueil Lebon : p. 554
 Thème : Personne privée – gestion d’un service public – statut des agents –
compétence juridictionnelle

2️⃣ Les faits


 L’association hospitalière Sainte-Marie, personne morale de droit privé, gère un
établissement hospitalier psychiatrique participant au service public hospitalier.
 M. Bernardi, salarié de cette association, conteste son licenciement et saisit le juge
administratif.
 Se pose la question : relève-t-il du droit public (agent du service public) ou du droit
privé (salarié d’une personne privée) ?

3️⃣ La question juridique

212
💡 Les agents employés par une personne privée chargée d’une mission de service public
relèvent-ils du droit public ou du droit privé, et donc du juge administratif ou du juge
judiciaire ?

4️⃣ La solution du Tribunal des conflits


 ❌ Le Tribunal des conflits se déclare incompétent au profit du juge judiciaire.
 Il juge que M. Bernardi, employé d’une association de droit privé gérant un service
public hospitalier, est salarié de droit privé.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. 🏥 Nature de la personne gestionnaire
o L’Association hospitalière Sainte-Marie est une personne privée, même si elle
gère un établissement participant au service public hospitalier.
2. ⚙️Statut des agents des personnes privées
o Sauf texte contraire, les agents des personnes privées chargées d’un service
public sont des salariés de droit privé.
o Ils relèvent donc du juge judiciaire, non du juge administratif.
3. ⚖️Exception
o Seuls les agents exerçant des prérogatives de puissance publique peuvent
relever du droit public (cas très rare dans les associations).

6️⃣ Portée de la décision


 💡 L’arrêt confirme la distinction entre :
o les agents publics employés par une personne publique → droit public, juge
administratif ;
o les agents privés employés par une personne privée, même chargée d’un
service public → droit privé, juge judiciaire.
 🧩 Cet arrêt renforce la cohérence du dualisme juridictionnel et s’inscrit dans la
continuité de la jurisprudence :
o CE, 1938, Caisse primaire “Aide et protection” (personne privée peut gérer
un SP) ;
o CE, 1961, Magnier (actes unilatéraux de personnes privées chargées d’un
SP) ;
o TC, 1996, Berkani (synthèse : seuls les agents des personnes publiques sont
de droit public).

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


213
📘 Le Tribunal des conflits, dans l’arrêt Bernardi du 6 novembre 1978, a jugé que les agents
employés par une personne privée gérant un service public relèvent du droit privé et du juge
judiciaire, sauf s’ils exercent des prérogatives de puissance publique.

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, 22 décembre 1978 – Cohn-Bendit

(Rec. Lebon p. 524)

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État


 Date : 22 décembre 1978
 Parties : Daniel Cohn-Bendit c/ Ministre de l’Intérieur.

2️⃣ Faits

 Daniel Cohn-Bendit, ressortissant allemand et militant étudiant (Mai 68), réside en


France.
 Le ministre de l’Intérieur lui refuse le renouvellement de sa carte de séjour.
 Il invoque la directive communautaire 64/221/CEE (libre circulation des
ressortissants de la CEE) pour contester l’arrêté d’expulsion.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État.

4️⃣ Problème juridique

Un particulier peut-il se prévaloir directement, à l’encontre d’un acte administratif


individuel, d’une directive européenne non transposée en droit interne ?

214
5️⃣ Solution

 Rejet du recours.
 Le Conseil d’État juge que :

Les directives communautaires ne peuvent pas être invoquées directement par les
particuliers à l’encontre d’un acte administratif individuel
tant qu’elles n’ont pas été transposées en droit interne.

6️⃣ Principe dégagé (solution de 1978)

 Non-invocabilité directe des directives non transposées à l’époque :


o Les directives lient les États quant au résultat, mais nécessitent une mesure
nationale de transposition pour produire des effets à l’égard des particuliers.

7️⃣ Évolutions ultérieures

 La jurisprudence Cohn-Bendit a été progressivement abandonnée :


o CE, 1998, Tête : obligation d’abroger les règlements contraires aux objectifs
d’une directive.
o CE, 2001, France Nature Environnement : obligation de ne pas prendre
d’actes réglementaires contraires.
o CE, 2009, Mme Perreux : revirement total :

Tout justiciable peut se prévaloir, à l’appui d’un recours dirigé contre un acte
administratif, des dispositions précises et inconditionnelles d’une directive non
transposée dans les délais.

8️⃣ Portée / Intérêt

 Montre la réticence initiale du Conseil d’État à reconnaître l’effet direct des


directives, alors que la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE)
admettait déjà l’invocabilité (arrêts Van Duyn, Ratti).
 Préfigure l’évolution vers la primauté et l’efficacité du droit de l’Union.

🏁 Résumé essentiel

CE, 22 déc. 1978, Cohn-Bendit :


À l’époque, le Conseil d’État refusait aux particuliers la possibilité d’invoquer directement

215
une directive européenne non transposée contre un acte administratif individuel.
👉 Revirement complet avec CE, 2009, Mme Perreux.

CE, 29 décembre 1978, Darmont

1) Faits
M. Darmont, contribuable, avait contesté devant le tribunal administratif de Paris des
impositions qu’il estimait excessives.
Le tribunal administratif ayant rejeté sa requête, il fait appel devant le Conseil d’État.

Or, le Conseil d’État a tardé plusieurs années à statuer sur son recours — un retard
excessif qui lui aurait causé un préjudice financier, en l’empêchant de récupérer à temps des
sommes indûment versées.

M. Darmont engage alors une action en responsabilité contre l’État, pour


dysfonctionnement de la justice administrative (en raison de la lenteur de la procédure).

2) Procédure
 Le tribunal administratif rejette la demande d’indemnisation.
 La cour administrative d’appel n’existe pas encore, M. Darmont forme donc un
pourvoi en cassation directement devant le Conseil d’État (siégeant en Assemblée).

3) Problème de droit
L’État peut-il voir sa responsabilité engagée pour mauvais fonctionnement du service
public de la justice administrative (notamment lenteur de jugement), et si oui, selon quel
régime de faute ?

4) Solution (dispositif)

216
➡️Le Conseil d’État admet, pour la première fois, le principe de la responsabilité de
l’État du fait du fonctionnement défectueux de la justice administrative,
mais en subordonnant cette responsabilité à la preuve d’une faute lourde.

Principe :
La responsabilité de l’État du fait du fonctionnement du service public de la justice
administrative ne peut être engagée qu’en cas de faute lourde.

5) Motivation
Le Conseil d’État relève que :

 Le service public de la justice administrative est une activité régalienne, mettant en


jeu l’exercice de la fonction juridictionnelle, essentielle à l’État.
 Il s’agit d’une activité complexe, indépendante, et soumise à des exigences de
prudence et de délibération, ce qui justifie un régime de responsabilité atténué.
 Pour préserver l’indépendance du juge administratif et éviter une mise en cause
trop fréquente de la justice, le juge pose une exigence de faute lourde.

6) Principe dégagé
La responsabilité de l’État pour le fonctionnement défectueux de la justice
administrative n’est engagée qu’en cas de faute lourde.

Cette faute lourde peut être constituée, par exemple, par :

 une erreur manifeste et inexcusable dans l’application de la loi,


 ou une carence particulièrement grave dans le traitement d’un dossier (retard
injustifié, abstention totale, etc.).

7) Portée de l’arrêt
🧩 A. Principe fondateur

 Avant Darmont, la responsabilité de l’État du fait de la justice administrative n’était


pas admise.
 L’arrêt fonde pour la première fois un régime de responsabilité de la justice
administrative, tout en limitant fortement son champ d’application.

⚖️B. Maintien du critère de faute lourde

 Le choix de la faute lourde vise à protéger :

217
o la sécurité juridique,
o l’indépendance de la fonction juridictionnelle,
o et la sérénité du juge.
 La faute simple reste insuffisante pour engager la responsabilité dans ce domaine.

🧠 C. Évolution ultérieure

 Cette jurisprudence a été partiellement assouplie :


o CE, 2002, Magiera : admet la faute simple pour délai déraisonnable de
jugement (transposition de la jurisprudence CEDH, Kudla c. Pologne,
2000*).
o Mais la faute lourde reste exigée pour les autres dysfonctionnements
juridictionnels (erreurs de droit, dénis de justice…).

8) Intérêt de l’arrêt
 Reconnaissance inédite de la responsabilité de l’État pour le fonctionnement de la
justice administrative.
 Marque une étape dans l’humanisation du droit administratif : le justiciable peut,
en théorie, être indemnisé d’un fonctionnement anormal du juge.
 Mais le critère de faute lourde limite fortement la portée pratique du principe.
 Constitue un point de départ d’une évolution qui aboutira à CE, 2002, Magiera, où
le juge abandonne la faute lourde pour le délai excessif de jugement.

9) Référence
 Conseil d’État, Assemblée, 29 décembre 1978, Darmont, Rec. p. 524.
 Principe : Responsabilité de l’État du fait du fonctionnement de la justice
administrative possible, mais uniquement en cas de faute lourde.

10) Schéma récapitulatif


Élément Contenu
Juridiction Conseil d’État, Assemblée
Date 29 décembre 1978
Parties M. Darmont c/ État
Faits Retard important dans une procédure devant le CE
Problème L’État peut-il être responsable du mauvais fonctionnement de la justice
juridique administrative ?
Solution ✅ Oui, mais uniquement si une faute lourde est prouvée
Principe Responsabilité de l’État pour faute lourde du service public de la justice

218
Élément Contenu
administrative
Première reconnaissance de cette responsabilité ; critère maintenu jusqu’à
Portée
Magiera (2002)
Évolution CE, 28 juin 2002, Magiera → faute simple suffisante pour lenteur
ultérieure excessive de jugement

🧠 Résumé en une phrase

CE, Ass., 29 décembre 1978, Darmont :


Le Conseil d’État admet pour la première fois que l’État peut être responsable du
fonctionnement défectueux de la justice administrative, mais uniquement en cas de faute
lourde, afin de préserver l’indépendance du juge.

219
⚖️Fiche de décision — Conseil
constitutionnel, 12 juillet 1979, “Ponts à
péage” (n° 79-107 DC)

📅 Référence
 Juridiction : Conseil constitutionnel
 Date : 12 juillet 1979
 Numéro : 79-107 DC
 Nom : Loi relative à certains ouvrages reliant les îles du littoral au continent (dite
“Ponts à péage”)

📜 Les faits
Le Parlement avait adopté une loi autorisant la création de ponts à péage reliant certaines
îles françaises du littoral au continent (notamment l’île de Ré).
Cette loi prévoyait que la construction et la gestion de ces ouvrages pouvaient être confiées à
des sociétés concessionnaires privées, qui seraient rémunérées par la perception d’un
péage.

Des parlementaires ont saisi le Conseil constitutionnel, soutenant notamment que :

 la création de tels ponts relevait d’un service public national,


 et que le législateur ne pouvait déléguer à des personnes privées la gestion d’un tel
service sans porter atteinte à l’égalité devant les charges publiques et à la
compétence du législateur (article 34 C°).

⚙️La procédure
Saisine a priori du Conseil constitutionnel par des parlementaires en vertu de l’article 61 de
la Constitution.

220
❓ La question de droit
Le législateur pouvait-il autoriser la création et l’exploitation de ponts à péage par des
personnes privées, sans méconnaître :

 le principe d’égalité devant les charges publiques (article 13 DDHC) ?


 la compétence du législateur en matière de service public national (article 34 C°) ?

Autrement dit :
👉 Les ponts à péage constituent-ils un service public national, réservé à la loi, ou peuvent-
ils être gérés par des personnes privées sans méconnaître la Constitution ?

⚖️La solution du Conseil constitutionnel


✅ Le Conseil constitutionnel valide la loi.

Il considère que :

 les ouvrages d’art (ponts à péage) ne constituent pas en eux-mêmes un service


public national, mais une activité d’intérêt local ou régional ;
 leur création et leur exploitation n’appartiennent pas nécessairement à l’État, et
peuvent être confiées à des personnes privées, sous contrôle de la puissance
publique.

Dès lors :

 le législateur n’a pas méconnu l’article 34 de la Constitution,


 et la loi ne porte pas atteinte au principe d’égalité (tous les usagers étant soumis aux
mêmes conditions de péage).

💡 Principes dégagés
1️⃣ Définition du service public national

Un service public national suppose :

 qu’il concerne la Nation tout entière,


 et qu’il soit placé sous la responsabilité directe de l’État.

Les ponts à péage, relevant d’un intérêt local, ne constituent donc pas un service public
national.

221
2️⃣ Rappel du partage des compétences entre la loi et le règlement

Selon l’article 34 de la Constitution, la loi détermine les principes fondamentaux de la


création des catégories d’établissements publics et du régime des obligations civiles et
commerciales.
Ici, le Conseil juge que la loi n’avait pas à définir les conditions d’exploitation détaillées,
relevant du pouvoir réglementaire.

3️⃣ Affirmation du principe d’égalité devant les charges publiques et le service


public

Le péage n’est pas contraire au principe d’égalité, dès lors qu’il s’applique de manière
identique à tous les usagers placés dans une situation comparable, et que les différences
éventuelles sont objectivement justifiées.

🧱 Portée et apports de la décision


1. ⚖️Précision sur la notion de service public national
→ Tous les services publics ne sont pas nécessairement nationaux.
Seuls ceux qui concernent la Nation tout entière et nécessitent la direction de l’État
relèvent de l’article 34.
2. Encadrement du pouvoir législatif
→ Le législateur n’a pas à intervenir dans la création ou la gestion des services
publics locaux ou délégués, sauf en cas d’enjeu national.
3. 💶 Admission du péage comme mode de financement conforme à la Constitution
→ Le principe d’égalité n’interdit pas la création d’un service public à financement
partiel par l’usager, si les conditions sont objectives et proportionnées.
4. 🧩 Confirmation du contrôle du Conseil constitutionnel sur la répartition
loi/règlement
→ Le juge constitutionnel veille au respect du domaine du règlement (art. 37) et
évite que la loi empiète sur les compétences du pouvoir exécutif.

📚 Synthèse
Dans la décision Ponts à péage du 12 juillet 1979, le Conseil constitutionnel précise la
distinction entre service public national et service public local, admet la gestion déléguée à
des personnes privées, et valide le financement par péage au regard du principe d’égalité.

222
🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Juridiction Conseil constitutionnel
Date 12 juillet 1979
Numéro 79-107 DC
Nom de
Ponts à péage
l’affaire
Loi autorisant la construction et l’exploitation de ponts à péage par des
Faits
concessionnaires privés
Question Ces ouvrages constituent-ils un service public national relevant de la loi ?
Solution Non — activité d’intérêt local pouvant être confiée à des personnes privées
Principe Seuls les services publics nationaux relèvent du domaine de la loi
Clarification de la notion de service public national et validation du péage
Portée
au regard de l’égalité

🔗 Chaîne jurisprudentielle associée


Décision / Arrêt Apport principal
CE, 1938, Caisse primaire
Service public géré par personne privée
“Aide et protection”
CC, 1979, Ponts à péage Distinction service public national / local
Les SP nationaux à caractère fondamental ne peuvent être
CC, 1986, Privatisations
cédés sans loi
Renforcement du contrôle du juge sur les atteintes aux
CC, 2009, HADOPI
droits fondamentaux par l’administration

📘 Conclusion
🔹 L’arrêt Ponts à péage (CC, 12 juil. 1979) est un jalon essentiel de la jurisprudence
constitutionnelle française.
🔹 Il établit une distinction durable entre services publics nationaux (relèvent de la loi) et
services publics locaux (relèvent du règlement).
🔹 Il reconnaît la légitimité du financement partiel par péage, conciliant égalité, liberté
d’entreprendre et intérêt général.

223
⚖️Fiche d’arrêt — CE, 13 juin 1980, Dame
Bonjean

📅 Référence
 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 13 juin 1980
 Parties : Dame Bonjean
 Nature : Recours pour excès de pouvoir
 Thème : Principe de continuité du service public — Principe général du droit (PGD)

📜 Les faits
Mme Bonjean, magistrate de l’ordre judiciaire, contestait une décision du garde des Sceaux
relative à l’organisation du service public de la justice, estimant que cette organisation
portait atteinte à ses droits statutaires et au fonctionnement normal de la justice.

Le litige posait plus largement la question du fondement juridique du principe de


continuité du service public et de sa valeur normative.

⚙️La procédure
 Recours formé directement devant le Conseil d’État, compétent en raison de la nature
de la décision attaquée.
 Le Conseil d’État devait déterminer si le principe de continuité du service public
possédait une valeur juridique contraignante.

❓ La question de droit
Le principe de continuité du service public a-t-il une valeur juridique (et, si oui, de quel
rang) permettant d’imposer à l’administration et aux agents publics de garantir le
fonctionnement régulier des services publics ?

224
Autrement dit :
👉 La continuité du service public est-elle simple exigence de gestion ou principe général
du droit contraignant ?

⚖️La solution du Conseil d’État


✅ Oui.
Le Conseil d’État reconnaît que le principe de continuité du service public a valeur de
principe général du droit (PGD) applicable même sans texte.

Il en déduit que ce principe s’impose à toute autorité administrative et qu’il constitue une
exigence constitutionnelle, dérivée du Préambule de la Constitution de 1946.

💡 Principe de droit dégagé


Le principe de continuité du service public est un principe général du droit, qui :

 s’impose à toutes les autorités administratives ;


 trouve son fondement constitutionnel dans le Préambule de 1946, notamment son
alinéa 9 :
« Tout bien, toute entreprise dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un
service public national doit devenir la propriété de la collectivité. »
 garantit le fonctionnement régulier et ininterrompu des services publics.

🧩 Application au cas d’espèce


Le Conseil d’État rappelle que :

 Le service public de la justice doit être assuré de manière continue, sans


interruption abusive.
 Le principe de continuité limite le droit de grève des agents publics lorsque celui-ci
compromet gravement le fonctionnement du service (comme déjà affirmé dans CE,
1950, Dehaene).

Ainsi, le CE confirme que l’administration peut prendre des mesures restrictives à certaines
libertés (ici, droit de grève ou choix d’affectation), pour garantir la continuité du service
public.

📚 Portée et apports de l’arrêt

225
1️⃣ Consécration explicite du principe de continuité comme PGD

 Avant 1980, la continuité du service public était un principe implicite (CE, 1950,
Dehaene).
 L’arrêt Dame Bonjean lui donne une portée autonome et générale : il s’applique à
tous les services publics, même sans texte.

2️⃣ Fondement constitutionnel

 Ce PGD est rattaché au Préambule de 1946, donc à valeur constitutionnelle.


 Le Conseil constitutionnel confirmera cette valeur (CC, 25 juillet 1979, Droit de
grève à la radio et à la télévision).

3️⃣ Encadrement du droit de grève

 Le principe de continuité peut justifier des restrictions légales au droit de grève (art.
7 du Préambule 1946).
 Le CE renforce ici la logique d’équilibre entre liberté individuelle et exigence du
service public.

4️⃣ Application générale

 Le principe s’impose à toutes les autorités publiques, y compris aux collectivités


territoriales et personnes privées gérant un service public.

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Juridiction Conseil d’État
Date 13 juin 1980
Parties Dame Bonjean
Principe dégagé Continuité du service public = PGD à valeur constitutionnelle
Fondement Préambule de la Constitution de 1946
Problème de
La continuité du service public a-t-elle valeur juridique ?
droit
Solution Oui — PGD s’imposant à toute autorité administrative
Principe général, constitutionnel, limitant certaines libertés (ex. droit de
Portée
grève)

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Arrêt / Décision Apport principal
Le droit de grève des agents publics peut être limité
CE, 1950, Dehaene
pour assurer la continuité du service public
CC, 25 juillet 1979, Droit de grève Valeur constitutionnelle du principe de continuité

226
Arrêt / Décision Apport principal
à la radio et à la télévision
CE, 1980, Dame Bonjean PGD applicable à tous les services publics
CE, 2006, Ordre des avocats au Application du principe de continuité à toute mission
barreau de Paris d’intérêt général

📘 Conclusion
🔹 L’arrêt Dame Bonjean (CE, 1980) consacre solennellement la continuité du service public
comme principe général du droit à valeur constitutionnelle.
🔹 Il parachève la construction du triptyque du service public :
➤ Continuité – Égalité – Mutabilité.
🔹 Il confère au juge administratif un rôle de garant de l’équilibre entre libertés et service
public, cœur de l’État de droit administratif.

227
CE, Assemblée, 2 juillet 1982 — Huglo et
Lepage-Jessua

I. 📜 Les faits
 Un litige opposait M. Huglo et Mme Lepage-Jessua au ministre de l’Économie et
des Finances.
 L’administration avait pris des décisions en matière de recouvrement fiscal, c’est-à-
dire de mesures d’exécution d’office.
 Les requérants ont saisi le Conseil d’État pour demander la suspension de
l’exécution de ces décisions, dans l’attente du jugement au fond.

👉 En clair : ils voulaient empêcher l’administration d’exécuter immédiatement sa décision


tant que le juge n’avait pas statué sur sa légalité.

II. ⚖️La procédure


 Recours pour suspension de l’exécution d’une décision administrative.
 À l’époque, avant la loi du 30 juin 2000, la suspension n’était possible que très
exceptionnellement (par sursis à exécution).
 Le Conseil d’État, saisi en Assemblée, doit déterminer si l’exécution immédiate est la
règle ou si le juge peut, par principe, la bloquer.

III. ❓La question juridique


Le caractère exécutoire des décisions administratives constitue-t-il une simple règle de
procédure, ou bien une règle fondamentale du droit public, interdisant au juge d’en
suspendre librement l’exécution ?

Autrement dit :

L’administration peut-elle exécuter immédiatement ses décisions même contestées, ou faut-


il l’autorisation préalable du juge pour les rendre exécutoires ?

IV. 🧾 La solution du Conseil d’État


🔹 Décision

228
Le Conseil d’État rejette la requête :
il affirme que le caractère exécutoire des décisions administratives est une règle
fondamentale du droit public.

🔹 Motifs

 Le CE rappelle que :

« Le caractère exécutoire des décisions administratives est la règle fondamentale du


droit public, indépendamment même de toute disposition législative. »

 Cela signifie :
o Qu’une décision administrative légale ou non s’applique immédiatement
dès sa signature.
o Le recours contentieux n’a pas d’effet suspensif, sauf disposition expresse
contraire.
 Ce principe découle de la puissance publique et de la prééminence de l’intérêt
général :
→ L’administration, chargée du service public, doit pouvoir agir vite et efficacement.

V. ⚖️Principe dégagé
🧩 Principe :
Le caractère exécutoire des actes administratifs est une règle fondamentale du droit
public :
les décisions de l’administration s’appliquent immédiatement, sans autorisation du juge,
même si elles sont contestées.

VI. 🧠 Portée et apports de l’arrêt


1. 🔹 Sur le plan juridique

 Cet arrêt consacre la primauté de l’administration dans l’action publique :


o L’administration n’a pas besoin du juge pour agir.
o Elle peut imposer sa volonté unilatéralement, à charge pour les administrés
de contester après coup.
 C’est une conséquence directe du pouvoir d’action unilatéral de l’administration.

2. 🔹 Sur le plan procédural

 Le recours pour excès de pouvoir (REP) n’a pas d’effet suspensif.


 Le juge administratif ne peut pas suspendre l’exécution d’une décision
administrative sans texte.

229
 Avant 2000, la suspension n’était possible que par le sursis à exécution (procédure
rare et lente).
 Ce n’est qu’avec la loi du 30 juin 2000 (création du référé-suspension, art. L. 521-1
CJA) que cette rigidité a été assouplie.

3. 🔹 Sur le plan théorique

 L’arrêt Huglo réaffirme la dualité du contentieux administratif :


o L’administration agit d’abord, le juge contrôle ensuite.
 C’est une illustration de la séparation entre fonction administrative et fonction
juridictionnelle, déjà affirmée dans CE, 1913, Préfet de l’Eure.

4. 🔹 Sur la protection des administrés

 Ce principe peut paraître dur pour les administrés (car ils subissent d’abord, contestent
après).
 Mais il est contrebalancé par :
o le contrôle juridictionnel de légalité (REP),
o et les procédures d’urgence introduites en 2000 (référé-suspension, référé-
liberté).

VII. 📚 Jurisprudence complémentaire


Jurisprudence Apport
Le juge ne peut pas se substituer à l’administration ;
CE, 1913, Préfet de l’Eure
celle-ci agit d’elle-même.
Les décisions administratives sont exécutoires
CE, 1982, Huglo
immédiatement : règle fondamentale du droit public.
Création du référé-suspension (L. 521-1 CJA) pour
Loi du 30 juin 2000
tempérer le principe Huglo.
CE, 2001, Confédération Le juge des référés peut désormais suspendre un acte si
nationale des radios libres urgence + doute sérieux.
Le référé-liberté protège une liberté fondamentale contre
CE, 2001, Commune de Venelles
l’exécution d’un acte administratif.

VIII. 📋 Fiche synthétique


Élément Détail
Juridiction Conseil d’État, Assemblée
Date 2 juillet 1982
Parties M. Huglo et Mme Lepage-Jessua c/ Ministre de l’Économie et des Finances
Type de
Recours pour suspension de décision administrative
recours
Question Le juge peut-il empêcher l’exécution immédiate d’une décision

230
Élément Détail
juridique administrative contestée ?
Non : les décisions administratives sont exécutoires de plein droit, sans
Solution
autorisation judiciaire.
Caractère exécutoire des actes administratifs = règle fondamentale du
Principe dégagé
droit public.
L’administration agit immédiatement ; le juge ne contrôle qu’a posteriori.
Portée
Rééquilibrage en 2000 par le référé-suspension.

IX. 🏁 En une phrase de révision


CE, Ass., 2 juillet 1982, Huglo :
le Conseil d’État consacre la règle fondamentale du droit public selon laquelle les décisions
administratives sont exécutoires de plein droit, même contestées — symbole de la
primauté de l’action administrative et du contrôle a posteriori du juge.

Fiche de jurisprudence – TC, 21 mars 1983,


Union des Assurances de Paris (UAP)
231
1️⃣ Références essentielles
 Juridiction : Tribunal des conflits
 Date : 21 mars 1983
 Parties : Union des Assurances de Paris (UAP) c/ Ville de Paris et autres
 Recueil Lebon : p. 467
 Thème : Contrat administratif – contrat entre personnes publiques – présomption de
droit privé

2️⃣ Les faits


 L’Union des Assurances de Paris (UAP) était locataire d’un immeuble appartenant
à la Ville de Paris.
 Un litige locatif est né entre les deux parties à propos de la gestion et des loyers.
 Le différend a été porté devant les juridictions, mais une question préalable se posait :
➜ Le contrat de bail conclu entre deux personnes publiques (Ville de Paris et UAP,
société d’assurance publique à l’époque)
relevait-il du droit public (donc du juge administratif) ou du droit privé (donc du
juge judiciaire) ?

3️⃣ La question juridique


💡 Les contrats conclus entre deux personnes publiques sont-ils automatiquement des
contrats administratifs, ou peuvent-ils relever du droit privé ?

4️⃣ La solution du Tribunal des conflits


 ⚖️Le Tribunal des conflits pose une présomption de droit privé.
 👉 Les contrats passés entre deux personnes publiques sont en principe des
contrats de droit privé,
sauf si :
1. Ils font participer l’une des parties à l’exécution du service public, ou
2. Ils comportent des clauses exorbitantes du droit commun.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. Refus de l’automaticité de la qualification administrative

232
oLe simple fait qu’un contrat soit conclu entre deux personnes publiques ne
suffit pas à en faire un contrat administratif.
2. ⚙️Critères d’exception à la présomption de droit privé
o Le contrat est administratif s’il :
 a pour objet l’exécution d’un service public, ou
 contient des clauses exorbitantes du droit commun (prérogatives de
puissance publique, régimes dérogatoires, etc.).
3. 💼 Application au cas d’espèce
o Le bail conclu entre la Ville de Paris et l’UAP ne comportait aucune clause
exorbitante,
et ne concernait aucune mission de service public.
o Il est donc un contrat de droit privé, relevant du juge judiciaire.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Arrêt de principe sur la nature des contrats entre personnes publiques.
 Instaure la présomption de droit privé :

Les contrats entre personnes publiques ne sont administratifs que s’ils répondent à l’un
des deux critères suivants :
– Participation à l’exécution du service public,
– Clauses exorbitantes du droit commun.

 🧩 Cette solution met fin à l’idée selon laquelle un contrat entre personnes publiques
serait automatiquement administratif.
 ⚙️Elle a été confirmée et appliquée à de nombreuses reprises (ex. TC, 2005, France
Télécom ; TC, 2015, Rispal).

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Tribunal des conflits, dans l’arrêt Union des Assurances de Paris du 21 mars 1983, a
posé le principe que les contrats conclus entre personnes publiques sont en principe des
contrats de droit privé, sauf s’ils participent à l’exécution du service public ou comportent
des clauses exorbitantes du droit commun.

🔍 Schéma récapitulatif
Situation Régime juridique Compétence
Contrat entre personne publique → Contrat administratif si SP ou clause Juge
et privée exorbitante administratif
Contrat entre deux personnes
→ Présomption de droit privé Juge judiciaire
publiques

233
Situation Régime juridique Compétence
Juge
... sauf si → Service public / clause exorbitante
administratif

Fiche de jurisprudence – CE, 23 mars 1983,


Société Bureau Veritas

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État

234
 Date : 23 mars 1983
 Parties : Société anonyme Bureau Veritas, Société d’exploitation industrielle des
tabacs et allumettes (SEITA)
 Recueil Lebon : p. 122
 Thème : responsabilité – personne privée chargée d’une mission de contrôle –
compétence juridictionnelle

2️⃣ Les faits


 La société Bureau Veritas, entreprise privée spécialisée dans le contrôle technique
et la certification, avait effectué des opérations de vérification sur des installations
relevant de la SEITA.
 À la suite d’un accident, la responsabilité du Bureau Veritas est recherchée.
 Le litige soulève la question de savoir si cette activité de contrôle relève :
o du service public administratif (et donc du juge administratif),
o ou d’une activité privée (et donc du juge judiciaire).

3️⃣ La question juridique


💡 Une société privée exerçant, sous la surveillance de l’administration, une activité de
contrôle technique ou de certification participe-t-elle à un service public administratif, et
engage-t-elle la responsabilité de l’État, ou sa propre responsabilité privée ?

4️⃣ La solution du Conseil d’État


 ❌ Le Conseil d’État juge que le Bureau Veritas n’est pas chargé d’un service
public.
 Son activité, bien qu’encadrée et réglementée par l’État, demeure privée.
 Par conséquent, sa responsabilité relève du juge judiciaire, et non de la juridiction
administrative.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. ⚙️Absence de délégation de service public
o Le Bureau Veritas agit pour son propre compte, contre rémunération, sans
contrat de concession ou délégation de l’État.
o L’administration ne lui confie aucune mission d’intérêt général par voie
contractuelle ou unilatérale.
2. 🏢 Activité régie par le droit privé

235
Les relations entre Bureau Veritas et ses clients reposent sur des contrats de
o
droit privé.
o L’activité de contrôle ou d’inspection, bien que réglementée, ne confère pas la
qualité d’exécutant du service public.
3. ⚖️Compétence du juge judiciaire
o Puisque l’entreprise n’agit pas pour le compte de l’État, le juge administratif
est incompétent.
o La responsabilité du Bureau Veritas relève du droit privé.

6️⃣ La portée de la décision


 💡 Principe fondamental confirmé :
Une personne privée n’est considérée comme participant à un service public
administratif que si elle est chargée d’une mission d’intérêt général et placée sous
le contrôle de la puissance publique, avec prérogatives de puissance publique
(critères de Narcy, 1963).
 🧩 Le Bureau Veritas, bien qu’agissant dans un cadre réglementé, ne remplit pas ces
critères :
→ activité économique ;
→ absence de lien juridique avec l’État ;
→ absence de prérogatives de puissance publique.
 ⚙️Cet arrêt est un contre-exemple typique : il montre qu’une réglementation ou un
contrôle administratif ne suffisent pas à transformer une activité privée en service
public.
 🔗 Il prépare la distinction clarifiée plus tard par :
o CE, 1990, Ville de Melun (activité culturelle d’intérêt général, sans
prérogatives, reconnue SP)
o CE, 2007, APREI (critère de la mission d’intérêt général en l’absence de
délégation explicite)

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Bureau Veritas du 23 mars 1983, a jugé qu’une société
privée exerçant une activité de contrôle technique, bien que réglementée par l’État, n’est pas
chargée d’un service public et relève du droit privé et du juge judiciaire.

