Évolution de "Penser les ailes françaises"
Évolution de "Penser les ailes françaises"
distinguish the “officer of breeding in the 21st century”… Like any other CESA publication, Les Carnets du Temps
has been made available on our website : [Link].
I think of my predecessor, général Christian Tisserand, who acted as godfather to “Penser les ailes françaises”.
From the bottom of my heart, I thank the CESA officers who, all by my side, have put considerable
amounts of energy into our common task. They have assisted me fully, providing as they did unwavering
support in all matters relating to the in-depth improvement of the air force higher military education. They
have given of their best to make sure that the dynamics of thought developed by CESA become rapidly and
amply productive. They can be proud of what has been achieved, in a short amount of time and using extre-
mely limited resources in the process. I would like to put in a word for many of them. At the risk of den-
ting their modesty, allow me at least to mention colonel Denis Gayno – trusty second in command, Jérôme
de Lespinois – a scientific adviser and research headmaster, lieutenants-colonels Julian Alvarez, Pascal Bertrand,
Luc Mathieu – in charge of education, commandant Cyril Marchand – responsible for the technical sup-
2 port of both education and editing, capitaine Dominique Salviani – a wise administrator.
At a time when CESA is bracing itself up with a view to successfully managing the important as well as
thorough changes to come, I express the wish that the whole reflection about aviation and space be assu-
red of the brightest future.
Sommaire / Contents
ARTICLES
Représentation opérationnelle partagée et pertinente ou « ROPP » / A shared and sui-
ted operational situation appraisal, Général Gaviard 4
La distinction en niveau stratégique, opératif et tactique conserve-t-elle sa pertinence ? /
Is it still relevant to differentiate between the strategic, intermediate and tactical levels of
operation ?, Colonel Legai 11
Penser les ailes françaises de 1909 à 1936, cinq regards sur l’aviation militaire / Revisiting
the French wings of fame, from 1909 to 1936 : five ways of looking back at military avia-
tion, groupe de travail Air 5 17
La campagne aérienne en Bosnie 1992-1995 / The air campaign over Bosnia, 1992-1995,
groupe de travail Air 7 24
Le champ de bataille du futur / The battlefield of the future, Général (2e S) Asencio 32
Quel appui aérien en milieu urbain à l’horizon 2010 / What kind of air support in the
urban environment of 2010 ?, groupe de travail Air 1 41
À la recherche du 5e élément... / Looking for the fifth element : a brief history of
conquests… Third element : the sea, a prodigious global exchange avenue, Colonel Lefebvre 48
Réflexions sur les contrats de transport et de ravitaillement en vol / Reflections on the
air transport and in-flight refuelling contracts, groupe de travail Air 3 57
Opérations d’informations dans la troisième dimension / Information-related operations
in the third dimension, groupe de travail Air 2 65
Aujourd’hui, la plupart des opérations « de basse intensité » menées par les forces armées s’ins-
crivent dans un cadre d’emploi large et très complexe. Face à une menace extrêmement fluc-
tuante, souvent asymétrique, la nécessité de fournir aux décideurs ainsi qu’au commandant
de théâtre (ou COMANFOR) une représentation opérationnelle partagée et pertinente
(ROPP) est primordiale.
Pour une nation, cette aptitude sera demain indispensable, pour qu’elle puisse prétendre aux
responsabilités de « nation-cadre » au sein d’une coalition.
1. Préambule
Les opérations modernes peuvent se décomposer, globalement, en deux types d’intervention.
Le premier cas correspond aux opérations de « basse intensité » se déroulant dans un environne-
ment semi-permissif ou permissif. Les missions de maintien de la paix ou certaines évacuations de
ressortissants entrent dans cette catégorie. Le deuxième cas correspond aux opérations de « haute
intensité » pouvant aller jusqu’aux opérations effectuées en Irak en 1991 ou au printemps 2003.
Ce sont les opérations de « basse intensité », dont le cadre d’emploi est le plus large, le plus complexe
et d’une occurrence la plus forte, qui fixeront le périmètre de l’étude. Une opération qualifiée glo-
balement de « basse intensité » peut connaître, brutalement, des phases de « haute intensité »
(comme c’est le cas en Irak aujourd’hui).Par ailleurs, le commandement opératif est considéré,
sur le théâtre d’opération, comme « la véritable ombre portée du commandement stratégique ».
C’est donc bien à ce niveau essentiel chargé d’appliquer les directives stratégiques, c’est-à-dire de
conduire les orientations politico-militaires sur place, que sera centrée l’étude concernant « la repré-
sentation de la situation opérationnelle ». Cette représentation élaborée par le niveau opératif
devra, moyennant quelques filtres, être « partagée » avec les niveaux stratégique et tactique. Une
vision commune, à partir d’une base d’information unique, sera le gage d’une appréciation syn-
thétique et « partagée » de la situation présente et à venir aux trois étages de commandement.
En outre, les opérations actuelles mettent, également, en évidence la nécessité de fournir au com-
mandant de théâtre (ou COMANFOR) une représentation « pertinente » de la situation opéra-
tionnelle générale sous la forme d’une visualisation synthétique des informations strictement
nécessaires à la compréhension de la situation principalement présente mais surtout future.
Le commandement de niveau opératif doit se projeter dans le temps et planifier les actions « à venir ».
Son rôle n’est donc pas de se plonger dans la conduite des opérations sur le théâtre, sauf cas très
particulier, mais avant tout de se pencher sur l’avenir pour anticiper sur les conséquences straté-
giques et politiques des actions menées.
3. La représentation « pertinente »
La recherche de la supériorité de l’information est une des préoccupations du COMANFOR car
elle vise à lui donner la capacité d’anticipation et d’initiative sur le théâtre et à limiter les situa-
tions impliquant des réactions en temps réel en engendrant une supériorité décisionnelle. La
définition de l’information « pertinente » relève du COMANFOR, car elle dépend de l’événement
considéré par rapport à l’opération elle-même et aux effets possibles ou probables sur le théâtre,
selon l’appréciation du niveau opératif, s’appuyant sur des analyses de niveaux stratégique, opé-
ratif ou tactique, voire d’origines civile et militaire. Il s’agit de transformer des données en infor-
mations directement utilisables pour le commandant de théâtre.
Le domaine du renseignement de théâtre est donc une des priorités du COMANFOR, qui doit 5
s’appuyer sur l’ensemble des sources d’information disponibles, tant au niveau du théâtre qu’au
niveau stratégique.
Si l’on se recentre sur la représentation des informations strictement pertinentes, le COMANFOR
souhaitera disposer d’un point de situation complet concernant des événements survenus la veille.
Cette présentation sera élaborée par ses spécialistes du renseignement (J2) et analysée par son état-
major en termes d’enseignement ou de modes d’action futurs. Ces présentations s’appuieront sur
les écrans dévolus à la ROPP, auxquels peuvent s’ajouter les photos ou les vidéos prises par les sol-
dats sur le terrain (des soldats équipés de caméras sont désormais intégrés dans les forces).
Cette présentation initiale sera suivie d’un point de situation actualisée, renouvelé, en temps nor-
mal, toutes les 12 heures (à l’occasion des deux points de situation quotidiens) ou en fonction du
rythme de travail de l’état-major variant lui-même en fonction des événements majeurs. Sur un
fond de carte très lisible, si possible en 3D, devront apparaître les zones d’interventions terrestres,
maritimes et aériennes. Les agrégats, définis par le COMANFOR, nécessaires à la compréhension
de la situation pourront être, par exemple pour les forces amies, de la taille d’un groupement tac-
tique interarmes (GTIA), d’un groupe amphibie ou aéronaval, d’un dispositif aérien de transport
tactique ou de combat. À cette occasion, la disponibilité opérationnelle des différents moyens sera
mise en évidence. Les forces adverses, plus difficilement identifiables et repérables, seront toute-
fois visualisées et, en particulier, les plus dangereuses pour les forces amies.
Les principaux déplacements, programmés ou non, des organisations non gouvernementales (ONG)
ou des mouvements de population seront également indiqués – s’ils sont connus, bien évidem-
ment. Enfin, toute information politico-militaire intéressante devra être signalée voire visualisée.
À ce stade, il est important de souligner que le niveau du renseignement élaboré localement sera
plus proche, en termes d’intérêt, du niveau stratégique que du niveau tactique.
Il sera donc indispensable d’établir un lien « physique » avec la métropole afin d’échanger des infor-
mations, par exemple, de niveau interministériel (reach-back).
Ce lien avec le niveau stratégique doit également exister s’agissant de la logistique, qui conditionne
souvent les capacités opérationnelles. Dans ce cadre, en particulier lors des points de situation,
les capacités logistiques, les niveaux des stocks, les ravitaillements en cours et les goulots d’étran-
glement devront être présentés et visualisés synthétiquement.
La visualisation de toutes ces informations nécessitera un fond de carte lisible. Plus précisément,
la cartographie pourra être établie en trois dimensions avec des échelles variables : de la taille du
théâtre jusqu’à une définition correspondant à 1/25 000. La symbologie associée sera simple, en
couleurs et très conviviale.
Il s’agit de disposer d’une image faisant apparaître les effets attendus à l’issue des actions menées
dans le cadre espace temps du COMANFOR (essentiellement variable suivant la mission) et qui
concourent au résultat global de niveau opératif. La ROPP répond donc au besoin de visualiser
les effets attendus, les actions devant mener à ces effets et la situation en cours, c’est-à-dire le taux
de réalisation de ces actions par rapport aux prévisions ainsi que l’analyse des conséquences rele-
vées par rapport aux prévisions. Ce faisant, le suivi de l’opération peut être assuré selon un
tempo et un pas d’information ajustables par le niveau opératif en fonction des événements et per-
mettre les réactions appropriées suivant des délais adaptés. C’est l’un des atouts majeurs issus de
la combinaison du concept des opérations basées sur les effets et la ROPP.
L’état-major du COMANFOR ou Force Head Quarters (FHQ) doit être clairement séparé des états-
majors tactiques de composantes dont il se démarque physiquement au risque d’être attiré natu-
rellement vers une conduite de niveau tactique. Cela ne signifie pas que les commandants de
composantes 3 ne puissent être colocalisés avec le COMANFOR, le conseiller utilement et relayer
vers leurs états-majors respectifs ses directives. 7
3. Le concept actuel de l’armée de l’air préconise de positionner le commandant air au plus près du COMANFOR.
Ce concept a été validé lors de l’exercice Allied Action 05 de la NRF 5, en mai dernier.
Le COMANFOR doit être capable de se focaliser sur un événement de la zone considérée, et de rafraî-
chir des informations n’excédant pas quelques minutes. Son état-major, indépendant, doit lui permettre
d’anticiper et d’amener les forces à l’objectif. Les tâches exécutées par le COMANFOR nécessitent un
filtrage et un traitement express de toutes les informations (présentes ou futures).
La structure de l’état-major du COMANFOR doit lui permettre d’anticiper et de conduire les opé-
rations et les forces au niveau du théâtre. La ROPP lui permet de connaître, planifier, conduire et
communiquer. Ce sont les responsabilités majeures des équipes formant son état-major qui tra-
vaillent ainsi en totale synergie, en partageant toutes les fonctionnalités offertes par cet outil.
La première équipe, regroupée autour d’un centre de situation, le Joint Operation Center (JOC),
doit être capable d’effectuer une veille opérative mais aussi d’alerter le COMANFOR quand un
événement d’importance « surgit » à partir d’une information en provenance (« push ») d’une ou
plusieurs composantes ne possédant pas la délégation d’engagement correspondante.
Le JOC est également responsable de la surveillance des décalages significatifs observés entre les évé-
nements réels en cours et les planifications ; il doit également proposer des modes d’action per-
mettant de revenir au plus près de la planification envisagée, reflet elle-même de l’effet recherché.
Le JOC utilise les écrans mis en place au niveau opératif pour traiter les opérations « réflexes »
et assurer la veille opérativo-stratégique. Les visualisations des informations nécessaires devront
correspondre aux besoins identifiés aux paragraphes précédents. Les événements importants qui
ne peuvent être visualisés devront apparaître sous forme d’un bandeau écrit défilant sous l’écran
8 principal ou sur un écran dédié afin d’attirer l’attention du responsable de la conduite.
La deuxième équipe, chargée de la stratégie et des planifications, doit s’appuyer sur les effets visés
par le COMANFOR. Pour ce faire, les officiers de renseignement (J2) doivent posséder toutes les
informations de niveau polico-diplomatico-militaire souhaitées et les planificateurs (J5) sont
tenus d’élaborer des stratégies innovantes intégrant la dimension politico-militaire de l’opération.
C’est bien autour de cette équipe resserrée, renforcée par les conseillers du COMANFOR et pos-
sédant une vision globale de la situation et de l’objectif à atteindre, que se situe le cœur du FHQ.
Au service de cette équipe, des outils de simulation 4 connectés à la base de données de la ROPP
peuvent enrichir le travail du « J5 » au moyen d’analyses prospectives, de comparaisons de
modes d’action et d’évolutions d’effets afin de faciliter le choix des options optimales pour la
poursuite de la campagne en fonction des évolutions prévues ou constatées.
L’ensemble des tâches décrites nécessite le filtrage intelligent et le traitement adéquat de toutes
les informations nécessaires à une appréhension pertinente par le COMANFOR de la situation
présente (dans des cas bien déterminés) et surtout future. C’est pourquoi il conviendra de met-
tre en place, au centre de cet état-major, une équipe spéciale chargée de réaliser, en liaison avec
la cellule de management de l’information (CMI), ce filtrage. Ce traitement sélectif est indispen-
sable à une visualisation pertinente de la « situation opérationnelle partagée et pertinente ».
La structure comme le fonctionnement au FHQ vont donc connaître, à l’évidence, du fait de la
ROPP, une mutation importante, des adaptations dans la chaîne de commandement ainsi que des
modifications concernant les procédures de travail.
5. Interopérabilité
La plupart des opérations, aujourd’hui, sont interarmées et multinationales. Il importe donc que
toutes les composantes interarmées et internationales participant à une même opération puissent
dialoguer entre elles et fournir vers le niveau opératif l’ensemble des informations nécessaires
à l’appréhension de situation. Cette condition très exigeante implique donc une très forte inter-
opérabilité 5, d’abord entre les composantes terre, air, mer et forces spéciales de nos armées élargie
au niveau interministériel français, puis, dans un second temps, avec les forces armées étrangères
et plus particulièrement européennes.
Dans ce cadre, puisque certaines nations 6 travaillent, d’ores et déjà, sur ce sujet, il paraîtrait judi-
cieux de comparer les besoins opérationnels élaborés par l’état-major des armées (EMA) avec les
projets établis par l’OTAN 7, d’une part, et les états-majors britannique, allemand et suédois, d’au-
tre part. Si cette comparaison permettait de dégager des besoins similaires (ce qui à première vue
paraît plausible) une coopération industrielle européenne pourrait voir le jour car elle entraîne-
rait, de facto et ab initio, une interopérabilité opérationnelle entre les deux ou trois pays moteurs
sur ce sujet en Europe. Il est à noter que l’Agence européenne de défense (AED) travaille sur un
projet de ce type (mise en commun des différentes ROPP) avec les industriels européens.
Parallèlement, un contact plus étroit avec le commandement interarmées américain (US JFCOM)
situé à Suffolk (Virginie), très moteur sur le sujet 8, devient indispensable si nous souhaitons
travailler, en amont, sur les futurs standards et procédures qui seront, vraisemblablement, pro-
posés aux autres partenaires et à l’OTAN.
4. Le CSFEE : centre de simulation pour la formation, l’entraînement et l’expérimentation, sous la coupe de l’EMA,
fournira au profit du CICDE, du CID, de l’EMIA-FE et du CPCO, l’appui recherché.
5. Cette interopérabilité devra être fondée sur un échange de bas niveau standardisé.
6 Le Royaume-Uni et l’Allemagne en Europe développent des concepts et des laboratoires opérationnels relatifs à
la « visualisation de la situation opérationnelle commune ».
7. L’OTAN a construit, également, un concept d’emploi d’opérations relatif « à la situation opérationnelle commune ». 9
8. US JFCOM possède deux importants laboratoires étatiques reliés à un laboratoire privé non moins impressionnant,
et situé également à Suffolk. Les Britanniques, les Australiens et les Canadiens sont très présents sur place !