236
Fiche d’arrêt – TC, 21 janvier 1985, Hôpital Hospice de
Châteauneuf-du-Pape et Commune de Châteauneuf-du-
Pape c/ Jeune
📚 Référence

 Tribunal des conflits, 21 janvier 1985, Hôpital Hospice de Châteauneuf-du-Pape et


Commune de Châteauneuf-du-Pape c/ Jeune,
 Recueil Lebon, p. 576.

⚖️Faits

237
La commune de Châteauneuf-du-Pape et l’hospice local avaient conclu un contrat avec un
particulier, M. Jeune, l’autorisant à occuper une parcelle du domaine public communal
(un terrain dépendant d’un hospice public) pour y exploiter une activité.

Un litige survient entre les parties au sujet de l’exécution de ce contrat (notamment sur les
conditions d’occupation et les obligations de l’occupant).

M. Jeune saisit alors le juge judiciaire, estimant que le contrat relevait du droit privé,
puisqu’il ne contenait aucune clause exorbitante du droit commun.
La commune et l’hospice contestent la compétence du juge judiciaire et soutiennent que le
litige relève du juge administratif.

⚙️Procédure

Un conflit de compétence est élevé entre les deux ordres de juridiction.


Le Tribunal des conflits est saisi pour déterminer si le litige relève du juge administratif ou
du juge judiciaire.

💡 Problème juridique

Un contrat conclu entre une personne publique et une personne privée, portant sur
l’occupation du domaine public mais sans clause exorbitante, relève-t-il de la
compétence du juge administratif ?

🧭 Solution du Tribunal des conflits

Le Tribunal des conflits juge que :

✅ Oui, le litige relève de la compétence du juge administratif,


même si le contrat ne contient aucune clause exorbitante du droit commun.

Motif :

Parce qu’il a pour objet l’occupation du domaine public, ce contrat est nécessairement
administratif,
car il met en œuvre un régime exorbitant du droit commun (le régime de la domanialité
publique).

Ainsi, la seule occupation du domaine public par le cocontractant suffit à conférer au


contrat un caractère administratif.

238
⚖️Principe dégagé

➡️Tout contrat ayant pour objet l’occupation du domaine public est un contrat
administratif,
même sans clause exorbitante et même s’il ne concerne pas directement un service
public.

📍 Portée de l’arrêt

1. Confirmation d’une jurisprudence constante :


o Déjà amorcée par CE, 1951, Société des concerts du conservatoire et CE,
1956, Époux Bertin / Grimouard.
o Elle sera clairement consolidée et codifiée plus tard à l’article L. 2331-1, 3°
du CG3P.
2. Autonomie du régime de la domanialité publique :
o Le domaine public est inaliénable et imprescriptible.
o Son occupation est régie par des règles exorbitantes, donc nécessairement
administratives.
3. Critère matériel suffisant :
o Le simple objet du contrat (occupation du domaine public) suffit à le
qualifier d’administratif.
o Il n’est pas nécessaire d’examiner la présence d’une clause exorbitante ni le
but de service public.
4. Compétence exclusive du juge administratif :
o Tous les litiges nés de ces contrats (exécution, résiliation, redevance,
expulsion, indemnisation) relèvent du juge administratif.

Intérêt en droit administratif

 C’est un arrêt de principe sur le critère de l’objet du contrat.


 Il illustre la spécificité du régime juridique du domaine public.
 Il préfigure la solution législative actuelle du CG3P (2006) :

Art. L. 2331-1, 3° : « Sont administratifs, par détermination de la loi, les contrats


ayant pour objet l’occupation du domaine public. »

🔁 Jurisprudence liée

Arrêt Date Principe


CE, 1956, Époux Bertin / Contrat administratif si participation directe au service
Grimouard public ou clauses exorbitantes
TC, 1985, Châteauneuf- Contrat administratif dès lors qu’il a pour objet
du-Pape l’occupation du domaine public

239
Arrêt Date Principe
Confirmation : compétence du juge administratif pour
CE, 1999, Société EDA
un contrat d’occupation domaniale
Ordonnance n° 2017-562 Codifie le principe à l’article L. 2331-1, 3° CG3P

💬 Formule-type pour l’examen

« Par sa décision Hôpital Hospice de Châteauneuf-du-Pape et Commune de Châteauneuf-du-


Pape c/ Jeune du 21 janvier 1985, le Tribunal des conflits a affirmé que tout contrat ayant
pour objet l’occupation du domaine public est administratif par nature, et que le juge
administratif est seul compétent pour connaître des litiges qui en découlent, même en
l’absence de clause exorbitante du droit commun. »

🧠 Résumé à retenir

Élément Contenu
Juridiction Tribunal des conflits
Date 21 janvier 1985
Parties Hôpital Hospice et Commune de Châteauneuf-du-Pape c/ Jeune
Objet du contrat Occupation d’une dépendance du domaine public
Question
Le contrat est-il administratif sans clause exorbitante ?
juridique
Solution Oui → compétence du juge administratif
Fondement Objet du contrat = occupation du domaine public
Principe de l’administrativité des contrats domaniaux, confirmé par le
Portée
CG3P (art. L. 2331-1, 3°)

⚖️Fiche d’arrêt — CE, 6 novembre 1985,


Ministre des Transports c/ Société Condor
Flugdienst GmbH

📅 Référence
 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 6 novembre 1985
 Parties : Ministre des Transports c/ Société Condor Flugdienst GmbH
 Nature : Recours du ministre contre un jugement de TA

240
 Thème : Compétence du juge administratif — Application du droit international —
Acte administratif fondé sur un accord international

📜 Les faits
La Société Condor Flugdienst GmbH, compagnie aérienne allemande, souhaitait exploiter
une liaison aérienne entre la France et les Antilles françaises.

Or, cette exploitation nécessitait une autorisation administrative française, fondée sur les
accords internationaux aériens conclus entre la France et la République fédérale
d’Allemagne (RFA).

Le ministre français des Transports a refusé cette autorisation à Condor Flugdienst,


estimant que la liaison envisagée ne relevait pas du cadre bilatéral prévu par les accords
franco-allemands.

La société allemande a alors saisi le tribunal administratif de Paris pour contester ce refus.

⚙️La procédure
 Le tribunal administratif de Paris s’était déclaré incompétent, estimant que la
décision ministérielle mettait en œuvre un acte de gouvernement, insusceptible de
recours.
 La société Condor Flugdienst a formé un recours devant le Conseil d’État.
 Le ministre des Transports demandait l’annulation du jugement ayant reconnu la
compétence du juge administratif.

❓ La question de droit
Les décisions administratives qui mettent en œuvre un accord international relèvent-elles du
contrôle du juge administratif, ou constituent-elles des actes de gouvernement
insusceptibles de recours ?

Autrement dit :
👉 Le refus d’autorisation d’une liaison aérienne internationale fondée sur un accord bilatéral
est-il un acte administratif justiciable, ou un acte politique non contrôlable ?

⚖️La solution du Conseil d’État


✅ Oui, le juge administratif est compétent.

241
Le Conseil d’État juge que le refus d’autorisation d’exploitation d’une ligne aérienne fondée
sur un accord international n’est pas un acte de gouvernement, mais bien un acte
administratif individuel, susceptible de recours pour excès de pouvoir.

💡 Principe de droit dégagé


Lorsqu’une décision administrative met en œuvre directement ou indirectement un accord
international, elle reste soumise au contrôle du juge administratif, dès lors qu’elle ne
touche ni aux relations diplomatiques, ni à la conduite des relations extérieures de la
France.

👉 Autrement dit : seuls les actes qui concernent directement la conduite politique des
relations internationales échappent au contrôle du juge administratif.
👉 En revanche, les actes d’application d’un traité international (ex. autorisation, refus,
sanction, etc.) sont justiciables.

🧩 Application au cas d’espèce


 Le refus du ministre portait non sur la politique étrangère elle-même, mais sur
l’exécution technique d’un accord aérien.
 Ce refus constitue donc un acte administratif individuel, relevant de la compétence
du juge administratif.
 Le tribunal administratif pouvait valablement être saisi d’un recours pour excès
de pouvoir.

➡️Le Conseil d’État confirme la compétence du juge administratif pour connaître du litige.

📚 Portée et apports de l’arrêt


1️⃣ Distinction claire entre acte de gouvernement et acte administratif internationalisé

 Le CE affine la définition de l’acte de gouvernement, limité aux actes se rattachant


directement à la conduite des relations diplomatiques.
 Tous les autres actes, même en lien avec un traité, demeurent contrôlables.

2️⃣ Affirmation du contrôle juridictionnel des actes d’application des conventions


internationales

 Le CE peut vérifier la conformité d’un acte administratif à un traité international


(art. 55 de la Constitution).
 Il confirme ainsi la primauté des engagements internationaux sur la réglementation
nationale.

242
3️⃣ Renforcement du rôle du juge administratif dans le droit international appliqué

 L’arrêt s’inscrit dans la continuité de CE, 1968, Société du café Jacques Vabre
(parallèle judiciaire) et CE, 1989, Nicolo (contrôle de conventionnalité des lois).

4️⃣ Précision du champ du contentieux international administratif

 Les actes liés à la mise en œuvre d’accords bilatéraux techniques (aviation, commerce,
culture, etc.) relèvent de la compétence administrative.

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Juridiction Conseil d’État
Date 6 novembre 1985
Parties Ministre des Transports c/ Société Condor Flugdienst GmbH
Les décisions d’application d’accords internationaux sont des actes
Principe dégagé
administratifs justiciables
Problème de
Un refus fondé sur un traité est-il un acte de gouvernement ?
droit
Solution Non — c’est un acte administratif susceptible de REP
Confirmation de la compétence du juge administratif dans l’application du
Portée
droit international

🔗 Chaîne jurisprudentielle associée


Décision / Arrêt Apport principal
CE, 1875, Prince Napoléon Limitation des actes de gouvernement
CE, 1966, Compagnie Air France c/ Distinction entre actes de gestion et actes de
Époux Barbier puissance publique
CE, 1985, Ministre des Transports c/ Contrôle du juge administratif sur les actes
Condor Flugdienst d’application des traités
CE, 1989, Nicolo Contrôle de conventionnalité des lois
CE, 1998, Sarran, Levacher Primauté de la Constitution sur les traités

📘 Conclusion
🔹 L’arrêt Condor Flugdienst (CE, 1985) constitue une étape essentielle dans la délimitation
du champ des actes de gouvernement.
🔹 Il affirme que le juge administratif peut contrôler les actes d’application des accords
internationaux,
dès lors qu’ils ne concernent pas directement la politique étrangère de la France.

243
🔹 Il participe ainsi à la construction d’un État de droit administratif ouvert sur le droit
international.

Fiche de jurisprudence – CE, 25 juin 1986,


Mme Curtol

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 25 juin 1986
 Parties : Mme Curtol c/ Centre hospitalier de Lyon
 Recueil Lebon : p. 191
 Thème : Responsabilité – faute personnelle / faute de service – agent hospitalier

2️⃣ Les faits


 Mme Curtol, aide-soignante dans un centre hospitalier public, avait provoqué un
accident corporel en heurtant un tiers avec un chariot de soins dans un couloir de
l’hôpital.
 La victime a demandé réparation à l’établissement hospitalier.
 Le centre hospitalier soutenait que Mme Curtol avait commis une faute personnelle
détachable du service, engageant sa responsabilité individuelle.

244
 Le Conseil d’État devait déterminer si le dommage résultait d’une faute de service
(responsabilité de l’hôpital) ou d’une faute personnelle (responsabilité de l’agent).

3️⃣ La question juridique


💡 La maladresse commise par un agent hospitalier dans l’exercice de ses fonctions constitue-
t-elle une faute de service engageant la responsabilité de l’administration, ou une faute
personnelle détachable engageant celle de l’agent ?

4️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Le Conseil d’État qualifie la faute de faute de service.
 Le centre hospitalier est donc responsable du dommage causé à la victime.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. 🏥 Acte accompli dans le cadre du service
o L’accident s’est produit pendant le service, alors que Mme Curtol exécutait
une tâche relevant de ses fonctions hospitalières (déplacement du chariot de
soins).
2. ⚙️Faute légère et absence d’intention fautive
o Le comportement en cause relève d’une maladresse ou imprudence
ordinaire, sans intention malveillante ni gravité exceptionnelle.
o Il ne révèle donc aucun comportement détachable du service.
3. ⚖️Rattachement fonctionnel
o Conformément à la jurisprudence Mimeur (CE, 1949), la faute commise dans
le cadre du service, même fautive, est imputable à l’administration si elle
n’est pas incompatible avec les fonctions exercées.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 L’arrêt Mme Curtol confirme la souplesse du critère de rattachement au service :
o Une faute légère ou une imprudence commise pendant le service est faute
de service.
o Seules les fautes volontaires, graves ou étrangères au service sont
personnelles.
 🧩 Il s’inscrit dans la lignée des grands arrêts :
o TC, 1873, Pelletier → distinction fondatrice ;
o CE, 1949, Mimeur → faute commise pendant le service mais détachable :
cumul possible ;

245
o TC, 1961, Kouyoumdjian → faute personnelle par imprudence grave ;
o CE, 1962, Coppier de Chanrond → faute de service pour imprudence légère.
 ⚙️En matière hospitalière, il renforce la logique protectrice : les établissements
publics de santé assument la responsabilité de leurs agents pour les fautes commises
dans le cadre du service.

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Mme Curtol du 25 juin 1986, a jugé qu’une maladresse
commise par un agent hospitalier dans l’exercice de ses fonctions constitue une faute de
service, engageant la responsabilité de l’établissement public.

Fiche d’arrêt — CE, 4 juillet 1986, Berger

🔹 Références
 Conseil d’État, 4 juillet 1986, Berger, n° 51105
 Mentionné aux tables du Recueil Lebon
 Matière : Établissements publics — Distinction EPA / EPIC — Requalification
par le juge administratif

🔹 Faits
 Un agent contractuel de l’Office national interprofessionnel des céréales (ONIC)
conteste une décision relative à sa situation professionnelle.
 Il saisit le juge administratif, considérant que l’ONIC est un établissement public
administratif (EPA), donc soumis au droit public.
 Or, un décret classait l’ONIC comme établissement public à caractère industriel et
commercial (EPIC).

Le problème :
L’activité de l’ONIC ne présentait aucun caractère industriel ou commercial, mais relevait
d’une mission administrative de régulation économique.

246
🔹 Procédure
1. Le tribunal administratif s’était déclaré incompétent, estimant que l’ONIC, qualifié
d’EPIC par le décret, relevait du juge judiciaire.
2. Le requérant forme un recours devant le Conseil d’État.

🔹 Question de droit
Le juge administratif est-il lié par la qualification réglementaire d’un établissement public
(EPA ou EPIC),
ou peut-il requalifier cette nature en fonction de l’activité réelle exercée ?

🔹 Solution du Conseil d’État


✅ Le Conseil d’État se reconnaît le pouvoir de requalifier la nature d’un établissement
public.

Le CE juge que :

« La qualification donnée par le pouvoir réglementaire ne saurait avoir pour effet de soustraire
un établissement à l’application des règles de droit public lorsqu’il résulte de ses statuts et de
son activité qu’il remplit une mission de caractère administratif. »

Ainsi :

 Le juge administratif n’est pas lié par la qualification donnée par le pouvoir
réglementaire.
 Il peut requalifier l’établissement selon la nature de l’activité réellement exercée.
 En l’espèce, l’ONIC exerce une mission administrative de régulation économique
→ il s’agit donc d’un EPA, non d’un EPIC.

🔹 Principe dégagé
Élément Contenu
Le juge administratif peut requalifier un établissement public en fonction de
🧩 Principe de
son activité effective, indépendamment de la qualification fixée par un texte
droit
réglementaire.
La distinction entre EPA et EPIC dépend de la nature de l’activité :
⚖️Règle de
→ Activité administrative → EPA
fond
→ Activité économique / commerciale → EPIC

247
Élément Contenu
La qualification réglementaire n’a qu’une valeur indicative et ne s’impose
📜 Effet
pas au juge.

🔹 Portée de l’arrêt
Aspect Analyse
⚖️Compétence du juge Le CE affirme sa compétence pour contrôler la qualification
administratif juridique d’un établissement public.
Limite le pouvoir du Gouvernement de fausser le régime
🧾 Sécurité juridique
applicable par une simple qualification réglementaire.
🧭 Critère de distinction Repose sur la nature de l’activité (critère matériel), non sur la
EPA/EPIC qualification formelle.
L’arrêt Berger prolonge la logique de CE, 1956, Union syndicale
Jurisprudence
des industries aéronautiques (USIA), qui avait fixé les critères de
constante
distinction entre SPA et SPIC.

🔹 Jurisprudence associée
 CE, Sect., 16 novembre 1956, Union syndicale des industries aéronautiques (USIA)
: fixe les critères matériels de distinction SPA / SPIC.
 CE, 4 juillet 1986, Berger : le juge peut requalifier l’établissement en EPA ou EPIC
selon l’activité réelle.
 CE, 2000, SARL Plage “Chez Joseph” : application du même raisonnement pour les
services publics locaux.

🔹 Portée pratique
 Empêche l’État ou le Gouvernement de “détourner” le droit applicable par une
simple qualification.
 Garantit l’unité du régime juridique : un établissement exerçant une mission
administrative doit relever du droit public et du juge administratif.
 Confirme le rôle du juge administratif comme gardien de la nature des personnes
publiques.

🔹 Résumé (à retenir pour TD ou examen)


CE, 4 juillet 1986, Berger
→ Le juge administratif n’est pas lié par la qualification donnée par le pouvoir réglementaire.
→ Il peut requalifier un établissement public selon la nature réelle de son activité.

248
→ L’ONIC, exerçant une mission purement administrative, doit être considéré comme un
établissement public administratif (EPA), et non comme un EPIC.

⚖️Fiche d’arrêt — CE, 25 juillet 1986,


Commune de Mercoeur

📅 Référence
 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 25 juillet 1986
 Parties : Commune de Mercoeur c/ Préfecture du Cantal
 Nature : Arrêt de principe — intervention économique des collectivités territoriales

📜 Les faits
La commune de Mercoeur, située dans un département rural, avait décidé de subventionner
une entreprise privée locale afin de favoriser son implantation sur le territoire communal
et stimuler l’emploi.

Le préfet du Cantal, estimant que cette subvention portait atteinte à la liberté du commerce
et de l’industrie, introduisit un recours pour excès de pouvoir contre la délibération
municipale.

249
⚙️La procédure
 Le tribunal administratif a annulé la délibération du conseil municipal.
 La commune a alors formé un recours en appel devant le Conseil d’État.

❓ La question de droit
Une collectivité territoriale peut-elle accorder des aides ou subventions à une entreprise
privée sans violer le principe de la liberté du commerce et de l’industrie ?

Autrement dit :
👉 Dans quelles conditions une commune peut-elle intervenir indirectement dans la sphère
économique, en soutenant une entreprise privée ?

⚖️La solution du Conseil d’État


Le Conseil d’État rejette le recours de la commune et confirme l’annulation de la
délibération municipale.

✅ Principe dégagé :
Une commune ne peut accorder d’aides financières à une entreprise privée que si un
intérêt public local le justifie et si l’intervention privée est insuffisante pour répondre aux
besoins collectifs.

En l’espèce,

 la commune n’avait pas démontré l’existence d’un intérêt public local spécifique ;
 l’aide visait uniquement à favoriser une entreprise particulière, sans motif d’intérêt
général pour la collectivité.

➡️La délibération était donc illégale, car elle méconnaissait la liberté du commerce et de
l’industrie.

💡 Principe dégagé (règle de droit)


Une aide économique publique ne peut être accordée à une entreprise privée que si :

1. elle répond à un intérêt public local,


2. elle n’a pas pour seul objet de favoriser un opérateur particulier,
3. elle ne fausse pas la concurrence ni ne porte atteinte à la liberté du commerce et de
l’industrie.

250
🧱 Portée et apports de l’arrêt
1. ⚖️Précision de la jurisprudence “Nevers” (1930)
L’arrêt Commune de Mercoeur prolonge la logique de Chambre syndicale du
commerce en détail de Nevers en encadrant strictement les interventions
économiques des collectivités locales, qu’elles soient directes ou indirectes (ici, via
subventions).
2. 💶 Encadrement des aides publiques
Le Conseil d’État fixe les conditions dans lesquelles une collectivité peut soutenir
une activité économique privée : uniquement pour corriger une défaillance du
marché ou satisfaire un intérêt public local précis.
3. Préfiguration du droit moderne de la concurrence publique
Cette jurisprudence anticipe la position du droit européen sur les aides d’État
(articles 107 et 108 TFUE) et la logique de neutralité économique de
l’administration.
4. 🧭 Principe d’impartialité économique
L’administration doit agir au service de l’intérêt général, sans privilégier une
entreprise ou une activité déterminée.

📚 Synthèse
L’arrêt Commune de Mercoeur (CE, 25 juillet 1986) rappelle que les interventions
économiques des collectivités territoriales sont strictement encadrées par le principe de la
liberté du commerce et de l’industrie.
Une commune ne peut accorder une aide financière à une entreprise privée que si cette
intervention répond à un intérêt public local et vise à pallier une insuffisance du secteur
privé.

💬 Formule clé à retenir :

« Une commune ne saurait légalement intervenir dans le domaine économique que pour
satisfaire un intérêt public local et en l’absence d’initiative privée suffisante. »

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Principe Liberté du commerce et de l’industrie
Objet du litige Subvention municipale à une entreprise privée
Annulation : absence d’intérêt public local et atteinte à la liberté du
Solution
commerce
Portée Encadrement strict des aides économiques publiques
Lien Prolongement de CE, 1930, Nevers – anticipation de CE, 2006, Ordre

251
Éléments Contenu essentiel
jurisprudentiel des avocats au barreau de Paris

🧩 Chaîne jurisprudentielle
Arrêt Apport principal
Intervention publique possible si initiative privée
CE, 1930, Nevers
défaillante
Subventions publiques possibles seulement en présence
CE, 1986, Mercoeur
d’un intérêt public local
Synthèse moderne : intervention économique légale si
CE, 2006, Ordre des avocats au
intérêt public + respect de la concurrence
barreau de Paris

⚖️Cour EDH, 14 décembre 1988, Rothenthurm c. Suisse


(Req. n° 10733/84 — décision d’irrecevabilité, non arrêt de condamnation)

🔹 Les faits

La commune suisse de Rothenthurm et plusieurs habitants s’opposaient à un projet


militaire fédéral : la construction d’un grand terrain d’exercice et de tir sur un marais protégé
(haut lieu écologique du canton de Schwytz).

La population locale avait organisé un référendum cantonal et remporté une initiative


populaire fédérale, aboutissant à une révision de la Constitution suisse (article sur la
protection des marais et tourbières).

Les requérants invoquaient devant la Cour européenne la violation de leur droit au respect
de la vie privée et du domicile (article 8 CEDH) et de leur droit à un procès équitable
(article 6), en raison du projet imposé par l’État fédéral contre la volonté locale.

🔹 La question juridique

➡️La CEDH devait examiner si l’imposition d’un projet militaire d’intérêt national, contre
l’avis des autorités locales et de la population, violait :

 l’article 8 CEDH (respect du domicile et de la vie privée) ;


 l’article 6 CEDH (droit à un procès équitable) ;
 et, indirectement, le principe d’autonomie locale.

252
🔹 La décision

❌ La Cour déclare la requête irrecevable.

Elle juge :

 que les requérants n’étaient pas directement et personnellement affectés dans leurs
droits protégés par la Convention au sens de l’article 34 ;
 que le litige portait sur des choix d’aménagement et de politique publique, relevant
du domaine politique, non du champ individuel de la Convention ;
 et que l’autonomie communale ou la participation locale à la décision ne constitue
pas un droit garanti par la CEDH.

🔹 Portée juridique

 L’affaire rejette explicitement la possibilité de fonder un droit autonome à la libre


administration locale sur la Convention européenne des droits de l’homme.
 Elle illustre la position constante de la Cour : la CEDH protège des droits
individuels, non des prérogatives institutionnelles (comme celles des communes).
 La Cour ne nie pas la valeur démocratique de la participation locale, mais elle estime
que cela relève du droit interne (comme la Constitution suisse, en l’espèce).

🧭 Intérêt de la décision

 Symbolique : première tentative d’utiliser la CEDH pour défendre une cause


environnementale et une autonomie locale.
 Préfiguratrice : l’affaire a contribué à la naissance du Protocole n° 1 (droit de
propriété) et aux futures jurisprudences environnementales où la Cour reconnaîtra un
droit à un environnement sain indirectement via l’article 8 (ex. Lopez Ostra c.
Espagne, 1994).
 Limite réaffirmée : l’autonomie locale n’est pas un droit garanti par la
Convention, même si elle est reconnue par la Charte européenne de l’autonomie
locale (1985), adoptée la même année.

📚 En résumé

Élément Contenu
Affaire CEDH, Rothenthurm c. Suisse, 14 déc. 1988
Nature Décision d’irrecevabilité
Objet Contestation d’un projet militaire fédéral par une commune et des habitants
Articles
Art. 6 & 8 CEDH
invoqués
Solution Irrecevabilité – absence d’atteinte directe aux droits garantis

253
Élément Contenu
Principe
L’autonomie locale n’est pas protégée par la CEDH
dégagé
Confirmation du caractère individuel des droits garantis par la Convention ;
Portée
influence indirecte sur les futurs contentieux environnementaux.

⚖️Fiche d’arrêt — CE, Sect., 3 février 1989,


Compagnie Alitalia

📅 Référence
 Juridiction : Conseil d’État (Section du contentieux)
 Date : 3 février 1989
 Parties : Compagnie Alitalia
 Nature : Recours pour excès de pouvoir
 Thème : Obligation d’abrogation d’un acte réglementaire illégal — Primauté du droit
européen

📜 Les faits
La compagnie aérienne Alitalia avait demandé au ministre des Transports français
d’abroger un décret de 1967 fixant les conditions de remboursement de la TVA sur les
carburants utilisés par les compagnies aériennes.

Or, depuis la directive communautaire du 17 mai 1977 sur l’harmonisation de la TVA, cette
réglementation nationale était devenue contraire au droit européen, en ce qu’elle excluait
certaines compagnies étrangères de l’exonération.

Le ministre ayant refusé d’abroger le décret devenu illégal, Alitalia forma un recours pour
excès de pouvoir devant le Conseil d’État.

⚙️La procédure
 Demande préalable : abrogation du décret illégal adressée au ministre.

254
 Refus implicite d’abroger → Recours pour excès de pouvoir.
 Le CE devait déterminer si l’administration est tenue d’abroger un règlement
illégal (ou devenu illégal du fait d’un changement normatif, notamment européen).

❓ La question de droit
L’administration a-t-elle l’obligation d’abroger un règlement devenu illégal, notamment en
raison de la violation d’une directive européenne ou d’un changement de circonstances de
droit ?

Autrement dit :
👉 Le pouvoir réglementaire peut-il laisser subsister un texte illégal dans l’ordre juridique
interne ?

⚖️La solution du Conseil d’État


✅ Non. L’administration a l’obligation d’abroger tout règlement illégal, que l’illégalité
soit originelle ou survenue postérieurement.

Le Conseil d’État consacre le principe de l’obligation d’abrogation des actes


réglementaires illégaux, y compris lorsque cette illégalité résulte de la non-conformité à une
directive européenne transposée ou directement applicable.

💡 Principe de droit dégagé


🔹 Principe général :
L’administration a l’obligation d’abroger un règlement illégal soit dès son édiction
(illégalité initiale), soit parce qu’il est devenu illégal du fait :

 d’un changement de circonstances de droit ou de fait, ou


 d’une incompatibilité avec le droit de l’Union européenne (directive ou règlement).

🔹 Cette obligation vaut tant pour l’administration centrale que pour les autorités locales
disposant du pouvoir réglementaire.

🧩 Application au cas d’espèce


 Le décret de 1967 était devenu incompatible avec la directive européenne de 1977
sur la TVA.

255
 En refusant de l’abroger, le ministre des Transports a méconnu son obligation de
mise en conformité du droit national avec le droit européen.
 Le Conseil d’État a donc :
o Annulé le refus d’abroger,
o Et affirmé le principe de l’obligation d’abrogation d’un règlement illégal,
qu’il le soit dès l’origine ou devenu tel.

📚 Portée et apports de l’arrêt


1️⃣ Création d’un véritable “devoir de légalité dynamique”

 Le CE impose à l’administration une vigilance continue : elle doit adapter le droit


administratif interne à toute évolution normative (internationale, européenne,
nationale).
 C’est une obligation proactive, pas seulement une interdiction de prendre un acte
illégal.

2️⃣ Primauté du droit de l’Union européenne

 Le CE reconnaît la force obligatoire des directives communautaires et leur effet sur


la légalité interne.
 Cette solution s’inscrit dans la continuité de CE, 1978, Cohn-Bendit (à l’époque
restrictif) et prépare CE, 2009, Perreux (effet direct).

3️⃣ Sécurité juridique et protection des administrés

 Les administrés peuvent exiger de l’administration qu’elle abroge un acte


réglementaire illégal.
 Cela garantit une meilleure conformité du droit administratif au droit supérieur.

4️⃣ Extension jurisprudentielle

 Cette obligation a ensuite été étendue aux actes non réglementaires à caractère
permanent, dans la logique de CE, 2001, Ternon et CE, 2009, Coulibaly.

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Juridiction Conseil d’État, Section
Date 3 février 1989
Parties Compagnie Alitalia
Principe dégagé Obligation d’abroger un règlement illégal ou devenu illégal
Problème de L’administration peut-elle maintenir un règlement devenu contraire au
droit droit supérieur ?

256
Éléments Contenu essentiel
Solution Non — elle a l’obligation de l’abroger
Portée Primauté du droit européen et garantie de légalité administrative

🔗 Chaîne jurisprudentielle associée


Décision / Arrêt Apport principal
CE, 1950, Dame
Tout acte administratif peut être contesté par REP
Lamotte
CE, 1978, Cohn- Refus initial de reconnaître effet direct aux directives (renversé en
Bendit 2009)
Obligation d’abroger un règlement illégal, notamment contraire au
CE, 1989, Alitalia
droit européen
CE, 2009, Perreux Reconnaissance de l’effet direct des directives non transposées
CE, 2006, Société Principe de sécurité juridique lors de l’abrogation ou modification
KPMG d’un texte

📘 Conclusion
🔹 L’arrêt Compagnie Alitalia (CE, 1989) marque un tournant majeur : il consacre une
obligation juridique positive pesant sur l’administration.
🔹 Il renforce le contrôle de légalité et assure la primauté du droit de l’Union européenne
sur le droit interne.
🔹 Il illustre pleinement la fonction du Conseil d’État comme gardien de la hiérarchie des
normes et de la sécurité juridique.

257
CE, 27 juillet 1990, Bourgeois

1) Faits
M. Bourgeois est victime d’un accident causé par un individu souffrant de troubles
mentaux, qui s’était échappé d’un hôpital psychiatrique public.
Cet établissement relevait du service public hospitalier, placé sous la surveillance
administrative et la police spéciale des malades mentaux (aujourd’hui, police
administrative sanitaire).

La famille de la victime engage une action en responsabilité contre l’État, estimant que les
autorités administratives avaient commis une faute en ne prenant pas les mesures
nécessaires pour empêcher la fuite du malade dangereux.

2) Procédure
 La juridiction administrative de premier ressort rejette la demande d’indemnisation,
faute de preuve d’une faute lourde de l’administration.
 M. Bourgeois forme un pourvoi en cassation devant le Conseil d’État.

3) Problème de droit
Faut-il toujours exiger une faute lourde pour engager la responsabilité de l’administration
dans le fonctionnement du service de la police administrative — en l’occurrence, la police
des malades mentaux ?

4) Solution (dispositif)
➡️Non.

Le Conseil d’État juge que :

258
Dans le cadre de la police administrative spéciale des malades mentaux, une faute simple
suffit à engager la responsabilité de l’administration.

Il admet que la faute lourde n’est plus exigée dès lors que l’activité en cause ne présente
pas de difficultés particulières d’appréciation.

5) Principe dégagé
Principe :
Le Conseil d’État abandonne l’exigence de la faute lourde pour certaines activités de police
administrative, notamment celles qui concernent la surveillance des malades mentaux.

Il pose que la faute simple suffit à engager la responsabilité de l’État, lorsque


l’administration dispose de moyens normaux d’action.

6) Portée
🧩 A. Évolution de la jurisprudence sur la faute en matière de police

 Depuis CE, 1905, Tomaso Grecco, la responsabilité de l’État dans les activités de
police administrative nécessitait une faute lourde (activité difficile, régalienne).
 L’arrêt Bourgeois marque un tournant majeur :
➜ il assouplit cette exigence en reconnaissant que certaines activités de police,
comme la surveillance de malades dangereux, ne nécessitent pas une technicité ou
une urgence particulières.

⚙️B. Application progressive de la faute simple

 La jurisprudence Bourgeois s’inscrit dans un mouvement général de déclin de la


faute lourde dans les services publics administratifs.
o CE, 1992, Époux V : faute simple suffisante dans le service public hospitalier.
o CE, 1997, Theux : faute simple suffisante pour les services d’urgence médicale
(SAMU).
o CE, 1998, Améon : faute simple pour les opérations de secours en mer.

⚖️C. Rationalisation du régime de responsabilité

 Le juge administratif tend à appliquer la faute lourde seulement pour les activités
présentant une complexité extrême (contrôle fiscal, justice, navigation aérienne…).
 Bourgeois traduit la volonté du juge de faciliter l’indemnisation des victimes sans
remettre en cause la spécificité du service public.

259
7) Intérêt de l’arrêt
 Assouplissement majeur du régime de responsabilité administrative.
 Réduction du champ de la faute lourde, amorçant une uniformisation vers la faute
simple.
 Renforcement de la protection des administrés contre les carences de
l’administration.
 Illustratif de l’évolution de la jurisprudence vers une responsabilité de droit
commun, plus équilibrée et équitable.

8) Référence
 Conseil d’État, 27 juillet 1990, Bourgeois, Rec. p. 208.
 Principe : La responsabilité de l’État pour le fonctionnement du service de police des
malades mentaux peut être engagée par une faute simple.

9) Schéma récapitulatif
Élément Contenu
Juridiction Conseil d’État
Date 27 juillet 1990
Parties M. Bourgeois c/ État
Faits Évasion d’un malade mental dangereux → accident mortel
Problème Faut-il une faute lourde ou une faute simple pour engager la responsabilité
juridique de la police des malades mentaux ?
Solution ✅ Faute simple suffisante
Principe Assouplissement du régime de responsabilité de la police administrative
Portée Déclin de la faute lourde – meilleure protection des victimes
Évolution Époux V (1992), Theux (1997), Améon (1998) – généralisation de la faute
ultérieure simple

🧠 Résumé en une phrase

CE, 27 juillet 1990, Bourgeois :


Le Conseil d’État admet que la faute simple suffit à engager la responsabilité de
l’administration dans le service de la police des malades mentaux, marquant
l’affaiblissement de l’exigence de la faute lourde en matière de police administrative.

260
Fiche de jurisprudence – TC, 2 décembre
1991, Préfet de la Haute-Loire c/ Tribunal
correctionnel du Puy-en-Velay

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Tribunal des conflits
 Date : 2 décembre 1991
 Parties : Préfet de la Haute-Loire c/ Tribunal correctionnel du Puy-en-Velay
 Recueil Lebon : p. 550
 Thème : Faute personnelle / faute de service – compétence juridictionnelle – conflit
d’attribution

2️⃣ Les faits


 Un fonctionnaire de police avait causé des dommages corporels à un tiers en
manipulant son arme de service, en dehors d’une intervention immédiate mais alors
qu’il se trouvait encore en service.
 Le tribunal correctionnel du Puy-en-Velay avait été saisi pour juger de la
responsabilité pénale de l’agent et examiner l’action civile de la victime contre l’État.
 Le préfet de la Haute-Loire, estimant que le litige relevait de la juridiction
administrative (puisqu’il concernait un acte de service), a élevé un conflit positif.
 Le Tribunal des conflits devait déterminer si la faute était personnelle (juge
judiciaire) ou de service (juge administratif).

3️⃣ La question juridique


💡 L’usage d’une arme de service par un policier, ayant causé un dommage, relève-t-il d’une
faute personnelle détachable du service (juge judiciaire) ou d’une faute de service (juge
administratif) ?

4️⃣ La solution du Tribunal des conflits


 ✅ Le Tribunal des conflits qualifie la faute de faute de service.
 Il estime que l’usage de l’arme, même fautif, s’inscrit dans le cadre de l’exercice des
fonctions de police, donc relève du juge administratif.

261
5️⃣ Les motifs essentiels
1. 🔫 Acte accompli dans le cadre des fonctions de service public
o Le fonctionnaire de police utilisait son arme de service dans le cadre de ses
fonctions, et non à titre privé.
o Le dommage est survenu à l’occasion du service, donc en lien fonctionnel
avec celui-ci.
2. ⚖️Absence d’intention malveillante ou de comportement anormalement grave
o Même si le geste était imprudent ou maladroit, il n’était pas étranger aux
missions de police.
o Le comportement n’était pas d’une gravité exceptionnelle ni détachable du
service.
3. Conséquence sur la compétence juridictionnelle
o Il s’agissait d’un acte de service public, relevant du juge administratif pour
la responsabilité civile de l’État.
o Le Tribunal correctionnel ne pouvait donc statuer sur les intérêts civils : le
conflit positif soulevé par le préfet est fondé.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Arrêt de principe sur la compétence en matière d’armes de service et sur le conflit
d’attribution :
o Le juge administratif est compétent pour connaître des dommages causés
dans le cadre du service, même si la faute paraît grave,
o sauf si la faute est intentionnelle, détachable ou purement personnelle (tir
volontaire, querelle privée, ivresse manifeste…).
 🧩 Il s’inscrit dans la continuité de la jurisprudence :
o TC, 1873, Pelletier → distinction fondatrice ;
o CE, 1949, Mimeur → cumul possible si lien avec le service ;
o TC, 1961, Kouyoumdjian → faute personnelle détachable (imprudence
grave) ;
o CE, 1978, Union et le Phénix espagnol → faute de service pour conduite
imprudente.
 ⚙️Il illustre la volonté du Tribunal des conflits de réserver la compétence du juge
administratif dès lors qu’il existe un lien fonctionnel avec le service public, surtout
dans les activités de police.

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Tribunal des conflits, dans l’arrêt Préfet de la Haute-Loire c/ Tribunal correctionnel du
Puy-en-Velay du 2 décembre 1991, a jugé que les dommages causés par un policier lors de

262
l’usage de son arme de service relèvent d’une faute de service, engageant la responsabilité de
l’État devant le juge administratif.

263
Fiche de jurisprudence – CE, 10 avril 1992,
Époux V...

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 10 avril 1992
 Parties : Époux V... c/ Centre hospitalier de Roanne
 Recueil Lebon : p. 171
 Thème : Responsabilité hospitalière – abandon de la faute lourde – adoption de la
faute simple

2️⃣ Les faits


 Mme V..., patiente dans un centre hospitalier public, a subi une intervention
chirurgicale ayant entraîné de graves complications post-opératoires.
 L’opération avait été réalisée dans des conditions apparemment normales, mais les
suites médicales ont révélé une erreur ou négligence dans les soins postopératoires.
 Les époux V... ont saisi le juge administratif pour obtenir réparation du préjudice
subi, invoquant une faute du service hospitalier.
 Le tribunal administratif avait rejeté leur demande, estimant qu’aucune faute lourde
n’était démontrée.
 Le Conseil d’État est saisi en appel.

3️⃣ La question juridique


💡 Pour engager la responsabilité d’un hôpital public du fait d’un acte médical, faut-il encore
prouver une faute lourde du service médical, ou une faute simple suffit-elle désormais ?

4️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Le Conseil d’État abandonne la faute lourde et retient désormais que la faute
simple suffit pour engager la responsabilité du service public hospitalier en cas d’acte
médical.
 Il reconnaît que les actes médicaux ne justifient plus un régime de responsabilité
atténué compte tenu de leur complexité.

264
5️⃣ Les motifs essentiels
1. ⚖️Évolution de la jurisprudence vers une meilleure protection des patients
o Le Conseil d’État juge qu’il n’y a plus lieu d’exiger une faute lourde,
car les moyens techniques et organisationnels modernes permettent
d’attendre un niveau de compétence ordinaire de la part des praticiens et des
services hospitaliers.
2. 🏥 Principe de responsabilité pour faute simple
o Désormais, toute faute médicale, même simple (erreur de diagnostic, défaut
de surveillance, manquement dans les soins),
engage la responsabilité de l’établissement public.
3. 💰 Conséquence sur la réparation
o Les victimes d’erreurs médicales peuvent plus facilement obtenir
indemnisation,
sans avoir à démontrer une faute lourde difficile à établir.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Arrêt de principe : il marque l’abandon définitif de la faute lourde en matière
médicale, consacrant la faute simple comme régime de droit commun de la
responsabilité hospitalière.
 🧩 Ce revirement a ouvert la voie à :
o une extension de la responsabilité pour faute simple à d’autres domaines
techniques (CE, 1997, Theux – secours d’urgence, CE, 1998, Améon –
sauvetage en mer, CE, 1998, Hannappier – contrôle aérien) ;
o et, plus tard, à la responsabilité sans faute dans certains cas (ex.
contamination par transfusion sanguine : CE, 1993, Bianchi).
 ⚙️L’arrêt s’inscrit dans une tendance de “banalisation de la faute” :
le juge abandonne progressivement l’exigence de faute lourde dans la plupart des
services publics techniques (santé, secours, transports, fiscalité).

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Époux V... du 10 avril 1992, a abandonné l’exigence de la
faute lourde pour les actes médicaux et jugé qu’une faute simple du service hospitalier suffit
à engager la responsabilité de l’administration.

8️⃣ Schéma récapitulatif


Type de faute
Période Régime applicable Domaine Arrêts de référence
exigée
Avant Faute lourde Actes médicaux et Gravité CE, 1954 Vézia, CE,
265
Type de faute
Période Régime applicable Domaine Arrêts de référence
exigée
exceptionnelle 1956 Thouzellier
1992 services techniques
exigée (tendance ancienne)
Depuis Service public Suffit à engager
Faute simple CE, 1992, Époux V.
1992 hospitalier la responsabilité
Responsabilité sans Contamination, CE, 1993 Bianchi,
Après
faute (cas produits défectueux, Sans faute CE, 2000 Consorts
1993
spécifiques) etc. Telle

FICHE DE JURISPRUDENCE

266
Conseil d’État, Assemblée, 10 septembre 1992 – Meyet

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État (Assemblée)


 Date : 10 septembre 1992
 Publication : Recueil Lebon p. 285
 Parties : Meyet c/ Premier ministre et Président de la République.

2️⃣ Faits

 M. Meyet, fonctionnaire, conteste un décret de mutation qui avait été :


o délibéré en Conseil des ministres,
o puis signé uniquement par le Premier ministre.
 Il soutient que, parce qu’il a été délibéré en Conseil des ministres, le décret aurait dû
être signé par le Président de la République.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État contre le décret de mutation.

4️⃣ Problème juridique

Lorsqu’un texte ne prévoit pas obligatoirement une délibération en Conseil des ministres,
mais que le gouvernement choisit malgré tout de soumettre le décret à cette délibération,
qui est compétent pour le signer : le Premier ministre ou le Président de la République ?

5️⃣ Solution

 Annulation du décret :
o Le Conseil d’État juge que :

Tout décret délibéré en Conseil des ministres doit être signé par le Président
de la République,
même si la loi n’exigeait pas cette délibération.

 Par conséquent, le décret signé seulement par le Premier ministre est entaché
d’incompétence.

267
6️⃣ Principe dégagé

 Compétence présidentielle obligatoire :


o Dès qu’un texte est effectivement délibéré en Conseil des ministres,
o le Président de la République devient l’unique signataire compétent,
o sauf dispositions constitutionnelles ou légales contraires.

7️⃣ Portée / Intérêt

 Renforce le pouvoir du Président de la République sous la Ve République :


o En soumettant volontairement un décret au Conseil des ministres, le
gouvernement fait entrer l’acte dans la compétence présidentielle.
 Important en droit administratif et constitutionnel pour le contrôle de compétence des
actes exécutifs.

🏁 Résumé essentiel

CE, Ass., 10 sept. 1992, Meyet :


Tout décret délibéré en Conseil des ministres, même sans obligation légale,
doit être signé par le Président de la République,
faute de quoi il est entaché d’incompétence et annulable.

268
⚖️CE, 2 novembre 1992 — Kherouaa et
autres

I. 📜 Les faits
 Plusieurs élèves musulmanes du collège Gabriel-Havez de Creil (Oise) se
présentaient en classe portant un foulard islamique.
 Le règlement intérieur de l’établissement interdisait « le port de tout signe
ostentatoire marquant une appartenance religieuse ».
 À la suite de refus d’ôter leur voile, les élèves ont été exclues temporairement.
 Leurs parents (dont M. Kherouaa) ont saisi le tribunal administratif d’Amiens pour
contester la légalité du règlement intérieur et de la décision d’exclusion.

II. ⚖️La procédure


 Le tribunal administratif annule la décision d’exclusion, estimant que le règlement
est trop général et absolu.
 Le ministre de l’Éducation nationale fait appel devant le Conseil d’État, qui est
amené à préciser :
o le régime de la liberté religieuse des élèves,
o et les limites pouvant y être apportées par le règlement intérieur d’un
établissement public.

III. ❓ La question juridique


Les élèves des établissements publics d’enseignement peuvent-elles manifester leur
appartenance religieuse (par le port du voile islamique) au sein de l’école, sans
méconnaître le principe de laïcité et le bon fonctionnement du service public de
l’éducation ?

Autrement dit :

Le principe de laïcité autorise-t-il une interdiction générale du port de signes religieux à


l’école publique ?

IV. 🧾 La solution du Conseil d’État


🔹 Décision
269
Le Conseil d’État rejette le recours du ministre et confirme l’annulation du règlement
intérieur du collège.

🔹 Motifs

1. Reconnaissance de la liberté religieuse des élèves :


o Le CE rappelle que les élèves bénéficient de la liberté de conscience et de la
liberté de manifester leurs croyances religieuses, garanties par :
 le Préambule de la Constitution de 1946 (alinéa 13),
 la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (art. 10),
 et la Convention européenne des droits de l’homme (art. 9).
2. Encadrement par les nécessités du service public :
o Cette liberté n’est pas absolue : elle doit se concilier avec :
 les exigences du bon fonctionnement du service public de
l’éducation,
 et le respect du pluralisme et de la neutralité dans l’école publique.
3. Interdiction des interdictions générales et absolues :
o Le CE juge que le règlement intérieur ne peut interdire de manière
générale et absolue le port de tout signe religieux.
o Seules des restrictions ponctuelles et justifiées peuvent être apportées, en cas
de :
 trouble au fonctionnement de l’établissement,
 atteinte à la sécurité, à l’hygiène, ou
 pressions ou prosélytisme.

📜 Principe dégagé :
Le port de signes religieux à l’école publique relève de la liberté religieuse et ne peut être
interdit que s’il perturbe le fonctionnement du service public ou l’ordre public.

V. ⚖️Principe dégagé
🧠 Principe :
Les élèves des établissements publics d’enseignement bénéficient de la liberté de
manifester leur religion, dans le respect du principe de laïcité.
→ Les interdictions générales et absolues sont illégales ; seules des restrictions
proportionnées et justifiées par les nécessités du service public peuvent être admises.

VI. 🧩 Portée et apports de l’arrêt


1. 🔹 Première reconnaissance jurisprudentielle du port du voile à l’école

 Le CE admet pour la première fois que le port du voile ne contrevient pas par lui-
même à la laïcité.
 Il distingue liberté religieuse individuelle et neutralité de l’institution :
o Les agents publics sont tenus à la neutralité.

270
o Les usagers du service public (élèves) bénéficient d’une liberté de
conscience.

2. 🔹 Encadrement souple de la laïcité scolaire

 Le CE adopte une approche casuistique (au cas par cas) :


→ la légalité d’un signe religieux dépend du comportement concret de l’élève et des
circonstances locales.
 Ce n’est qu’en cas de trouble réel au fonctionnement du service public que des
mesures disciplinaires peuvent être justifiées.

3. 🔹 Préfiguration de la loi du 15 mars 2004

 Cette jurisprudence a inspiré la circulaire Jospin (1989) et les débats précédant la loi
de 2004.
 Celle-ci a rendu possible l’interdiction légale des signes religieux ostensibles dans
les écoles publiques, en codifiant le principe de neutralité.

VII. 📚 Jurisprudence complémentaire


Jurisprudence Apport
CE, 1959, Syndicat général des Les principes de laïcité et de neutralité s’imposent à
ingénieurs-conseils l’administration.
Liberté religieuse des élèves à l’école, sauf trouble au
CE, 1992, Kherouaa
fonctionnement du service public.
CE, 1995, Koen et Consistoire des Aménagement possible des horaires scolaires pour
Israélites de France motifs religieux, si compatible avec le service.
Port du turban sikh à l’école : confirmé illégal après loi
CE, 2007, Singhal
de 2004.
Interdiction légale des signes religieux ostensibles dans
Loi du 15 mars 2004
les écoles publiques.

VIII. 📋 Fiche synthétique


Élément Détail
Juridiction Conseil d’État
Date 2 novembre 1992
Parties M. Kherouaa et autres c/ Collège Gabriel-Havez (Creil)
Type de
Recours pour excès de pouvoir
recours
Question
Le port du voile à l’école publique viole-t-il le principe de laïcité ?
juridique
Non par principe : interdiction générale illégale ; seules des restrictions
Solution
justifiées par les nécessités du service public sont légales.

271
Élément Détail
Principe Liberté religieuse des élèves ; restriction seulement en cas de trouble concret
dégagé au fonctionnement du service public.
Reconnaissance du port de signes religieux comme expression de la liberté
Portée
de conscience ; approche souple avant la loi de 2004.

IX. 🏁 En une phrase de révision


CE, 2 novembre 1992, Kherouaa :
le Conseil d’État reconnaît aux élèves la liberté de manifester leur religion à l’école
publique, sous réserve du bon fonctionnement du service public de l’éducation ; les
interdictions générales et absolues sont illégales, marquant une conciliation équilibrée
entre laïcité et liberté de conscience.

CE, 9 avril 1993, Bianchi

1) Faits

272
M. Bianchi subit un grave dommage neurologique (paralysie) à la suite d’une
artériographie pratiquée dans un hôpital public, examen pourtant réalisé dans les règles de
l’art et sans faute médicale.

L’acte médical était nécessaire au diagnostic et avait été effectué correctement, mais il
comportait un risque exceptionnel dont la réalisation a entraîné un préjudice d’une extrême
gravité.

M. Bianchi (et sa famille) demande la réparation du dommage en invoquant la


responsabilité du service public hospitalier.

2) Procédure
 Les juridictions administratives inférieures rejettent la demande, estimant qu’aucune
faute ne pouvait être imputée aux médecins ou à l’hôpital.
 Le requérant forme alors un pourvoi devant le Conseil d’État.

3) Problème de droit
L’hôpital public peut-il être responsable sans faute d’un dommage causé par un acte
médical nécessaire au diagnostic ou au traitement, lorsqu’un risque exceptionnel se
réalise, sans faute du service ni du praticien ?

4) Solution (dispositif)
➡️Oui.

Le Conseil d’État, dans un arrêt d’Assemblée, admet pour la première fois que :

Le service public hospitalier peut engager sa responsabilité sans faute lorsqu’un acte
médical nécessaire au diagnostic ou au traitement provoque un dommage sans rapport
avec l’état initial du patient, et que le risque présenté par cet acte, connu mais
exceptionnel, s’est réalisé sans faute.

5) Principe dégagé
Responsabilité sans faute de l’État pour risque exceptionnel, dans le cadre des actes
médicaux nécessaires au diagnostic ou au traitement.

273
Le Conseil d’État fixe cinq conditions cumulatives pour engager la responsabilité sans faute
du service hospitalier.

6) Conditions posées par l’arrêt


Le juge énonce cinq conditions précises, connues comme le « test Bianchi » :

Condition Explication
1️⃣ Acte médical L’acte à l’origine du dommage devait être nécessaire au
nécessaire diagnostic ou au traitement.
2️⃣ Absence de lien avec Le dommage ne doit pas avoir de rapport avec l’état
l’état initial pathologique du patient.
3️⃣ Absence de faute
Aucune faute du service ou du praticien ne doit être constatée.
médicale
4️⃣ Risque connu mais Le dommage doit résulter de la réalisation d’un risque
exceptionnel exceptionnel, c’est-à-dire très rare mais identifié par la science.
5️⃣ Gravité exceptionnelle
Le préjudice subi doit présenter une gravité exceptionnelle.
du dommage

✅ Si ces conditions sont remplies → responsabilité sans faute du service public hospitalier.

7) Portée
🧩 A. Création d’un nouveau cas de responsabilité sans faute

 L’arrêt Bianchi ouvre un nouveau régime autonome de responsabilité pour risque


exceptionnel en matière médicale.
 Il complète les régimes antérieurs :
o Regnault-Desroziers (1919) → objets dangereux,
o Thouzellier (1956) → méthodes dangereuses,
o Saint-Priest-la-Plaine (1946) → collaborateurs occasionnels.

⚙️B. Objectif : solidarité et équité

 Le juge s’appuie sur la solidarité nationale :


lorsqu’un individu subit un risque anormal lié à un acte nécessaire du service
public, il n’a pas à en supporter seul les conséquences.
 C’est une responsabilité sans faute, fondée sur le risque créé par le service public
hospitalier.

⚖️C. Évolution postérieure

 Ce régime a été supprimé et codifié par la loi du 4 mars 2002 dite loi Kouchner,
relative aux droits des malades.

274
→ L’article L. 1142-1 du Code de la santé publique prévoit désormais un régime
d’indemnisation sans faute pour les accidents médicaux non fautifs (via l’ONIAM).
 Bianchi demeure le précédent fondateur de cette législation.

8) Intérêt de l’arrêt
 Première consécration d’une responsabilité sans faute du service public
hospitalier pour un acte médical nécessaire.
 Élargit la logique de solidarité nationale au domaine de la santé publique.
 Met en évidence la distinction entre :
o les fautes médicales (responsabilité pour faute),
o et les accidents thérapeutiques (responsabilité sans faute).
 Influence directe sur la loi du 4 mars 2002 et la création de l’ONIAM (Office
national d’indemnisation des accidents médicaux).

9) Référence
 Conseil d’État (Ass.), 9 avril 1993, Bianchi, Rec. p. 127.
 Principe : Responsabilité sans faute du service public hospitalier pour la réalisation
d’un risque médical exceptionnel, à conditions cumulatives.

10) Schéma récapitulatif


Élément Contenu
Juridiction Conseil d’État, Assemblée
Date 9 avril 1993
Parties M. Bianchi c/ Hôpital public
Faits Grave séquelle après un examen médical sans faute
Problème L’hôpital peut-il être responsable sans faute d’un acte médical risqué mais
juridique nécessaire ?
Solution ✅ Oui, si les conditions de risque exceptionnel sont remplies
Acte nécessaire – Pas de faute – Risque connu et exceptionnel – Dommage
Conditions
étranger à l’état initial – Gravité exceptionnelle
Création d’un régime de responsabilité sans faute pour risque exceptionnel
Portée
médical
Évolution Loi Kouchner du 4 mars 2002 → ONIAM

🧠 Résumé en une phrase

275
CE, Ass., 9 avril 1993, Bianchi :
Le Conseil d’État reconnaît la responsabilité sans faute du service public hospitalier
lorsqu’un acte médical nécessaire provoque un dommage d’une exceptionnelle gravité, par
la réalisation d’un risque connu mais exceptionnel, sans faute du service.

Loi du 4 mars 2002 (L. 1142-1 CSP) :


Le législateur consacre la responsabilité sans faute pour les accidents médicaux non
fautifs, désormais indemnisés par l’ONIAM au titre de la solidarité nationale, prolongeant
et élargissant le principe posé par CE, 9 avril 1993, Bianchi.

Conseil d’État, 29 juillet 1994, Département de l’Indre


(Rec. Lebon p. 372)

🔹 Les faits

Le préfet de l’Indre avait refusé d’exécuter une délibération du conseil général


(aujourd’hui conseil départemental) relative à la rémunération des personnels

276
départementaux, considérant qu’elle était illégale car contraire aux dispositions législatives
fixant les règles de la fonction publique territoriale.

Le département a alors saisi le Conseil d’État, estimant que ce refus préfectoral constituait
une atteinte à sa libre administration.

🔹 La question juridique

Le préfet, représentant de l’État, peut-il empêcher l’exécution d’une délibération d’une


collectivité territoriale sans en saisir le juge administratif ?
Autrement dit :
👉 Le préfet a-t-il un pouvoir d’opposition ou de tutelle directe sur les actes des collectivités
locales ?

🔹 La solution du Conseil d’État

Le Conseil d’État rappelle fermement le principe dégagé depuis l’arrêt Préfect de l’Eure
(1913) :

« Le représentant de l’État ne saurait se substituer à une collectivité territoriale ni entraver


l’exécution de ses délibérations que dans les cas prévus par la loi. »

Ainsi, en dehors des cas expressément prévus par un texte, le préfet :

 ne peut pas suspendre ou bloquer l’exécution d’une décision locale ;


 il doit la déférer au juge administratif s’il la juge illégale (art. L. 2131-6 CGCT).

En conséquence, le Conseil d’État a jugé que :

« Le préfet ne tient d’aucun texte le pouvoir d’empêcher par lui-même l’exécution d’une
délibération d’un conseil général. »

⚖️Donc : le refus du préfet d’exécuter ou de laisser exécuter une décision départementale est
illégal, sauf texte contraire.

🔹 Principe dégagé

Principe du contrôle juridictionnel du préfet sur les actes locaux :


Le représentant de l’État ne dispose d’aucun pouvoir de tutelle sur les collectivités
territoriales.
En cas d’illégalité d’un acte, il ne peut qu’en demander l’annulation au juge administratif,
non en interdire l’exécution.

277
🔹 Portée

 L’arrêt réaffirme la fin de la tutelle administrative sur les collectivités territoriales,


achevée par les lois de décentralisation de 1982.
 Il renforce le principe de libre administration (art. 72 C°) et la distinction entre :
o le contrôle de légalité a posteriori (via le juge administratif),
o et la subordination illégale d’une collectivité à l’État.
 Il complète la jurisprudence Préfect de l’Eure (1913) en l’adaptant à l’ère de la
décentralisation.

📚 En résumé

Élément Contenu
Juridiction Conseil d’État
Date 29 juillet 1994
Parties Département de l’Indre c/ État
Question Le préfet peut-il bloquer une délibération départementale sans juge ?
Solution ❌ Non, il doit saisir le tribunal administratif (déféré préfectoral)
Principe Fin de la tutelle de l’État sur les CT — primauté du juge administratif
Fondement Art. 72 de la Constitution (libre administration), loi du 2 mars 1982

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, Assemblée, 27 octobre 1995 – Commune de Morsang-sur-Orge

(Rec. Lebon p. 372)

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État – Assemblée du contentieux


 Date : 27 octobre 1995

278
 Parties : Commune de Morsang-sur-Orge c/ Société Fun Production et M.
Wackenheim.

2️⃣ Faits

 Le maire de Morsang-sur-Orge (Essonne) prend un arrêté d’interdiction d’un


spectacle de « lancer de nain » organisé dans une discothèque, en se fondant sur sa
police municipale.
 L’organisateur et le « nain » participant contestent l’arrêté, soutenant qu’aucun trouble
à l’ordre public matériel (sécurité, tranquillité, salubrité) n’était établi.

3️⃣ Procédure

 TA Versailles : annule l’arrêté.


 CAA Paris : confirme l’annulation.
 La commune se pourvoit en cassation devant le Conseil d’État.

4️⃣ Problème juridique

Le maire peut-il, au titre de son pouvoir de police administrative générale, interdire une
attraction ne troublant pas la sécurité ou la tranquillité publiques, en se fondant uniquement
sur la protection de la dignité de la personne humaine ?

5️⃣ Solution

 Annulation des arrêts précédents – validation de l’arrêté municipal.


 Le Conseil d’État consacre un principe à valeur constitutionnelle :

La dignité de la personne humaine est une composante de l’ordre public.

 Le maire peut donc interdire une activité portant atteinte à cette dignité même sans
trouble matériel.

6️⃣ Principe dégagé

 Ordre public immatériel :


o Aux côtés de la sécurité, de la tranquillité et de la salubrité, la dignité de la
personne humaine est une composante autonome.
o Le maire peut agir préventivement pour la protéger.

279
7️⃣ Portée / Intérêt

 Étend le champ du pouvoir de police générale des autorités locales.


 Fonde la possibilité d’interdire des spectacles ou pratiques dégradantes (ex. autres «
spectacles de lancer de nain », certaines exhibitions portant atteinte à la dignité).
 Influence la jurisprudence ultérieure sur la protection de la dignité (ex. CE, 27 oct.
1995, Commune d’Arcueil ; débats sur spectacles de type « Dieudonné »).

🏁 Résumé essentiel

CE, Ass., 27 oct. 1995, Commune de Morsang-sur-Orge :


Le respect de la dignité de la personne humaine constitue une composante de l’ordre
public.
Le maire peut donc interdire un spectacle attentatoire à cette dignité, même en l’absence de
trouble matériel à la sécurité ou à la tranquillité publiques.

⚖️Fiche d’arrêt — CE, 4 novembre 1996,


Confédération nationale des groupes
autonomes de l’enseignement public
(CNGAEP)

📅 Référence

280
 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 4 novembre 1996
 Parties : Confédération nationale des groupes autonomes de l’enseignement public
 Nature : Recours pour excès de pouvoir
 Thème : Principe d’égalité devant le service public — Différence de situation —
Justification objective

📜 Les faits
La Confédération nationale des groupes autonomes de l’enseignement public (CNGAEP)
a attaqué un décret du 31 décembre 1992 relatif à la rémunération des enseignants
contractuels et vacataires de l’enseignement public.

Ce décret prévoyait une différence de rémunération selon la catégorie d’enseignant


(enseignants du second degré / contractuels du supérieur, etc.).
La CNGAEP estimait que cette différence de traitement violait le principe d’égalité entre
agents exerçant des fonctions similaires.

⚙️La procédure
 Recours pour excès de pouvoir formé directement devant le Conseil d’État,
compétent en premier et dernier ressort pour ce type d’acte réglementaire.
 Le syndicat requérant invoquait la violation du principe d’égalité consacré par la
jurisprudence administrative (CE, 1951, Société des concerts du conservatoire).

❓ La question de droit
Une différence de traitement entre agents publics exerçant des fonctions comparables peut-
elle être justifiée par des différences de situation ou par un motif d’intérêt général ?

Autrement dit :
👉 Le principe d’égalité s’oppose-t-il à toute distinction de traitement entre les agents d’un
même service public ?

⚖️La solution du Conseil d’État


✅ Non, pas nécessairement.
Le Conseil d’État rappelle que le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que
l’administration traite différemment des personnes placées dans des situations

281
différentes, ou poursuive un but d’intérêt général en établissant une différence de
traitement.

💡 Principe de droit dégagé


Le principe d’égalité devant le service public, dégagé par la jurisprudence Denoyez et
Chorques (1974), n’interdit pas les différences de traitement entre usagers ou agents du
service public si :
1️⃣ La différence correspond à une différence objective de situation, ou
2️⃣ Elle repose sur une nécessité d’intérêt général en rapport avec l’objet du service.

➡️Ces différences doivent toutefois être en lien direct avec la nature du service et
proportionnées à leur objet.

🧩 Application au cas d’espèce


Le Conseil d’État a jugé que :

 Les différences de traitement prévues par le décret étaient justifiées par des
différences de statut, de niveau de formation, de conditions de recrutement et de
responsabilités entre les différentes catégories d’enseignants.
 Il existait donc une différence objective de situation, en rapport avec les fonctions
exercées.

👉 Par conséquent, le principe d’égalité n’a pas été méconnu.


Le recours du syndicat a été rejeté.

📚 Portée et apports de l’arrêt


1️⃣ Confirmation du cadre jurisprudentiel Denoyez et Chorques

 Le CE confirme les conditions d’admission d’une différence de traitement :


o différence objective de situation ;
o ou intérêt général en lien avec le service.
 Ces critères s’appliquent non seulement aux usagers du service public, mais aussi à
ses agents.

2️⃣ Précision en matière de fonction publique

 Les agents du service public ne sont pas tous dans la même situation : la différence
de missions, de responsabilités ou de niveau de qualification peut justifier un
traitement différencié.