9. En particulier avec le système PHEDRE mis en place au ministère des Affaires étrangères, par exemple.
6. Systèmes d’information et de communication
L’interopérabilité interarmées, en termes de système, d’information et de communications, pour-
rait reposer, dans un premier temps, sur le Système d’information et de commandement des armées
(SICA). Par ailleurs, les armées françaises développent, à partir d’un socle technique commun, « une
convergence interarmées des Systèmes d’information opérationnels et communication (SIOC) » qui
doit être opérationnelle à l’horizon 2009.
Il conviendra d’aller plus loin et de viser une interopérabilité interministérielle avec les systèmes
mis en place au ministère des Affaires étrangères 9 ou dans tous les ministères participant à
l’élaboration du volet politico-diplomatique. Dans un premier temps, l’utilisation de passerelles
légères pourrait être envisagée, pour répondre à ce besoin.
7. Conclusion
Les opérations, aujourd’hui principalement asymétriques, permettent aux terroristes ou aux adver-
saires des démocraties de choisir leur heure et leur lieu d’intervention et donc, in fine, d’avoir l’initia-
tive. Cet avantage se double d’une bonne connaissance de nos points faibles, de l’accès à des tech-
niques modernes (comme le téléphone portable ou Internet) et d’une totale absence, la plupart du temps,
de censure dans le choix de leurs objectifs (voiture piégée en plein centre ville, par exemple).
Face à cette menace très volatile, seules des planifications imaginatives et d’anticipation s’appuyant
sur un renseignement international et interministériel pertinent, utilisant une technique moderne
existante, doivent permettre au commandant de théâtre d’apprécier et de « partager la situation
opérationnelle d’une manière pertinente », présente mais surtout future, avec les niveaux stratégi-
que et tactique et rattraper, voire anticiper, les actions de l’adversaire.
En la matière, l’instrument de visualisation de la situation sur le théâtre d’opérations, la ROPP,
apporte une plus-value indispensable et de plus en plus urgente pour faciliter la détection des seuils
d’alerte, accélérer le processus décisionnel et permettre la coordination des actions dans une
contrainte de temps en évolution permanente, tout en assurant la maîtrise des flux divers
d’informations provenant de sources multiples.
L’expérience opérationnelle de ces dernières années a montré que les opérations modernes, notamment
les opérations basées sur les effets, devaient s’appuyer sur une capacité technique informatique et de
10 réseau toujours plus performante. L’outil permettant « une représentation opérationnelle partagée et per-
tinente » s’inscrit totalement dans cette évolution au caractère irréversible et marque le seuil à partir
duquel une nation peut prétendre aux responsabilités de « nation-cadre » d’une coalition.
La distinction en niveaux stratégique, opératif et
tactique conserve-t-elle sa pertinence ?
par le colonel Legai,
commandant du Centre de formation et
d’interprétation interarmées de l’imagerie.
Par facilité de raisonnement, le militaire, voire le politique, fixe sa réflexion ou son action sur les
repères commodes d’un découpage clair en niveaux stratégique, opératif et tactique. La planifi-
cation et la conduite des opérations, dans un souci de répartition des responsabilités et de l’exé-
cution des tâches sur une échelle de temps, se fondent sur ces niveaux par des textes de référence
que sont notamment le concept d’emploi des forces, la doctrine interarmées d’emploi des for-
ces, du renseignement, du ciblage. Ce corpus de textes fondateurs mérite-t-il d’être ébranlé ? Est-
ce une hérésie de poser la question, de s’interroger sur l’actualité de la pertinence d’une distinction
en niveaux ? Toute chose étant évolutive par nature, la réalité n’a-t-elle pas déjà balayé une
construction d’ores et déjà virtuelle ?
Les niveaux stratégique, opératif et tactique, propres à la conception militaire de l’action, voient
ainsi leur fondement confronté à un contexte de nouvelles menaces, de progrès continus des tech-
niques, d’un emploi plus souple et mesuré de la force et de la nécessité d’une pleine maîtrise de
l’information en réseau accompagnant une très souhaitable collaboration interministérielle et inter-
nationale renforcée.
Le nouveau contexte de l’action, dans lequel la force armée cherche sa juste place, fait évoluer la
pensée actuelle sur laquelle il convient de s’arrêter.
Les nouvelles menaces, par leur aspect protéiforme, asymétrique et transnational, contre lesquelles
les forces armées ne jouent plus qu’un rôle partiel, diluent les notions de niveau stratégique, opé-
ratif, tactique et transforment l’acception même de théâtre d’opérations.
L’identification des menaces auxquelles l’Union européenne est confrontée constitue un progrès
majeur 1 et modifie, de fait, la pensée militaire traditionnelle.
Avec les nouvelles menaces, le théâtre d’opérations potentiel devient ainsi la terre entière, certes
avec des zones « crisogènes » plus ou moins probables, mais aussi des lieux d’intervention prin-
cipalement caractérisés par leur cadre urbain ou péri-urbain.
De plus, lorsqu’il y a intervention armée, les exemples se multiplient où les troupes au sol sont
engagées en milieu urbanisé (en ex-Yougoslavie, ou les forces américaines en Irak), dans des
opérations qui ressemblent à s’y méprendre à du « maintien de l’ordre » que l’on préfère
dénommer plus pudiquement « maintien de la paix ». Les estimations les plus raisonnables indi-
quent que d’ici à 2020 la population urbaine mondiale aura triplé et que plus de la moitié des
habitants de la planète vivront dans des grandes mégapoles. Si l’on recoupe ces estimations avec
les zones d’influence ou zones potentielles d’intervention de la France, et au-delà de l’Union
européenne, ces grandes mégapoles se situeront en Asie, en Amérique latine, en Afrique noire,
au Maghreb, au Moyen-Orient, voire en Europe de l’Est. Le type d’affrontement qui s’y déroule
tend vers l’opération de police, de l’anti-émeute, du combat de rue (type « Irlande du Nord »),
de l’anti-terrorisme (bombes 3 ou embuscades dans les villes irakiennes) suivant les cas.
Le contexte de l’action a donc singulièrement évolué vers un adversaire plus difficilement iden-
tifiable qui perturbe la logique et l’espace traditionnel d’intervention des forces armées.
S’affranchissant d’un cadre d’action par trop théorisé en niveaux, la force armée, servie par des
moyens techniques plus performants, est un des outils politiques employés en dernier recours pour
obtenir un effet désiré au niveau d’engagement le plus bas.
Les moyens de communication performants et les capacités évolutives des systèmes d’armes contrac-
tent le temps, l’espace et diluent la distinction en niveaux de responsabilité et d’action. Les systèmes
d’information et de communication sont indispensables pour conduire la manœuvre.
Dès lors se pose naturellement la question de l’intérêt à déployer un PC de théâtre avec ses shelters,
ses hommes, ses moyens de communication, son soutien. Que ce PC soit situé à 200 ou 300 km des
composantes d’armée déployées ou à plusieurs milliers de kilomètres change-t-il réellement les
données du problème, dès lors que les moyens de liaison sont fiables, performants en termes de débit
notamment (axe image, visio-conférence, mur d’images), et donc de délais de transmission ?
L’avantage est alors de s’affranchir d’un déploiement coûteux en moyens de projection, de dispo-
sitifs de protection, en délais, voire en préparation et en entraînement. Un PC de force peut s’éta-
blir de façon permanente avec tous ses outils informatiques et ses moyens de transmissions en
métropole, ou en un lieu fixe déterminé par l’UE, dans le cadre de la montée en puissance de l’Europe
de la défense. Un PC volant, donc mobile, tel qu’en disposent les États-Unis, constitue aussi une
voie possible, mais à l’évidence plus contraignante en sa qualité de cible de haute valeur, donc plus
vulnérable. Dès lors, la notion de niveau « opératif » n’a plus nécessairement de signification géo-
graphique. De même, le recours à l’arme aérienne offre au décideur, dans la panoplie des moyens
d’action possibles, la capacité à projeter de la puissance, ou des forces, à grande distance, et ce, en
des délais courts, à partir des bases de stationnement de métropole, outre-mer ou pré-position-
nées. L’arme aérienne se caractérise, en effet, par son allonge, au moyen éventuellement de ravi-
taillements en vol. Cette allonge, conjuguée à la vitesse, atténue singulièrement la notion de
distance en offrant à la fois une rapidité d’intervention et un désengagement immédiat après l’ac- 13
S’appuyant sur des capacités techniques évoluées, sur la réalité des interventions actuelles, et sur
la recherche d’une certaine optimisation du recours à la force, la pensée militaire reconsidère ses
schémas de raisonnement traditionnels.
Les nouvelles menaces, donc le nouveau contexte d’emploi de la force, nécessitent des structures
et des moyens de lutte permanents, spécifiques, modulables, s’appuyant, de façon coordonnée,
sur une forte collaboration interministérielle et internationale, sur une parfaite maîtrise de
l’information distribuée en réseau.
L’action se joue d’abord sur le terrain de la prévention et donc sur des capacités de renseignement.
Ce renseignement, dont la question du partage se pose avec force, n’est pas intrinsèquement straté-
gique, opératif ou tactique. Pour combattre efficacement les nouvelles menaces, la coopération
étroite de tous les services de renseignement nationaux, mais aussi internationaux, doit s’étoffer. Ces
menaces imposent des structures de coordination permanentes, par exemple sous forme de « comité
du renseignement », à un niveau aussi bien national qu’international, dans lesquelles l’échange sera
favorisé par la nécessité. Le terrorisme peut frapper n’importe où, à tout niveau, sous des formes les
plus variées. La lutte contre le terrorisme par les forces armées se formalise aujourd’hui par des
actions de type Vigipirate, la surveillance de l’espace aérien et la permanence ou l’alerte opérationnelle,
jusqu’aux opérations militaires telles que les mènent les forces spéciales en Afghanistan. Les Américains
vont plus loin en conceptualisant l’action « préventive ».
L’Irak également constitue un champ d’expression de l’action préventive, où, au motif clairement
fallacieux de lutte contre les armes de destruction massive, les Américains ont engagé le combat sur
le territoire irakien. Les armées européennes évoluent, quant à elles, vers des forces plus souples et
plus mobiles : les « groupements tactiques de réaction rapide » 4. Sur ce principe de modularité,
on peut également imaginer des entités d’intervention projetables de taille adaptée au type de la
menace, y compris très petite. Dans ce contexte, et puisqu’il est commode de se raccrocher à des repè-
res, les références suivantes pourraient correspondre davantage à la réalité des faits dans un monde
où l’action militaire n’a plus la même portée, la même finalité : niveau décisionnel et niveau opé-
rationnel, c’est-à-dire un niveau de décision et de responsabilité (politique et militaire) et un
niveau d’exécution coordonnée. Ce découpage reste certes binaire, où le niveau opératif a disparu,
mais il s’attache peut-être davantage à une réalité. Plus encore, au niveau sémantique, on peut dis-
15
4. Groupement tactique composé de 1 500 hommes environ (1 bataillon d’infanterie), de composition nationale
ou multinationale, déployés en 10 jours dans un rayon d’action de 6 000 kilomètres pour une durée allant jusqu’à
120 jours.
tinguer le niveau décisionnel d’essence politique du niveau déci-
sionnel des états-majors, puis le niveau de l’action qui appa-
raît de moins en moins comme un contact direct entre deux
adversaires clairement identifiés tant les causes des crises et des
conflits sont multiples et complexes, l’imbrication des nom-
breux acteurs confuse, les menaces diffuses.
DR
La maîtrise de l’information apparaît dès lors comme un
L’action contre les trafics et délits enjeu majeur et un facteur prépondérant de succès par une
se concrétise par la surveillance mise en réseau généralisée des acteurs et des moyens. Dans le
et le contrôle aussi bien au sol, monde militaire, ce constat a donné naissance au concept
en mer (action de l’État en mer)
et dans les airs (surveillance de des « opérations réseaux-centrées » (ORC). Il s’agit, en par-
l’espace aérien, AWACS, alerte au ticulier, de créer un vaste réseau, une toile d’araignée, liant un
sol ou en vol, défense sol-air). niveau décisionnel centré à des entités opérationnelles péri-
phériques. Ce réseau, bâti sur des architectures distribuées, doit
conduire à une meilleure appréciation de la situation par un
partage des données, un accès à une information plus perti-
nente pour la prise de décision et la conduite de l’action, une
meilleure efficacité opérationnelle grâce à la synchronisation
des effets militaires. Ce concept doit, de plus, permettre à la
majorité des systèmes d’interagir en boucle courte par une
capacité de bascule rapide des moyens d’action en fonction
du type de menace. Il mettra également en valeur le potentiel
humain par l’interconnexion des compétences, en interarmées,
mais aussi à l’extérieur du ministère. L’utilisation toujours plus
importante dans les opérations militaires, des techniques de
l’information et des capacités de calcul aux possibilités quasi
illimitées, devrait aboutir à une évolution profonde des orga-
nisations, des processus et des systèmes d’armes.
Ainsi, nos modes d’action traditionnels mis en œuvre selon des schémas préétablis d’un processus
se découpant en niveaux de responsabilité et d’action stratégique, opératif et tactique en une conti-
nuité apparente, implicitement liée à une notion géographique, doivent aujourd’hui évoluer pour
répondre à un adversaire polymorphe, donc difficilement identifiable, aux moyens asymétriques et
pragmatiques, aux multiples ramifications transnationales, ne s’embarrassant pas d’un découpage
pesant en niveaux théoriques. Dès lors, la distinction métropole/théâtre fait place à un continuum
spatial. Il convient de faire face à ces nouvelles menaces, à ce nouveau cadre d’intervention, par
une démarche à la fois collective et globale, combinant une gamme d’instruments civils et mili-
taires, avec des moyens d’action en bascule rapide au service d’un niveau décisionnel centralisé,
l’ensemble organisé en un vaste réseau des acteurs et des moyens. Pour être pleinement efficace,
cette orientation sous-tend une forte coopération interministérielle et multinationale, axe fédérateur
de la construction de l’Europe de la défense.
Ces quelques lignes ne manqueront pas de faire réagir les tenants d’un ordonnancement flatteur
pour l’esprit, mais la pensée n’est pas figée, l’évolution n’est pas interdite. Le monde qui nous entoure
subit des mutations rapides. Il faut donc décrypter au mieux ces évolutions, avec la meilleure anti-
cipation, si possible, et imaginer les solutions les plus à même d’y faire face. Quand bien même
16 les idées ne seraient pas pertinentes, elles peuvent au moins interpeller et susciter des idées meil-
leures. Le progrès est là, dans la confrontation, la contradiction.
Penser les ailes françaises
de 1909 à 1936, cinq regards sur l’aviation militaire
par le groupe de travail Air 5,
de la XIIIe promotion
du Collège interarmées de défense.
Cet article issu d’une étude conduite sous la direction du colonel Régis Chamagne, est extrait
du mémoire collectif sur l’Étude de l’évolution de la pensée stratégique aérienne avant 1940 :
cas de la France. Réalisé par le groupe de travail Air 5, il est le fruit d’une collaboration des offi-
ciers stagiaires suivants : Lcl Bellard (responsable), Lcl Golo, Lcl Lagache, Lcl Lalov, Lcl
Verrier, Lcl Bourdes (adjoint), Cdt Chia, Cdt Gourdain, Cdt Paillier.
Dans les affaires militaires, la pensée stratégique et tactique sert souvent de vecteur pour orien-
ter les choix en termes d’organisation des structures de défense et de politique industrielle.
Ainsi, l’armée de l’air française de 1940 est en partie le résultat des luttes institutionnelles entre
les différentes écoles de pensée, ainsi que des débats contradictoires qui ont marqué les débuts
de l’aviation militaire.
« Il appartient aux stratégistes aériens, affranchis des vieilles idées, de forcer toutes les résistances. »
Clément Ader, 1909
Dans les affaires militaires, la pensée stratégique et tactique sert souvent de prétexte ou de cau-
tion pour orienter des choix en matière d’organisation des structures de défense et de politique
industrielle.
Ainsi, l’armée de l’air française de 1940 est en partie le résultat des luttes institutionnelles repré-
sentatives des différentes écoles de pensée et des débats contradictoires qui ont marqué les débuts
de l’aviation militaire.
Le présent article a pour objet d’examiner l’évolution d’une pensée aérienne militaire française
à travers cinq ouvrages publiés de 1909 à 1936 1, représentatifs des controverses de l’époque.
On peut d’ailleurs noter que les mêmes questions ont engendré des réponses différentes au sein
d’autres grandes nations aéronautiques.