282
3️⃣ Principe d’égalité nuancé

 Le CE rappelle que l’égalité n’est pas l’uniformité.


 L’administration peut adapter les règles en fonction des besoins du service et de la
diversité des situations.

4️⃣ Portée générale

 L’arrêt illustre la souplesse du principe d’égalité, applicable aussi bien :


o aux agents publics,
o qu’aux usagers du service public.

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Juridiction Conseil d’État
Date 4 novembre 1996
Confédération nationale des groupes autonomes de l’enseignement
Parties
public
Principe dégagé Le principe d’égalité n’interdit pas les distinctions justifiées
Peut-on traiter différemment des agents exerçant des fonctions
Problème de droit
similaires ?
Solution Oui, si différence de situation ou motif d’intérêt général
Portée Application du principe d’égalité aux agents du service public

🔗 Chaîne jurisprudentielle associée


Décision / Arrêt Apport principal
CE, 1951, Société des concerts du
Principe général d’égalité devant le service public
conservatoire
CE, Sect., 10 mai 1974, Denoyez et Distinction admise si différence objective ou intérêt
Chorques général
Application du principe d’égalité aux agents
CE, 1996, CNGAEP
publics
Adaptation du service public et égalité modulée par
CE, 2013, FO Énergie et Mines
la mutabilité

📘 Conclusion
🔹 L’arrêt Confédération nationale des groupes autonomes de l’enseignement public (CE,
1996) illustre la souplesse du principe d’égalité en droit administratif.
🔹 Il confirme que l’administration peut introduire des différences de traitement entre
agents ou usagers,

283
à condition qu’elles soient objectivement justifiées ou motivées par l’intérêt général du
service public.
🔹 Il s’inscrit dans la continuité directe de la grande jurisprudence Denoyez et Chorques
(1974), pilier du principe d’égalité dans le droit administratif français.

Conseil d’État, Section, 3 octobre 1997, Commune


d’Antilly
(Rec. Lebon p. 343)

🔹 Faits

Le préfet de Meurthe-et-Moselle avait, par arrêté, décidé de suspendre et d’annuler une


délibération du conseil municipal de la commune d’Antilly.

Le conseil municipal avait pris une délibération relative à la gestion d’un service communal
(une décision financière et d’organisation interne).
Estimant cette délibération illégale, le préfet avait décidé unilatéralement de l’annuler, sans
passer par le juge administratif.

284
La commune a alors saisi le Conseil d’État, soutenant que le préfet avait outrepassé ses
pouvoirs et violé le principe de libre administration des collectivités territoriales (art. 72 de
la Constitution).

🔹 Question juridique

➡️Le préfet peut-il annuler directement un acte d’une collectivité territoriale (ici une
commune), en dehors de tout contrôle juridictionnel ?

Autrement dit :

Le préfet dispose-t-il encore d’un pouvoir de tutelle directe sur les collectivités locales après
les lois de décentralisation de 1982 ?

🔹 Solution du Conseil d’État

❌ Non.
Le Conseil d’État juge que le préfet ne peut pas annuler lui-même les actes d’une commune.

Il ne tient d’aucun texte le pouvoir d’annuler un acte pris par une collectivité territoriale.

Désormais, conformément à la loi du 2 mars 1982 relative aux droits et libertés des
communes, départements et régions :

 le préfet exerce un contrôle de légalité a posteriori,


 mais seul le juge administratif peut annuler une délibération locale,
 le préfet doit, s’il estime l’acte illégal, le déférer au tribunal administratif (art. L.
2131-6 du CGCT).

🔹 Principe dégagé

Principe de la fin de la tutelle administrative directe de l’État sur les collectivités


territoriales.
Le préfet ne peut plus annuler ni suspendre par lui-même les actes locaux : seul le juge
administratif est compétent pour en connaître.

⚖️Ce principe découle directement :

 de l’article 72 de la Constitution,
 et de la loi du 2 mars 1982 (grande loi de décentralisation).

285
🔹 Portée

 L’arrêt confirme l’autonomie juridique des collectivités territoriales, protégée par


la Constitution.
 Il achève la rupture avec l’ancien régime de tutelle préfectorale, qui existait avant
1982.
 Il renforce le rôle du juge administratif comme arbitre exclusif des conflits entre
État et collectivités.
 Il s’inscrit dans la continuité des arrêts :
o CE, Préfet de l’Eure, 1913 (impossibilité pour l’administration de saisir le
juge pour exercer un pouvoir qu’elle détient elle-même) ;
o CE, Département de l’Indre, 1994 (le préfet ne peut entraver l’exécution
d’une délibération locale) ;
o et annonce CE, Commune de Venelles, 2001 (le principe de libre
administration devient une liberté fondamentale protégée par le référé-liberté).

🔹 Fondements juridiques

 🧾 Article 72 de la Constitution : libre administration des collectivités territoriales.


 📘 Loi du 2 mars 1982, art. 3 et s. : fin de la tutelle administrative, mise en place du
déféré préfectoral.
 ⚖️Code général des collectivités territoriales (CGCT), art. L. 2131-6 :

« Le représentant de l’État défère au tribunal administratif les actes des collectivités


territoriales qu’il estime contraires à la légalité. »

📚 En résumé

Élément Contenu
Juridiction
Conseil d’État, Section
Date 3 octobre 1997
Parties Commune d’Antilly c/ État
Question Le préfet peut-il annuler directement un acte communal ?
Solution ❌ Non, seul le juge administratif peut le faire.
Fin de la tutelle administrative directe du préfet – respect de la libre
Principe
administration.
Fondement Art. 72 C°, loi du 2 mars 1982, L. 2131-6 CGCT.
Confirmation du contrôle juridictionnel exclusif – étape clé de la
Portée
décentralisation.

286
Fiche d’arrêt — CE, 18 octobre 2000,
Terrail

1. Faits

M. Terrail, fonctionnaire, avait été sanctionné disciplinairement par le Conseil de


discipline de recours de la fonction publique territoriale, juridiction administrative
spéciale créée par la loi du 26 janvier 1984.

Cette juridiction avait statué en dernier ressort, sans possibilité d’appel prévue par les textes.
M. Terrail souhaitait contester cette décision devant le Conseil d’État.

2. Procédure

 Décision attaquée : décision disciplinaire du Conseil de discipline de recours


(dernier ressort).
 Recours formé : pourvoi en cassation devant le Conseil d’État.
 Problème préalable : la loi ne prévoyait pas expressément la possibilité d’un
recours en cassation contre cette décision.

287
D’où la question :
👉 Le pourvoi en cassation est-il ouvert contre une décision rendue en dernier ressort par une
juridiction administrative spéciale lorsqu’aucun texte ne le prévoit ?

3. Problème de droit

Le principe général du droit reconnu par l’arrêt D’Aillières (1947), selon lequel le
pourvoi en cassation est toujours ouvert contre toute décision juridictionnelle rendue en
dernier ressort, s’applique-t-il encore à une juridiction administrative spéciale comme le
Conseil de discipline de recours ?

4. Solution du Conseil d’État (18 octobre 2000)

➡️Oui.

Le Conseil d’État réaffirme et applique le principe général du droit (PGD) D’Aillières :

Le pourvoi en cassation devant le Conseil d’État est ouvert même sans texte contre toute
décision juridictionnelle rendue en dernier ressort par une juridiction administrative.

5. Principe dégagé

PGD D’Aillières confirmé :


Le pourvoi en cassation est toujours ouvert, même sans texte, contre les décisions rendues
en dernier ressort par une juridiction administrative.

Autrement dit :

 Peu importe que le texte ne prévoie aucun recours ;


 Dès lors que la décision émane d’un organe exerçant une fonction juridictionnelle,
elle peut être attaquée en cassation.

6. Raisonnement du Conseil d’État

1. Le Conseil de discipline de recours statue en dernier ressort et exerce une fonction


juridictionnelle (il tranche des litiges disciplinaires selon le droit).
2. Dès lors, il relève de la catégorie des juridictions administratives spéciales visées
par le PGD D’Aillières.
3. En conséquence, un pourvoi en cassation est ouvert devant le Conseil d’État,
même sans texte, pour contrôler la légalité de sa décision.

288
7. Portée de l’arrêt

A. Confirmation du PGD D’Aillières (1947)

Le Conseil d’État réaffirme la valeur supra-décrétale de ce PGD, en rappelant sa force


constante plus d’un demi-siècle après son énoncé.

B. Application aux juridictions administratives spéciales contemporaines

Le CE étend la logique de D’Aillières :

 Le PGD ne s’applique pas qu’aux juridictions “classiques” (disciplinaires militaires,


universitaires…),
 Mais aussi aux juridictions disciplinaires de la fonction publique créées par des lois
modernes (ici, la FPT).

C. Protection du droit au recours juridictionnel

L’arrêt Terrail contribue à la garantie du droit à un recours effectif (article 16 DDHC et


article 6 §1 CEDH).
Il évite qu’un justiciable soit privé de tout contrôle de légalité en raison du silence des
textes.

D. Continuité jurisprudentielle

L’arrêt s’inscrit dans la continuité directe de :

 CE, Ass., 7 févr. 1947, D’Aillières (PGD du pourvoi en cassation sans texte)
 CE, Ass., 12 déc. 1953, De Bayo (définition fonctionnelle de la juridiction
administrative)
 CE, Sect., 20 nov. 1970, Bouez et UNEF (application aux juridictions disciplinaires
universitaires)

💡 Terrail en est la confirmation moderne, adaptée à la fonction publique territoriale.

8. Portée doctrinale et symbolique

 Terrail marque la pérennité des principes jurisprudentiels classiques dans un droit


administratif modernisé.
 Il démontre la souplesse et la force normative des principes généraux du droit,
véritables “garants” du recours juridictionnel.
 Il illustre le rôle du Conseil d’État comme juge suprême de l’ordre administratif,
veillant à ce qu’aucune juridiction administrative spéciale n’échappe à son contrôle.

9. Référence

289
 Conseil d’État, 18 octobre 2000, Terrail, Rec. Lebon, p. 410.
 Principe dégagé :

Confirmation du PGD D’Aillières : le pourvoi en cassation est ouvert contre toute


décision rendue en dernier ressort par une juridiction administrative, même sans texte.

10. Schéma récapitulatif

Élément Contenu
Juridiction Conseil d’État
Date 18 octobre 2000
M. Terrail / Conseil de discipline de recours de la fonction publique
Parties
territoriale
Le pourvoi en cassation est-il ouvert sans texte contre une juridiction
Problème
disciplinaire spéciale ?
Solution ✅ Oui, application du PGD D’Aillières
Pourvoi en cassation toujours ouvert contre toute décision
Principe
juridictionnelle administrative en dernier ressort
Actualisation du principe D’Aillières et extension aux juridictions
Portée
disciplinaires contemporaines
Lien
D’Aillières (1947) – De Bayo (1953) – Bouez (1970) – Terrail (2000)
jurisprudentiel

11. Résumé en une phrase

CE, 18 octobre 2000, Terrail :


Le Conseil d’État confirme que, même sans texte, le pourvoi en cassation est toujours
ouvert contre toute décision rendue en dernier ressort par une juridiction administrative,
réaffirmant le principe général du droit D’Aillières et son application aux juridictions
disciplinaires contemporaines.

290
PROCÉDURES D’URGENCE
CE, Sect., 18 janv. 2001, Commune de Venelles
CE, 5 mars 2001, Saez

1. Contexte général
 La loi du 30 juin 2000 réforme l’urgence en droit administratif.
 Elle crée deux outils nouveaux :
o Référé-suspension (art. L. 521-1 CJA)
o Référé-liberté (art. L. 521-2 CJA)
 Ces arrêts du début 2001 sont les toutes premières grandes décisions qui définissent
ces deux procédures, leur logique et leurs conditions.

Ces affaires naissent de la même crise locale à Venelles : le maire refuse de convoquer le
conseil municipal pour discuter de la désignation des délégués de la commune à la
communauté d’agglomération. Des conseillers municipaux contestent ce refus en urgence.
Légifrance+1

2. CE, 18 janv. 2001, Commune de Venelles


➡️Procédure utilisée : référé-liberté (art. L. 521-2 CJA)

Faits

 Des conseillers municipaux exigent la convocation du conseil municipal.


 Le maire refuse.

291
 Les conseillers saisissent le juge des référés du TA Marseille sur le fondement de
l’article L. 521-2 CJA (référé-liberté), en soutenant que ce refus porte atteinte à :
o leur liberté d’expression dans le cadre du mandat local,
o la démocratie locale,
o et surtout la libre administration de la commune (art. 72 C°).
 Le juge des référés du TA ordonne au maire de convoquer le conseil municipal sous
très bref délai.
 Le maire (agissant au nom de la commune) fait appel devant le Conseil d’État.
Légifrance+1

Question juridique

Le refus du maire de convoquer le conseil municipal porte-t-il une atteinte grave et


manifestement illégale à une liberté fondamentale, au sens de l’article L. 521-2 CJA,
justifiant que le juge des référés ordonne immédiatement une injonction ?
En particulier : la libre administration des collectivités territoriales est-elle une « liberté
fondamentale » ?

Solution du Conseil d’État

1. Principe majeur dégagé :


Le Conseil d’État affirme que la libre administration des collectivités territoriales,
garantie par l’article 72 de la Constitution, fait bien partie des libertés fondamentales
protégées par le référé-liberté. Légifrance+1
→ Ça, c’est énorme : ça hisse la libre administration au rang des libertés
fondamentales, donc protégée par le juge administratif en 48h.
2. Mais application au cas concret : rejet.
Le CE dit : dans cette affaire précise, le refus du maire de convoquer le conseil
municipal touche seulement aux rapports internes de fonctionnement du conseil
municipal.
→ Ce refus ne suffit pas, en l’espèce, à caractériser une atteinte grave et
manifestement illégale à une liberté fondamentale.
→ Donc les conditions du référé-liberté ne sont pas remplies. Légifrance+1
3. Conséquence procédurale :
o Le CE annule l’ordonnance du juge des référés du TA Marseille qui avait
enjoint au maire de convoquer le conseil.
o Il ne prononce donc aucune injonction immédiate.
o Il renvoie les conseillers vers d’autres voies : recours pour excès de pouvoir +
éventuellement référé-suspension (L. 521-1). Légifrance+1

👉 Donc :

 Venelles ≠ victoire des conseillers sur le fond immédiat.


 C’est une victoire de principe : le CE consacre la libre administration comme liberté
fondamentale, mais il dit « pas d’atteinte assez grave/manifestement illégale ici ».

Portée de l’arrêt Venelles

 Le CE définit pour la première fois le champ du référé-liberté :


o Condition 1 : urgence extrême.

292
o Condition 2 : atteinte grave et manifestement illégale à une liberté
fondamentale.
 Il ouvre la liste des libertés fondamentales en y intégrant la libre administration des
collectivités territoriales, ce qui constitutionnalise politiquement la décentralisation
dans le contentieux de l’urgence. Légifrance+1
 Mais il trace aussi une limite importante : tout dysfonctionnement interne d’un conseil
municipal n’est pas automatiquement une atteinte grave à une liberté fondamentale.

3. CE, 5 mars 2001, Saez


➡️Procédure utilisée : référé-suspension (art. L. 521-1 CJA)

Faits

 Même contexte venellois, suite de l’épisode précédent.


 Le 14 déc. 2000, le maire refuse (encore) de réunir le conseil municipal pour discuter
du remplacement des délégués de la commune à la communauté d’agglomération du
pays d’Aix.
 Des conseillers demandent en urgence la suspension de ce refus, cette fois sur le
fondement de l’article L. 521-1 CJA (référé-suspension).
 Le juge des référés du TA Marseille rejette leur demande.
 Les conseillers font appel devant le Conseil d’État. Légifrance+1

Question juridique

Quelles sont les conditions du référé-suspension nouvellement créé ?


→ Faut-il qu’il y ait urgence ?
→ Quel contrôle porte le CE sur la légalité de la décision contestée ?

Solution du Conseil d’État

Le CE casse l’ordonnance du juge des référés du TA Marseille, et il dit :

1. Sur les conditions du référé-suspension (L. 521-1 CJA) :


o Il faut deux conditions cumulatives :
 Urgence : la situation doit justifier qu’on ne laisse pas la décision
administrative produire ses effets jusqu’au jugement au fond.
 Moyen propre à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision
contestée.
o Ici :
 Urgence reconnue : le conseil municipal devait se réunir rapidement
pour décider des délégués, débat politique local essentiel.
 Doute sérieux : le maire paraît avoir méconnu le délai légal d’un mois
pour convoquer le conseil après une demande d’un tiers des conseillers
(règle du CGCT). Légifrance+1
2. Conséquence procédurale directe :
o Le CE annule l’ordonnance du TA qui avait refusé la suspension.

293
o Le CE suspend la décision du maire (donc la décision implicite/de refus du
14 décembre 2000).
o Le CE va plus loin : il enjoint au maire de convoquer le conseil municipal
avant une date précise (7 mars 2001 à 18h).
→ Donc ici, les élus d’opposition obtiennent concrètement gain de cause en
urgence. Légifrance+1

Portée de l’arrêt Saez

 L’arrêt Saez est la première grande mise en musique du référé-suspension :


o Le CE clarifie officiellement la double condition (urgence + doute sérieux).
o Il confirme que le référé-suspension est ouvert y compris contre une décision
implicite ou négative du maire, pas seulement un acte positif formel.
Légifrance+1
 Il admet que le juge des référés peut assortir la suspension d’une injonction positive à
l’administration (ici, « convoquez le conseil »), ce qui montre que l’urgence n’est pas
purement conservatoire mais peut être activement corrective. Légifrance+1

4. Articulation entre les deux procédures


a) Référé-liberté (L. 521-2 CJA)

 Finalité : protéger une liberté fondamentale.


 Conditions :
o Urgence extrême.
o Atteinte grave et manifestement illégale.
 Pouvoirs du juge :
o Mesures toutes utiles, y compris injonction à l’administration, dans les 48h.
 Illustration : Commune de Venelles.
→ Le CE reconnaît une nouvelle liberté fondamentale (libre administration), mais il
juge qu’en l’espèce l’atteinte n’était pas assez grave/manifeste, donc il refuse in fine
de maintenir l’injonction. Légifrance+1

b) Référé-suspension (L. 521-1 CJA)

 Finalité : geler provisoirement l’exécution d’une décision administrative contestée.


 Conditions :
o Urgence.
o Existence d’un doute sérieux sur la légalité de la décision.
 Pouvoirs du juge :
o Suspension provisoire de la décision.
o Possibilité d’ordonner des mesures « appropriées » pour que la suspension soit
effective (injonctions pratiques).
 Illustration : Saez.
→ Le CE suspend le refus du maire et lui ordonne concrètement de convoquer le
conseil municipal avant une date donnée. Légifrance+1

294
c) Message politique / institutionnel des deux décisions réunies

 Le CE se positionne clairement comme juge de l’efficacité démocratique locale :


o Dans Venelles, il dit : je protège la libre administration au rang des libertés
fondamentales, donc je peux être saisi en 48h.
o Dans Saez, il dit : je peux forcer un maire, en urgence, à convoquer son conseil
municipal, si sa décision est illégale et crée un blocage démocratique.
 Conclusion : la décentralisation n’est pas laissée à l’arbitraire des maires ; les élus
minoritaires ont un accès effectif au juge administratif d’urgence.

5. Tableau récapitulatif
Commune de Venelles (CE, 18
Aspect Saez (CE, 5 mars 2001)
janv. 2001)
Type de référé Référé-liberté (L. 521-2) Référé-suspension (L. 521-1)
Demandeurs Des conseillers municipaux contre Des conseillers municipaux contre leur
initiaux leur maire maire
Forcer la convocation du conseil Suspendre le refus de convocation +
Objet immédiat
municipal obtenir réunion du conseil
Oui, la libre administration =
Appréciation du Urgence + doute sérieux sur la légalité du
liberté fondamentale ; mais pas
CE refus du maire
d’atteinte grave/manif. illégale ici
Annule l’ordonnance du TA Annule l’ordonnance du TA Marseille
Décision
Marseille qui avait enjoint le qui avait rejeté ; suspend la décision du
procédurale du
maire ; donc pas d’injonction maire ; enjoint au maire de convoquer le
CE
maintenue conseil
Définition du référé-liberté +
Définition du référé-suspension +
consécration de la libre
Portée reconnaissance du pouvoir d’injonction
administration comme liberté
pratique du juge des référés
fondamentale

6. À retenir pour l’examen L2 / galop


1. Venelles = naissance du référé-liberté
o Le CE consacre la libre administration comme liberté fondamentale.
o MAIS il rejette la mesure d’urgence dans ce cas précis car l’atteinte n’était pas
assez grave/manifeste.
→ Donc ne pas dire « Venelles ordonne la convocation » : c’est l’inverse, il
annule l’ordonnance du TA qui l’avait ordonnée. Légifrance+1
2. Saez = consécration du référé-suspension
o Urgence + doute sérieux = suspension possible, même contre un refus du
maire.
o Le CE va jusqu’à enjoindre une réunion du conseil municipal avant une date
précise.
→ Ici, les élus d’opposition gagnent concrètement. Légifrance+1

295
3. Ensemble, Venelles + Saez = le juge administratif devient un juge de l’urgence
démocratique locale, capable soit :
o de protéger une liberté fondamentale en 48h (L. 521-2),
o soit de neutraliser provisoirement une décision illégale et forcer une action
concrète (L. 521-1).

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, Assemblée, 26 octobre 2001 – Ternon

(Rec. Lebon p. 495)

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État – Assemblée du contentieux


 Date : 26 octobre 2001
 Parties : M. Ternon c/ Université de Montpellier.

2️⃣ Faits

 Par arrêté de 1991, l’Université de Montpellier intègre M. Ternon dans un corps de


fonctionnaires.
 En 1994, soit plus de deux ans plus tard, l’université retire cet arrêté, estimant qu’il
était illégal (erreur sur les conditions de recrutement).
 M. Ternon conteste le retrait tardif.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État.

4️⃣ Problème juridique


296
Dans quel délai l’administration peut-elle retirer une décision administrative
individuelle expresse et créatrice de droits entachée d’illégalité, lorsque le retrait est à
l’initiative de l’administration ?

5️⃣ Solution

 Limitation à 4 mois :
o Le Conseil d’État fixe une règle générale :

L’administration ne peut retirer une décision individuelle expresse créatrice


de droits illégale que dans le délai de quatre mois suivant sa prise de décision,
et seulement si elle est illégale.

o Passé ce délai, le retrait est illégal, sauf si la décision a été obtenue par fraude.
 En l’espèce, le retrait après plus de deux ans était donc illégal → annulation.

6️⃣ Principe dégagé

 Règle Ternon :
o Retrait d’une décision individuelle créatrice de droits et explicite :
1. Possible uniquement si la décision est illégale,
2. Et dans un délai de 4 mois à compter de sa signature,
3. Sauf fraude de l’intéressé.
 Se distingue du recours gracieux (qui prolonge les délais de recours mais non le délai
de retrait).

7️⃣ Portée / Intérêt

 Sécurise les situations juridiques des administrés : ils peuvent se fier à une décision
individuelle après 4 mois.
 Codifié à l’article L. 242-1 du Code des relations entre le public et
l’administration (CRPA) :

« L'administration ne peut retirer une décision créatrice de droits, explicite, que si elle
est illégale et dans un délai de quatre mois suivant sa signature. »

🏁 Résumé essentiel

CE, Ass., 26 oct. 2001, Ternon :


Le retrait d’une décision administrative individuelle, explicite et créatrice de droits est
possible uniquement pour illégalité et dans les 4 mois suivant son édiction, sauf fraude.

297
Conseil d’État, Assemblée, 3 juillet 1996 – Koné

(Rec. Lebon p. 255)

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État – Assemblée du contentieux


 Date : 3 juillet 1996
 Parties : M. Diop Koné (ressortissant malien) c/ Gouvernement français.

2️⃣ Faits

 Le gouvernement du Mali demande l’extradition de M. Koné, accusé de tentative


d’assassinat du Président malien.
 M. Koné soutient que la demande est en réalité politique et que son extradition
violerait un principe fondamental du droit français.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir contre le décret d’extradition signé par le Premier
ministre et le ministre des Affaires étrangères.

4️⃣ Problème juridique

La France peut-elle extrader un étranger vers son pays d’origine pour un but politique, alors
qu’un traité bilatéral (France–Mali) ne l’interdit pas expressément ?
Le juge administratif peut-il écarter l’application d’un traité international pour respecter un
principe constitutionnel ?

5️⃣ Solution

 Annulation du décret d’extradition.


 Le Conseil d’État consacre un principe fondamental reconnu par les lois de la
République (PFRLR) :

« L’État doit refuser l’extradition d’un étranger lorsqu’elle est demandée dans un but
politique. »

298
 Il interprète le traité franco-malien « à la lumière de ce principe constitutionnel », ce
qui conduit à écarter l’extradition.

6️⃣ Principe dégagé

 Reconnaissance d’un PFRLR : interdiction d’extrader une personne demandée pour


un but politique.
 Le juge administratif peut interpréter un traité international conformément à la
Constitution, afin d’éviter un conflit direct (art. 55 C° : primauté des traités sous
réserve de la Constitution).

7️⃣ Portée / Intérêt

 Renforce le contrôle de constitutionnalité diffus par le juge administratif :


o Il ne déclare pas un traité inconstitutionnel, mais l’interprète conformément à
la Constitution.
 Confirme la primauté de la Constitution sur les traités (CE, 1998, Sarran ; CE,
2001, SNIP ; CC, 1975, IVG).
 Protège les droits fondamentaux en matière d’extradition.

🏁 Résumé essentiel

CE, Ass., 3 juill. 1996, Koné :


Le Conseil d’État reconnaît un PFRLR interdisant l’extradition d’un étranger poursuivi
pour un motif politique et interprète le traité d’extradition à la lumière de ce principe,
affirmant la primauté de la Constitution sur les engagements internationaux.

299
Fiche de jurisprudence – CE, 6 décembre
1996, Société Lambda

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 6 décembre 1996
 Parties : Société Lambda c/ État
 Recueil Lebon : p. 467
 Thème : Responsabilité de l’État – faute de l’administration – lien de causalité entre
acte illégal et préjudice

2️⃣ Les faits


 La Société Lambda, entreprise privée, exploitait un établissement soumis à
autorisation administrative (dans le cadre d’une activité réglementée).
 L’administration (le préfet ou une autorité ministérielle) a retardé la délivrance de
l’autorisation nécessaire à la poursuite de son activité, ou a pris une décision illégale
ayant entraîné une fermeture temporaire.
 En raison de cette décision fautive, la société a subi un préjudice économique (perte
de chiffre d’affaires, atteinte à son image, frais supplémentaires).
 Elle a alors demandé réparation à l’État, invoquant une faute de l’administration.

3️⃣ La question juridique

300
💡 L’État engage-t-il sa responsabilité lorsque l’illégalité d’un acte administratif (ici une
décision de police) a directement causé un préjudice à une personne, même sans faute
lourde, et à quelles conditions ce lien de causalité est-il reconnu ?

4️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Le Conseil d’État reconnaît la responsabilité de l’État pour faute simple.
 Il affirme qu’il suffit que l’illégalité de l’acte ait entraîné directement un préjudice,
sans qu’il soit nécessaire de prouver une faute lourde.
 Le lien de causalité entre l’acte illégal et le dommage est apprécié largement.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. ⚖️Faute de l’administration
o L’illégalité d’un acte administratif (refus injustifié, décision irrégulière,
retard fautif) constitue une faute de nature à engager la responsabilité de
l’État.
o Il n’est pas nécessaire d’établir une faute lourde, même dans les domaines
techniques (ici, police administrative ou contrôle économique).
2. 🔗 Lien de causalité direct
o Le Conseil d’État exige un lien direct et certain entre la faute (l’acte illégal)
et le dommage subi.
o Le juge vérifie que l’acte litigieux a eu une influence déterminante sur la
survenance du préjudice.
3. 💰 Indemnisation du préjudice
o Dès lors que la société démontre que la décision fautive a empêché ou retardé
son activité économique, elle a droit à une réparation intégrale.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Cet arrêt consacre la responsabilité de l’État pour faute simple en cas d’illégalité
d’un acte administratif individuel, dès lors que celle-ci a causé directement un
préjudice.
 🧩 Il s’inscrit dans la jurisprudence d’assouplissement du régime de la responsabilité
administrative :
o abandon progressif de la faute lourde exigée autrefois (ex. Darmont, 1978, en
matière de justice administrative) ;
o généralisation du régime de faute simple suffisante (confirmé par CE, 2007,
Gardedieu pour la violation du droit de l’Union).
 ⚙️L’arrêt Société Lambda participe aussi de la modernisation du droit de la
responsabilité administrative :
o simplification des conditions de mise en jeu de la responsabilité ;

301
o meilleure protection des administrés victimes de décisions illégales.

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Société Lambda du 6 décembre 1996, a jugé que l’illégalité
d’un acte administratif engage la responsabilité de l’État dès lors qu’elle a directement causé
un préjudice, sans qu’il soit nécessaire de démontrer une faute lourde.

8️⃣ 🧭 Schéma récapitulatif


Élément Contenu Application dans l’arrêt
Décision fautive de
Faute Illégalité d’un acte administratif
l’administration
Le retard fautif a causé le
Lien de causalité Direct et certain
dommage
Économique (perte de chiffre d’affaires,
Préjudice Oui, indemnisable
fermeture)
Type de faute
Faute simple Suffisante
exigée
Conséquence Responsabilité de l’État engagée Oui, indemnisation due

302
Fiche de jurisprudence – CE, 3 novembre
1997, Société Million et Marais

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 3 novembre 1997
 Parties : Société Million et Marais c/ Commune de Lille
 Recueil Lebon : p. 406
 Thème : Application du droit de la concurrence à l’action administrative – contrats de
délégation de service public

2️⃣ Les faits


 La Commune de Lille avait conclu un contrat de délégation de service public
(DSP) avec une société privée pour l’exploitation d’un marché d’intérêt national
(marché de gros).
 La société Million et Marais, concurrente évincée, a demandé l’annulation de la
délibération municipale autorisant ce contrat.
 Elle soutenait que le contrat méconnaissait les règles du droit de la concurrence,
notamment celles prohibant les ententes et abus de position dominante.

3️⃣ La question juridique

303
💡 L’administration, lorsqu’elle conclut un contrat administratif ou agit dans le cadre d’un
service public, doit-elle respecter les règles du droit de la concurrence (articles L. 420-1 et
suivants du Code de commerce, et droit européen) ?

4️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Le Conseil d’État reconnaît expressément que les personnes publiques doivent
respecter le droit de la concurrence.
 Il juge que les actes administratifs, y compris les contrats, sont soumis au contrôle
de compatibilité avec les règles de concurrence et de liberté du commerce et de
l’industrie.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. ⚖️Intégration du droit de la concurrence dans le contrôle de légalité
administrative
o Le Conseil d’État estime que le juge administratif, saisi d’un recours contre un
acte administratif, doit vérifier que celui-ci ne méconnaît pas les règles de
concurrence applicables.
o Cela inclut les principes du droit économique issus du Code de commerce et
du droit de l’Union européenne.
2. 💼 Soumission des personnes publiques au droit de la concurrence
o Lorsqu’elles n’agissent pas comme puissance publique, mais comme
opérateurs économiques (ex : délégation de service public, contrats de
gestion, etc.),
→ elles doivent respecter les mêmes règles que les entreprises privées.
3. 🧩 Égalité et loyauté de la concurrence
o Les collectivités publiques ne peuvent créer ou favoriser des situations
anticoncurrentielles, par des clauses contractuelles, des tarifs
discriminatoires, ou des privilèges exclusifs injustifiés.
4. Compétence du juge administratif
o Le juge administratif est compétent pour contrôler la conformité d’un acte
administratif au droit de la concurrence,
sans empiéter sur la compétence de l’Autorité de la concurrence (qui
sanctionne les pratiques anticoncurrentielles).

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Arrêt de principe : le Conseil d’État fait entrer le droit de la concurrence dans le
bloc de légalité administrative.
 Il marque une évolution majeure :

304
o avant 1997 : l’administration était soumise au seul contrôle de légalité interne
et externe (compétence, but d’intérêt général, erreur de droit...) ;
o après Million et Marais : elle doit aussi respecter les règles économiques du
marché.
 ⚙️Portée élargie ensuite par :
o CE, 1999, Société EDA → application du droit de la concurrence dans les
concessions de services publics ;
o CE, 2001, Société des eaux du Nord → contrôle de compatibilité étendu aux
délégations de service public ;
o CE, 2007, APREI et CE, 2010, Jean Bouin → soumission des activités
économiques publiques au droit de la concurrence.

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Société Million et Marais du 3 novembre 1997, a jugé que
les personnes publiques, lorsqu’elles concluent des contrats ou exercent des activités
économiques, doivent respecter les règles du droit de la concurrence et de la liberté du
commerce et de l’industrie.

8️⃣ Schéma récapitulatif


Élément Avant 1997 Depuis Million et Marais (1997)
Légalité interne/externe + Contrôle de compatibilité avec le
Régime de contrôle
(classique) droit de la concurrence
Personnes publiques agissant en Personnes publiques agissant
Personnes concernées
puissance publique comme opérateurs économiques
Droit de la concurrence (Code de
Base juridique Droit administratif autonome
commerce + droit UE)
Compétence du juge Légalité + respect des règles
Légalité administrative
administratif économiques

305
CE, 29 décembre 1997 — Commune
d’Arcueil

I. 📜 Les faits
 La société France Diffusion, domiciliée à Boulogne-Billancourt, faisait distribuer
sur tout le territoire français, par voie postale, un catalogue publicitaire à caractère
érotique intitulé Éros.
 Le maire d’Arcueil (Val-de-Marne), estimant que la diffusion de ces prospectus
portait atteinte à la moralité publique et risquait de troubler l’ordre public, a pris un
arrêté municipal interdisant la diffusion du catalogue sur le territoire de sa
commune, en se fondant sur son pouvoir de police municipale (art. L. 131-2 Code
des communes, devenu L. 2212-2 CGCT).
 La société éditrice a contesté cet arrêté devant le juge administratif.

II. ⚖️La procédure


1. TA de Paris → annule l’arrêté municipal.
2. CAA de Paris → confirme le jugement.
3. Commune d’Arcueil se pourvoit en cassation devant le Conseil d’État.

III. ❓ La question juridique

306
Le maire peut-il, au nom de la moralité publique, interdire sur le territoire communal la
distribution postale d’un catalogue érotique édité par une société extérieure à la
commune ?

Autrement dit :

Le pouvoir de police municipale permet-il au maire d’intervenir pour restreindre une


activité licite, sans circonstances locales particulières, et dont l’origine est extérieure à la
commune ?

IV. 🧾 La solution du Conseil d’État


🔹 Décision

Le Conseil d’État rejette le pourvoi de la commune :


l’arrêté du maire d’Arcueil est illégal.

🔹 Motifs

Le CE rappelle plusieurs principes fondamentaux :

1. Compétence territoriale du maire :


o Le maire ne peut exercer son pouvoir de police que dans les limites
territoriales de sa commune.
o Or, ici, la diffusion du catalogue était organisée nationalement (par La Poste)
et non localement décidée.
2. Absence de circonstances locales particulières :
o Le CE souligne qu’il n’existait pas de circonstances locales particulières
justifiant une mesure d’interdiction.
o L’atteinte à la moralité publique invoquée était générale et abstraite, sans lien
concret avec l’ordre public à Arcueil.
3. Activité licite :
o Le catalogue n’était pas illégal (pas de pornographie interdite ni d’incitation au
délit).
o Le maire ne peut donc pas interdire une activité licite pour des motifs
purement moraux ou idéologiques.
4. Compétence de l’État :
o En cas d’atteinte à la moralité nationale, seule l’autorité de l’État (ministère
de l’Intérieur ou de la Culture) peut intervenir, pas le maire localement.

📜 Principe posé par le CE :


« Le maire ne peut, au nom de la moralité publique, interdire sur le territoire de la commune
une activité licite exercée légalement à l’extérieur de celle-ci, sauf circonstances locales
particulières. »

307
V. ⚖️Principe dégagé
🧠 Principe :
Le maire, titulaire du pouvoir de police générale, ne peut interdire une activité licite que s’il
existe :

 un risque réel de trouble à l’ordre public,


 et des circonstances locales particulières justifiant une mesure restrictive.

La moralité publique ne peut, à elle seule et de manière abstraite, justifier une interdiction
générale.

VI. 🧩 Portée et apports de l’arrêt


1. 🔹 Limitation du pouvoir de police du maire

 L’arrêt Arcueil marque un retour à la rigueur après Lutétia (1959) :


o Le maire ne peut pas se faire le gardien de la morale nationale.
o Ses pouvoirs sont strictement locaux et doivent répondre à des troubles
matériels et concrets.

2. 🔹 Encadrement du recours à la “moralité publique”

 Le CE distingue clairement :
o La moralité publique locale (pouvant justifier une interdiction limitée, ex.
Lutétia),
o et la moralité publique nationale (relevant de l’État, non du maire).
 En l’absence de circonstances locales, l’interdiction viole la liberté d’expression et
de commerce.

3. 🔹 Renforcement du contrôle de proportionnalité

 Le CE exerce un contrôle de stricte proportionnalité entre :


o la mesure de police (interdiction totale),
o et l’ampleur du risque allégué (ici inexistant).
 Ce contrôle anticipe les méthodes modernes de contrôle de nécessité et de
proportionnalité (Benjamin, Morsang, Burkini).

VII. 📚 Jurisprudence complémentaire


Jurisprudence Apport
Une mesure de police ne doit pas être excessive par rapport au
CE, 1933, Benjamin
risque de trouble.
CE, 1959, Lutétia Le maire peut interdire un film autorisé s’il existe des
308
Jurisprudence Apport
circonstances locales particulières et un risque pour la moralité
publique.
Le maire ne peut interdire une activité licite sur le seul
CE, 1997, Commune
fondement de la moralité publique, sans trouble concret ni
d’Arcueil
circonstances locales.
CE, 1995, Morsang-sur- La dignité humaine devient composante autonome de l’ordre
Orge public, même sans circonstances locales.
Réaffirmation d’Arcueil : le maire ne peut se fonder sur la
CE, 2016, Ligue des droits
morale ou des convictions idéologiques pour interdire une
de l’homme (Burkini)
tenue vestimentaire.

VIII. 📋 Fiche synthétique


Élément Détail
Juridiction Conseil d’État
Date 29 décembre 1997
Parties Commune d’Arcueil c/ Société France Diffusion
Type de
Recours pour excès de pouvoir
recours
Question Le maire peut-il interdire la distribution d’un catalogue érotique au nom de la
juridique moralité publique ?
Solution Non : absence de circonstances locales particulières et activité licite.
Le maire ne peut restreindre une activité licite pour des motifs moraux
Principe
généraux ; la moralité publique ne justifie une mesure que si un trouble
dégagé
concret et local est établi.
Limitation du pouvoir de police municipale ; réaffirmation du principe de
Portée
légalité et de proportionnalité des mesures de police.

IX. 🏁 En une phrase de révision


CE, 29 décembre 1997, Commune d’Arcueil :
le Conseil d’État juge qu’un maire ne peut interdire une activité licite au nom de la
moralité publique que s’il existe un risque concret de trouble à l’ordre public et des
circonstances locales particulières — la moralité abstraite ne saurait justifier une mesure
de police.

309
Fiche d’arrêt — CE, 6 octobre 2000,
Commune de Saint-Florent

🔹 Références
 Conseil d’État, Section, 6 octobre 2000, Commune de Saint-Florent, n° 205019
 Publié au Recueil Lebon
 Matière : Responsabilité de l’État – Contrôle de légalité des actes des collectivités
territoriales

🔹 Faits
 La commune de Saint-Florent (Haute-Corse) avait adopté plusieurs actes illégaux.
 Ces actes avaient été transmis au préfet, représentant de l’État dans le département,
chargé du contrôle de légalité des actes des collectivités territoriales.
 Or, le préfet n’avait pas déféré ces actes au juge administratif alors que leur
illégalité était manifeste.
 La commune engage alors une action en responsabilité contre l’État, estimant que
l’inaction fautive du préfet lui avait causé un préjudice.

🔹 Procédure
1. Tribunal administratif de Bastia → rejette la demande de la commune.
2. Cour administrative d’appel de Marseille → confirme le rejet.
3. Recours en cassation formé devant le Conseil d’État.

310
🔹 Question de droit
L’État peut-il voir sa responsabilité engagée pour faute du fait de l’inaction du préfet qui
n’a pas déféré au juge administratif un acte manifestement illégal d’une collectivité
territoriale ?

🔹 Solution du Conseil d’État


✅ Oui, mais uniquement en cas de faute lourde.

Le Conseil d’État considère que :

« La responsabilité de l’État est susceptible d’être engagée lorsque le représentant de l’État


dans le département s’abstient de déférer au juge administratif des actes manifestement
illégaux des collectivités territoriales, si cette abstention constitue une faute lourde. »

Autrement dit :

 Le préfet dispose d’un pouvoir d’appréciation dans le contrôle des actes locaux.
 Mais s’il ne réagit pas face à une illégalité évidente, cette inaction constitue une
faute lourde, de nature à engager la responsabilité de l’État.

🔹 Portée et principe dégagé


Élément Contenu
🧩 Principe L’État peut être tenu responsable si le préfet commet une faute lourde
dégagé d’abstention dans le contrôle de légalité.
⚖️Nature du Le contrôle du préfet sur les collectivités n’est pas un pouvoir
contrôle discrétionnaire absolu ; il doit être exercé avec diligence.
🔍 Type de Faute lourde, compte tenu de la difficulté de la mission du préfet (milliers
faute exigée d’actes à examiner).
L’arrêt Saint-Florent marque une atténuation du principe d’irresponsabilité
💡 Intérêt de
de l’État dans l’exercice du contrôle de légalité. Il reconnaît une garantie
l’arrêt
pour les administrés et les collectivités contre l’inaction préfectorale.

🔹 Jurisprudence associée
 Loi du 2 mars 1982 : supprime la tutelle préfectorale et institue le contrôle de
légalité a posteriori.
 ⚖️CE, 1991, Brasseur → un administré peut demander au préfet de déférer un
acte, mais ne peut pas attaquer le refus de déféré (pas de recours direct contre
l’État).

311
 ⚖️CE, 2000, Commune de Saint-Florent → complète Brasseur : la faute lourde du
préfet engage la responsabilité de l’État si l’inaction est manifeste.
 ⚖️CE, 2007, Société Arcelor Atlantique et Lorraine → contrôle de légalité et
articulation droit interne / droit de l’UE.

🔹 Portée pratique
 Réaffirme l’autonomie des collectivités territoriales tout en préservant le contrôle
juridictionnel de l’État.
 Responsabilise le préfet : il ne peut rester inactif face à un acte illégal manifeste.
 Limite toutefois la mise en cause de l’État par l’exigence d’une faute lourde (et non
simple faute).

🔹 Résumé (à retenir pour TD ou examen)


CE, 6 oct. 2000, Commune de Saint-Florent :
L’État peut voir sa responsabilité engagée en cas d’inaction fautive du préfet dans le
contrôle de légalité des actes des collectivités territoriales.
Condition : l’abstention doit constituer une faute lourde, c’est-à-dire une négligence
manifeste dans l’exercice du contrôle.

312
Fiche d’arrêt — CEDH, 7 juin 2001, Kress
c. France

1. Faits

Mme Kress, médecin hospitalier, avait engagé une action devant les juridictions
administratives françaises (Conseil d’État) concernant un contentieux de carrière
hospitalière.

Devant le Conseil d’État, lors de l’audience publique, le commissaire du gouvernement


(magistrat indépendant chargé de présenter des conclusions sur les affaires) a présenté
oralement son avis sur la solution à donner au litige, en toute indépendance.

Mme Kress n’a pas pu :

 répondre oralement après ces conclusions,


 ni être présente lors du délibéré (le commissaire du gouvernement y assistant
traditionnellement).

Elle a alors saisi la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), invoquant une
violation de l’article 6 §1 de la Convention européenne, qui garantit le droit à un procès
équitable.

2. Procédure

 Devant le CE (France) : rejet de la requête de Mme Kress.


 Devant la CEDH (Strasbourg) : requête individuelle fondée sur l’article 34 CEDH,
dirigée contre la République française.

3. Problème de droit

La présence du commissaire du gouvernement (rapporteur public) au délibéré du Conseil


d’État, et l’impossibilité pour la requérante de répondre à ses conclusions, portent-elles
atteinte au droit à un procès équitable garanti par l’article 6 §1 de la CEDH ?

313
4. Solution de la Cour (CEDH, 7 juin 2001)

➡️Condamnation partielle de la France.

La Cour considère que :

1. La présence du commissaire du gouvernement au délibéré du Conseil d’État viole


l’article 6 §1 de la Convention,
même s’il ne participe pas au vote, en raison du risque d’influence objective qu’il
peut exercer sur les juges.
2. En revanche, l’impossibilité pour la partie de répliquer oralement à ses
conclusions n’est pas contraire à l’article 6 §1, car la procédure française prévoit déjà
un respect suffisant du contradictoire.

5. Principe dégagé

Principe (CEDH, art. 6 §1) :


Le droit à un procès équitable implique que le rapporteur public (ancien commissaire du
gouvernement) ne participe pas au délibéré des juges du Conseil d’État, afin de garantir
l’apparence d’impartialité et le respect du principe du contradictoire.

6. Portée et conséquences

A. Portée juridique

 L’arrêt ne remet pas en cause le rôle substantiel du commissaire du gouvernement,


mais sa présence au délibéré.
 Il vise à préserver l’impartialité objective de la juridiction et à renforcer les droits
de la défense.

B. Réactions françaises

 Le gouvernement français s’est d’abord montré réticent : le Conseil d’État a défendu


la spécificité de cette fonction.
 Réforme progressive :
o Décret du 7 janvier 2009 : le rapporteur public (nouvelle appellation)
n’assiste plus au délibéré que s’il y est invité et avec l’accord des parties.
o Décret du 19 décembre 2011 : le rapporteur public ne participe plus au
délibéré dans aucun cas.
 Terminologie : depuis 2009, on parle de rapporteur public (et non plus de
“commissaire du gouvernement”).

C. Influence jurisprudentielle

 L’arrêt Kress a eu un impact profond sur la procédure administrative française,


renforçant :
314
o l’impartialité objective du juge administratif,
o le respect du contradictoire,
o la convergence entre droit interne et droit européen.

7. Portée doctrinale et symbolique

 Marque la fin d’une singularité historique du contentieux administratif français.


 Affirme la primauté du droit européen des droits de l’homme sur les traditions
procédurales nationales.
 Illustre le dialogue des juges entre la CEDH et le Conseil d’État.
 Inspirera d’autres décisions :
o CEDH, Martinie c. France, 12 avril 2006 (même principe),
o CEDH, Etienne c. France, 2009.

8. Référence

 Cour européenne des droits de l’homme, 7 juin 2001, Kress c. France, requête n°
39594/98.
 Article invoqué : Article 6 §1 de la Convention EDH.
 Violation retenue : Oui, pour la présence du commissaire du gouvernement au
délibéré.
 Non-violation : pour l’impossibilité de répliquer à ses conclusions.

9. Schéma récapitulatif

Élément Contenu
Juridiction Cour européenne des droits de l’homme
Date 7 juin 2001
Parties Mme Kress c. France
Fondement
Article 6 §1 CEDH
juridique
Compatibilité du rôle du commissaire du gouvernement avec le droit à
Problème
un procès équitable
Solution Violation partielle (présence au délibéré = violation)
Le rapporteur public ne doit pas participer au délibéré pour garantir
Principe dégagé
l’impartialité
Conséquences Réforme de 2009–2011 : exclusion du rapporteur public du délibéré
Renforcement du contradictoire et de l’impartialité objective du juge
Portée
administratif

315
FICHE DE JURISPRUDENCE
Tribunal des conflits, 12 décembre 2005 – Alberti-Scott c/ Commune de
Menton

(n° C3491, Rec. Lebon p. 901)

1️⃣ Références

 Juridiction : Tribunal des conflits


 Date : 12 décembre 2005
 Parties : Alberti-Scott c/ Commune de Menton.

2️⃣ Faits

 Mme Alberti-Scott, usagère du service public de distribution d’eau potable de la


ville de Menton, subit une rupture d’alimentation.
 Elle demande la réparation du préjudice (dommages causés par l’interruption).
 La question se pose de savoir si le litige relève du juge judiciaire (SPIC) ou du juge
administratif (SPA).

3️⃣ Procédure

 Tribunal judiciaire saisi.


 Conflit de compétence soulevé → saisine du Tribunal des conflits.

4️⃣ Problème juridique

La distribution d’eau potable, même assurée par une régie municipale, relève-t-elle d’un
service public industriel et commercial (SPIC) ou d’un service public administratif
(SPA), afin de déterminer la juridiction compétente ?

5️⃣ Solution

 Compétence du juge judiciaire :

316
o Le Tribunal des conflits qualifie le service de distribution d’eau potable de
SPIC, même lorsqu’il est géré directement par une commune.
o Par conséquent, les litiges opposant ce service à ses usagers relèvent du droit
privé.

6️⃣ Principe dégagé

 Critères du SPIC rappelés (arrêt USIA, CE, 1956) :


1. Objet : activité de production, distribution ou prestation rémunérée.
2. Mode de financement : essentiellement par les redevances des usagers.
3. Modalités de fonctionnement : gestion comparable à une entreprise privée.
 La distribution d’eau répond à ces critères → SPIC, quel que soit le mode de gestion
(régie municipale ou délégation).

7️⃣ Portée / Intérêt

 Confirmation que le critère organique (gestion par une personne publique) n’est pas
déterminant :
o Même en régie directe, la distribution d’eau reste un SPIC.
 Compétence judiciaire pour les litiges avec les usagers (responsabilité contractuelle,
facturation, dommages).

🏁 Résumé essentiel

TC, 12 déc. 2005, Alberti-Scott :


La distribution d’eau potable constitue un service public industriel et commercial (SPIC),
de sorte que les litiges avec les usagers relèvent du juge judiciaire,
même si la gestion est assurée directement par une commune.

317
Fiche de jurisprudence – TC, 12 décembre
2005, France Télécom c/ Société Travaux
publics Électricité (TPE)

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Tribunal des conflits
 Date : 12 décembre 2005
 Parties : France Télécom c/ Société Travaux publics Électricité (TPE)
 Recueil Lebon : p. 607
 Thème : Compétence juridictionnelle – nature du contrat – transformation d’un
service public industriel et commercial (SPIC)

2️⃣ Les faits


 La société Travaux publics Électricité (TPE) avait conclu avec France Télécom un
contrat de travaux pour l’installation ou l’entretien de réseaux de télécommunication.
 Après la réalisation des travaux, des litiges financiers sont apparus (facturation,
pénalités, ou malfaçons).
 Or, à cette date, France Télécom avait cessé d’être un établissement public (comme
c’était le cas avant 1996) pour devenir une société anonyme de droit privé (depuis la
loi du 26 juillet 1996).
 Le doute portait sur la compétence du juge :
o Juge administratif, si le contrat conservait une nature publique ;
o Juge judiciaire, si le contrat relevait du droit privé.

3️⃣ La question juridique


💡 Un contrat conclu après la transformation d’un établissement public industriel et
commercial (EPIC) en société de droit privé reste-t-il un contrat administratif, ou devient-il
un contrat de droit privé, relevant du juge judiciaire ?

4️⃣ La solution du Tribunal des conflits


 ✅ Le Tribunal des conflits déclare le juge judiciaire compétent.

318
 Il juge que France Télécom, devenue personne morale de droit privé, ne gère plus
un service public administratif, mais un SPIC,
et que les contrats qu’elle conclut relèvent donc du droit privé.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. 🏢 Transformation de France Télécom
o Avant 1996 : établissement public industriel et commercial (EPIC) → soumis
partiellement au droit public.
o Après 1996 : société anonyme de droit privé → soumise aux règles du droit
privé.
2. ⚙️Absence de prérogatives de puissance publique
o Dans le contrat litigieux, France Télécom agissait comme une entreprise
ordinaire du secteur des télécommunications.
o Aucune clause ou condition ne traduisait l’exercice de prérogatives de
puissance publique.
3. ⚖️Application du droit privé
o Le contrat entre deux personnes privées (France Télécom et TPE) est un
contrat de droit privé,
même s’il s’inscrit dans une activité d’intérêt général (communication, réseau).
o Par conséquent, le juge judiciaire est compétent pour trancher le litige.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Arrêt de principe sur la conséquence juridique de la privatisation d’un service
public.
 Le Tribunal des conflits confirme que :
o Une entreprise publique transformée en société privée perd la qualité de
personne publique.
o Ses contrats et litiges deviennent privés, sauf si elle exerce expressément des
prérogatives de puissance publique (par ex. police des réseaux, fréquences,
sanctions).
 🧩 L’arrêt marque la continuité de la jurisprudence “UAP” (1983) :
le contrat entre deux personnes privées est présumé privé, sauf mission ou clause
exorbitante.
 ⚙️C’est un cas-type de transfert du contentieux administratif vers le juge
judiciaire à la suite d’une évolution institutionnelle (privatisation / libéralisation du
service public).

7️⃣ Phrase de résumé à retenir

319
📘 Le Tribunal des conflits, dans l’arrêt France Télécom du 12 décembre 2005, a jugé qu’une
société de droit privé issue de la transformation d’un établissement public industriel et
commercial conclut des contrats de droit privé relevant du juge judiciaire, dès lors qu’elle
n’exerce pas de prérogatives de puissance publique.

320
FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, Assemblée, 24 mars 2006 – Société KPMG et autres

(Rec. Lebon p. 154)

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État – Assemblée du contentieux


 Date : 24 mars 2006
 Parties : Société KPMG et autres cabinets d’audit/experts-comptables contre le
Premier ministre.

2️⃣ Faits

 Le Premier ministre adopte un décret du 3 novembre 2004 relatif à la lutte contre le


blanchiment, imposant de nouvelles obligations aux commissaires aux comptes.
 Les professionnels (dont KPMG) contestent le décret en raison de l’absence de
mesures transitoires, alors que ces nouvelles règles bouleversent leurs pratiques.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État.

4️⃣ Problème juridique

L’autorité réglementaire doit-elle, lorsqu’elle édicte une norme nouvelle modifiant


profondément une réglementation existante, prévoir des mesures transitoires afin de garantir
la sécurité juridique des administrés ?

5️⃣ Solution

 Annulation partielle du décret.


 Le Conseil d’État affirme pour la première fois :

Le principe de sécurité juridique implique que l’autorité réglementaire prévoie des


mesures transitoires lorsqu’une réglementation nouvelle est susceptible de porter une
atteinte excessive aux situations en cours ou aux intérêts en cause.

321
6️⃣ Principe dégagé

 Principe de sécurité juridique (PGD) :


o Les normes nouvelles doivent être claires, stables et prévisibles.
o Obligation, lorsque c’est nécessaire, d’édicter des dispositions transitoires
permettant aux administrés de s’adapter.

7️⃣ Portée / Intérêt

 Consacre en droit administratif français le principe de sécurité juridique, inspiré de


la jurisprudence de la CJUE et de la CEDH.
 Implique pour le pouvoir réglementaire (Premier ministre, ministres, autorités
administratives indépendantes) :
o d’évaluer l’impact d’un changement de réglementation,
o et, si besoin, de prévoir un délai ou des modalités d’adaptation.
 Ce principe est désormais régulièrement invoqué (ex. CE, 2013, Société Numéricâble).

🏁 Résumé essentiel

CE, Ass., 24 mars 2006, Société KPMG :


Le principe général de sécurité juridique oblige l’autorité réglementaire à prévoir des
mesures transitoires lorsqu’une réglementation nouvelle entraîne des modifications
substantielles susceptibles de porter une atteinte excessive aux situations en cours.

322
⚖️Fiche d’arrêt — Conseil d’État, 31 mai 2006, Ordre des
avocats au barreau de Paris
📚 Références

 Juridiction : Conseil d’État (Section)


 Date : 31 mai 2006
 Parties : Ordre des avocats au barreau de Paris
 Recueil Lebon : oui
 Thématique : Intervention économique de l’administration — Principe de liberté du
commerce et de l’industrie — Compétence de la personne publique

🧩 Faits

L’État a créé au sein du ministère de l’Économie une Agence française pour le


développement international des entreprises (fusion d’UbiFrance et d’autres structures
publiques).
Cette agence avait notamment pour objet d’aider les entreprises françaises à se développer
à l’étranger.

L’Ordre des avocats au barreau de Paris a contesté la légalité du décret de création,


estimant que cette activité — d’assistance et de conseil aux entreprises — relevait du secteur
concurrentiel et qu’en y intervenant, l’État portait atteinte à la liberté du commerce et de
l’industrie.

⚖️Procédure

 Demandeur : Ordre des avocats au barreau de Paris (recours pour excès de pouvoir).
 Objet : annulation du décret instituant l’Agence française pour le développement
international des entreprises.
 Juridiction saisie : Conseil d’État (en premier et dernier ressort, car décret).

❓ Problème juridique

Une personne publique (ici, l’État) peut-elle intervenir dans le domaine économique sans
méconnaître le principe de liberté du commerce et de l’industrie, et si oui, à quelles
conditions ?

🧠 Solution du Conseil d’État

323
Le Conseil d’État rejette le recours et admet la légalité de l’intervention de l’État dans le
domaine économique, sous conditions strictes.

💡 Principe dégagé

Le Conseil d’État affirme un principe général de liberté du commerce et de l’industrie,


mais reconnaît que :

« Les personnes publiques peuvent prendre en charge une activité économique à la condition
que cette intervention réponde à un intérêt public et qu’elle ne fausse pas les règles de la
concurrence. »

⚖️Conditions posées par le CE

1. Existence d’un intérêt public justifiant l’intervention économique de la personne


publique :
→ Par exemple, carence de l’initiative privée, besoin collectif non satisfait, intérêt
national ou local particulier, etc.
2. Respect du droit de la concurrence et des libertés économiques :
→ L’intervention ne doit pas dénaturer les conditions normales du marché ni
favoriser indûment les opérateurs publics.
3. Soumission aux mêmes règles de droit que les entreprises privées lorsque la
personne publique exerce une activité économique.

Apports de l’arrêt

1. 🔹 Modernisation du cadre juridique de l’action économique publique :


→ L’arrêt actualise les anciens principes (notamment CE, 1930, Nevers) en les
adaptant à l’économie de marché et au droit européen.
2. 🔹 Équilibre entre liberté économique et intervention publique :
→ Le CE reconnaît une marge d’action économique aux personnes publiques, sous
contrôle de proportionnalité et de finalité.
3. 🔹 Intégration du droit de la concurrence européen :
→ Référence implicite aux articles 101 et 107 TFUE et à la jurisprudence de la
CJUE sur les aides d’État.
4. 🔹 Cadre de référence contemporain :
→ L’arrêt Ordre des avocats est devenu la grande charte de l’action économique
des personnes publiques, applicable à l’État, aux collectivités territoriales et à leurs
établissements publics.

📘 Jurisprudence associée

324
 CE, 1930, Chambre syndicale du commerce en détail de Nevers → intervention
économique locale conditionnée par un intérêt public particulier.
 CE, 1964, Ville de Nanterre → extension du principe à la création de services de
santé municipaux.
 CE, 1997, Million et Marais → les actes administratifs doivent respecter le droit de
la concurrence.
 CE, 2014, Société Armor SNC → application du principe aux contrats passés entre
personnes publiques et privées.

🧾 Résumé de principe

Les personnes publiques peuvent exercer des activités économiques à condition que cette
intervention soit justifiée par un intérêt public et respecte les règles de la concurrence et
la liberté du commerce et de l’industrie.

💬 Formule à retenir pour l’examen

« L’action économique des personnes publiques n’est légale que si elle répond à un intérêt
public et ne porte pas atteinte de manière injustifiée à la liberté du commerce et de
l’industrie. »
(CE, 31 mai 2006, Ordre des avocats au barreau de Paris)

CE, Assemblée, 8 février 2007, Gardedieu

325
1) Faits
M. Gardedieu est condamné sur le fondement d’une loi française dont l’application entre en
contradiction avec un traité international (ici, la Convention européenne des droits de
l’homme).

Il estime avoir subi un préjudice du fait de cette loi contraire aux engagements
internationaux de la France, et il demande réparation à l’État.

2) Procédure
 M. Gardedieu saisit le Conseil d’État d’une demande d’indemnisation.
 L’État conteste, soutenant qu’il n’existe aucune faute de service et qu’il n’appartient
pas au juge administratif d’apprécier les conséquences dommageables d’une loi
adoptée par le Parlement.

3) Problème de droit
L’État peut-il voir sa responsabilité engagée du fait d’une loi adoptée en violation des
engagements internationaux de la France ?

4) Solution (dispositif)
➡️Oui.

Le Conseil d’État, en Assemblée, reconnaît que :

L’État est responsable des dommages causés par une loi adoptée en méconnaissance des
engagements internationaux de la France.

Mais cette responsabilité :

 n’est pas fondée sur la faute du législateur,


 elle repose sur une responsabilité sans faute de l’État, en raison d’une
méconnaissance par la puissance publique de ses obligations internationales.

5) Principe dégagé
L’État engage sa responsabilité du fait des lois lorsqu’une loi française, en violation d’un
traité international, cause un préjudice direct et certain à un particulier.
326
Cette responsabilité a pour fondement l’article 55 de la Constitution (primauté des traités
sur la loi interne).

6) Portée
A. Confirmation du principe de primauté des engagements internationaux

 Le juge administratif ne peut pas annuler une loi, mais il peut en réparer les
conséquences dommageables lorsqu’elle viole une convention internationale.
 L’arrêt marque une conciliation entre la souveraineté du législateur et la protection
des droits issus des traités.

B. Distinction avec les régimes antérieurs

 Avant Gardedieu, la responsabilité de l’État pour fait législatif n’était admise qu’en
cas de loi déclarée inconstitutionnelle ou abrogée pour cause d’illégalité.
 L’arrêt étend cette possibilité à la méconnaissance d’un traité international
(notamment la CEDH).

C. Nature de la responsabilité

 Responsabilité sans faute : elle découle du principe de hiérarchie des normes et de


la garantie du respect des engagements internationaux.
 Le juge administratif répare, sans remettre en cause la loi elle-même.

D. Conditions

1. Violation manifeste d’un engagement international (ex. : CEDH, traité UE,


convention fiscale…).
2. Préjudice direct, certain et personnel pour la victime.
3. Lien de causalité entre la loi et le dommage.

E. Évolution ultérieure

 CE, 2019, Société Paris Clichy : confirme et affine la possibilité d’engager la


responsabilité de l’État pour méconnaissance du droit de l’Union européenne.
 CE, 2020, Société Alkem et autres : réaffirme le caractère autonome du régime
Gardedieu.

7) Intérêt de l’arrêt
 Consécration d’un nouveau cas de responsabilité sans faute de l’État : le fait du
législateur.

327
 Le Conseil d’État crée une voie d’indemnisation pour compenser les effets d’une loi
illégale au regard du droit international, sans violer la séparation des pouvoirs.
 Il renforce la force obligatoire des traités internationaux (article 55 C°).
 Il assure la protection des droits garantis par la CEDH et par le droit de l’Union
européenne.

8) Référence
 Conseil d’État (Ass.), 8 février 2007, Gardedieu, Rec. p. 64.
 Principe :

L’État est responsable du préjudice causé par une loi adoptée en méconnaissance
des engagements internationaux de la France (responsabilité sans faute).

9) Schéma récapitulatif
Élément Contenu
Juridiction Conseil d’État, Assemblée
Date 8 février 2007
Parties M. Gardedieu c/ État
Faits Application d’une loi contraire à un traité international (CEDH)
L’État peut-il être responsable du fait d’une loi contraire à un
Problème juridique
traité ?
Solution ✅ Oui, responsabilité sans faute de l’État
Fondement juridique Article 55 de la Constitution
Nature de la
Sans faute – pour violation d’un engagement international
responsabilité
Conditions Violation d’un traité + préjudice direct et certain
Création d’un régime autonome de responsabilité de l’État du fait
Portée
des lois

🧠 Résumé en une phrase

CE, Ass., 8 février 2007, Gardedieu :


L’État engage sa responsabilité sans faute lorsqu’une loi française, en violation d’un traité
international, cause un préjudice direct et certain à un particulier.

FICHE DE JURISPRUDENCE
Conseil d’État, Section, 22 février 2007 – Association du personnel relevant
des établissements pour inadaptés (APREI)

328
(Rec. Lebon p. 85)

1️⃣ Références

 Juridiction : Conseil d’État – Section du contentieux


 Date : 22 février 2007
 Parties : Association du personnel relevant des établissements pour inadaptés
(APREI) c/ Commune de Cournon-d’Auvergne.