À cet égard, les principales idées s’inscrivent dans quatre domaines clés : le concept de préalable de
la supériorité aérienne à la manœuvre de surface ; la dimension intrinsèquement stratégique
de l’arme aérienne ; son caractère fondamentalement tactique, en appui de la manœuvre terrestre
ou maritime ; le caractère déterminant de la technique dans le domaine de la guerre aérienne.
En outre, d’aucuns ont envisagé les conditions générales de l’affirmation d’une puissance
aérienne naissante, en rapport avec les enjeux du moment.
Nous constaterons qu’en France les tenants du paradigme tactique et de la dépendance de l’avia-
tion militaire des armées de terre et de mer l’ont finalement emporté, nonobstant la création du
ministère de l’Air en 1928, et de l’armée de l’air en 1934.
17
1. Bibliographie des auteurs : L’Aviation militaire, Clément Ader, 1909 ; L’Aéronautique hier et demain, commandant
Orthlieb, 1920 ; La Maîtrise de l’air, général Niessel, 1928 ; La Doctrine de l’aviation de combat pendant la guerre,
1915-1918, général Voisin, 1932 ; L’Aviation de bombardement, tomes 1 et 2, Camille Rougeron, 1936.
Historiquement, le concept de supériorité aérienne, préalable à la
manœuvre terrestre, s’est incarné en 1916 dans le contexte de la bataille
de Verdun. Pourtant, dès 1909, Clément Ader énonçait ce principe par
le développement d’une réflexion théorique, rationnelle, cartésienne.
Pionnier de l’aviation militaire, Ader peut être considéré comme le
premier stratégiste de l’air.
Ses préceptes présentés au début du XXe siècle définissent les grandes
lignes de « la stratégie aérienne et de sa filiale la tactique ». Élément
récurrent de sa pensée, la supériorité aérienne, qu’il définit par la néces-
sité de « rendre l’air libre » pour « dominer dans l’atmosphère » est le préa-
lable à toute autre action militaire. Cette supériorité aérienne devrait être
assurée au-dessus de tout le territoire, en particulier au-dessus de Paris,
Pour le général Niessel,
le seul intérêt du com- par « des doubles patrouilles aériennes, de jour et de nuit ».
bat aérien se limite à
provoquer de l’attrition Pour le commandant Orthlieb, en 1920, l’emploi de l’aviation reste
chez l’ennemi...
Source image : livre
toujours dominé par la situation tactique. Son analyse de la bataille
« DAT » du général de Verdun (février-octobre 1916) est sur ce point révélatrice et peut
Niessel. paraître rétrospectivement surprenante. S’il reconnaît, en effet, la
capacité de l’avion de chasse à acquérir la supériorité aérienne locale,
il n’entrevoit pas la possibilité pour l’aviation d’obtenir une supé-
riorité aérienne préalable, la maîtrise de l’air étant définie comme une
situation transitoire et localisée.
2. PLAF n° 7, octobre 2005, page 40 : « Un critique français de Douhet : Camille Rougeron », Claude d’Abzac.
Le concept de préalable de la supériorité aérienne semble implicitement admis par la majorité des
penseurs, bien que les façons d’y parvenir ainsi que les conditions de sa mesure et les moyens à
y consacrer divergent. En revanche, s’agissant de l’action aérienne offensive, c’est-à-dire l’emploi
de l’aviation une fois l’air rendu libre, les conceptions se partagent clairement en deux familles de
pensée : celle des tenants d’un emploi stratégique du bombardement ; celle des partisans d’une
utilisation de l’aviation en appui de la manœuvre terrestre ou maritime. Ces deux paradigmes
idéaux-typiques structureraient les différentes armées de l’air naissantes, tant dans le domaine des
concepts d’emploi que dans celui des matériels.
En ce qui concerne les concepts entrant dans le paradigme stratégique, nous allons aborder la posi-
tion de chacun des auteurs de cette étude.
Le commandant Orthlieb, quant à lui, juge les potentialités stratégiques de l’arme aérienne
à l’aune de son expérience du premier conflit mondial. Il entrevoit avec clarté la révolution
stratégique que représente la généralisation de la « manœuvre sur renseignement » par oppo-
sition à la manœuvre sur hypothèse, grâce aux possibilités d’exploration dans la profondeur
qu’apporte l’aviation d’observation, ainsi qu’en attestent la bataille de la Marne et l’offensive
de juillet 1918. Il affirme que la différence entre le bombardement du champ de bataille et le
bombardement stratégique ne tient pas tant au type d’armement qu’à la nature de
l’objectif : troupes ennemies, voies de communication, sites industriels et centres urbains.
Sa vision de l’importance du bombardement stratégique dans le concept d’emploi de l’arme
aérienne est étroitement dépendante des possibilités techniques du moment. Il privilégie
ainsi le ciblage des voies de communication pouvant permettre à l’ennemi d’opérer des bas-
cules stratégiques à l’échelle du champ de bataille, plutôt qu’un ciblage de son potentiel
moral et économique.
Selon le général A. Niessel, la reconnaissance en profondeur est la seule mission d’essence stra-
tégique réalisée par l’aviation car elle influence directement les conceptions du haut commande-
ment centralisé. Elle doit s’opérer avant les premières heures de la bataille afin de déceler les
mouvements de troupe au sol qui influeraient sur les combats à venir. En définitive, il n’envisage
l’offensive aérienne qu’en support de la manœuvre terrestre.
Plus mesuré, le général Voisin note la superposition de deux aviations distinctes, à partir des ensei-
gnements de la Grande Guerre. Il les juge toutes deux indispensables : l’une de niveau tactique
ou de coopération, l’« aviation de champ de bataille », au service des troupes au sol ; l’autre, « corps
d’aviation autonome », spécialisée dans le bombardement à longue portée, relativement indépen-
dante des opérations terrestres. Cette aviation devrait émerger logiquement grâce aux progrès
techniques prévisibles et pourrait préfigurer l’aviation de demain, d’essence stratégique.
3. Par le biais de correspondances adressées aux chefs politiques et militaires (Cf. « Les vérités sur l’utilisation
de l’aviation militaire avant et pendant la guerre » - 1919).
ploi de la « bombe toxique », l’avion de bombardement permet une guerre totale, sans limita-
tion potentielle d’objectif. Il convient donc de lui consacrer la plus grande partie des ressources.
De surcroît, l’aviation moderne prend une dimension véritablement stratégique car elle
permet des opérations de bombardement transcontinental. Mais surtout, il milite pour une
rupture intellectuelle avec les habitudes de son époque. Il insiste sur l’adaptabilité incessante
qu’exige la guerre moderne. À l’instar de Mitchell, il conteste la transposition systématique des
principes et des dogmes admis en matière de guerre navale ou terrestre vers le domaine de la
guerre aérienne, car le milieu aérien est spécifique : par sa puissance d’action et sa mobilité
stratégique, l’aviation de bombardement diffère singulièrement des autres armes. En cela,
Camille Rougeron prend souvent le contre-pied des doctrines officielles, ce qui explique la mar-
ginalisation dont il a fait l’objet.
Face aux anticipations sur l’emploi d’une aviation de bombardement à vocation stratégique, qui
impliquerait inévitablement la création d’une armée de l’air indépendante, les arguments en faveur
d’un confinement de l’arme aérienne au niveau tactique ne manquent pas. Ils tirent également
leurs sources des enseignements de la Grande Guerre. C’est ce que nous allons aborder à présent.
Dans ses notes sur la tactique aviatrice, Clément Ader expose des récits pédagogiques sous forme
de sept scénarios descriptifs où il définit les concepts de bombardement tactique, d’appui des trou-
pes au sol, l’importance de la reconnaissance réalisée par des « avions éclaireurs » et la protection
des chasseurs dont « la concentration constituera toujours le gros des forces aériennes, guidées par les
éclaireurs, protégeant et préparant les opérations des torpilleurs. » Ainsi, il envisage un emploi très
diversifié de l’aviation, les missions à caractère tactique ne remettant pas en cause la nature essen-
tiellement stratégique de cette nouvelle arme. Ingénieur, inventeur, expérimentateur, il détermine
un éventail étoffé d’armes, de bombes alors dénommées « torpilles » définies en fonction de l’objec-
tif considéré. Toujours cohérent, il conclut à la nécessité de détruire la défense antiaérienne ou « bat-
teries verticales » adverses en préalable d’opérations de bombardement en toute sécurité. On peut
y voir les lointaines prémices du concept SEAD 4.
Le commandant Orthlieb, pour sa part, considère que le bombardement tactique constitue la mis-
sion prioritaire de l’aviation de bombardement. L’attaque des objectifs du champ de bataille doit
ainsi être menée par l’aviation de coopération des armées sous la dépendance directe des unités
au sol. Il s’inscrit donc radicalement dans le paradigme tactique et se montre naturellement favo-
rable au maintien des forces aériennes au sein des armées de terre et de mer.
Pour Niessel également, le bombardement lointain n’ayant qu’un lien indirect avec l’armée de
terre et la marine, il est secondaire par rapport à l’effort de coopération aérien, qui doit rester
prioritaire. Il convient donc de limiter l’importance de ces missions, car le bombardement n’est
résolument pas stratégique. Il doit se concentrer principalement sur l’attaque des troupes au sol
et des terrains d’aviation. En cohérence avec ses idées tactiques, il range l’aviation parmi les armes
d’appui, une « super-artillerie » en somme.
Tirant mieux les enseignements de l’année 1918, en particulier de l’action de la division aérienne du
général Duval,Voisin développe l’idée de concentration des efforts et des moyens dans l’espace et dans
le temps. Il accrédite l’efficacité d’une aviation réservée, puissante par le nombre, bien outillée et for-
tement encadrée, composant une masse de choc, et qui, sous les ordres du haut commandement, peut
largement contribuer au succès des armes. Malgré cela, il préconise le maintien d’une aviation de
coopération sous les ordres des armées de terre et de mer, en sus de cette aviation réservée.
20
Le commandant Orthlieb reste en revanche fidèle à une logique qui privilégie l’emploi de l’avion
de reconnaissance dans la profondeur comme principal vecteur stratégique. Dans cette perspec-
tive, les considérations techniques qu’il développe mettent en lumière l’importance de la surprise
et de la force en matière d’exploration lointaine. Ces paramètres justifient le développement
d’appareils rapides, maniables, à grand rayon d’action et évoluant à des plafonds élevés.
Le général Niessel est clairement conscient que la technique pourrait apporter des amélio-
rations certaines en termes d’emploi. Cependant, il ne remet pas en question certains concepts
qui mériteraient d’être reconsidérés à l’aune des progrès attendus ou supposés. Ainsi, il n’anti- 21
cipe pas sur les capacités futures du bombardement du point de vue tant de l’effet destructeur
que de la précision.
Le général Voisin est peut-être le seul à considérer le caractère déterminant de l’avantage tech-
nique marqué sur l’adversaire. S’appuyant sur l’analyse de la Grande Guerre, il constate que
les progrès techniques d’un camp sur l’autre ont été concomitants avec le renversement du rap-
port de forces, ainsi que l’illustre l’exemple emblématique du tir à travers l’hélice.
Sans être aussi catégorique que Voisin, Rougeron arrive implicitement aux mêmes conclusions
que lui, notant que l’obsolescence rapide des appareils est un facteur de risque pour leur « sur-
vivabilité » au combat. Ceux-ci doivent donc être sans cesse plus rapides et voler toujours plus
haut. « Seul l’avion stratosphérique apportera à l’aviation de bombardement le répit voulu pour
attendre de nouveaux progrès de la DCA de surface en matériel de détection, de tir, de conduite
de tir. » D’une certaine manière, l’idée d’une guerre sans pertes pour l’assaillant semble émer-
ger grâce à la technique. Mais, avant tout, elle demeure une condition pour réaliser la mission
et préserver l’outil. Rougeron imagine, par exemple, que l’évolution de l’armement air sol va
accroître considérablement l’efficacité du bombardier, notamment avec la « bombe fusée » et avec
la « bombe planante » qui préfigurent l’armement moderne tiré à distance de sécurité. La tech-
nique est donc structurante pour la conception comme pour l’emploi des avions. Par consé-
quent, le rythme d’évolution des matériels aéronautiques fixe le rythme d’évolution de la
doctrine d’emploi de l’arme aérienne.
Ainsi, Clément Ader envisage d’emblée le soutien logistique global nécessaire à la mise en œuvre
d’une aviation puissante. L’arme ne serait rien sans son environnement, comprenant d’une
part les infrastructures composées d’un réseau de bases aériennes fortifiées, de desserrement
ou de « campement » et enfin « mobiles », et d’autre part la logistique, dont l’efficacité passe
par une standardisation des avions ainsi que par la nationalisation des arsenaux. Il propose
la « fondation d’une école d’aviation et d’avionnerie », et « l’établissement d’un arsenal pour la
construction des avions ».
Le commandant Orthlieb considère, pour sa part, que les moyens budgétaires dont dispose
la France d’après-guerre, sortie exsangue d’un conflit joué sur son sol, ne lui permettent pas
d’envisager la création d’une armée de l’air indépendante. Il fonde l’existence d’une aviation
puissante sur le rôle déterminant de l’État dans la constitution d’une industrie aéronautique
nationale et le développement d’une aviation civile servant de vivier en hommes et en maté-
riels à l’aviation du temps de guerre.
En outre, à l’instar d’Ader, le général Niessel envisage les conditions générales de développement
de l’aviation : sélection et formation du personnel ; moyens financiers, etc. Considérant le
contexte financier, il se prononce pour une aviation cohérente, quitte à ce qu’elle soit d’un
format plus ramassé.
Le général Voisin aborde de manière incidente les questions financières lorsqu’il traite de l’ave-
nir de l’aviation de bombardement. En raison des contraintes budgétaires liées aux conditions
22 économiques laissées par la guerre, il préconise de se limiter au développement d’une aviation
de bombardement de jour : « La prudence commande de s’assurer du nécessaire avant le superflu. »
Dans un autre registre, le concept de
supériorité aérienne préalable à toute autre
action émerge difficilement, malgré les
enseignements de la bataille de Verdun.
Source image : « La première guerre
mondiale vue par les peintres », édition
CITEDIS ; François Flameng (1856-1923) –
Verdun, juillet 1916
Conclusion
Nous avons passé en revue cinq auteurs représentatifs de débats nourris qui ont entouré la nais-
sance de notre armée de l’air. Des tendances lourdes se dégagent de l’étude de leurs ouvrages. Les
points de vue sont parfois iconoclastes, mais également novateurs ; il apparaît que certaines
idées conservent une modernité surprenante.
L’arme aérienne est considérée à juste titre comme une arme essentiellement offensive. À cet égard,
deux écoles s’affrontent : celle du primat du bombardement stratégique ; celle du confinement
au champ de bataille et à ses environs. Ces deux écoles ont déterminé à travers le monde deux
familles de bombardiers et façonné deux visions des forces aériennes. Les récentes opérations
ont montré que cette frontière initiale était en train de s’estomper, grâce aux évolutions techni-
ques et doctrinales.
Dans un autre registre, le concept de supériorité aérienne préalable à toute autre action
émerge difficilement, malgré les enseignements de la bataille de Verdun. À leur décharge,
les penseurs qui se sont attelés à défricher cette notion se sont le plus souvent polarisés sur les
difficultés techniques qu’elle recèle. Claire Lee Chenault, en Chine, y a répondu par une orga-
nisation en système. Hugh Dowding, au Royamune-Uni, y a répondu par la conjugaison
d’une organisation en système et d’une technique nouvelle, le radar. Finalement, ce n’est
qu’au cours des opérations récentes que cette idée est arrivée à maturité. Elle est intimement
liée à la globalité de la manœuvre aérienne, à l’unicité de commandement, à la supériorité
technique et à la supériorité de l’information.
D’une façon générale, l’étude de ces textes souligne la difficulté à remettre en cause une doctrine,
quand les conditions l’exigent. La doctrine est la projection des invariants stratégiques à un
moment donné et en un lieu donné. Figer une doctrine – valable en un lieu et en un moment
précis – revient à créer un dogme. D’Azincourt à la bataille de France, les exemples historiques
illustrant les effets désastreux de cette paresse intellectuelle ne manquent pas. Dans le contexte
de l’émergence de la supériorité de l’information en préalable des autres modes d’action, ainsi 23
que l’attestent les concepts de guerre infocentrée et d’opérations fondées sur les effets (EBO),
cette question reste d’actualité.
La campagne aérienne alliée en Bosnie 1992-1995
par le groupe de travail Air 7,
de la XIIIe promotion
du Collège interarmées de défense.