2️⃣ Faits

 La commune avait confié à une association privée la gestion d’un centre pour
personnes handicapées.
 Des salariés de l’association contestent une décision la concernant, et se pose la
question de savoir si cette association exerce une mission de service public, ce qui
déterminerait la compétence du juge administratif.

3️⃣ Procédure

 Recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État après un conflit de


compétence.

4️⃣ Problème juridique

Une personne privée qui ne dispose pas de prérogatives de puissance publique (PPP)
peut-elle néanmoins être qualifiée de gestionnaire d’un service public ?

5️⃣ Solution

 Oui, sous conditions.


 Le Conseil d’État pose une méthode en deux temps :

1️⃣ Recherche d’intention de confier une mission de service public :

o Examiner la volonté de la personne publique (contrats, statuts, financement,


obligations imposées, contrôle exercé, etc.).

2️⃣ En l’absence de PPP,

329
o si cette volonté est clairement établie et que l’activité est d’intérêt général,
o l’organisme privé peut être qualifié de gestionnaire d’un service public.

6️⃣ Principe dégagé

 Assouplissement du critère des PPP issu de Narcy (1963) :


o Avant APREI, on exigeait trois critères cumulatifs : mission d’intérêt général
+ contrôle de l’administration + prérogatives de puissance publique.
o Désormais, les PPP ne sont plus indispensables si la volonté de confier la
mission de service public est clairement démontrée.

7️⃣ Portée / Intérêt

 Permet de qualifier plus largement de service public des activités confiées à des
associations ou entreprises privées même sans prérogatives spéciales.
 Conséquences :
o Les actes pris dans ce cadre peuvent relever du juge administratif.
o Application du droit public (notamment pour certains contrats ou litiges).

🏁 Résumé essentiel

CE, Sect., 22 févr. 2007, APREI :


Une personne privée peut être qualifiée de gestionnaire d’un service public même sans
prérogatives de puissance publique,
dès lors qu’il existe une volonté explicite de la personne publique de lui confier une
mission d’intérêt général et qu’elle est étroitement contrôlée.

⚖️CE, 6 avril 2007 — Commune d’Aix-en-


Provence
330
I. 📜 Les faits
 La Commune d’Aix-en-Provence soutenait depuis longtemps un festival d’art
lyrique (Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence), organisé par une
association loi 1901.
 Cette association assurait l’organisation, la programmation et la gestion du festival,
avec des subventions publiques de la commune et d’autres collectivités territoriales.
 À la suite de difficultés financières, la commune décide de créer un nouvel
organisme public pour reprendre la gestion du festival, et souhaite mettre fin à ses
relations avec l’association.
 L’association conteste cette décision et soutient qu’elle gérait un service public par
délégation implicite de la commune.

II. ⚖️La procédure


 Le litige porte sur la qualification juridique de la gestion du festival :
s’agit-il d’un service public confié implicitement à une personne privée, et si oui,
quelles en sont les conséquences juridiques ?
 Le Conseil d’État est saisi en appel pour déterminer si l’association était chargée
d’une mission de service public, et dans quelles conditions une personne privée
peut assurer une telle mission sans contrat de délégation formel.

III. ❓ La question juridique


Une personne privée peut-elle être considérée comme chargée d’une mission de service
public, sans qu’un contrat de délégation (DSP, concession, etc.) ait été formellement
conclu ?

Autrement dit :

Dans quelles conditions une personne privée peut-elle gérer directement un service public,
soit de manière unilatérale, soit par coopération avec la personne publique, sans lien
contractuel ?

IV. 🧾 La solution du Conseil d’État


🔹 Décision

331
Le Conseil d’État répond positivement, sous conditions strictes :
une personne privée peut être chargée d’une mission de service public, même sans
contrat, si certaines conditions matérielles et intentionnelles sont réunies.

🔹 Motifs essentiels

Le CE distingue deux situations :

1️⃣ Lorsqu’une personne publique crée un service public :

 Elle peut choisir :


o soit de le gérer directement (régie),
o soit de le confier à un tiers (public ou privé),
o soit de coopérer avec des acteurs privés (ex. associations).
 Dans cette dernière hypothèse, aucun contrat n’est nécessaire si la personne
publique :
o exerce un contrôle effectif sur l’activité,
o et reconnaît explicitement ou implicitement cette activité comme d’intérêt
général et relevant du service public.

2️⃣ Lorsqu’une personne privée initie elle-même une activité d’intérêt général :

 Elle peut être reconnue a posteriori comme gérant un service public, si :


o l’activité répond à un besoin d’intérêt général,
o la personne publique a manifesté son intention d’en assumer la
responsabilité (financement, contrôle, reconnaissance),
o et elle exerce un contrôle suffisant sur cette activité.

📜 Principe dégagé :
Une personne privée peut être chargée d’une mission de service public sans contrat, si elle
exerce une activité d’intérêt général, sous le contrôle d’une personne publique, et avec
l’accord ou la reconnaissance explicite ou implicite de celle-ci.

V. ⚖️Principe dégagé
🧠 Principe :
Il n’est pas nécessaire qu’un contrat de délégation soit conclu pour qu’une personne privée
soit chargée d’une mission de service public :
encore faut-il que la personne publique :

 ait reconnu l’activité comme répondant à un besoin d’intérêt général,


 exerce un contrôle effectif sur son organisation et son fonctionnement,
 et manifeste sa volonté d’en assumer la responsabilité.

VI. 🧩 Portée et apports de l’arrêt


332
1. 🔹 Élargissement de la notion de service public

 Le CE dépasse la conception purement formelle et contractuelle du service public :


le service public peut naître d’une simple reconnaissance de fait.
 Une association ou une entreprise peut gérer un service public “par nature”, sans
texte ni contrat.

2. 🔹 Clarification du rôle des personnes publiques

 L’administration n’a pas besoin de déléguer formellement pour qu’une activité soit
qualifiée de service public.
 Ce qui compte, c’est l’intention de la personne publique et son contrôle sur
l’activité.

3. 🔹 Modernisation du droit des services publics

 Cet arrêt adapte la jurisprudence aux nouvelles formes de gouvernance publique :


o partenariats public-privé,
o coopérations locales,
o associations subventionnées,
o gestion mixte.

4. 🔹 Rôle de la subvention publique

 Le financement public régulier (subventions, locaux, soutien logistique) est un


indice fort de reconnaissance d’un service public.
 Mais il ne suffit pas à lui seul : il faut un contrôle et une volonté de service public.

VII. 📚 Jurisprudence complémentaire


Jurisprudence Apport
CE, 1938, Caisse primaire Une personne privée peut gérer un service public (première
“Aide et protection” ouverture).
Trois critères du service public : intérêt général, contrôle de
CE, 1963, Narcy
l’administration, prérogatives de puissance publique.
Une association peut gérer un service public même sans
CE, 1990, Ville de Melun
prérogatives de puissance publique.
CE, 2007, Commune d’Aix- Une personne privée peut gérer un service public sans contrat
en-Provence si activité d’intérêt général et contrôle public.
Confirme et précise Aix : le critère des “prérogatives de
CE, 2007, APREI
puissance publique” n’est plus déterminant.

VIII. 📋 Fiche synthétique

333
Élément Détail
Juridiction Conseil d’État
Date 6 avril 2007
Parties Commune d’Aix-en-Provence c/ Association du festival d’art lyrique
Type de litige Qualification de service public et gestion d’un festival culturel
Question Une personne privée peut-elle gérer un service public sans contrat de
juridique délégation ?
Oui, si elle exerce une activité d’intérêt général, sous contrôle public,
Solution
reconnue par la personne publique.
Principe Une activité d’intérêt général peut être qualifiée de service public sans
dégagé contrat, dès lors qu’elle est contrôlée et reconnue par la puissance publique.
Modernisation de la notion de service public et reconnaissance des gestions
Portée
partenariales ou spontanées.

IX. 🏁 En une phrase de révision


CE, 6 avril 2007, Commune d’Aix-en-Provence :
le Conseil d’État admet qu’une personne privée peut gérer un service public sans contrat,
dès lors que l’activité répond à un besoin d’intérêt général, est reconnue et contrôlée par
une personne publique, et que celle-ci en assume la responsabilité — une étape clé dans la
modernisation de la notion de service public.

CE, 18 juin 2008, Gestas

1) Faits
M. Gestas avait saisi le tribunal administratif pour contester une décision administrative.
Le tribunal rejette sa demande.
Par la suite, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) rend un arrêt qui reconnaît

334
le droit invoqué par M. Gestas, démontrant que la juridiction administrative française avait
méconnu une règle du droit de l’Union européenne ayant effet direct.

M. Gestas forme alors une demande d’indemnisation contre l’État, en soutenant que la
violation manifeste du droit de l’Union par le juge administratif engage la responsabilité
de l’État.

2) Procédure
 Le tribunal administratif rejette sa demande, estimant que la faute lourde exigée par
la jurisprudence Darmont n’était pas caractérisée.
 M. Gestas se pourvoit en cassation devant le Conseil d’État.

3) Problème de droit
L’État peut-il être tenu pour responsable du préjudice causé par une décision
juridictionnelle devenue définitive du juge administratif qui viole le droit de l’Union
européenne ?

Autrement dit : existe-t-il une exception au principe d’irresponsabilité du juge pour


violation manifeste du droit communautaire ?

4) Solution (dispositif)
➡️Oui.

Le Conseil d’État reconnaît pour la première fois que :

L’État est responsable du dommage causé par une décision juridictionnelle passée en
force de chose jugée, lorsqu’une telle décision viole manifestement le droit de l’Union
européenne.

5) Fondement juridique
Cette solution découle directement de la jurisprudence de la CJUE, notamment :

 CJCE, 30 septembre 2003, Köbler,


 et CJCE, 13 juin 2006, Traghetti del Mediterraneo.

335
Ces décisions imposent aux États membres d’assurer la réparation des préjudices causés
aux particuliers par une violation du droit de l’Union imputable à une juridiction
nationale de dernier ressort.

Le Conseil d’État transpose cette obligation en droit interne.

6) Principe dégagé
⚖️Principe :
La violation manifeste du droit de l’Union européenne par une décision juridictionnelle
définitive du juge administratif constitue une faute de nature à engager la responsabilité
de l’État.

➡️Cette responsabilité s’exerce même sans faute lourde, car il s’agit d’une violation d’une
norme supérieure à valeur contraignante (droit de l’UE).

7) Conditions d’engagement de la responsabilité (critères


Köbler)
Le Conseil d’État reprend les conditions dégagées par la CJUE pour admettre cette
responsabilité :

Condition Description
1️⃣ Violation d’une règle La norme méconnue doit être issue du droit de l’Union
de droit de l’Union européenne, et avoir effet direct.
La méconnaissance doit être suffisamment caractérisée (erreur
2️⃣ Violation manifeste
grave et évidente d’interprétation du droit de l’Union).
3️⃣ Lien de causalité direct Entre la violation et le préjudice subi par le justiciable.

Ces conditions sont cumulatives, comme dans la jurisprudence Köbler.

8) Portée de l’arrêt
🧩 A. Exception au principe Darmont

 Darmont (1978) : faute lourde nécessaire pour engager la responsabilité de l’État du


fait du fonctionnement de la justice administrative.
 Gestas (2008) : exception fondée sur la primauté du droit de l’Union européenne
→ la responsabilité de l’État peut être engagée même sans faute lourde, si une
violation manifeste du droit de l’Union est commise.

336
⚖️B. Application du principe de primauté

 Le juge administratif reconnaît la primauté du droit de l’Union jusque dans le


domaine de sa propre responsabilité.
 Le Conseil d’État accepte que le droit de l’Union s’impose aux juridictions
nationales suprêmes, y compris à lui-même.

🇪🇺 C. Articulation entre droit national et droit européen

 Gestas marque la convergence du droit administratif français avec le droit de


l’Union européenne.
 Il montre la capacité du Conseil d’État à intégrer directement la jurisprudence
européenne dans l’ordre interne.

9) Intérêt de l’arrêt
 Ouverture d’un nouveau régime de responsabilité de l’État, fondé sur le droit de
l’Union européenne.
 Affirmation du principe de primauté du droit de l’UE jusque dans la sphère
juridictionnelle.
 Équilibre entre :
o le respect de l’autorité de la chose jugée,
o et la nécessité d’assurer la pleine effectivité du droit européen.
 Première fois que le Conseil d’État admet la responsabilité du juge administratif
pour une erreur de droit, sous une condition de gravité exceptionnelle.

10) Référence
 Conseil d’État, 18 juin 2008, Gestas, Rec. p. 246.
 Fondement : Article 4, §3 TUE (principe de coopération loyale) et jurisprudence
CJUE, Köbler, 2003.
 Principe : Responsabilité de l’État pour violation manifeste du droit de l’Union par
une juridiction administrative.

11) Schéma récapitulatif


Élément Contenu
Juridiction Conseil d’État
Date 18 juin 2008
Parties M. Gestas c/ État
Décision juridictionnelle administrative devenue définitive, contraire au
Faits
droit de l’UE

337
Élément Contenu
Problème L’État peut-il être responsable d’une décision du juge administratif
juridique contraire au droit de l’Union ?
Solution ✅ Oui, en cas de violation manifeste du droit de l’Union
Responsabilité de l’État pour violation manifeste du droit de l’Union par
Principe
une juridiction administrative
Violation d’une règle de l’UE – Caractère manifeste – Lien de causalité
Conditions
direct
Exception à Darmont — intégration du principe Köbler — primauté du
Portée
droit de l’UE
Soumission du juge administratif au contrôle du respect du droit de
Intérêt
l’Union

🧠 Résumé en une phrase

CE, 18 juin 2008, Gestas :


Le Conseil d’État reconnaît la responsabilité de l’État pour une violation manifeste du
droit de l’Union européenne commise par une juridiction administrative, transposant ainsi
la jurisprudence CJUE, Köbler et affirmant la primauté du droit de l’Union jusque sur le
juge.

Fiche de jurisprudence – CE, 6 août 2008,


Mazière

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 6 août 2008
 Parties : Mazière c/ Centre hospitalier intercommunal de Villeneuve-Saint-Georges
 Numéro de requête : n° 284736
338
 Thème : Responsabilité – faute personnelle / faute de service – agent hospitalier – lien
avec le service

2️⃣ Les faits


 M. Mazière, agent hospitalier affecté à la conduite d’un véhicule de service
appartenant à un centre hospitalier public, a provoqué un accident de la circulation
entraînant la mort d’un tiers.
 Il a été poursuivi pénalement pour homicide involontaire, et la famille de la
victime a engagé une action en responsabilité contre l’hôpital devant le juge
administratif.
 Le centre hospitalier soutenait que Mazière avait commis une faute personnelle
détachable du service, ce qui excluait la responsabilité de l’établissement.

3️⃣ La question juridique


💡 La conduite fautive d’un véhicule de service par un agent hospitalier, ayant causé un
dommage, constitue-t-elle une faute personnelle détachable du service ou une faute de
service engageant la responsabilité de l’hôpital ?

4️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Le Conseil d’État qualifie la faute de faute de service.
 Il juge que la faute de l’agent, commise pendant le service et dans le cadre de ses
fonctions, ne présente ni gravité exceptionnelle ni caractère étranger au service.
 Par conséquent, l’hôpital est responsable devant le juge administratif.

5️⃣ Les motifs essentiels


1. 🚑 Lien fonctionnel avec le service
o L’accident est survenu alors que l’agent conduisait un véhicule de service
dans le cadre de sa mission.
o Son acte est donc rattachable au service, même s’il révèle une imprudence.
2. ⚖️Absence de gravité ou d’intention fautive
o La faute de Mazière (vitesse excessive, imprudence) n’est ni d’une gravité
exceptionnelle,
ni incompatible avec les obligations professionnelles.
o Elle ne saurait donc être qualifiée de faute personnelle.
3. 💰 Conséquence juridique
o Le centre hospitalier doit indemniser la victime.

339
o Il peut ensuite exercer une action récursoire contre l’agent s’il estime que la
faute présente un certain degré de gravité.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 L’arrêt Mazière confirme la tendance constante du juge administratif :
→ protéger les agents publics et rattacher au service la majorité des fautes
d’imprudence commises dans son exercice.
 🧩 Il s’inscrit dans la lignée directe de :
o CE, 1949, Mimeur (faute personnelle à l’occasion du service → cumul
possible) ;
o TC, 1961, Dame Kouyoumdjian (faute personnelle grave, détachable) ;
o CE, 1978, Union et le Phénix espagnol et CE, 1986, Mme Curtol (faute de
service pour conduite ou imprudence) ;
o et anticipe les applications modernes en matière de responsabilité hospitalière
et fonction publique hospitalière.
 ⚙️Le juge réaffirme le critère fonctionnel :

“Dès lors qu’une faute, même lourde, a été commise dans le cadre des fonctions, elle
relève du service, sauf comportement étranger à toute mission publique.”

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 Le Conseil d’État, dans l’arrêt Mazière du 6 août 2008, a jugé qu’une imprudence commise
par un agent hospitalier dans la conduite d’un véhicule de service constitue une faute de
service, engageant la responsabilité de l’établissement public, dès lors qu’elle n’est ni
intentionnelle ni d’une gravité exceptionnelle.

8️⃣ Schéma récapitulatif : cohérence jurisprudentielle


(1949–2008)
Type de
Arrêt Situation Responsabilité
faute
Faute personnelle à l’occasion du
Mimeur (1949) Mixte État + agent
service
Kouyoumdjian
Imprudence grave sans lien fonctionnel Personnelle Agent seul
(1961)
Coppier (1962) Imprudence pendant mission militaire De service État
Union & Phénix
Policier conduisant véhicule de service De service État
(1978)
Curtol (1986) Aide-soignante maladroite en service De service Hôpital

340
Type de
Arrêt Situation Responsabilité
faute
Agent hospitalier conduisant véhicule
Mazière (2008) De service Hôpital
de service

⚖️Fiche d’arrêt – CE, Assemblée, 28 décembre 2009,


Commune de Béziers I
🧩 Faits

La Commune de Béziers avait conclu un contrat de délégation de service public (DSP)


avec la société Béziers Loisirs pour l’exploitation d’un parc des expositions.
Un litige éclate sur la régularité du contrat : la société soutient que la procédure de passation
a été irrégulière et demande l’annulation du contrat.

Jusqu’alors, une telle demande n’était pas recevable par les parties au contrat : elles devaient
se limiter à des actions en responsabilité.
341
⚖️Procédure

➡️La société Béziers Loisirs forme un recours de pleine juridiction devant le Conseil
d’État contre la commune, demandant l’annulation du contrat.

❓ Problème juridique

👉 Les parties à un contrat administratif peuvent-elles demander au juge administratif


l’annulation ou la résiliation du contrat qu’elles ont elles-mêmes conclu ?

Solution du Conseil d’État

✅ Oui.
Le Conseil d’État admet que les parties à un contrat administratif peuvent désormais
former un recours de pleine juridiction contestant la validité du contrat ou son exécution.
➡️Le juge, saisi de ce recours, dispose de pouvoirs étendus :

 il peut annuler,
 résilier,
 interpréter,
 ou adapter le contrat,
en fonction de la gravité de l’irrégularité constatée et des exigences de continuité du
service public et de sécurité juridique.

💡 Principe dégagé

📜 Ouverture d’un recours de pleine juridiction entre les parties au contrat administratif
Les parties peuvent désormais saisir le juge administratif pour contester la validité du
contrat ou les mesures de son exécution.
Le juge a un pouvoir d’appréciation modulé, conciliant légalité, continuité du service
public et stabilité contractuelle.

📚 Portée de l’arrêt

 L’arrêt Béziers I consacre un nouveau recours contentieux : le recours de pleine


juridiction en validité contractuelle, réservé aux parties au contrat.
 Il rompt avec la jurisprudence antérieure (CE, Cayzeele, CE, Société Tropic, etc.), où
les parties devaient recourir à des actions séparées.

342
 Il s’inscrit dans un mouvement d’unification du contentieux contractuel et de
sécurisation des relations administratives.

⚖️Fiche d’arrêt – CE, Section, 21 mars 2011, Commune de


Béziers II
🧩 Faits

La Commune de Béziers résilie unilatéralement un contrat de délégation de service


public conclu avec la société Béziers Loisirs, invoquant des manquements graves de celle-
ci.
La société conteste la résiliation devant le juge administratif, demandant la reprise des
relations contractuelles.

⚖️Procédure

➡️Recours de pleine juridiction introduit par la société pour faire annuler la résiliation et
obtenir la reprise du contrat.

❓ Problème juridique

👉 Le juge administratif peut-il ordonner la reprise des relations contractuelles entre les
parties lorsqu’il constate que la résiliation unilatérale du contrat est irrégulière ?

Solution du Conseil d’État

✅ Oui.
Le Conseil d’État reconnaît au juge du contrat le pouvoir d’ordonner la reprise des
relations contractuelles lorsque :

 la résiliation est irrégulière,


 et qu’une telle reprise n’est pas contraire à l’intérêt général ni à la continuité du
service public.

➡️Le juge apprécie donc in concreto s’il est opportun de restaurer le contrat ou de le
maintenir rompu.

💡 Principe dégagé

343
🔁 Pouvoir du juge d’ordonner la reprise du contrat irrégulièrement résilié
Le juge du contrat dispose d’un pouvoir de régularisation :

 il peut annuler la décision de résiliation,


 ordonner la reprise du contrat,
 ou indemniser la partie lésée,
selon les circonstances et l’intérêt général.

📚 Portée de l’arrêt

 Béziers II complète Béziers I : il renforce les pouvoirs du juge du contrat et la


sécurité juridique des relations contractuelles.
 Le juge administratif devient un véritable juge du contrat, capable d’en sanctionner,
moduler et régulariser l’exécution.
 Ces deux arrêts constituent le socle du “contentieux unifié du contrat
administratif”, consolidé ensuite par CE, Tarn-et-Garonne (2014).

🧠 Synthèse Béziers I & II

🧩 Béziers I (2009) Béziers II (2011)


Objet du
Validité du contrat Exécution / résiliation du contrat
recours
Recours de pleine juridiction entre Recours en reprise ou maintien du
Type de recours
parties contrat
Pouvoirs du
Annuler, résilier, adapter Reprendre, maintenir, indemniser
juge
Assurer la continuité du service
Finalité Sécuriser la validité du contrat
public

344
Fiche d’arrêt – Tribunal des conflits, 17 octobre 2011,
SCEA du Chéneau
📚 Référence

 Tribunal des conflits, 17 octobre 2011, SCEA du Chéneau


 N° C3911 – Recueil Lebon
 Mentionné au rapport public 2012 du CE

⚖️Faits

La SCEA du Chéneau, exploitation agricole, conteste devant le juge judiciaire la légalité


d’un acte administratif individuel : une décision d’un organisme agricole (ONILAIT)
relative à des cotisations dans le cadre de l’organisation commune du marché du lait.

Elle soutient que cette décision est contraire à certaines dispositions du droit de l’Union
européenne sur la libre concurrence et la libre circulation des marchandises.

345
Traditionnellement, selon le principe de séparation des autorités administratives et judiciaires
(loi des 16-24 août 1790), le juge judiciaire ne peut pas apprécier la légalité d’un acte
administratif, compétence réservée au juge administratif.

Mais ici, cette séparation stricte poserait un problème d’efficacité et de respect du droit de
l’Union, que tout juge national doit appliquer pleinement.

⚙️Procédure

 Le juge judiciaire, saisi du litige, hésite à écarter l’acte administratif au regard du


droit de l’Union.
 Il saisit donc le Tribunal des conflits pour trancher la question de compétence entre
les deux ordres de juridiction.

💡 Problème juridique

Le juge judiciaire peut-il, sans renvoyer au juge administratif, écarter l’application d’un
acte administratif contraire au droit de l’Union européenne ou à une norme
supérieure ?

🧭 Solution du Tribunal des conflits

Le Tribunal des conflits assouplit la jurisprudence classique :


il admet que le juge judiciaire peut, à titre incident, apprécier la légalité d’un acte
administratif, sans saisir le juge administratif, dans deux hypothèses :

1️⃣ Lorsque la légalité de l’acte est manifestement contraire au droit de l’Union


européenne (application du principe de primauté du droit de l’UE) ;
2️⃣Lorsque la question posée ne présente pas de difficulté sérieuse et peut être résolue par
le juge judiciaire lui-même au regard d’une jurisprudence établie du juge administratif ou du
juge de l’Union.

En revanche, si la question est complexe ou inédite, le juge judiciaire doit toujours


surseoir à statuer et saisir le juge administratif (renvoi préjudiciel administratif, arrêt
Septfonds, 1923).

⚖️Principe dégagé

➡️Assouplissement du principe de séparation des autorités administratives et


judiciaires.
Le juge judiciaire peut écarter lui-même un acte administratif illégal au regard du droit de

346
l’Union européenne ou manifestement contraire à une règle supérieure sans attendre
l’avis du juge administratif.

📍 Portée de l’arrêt

1. Assouplissement de la jurisprudence Septfonds (TC, 16 juin 1923) :


o Avant : le juge judiciaire ne pouvait jamais apprécier la légalité d’un acte
administratif (sauf voie de fait).
o Après SCEA du Chéneau : il le peut, dans certaines conditions, notamment
pour garantir l’effectivité du droit de l’Union.
2. Renforcement du principe de primauté du droit de l’Union européenne :
→ le juge national, qu’il soit administratif ou judiciaire, est gardien de ce droit.
3. Coordination des ordres de juridiction :
→ un véritable dialogue des juges se met en place pour éviter les renvois inutiles et
les lenteurs procédurales.
4. Influence de la CJUE :
→ application directe des arrêts Simmenthal (CJCE, 1978) et Factortame (CJCE,
1990), qui imposent aux juges nationaux d’écarter toute norme interne contraire au
droit de l’Union.

Intérêt en droit administratif et contentieux

 C’est un arrêt de principe en droit processuel administratif, pas en responsabilité.


 Il illustre :
o La souplesse du dualisme juridictionnel français face aux exigences du droit
de l’Union ;
o L’évolution vers une coopération plutôt qu’une stricte séparation entre les
juges ;
o La reconnaissance d’une compétence accessoire du juge judiciaire sur la
légalité administrative.

🔁 Jurisprudence liée

Arrêt Date Principe


Le juge judiciaire ne peut pas apprécier la légalité d’un
TC, 1923, Septfonds
acte administratif (sauf voie de fait)
Le juge judiciaire peut écarter un acte administratif
TC, 17 oct. 2011, SCEA
manifestement contraire au droit de l’Union ou à une
du Chéneau
règle supérieure
TC, 12 déc. 2011, Green Confirmation de SCEA du Chéneau pour le contentieux
Yellow concurrentiel
Nouvelle définition de la voie de fait : restriction de la
TC, 9 déc. 2013, Panizzon
compétence judiciaire

347
Arrêt Date Principe
CE, 2013, Bergoend c/
Société ERDF Annecy Redéfinition du champ de la voie de fait
Léman

💬 Formule-type pour l’examen

« Par sa décision SCEA du Chéneau du 17 octobre 2011, le Tribunal des conflits assouplit la
séparation des autorités administratives et judiciaires : il admet que le juge judiciaire peut, à
titre incident, apprécier la légalité d’un acte administratif, notamment lorsque celui-ci est
manifestement contraire au droit de l’Union européenne ou lorsque la question ne présente
pas de difficulté sérieuse. »

🧠 Résumé à retenir

Élément Contenu
Juridiction Tribunal des conflits
Date 17 octobre 2011
Assouplissement de Septfonds : le juge judiciaire peut écarter un acte
Principe
administratif manifestement illégal (droit de l’UE ou règle claire)
Fondement Primauté du droit de l’Union européenne / économie de procédure
1. Pas de difficulté sérieuse ; 2. Violation manifeste du droit de l’Union ou d’une
Conditions
norme supérieure
Portée Coopération accrue entre juges administratif et judiciaire

348
⚖️Fiche d’arrêt — CE, sous-sections
réunies, 12 avril 2013, Fédération FO
Énergie et Mines et autres

📅 Référence
 Juridiction : Conseil d’État, sous-sections réunies
 Date : 12 avril 2013
 Parties : Fédération FO Énergie et Mines et autres
 Nature : Recours pour excès de pouvoir
 Thème : Principe de mutabilité du service public — Réorganisation — Droits des
agents publics

📜 Les faits
Dans le cadre de la réorganisation du secteur de l’énergie, l’État avait adopté un décret du
13 décembre 2011 relatif à la transformation du régime spécial de retraites des personnels

349
des industries électriques et gazières (EDF-GDF), et à la modification de certaines règles
statutaires.

Les syndicats FO Énergie et Mines et d’autres organisations syndicales ont contesté ce


décret devant le Conseil d’État, estimant qu’il portait atteinte aux droits acquis des agents
et violait le principe de continuité du service public, en bouleversant les conditions de
travail et de rémunération.

⚙️La procédure
 Le décret du 13 décembre 2011 est attaqué par recours pour excès de pouvoir.
 Les syndicats invoquent la violation du principe d’égalité, de la continuité du
service public, et la rupture du principe de sécurité juridique.
 Le litige est porté directement devant le Conseil d’État, compétent en premier et
dernier ressort (décret d’origine gouvernementale).

❓ La question de droit
L’administration peut-elle, au nom du principe de mutabilité du service public, modifier
unilatéralement les règles statutaires et les avantages des agents publics, sans méconnaître
les droits acquis ni la continuité du service ?

Autrement dit :
👉 Jusqu’où le principe de mutabilité du service public permet-il de faire évoluer le statut
des agents et les règles de fonctionnement du service ?

⚖️La solution du Conseil d’État


✅ Oui, mais sous réserve du respect des droits légalement garantis.

Le Conseil d’État rappelle que le principe de mutabilité du service public, corollaire du


principe de continuité, implique que l’administration puisse adapter le service public à
l’évolution des besoins collectifs, même si cela entraîne des modifications pour les agents.

Cependant, ces modifications ne doivent pas porter atteinte aux garanties légales
essentielles attachées au statut des agents.

💡 Principe de droit dégagé

350
🔹 Le principe de mutabilité du service public justifie que l’administration puisse modifier
les règles statutaires ou les conditions d’emploi des agents, afin d’adapter le service aux
besoins de l’intérêt général.

🔹 Cette adaptation n’est pas contraire au principe d’égalité ni à la continuité du service


public, tant qu’elle ne méconnaît pas les droits garantis par la loi.

👉 Le CE souligne que les agents publics ne disposent pas d’un droit acquis au maintien
d’un régime juridique ou statutaire, sauf disposition législative expresse contraire.

🧩 Application au cas d’espèce


 Le décret de 2011, en adaptant le régime des personnels des industries électriques et
gazières, visait à assurer la pérennité et la modernisation du service public de
l’énergie, dans un contexte d’ouverture à la concurrence européenne.
 Ces modifications relèvent de la mutabilité du service public et de la compétence du
pouvoir réglementaire.
 Aucune disposition législative n’interdisait de telles évolutions.
 Dès lors, le CE rejette le recours des syndicats : le décret est légal.

📚 Portée et apports de l’arrêt


1️⃣ Confirmation du principe de mutabilité du service public

 L’administration doit adapter le service public aux changements techniques,


économiques et sociaux.
 Cette adaptation peut impliquer des changements dans les conditions d’emploi des
agents, sans être illégale.

2️⃣ Absence de “droit acquis” au maintien d’un statut

 Les agents publics ne peuvent revendiquer un droit acquis au maintien d’un


régime réglementaire (rappel de la jurisprudence CE, 2006, KPMG et CE, 1962,
Vannier).
 L’administration peut donc faire évoluer les règles statutaires dans l’intérêt général.

3️⃣ Encadrement de la réforme par la légalité

 Le pouvoir réglementaire doit respecter :


o les garanties fondamentales accordées aux fonctionnaires (art. 34 C°) ;
o les principes généraux du droit (égalité, sécurité juridique, continuité du
service public).

4️⃣ Modernisation du droit administratif contemporain

351
 L’arrêt FO Énergie et Mines illustre la souplesse de la jurisprudence administrative
face aux mutations des services publics dans un contexte européen de libéralisation.