Cet article, issu d’une étude conduite sous la direction de monsieur Jérôme de Lespinois, est extrait
du mémoire collectif sur l’Étude de l’engagement aérien de l’OTAN en Bosnie entre 1992 et 1995.
Réalisé par le groupe de travail Air 7, il est le fruit d’une collaboration d’officiers stagiaires dont
voici les noms : Lcl Bauer, Lcl Giraud, Lcl Krstovic, Lcl Vaysse, Lcl Wood, Cdt Garreta, Cdt Lapray
(responsable), Cdt Ringuet, Cdt Vivier.
Des missions d’attaque au sol au soutien humanitaire, la composante « Air », mise au service
de la communauté internationale dans la campagne en Bosnie, s’est révélée un outil essentiel de
gestion de crise. Cependant, sans des concepts et des doctrines d’emploi clairement définis, et
sans un consensus politique large, la puissance aérienne ne peut pas donner toute sa mesure.
L’actualité sur le futur statut de la province du Kosovo place une fois encore la région des Balkans
sous les feux de l’actualité. Depuis l’éclatement de l’ex-république socialiste de Yougoslavie, les
velléités sécessionnistes des différentes provinces yougoslaves rythment les événements politiques
de la région avec plus ou moins de succès et aboutissent à une première guerre qui ensanglante
la Croatie et la Bosnie de 1991 à 1995.
La violence des combats qui se déroulent au cœur même de l’Europe conduit, à la fin de l’année
1991, la communauté internationale et l’OTAN à s’impliquer dans la résolution du différend en
votant un embargo économique puis en engageant des troupes dès la fin 1992. Cette politique inter-
ventionniste de la communauté internationale constitue une première depuis la fin de la Guerre
froide et nécessite l’emploi de l’arme aérienne pour aboutir aux accords de Dayton fin 1995.
Si plusieurs études de fond anglo-saxonnes ont été conduites sur l’emploi de la puissance aérienne
en Bosnie, par le colonel Owen et le major Beale de l’US Air Force notamment, en France beaucoup
de choses restaient à écrire sur le [Link] quelques éléments de réflexion sur le rôle de l’arme aérienne
comme instrument de l’ONU et de l’OTAN dans la résolution du conflit bosniaque (1991-1995).
L’utilisation de la puissance aérienne a montré la détermination de la communauté internatio-
nale et amené, de concert avec les pressions diplomatiques, les différents partis à négocier les accords
de Dayton. L’arme aérienne s’est révélée le principal moyen dont disposaient l’OTAN pour met-
tre fin au conflit. Son emploi a été progressif. D’abord cantonnée à des opérations de surveillance,
elle a par la suite été utilisée pour appuyer les forces au sol avant de réaliser des missions de bom-
bardement d’objectifs sélectionnés qui ont fortement contribué à dénouer le conflit.
L’OTAN, qui participe déjà depuis le 16 juillet 1992 à la surveillance navale 4 de l’Adriatique et
au contrôle de la zone d’exclusion aérienne, étend alors la mission de ses avions de détection avan-
cée en déclenchant l’opération Sky Monitor. Cette opération débute dès le 16 octobre 1992 par
des orbites d’AWACS de plusieurs nationalités 5 sur l’Adriatique, puis en Hongrie à partir du 31
octobre, afin de couvrir l’ensemble de la zone et de combler les trous de détection. Informée de
nombreux cas de violation de l’espace aérien, l’ONU réitère par une nouvelle résolution 6, le 10
novembre, l’interdiction à tous les aéronefs non autorisés explicitement par la FORPRONU.
Entre octobre 1992 et mars 1993, cinq cents cas de pénétration illicite de la zone d’exclusion sont
enregistrés et des bombardements de villages en Bosnie sont rapportés. Le 31 mars 1993, l’ONU
durcit alors sa position et autorise le recours à la force pour faire respecter l’interdiction de vol
dans l’espace aérien bosniaque 7. Le 12 avril 1993, l’opération Deny Flight débute grâce à la par-
ticipation d’avions de combat américains, français et néerlandais sous contrôle de l’OTAN. Il s’agit
de marquer la détermination de l’ONU et de l’OTAN à stabiliser la situation en Bosnie, « l’op-
tion aérienne étant la manière la plus appropriée d’impliquer l’OTAN sans exposer ses troupes à un
environnement hostile au sol » 8. La partie défense aérienne de cette opération trouve son point
culminant dans la destruction en vol par des F-16, le 28 février 1994, de quatre appareils Jastreb
qui venaient de violer la zone d’exclusion et de bombarder des objectifs en Bosnie.
Avoir voulu faire respecter cette zone d’exclusion aérienne d’octobre 1992 à mars 1993 par une sim-
ple surveillance sans aucun moyen coercitif n’était pas crédible. Les règles d’engagement limitaient,
en effet, l’emploi de la force à la seule légitime défense afin d’éviter le risque de provocation et d’esca-
lade de la violence 9. En revanche, dès que des avions de combat ont fait peser une menace réelle
sur les contrevenants à la résolution 781, les avions des belligérants n’ont plus pénétré la no-fly zone
qu’à de rares occasions, surtout après la destruction des Jastreb. Cette mission était cependant rela-
tivement aisée car seuls les Serbes de Bosnie et de Krajina possédaient des avions pouvant tenter
de forcer l’interdiction. Ces trente-deux appareils étaient, en outre, des modèles d’attaque au sol
capables d’opérer uniquement de jour et par beau temps et dépourvus de capacités air-air signi-
ficatives. Quand ils se sont risqués à mener des bombardements en Bosnie, les avions ont été aus-
sitôt abattus grâce à des règles d’engagement très claires en réponse à des actes hostiles caractérisés.
2. Résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies n° 761 du 29 juin 1992 et n° 770 du 13 août 1992.
3. Résolution n° 781 du 9 octobre 1992.
4. Opération Maritime Monitor en vertu des résolutions 713 et 757 décidant de l’embargo sur la livraison d’armes
en ex-Yougoslavie et de sanctions économiques à l’encontre de la République fédérale de Yougoslavie, opération
Maritime Guard en vertu de la résolution 787 du 7 novembre 1992.
5. E-3A OTAN de Geilenkirchen, Allemagne ; E-3D britannique de Waddington, Royaume-Uni ; et E-3F français de
la base d’Avord, France.
6. Résolution n° 786 du 10 novembre 1992.
7. Résolution n° 816 du 31 mars 1993. 25
8. Major Michael O. Beale, Bombs over Bosnia, the role of air power in Bosnia-Herzegovina.
9. Colonel Robert C. Owen, Deliberate force, un cas d’étude sur l’efficacité de la campagne aérienne.
En revanche, le problème récurrent et important pendant l’opération
Deny Flight fut, pour l’OTAN, de cesser les vols d’hélicoptères dans la
zone d’exclusion aérienne. Les règles d’engagement spécifiaient que
l’intercepteur devait avoir observé visuellement un hélicoptère com-
mettre un acte hostile pour être autorisé à l’[Link] sans l’auto-
risation de l’ONU n’était donc pas suffisamment grave pour risquer
d’être abattu et les pilotes d’hélicoptères opérant en Bosnie ont rapi-
dement compris les règles ; ils obéissaient aux sommations des inter-
cepteurs et atterrissaient mais reprenaient leur vol dès le départ des
appareils de l’OTAN. Les trois parties en présence possédaient des héli-
coptères pour soutenir leurs troupes au sol ce qui compliquait la
situation, d’autant que les Mi-8 croates étaient peints en blanc comme
les hélicoptères de l’ONU et que les Serbes de Bosnie utilisaient des
Le problème récurrent et Gazelle porteuses de croix rouges même pour des missions sans
important pendant aucun caractère médical.
l’opération Deny Flight fut,
pour l’OTAN, de cesser les
vols d’hélicoptères dans la Le rôle des intercepteurs de l’OTAN s’est donc limité à suivre les
zone d’exclusion aérienne. hélicoptères et à lancer les appels radio obligatoires sur la fré-
Les trois parties en présence quence sur laquelle tous les équipages sont censés veiller. Par ail-
possédaient des hélicoptères
pour soutenir leurs troupes
leurs, le traumatisme causé par la perte en Irak de deux hélicoptères
au sol, ce qui compliquait la américains Black Hawk a poussé le commandement interarmées
situation, d’autant que les à réitérer la stricte application des règles d’engagement en Bosnie.
Mi-8 croates étaient peints
en blanc comme les hélicop-
tères de l’ONU. La peur du tir fratricide n’est cependant pas la seule explication
Source image : (de haut en bas) à des règles d’engagement aussi restrictives. L’Alliance craignait
[Link] une instrumentalisation voire un maquillage d’une éventuelle
Hammond/[Link] ;
épave d’hélicoptère abattu par un chasseur de l’OTAN afin de faire
[Link]
Lofting/[Link] pression sur la coalition au travers de l’opinion publique. De ce
fait, estimant que les vols d’hélicoptères n’étaient pas d’une impor-
tance militaire suffisante pour risquer une telle situation, les plus
hautes autorités du quartier général d’AFSOUTH 10 ont décidé,
tacitement, de ne pas abattre ce type d’aéronef. Comme l’écrit le colonel Owen, « la sensibilité
militaire et politique des opérations dans les Balkans a nécessité l’emploi de règles d’engagement très
flexibles qui soient en mesure de contrôler l’emploi de la force » 11.
Finalement, avec 5 711 cas de violation de la zone d’exclusion aérienne entre 1992 et 1995, l’opé-
ration Deny Flight peut apparaître comme un échec. Néanmoins, l’objectif politique consistant
à marquer de façon progressive la détermination de la communauté internationale à régler ce conflit
sans risquer une escalade de la violence a bien été atteint, marquant ainsi le relatif succès de l’em-
ploi de l’arme aérienne lors de l’opération Deny Flight.
L’opération Deny Flight est ainsi lancée dès le 12 avril 1993 afin de faire respecter la zone d’inter-
diction de survol (no-fly zone) décrétée au-dessus de la Bosnie. Un mois plus tard, le 6 mai 1993,
six zones de sécurité avaient été instituées à Sarajevo, Tuzla, Zepa, Gorazde, Bihac et Srebrenica.
26
10. Allied Forces SOUTHern Europe.
11. Colonel Robert C. Owen, idem.
Enfin, encore un mois plus tard, la résolution 836 du Conseil de sécurité de l’ONU autorise le recours
à la force pour faire respecter les six zones de sécurité. Le mandat de l’opération Deny Flight est
alors étendu aux missions d’appui-feu (CAS) par une décision du Conseil de l’Atlantique nord
(NAC) en juin et aux frappes aériennes en août. À la suite de ces décisions sont élaborés le pro-
cessus de choix des cibles ainsi que les dispositions relatives au commandement et au contrôle
OTAN/ONU pour les éventuelles frappes aériennes.
La première mission de bombardement ponctuelle est menée le 10 avril 1994 en appui direct aux
soldats de la FORPRONU protégeant l’enclave de Gorazde alors pris sous le feu des Serbes de Bosnie.
L’Alliance montre à cette occasion une nouvelle détermination qui, ajoutée aux sanctions éco-
nomiques, pousse le président serbe Milosevic à ne plus apporter aucune forme de soutien aux
Serbes de Bosnie et à accepter la présence d’observateurs le long de la frontière serbe.
Cependant, et malgré des occasions bien réelles, le Close Air Support au profit de la FORPRONU
est très largement sous-employé. L’établissement d’une double chaîne de commandement
OTAN et ONU dont la dernière remonte jusqu’au haut-représentant du Secrétaire général en
ex-Yougoslavie ne permet pas la prise de décision rapide que de telles missions nécessitent
pour être efficaces 12. Les délais nécessaires à un tel cheminement de l’information sont en effet
bien trop longs pour permettre aux avions de livrer leur armement en temps utile voire tout
simplement pour obtenir des moyens aériens.
La solution réside donc dans la conduite de missions d’interdiction consistant en des bombarde-
ments préparés et dirigés sur des objectifs sélectionnés du second échelon bosno-serbe. Mais là encore,
les résultats sont décevants car « la mise en œuvre ne relevait pas à cette période d’un plan d’ensem-
ble bâti en vertu d’une stratégie générale s’appuyant sur des objectifs politiques et des options militai-
res » 13 ; si les raids menés par l’OTAN détruisent effectivement la piste de l’aérodrome d’Udbina
et les dépôts de munitions de la région de Pale, la réponse des Serbes de Bosnie fut immédiate sous
la forme de prises d’otages. À chaque fois, dans la journée qui suit les bombardements, les Casques
bleus de la FORPRONU sont encerclés et menacés de représailles ou bien tout simplement utili-
sés comme boucliers humains. La guerre jugée jusque-là dissymétrique devient plutôt asymé-
trique. Employés isolément à des fins coercitives, les bombardements ne contribuent guère à faire
évoluer la situation au sol, au mieux à maintenir le statu quo et dans le pire des cas à mettre en
danger les soldats de la FORPRONU.
Finalement, l’opération Deny Flight a permis à l’ONU au travers de l’OTAN, son bras armé, de
manifester une détermination croissante mais, en l’absence de consensus politique 14, n’a pas
été réellement capable de protéger seule les soldats de la FORPRONU et les civils contre un
ennemi déterminé menant une guerre de plus en plus asymétrique. La destruction en vol par
la défense sol-air bosno-serbe d’un F-16 américain et la chute de la zone d’exclusion de
Srebrenica à l’été 1995 vont modifier le contexte politique et amener l’Alliance à reconsidérer
la forme de son engagement.
12. « M. Boutros-Ghali a repris à son niveau le contrôle de l’arme aérienne le 27 mai après les frappes. Dans un ordre
très clair, il rappelle alors que la décision d’engagement des frappes aériennes (Air Strike) est à son niveau et qu’il
demande à être consulté pour l’appui rapproché. » Audition du général Bernard Janvier, commandant des forces
de paix des Nations unies en ex-Yougoslavie (1995) du 25 janvier 2001 in auditions du rapport d’information parle-
mentaire de la mission d’information commune sur les événements de Srebrenica, Assemblée nationale,
22 novembre 2001.
13. « Les nations et les membres du Conseil de sécurité, quels qu’aient été les efforts de la France, n’ont
pu définir une politique dans le sens le plus global du terme, et par là même une stratégie », général Bernard 27
Janvier, idem.
14. Audition du général Bernard Janvier, idem.
3. L’opération Deliberate Force
Les OOTW sont conduites dans un cadre autre que celui d’un affron-
tement direct entre plusieurs États. Menées sous le mandat d’une insti-
tution interétatique internationale ou régionale, elles peuvent couvrir des
missions 17 aussi diverses que l’assistance humanitaire, l’évacuation
de ressortissants, la surveillance de l’application de traités, le maintien de
la paix, la restauration de la paix et l’imposition de la paix. Les théâtres
sont souvent complexes : l’ennemi n’est pas toujours facilement iden-
tifiable, le front lorsqu’il existe n’est pas toujours lisible et les populations
sont souvent en grande détresse. Dans un tel environnement, il est per-
tinent de s’interroger sur la contribution de la composante aérienne aux
OOTW, opérations interarmées par nature.
16. L’appellation OOTW (Operation Other Than War) est issue de la doctrine américaine. 29
17. Certaines missions peuvent être combinées. Ainsi, la plupart des crises ont un impact sur les populations et
nécessitent une mission d’assistance humanitaire.
OOTW. Dans ce type d’opérations, l’objectif n’est pas la destruc-
tion ou la neutralisation d’une capacité militaire adverse. Par
ailleurs le volet humanitaire est très souvent crucial. La puis-
sance militaire est alors utilisée dans un environnement complexe :
soutien humanitaire dans un État déstructuré, interposition entre
factions au sein d’un État souverain, désarmement... Dans un tel
contexte, comment faut-il concevoir l’emploi de la puissance
aérienne ?
L’appui des forces terrestres a débuté avec l’extension du mandat donnée à l’opération Deny
Flight. La planification des missions de type CAS garantissait la présence sur le théâtre d’une capa-
cité de coercition. Cependant, compte tenu des difficultés rencontrées pour procéder à l’enga-
gement des moyens et du faible nombre d’objectifs détruits au cours de ces missions, il est possible
de pondérer l’efficacité de ce type de mission durant ce conflit. L’artillerie lourde de la force de
réaction rapide déployée en juillet 1995 a prouvé certaines capacités des troupes terrestres d’ap-
pui. Pour autant, il ne faut nullement rejeter les capacités coercitives de la puissance aérienne
dans les OOTW. En effet, à la différence de l’artillerie, l’arme aérienne possède des spécificités
30
18. Comme cela fut le cas à Sarajevo, pont aérien le plus long de l’Histoire.
redoutables (instantanéité, précision, fugacité, souplesse) qui peuvent faire la différence. Ainsi,
dans la continuité de la campagne aérienne, les attaques sur le potentiel militaire des Serbes ont
participé à l’affaiblissement de leur volonté de poursuivre leurs objectifs.
Paradoxalement, il convient de reconnaître que les capacités de l’arme aérienne essentielles aux
OOTW ne sont pas forcément les plus coercitives. Dans l’hypothèse d’un emploi limité de la
force, ses capacités de support 19 deviennent indispensables à la composante terrestre et aux
organisations responsables du soutien humanitaire. Enfin, il convient de rappeler que les
capacités d’adaptation de la puissance aérienne et le spectre élargi de ses modes d’action
permettent d’envisager un emploi continu de la puissance aérienne, ajusté au besoin défini
par les objectifs politiques.
Ainsi, comme le suggère le colonel Owen, la composante aérienne pourrait être leader durant une
phase d’imposition de la paix, pour devenir composante de support au profit de la composante
terrestre chargée de la phase de maintien de la paix.
La guerre aérienne en Bosnie a été menée par des militaires et des politiciens qui n’étaient abso-
lument pas familiers de la nouvelle donne post-Guerre froide. Le contexte diplomatique, poli-
tique et militaire était à la fois nouveau, unique et complexe. Il convient donc de ne pas oublier
cet aspect novateur essentiel au risque de tirer de mauvais enseignements sur l’emploi réel de la
puissance aérienne lors du conflit bosniaque.
L’arme aérienne sous la forme des opérations Deny Flight et Deliberate Force fut le catalyseur coer-
citif des pressions diplomatiques qui ont amené les trois parties à négocier les accords de
Dayton. Elle était le principal moyen dont disposaient l’OTAN, et les États-Unis en tout premier
lieu, pour tenter de mettre un terme au conflit. L’emploi de la force a marqué la détermination
de l’OTAN mais c’est cependant bien l’incapacité des Serbes à faire face aux effets conjugués des
offensives aérienne de l’OTAN et terrestre des Croato-musulmans et du blocus économique
qui fut la clé du succès.
L’arme aérienne possède de nombreux avantages mais aussi des limites. Sa mobilité, sa précision,
sa rapidité, sa réversibilité et ses capacités de destruction associées à la supériorité aérienne en font
une arme formidable. Mais la puissance aérienne n’est rien sans le consensus politique préalable
qu’elle nécessite, notamment par l’établissement de règles d’engagement adaptées et réalistes. Son
utilisation à des fins dissuasives ou coercitives à l’encontre d’un adversaire peut se révéler ineffi-
cace ou inappropriée si la stratégie des troupes terrestres est différente et si la coordination entre
les composantes terrestres et aériennes n’est pas efficiente. Le résultat dans ce dernier cas peut se
révéler limité voire confus dans l’esprit de l’adversaire que l’on veut contraindre ou dissuader. L’arme
aérienne est donc un outil démonstratif aux mains du politique. Elle confère aux décideurs poli-
tiques des aptitudes essentielles dans la conduite des opérations OOTW pour peu que soient
respectés certains principes tels que la fluidité des chaînes de commandement. De là découle notre
devoir d’information, d’explication ou de pédagogie envers ces décideurs.
À l’occasion du conflit bosniaque, l’arme aérienne a néanmoins contribué, à donner une nou-
velle légitimité à l’OTAN en l’absence de l’Europe, divisée par les divergences d’intérêts nationaux.
Sans risquer d’engagement majeur au sol, l’OTAN, sous l’impulsion de son secrétaire général
Manfred Woerner, et par la suite des États-Unis, s’est ainsi attribué une nouvelle mission en
l’absence de toute action coordonnée de l’Union européenne.
31
Cet article propose une vision résolument futuriste, mais il n’en demeure pas moins ins-
crit dans une évolution qui paraît très probable. Les nouvelles techniques dont parle l’auteur
sont également celles qu’évoque Jean-Marc Billaut lors des Ateliers de l’armée de l’air du 6 juin
2006 (synthèse des Ateliers dans ce même numéro). Les États-Unis d’Amérique ont décidé d’être
un acteur majeur de cette révolution et de s’approprier le champ de bataille du futur. En France,
l’existence d’une cellule de veille sur les nouvelles techniques témoigne de l’intérêt porté au
plus au niveau sur le sujet.
1. Introduction
Les Quadrennial Defense Review (QDR) américaines dessinent depuis plusieurs années avec
constance, et surtout avec des milliards de dollars à l’appui, le champ de bataille du futur.
À l’échéance d’une vingtaine d’années, ce qui s’y déroulera ne sera pas si éloigné de ce qui s’y déroule
déjà aujourd’hui. La guerre des villes revient à l’ordre du jour et la bataille du futur se déroulera,
avec 75% de chances, dans une grande ville ou dans la capitale d’un État. Quel que soit cet
espace de combat, il pourrait se dessiner dans son approche la plus technique, qui est celle des
États-Unis aujourd’hui, comme une vaste espace couvert de robots indépendants ou de disposi-
tifs automatiques à pilotage déporté, avec (quand même) quelques troupes au sol pour occuper
le terrain. Même si cette vision n’est pas totalement partagée, en particulier par les Européens,
il est indéniable que se scénario est déjà fortement esquissé et conforté par le développement très
rapide des techniques nouvelles et leur utilisation sur le terrain. Les conflits actuels illustrent déjà
les prémices de cette nouvelle approche du combat et deviennent les champs d’expérimentation
de cette robotisation généralisée.
La Quadrennial Defense Review (QDR 2006) américaine reflète d’ailleurs le besoin de ces nou-
velles capacités qui viennent s’ajouter à celles qui existent déjà et le caractère déterminant des
systèmes infocentrés (concept NCW) dans une perspective interarmées et interagences
gouvernementales.
Le scénario décrit plus haut fait penser à la saga de la « guerre des étoiles » mais n’est pas aussi
futuriste ni improbable qu’il y paraît. Certaines phases de combat sont déjà, au moins partielle-
ment, mises en œuvre sur les théâtres d’opérations aujourd’hui.
Mais, avant de pouvoir mener ce type de combat, il faut relever certains défis techniques qui ne
sont pas encore tout à fait à portée de main, ni même à portée de tous les budgets. Ce document
présente les principaux défis techniques qu’il est nécessaire de relever pour mener à bien un tel
type de combat. Les problèmes structurels et organisationnels qui en découleront fatalement, et
qui sont aussi ardus à résoudre sinon plus que les problèmes techniques, ne seront pas détaillés
ici mais ils concernent l’art de commander en opérations en réseau, l’impact de ce type d’opéra-
tions sur les structures et organisations militaires, la définition et la réalisation d’un système
d’information anthropocentré… Ils font l’objet de réflexions engagées par les différentes armées
occidentales dans le cadre de leurs « Transformations ».
Les domaines techniques sont abordés en parcourant les diverses tranches d’altitude, de la plus
élevée, l’espace, jusqu’à la plus basse, les fonds sous-marins.
1. Les systèmes spatiaux
Faible coût, lancement de satellite à la demande en quelques jours, intervention en orbite et
dépannage de satellites : telle est l’expression du besoin de la part des utilisateurs. Le constat,
aujourd’hui, est qu’il est trop long et trop onéreux de placer une charge utile en orbite. Dans un
monde qui évolue sans cesse et qui raccourcit l’espace-temps, le domaine spatial doit devenir
un milieu plus réactif.
Pour atteindre ces résultats, l’un des éléments techniques clés pour-
rait bien être le microsatellite.
Dans ces concepts, le combat spatial est présent dans tous les
esprits bien qu’il ne soit jamais cité (arsenalisation de l’espace).
Les systèmes spatiaux
doivent assurer la sécurité 2. Les systèmes aériens
des satellites contre toute
menace volontaire ou non.
Dans ces concepts, Dans le domaine aérien l’enjeu est extrêmement important et
on assiste certainement à un rupture technique opérationnelle
le combat spatial est présent
dans tous les esprits bien majeure. L’objectif est l’avion multi-missions conçu de façon
qu’il ne soit jamais cité modulaire et capable de s’adapter à la demande, le pilote étant
(arsenalisation de l’espace).
Source image : [Link].
lui-même un élément modulaire dans la boucle car on vise des
aéronefs, pilotés ou non, suivant le type de mission envisagée.
Par ailleurs, pour emporter des armes rapidement et loin,
il importe de maîtriser la propulsion hypersonique.
L’objectif est de :
Des vols ont déjà eu lieu en 2004 et 2005. Le scramjet a atteint mach 6 pendant 15 secondes, ali-
menté par du kérosène avion et l’air ambiant. Ce concept, encore futuriste dans son application
opérationnelle, a des conséquences lourdes pour le concept même de projection. Dans l’acronyme
FALCON, les dernières lettres signifient Launch from Continent US, ce qui signifie que les
Américains veulent partir de leur territoire, frapper et y revenir une fois la mission effectuée.
Ils désirent, de fait, supprimer l’échelon de forces intra-théâtre (print foot) qui existe aujourd’hui.
Dans leur esprit, il s’agit de supprimer la chaîne logistique de projection et sa vulnérabilité. 35
Pour de futurs coalisés, ce concept n’est pas neutre, même s’il ne s’applique encore qu’à la
troisième dimension.
3. Les systèmes terrestres
Le combat en milieu urbain a pris avec les conflits de basse intensité et asymétriques une impor-
tance primordiale. De très nombreuses recherches essayent de trouver une parade technique face
aux menaces rencontrées.
3.1. Le combat en milieu urbain
La réflexion se place à l’horizon 2025, face à un adversaire utilisant des armes de poing, des fusils,
des grenades, des explosifs en tous genres et profitant au mieux des retours d’expérience pour exploi-
ter les points faibles potentiels des forces. En particulier, les domaines des communications de la
mobilité et l’action type « embuscade » et « coup de poing » resteront une constante.
détecter et éliminer les bombes rudimentaires placées sur les routes des convois ;
contrer la menace d’armes légères contre les hélicoptères ;
fournir aux troupes au sol tous les éléments d’alerte dont elles ont besoin.
L’objectif est d’atteindre, avec le fantassin de base (pas le tireur d’élite), une dispersion maximum
de quelques centimètres à 100 mètres.
Il s’agit d’immobiliser des menaces potentielles lorsque l’identification est incertaine. L’objectif
est d’utiliser des moyens électromagnétiques (balles e.m.) ou optique (laser, lumière de haute inten-
sité à fréquence modulée) pour immobiliser la menace pendant une courte durée, allant de
quelques secondes à quelques minutes.
Il s’agit d’intégrer, dans la tenue, furtive, portée par le fantassin, des senseurs divers, y compris actifs
comme le LADAR (synthèse de laser et de radar) et des moyens de communication.
Les informations obtenues peuvent être échangées automatiquement entre les soldats d’une
même section, tandis que l’image de la situation leur est fournie, soit sur un écran tête haute,
soit directement sur la rétine.
36 Inversement, ce qui est vu ou entendu par un fantassin peut être communiqué au poste de
commandement dont il dépend, avec les dangers d’interférences de commandement mal-
heureuses sur le terrain.
3.1.4. La protection et la survie
[Link]. Sur ces principes, on pourrait, par exemple, projeter une corde capa-
ble de se fixer automatiquement à son extrémité, pour ensuite en com-
mander la rétraction rapide une fois le soldat accroché.
3.1.6. L’interdiction de zone
La robotisation à outrance du futur champ de bataille, on l’a vu pour le milieu aérospatial, passe
obligatoirement par des progrès techniques très importants des moyens terrestres. Des robots de
reconnaissance ou armés existent déjà mais un effort tout particulier doit être fait pour la réali-
sation de véhicules terrestres autonomes de grande taille, assurant le soutien et la logistique.
De même, il est nécessaire d’acquérir la capacité de déplacer des moyens humains ou matériels
le long des murs des immeubles.
La navigation et la locomotion des véhicules terrestres robotisés posent certains problèmes. Les
deux grands défis du déplacement autonome des robots terrestres sont la perception de l’envi- 37
ronnement et l’adéquation des commandes permettant le déplacement. Ces deux grandes diffi-
cultés ne sont pas encore résolues.
Les améliorations de la navigation et de la locomotion des robots se feront grâce à l’apprentis-
sage, par l’exemple, qui permet à l’engin, livré à lui-même, de se déplacer sans encombre dans une
zone truffée d’obstacles divers.
5. La maîtrise de l’information
En matière d’information, les efforts jusque-là ont porté sur les points suivants :
Dans la réalité, ces problèmes restent entiers mais aujourd’hui, pour conduire des « opérations
réseau centrées », quatre autres points essentiels doivent être maîtrisés :
6. La logistique du futur
Pour préparer, soutenir et approvisionner en hommes et en moyens ces types de conflit, la logis-
tique devra, encore plus qu’hier, devancer les besoins et raccourcir les délais de satisfaction.
Dans le domaine aérien, c’est le curatif qui prendra le pas sur les maintenances préventives.
Aujourd’hui, les capacités d’autodiagnostic sont déjà largement utilisées et il existe des métaux
qui changent de couleur lorsqu’une crique apparaît, facilitant ainsi le contrôle non destructif.
Ce sera l’approvisionnement et l’avitaillement en hydrogène des nouveaux modes de propulsion
qu’il faudra résoudre en toute sécurité.
Dans le domaine terrestre, c’est la robotique logistique qui réalisera des véhicules terrestres
autonomes de grande taille, pour assurer le soutien. Le besoin était flagrant en Irak, où il y a eu
une centaine de morts pendant la phase de progression vers Bagdad et plus d’un millier de vic-
times ensuite dans les missions de liaison et de ravitaillement.
Dans le domaine de l’information, les différents acteurs de la grande distribution dans le monde
entier s’intéressent depuis quelque temps déjà aux emballages intelligents (« intelligent and smart
packaging ») pour la gestion dynamique des flux. La RFID (Radio Frequency Identification) est pour
le moment la solution privilégiée.
À l’avenir, les paquets postaux devraient être capables de trouver eux-mêmes leur chemin jusqu’au
destinataire. La technique RFID pourrait servir à établir la traçabilité des gens et des objets. L’idée
de « l’Internet des objets » est qu’un jour chaque paquet, chaque conteneur puisse trouver son che-
min vers son destinataire en prenant le trajet le plus rapide et en réservant soi-même sa place dans
les moyens de transport appropriés. « L’Internet des objets » apportera aux marchandises ce que
l’e-mail a apporté au courrier classique.
L’information est l’ADN de la logistique comme elle l’est pour les bases opérationnelles de don-
nées. Mais encore faut-il que l’information à la source soit correctement saisie et que l’identifiant
caractérise précisément l’objet. On tend vers un univers dématérialisé où il sera difficile à la com-
mande de distinguer un turboréacteur d’un poste radio. Ce n’est qu’à l’arrivée sur le site d’exploi-
tation que l’on pourra s’en apercevoir, mais trop tard.
Conclusions
On retiendra cinq grands thèmes principaux comme objectifs militaires pour le combat du XXIe siècle :
Le contexte opérationnel dans lequel les forces pourraient être amenées à évoluer au cours d’une
opération multinationale a changé ces dernières années et il est susceptible d’évoluer considéra-
blement dans les années à venir. Certaines évolutions majeures peuvent découler du développe-
ment d’une technique déterminante (technique de rupture) et, dans ces conditions, il est
absolument nécessaire que l’Europe (les États-Unis étant loin devant) se donne en la matière les
moyens de la maîtriser (ou, au moins, d’y avoir accès) si elle désire occuper un rôle majeur dans
les coalitions d’opportunité à venir. Mais les conflits du futur ne trouveront pas de solutions à par-
tir de progrès techniques seulement : les doctrines, les organisations, les procédures et les menta-
lités occuperont une place majeure dans la « Transformation » qui occupe actuellement les
armées occidentales.
40
Quel appui aérien
en milieu urbain à l’horizon 2010
par le groupe de travail Air 1,
de la XIIIe promotion
du Collège interarmées de défense.
Cet article issu d’une étude conduite sous la direction du colonel Gernez et du lieutenant-
colonel Maechler, est extrait du mémoire collectif sur l’Étude sur l’appui aérien en zone
urbaine. Il est le fruit d’une collaboration d’officiers stagiaires dont voici les noms : Lcl Dang,
Lcl Drouilhet, Lcl Ghouila, Lcl Kuzniak (responsable), Lcl Ruvira, Cdt Bourguignat,
Cdt Chabane, Cdt Gouders, Cdt Lauriot, Cdt Faury.