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Juridiction Conseil d’État (sous-sections réunies)
Date 12 avril 2013
Parties Fédération FO Énergie et Mines et autres
Principe dégagé Mutabilité du service public = pouvoir d’adaptation permanent
Problème de
L’État peut-il modifier les statuts et régimes des agents ?
droit
Solution Oui, sauf atteinte à des garanties légales essentielles
Confirmation du pouvoir de réforme de l’administration au nom de
Portée
l’intérêt général

🔗 Chaîne jurisprudentielle associée


Décision / Arrêt Apport principal
CE, 1962, Vannier Pas de droit acquis au maintien d’un règlement
CE, 1980, Dame Bonjean PGD de continuité du service public
CE, 2006, Société KPMG Principe de sécurité juridique lors des changements normatifs
CE, 2013, FO Énergie et Adaptation du service public et des statuts au nom de la
Mines mutabilité

📘 Conclusion
🔹 L’arrêt FO Énergie et Mines (CE, 2013) illustre parfaitement la souplesse du droit
administratif :
➤ la mutabilité permet d’adapter le service public à l’évolution de l’intérêt général,
➤ mais cette adaptation doit respecter les garanties légales fondamentales des agents.

🔹 C’est une illustration moderne du triptyque classique du service public :


Égalité ⚖️– Continuité 🔁 – Mutabilité 🔄.

352
Fiche d’arrêt — CEDH, 4 juin 2013, Marc-
Antoine c. France

1. Faits

M. Marc-Antoine, requérant français, avait introduit devant le Conseil d’État un recours


pour excès de pouvoir contre une décision administrative.
Au cours de la procédure, il constata que le rapporteur public (nouvelle appellation du
commissaire du gouvernement depuis le décret du 7 janvier 2009) :

 avait eu accès au projet de décision préparé par le rapporteur (juge instructeur du


dossier) avant l’audience,
 mais le requérant, lui, n’y avait pas accès,
 et, comme le voulait encore la pratique du CE, le rapporteur public n’assistait plus
au délibéré, mais était informé de la solution retenue après celui-ci.

M. Marc-Antoine estimait que cette inégalité d’accès au projet de décision portait atteinte à
son droit à un procès équitable garanti par l’article 6 §1 CEDH, et invoquait également un
manque d’impartialité de la procédure.

2. Procédure

 Devant le Conseil d’État : rejet de son recours (affaire administrative ordinaire).


 Devant la CEDH : requête individuelle (art. 34 CEDH), visant la France pour
violation de l’art. 6 §1 CEDH.

353
3. Problème de droit

Le fait que le rapporteur public ait accès au projet de décision du rapporteur, alors que les
parties n’y ont pas accès, viole-t-il le principe du contradictoire et le droit à un procès
équitable garanti par l’article 6 §1 CEDH ?

4. Solution de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH, 4 juin 2013)

➡️La Cour juge qu’il n’y a pas violation de l’article 6 §1.

5. Raisonnement de la Cour

1. Sur l’accès du rapporteur public au projet de décision :


o Cette pratique s’inscrit dans la logique interne de la procédure
administrative française : le rapporteur public est un magistrat membre de
la juridiction, qui intervient pour éclairer le jugement, non comme un
adversaire d’une partie.
o Le fait qu’il ait accès au projet de décision ne rompt pas l’égalité des armes,
car le rapporteur public ne représente pas une partie au procès.
o Il ne s’agit donc pas d’un déséquilibre contradictoire au sens de l’article 6.
2. Sur la participation au délibéré :
o Depuis la réforme issue des arrêts Kress (2001) et Martinie (2006), le
rapporteur public n’assiste plus au délibéré, sauf exception à la demande
expresse des parties.
o Cette évolution satisfait les exigences d’impartialité posées par la CEDH.
3. Sur l’impartialité objective :
o La Cour note que le rapporteur public est indépendant et ne reçoit aucune
instruction.
o Sa participation au processus rédactionnel (accès au projet) ne crée pas
d’apparence de partialité, car il n’intervient pas dans la décision finale.

6. Principe dégagé

Principe :
Le droit à un procès équitable (art. 6 §1 CEDH) n’impose pas que les parties aient accès au
projet de décision du juge rapporteur, même si le rapporteur public y a accès, dès lors que :

 le rapporteur public est un magistrat indépendant,


 les parties peuvent présenter leurs observations sur ses conclusions,
 et il n’assiste pas au délibéré.

354
7. Portée de l’arrêt

A. Validation du système français après réforme

L’arrêt Marc-Antoine confirme que :

 La réforme française issue des arrêts Kress (2001) et Martinie (2006) suffit à garantir
l’impartialité.
 Le fonctionnement actuel du rapporteur public (accès au dossier, indépendance,
absence au délibéré) est conforme à la Convention européenne.

B. Reconnaissance d’une “spécificité nationale”

La CEDH admet que la procédure administrative française est originale mais compatible
avec les standards européens :

« La France a su aménager un équilibre satisfaisant entre la tradition de son contentieux


administratif et les exigences de la Convention. »

C. Fin du contentieux “rapporteur public”

 Marc-Antoine clôt le cycle de contentieux ouvert par Kress et Martinie.


 La CEDH reconnaît désormais la compatibilité du Conseil d’État français avec
l’article 6 §1.

8. Portée doctrinale et symbolique

 L’arrêt marque une conciliation entre la spécificité française et les standards


européens.
 Il réaffirme la légitimité du rapporteur public et met fin à la période d’incertitude
ouverte par Kress.
 Il illustre un dialogue apaisé entre le Conseil d’État et la CEDH, symbolisant la
maturation européenne du droit administratif français.

9. Référence

 Cour européenne des droits de l’homme, 4 juin 2013, Marc-Antoine c. France,


requête n° 54984/09.
 Fondement : Article 6 §1 de la Convention européenne des droits de l’homme.
 Solution : Aucune violation.
 Violation invoquée : Principe du contradictoire et égalité des armes.
 Résultat : Rejet — procédure française conforme à la CEDH.

355
10. Schéma récapitulatif

Élément Contenu
Juridiction Cour européenne des droits de l’homme
Date 4 juin 2013
Parties Marc-Antoine c. France
Fondement Article 6 §1 CEDH (procès équitable)
Accès inégal au projet de décision du rapporteur = violation du
Problème
contradictoire ?
Solution ❌ Non : pas de violation
Le rapporteur public est un magistrat indépendant, non une partie ; la
Motif
procédure reste équilibrée
Portée Validation du modèle français post-réforme (2009–2011)
Lien
Suit Kress (2001) et Martinie (2006), les complète et les clôt
jurisprudentiel

11. Résumé final (en une phrase)

CEDH, 4 juin 2013, Marc-Antoine c. France :


La Cour juge conforme à l’article 6 §1 la procédure devant le Conseil d’État français telle
qu’aménagée après Kress et Martinie, validant le rôle du rapporteur public et son accès au
projet de décision sans participation au délibéré.

356
FICHE DE JURISPRUDENCE
Tribunal des conflits, 17 juin 2013 – Bergoend c/ ERDF Annecy Léman

(n° C3911, Rec. Lebon p. 784)

1️⃣ Références

 Juridiction : Tribunal des conflits


 Date : 17 juin 2013
 Parties : Bergoend c/ ERDF (Électricité Réseau Distribution France).

2️⃣ Faits

 ERDF implante un poteau électrique sur la propriété de M. Bergoend, sans titre ni


procédure régulière d’expropriation.
 M. Bergoend saisit le juge judiciaire pour faire cesser l’atteinte, invoquant une voie
de fait (qui relève traditionnellement du juge judiciaire).

3️⃣ Procédure

 Le préfet soulève un conflit de compétence.


 L’affaire est portée devant le Tribunal des conflits.

4️⃣ Problème juridique

Quelle est, depuis la réforme de 2013, la définition de la voie de fait permettant au juge
judiciaire de connaître d’une atteinte de l’administration à la propriété privée ou à la liberté
individuelle ?

357
5️⃣ Solution

 Le Tribunal des conflits resserre la définition de la voie de fait :

Il n’y a voie de fait que lorsque l’administration :


1️⃣ soit a procédé à l’exécution forcée dans des conditions irrégulières d’une
décision manifestement insusceptible de se rattacher à un pouvoir appartenant à
l’autorité administrative,
2️⃣ soit a porté atteinte à la liberté individuelle ou abouti à l’extinction du droit de
propriété.

 Ici, l’implantation d’un poteau ne constituait pas une extinction du droit de propriété,
mais une simple atteinte → compétence du juge administratif.

6️⃣ Principe dégagé

 Redéfinition stricte de la voie de fait :


o Elle ne subsiste que dans deux hypothèses :
1. Atteinte à une liberté individuelle (au sens strict : intégrité corporelle,
liberté d’aller et venir…).
2. Extinction du droit de propriété (et non plus simple atteinte).
 Les autres atteintes graves à la propriété ou aux libertés relèvent désormais de la
compétence du juge administratif (référé-liberté, etc.).

7️⃣ Portée / Intérêt

 Réduction notable du champ du juge judiciaire en matière d’empiètement


administratif.
 Clarifie la répartition des compétences entre ordres judiciaire et administratif, en
cohérence avec la possibilité pour le juge administratif de prendre des mesures
d’urgence (référé-liberté, art. L. 521-2 CJA).
 Confirme le mouvement amorcé par TC, 2000, Boussadar (limitation de la voie de
fait).

🏁 Résumé essentiel

TC, 17 juin 2013, Bergoend :


La voie de fait n’existe que s’il y a
– atteinte à la liberté individuelle ou
– extinction du droit de propriété,
du fait d’une exécution manifestement insusceptible de se rattacher à un pouvoir de
l’administration.
358
→ Compétence judiciaire écartée pour les simples atteintes, désormais du ressort du juge
administratif.

CE, Ordonnance du 9 janvier 2014 —


Ministre de l’Intérieur c/ Société Les
Productions de la Plume et M. Dieudonné
M’Bala M’Bala

I. 📜 Les faits
 L’humoriste Dieudonné M’Bala M’Bala devait se produire à Nantes (Zénith) avec
son nouveau spectacle Le Mur (début de tournée nationale).
 Ce spectacle contenait des propos antisémites et des atteintes graves à la dignité de
la personne humaine (notamment envers les victimes de la Shoah).
 Le ministre de l’Intérieur, par une circulaire du 6 janvier 2014, a demandé aux
préfets et maires d’user de leurs pouvoirs de police administrative pour interdire
les représentations susceptibles de provoquer des troubles à l’ordre public.
 Le préfet de la Loire-Atlantique a donc pris un arrêté interdisant le spectacle à
Nantes.
 Dieudonné conteste cet arrêté devant le tribunal administratif de Nantes, en référé-
liberté.

II. ⚖️La procédure


1. TA Nantes, 9 janvier 2014 (matin) → suspend l’arrêté préfectoral :
o Il estime que l’interdiction porte une atteinte grave et manifestement illégale
à la liberté d’expression (art. L. 521-2 CJA).
2. Ministre de l’Intérieur fait appel en urgence devant le Conseil d’État, juge des
référés.
3. CE, 9 janvier 2014 (soir) → annule l’ordonnance du TA et valide l’interdiction.

III. ❓ La question juridique

359
Une autorité administrative peut-elle, à titre préventif, interdire un spectacle humoristique
au nom du maintien de l’ordre public, en particulier pour prévenir une atteinte à la dignité
de la personne humaine, sans méconnaître la liberté d’expression ?

IV. 🧾 La solution du Conseil d’État


🔹 Décision

Le Conseil d’État, statuant en référé-liberté, annule l’ordonnance du TA et juge légale


l’interdiction préfectorale.

🔹 Motifs essentiels

1. Conciliation entre liberté et ordre public :


o La liberté d’expression est une liberté fondamentale (protégée par l’art. 11
DDHC, la CEDH, et l’art. L. 521-2 CJA).
o Mais elle peut être limitée par le pouvoir de police administrative en cas de
risque grave d’atteinte à l’ordre public.
2. Ordre public et dignité humaine :
o Le CE rappelle que la dignité de la personne humaine est une composante
de l’ordre public (CE, 1995, Commune de Morsang-sur-Orge).
o Le préfet pouvait donc légalement interdire le spectacle, car les propos de
Dieudonné portaient atteinte à la dignité humaine et risquaient de provoquer
des troubles graves.
3. Risque de troubles matériels :
o L’interdiction se justifiait également par un risque sérieux de troubles à
l’ordre public (manifestations, affrontements, réactions violentes).
o Ces troubles ne pouvaient être évités par des mesures moins contraignantes.
4. Contrôle de proportionnalité :
o Le CE estime que la mesure d’interdiction était proportionnée à la gravité des
risques encourus.
o Elle n’avait pas pour but de censurer une opinion, mais de prévenir un
trouble réel et grave.

📜 Principe posé :
« Il appartient à l’autorité administrative d’interdire une manifestation ou un spectacle
lorsqu’il existe un risque sérieux que son maintien entraîne des troubles graves à l’ordre
public, et que cette mesure est nécessaire, adaptée et proportionnée. »

V. ⚖️Principe dégagé
🧠 Principe :
L’autorité de police administrative peut interdire à titre préventif un spectacle ou une
manifestation si :
1️⃣ la mesure vise à prévenir un trouble grave à l’ordre public,
360
2️⃣ notamment une atteinte à la dignité de la personne humaine,
3️⃣ et si cette interdiction est nécessaire, adaptée et proportionnée.

VI. 🧩 Portée et apports de l’arrêt


1. 🔹 Sur la dignité humaine

 Cet arrêt confirme et actualise la jurisprudence Morsang-sur-Orge (1995) :


la dignité de la personne humaine peut justifier une mesure de police préventive,
même sans trouble matériel immédiat.
 La dignité humaine devient ainsi un fondement autonome et prééminent de l’ordre
public.

2. 🔹 Sur la liberté d’expression

 Le CE admet que la liberté d’expression n’est pas absolue :


elle peut être limitée pour préserver la dignité et éviter des troubles graves.
 Il opère un contrôle de proportionnalité renforcé (logique de Benjamin 1933).

3. 🔹 Sur le référé-liberté

 Illustration emblématique du référé-liberté (art. L. 521-2 CJA) :


le juge administratif peut être saisi en quelques heures pour statuer sur une atteinte
grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.
 Le CE montre qu’il peut aussi être gardien de l’ordre public dans l’urgence.

4. 🔹 Sur le rôle du juge administratif

 Cet arrêt montre la maturité du juge des référés :


il exerce un contrôle complet sur la proportionnalité de la mesure de police,
conciliant liberté et sécurité.

VII. 📚 Jurisprudence complémentaire


Jurisprudence Apport
Naissance du contrôle de proportionnalité des mesures de
CE, 1933, Benjamin
police.
Moralité publique admise comme composante de l’ordre
CE, 1959, Lutétia
public.
La dignité humaine devient composante autonome de l’ordre
CE, 1995, Morsang-sur-Orge
public.
Application de la dignité humaine à la liberté d’expression :
CE, 2014, Dieudonné
interdiction préventive d’un spectacle.
CE, 2022, Commune de Réaffirmation de la nécessité de proportionner toute mesure

361
Jurisprudence Apport
Grenoble (burkini) de police au risque concret.

VIII. 📋 Fiche synthétique


Élément Détail
Juridiction Conseil d’État
Formation Juge des référés (ordonnance)
Date 9 janvier 2014
Ministre de l’Intérieur c/ Société Les Productions de la Plume et Dieudonné
Parties
M’Bala M’Bala
Type de
Référé-liberté (L. 521-2 CJA)
recours
Question Peut-on interdire un spectacle humoristique au nom de la dignité humaine et
juridique de l’ordre public ?
Oui, si le spectacle porte gravement atteinte à la dignité et risque de troubler
Solution
l’ordre public.
Principe Une interdiction préventive est légale si elle est justifiée par un risque grave
dégagé pour l’ordre public et proportionnée au but poursuivi.
Confirmation de la dignité humaine comme composante de l’ordre public ;
Portée
articulation entre liberté d’expression et ordre public.

IX. 🏁 En une phrase de révision


CE, Ord., 9 janvier 2014, Dieudonné :
le Conseil d’État admet qu’un spectacle peut être interdit à titre préventif si son contenu
constitue une atteinte grave à la dignité de la personne humaine et un risque réel de
trouble à l’ordre public — consacrant la prééminence de la dignité sur la liberté
d’expression.

362
⚖️Fiche d’arrêt – CE, Assemblée, 4 avril 2014,
Département du Tarn-et-Garonne
🧩 Faits

L’État conclut un contrat de partenariat public-privé (PPP) relatif à la construction d’un


lycée sur le territoire du Département du Tarn-et-Garonne.
➡️Le département, qui n’est pas signataire du contrat, estime pourtant que ce contrat
porte atteinte à ses intérêts financiers (notamment en raison de subventions qu’il devra
verser).
Il saisit alors le Conseil d’État pour en contester la validité.

Problème : jusqu’alors, seuls les signataires d’un contrat administratif pouvaient le contester
(arrêts Béziers I & II).

⚖️Procédure

➡️Recours en contestation de validité du contrat introduit par un tiers non signataire (le
Département).

❓ Problème juridique

👉 Un tiers au contrat administratif (non signataire) peut-il former un recours pour


contester sa validité devant le juge administratif ?
Si oui, dans quelles conditions et avec quelle ampleur de contrôle ?

Solution du Conseil d’État

✅ Oui.
Le Conseil d’État admet que tout tiers lésé de manière directe et certaine par un contrat
administratif peut former un recours de pleine juridiction devant le juge du contrat pour
en contester la validité.

➡️Ce nouveau recours est ouvert à tous les tiers justifiant d’un intérêt lésé, notamment :

 les collectivités publiques affectées par le contrat,

363
 les usagers du service public concerné,
 voire les concurrents évincés (en complément de Tropic Travaux 2007).

Mais le juge ne peut pas librement annuler le contrat : il doit moduler sa réponse selon la
gravité de l’irrégularité et les exigences de sécurité juridique.

💡 Principe dégagé

🧾 Ouverture du recours en contestation de validité du contrat administratif aux tiers


lésés
Le juge du contrat peut être saisi par tout tiers justifiant d’un intérêt lésé afin :

 de faire constater les irrégularités affectant la conclusion ou le contenu du contrat,


 et, le cas échéant, d’en prononcer l’annulation totale, partielle ou la résiliation,
selon les circonstances et l’intérêt général.

📚 Portée de l’arrêt

 Tarn-et-Garonne constitue un tournant majeur du contentieux contractuel


administratif :
o 🧩 Il élargit l’accès au juge au-delà des seules parties au contrat (Béziers I &
II).
o ⚖️Il unifie le contentieux de la validité contractuelle autour du juge du
contrat, compétent pour tous les acteurs concernés.
o 💡 Il met fin à la dispersion des recours (REP contre les actes détachables,
actions distinctes, etc.).
 Le juge conserve un pouvoir modulé : il peut choisir entre annuler, résilier, ou
maintenir le contrat pour des motifs de sécurité juridique.
 Cet arrêt parachève l’évolution vers un contentieux unifié du contrat administratif,
amorcée par :
o CE, Tropic Travaux Signalisation (2007) → recours des concurrents évincés,
o CE, Béziers I (2009) → recours entre parties,
o CE, Béziers II (2011) → reprise du contrat résilié.

🧠 Synthèse – L’évolution du contentieux contractuel

🧩 Étape 🔹 Arrêt 📅 Date ⚖️Apport principal


Tropic
1️⃣ CE, 2007 Recours des concurrents évincés (tiers privilégiés).
Travaux
CE, Ass.,
2️⃣ Béziers I Recours en validité entre parties au contrat.
2009
CE, Sect., Pouvoir du juge d’ordonner la reprise du contrat
3️⃣ Béziers II
2011 irrégulièrement résilié.

364
🧩 Étape 🔹 Arrêt 📅 Date ⚖️Apport principal
Tarn-et- CE, Ass.,
4️⃣ Recours en validité ouvert à tout tiers lésé.
Garonne 2014

CE, Assemblée, 9 novembre 2016 —


Fédération départementale de la libre pensée
de Vendée

I. 📜 Les faits
 Chaque année, le conseil général de la Vendée (aujourd’hui conseil départemental)
installait une crèche de Noël dans le hall de l’hôtel du département.
 L’association Fédération de la libre pensée de Vendée — militant pour la stricte
application du principe de laïcité — a demandé au président du conseil général de
retirer la crèche, au motif qu’il s’agissait d’un symbole religieux incompatible avec
la neutralité des personnes publiques.
 Le président a refusé. L’association a donc saisi le tribunal administratif de Nantes.

II. ⚖️La procédure


1. TA de Nantes, 14 nov. 2014 → annule la décision de refus : la crèche a un caractère
religieux, contraire à la laïcité.
2. CAA de Nantes, 13 oct. 2015 → infirme le jugement : la crèche a une valeur
culturelle et non cultuelle, donc peut être maintenue.
3. Recours devant le Conseil d’État (Assemblée du contentieux, formation la plus
solennelle).

III. ❓ Question juridique


L’installation d’une crèche de Noël par une collectivité publique dans un bâtiment ou un
espace public est-elle compatible avec le principe de laïcité et l’obligation de neutralité
des personnes publiques ?

Autrement dit :

Peut-on, au regard de la loi du 9 décembre 1905, admettre la présence de symboles à


connotation religieuse dans un lieu public si elle revêt une signification culturelle,
artistique ou festive ?

365
IV. 🧾 La solution du Conseil d’État
🔹 Décision

Le Conseil d’État pose une règle de principe nuancée :


L’installation d’une crèche de Noël dans un bâtiment public n’est pas par principe illégale,
mais elle peut le devenir selon le contexte et l’intention de l’installation.

🔹 Motifs

Le CE distingue deux hypothèses :

➤ 1️⃣Dans un bâtiment public (ex. hôtel du département, mairie, préfecture) :

 Le principe de neutralité des services publics interdit toute manifestation d’une


préférence religieuse.
 Une crèche ne peut être installée que si elle présente :
o un caractère culturel, artistique ou festif,
o et non religieux.
 Elle ne doit pas manifester la reconnaissance d’un culte ni troubler la neutralité.

➤ 2️⃣Dans un autre emplacement public (ex. place, marché, parvis, espace ouvert) :

 Une crèche temporaire peut être admise plus facilement, car les traditions locales et
les manifestations festives sont davantage prises en compte.

🔹 Application au cas d’espèce

 Le CE renvoie l’affaire à la CAA de Nantes, pour qu’elle vérifie si, dans le cas
concret :
o la crèche avait une signification purement culturelle ou traditionnelle,
o ou au contraire une finalité religieuse.
 La CAA confirmera ensuite la légalité de la crèche vendéenne (tradition culturelle).

V. ⚖️Portée et apports
1. 🧩 Clarification du principe de laïcité

 Le CE adopte une approche pragmatique et équilibrée :


o Pas de laïcité punitive ni de religiosité tolérée sans limite.
o Distinction entre signification religieuse et signification culturelle ou festive.

2. Portée juridique

366
 Le CE précise le contenu du principe constitutionnel de laïcité (issu de l’art. 1er de
la Constitution et de la loi du 9 déc. 1905) :
o Obligation de neutralité des personnes publiques et des bâtiments publics.
o Respect de la liberté de conscience des citoyens.
 Mais la laïcité n’interdit pas toute référence culturelle à des traditions d’origine
religieuse, si elles ont perdu leur sens cultuel.

3. 💬 Méthode du « faisceau d’indices »

Pour apprécier la légalité d’une crèche :

 Le juge doit tenir compte :


1. du lieu (bâtiment administratif ou espace public),
2. du contexte local (tradition, marché de Noël, festivités),
3. des conditions d’installation (décor laïque ou religieux, durée,
accompagnement),
4. de l’intention de la collectivité (culturelle ou confessionnelle).

VI. 🧠 Principe dégagé


Principe :
Une crèche de Noël installée par une personne publique n’est pas contraire, par elle-même, au
principe de laïcité si elle a une valeur culturelle, artistique ou festive, et non religieuse.
→ Appréciation in concreto selon le lieu, le contexte et l’intention.

VII. 📚 Jurisprudence liée et prolongements


Jurisprudence Apport
CE, 2011, Commune de Une subvention à un projet culturel religieux (orgue d’église) est
Trélazé licite si la finalité est culturelle, non cultuelle.
TA Lyon, 2015, Commune Crèche illégale dans le hall de la mairie : intention religieuse
de Béziers affirmée par le maire.
CE, 2020, Commune de Confirmation : crèche licite si intégrée dans un événement
Melun culturel local.
CE, 2005, Commune de Neutralité des bâtiments publics → aucun signe religieux
Massat permanent ne peut y être affiché.

VIII. 📋 Fiche synthétique


Élément Détail
Juridiction Conseil d’État, Assemblée
Date 9 novembre 2016

367
Élément Détail
Parties Fédération de la libre pensée de Vendée c/ Département de la Vendée
Type de
Recours pour excès de pouvoir
recours
Question
Une crèche dans un bâtiment public viole-t-elle le principe de laïcité ?
juridique
Non par principe, si elle a une signification culturelle, artistique ou festive,
Solution
et non religieuse
Principe
Laïcité = neutralité, mais tolérance des traditions culturelles non cultuelles
dégagé
Équilibre entre neutralité des personnes publiques et respect des traditions
Portée
locales ; approche casuistique du juge administratif

IX. 🏁 En une phrase de révision


CE, Ass., 9 nov. 2016, Fédération de la libre pensée de Vendée :
le Conseil d’État pose qu’une crèche de Noël installée par une collectivité n’est pas
contraire à la laïcité si elle a une valeur culturelle ou festive, mais l’est si elle exprime une
reconnaissance d’un culte — la neutralité s’apprécie in concreto selon le lieu et le contexte.

368
⚖️Fiche d’arrêt — CE, 24 mai 2017, Société
Régal des Îles

📅 Référence
 Juridiction : Conseil d’État
 Date : 24 mai 2017
 Parties : Société Régal des Îles
 Nature : Recours pour excès de pouvoir — Actes de droit souple (circulaire, note,
recommandation administrative)

📜 Les faits
La Société Régal des Îles, entreprise implantée en Guadeloupe, exploite des activités de
restauration et de distribution alimentaire.
Elle est soumise à la réglementation sanitaire et à la surveillance de la Direction de
l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (DAAF).

Une note de service du ministère de l’Agriculture fixait des règles de contrôle sanitaire et
imposait de nouvelles procédures d’inspection non prévues par la loi.
Estimant que cette note créait des obligations nouvelles et modifiait la réglementation, la
société a introduit un recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État.

⚙️La procédure
 Le tribunal administratif avait jugé la note insusceptible de recours, au motif
qu’elle n’avait pas de caractère décisoire.
 La société a donc formé un pourvoi en cassation devant le Conseil d’État.

❓ La question de droit
Une note de service administrative, qui ne crée pas formellement de droit ni d’obligation,
peut-elle néanmoins faire l’objet d’un recours pour excès de pouvoir si elle a des effets
notables sur les administrés ou influence de manière significative le comportement de
l’administration ?

369
Autrement dit :
👉 Les documents de portée générale (lignes directrices, notes, recommandations…)
peuvent-ils être contestés devant le juge administratif ?

⚖️La solution du Conseil d’État


✅ Oui.
Même si la note de service ne crée pas directement de droits ou d’obligations, elle peut être
susceptible de recours si elle produit des effets notables sur la situation des personnes
concernées ou si elle a une influence significative sur le comportement de l’administration.

En l’espèce, la note de service fixait des règles nouvelles de contrôle et avait donc une
incidence concrète sur la situation économique et juridique de la société.
Le recours est donc recevable.

➡️Le Conseil d’État annule la décision de rejet du tribunal administratif et reconnaît la


recevabilité du REP contre la note de service.

💡 Principe de droit dégagé


Les documents de portée générale (notes, recommandations, lignes directrices, instructions,
etc.) peuvent faire l’objet d’un recours pour excès de pouvoir, même s’ils ne sont pas
formellement décisoires, dès lors qu’ils :

1. produisent des effets notables sur les droits ou la situation des personnes concernées,
ou
2. influencent de manière significative le comportement de l’administration.

🧱 Portée et apports de l’arrêt


1. ⚖️Élargissement du champ du REP
o L’arrêt Régal des Îles ouvre la voie à la contestation de nombreux actes de
droit souple.
o Il prolonge la logique de Duvignères (2002) et préfigure l’arrêt GISTI
(2020).
2. 🧩 Encadrement du droit souple
o Les documents internes de l’administration (guides, notes, recommandations)
peuvent désormais être contrôlés par le juge s’ils ont un impact réel.
o On dépasse la simple distinction entre “acte décisoire” et “acte non décisoire”.
3. 🧭 Renforcement du principe de légalité
o Le juge assure un contrôle effectif sur tous les instruments normatifs
susceptibles d’affecter les administrés.

370
o L’administration ne peut plus contourner le contrôle du juge en donnant un
simple intitulé “note de service”.

📚 Synthèse
Dans l’arrêt Société Régal des Îles (CE, 24 mai 2017), le Conseil d’État reconnaît la
possibilité d’un recours pour excès de pouvoir contre des documents administratifs non
réglementaires, dès lors qu’ils produisent des effets notables ou influencent
significativement le comportement de l’administration.

Cet arrêt s’inscrit dans l’évolution du contrôle du droit souple :


de Kreisker (1954) à Duvignères (2002), jusqu’à GISTI (2020).

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Juridiction Conseil d’État
Date 24 mai 2017
Note de service ministérielle fixant de nouvelles procédures de contrôle
Faits
sanitaire
Problème de
Les notes de service non décisoires peuvent-elles être attaquées ?
droit
Solution Oui, si elles ont des effets notables ou influencent l’administration
Principe Extension du REP aux documents de portée générale
Portée Étape-clé du contrôle juridictionnel du droit souple administratif

🔗 Chaîne jurisprudentielle
Arrêt Apport principal
CE, Sect., 1954,
Distinction circulaire interprétative / réglementaire
Kreisker
CE, 2002, Duvignères Critère de la portée impérative
CE, 2017, Régal des
Critère des effets notables / influence significative
Îles
REP ouvert contre tous documents de portée générale produisant
CE, 2020, GISTI
des effets notables

📘 Conclusion
🔹 L’arrêt Régal des Îles constitue une étape charnière dans la construction du contrôle du
droit souple.
371
🔹 Il marque le passage d’un contrôle des actes “décisoires” à un contrôle fondé sur les effets
concrets des documents administratifs.
🔹 Il préfigure l’arrêt GISTI (2020), qui parachèvera cette évolution en consacrant le REP
contre les actes de portée générale.

Fiche de jurisprudence – Civ. 1ʳᵉ, 20


décembre 2017, Groupement national
372
interprofessionnel des semences et plants
(GNIS)

1️⃣ Références essentielles


 Juridiction : Cour de cassation, 1ʳᵉ chambre civile
 Date : 20 décembre 2017
 Numéro : n° 16-22.728
 Parties : GNIS (Groupement national interprofessionnel des semences et plants) c/
société civile du Haut-de-France
 Thème : Personne privée – mission de service public – contrôle des activités –
compétence juridictionnelle

2️⃣ Les faits


 Le GNIS est un organisme de droit privé créé par décret en 1941, regroupant les
acteurs de la filière semencière.
 Il est chargé, sous le contrôle de l’État, d’assurer la réglementation, la certification
et la promotion des semences et plants agricoles.
 Une société privée a contesté des décisions du GNIS (liées à la certification de
semences) devant le juge judiciaire.
 Se posait la question : le GNIS agit-il comme personne privée de droit commun, ou
comme organisme chargé d’un service public administratif ?

3️⃣ La question juridique


💡 Les décisions du GNIS, organisme privé exerçant une mission réglementaire et de contrôle
dans le secteur agricole, relèvent-elles du droit privé ou du droit public, et donc du juge
judiciaire ou du juge administratif ?

4️⃣ La solution de la Cour de cassation


 ✅ La Cour de cassation juge que le GNIS est chargé d’une mission de service
public administratif (SPA).
 Par conséquent, les litiges relatifs à ses décisions unilatérales relèvent du juge
administratif.

373
5️⃣ Les motifs essentiels
1. 🌾 Mission d’intérêt général confiée par l’État
o Le GNIS agit pour le compte de l’État, dans le cadre de la politique
nationale agricole.
o Ses missions (contrôle, certification, normalisation) répondent à un objectif
d’intérêt général : la qualité et la sécurité des productions végétales.
2. ⚖️Encadrement et contrôle de la puissance publique
o Le GNIS exerce ses activités sous la tutelle du ministre de l’Agriculture ;
o ses décisions sont homologuées ou approuvées par l’administration ;
o il dispose de prérogatives de puissance publique, comme le pouvoir
d’imposer des normes ou de refuser des certifications.
3. Application du critère APREI (CE, 2007)
o Le juge judiciaire reprend la grille du Conseil d’État :

Une personne privée peut gérer un service public même sans prérogatives, si la
volonté de l’État de lui confier cette mission résulte de la loi, des statuts ou
des conditions de son contrôle.