Le conflit israélo-palestinien et les engagements à Sarajevo, Bagdad ou Falluja, montrent que
dans les villes, plus qu’ailleurs, le rapport de force entre faible et fort s’équilibre : les conflits
asymétriques évoluent alors vers les formes classiques de la guérilla. En milieu urbain, la spé-
cificité de l’appui aérien requiert une évolution des systèmes et des matériels, ainsi qu’une
nouvelle approche dans l’organisation des forces.
Les engagements récents de puissances disposant de composantes aériennes modernes ont mis en
évidence une évolution importante de l’emploi de l’arme aérienne. Les campagnes menées par les
États-Unis en Afghanistan ou en Irak ont en effet démontré que l’action aérienne se planifie et se
conduit désormais avec une grande coordination entre les composantes. C’est dans une logique
de combinaison et d’effet multiplicateur de force que les missions d’appui aérien centré sur le feu
ont été conçues. Elles regroupent par définition l’ensemble des actions menées par une compo-
sante disposant de moyens aériens au profit d’une autre composante agissant sur terre ou en mer.
Elles comprennent les missions de Close Air Support (CAS) et les missions d’Air Interdiction (AI).
Les cibles typiques de l’AI sont les voies de communication, les centres d’approvisionnement, les
nœuds C2, les infrastructures et les forces qui ne sont pas au contact. L’AI est conduite à une cer-
taine distance des forces amies, ce qui permet d’éviter tout risque de tir fratricide et limite les besoins
en coordination entre les composantes. Le CAS regroupe quant à lui les missions d’appui-feu se
déroulant à proximité des forces amies. Il entraîne des risques de tir fratricide et nécessite une coor-
dination stricte entre les composantes. Il procure à la composante appuyée puissance et précision
de feu. Il permet de détruire, de neutraliser ou de dissuader les forces ennemies situées à proxi-
mité immédiate des forces terrestres amies.
Dans les conflits modernes, la ville est devenue un objectif majeur car elle peut être utilisée par
l’adversaire pour compenser la différence de puissance propre aux conflits asymétriques, et ce
grâce aux spécificités du milieu urbain (complexité topographique, présence de populations civi-
les et de zones sanctuarisées). Appliqué donc au milieu urbain, l’appui aérien centré sur le feu
présente une complexité particulière. La spécificité de telles opérations requiert un ensemble de
capacités en termes d’équipements, de procédures et d’organisation qu’il est utile d’étudier, et
de faire évoluer afin d’améliorer constamment l’efficacité des actions combinées. Cet article étu-
diera donc successivement les missions à réaliser, les matériels à développer et enfin les struc-
tures de commandement adaptées. Il proposera un état de l’art des capacités existantes et
proposera des voies exploratoires.
a) Étude du milieu
41
L’aviation intervenant au-dessus des villes au profit des combats au sol, il est nécessaire de com-
prendre les actions des forces terrestres, qui s’inscrivent dans la spécificité du milieu. Ce milieu
est d’une extrême difficulté par sa complexité, et tout commandeur hésite avant de l’attaquer, comme
l’atteste Sun Zi : « Il ne faut attaquer les villes que quand il n’y a pas d’autres choix, mais c’est la pire
des solutions » 1.
Avant de recenser les modes d’action possibles, on doit bien comprendre les caractéristiques et
les contraintes que chaque type de milieu urbain impose aux opérations.
Il y a de grandes différences physiques entre un centre ville, une zone commerciale, une zone pavil-
lonnaire, un port, un aéroport ou des centres industriels.
Des particularités transverses peuvent également être dégagées : l’imbrication non figée des zones
amies, neutres, ennemies, et civiles au sein d’une même ville, l’état des constructions (une ville détruite
recèle encore plus de caches), les accès terrestres (depuis l’extérieur et à l’intérieur de la zone).
b) Utilisation du milieu par l’adversaire
Les forces terrestres modernes sont optimisées pour des combats courts et décisifs. Le milieu urbain
impose qu’elles s’adaptent à un engagement total et prolongé. En fonction des objectifs opéra-
tifs, elles peuvent mener l’un ou plusieurs des modes d’action suivants :
42
1. L’Art de la guerre – Sun Zi.
2. Thunder Run à Bagdad, 5 et 7 avril 2003.
Le siège : isolation de la ville (physique, informationnelle).
La stabilisation : actions de présence, de maintien de l’ordre ou de sépa-
ration des combattants et non combattants.
Le contrôle et la sécurisation : progression et nettoyage systématique.
Les actions ponctuelles telles que le raid ou l’extraction.
Les forces aériennes interviennent dans le cadre de l’appui aérien. Elles adaptent les missions de
la doctrine interarmées à la spécificité de ce milieu : la sûreté des zones de déploiement, l’intimi-
dation ou l’avertissement de l’adversaire, la réponse à une agression, la manœuvre globale de la
force par des frappes en soutien immédiat, la désorganisation dans la profondeur.
L’analyse du désastre de Groznyï en 1995 et le succès de la prise de Bagdad en 2003, voire celle de
Fallujah en 2004, conduisent à repenser le combat urbain en redéfinissant les doctrines et en uti-
lisant les nouvelles techniques. L’approche indirecte et l’usage maîtrisé de la force semblent être
deux nouvelles réponses possibles.
L’arme aérienne permet l’approche indirecte dans les missions de harcèlement, de frappe en profon-
deur et de désorganisation. Ces missions imposent une permanence au-dessus de la zone des com-
bats, une capacité à frapper tout temps 3, avec précision et fiabilité afin de préserver les forces amies,
les populations et les habitations. Elles nécessitent également une réactivité et une rapidité du feu
obtenues au travers du prépositionnement des moyens, de la transmission et de l’identification de
l’objectif, de l’autorisation de tir ainsi que des procédures de tir. De plus, l’utilisation de la juste puis-
sance de feu est fondamentale dans le cadre de la sauvegarde de l’environnement.
Enfin les armements, les procédures, les sources de renseignement et les moyens de communi-
cation doivent être adaptés à la diversité des objectifs engagés (bunkers, ponts, concentrations de
troupes, de véhicules blindés) dans un milieu excessivement contraignant.
Des principaux impératifs de l’appui aérien en zone urbaine découlent les spécificités qui seront
recherchées pour les équipements dont l’armée de l’air doit être dotée.
Les frappes aériennes doivent être précises, de jour comme de nuit, par tout temps. Aboutissement
d’un processus par essence réactif, elles nécessitent une concertation étroite entre les troupes au
sol, les équipages tireurs et l’organe décisionnel, d’où la complexité de la chaîne de communica-
tion inhérente à cette mission. Enfin, corollaire de l’impérative réactivité, la permanence sur la
zone des vecteurs, de combat ou d’observation, apparaît comme un critère de succès. À partir de
ces grandes lignes, il est possible de dégager les spécifications auxquelles doivent répondre les équi-
pements requis pour réaliser cette mission, de plus en plus importante dans les combats moder-
nes. Afin de rationaliser cette étude, on a déterminé quatre grandes familles : les armements, les
capteurs, les vecteurs, et enfin les moyens de communication.
Les caractéristiques de l’armement s’imposent aisément lorsqu’on évoque les contraintes de
ce type d’appui aérien. La limitation des dommages collatéraux et la sauvegarde des troupes
amies militent pour des armements extrêmement précis, principalement des munitions gui-
dées. Toutefois, l’expérience américaine de Fallujah a également révélé la pertinence du canon,
dès lors qu’il est adapté à ce type d’exercice. De plus, la diversité, en taille ou en nature, des
3. La capacité tout temps de l’armement de précision est fondamentale. Bien qu’étant le seul disponible en France 43
aujourd’hui, l’aspect « Armement guidés LASER » est trop limitatif, tel qu’évoqué par le LCL Aufort dans
l’article « La problématique air de l’appui aérien en zone urbaine » – Doctrine n° 7 – décembre 2005.
cibles susceptibles d’être traitées au sein d’une ville impose
de pouvoir adapter la charge à l’effet militaire recherché.
Il convient donc de disposer d’un parc varié de munitions.
Le défi pour l’armée de l’air est d’être en mesure d’effectuer cette mission dans des conditions
optimales d’ici cinq ans. En effet, les moyens dont elle dispose aujourd’hui, bien que perfor-
mants, ne lui permettent pas de résoudre entièrement l’équation posée supra. Si bien des idées
peuvent naître sur la nature et le volume des équipements envisageables, une approche réaliste
permet de dégager un certain nombre de propositions pour un système d’appui en zone
urbaine efficace, en cohérence avec les évolutions de l’armée de l’air prévues pour les deux pro-
chaines décennies.
Ce système pourrait donc reposer sur les bases suivantes : la palette d’armements disponibles se com-
poserait bien sûr d’AASM 5, mais également de bombes à guidage mixte laser et GPS, telles que la
gamme Enhanced Paveway, dont il faudrait lancer l’acquisition. Ces deux familles, assurant le besoin
de précision comme de frappe tout temps, se présenteraient en corps de bombes variant de 125 kg
à 1 000 kg, pour garantir une variété dans les effets militaires. Il est également possible pour des effets
létaux minimisés d’envisager des bombes inertes, en béton, ou le tir de munitions réelles sans les armer.
En matière de capteurs, le meilleur compromis semble résider dans l’acquisition d’un pod répon-
dant au triple objectif évoqué, offrant les fonctions d’une caméra, à la définition supérieure
à celles qui existent, d’un désignateur laser et d’un détecteur de tache laser, facilitant ainsi le
repérage d’une cible désignée brièvement du sol ou d’un autre avion. Aujourd’hui, le pod
4. BDA : Battle Damage Assessment. Après une frappe aérienne, le BDA permet de connaître l’état de l’objectif
traité. Il peut, notamment, faire l’objet d’une prise d’images, mais également d’autres moyens, tels que le ren-
seignement humain.
44 5. AASM (armement air sol modulaire) : bombe de précision, composée d’un kit de guidage et de propulsion lui
assurant une précision décamétrique (guidage GPS), voire métrique (guidage GPS et imagerie infrarouge) suivant
les versions.
Damoclès de Thalès pourrait constituer une solution inter-
médiaire, qui ne saurait toutefois se substituer à moyen
terme à un développement plus complet.
L’intégration de ces nouveaux équipements ne peut s’envisager
que sur une flotte pérenne d’appareils. De plus, il semble raison-
nable, dans cette manœuvre aéroterrestre, d’envisager l’héli-
coptère Tigre pour assurer la composante « lente », complé-
DR mentaire de l’aviation de combat. Un type d’avion retient
Si les hélicoptères permettent
un appui précis et ciblé, leurs faibles
l’attention : le Mirage 2000D, à condition de relancer rapidement
altitude et vitesse les rendent très l’intégration de la conduite de tir AASM, en y ajoutant celle des
vulnérables lors d’un usage urbain. EGBU 6, ainsi que la nécessaire adaptation du pod envisagé.
La Gazelle : hélicoptère français Mais, surtout, il est impératif d’adapter des moyens de com-
utilisé en milieu urbain.
munication sécurisés autorisant les échanges d’informations
entre troupes au sol et équipage, en complément de la liai-
son de données tactique (L16). La solution temporaire appelée Improved Data Modem (IDM) sem-
ble répondre à ce critère et demande un investissement financier modéré. Le Rafale s’inscrit lui
aussi dans cette dynamique, et doit pour cela être capable à l’horizon 2010 de livrer, en autonome
ou non, de l’armement guidé laser, tout en étant équipé de moyens de communication similai-
res à ceux du Mirage 2000D. De surcroît, il est à long terme le seul avion de l’armée de l’air à pou-
voir offrir une capacité canon. Il semble donc primordial qu’à brève échéance soit menée une étude
visant à le doter d’une conduite de tir air sol exploitable depuis une altitude compatible avec sa
sauvegarde. À titre d’exemple, le F-15 est doté d’une conduite de tir utilisable à 10 000 ft.
Le système qui vient d’être décrit s’insère bien évidemment dans une logique plus vaste, interar-
mées, dont les structures de commandement détermineront les moyens SIC à mettre en place.
6. EGBU : bombe guidées laser et GPS, constituées de corps de bombes classiques et des kits de guidage.
7. AOCC : Air Operation Coordination Center.
8. ASOC : Air Support Operation Center. 45
9. Doctrine interarmées, page 15.
10. Liaison appelée « liaison fonctionnelle air éventuelle » dans la doctrine.
ciales, aux drones stratégiques et aux capteurs en temps réel seront particulièrement recherchées.
Les structures C2 doivent donc veiller au prépositionnement des capteurs (satellites, avions de
reconnaissance, drones, appareils photographiques numériques au sol…) et s’assurer de la trans-
mission aux différents intervenants des images et informations acquises en temps réel. Il semble
dès lors judicieux de disposer d’une recopie de la représentation air locale au niveau de comman-
dement responsable de la manœuvre. Cette représentation est fonction de la nature de la zone
urbaine (superficie, densité de l’urbanisme…) et de l’importance des forces amies et ennemies
engagées. Pour un environnement complexe comme le milieu urbain, l’ASOC et le PC division-
naire ou de brigade peuvent constituer un socle adapté pour bâtir une telle structure de conduite
interarmées au niveau tactique.
La doctrine souligne l’intérêt de disposer de structures évolutives pour répondre aux spécificités
du théâtre. Une des évolutions possibles demande un véritable esprit interarmées. La bataille de
Fallujah a démontré aux Américains que le combat d’une seule composante dans une ville
moyenne était difficile, voire voué à l’échec. La seconde tentative à l’automne 2004, avec une
planification et une réalisation interarmées, a permis aux vecteurs aériens de réaliser des missions
de CAS aux profit des marines déployés par secteurs, de réaliser des frappes préventives sur des
points clefs à saisir et d’interdire certains accès aux forces résistantes ou terroristes. Sur la même
zone de combat, le principe de supported/ supporting apparaît dès lors moins pertinent. Sous
l’autorité d’un seul responsable de la bataille, une véritable structure de coordination interarmées
est vitale. Par nature, le corps des marines offre dès le temps de paix une telle structure de comman-
dement. Les forces françaises ne disposent toutefois pas de l’équivalent.
S’appuyant sur la structure C2 des forces terrestres engagées dans la bataille urbaine et sur
l’ASOC conjoint, on pourrait construire une véritable structure de conduite tactique. La dispo-
nibilité de la situation air locale, des renseignements temps réel recueillis et d’une liaison directe
avec le CAOC transformerait l’ASOC en structure air de conduite déportée, laquelle correspon-
drait d’égale à égale avec la structure terre de conduite colocalisée. La planification commune,
la coordination en temps réel et la réactivité imposées par les exigences du milieu urbain semble-
raient dès lors accessibles sous réserve qu’on puisse communiquer avec les acteurs du terrain.
L’ASOC a pour mission de satisfaire les demandes d’appui exprimées par les forces au contact et
dispose pour cela de moyens dédiés en alerte en vol ou au sol. Ces moyens doivent pouvoir réa-
gir immédiatement tout en permettant au décideur, par exemple le chef de la structure de
conduite interarmées, d’en saisir les conséquences. Une liaison de données en temps réel du cap-
teur au tireur est une réponse adaptée. Elle permet en outre à cette cellule de demander des moyens
supplémentaires au CAOC en appréciant pleinement la situation. Cette capacité de partage de
l’information en temps réel devient impérative dans le cas du traitement des cibles mobiles.
Les efforts consentis sur les structures doivent surtout permettre de répondre aux défis des conflits
modernes dans lesquels les nouvelles techniques de l’information et de la communication
appelées NTIC rendent possible l’échange de données en temps réel lorsque les systèmes d’armes
s’y prêtent. Grâce à ces techniques, les différents systèmes d’armes des armées peuvent être
employés dans des actions conjointes sur un même point d’application avec une coordination
46 en temps réel. De tels systèmes, appelés combinaisons de forces, offrent alors aux responsables
de multiples solutions capacitaires sur une zone d’action restreinte comme celle du milieu urbain.
De plus en plus dominant dans les conflits de type asymétrique ou de guérilla, le combat en milieu
urbain, véritable enjeu pour les armées, se caractérise par la diversité du terrain, la proximité des
acteurs amis, adversaires et population civile et par l’importance des risques liés aux dommages
collatéraux et à l’environnement. Ces contraintes conditionnent les équipements que devra rete-
nir l’armée de l’air pour mener à bien cette mission dans un contexte interarmées. Le M2000 et
le Rafale livrant une gamme d’armements de précision guidés laser et GPS au sein d’une bou-
cle intégrant les capteurs et reliant en temps réel les différents acteurs paraît être la solution la plus
viable pour l’armée de l’air à l’horizon 2010, moyennant quelques modifications et adaptations.
De plus, la réussite d’actions combinées en temps réel de systèmes d’armes issus des différentes
armées dépend de la qualité de l’organisation interarmées. La sélectivité, l’interactivité et la maî-
trise de l’information 11 sont des gages d’efficacité pour utiliser des combinaisons de forces sur
des zones particulièrement difficiles du théâtre comme une zone urbaine. Cependant cette effi-
cacité n’est réalisable qu’au prix du développement d’un réseau interarmées actualisé en temps
réel, à la création de boucles décisionnelles plus courtes et à une montée en puissance des cel-
lules de conduite interarmées au niveau tactique. Mais ces structures et ces équipements reposent
avant tout sur des hommes. C’est pourquoi leur formation et l’entraînement en interarmées au
cours d’exercices réalistes et sur des terrains représentatifs de ce milieu restent des éléments
déterminants dans la capacité des armées françaises à mener un combat en milieu urbain.
Après avoir exploré successivement les relations de l’homme avec le feu et la terre, ce nouveau
volet de la série « À la recherche du 5e élément : une brève histoire de conquêtes » a pour thème
« la mer ». Pourquoi donc intituler cette nouvelle étape de notre quête du 5e élément « la mer »
et non « l’eau » ?
La raison est triple.
Tout d’abord, il faut rappeler que la notion d’élément doit s’entendre au sens de Démocrite
d’Abdère et d’Aristote, c’est-à-dire d’un état de la matière et non de la nature du corps
observé. L’eau signifiant l’état liquide, l’acception moderne a bien dérivé du sens primitif.
Ensuite, l’un des objectifs étant d’évoquer l’effet du milieu sur la stratégie, il faut envisager des
grandes quantités d’élément liquide, ce qui est évoqué par la notion de mer ou d’océan.
Enfin, la seule force naturelle capable d’équilibrer facilement l’écrasante pesanteur terrestre
étant la poussée d’Archimède, nous verrons que la navigation s’est révélée dès l’Antiquité
le moyen le plus économique des échanges commerciaux, devenu global au XVIe siècle avec
la découverte que les mers encerclaient totalement les terres émergées.
Ainsi l’eau sous sa forme liquide, ce corps chimique primordial qui permit l’apparition de la
vie sur terre en favorisant les échanges entre éléments dissous, est aujourd’hui symbolisé par
la mer, voie principale des échanges matériels entre les hommes.
L’article précédent relatif au second élément, la terre, évoquait la révolution du néolithique qui
transforma des peuplades nomades de chasseurs-cueilleurs en populations sédentaires d’agri-
culteurs-éleveurs, permettant l’accroissement notable de la population par l’abondance de la nour-
riture ainsi produite. Alors même que les chasseurs-cueilleurs « professionnels » ont quasiment
disparu de nos jours, les pêcheurs que nous avions omis de citer sont toujours en activité de par
le monde. Aussi loin qu’on puisse se référer, le rapport de l’homme à la mer est très différent de
son rapport à la terre : autant le travail de la terre est laborieux, autant le commerce de la mer est
également pénible, mais de plus déconcertant. La terre, dont la culture permet de gagner son pain
à la sueur de son front, demande beaucoup d’efforts pour rapporter peu et tard, mais relativement
régulièrement. La mer, en revanche, est naturellement généreuse : il « suffit » de tendre ses filets
pour en tirer une nourriture abondante. Elle est également imprévisible : la réussite n’est jamais
garantie et une tempête soudaine peut emporter l’équipage avec le produit de sa pêche miraculeuse.
En définitive, ce qui différencie les labeurs d’agriculteur et de marin pêcheur, c’est que ce dernier
risque consciemment sa vie dans l’exercice de sa profession.
48
1. Cf. Penser les ailes françaises n° 8 : « Premier élément : le feu, première conquête de l’homme ».
2. Cf. Penser les ailes françaises n° 10 : « Second élément : la terre, le territoire naturel de l’homme ».
L’abondance apportée par la révolution agricole a permis le développement de royaumes impor-
tants durant le second millénaire avant Jésus-Christ. C’est ainsi que des peuples minoritaires
se sont retrouvés coincés sur une bande côtière entre deux grands empires concurrents. Tel fut
le cas des Phéniciens, occupant le littoral syro-palestinien, pris en tenaille entre l’Égypte des pha-
raons et l’empire hittite, tous deux en querelles perpétuelles.
L’existence des Peuples de la mer, Peuples du Nord, ou Peuples habitant les îles, nous est rapportée
par le déchiffrement des textes égyptiens. Une inscription remontant à la XIXe dynastie atteste
que le roi Mérenptah remporta, dans sa cinquième année de règne, vers l’an 1208 av. J.-C., une
victoire contre une coalition de Peuples de la mer. D’autres hiéroglyphes du temple de Médinet
Habou nous révèlent qu’une vingtaine d’années plus tard le jeune pharaon Ramsès III, à peine
âgé de 25 ans, dut contrer à son tour ces fameux Peuples de la mer. Vers 1190 av. J.-C., il aurait
remporté une victoire décisive à la fois sur terre et sur mer 3. En dépit des doutes de certains égyp-
tologues suspectant Ramsès III de reprendre à son compte la victoire de Mérenptah, cette réfé-
rence serait non seulement celle de la toute première victoire navale de l’histoire, mais encore
le constat de la vulnérabilité d’une puissance continentale vis-à-vis d’une force surgissant de la mer.
La première grande bataille navale dont l’histoire nous ait rapporté les enjeux et le déroulement
est sans conteste celle de Salamine (29 septembre 480 av. J.-C.) qui a opposé la flotte des galères
grecques dirigée par Thémistocle à celle des Perses dont la combative Artémise est la première,
probablement la seule femme de l’histoire à avoir commandé une escadre au combat. Chacun
se souvient de l’oracle de la Pythie selon lequel seule « une muraille de bois » pourrait sauver
Athènes de la destruction, soulevant une querelle d’interprétation entre promoteurs d’une
palissade autour de la ville et partisans d’une action navale. La prescription de Thémistocle ayant
été finalement suivie, c’est en définitive un combat de fantassins se déroulant sur une « muraille
de bateaux » qui arrêta l’invasion. La symbolique de cet événement reste forte : la terre se défen-
dant de la mer, sur la mer.
Pour rendre justice aux Perses, il faut tout de même rappeler que, quatorze ans plus tôt, leur flotte
avait complètement détruit la flotte ionienne à la bataille de Ladé, du nom de l’île située face à
Milet. Puisque ceux qui écrivent l’histoire sont toujours les vainqueurs des guerres, la civilisation
occidentale a donc retenu la renommée de Salamine en tant que première bataille navale histo-
rique. Que ce soit au XIIe siècle ou au début du Ve siècle avant notre ère, l’homme, cet être conqué-
rant, a donc porté le combat sur les flots dès qu’il a maîtrisé la technique permettant de naviguer.
Quels rapports les hommes de l’antiquité entretenaient-ils avec la mer ? Faisant suite à l’Iliade qui
magnifie le combat terrestre, l’Odyssée, rédigé à la fin du VIIIe siècle av. J.-C., peut nous appor-
ter quelques éléments de réponse. La mer est non seulement le théâtre, mais encore un acteur majeur
de la poursuite de l’épopée homérique. Elle incarne l’aventure, l’inconnu, le mystère, les dangers.
Elle nécessite l’audace, la technique, le discernement, le courage. Cependant, pour Homère, la mer
n’est pas encore le lieu d’affrontements massifs entre escadres ennemies. À cette époque reculée,
elle demeure une voie de communication complémentaire des cheminements terrestres pour
les continentaux, impérative pour les insulaires, dangereuse pour tous.
La première grande révolution de l’humanité évoquée dans l’article précédent – celle de l’appa-
rition de l’agriculture et de l’élevage qui apporte l’autosuffisance alimentaire – débouche égale-
ment sur la tendance à s’enfermer sur son territoire et à éviter tout contact avec le monde
extérieur perçu comme hostile. Ce sentiment est encore perceptible de nos jours dans la menta-
49
lité paysanne qui se méfie viscéralement de tout ce qui est étranger au terroir local, comme si la
3. Source : « Encyclopédie Wikipédia » [Link]
richesse et la sécurité ne pouvaient provenir que de l’intérieur, les malheurs et les dangers que de
l’extérieur. En raccourci, l’agriculteur-éleveur est naturellement porté au repli sur son pré carré,
source principale de richesse et d’autonomie.
Par opposition, l’accès à la mer apporte l’ouverture sur le monde dans toute sa diversité.
La conception de l’homme de mer inverse le paradigme élaboré par l’homme de terre : les res-
sources d’un territoire, si vaste soit-il, sont forcément limitées. La mer, par ses ressources
propres et par les échanges qu’elle permet, présente des facilités qui compensent largement
les risques qu’elle incarne.
L’esprit d’aventure et de découverte des grands explorateurs du début du XVIe siècle permettra
d’établir de manière irréfutable que la mer est ronde 4 et qu’elle baigne des terres finies. L’expédition
dirigée par Magellan, onze ans avant la condamnation de Galilée, en est le couronnement 5. Le siè-
cle des découvertes se caractérise par la combinaison de techniques arrivant à maturité (voiliers sta-
bles en haute mer, conservation des aliments, utilisation de la boussole…) et par la détermination
d’hommes capables de dépasser les superstitions pour affronter l’inconnu, quel qu’en soit le mobile.
Les progrès techniques permettent d’affronter un milieu périlleux où l’homme ne peut survivre
très longtemps hors du vaisseau garant de son salut. Aujourd’hui encore, l’homme à la mer est un
risque accepté des navigateurs : les plus expérimentés, tel Éric Tabarly, s’y sont fait prendre. Cette
remarque nous fait toucher une différence fondamentale entre la terre et les autres milieux, qui
sont tous hostiles à l’homme. En mer, l’espérance de vie d’un homme sans équipement parti-
culier est de quelques heures, en l’air de quelques minutes à quelques secondes (le temps de la chute),
dans l’espace elle est nulle ! Plus la dangerosité d’un milieu devient importante, plus la tech-
nique doit être fiable et maîtrisée par l’homme. De ce point de vue, l’aventure nautique préfigure
les défis des activités aéronautiques et spatiales.
Quoi qu’il en soit, l’ouverture maritime bouscule l’immobilisme de la société agraire pour sub-
stituer à la traditionnelle indépendance agricole l’interdépendance grandissant au rythme des échan-
ges. Ce mouvement, déjà engagé dans l’antiquité, s’est accéléré depuis le XVIe siècle avec le
tristement célèbre commerce triangulaire. Il n’a fait que s’amplifier pour déboucher de nos jours
sur le phénomène de mondialisation.
Plus près de nous, ce sont les transports maritimes qui ont permis les guerres de masse du XXe
siècle en apportant de l’extérieur les renforts, le matériel et les tonnes de munitions consommées
sur les divers théâtres d’opérations des deux guerres mondiales et de celles qui ont suivi.
Par rapport à la terre morcelée physiquement et politiquement, la mer est un milieu dont l’exploi-
tation apporte une ouverture globale en dépit de la lenteur des communications maritimes,
lenteur qui sera bientôt corrigée par l’avènement de l’aéronautique et des techniques modernes
de télécommunications fondées sur les satellites… et les câbles sous-marins !
Tous ces moyens n’ont qu’un but : relier les femmes et les hommes en s’affranchissant de leur loca-
lisation et en jetant un viaduc par delà l’abîme séparant leurs cultures.
Les peuples de navigateurs fondent leur culture sur un paradoxe. Pour explorer loin, il faut être capa-
ble de vivre en vase clos pendant des mois : il n’y a pas d’univers plus spécialisé et plus fermé qu’un
équipage de navire (il faudra attendre les vols habités de longue durée de la conquête spatiale pour
retrouver la même problématique). À l’opposé, la contrepartie du confinement de ces quelques grou-
4. Allusion au titre de l’ouvrage de Jean-François Deniau (Éditions Gallimard – mai 2000).
5. Magellan ne terminera pas la première navigation autour du monde commencée le 20 septembre 1519 puisqu’il
mourra aux Philippines le 27 avril 1521 des suites d’une blessure par une flèche empoisonnée. Après avoir
50 accompli le premier voyage autour du monde, les 18 marins survivants de l’expédition, sur un effectif de 265
hommes au départ, atteindront l’Espagne le 6 septembre 1522 en constatant avec surprise que leur calendrier avance
d’un jour.
pes humains particuliers apporte au pays dont ils sont
issus une ouverture inégalée sur le monde.
Cependant, à y regarder de plus près, ces deux consta-
tations ne sont pas contradictoires, car elles relèvent de
la même logique. En effet, passé l’époque des galères
où les rôles à bord étaient peu diversifiés, la navigation
hauturière, dès l’époque de la marine à voile, fait appel
à toutes sortes de compétences : capitaines et officiers,
boscos et timoniers, caliers et acconiers, cambusiers et
cuisiniers, sans oublier, pour les marines de guerre,
DR canonniers et artificiers, nageurs de combat et troupes
de marine, médecins et aumôniers... Ce sont tous ces
talents réunis au sein d’un équipage organisé qui ont
permis les grandes découvertes de la fin du XVe siècle
et du XVIe siècle, suivies de la conquête de continents
[Link], sur le plan individuel, le sentiment d’appar-
tenance à un groupe exceptionnel renforce l’estime de
soi, car le rôle de chacun est reconnu par la communauté.
En changeant de dimension, il en est de même pour le peuple tourné vers la mer. Au lieu de se
disputer la terre dans des querelles incessantes avec ses voisins, il envoie ses navires explorer le vaste
monde. Son premier instrument n’est pas l’armée conquérante, mais l’équipage précurseur. Tout
marin n’est-il pas ambassadeur de son pays ? Bref, la nation maritime rayonnante renforce sa
propre estime par la reconnaissance que de nombreux peuples lui accordent. Cette analyse n’a
pas pour objet de sombrer dans l’apologie du peuple maritime. Si l’histoire ne manque pas de décou-
vertes suivies de conquêtes sanglantes, comme ce fut le cas quasiment pour tout le continent amé-
ricain, c’est que les navires transportent les hommes tels qu’ils sont, avec leur grandeur, mais aussi
toutes leurs bassesses. Si la mer hostile les incite souvent à se dépasser, la terre généreuse les invite
à s’approprier ses richesses au détriment des éventuels aborigènes. Loin de la mer ténébreuse, les
vieux travers terriens reviennent au galop !
La mer, ce milieu imprévisible, permet donc à l’homme d’exercer sa liberté et de se dépasser, mais
n’a pas toujours le pouvoir de le transformer durablement. Sur le plan collectif, si la puissance
terrestre se fait craindre localement, la puissance navale se fait reconnaître globalement.
Dans l’échelle des besoins humains collectifs, l’ouverture maritime renforce l’identité d’une
nation en la confrontant, le plus souvent de manière pacifique, à la diversité des cultures. De plus,
en s’affranchissant des frontières pour ses approvisionnements, un pays qui dispose de ports de
commerce échappe à la pression de ses voisins. Ainsi, paradoxalement, la multiplicité des sources
d’importations maritimes apporte au pays qui peut en bénéficier une nouvelle forme d’auto-
nomie, car l’interdépendance fondée sur les échanges maritimes est plus forte et plus riche que
la farouche indépendance territoriale.
Depuis l’antiquité, les peuples de navigateurs ont toujours été des peuples de commerçants,
car les embarcations permettent le transport en grandes quantités. Or, le transport est la clé 51
du commerce. Concernant le transport fluvial ou maritime, cette clé est magique, puisque
le port est gratuit, ou presque !