4. ⚙️Conséquence juridictionnelle
o Les décisions du GNIS prises dans l’exercice de cette mission sont des actes
administratifs,
o donc contestables devant le juge administratif, et non devant le juge civil.

6️⃣ Portée de la décision


 💡 Arrêt majeur car il confirme que la Cour de cassation adopte la même logique
que le Conseil d’État en matière de reconnaissance du service public exercé par une
personne privée.
 🧩 Il illustre la convergence des jurisprudences administrative et judiciaire, autour
des critères dégagés par Narcy (1963) et APREI (2007) :
o activité d’intérêt général,
o contrôle étroit de l’État,
o prérogatives de puissance publique ou volonté claire de délégation.
 ⚙️Le GNIS, bien qu’association de droit privé, est donc assimilé à un organisme de
service public administratif.

7️⃣ Phrase de résumé à retenir


📘 La Cour de cassation, dans l’arrêt GNIS du 20 décembre 2017, a jugé qu’un organisme de
droit privé chargé, sous le contrôle de l’État, d’une mission d’intérêt général de certification
et de contrôle des semences exerce un service public administratif, et que ses décisions
relèvent du juge administratif.

374
⚖️Fiche d’arrêt — CE, 12 juin 2020, GISTI
(Groupe d’information et de soutien des
immigré·es)

375
📅 Référence
 Juridiction : Conseil d’État (Section du contentieux)
 Date : 12 juin 2020
 Parties : GISTI et autres c/ Premier ministre
 Nature : Recours pour excès de pouvoir — Actes de droit souple (documents de
portée générale)

📜 Les faits
Le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur avaient diffusé une instruction
administrative adressée aux services préfectoraux, précisant les modalités d’examen des
demandes de séjour et d’éloignement des étrangers.

Le GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigré·es), ainsi que d’autres


associations, ont formé un recours pour excès de pouvoir (REP) devant le Conseil d’État
afin d’obtenir l’annulation de cette instruction.

Ces associations soutenaient que ce document, bien que présenté comme une simple note
d’information, produisait des effets concrets sur la situation juridique des étrangers et sur le
comportement des administrations.

⚙️La procédure
 Le GISTI saisit directement le Conseil d’État d’un REP contre la circulaire.
 Le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur contestent la recevabilité du
recours, soutenant que la note n’a pas de caractère décisoire.
 Le CE est donc amené à clarifier les conditions de recours contre les documents de
droit souple.

❓ La question de droit
Les documents de portée générale, tels que notes, instructions, recommandations, lignes
directrices ou circulaires, peuvent-ils être contestés par un recours pour excès de pouvoir
même s’ils n’ont pas de caractère décisoire au sens traditionnel du droit administratif ?

Autrement dit :
👉 Le juge administratif peut-il désormais contrôler le droit souple — ces documents non
contraignants mais influents ?

376
⚖️La solution du Conseil d’État
✅ Oui.
Le Conseil d’État reconnaît qu’un recours pour excès de pouvoir est recevable contre tout
document de portée générale émis par une autorité administrative, dès lors que ce
document :

1. A un caractère général, et
2. Est susceptible d’avoir des effets notables sur les droits ou la situation d’autres
personnes que les agents chargés de le mettre en œuvre,
ou
3. A pour objet d’influer de manière significative sur les comportements des
personnes auxquelles il s’adresse.

📌 Le Conseil d’État étend ainsi le champ du REP à la quasi-totalité des actes de droit
souple produits par les administrations.

💡 Principe de droit dégagé


Tout document de portée générale émanant d’une autorité administrative peut être déféré
au juge administratif dès lors qu’il :

 produit des effets notables sur les droits ou la situation des administrés,
ou
 a pour objet d’influencer significativement les comportements des personnes
concernées.

👉 Peu importe qu’il soit formellement dépourvu de caractère décisoire.

🧱 Portée et apports de l’arrêt


1. ⚖️Généralisation du contrôle du droit souple
o Le Conseil d’État achève l’évolution entamée avec Duvignères (2002) et
Régal des Îles (2017).
o Le critère central devient désormais : les effets produits ou l’influence
exercée.
2. 🧩 Extension du champ du REP
o Désormais, peuvent être attaqués :
➜ Circulaires, instructions, lignes directrices, recommandations, guides,
chartes, FAQ administratives…
➜ Dès qu’ils modifient le comportement de l’administration ou des
administrés.
3. 🧭 Sécurisation de la légalité administrative

377
oL’administration ne peut plus échapper au contrôle du juge en déguisant des
règles nouvelles sous la forme de “simples” documents internes.
o Affirmation du principe de transparence et de légalité de l’action publique.
4. 🪶 Équilibre du contrôle du droit souple
o Le juge ne contrôle pas tout document : les textes purement internes ou
dépourvus d’effet externe restent inattaquables (ex : note interne sur la
gestion du personnel).

📚 Synthèse
L’arrêt GISTI (CE, 12 juin 2020) consacre un principe général de recevabilité du REP
contre tous les documents de portée générale émanant de l’administration, dès lors qu’ils
produisent des effets notables ou influencent le comportement des administrés.

Il achève ainsi l’évolution historique du contrôle juridictionnel du droit souple et fait du


juge administratif le gardien du principe de légalité, même pour les instruments non
contraignants.

🧠 En résumé
Éléments Contenu essentiel
Juridiction Conseil d’État
Date 12 juin 2020
Circulaire sur le droit des étrangers influençant le comportement des
Faits
préfets
Problème de Les documents de portée générale non contraignants peuvent-ils être
droit attaqués ?
Solution Oui, s’ils produisent des effets notables ou influencent les comportements
Principe Extension du REP aux actes de droit souple
Portée Contrôle généralisé des documents administratifs (même non décisoires)

🔗 Chaîne jurisprudentielle du contrôle des circulaires et


documents administratifs
Arrêt Apport principal
CE, Sect., 1954,
Distinction circulaire interprétative / réglementaire
Kreisker
CE, 2002, Duvignères Critère de la portée impérative
CE, 2017, Régal des Îles Contrôle des documents à effets notables / influence significative
Généralisation du contrôle de tous les documents de portée
CE, 2020, GISTI
générale

378
📘 Conclusion
🔹 GISTI (2020) parachève la construction du contrôle du droit souple administratif.
🔹 Le juge administratif devient le gardien de la légalité non seulement pour les actes
réglementaires et décisoires, mais aussi pour les instruments de communication ou de
pilotage de l’action publique.
🔹 C’est une avancée majeure pour la sécurité juridique et la transparence administrative.

CE, 11 décembre 2020 — Commune de


Châlons-sur-Saône

I. 📜 Les faits
 La commune de Châlons-sur-Saône (Saône-et-Loire) proposait depuis longtemps,
dans ses cantines scolaires, un menu de substitution sans porc pour les élèves ne
souhaitant pas consommer de viande porcine (pour raisons religieuses ou autres).
 En 2015, le maire (LR) décide de supprimer le menu de substitution, au nom du
principe de laïcité et de l’égalité de traitement entre les élèves.

379
 Plusieurs parents d’élèves et la Ligue des droits de l’homme contestent cette
décision, considérant qu’elle méconnaît :
o le principe d’égalité,
o le principe de neutralité du service public,
o et le droit au respect de la vie privée et des convictions religieuses.

II. ⚖️La procédure


1. TA de Dijon (2017) → annule la délibération municipale :
la suppression du menu sans porc viole le principe d’égalité et la neutralité du
service public, car elle porte atteinte à la liberté de conscience des enfants.
2. CAA de Lyon (2018) → infirme le jugement :
la commune pouvait légalement supprimer ce menu, au nom de la neutralité et de
l’égalité de traitement.
3. Recours en cassation devant le Conseil d’État par la LDH et les familles.

III. ❓ La question juridique


La suppression du menu de substitution dans les cantines scolaires est-elle compatible avec le
principe de neutralité et de laïcité du service public, et avec le principe d’égalité des
usagers devant le service public ?

Autrement dit :

Une commune peut-elle, sans violer la laïcité, refuser d’adapter le service public de
restauration scolaire aux convictions religieuses de ses usagers ?

IV. 🧾 La solution du Conseil d’État


🔹 Décision

Le Conseil d’État rejette le pourvoi : il confirme la légalité de la suppression du menu de


substitution.

🔹 Motifs principaux

1. Principe de neutralité et de laïcité :


o Le service public de la restauration scolaire est soumis au principe de
neutralité :
→ aucune distinction fondée sur les convictions religieuses ne peut être faite
entre les usagers.

380
o Mais ce principe n’impose pas à la collectivité de proposer des menus
adaptés aux pratiques religieuses.
2. Principe d’égalité :
o Tous les élèves sont également traités : chacun se voit proposer le même
menu, dans le respect des règles nutritionnelles.
o L’absence de menu sans porc n’est pas une discrimination, tant qu’il existe
une alternative suffisante (par exemple, ne pas consommer la viande et se
reporter sur les autres aliments servis).
3. Absence d’obligation positive :
o Aucune disposition constitutionnelle, législative ou réglementaire n’impose
aux collectivités de tenir compte des prescriptions religieuses dans
l’organisation du service de restauration scolaire.
4. Appréciation locale :
o Le CE reconnaît cependant qu’une commune peut, si elle le souhaite,
proposer des menus de substitution pour des motifs d’intérêt général (bonne
gestion, apaisement social, santé publique), mais sans y être obligée.

🧩 En résumé :
La neutralité du service public implique une indépendance à l’égard des convictions
religieuses, et non une adaptation à celles-ci.

V. ⚖️Principe dégagé
🧠 Principe :
Le principe de laïcité et de neutralité du service public n’impose pas aux collectivités
locales de proposer des repas adaptés aux convictions religieuses des usagers.
Une telle mesure relève d’un choix discrétionnaire de la commune, dans le respect du
principe d’égalité.

VI. 🧩 Portée et apports de l’arrêt


1. 🔹 Sur la laïcité

 Le CE confirme que la laïcité est un principe de neutralité, pas de reconnaissance :


→ la laïcité n’interdit pas les accommodements, mais ne les impose pas.
 Il distingue bien :
o L’obligation de neutralité des agents et du service public ;
o La liberté de conscience des usagers, qui n’emporte pas un droit à
l’adaptation du service.

2. 🔹 Sur la compétence locale

 Les collectivités sont libres d’organiser leur service de restauration scolaire comme
elles l’entendent,
tant qu’elles respectent égalité et neutralité :
381
o Elles peuvent prévoir un menu de substitution pour des raisons pratiques (non
religieuses) ;
o Mais elles ne sont jamais tenues de le faire.

3. 🔹 Sur la continuité jurisprudentielle

 Le CE poursuit la logique de Vendée (2016) : approche contextuelle et pragmatique


de la laïcité.
 Il rejette une conception rigide et maximaliste du principe de laïcité.

VII. 📚 Jurisprudence complémentaire


Jurisprudence Apport
Aide à un orgue d’église licite si finalité culturelle, non
CE, 2011, Commune de Trélazé
religieuse.
CE, Ass., 2016, Fédération de la
Crèche de Noël licite si finalité culturelle ou festive.
libre pensée de Vendée
CE, 2020, Commune de Châlons- La laïcité n’impose pas de menus religieux dans les
sur-Saône cantines.
CAA Lyon, 2018, Commune de Confirmation de la liberté d’organisation des
Châlons collectivités.
CE, 2022, Commune de Grenoble Laïcité et neutralité : le service public ne doit pas être
(burkini) instrumentalisé à des fins religieuses.

VIII. 📋 Fiche synthétique


Élément Détail
Juridiction Conseil d’État
Formation Section du contentieux
Date 11 décembre 2020
Commune de Châlons-sur-Saône / Ligue des droits de l’homme et parents
Parties
d’élèves
Type de
Recours pour excès de pouvoir
recours
Question
Le refus de proposer un menu sans porc viole-t-il la laïcité ou l’égalité ?
juridique
Solution Non : la laïcité n’impose pas d’adaptation religieuse du service public.
Principe Le principe de neutralité interdit la discrimination religieuse, mais n’impose
dégagé pas de tenir compte des croyances.
Affirmation d’une laïcité de neutralité et de liberté, non de reconnaissance ni
Portée
d’exclusion ; marge d’appréciation des collectivités.

IX. 🏁 En une phrase de révision


382
CE, 11 décembre 2020, Commune de Châlons-sur-Saône :
le Conseil d’État juge que la laïcité et le principe de neutralité du service public
n’imposent pas la mise en place de menus confessionnels dans les cantines scolaires — les
communes sont libres de leur choix, dès lors qu’elles respectent égalité et neutralité.

CE, 10 juin 1921 — Commune de


Monségur

I. 📜 Les faits
 La commune de Monségur (Gironde) avait entrepris des travaux dans l’église
communale, notamment la réfection du plancher du chœur.
 Ces travaux, destinés à l’entretien de l’édifice, avaient été commandés et financés
par la commune, donc relevant de sa compétence.
 Au cours de ces travaux, un accident survient :
une paroissienne (Mme D.) chute dans une trappe mal refermée et se blesse
gravement.
 Elle engage une action en responsabilité contre la commune pour obtenir réparation
du dommage.

383
II. ⚖️La procédure
 Le tribunal civil (ordre judiciaire) est saisi, mais il s’estime incompétent, considérant
qu’il s’agit d’une activité de service public (entretien de l’église par la commune).
 L’affaire est donc portée devant le tribunal administratif, puis devant le Conseil
d’État (conflit d’attribution).

III. ❓ La question juridique


L’entretien et la réparation d’un édifice cultuel par une commune constituent-ils une activité
administrative (service public administratif), relevant du juge administratif, ou une activité
religieuse, relevant du juge judiciaire ?

Autrement dit :

Qui, du juge administratif ou judiciaire, est compétent pour connaître d’un accident survenu
lors de travaux dans une église communale ?

IV. 🧾 La solution du Conseil d’État


🔹 Décision

Le Conseil d’État retient la compétence du juge administratif, et donc la responsabilité de


la commune peut être engagée devant lui.

🔹 Motifs

 L’entretien et la réparation des édifices du culte (églises) sont effectués :


o par la commune,
o dans l’intérêt du public,
o et selon les règles du service public.
 Cette activité n’est pas religieuse au sens spirituel, mais administrative, car elle
relève de la gestion matérielle d’un service public communal.
 Par conséquent, les dommages causés dans le cadre de ces travaux :
o sont imputables à une faute de service,
o et relèvent du juge administratif.

📜 Le CE juge :
« Les dommages survenus à l’occasion de l’exécution d’un service public sont de la
compétence de la juridiction administrative. »

V. ⚖️Principe dégagé
384
🧩 Principe :
Les dommages causés à des particuliers à l’occasion de l’exécution d’un service public
administratif relèvent de la compétence du juge administratif, même si le service public a
un objet religieux (entretien des églises).

VI. 🧩 Portée et apports de l’arrêt


1. 🔹 Confirmation du critère du service public

 Cet arrêt reprend et prolonge la jurisprudence Blanco (TC, 1873) :


→ La responsabilité de la puissance publique relève de règles spéciales lorsque le
dommage résulte de l’exécution d’un service public.
 Il confirme que la compétence du juge administratif dépend de la nature de
l’activité (service public) et non de l’objet (religieux ou non).

2. 🔹 Caractère administratif de l’entretien des édifices cultuels

 Même si l’église sert au culte, son entretien est une activité administrative confiée
par la loi de 1905 (séparation des Églises et de l’État) à la commune propriétaire.
 Le CE distingue donc :
o les activités cultuelles (exercice du culte → loi de 1905, associations
cultuelles),
o et les activités matérielles d’entretien → service public administratif.

3. 🔹 Application de la responsabilité administrative

 La responsabilité de la commune pourra être engagée pour faute dans l’entretien de


l’ouvrage public.
 Cet arrêt marque l’une des premières applications concrètes de la responsabilité sans
faute pour dommages de travaux publics, développée ensuite dans :
o CE, 1895, Cames (accident d’un ouvrier public),
o CE, 1923, Couitéas (rupture d’égalité),
o CE, 1938, Société La Fleurette (lois dommageables).

VII. 📚 Jurisprudence complémentaire


Jurisprudence Apport
Naissance de la responsabilité administrative – critère du service
TC, 1873, Blanco
public.
CE, 1910, Thérond Entretien des chiens errants = service public administratif.
CE, 1921, Commune de Travaux d’entretien d’église = service public administratif →
Monségur compétence du juge administratif.
TC, 1921, Bac d’Eloka Distinction SPA / SPIC.
CE, 1956, Époux Bertin Identification du contrat administratif par l’objet de service

385
Jurisprudence Apport
public.

VIII. 📋 Fiche synthétique


Élément Détail
Juridiction Conseil d’État
Date 10 juin 1921
Parties Commune de Monségur
Type de litige Dommage causé par des travaux d’entretien d’une église
Question La responsabilité relève-t-elle du juge judiciaire (activité religieuse) ou
juridique administratif (service public) ?
Solution Activité de service public administratif → compétence du juge administratif
Les dommages causés dans l’exécution d’un service public relèvent de la
Principe dégagé
juridiction administrative
Confirmation du critère du service public comme fondement de la
Portée
compétence administrative (prolongement de Blanco)

IX. 🏁 En une phrase de révision


CE, 10 juin 1921, Commune de Monségur :
le Conseil d’État affirme que les dommages causés lors de l’exécution d’un service public
administratif, même à objet religieux, relèvent du juge administratif — confirmant le
critère du service public dégagé par Blanco.

386
Fiche d’arrêt — CE, 1er juillet 2021,
Commune de Grande-Synthe

1️⃣ Contexte général


 Cette affaire s’inscrit dans le mouvement mondial de contentieux climatiques
(climate litigation) visant à **obliger les États à respecter leurs engagements en
matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES)*.
 En France, elle fait suite à plusieurs initiatives citoyennes et institutionnelles, dont
“L’Affaire du siècle” (recours d’ONG contre l’État pour inaction climatique).

2️⃣ Faits
La commune de Grande-Synthe, située dans le Nord (près de Dunkerque), est une
commune littorale menacée par la montée des eaux due au réchauffement climatique.

 En 2018, son maire (Damien Carême) saisit le Conseil d’État :


o il reproche à l’État son inaction climatique ;
o et demande l’annulation du refus implicite du Premier ministre et du ministre
de la Transition écologique de prendre des mesures supplémentaires pour
respecter les engagements climatiques de la France.

387
 La commune est ensuite rejoint par plusieurs associations : Greenpeace, Oxfam
France, Notre Affaire à Tous, Fondation Nicolas Hulot.

⚖️3️⃣Problème juridique
L’État français respecte-t-il ses obligations nationales et internationales en matière de lutte
contre le changement climatique ?
Peut-on contraindre l’État à prendre des mesures concrètes pour atteindre ses objectifs de
réduction des émissions de gaz à effet de serre ?

🧩 4️⃣ Cadre juridique invoqué


La commune fonde son recours sur plusieurs textes à valeur juridique :

 Article L. 100-4 du Code de l’énergie : objectifs de réduction des émissions.


 Accord de Paris (2015) : engagement à contenir le réchauffement « bien en dessous
de 2 °C ».
 Loi énergie-climat de 2019 et Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) :
engagement de neutralité carbone d’ici 2050.
 Article 1er de la Charte de l’environnement (2004) : droit de chacun à vivre dans
un environnement équilibré et respectueux de la santé.

5️⃣ Décision du Conseil d’État (CE, 1er juillet 2021)


🔹 a) Sur la recevabilité

Le Conseil d’État reconnaît que :

 La commune de Grande-Synthe, en tant que territoire directement menacé par les


effets du changement climatique (élévation du niveau de la mer, inondations, etc.), a
intérêt à agir contre l’État.
👉 Recevabilité du recours : c’est une avancée majeure — une collectivité peut agir
contre l’État pour inaction climatique.

🔹 b) Sur le fond

Le Conseil d’État constate :

 Que les objectifs climatiques français sont contraignants (issus de la loi et de la


SNBC) ;
 Que les engagements internationaux (Accord de Paris) et la Charte de
l’environnement s’imposent à l’État ;

388
 Que les mesures existantes ne sont pas suffisantes pour atteindre les objectifs de
réduction des émissions d’ici 2030.

🔹 c) Décision

Le Conseil d’État enjoint à l’État :

de prendre toutes mesures utiles avant le 31 mars 2022 pour respecter la trajectoire de
réduction des émissions de gaz à effet de serre prévue par la loi et la SNBC.

🧠 6️⃣ Portée de l’arrêt


🔸 1. Juridique

 Reconnaissance explicite d’une obligation de résultat partielle : l’État doit assurer


l’effectivité de ses engagements climatiques.
 Renforcement du contrôle du juge administratif sur les politiques publiques
environnementales.
 Obligation de cohérence entre engagements internationaux et politiques nationales.

🔸 2. Symbolique et politique

 Première fois que le Conseil d’État met en demeure le gouvernement sur sa


politique climatique.
 Consacre une justiciabilité accrue du droit de l’environnement.
 L’arrêt est perçu comme la “victoire historique” du contentieux climatique
français.

🔍 7️⃣ Suites de l’affaire


 En mai 2022, l’État a transmis des éléments au Conseil d’État sur les mesures prises
(plan de relance vert, loi climat et résilience, SNBC II).
 Le Conseil d’État contrôle la conformité effective de ces mesures (suivi en cours).
 Cette affaire reste un contentieux vivant, emblématique de la pression juridique
exercée sur les politiques publiques environnementales.

🧾 8️⃣ Synthèse récapitulative


Élément Détail
Juridiction Conseil d’État
Date 1er juillet 2021
Parties Commune de Grande-Synthe / État français

389
Élément Détail
Objet Inaction de l’État face au changement climatique
Problème
L’État respecte-t-il ses obligations climatiques ?
juridique
Solution Injonction de prendre toutes mesures utiles avant mars 2022
- Recevabilité d’une commune menacée
Principes
- Contrôle juridictionnel du respect des objectifs climatiques
dégagés
- Obligation de l’État de respecter la SNBC et l’Accord de Paris
Affaire fondatrice du contentieux climatique français, renforce la
Portée
responsabilité écologique de l’État

🌍 Citation-clé (extrait de l’arrêt)


« Les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre fixés par la loi engagent
l’État, et il appartient au juge administratif d’en contrôler le respect. »

Fiche d’arrêt — CE, ord., 21 juin 2022,


Commune de Grenoble, n° 465972

🔹 Références
 Conseil d’État, Ordonnance du 21 juin 2022, n° 465972
 Formation : juge des référés (urgence – suspension)
 Fondement : article L.521-1 du Code de justice administrative
 Matière : Principe de laïcité – Neutralité du service public – Déféré préfectoral –
Port du burkini
 Texte appliqué : Loi du 24 août 2021 “Confortant le respect des principes de la
République”

🔹 Les faits
 En mai 2022, le conseil municipal de Grenoble adopte un nouveau règlement
intérieur des piscines municipales.
 Ce règlement assouplit la tenue de bain autorisée : il permet notamment le port de
maillots couvrants longs (burkini), mais interdit le topless.
 Le préfet de l’Isère, estimant que cette décision porte atteinte au principe de laïcité
et d’égalité du service public, forme un déféré préfectoral assorti d’un référé-
suspension devant le tribunal administratif de Grenoble, en application du “déféré
laïcité” (art. L.2131-6 du CGCT modifié par la loi du 24 août 2021).
 Le TA de Grenoble avait initialement refusé de suspendre la décision municipale.

390
🔹 La procédure
1. TA de Grenoble, 25 mai 2022 → rejette le référé du préfet.
2. Le préfet interjette appel devant le Conseil d’État (juge des référés).
3. CE, ord., 21 juin 2022 → suspension du règlement municipal.

🔹 La question de droit
Une commune peut-elle, au nom du principe de liberté individuelle ou d’égalité d’accès au
service public, autoriser des tenues (ici le burkini) motivées par des convictions religieuses
dans un service public soumis au principe de neutralité ?

Autrement dit :

Le règlement municipal modifiant les tenues autorisées dans les piscines est-il conforme au
principe de laïcité et d’égalité dans le service public ?

🔹 La solution du Conseil d’État


✅ Le Conseil d’État suspend la délibération du conseil municipal de Grenoble.

Il considère que :

« En autorisant des tenues manifestement destinées à satisfaire une revendication religieuse,


le règlement intérieur des piscines municipales porte atteinte au principe de neutralité du
service public et méconnaît le principe d’égalité des usagers. »

Ainsi :

 L’autorisation donnée par la commune n’était pas neutre : elle visait une catégorie
de personnes pour des motifs religieux.
 Une collectivité territoriale ne peut modifier un service public dans le but de
satisfaire une revendication confessionnelle.
 Il s’agit donc d’une atteinte grave au principe de laïcité et de neutralité.

Le Conseil d’État infirme donc la décision du TA de Grenoble et suspend la délibération


municipale.

🔹 Portée et principe dégagé

391
Élément Contenu
Une collectivité territoriale ne peut adapter un service public pour
🧩 Principe
répondre à des demandes religieuses : cela viole le principe de
dégagé
neutralité et l’égalité d’accès.
Le “déféré laïcité” permet au préfet de saisir le juge pour faire suspendre
⚖️Application rapidement un acte portant atteinte grave aux principes de laïcité et de
neutralité du service public.
📜 Base légale Article L.2131-6 CGCT issu de la loi du 24 août 2021.
- L’objectif de la commune n’était pas d’élargir l’accès général au service
💬 Raisonnement
public, mais de répondre à une revendication communautaire.

 Le service public doit rester neutre : aucune adaptation ne peut traduire une
préférence religieuse. |

🔹 Intérêt de l’arrêt
Aspect Analyse
Premier usage notable du déféré préfectoral “laïcité”, confirmant sa
⚖️Contentieux
portée pratique.
🕌 Principe de Réaffirme que la neutralité du service public s’impose même aux
laïcité collectivités territoriales, qui ne peuvent en dénaturer la portée.
👥 Égalité des Toute mesure ciblant une catégorie d’usagers en raison de leurs
usagers convictions religieuses constitue une rupture d’égalité.
Protection du
Illustration du rôle de gardien de la légalité républicaine du préfet.
préfet

🔹 Jurisprudence et textes liés


 Loi n° 2021-1109 du 24 août 2021, confortant le respect des principes de la
République → création du déféré laïcité.
 CE, 2000, Commune de Saint-Florent → responsabilité de l’État en cas d’inaction
du préfet dans le contrôle de légalité.
 CE, 1991, Brasseur → l’administré peut saisir le préfet mais pas l’y contraindre.
 CC, 21 fév. 2013, n° 2012-297 QPC → neutralité du service public : composante de
la laïcité.
 CE, 2016, Ligue des droits de l’homme (Burkini de Villeneuve-Loubet) → maire
ne peut interdire le burkini que pour des motifs d’ordre public, non religieux.

🔹 Résumé synthétique (à apprendre pour les TD ou les


exams)

392
CE, ord., 21 juin 2022, Commune de Grenoble, n° 465972
→ Le règlement municipal autorisant le port du burkini dans les piscines publiques est
suspendu.
→ Le Conseil d’État juge que cette délibération porte atteinte au principe de laïcité et
méconnaît le principe d’égalité des usagers devant le service public.
→ Première mise en œuvre du déféré préfectoral “laïcité” (loi du 24 août 2021).

Fiche de jurisprudence – CE, Sect., 22 mars


2024, Association Bon Sens, n° 471048

1️⃣ Les références essentielles


 Juridiction : Conseil d’État – Section du contentieux
 Date : 22 mars 2024
 Numéro : 471048
 Parties : Association Bon Sens c/ État, Agence nationale de santé publique, Pfizer,
BioNTech
 Nature de la décision : Rejet du pourvoi – arrêt publié au Recueil Lebon
 Matière : Droit public / contrats administratifs internationaux / compétence
juridictionnelle

2️⃣ Les faits


 Dans le cadre de la crise sanitaire du COVID-19, la Commission européenne a
négocié pour le compte des États membres des contrats-cadres d’achat anticipé de
vaccins (Pfizer-BioNTech, Moderna, etc.).
 Sur cette base, la France, via l’Agence nationale de santé publique, a émis un bon
de commande le 8 décembre 2020.
 Ces contrats prévoyaient des clauses d’irresponsabilité du fabricant, et désignaient le
droit belge comme droit applicable, ainsi que la compétence exclusive des
juridictions de Bruxelles.
 L’association Bon Sens a contesté la légalité de ces contrats devant le juge
administratif français, estimant que certaines clauses (notamment celles d’exonération
de responsabilité et de compétence) étaient contraires aux principes fondamentaux du
droit français.

393
3️⃣ La procédure
 Le tribunal administratif de Paris s’est déclaré incompétent.
 La cour administrative d’appel de Paris a confirmé cette incompétence (arrêt du 27
janvier 2023, rectifié le 8 février 2023).
 L’association Bon Sens a alors formé un pourvoi en cassation devant le Conseil
d’État.

4️⃣ La question juridique


💡 Le juge administratif français est-il compétent pour connaître du recours d’un tiers
contestant la validité d’un contrat international conclu dans le cadre d’un programme
européen, régi par un droit étranger et soumis à une juridiction étrangère ?

5️⃣ La solution du Conseil d’État


 ✅ Pourvoi rejeté.
 Le Conseil d’État confirme l’incompétence du juge administratif français.
 Les contrats d’achat anticipé de vaccins conclus par la Commission européenne sont
entièrement régis par le droit belge et placés sous la compétence exclusive des
juridictions de Bruxelles.
 Par conséquent, aucun élément de rattachement au droit français ne justifie la
compétence du juge administratif national, même si la France est partie au dispositif.

6️⃣ Les principaux motifs


1. ⚙️Cadre juridique européen
o Les contrats ont été négociés et conclus par la Commission européenne dans
le cadre de l’article 122 du TFUE et du règlement (UE) 2016/369 modifié en
2020.
o Ils ont pour objet de mutualiser l’achat de vaccins pour les États membres.
2. ⚖️Nature et droit applicable
o Les contrats stipulent expressément que le droit belge est applicable et que les
juridictions de Bruxelles sont seules compétentes.
o Ces clauses s’imposent à toutes les parties et à leurs bénéficiaires, y compris
les États membres participants.
3. 🧩 Compétence du juge administratif français
o Un contrat régi par un droit étranger et attribuant compétence à une juridiction
étrangère échappe à la compétence du juge administratif français,
conformément à la jurisprudence CE, 19 nov. 1999, Tegos.
o L’association Bon Sens, agissant comme tiers au contrat, ne peut contourner
ces stipulations pour saisir le juge administratif français.

394
4. 🚫 Sur le recours “Tarn-et-Garonne”
o Le Conseil d’État rappelle que les tiers peuvent contester un contrat
administratif (CE, Ass., 4 avril 2014, Département de Tarn-et-Garonne),
o …mais seulement si le contrat relève du droit administratif français.
o Ici, ce n’est pas le cas : la nature européenne et étrangère du contrat écarte
toute compétence du juge administratif.

7️⃣ Le dispositif
 Rejet du pourvoi.
 Condamnation de l’association Bon Sens à verser 1 000 € à chacune des parties
défenderesses (Pfizer, BioNTech, Agence nationale de santé publique) au titre de
l’article L. 761-1 CJA.

8️⃣ La portée de la décision


 🔸 Confirmation de la jurisprudence constante :
le juge administratif français est incompétent pour connaître de litiges relatifs à des
contrats internationaux soumis à un droit et à une juridiction étrangers.
 🔸 Renforcement du principe de l’autonomie contractuelle dans les achats
européens de vaccins : la Commission européenne agit comme acheteur unique, et
les contrats ne sont pas des contrats administratifs français.
 🔸 Limitation du contrôle juridictionnel national sur des opérations européennes
communes : les associations ou tiers ne peuvent pas saisir les juridictions françaises
pour contester la validité de tels contrats.
 🔸 Illustration du rôle du Conseil d’État dans la hiérarchie des compétences
internationales : il protège la cohérence du droit européen et évite le “morcellement”
du contentieux.

9️⃣ En résumé (phrase-type à retenir)


📘 Le Conseil d’État juge que le contrat-cadre européen d’achat de vaccins contre la COVID-
19, régi par le droit belge et soumis aux juridictions bruxelloises, ne relève pas de la
compétence du juge administratif français. Dès lors, le recours d’un tiers (association Bon
Sens) est irrecevable.

395

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