En effet, un véhicule terrestre, le plus souvent à roues, est sujet
à des frottements importants qu’il faut compenser en dépensant
de l’énergie de traction. Par ailleurs, la surface de la planète
étant rarement plate, il faut vaincre la force de pesanteur
pour gravir les côtes et encore dépenser de l’énergie pour frei-
ner le véhicule dans les descentes. En revanche, sur l’eau, la
poussée d’Archimède compense gracieusement la force de
pesanteur. Seule une faible propulsion doit être assurée. Tout
d’abord humaine à l’époque des galères, puis naturelle avec
la marine à voile, elle est maintenant mécanique et utilise
l’énergie du charbon, du pétrole, voire de l’atome pour les
navires les plus perfectionnés. Le support liquide demeure per-
Les États qui ont suscité le déve-
loppement d’une marine
manent et gratuit, ce qui autorise des tonnages considérables.
marchande, tout en la protégeant Les ULCC (Ultra Large Crude Carriers) sont des pétroliers qui
par une marine de guerre de tout peuvent atteindre 550 000 tonnes : ce sont les plus grandes
premier rang, dominent successi- structures mobiles construites par l’homme.
vement le monde connu : les USA
depuis la bataille de Midway
Le commerce maritime lointain est à l’origine de la diffusion
en juin 1942. d’une invention qui va révolutionner les échanges de biens
Source image : [Link]. et de services : la dématérialisation de l’argent. En effet, la
monnaie, géniale invention des premiers royaumes organi-
sés, présente l’inconvénient de n’être reconnue que sur le ter-
ritoire de l’État émetteur, ce qui pose le problème du change.
Au siècle des grandes découvertes, les ressources connues se multiplient. Même si la terre qui pro-
cure toujours le vivre et le couvert reste une valeur sûre, les métaux précieux et les ressources raf-
finées (épices, café, tabac…) proviennent le plus souvent d’outre-mer. Le capital consacré dans
l’armement d’un navire de commerce est d’un meilleur rapport que le même investissement
consenti dans la terre ou la pierre. Peu à peu, l’argent détrône la terre en tant que vecteur de pou-
voir. Certes, le commerce maritime n’est pas dénué de risque, des fortunes s’y engloutissent, mais
de plus grandes en émergent 8. Un cercle vertueux se met en place : l’argent construit les navires,
les navires commercent, le commerce rapporte de l’argent… La flotte marchande est donc le socle
d’une puissance économique globale. Les États qui ont suscité le développement d’une marine
marchande, tout en la protégeant par une marine de guerre de tout premier rang, dominent
successivement le monde connu : la République de Venise en Méditerranée du XIIIe au XVIIe siècles,
6. Si on prête aux banquiers florentins l’invention de la lettre de change, ce sont les Vénitiens qui ont fondé leur
fortune sur le négoce maritime des biens de consommation, mais aussi sur le transport et la spéculation des métaux
précieux de référence : l’or et l’argent.
7. Si à terre une fortune est toujours une bonne chose, que ce soit au jeu, en finance ou en matière amoureuse,
52 en revanche une fortune de mer fait toujours référence à un accident, une tempête, une mauvaise rencontre, voire
un naufrage. La mer peut donc inverser le sens des termes !
8. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’excellente saga de Bernard Simiot relatée dans ses romans : Ces messieurs
de Saint-Malo et Le Temps des Carbec.
l’Espagne et le Portugal des XVe et XVIe siècles, le Royaume-Uni du XVIIe jusqu’au début du XXe
siècle, enfin les USA depuis la bataille de Midway en juin 1942. Giovanni Soranzo ne bouleversait-il
pas l’ordre traditionnel des valeurs en déclarant à propos de l’économie de la République véni-
tienne : « Non arat, non seminat, non vendemiat. 9 »
Si la terre partagée forge une nation, c’est bien l’usage libre de la mer qui développe durable-
ment la puissance économique.
Lorsque la puissance publique entre en jeu, le cercle vertueux de la mer se renforce. Là où est
l’argent, l’État peut le prélever pour assurer ses fonctions régaliennes. Une marine marchande bien
exploitée finance une marine de guerre puissante pour la protéger et pour garantir les voies d’appro-
visionnement du pays. Construire, armer et entretenir une flotte de combat demande un effort
soutenu. Une fois acquis, ce redoutable outil défensif peut à son tour peser de manière dissuasive,
voire franchement offensive, partout sur les mers libres, et même contre la terre en cas de besoin.
Aujourd’hui relayée par la puissance aérienne ou balistique, une force navale peut menacer n’im-
porte quel point du monde, comme l’a démontré l’opération Enduring Freedom déclenchée
le 7 octobre 2001 contre les bases terroristes situées en Afghanistan, pays continental enclavé et d’un
accès terrestre très difficile à cause de son relief accidenté.
Une puissance globale ne se conçoit pas sans une forte composante navale. Les maîtres du Kremlin
l’avaient bien compris dès les années cinquante en armant une flotte considérable. Se doter d’une
marine de guerre de premier rang est un des défis de la Chine commerçante d’aujourd’hui, si elle
projette de rivaliser avec les USA au tournant de ce siècle. En matière d’évolution de la stratégie navale,
M. Hervé Coutau-Bégarie, professeur au Collège interarmées de défense, a pris l’habitude de pro-
fesser qu’avant, c’étaient les victoires qui donnaient la puissance, mais que maintenant c’est la puis-
sance qui donne la victoire. Une puissance navale doit d’abord s’appuyer sur une vaste flotte de
commerce nationale qui seule procure la logistique indispensable aux opérations lointaines, ainsi
que suffisamment de marins nationaux mobilisables pour les opérations, comme l’a nécessité la guerre
des Malouines au printemps 1982 10. Par la puissance qui donne la victoire, il faut comprendre tous
les attributs de la puissance : économique tout d’abord, car la création et l’entretien d’une marine
qui compte sont réservés aux pays riches ; territoriale et diplomatique ensuite, car une marine de
haute mer ne saurait exister sans bases logistiques dispersées sur toutes les mers et océans ; indus-
trielle enfin, car sans chantiers navals ni industrie d’armement à la pointe de la technique toute puis-
sance reste à la merci des leaders industriels pour ses approvisionnements stratégiques.
Pour l’heure, le commerce mondial fonctionne correctement, car la puissance navale améri-
caine est aujourd’hui un instrument au service du libre-échange. Que demain les intérêts de
l’Amérique s’inversent, que ce continent s’isole pour protéger l’emploi local ou pour toute autre
raison, que l’US Navy devienne l’instrument du protectionnisme, et toute l’économie mondiale
s’en trouverait bouleversée.
9. Giovanni Soranzo était le 51e doge de Venise, élu en 1312. La citation latine signifie « il ne laboure pas, il ne sème
pas, il ne vendange pas », mais sous-entend que la République de Venise est néanmoins prospère.
10. Cette prescription peut être contournée par le contrôle d’une capacité de transport sous différents pavillons comme
l’illustre la flotte de la CMA-CGM (Compagnie maritime d’affrètement – Compagnie générale maritime), société
53
française dont le siège est à Marseille, troisième armateur mondial exploitant près de 250 navires pour transporter annuel-
lement plus de 5 millions de conteneurs. Cette société au chiffre d’affaires de 6 milliards d’euros (CA 2005) emploie
10 000 collaborateurs dans le monde dont 4 000 en France, cette puissance navale méconnue !
6. Liens avec les autres milieux et révolution stratégique conséquente :
maîtrise de deux dimensions et exploration de la troisième.
Le stratège terrestre regarde dans une direction : celle du but à atteindre ou de l’ennemi à terras-
ser. Pour parvenir à ses fins, le tacticien déploie des courbes : colonnes de mouvement, directions
d’attaque, lignes de défense. Les opérations qui se sont déroulées dans le Nord de la France
durant la Grande Guerre, qui enchaînent les dernières batailles presque exclusivement terrestres,
sont l’illustration de la domination de ces fronts à une seule dimension.
Le stratège maritime doit veiller dans toutes les directions et se garder d’un ennemi dont la locali-
sation, souvent inconnue, varie en permanence. De plus, les éléments extérieurs, notamment la météo,
ont une influence considérable sur le déroulement des opérations. Bien que l’horizon soit souvent dégagé,
c’est bien sur mer que le brouillard de la guerre cher à Clausewitz peut assurément être le plus dense !
Bref, si le combat terrestre traditionnel se représente par des intersections d’axes et de lignes
(il suffit, pour s’en convaincre, de compulser les cartes des batailles terrestres), le combat naval moderne
s’étend réellement sur toute une surface, dont les seules limites sont les côtes des continents ou des
îles. Même si le lieu de déploiement des forces terrestres ou navales demeure une surface, la stratégie
maritime ajoute pratiquement une dimension à la stratégie terrestre, car les flottes utilisent toute
l’étendue des océans, alors que sur terre la topographie contraint les forces à se déployer sur des lignes 11.
Source image : Les guerres maritimes – La marine à vapeur 1855-1905, Éditions Autrement –
Collection Atlas des guerres.
54 11. Cette réflexion est fondée essentiellement sur des observations historiques. Avec l’émergence des opérations
fondées sur les effets (Effect based operations), il se pourrait qu’à l’avenir des forces terrestres dispersées concou-
rent à l’atteinte d’un objectif unique, mais il n’y a pas encore d’exemple caractéristique de campagne ter-restre qui
puisse être cité pour illustrer ce concept.
À l’approche des terres, les caps, isthmes et autres défilés imposent à leur tour des chenaux obligés
qui réduisent localement la liberté de navigation. En définitive, les cheminements terrestres sont pré-
déterminés, alors que le grand large ouvre sans contrainte la voie – et les esprits – sur une seconde
dimension.
À l’extrême limite, sur mer, il est possible de prendre un cap opposé à la direction de l’objectif
stratégique visé, afin de surprendre l’ennemi par derrière. L’incroyable épopée de l’escadre russe
de la Baltique commandée par le vice-amiral Zinovii Petrovich Rozhdestvenski, durant la guerre
russo-japonaise de 1904-1905, illustre ce principe.
À la fin du XIXe siècle, deux inventions quasi simultanées, le sous-marin et l’aéroplane, ouvrent
l’accès à la troisième dimension à la fois vers le bas et vers le haut. Le domaine aérien devenant celui
de l’aviation – que l’aéronef décolle de terre, d’un plan d’eau ou d’un support flottant, voire submer-
sible – fera l’objet du prochain article. Le milieu sous-marin apporte une réelle profondeur à l’espace
maritime explorable. Son emploi, tout autant que celui de l’espace aérien, révolutionne la stratégie
navale et accueille les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) qui sont les vecteurs clés de
la dissuasion. L’Océan présente un volume largement exploitable, alors que le sous-sol terrestre
accessible reste limité aux seules galeries et cavités, naturelles ou creusées par l’homme.
En synthèse, la mer n’incarne plus seulement le dioptre séparant le troisième élément du qua-
trième, mais elle s’étend en quelque sorte dans deux dimensions « et demie » caractérisant la
surface des océans et leur extension vers le bas.
Sans remettre en cause la terre en tant que milieu primordial d’application de la stratégie 12, la mer
ajoute une dimension à l’espace de manœuvre stratégique en s’affranchissant des contraintes de
l’environnement terrestre pour pouvoir frapper contre la terre, alliant surprise et concentration
des efforts. Le fait maritime anticipe donc sur le fait aérien, en ce sens où aucun territoire n’est invul-
nérable s’il ne se garde pas de la mer. De plus, à la différence de la terre, on n’occupe pas la mer,
mais on peut y rechercher la supériorité, ce qui n’est pas sans analogie avec la stratégie aérienne.
Pour réduire un empire terrestre, il fallait le combattre, le vaincre et occuper militairement
d’immenses territoires. Pour dominer une puissance navale, il faut pouvoir briser le cercle
vertueux : prospérité économique, navires de commerce, flotte de combat garante de la pros-
périté. Le centre de gravité opératif 13 d’une telle puissance étant souvent constitué par sa force
aéronavale et sous-marine, il faut donc la supplanter, la détruire ou la rendre pour le moins
inopérante. L’histoire navale nous offre au moins un exemple de chacun de ces modes d’action.
En stratégie maritime, la puissance n’appartient plus à celui qui occupe le terrain comme en stratégie
terrestre, mais à celui qui organise et garantit la libre circulation des flottes de commerce amies
et neutres, tout en étant capable de contrôler, de réduire, voire d’interdire le commerce mari-
time de l’adversaire. Au XXIe siècle, l’économie mondiale est fondée sur l’acquis d’un transport
maritime presque gratuit 14. Toute l’économie d’échange de biens matériels repose sur ce constat
temporaire. La liberté du commerce maritime est garantie sur toutes les mers du monde par la
puissance écrasante de la flotte dominante, l’US Navy, et des flottes alliées (OTAN et Japon) en
dépit d’un résidu de piraterie qui rappelle, avec 205 cas avérés recensés en 2005, que la complète sécu-
risation des voies maritimes jusque dans les détroits n’est toujours pas assurée de nos jours.
12. Cf. Penser les ailes françaises n° 10 – « Second élément : la terre, le territoire naturel de l’homme », § 6.
13. Centre de gravité opératif : caractéristique, capacité ou situation géographique dont une force militaire tire sa
liberté d’action, sa puissance ou sa volonté de combattre. 55
14. Pour un acheteur international, le transport intercontinental « ne coûte rien », moins de 1% du prix de vente
des biens de consommation. Ainsi des vêtements vendus aux États-Unis et en Europe peuvent être assemblés
partiellement en Birmanie, complétés au Pakistan, avant d’être achevés au Maroc.
Enfin, il reste à rappeler que la mer est le domaine où le temps est fortement corrélé à l’espace :
l’éphémère de la vie dans la tempête opposé à la durée des transits maritimes.
Quand le Charles-de-Gaulle appareille, la question la plus souvent posée par les journalistes
n’est-elle pas : « Combien de temps va-t-il mettre pour rejoindre son théâtre d’opérations ? »
Le contexte politique international exige de pouvoir agir vite et loin. Après la guerre du
Golfe, le Livre blanc avait parfaitement identifié l’importance du transport et du ravitaillement
en vol. Or, les objectifs fixés à l’horizon 2015 semblent hors de portée pour la France qui veut
compter sur la scène internationale. Toutefois il est encore possible, selon l’auteur, d’y parve-
nir ; si l’on obtient une synthèse interarmées, une doctrine du management des transports et
une restriction des périmètres de financement.
Avant-propos
La sécurité de la France et de l’Europe ne se joue plus aux frontières immédiates. La prévention
des répercussions sur notre sol de la menace terroriste internationale, de l’instabilité des pays
en voie de développement, ou des effets indirects des crises liées à la résurgence des nationalismes
exige aujourd’hui d’agir loin et vite.
Dans ce contexte parfaitement identifié dans le Livre blanc dès 1994, les capacités de projection
devraient logiquement constituer un des premiers éléments démontrant notre détermination à
vouloir agir de façon préventive. Constituant des capacités clés, multipliant les facteurs de puis-
sance, le transport stratégique et le ravitaillement en vol ont pourtant été identifiés comme des
lacunes majeures au sein de l’UE et de l’OTAN.
Les deux prochaines années vont être déterminantes pour l’orientation qui sera donnée à l’avenir de
ces composantes dans les armées françaises. La nouvelle donne du décret du 21 mai 2005, conjuguée
à la mise en œuvre de la LOLF, implique en effet de mieux marquer les priorités des besoins d’équi-
pement des armées. Par ailleurs, de nouvelles orientations pourraient voir le jour avec la prochaine légis-
lature, le profil qui sera donné à la future LPM et les ressources financières allouées, ce qui nécessite
de poser une nouvelle fois la problématique de l’urgence du besoin en transport et en ravitaillement.
Pour s’en convaincre, il suffit de constater la situation de déficit capacitaire, relevée lors de chacune
des crises dans lesquelles nous nous sommes impliqués depuis la guerre du Golfe. La réalité de ce
déficit doit être estimée à sa juste valeur, notamment par rapport aux scénarios de crise auxquels
la France doit être en mesure de faire face en toute autonomie. Si la mise en œuvre de nouveaux moyens
est inéluctable, il est tout aussi important de repenser l’organisation de notre structure logistique
de projection qui, pour répondre à un besoin très variable, doit être modulable et réactive.
Ce dimensionnement pour le temps de crise permet de satisfaire les besoins de la posture de dis-
suasion, la posture permanente de sûreté, et les flux d’entretien des matériels ainsi que les relèves
de personnel hors métropole. La concrétisation de cet objectif se heurte aux difficultés
budgétaires et politiques.
Le programme A400M
Côté OTAN, sous l’impulsion initiale des États-Unis, un effort, largement porté par l’Allemagne
depuis, a fini par aboutir au contrat SALIS (Strategic Airlift Interim Solution). Les travaux ont mon-
tré l’écart entre les principales offres de transport stratégique C-17 et An-124 : le rapport des coûts
variant de 1 à 3 en faveur de l’Antonov, c’est finalement sur le consortium RUSLAN que le
contrat d’affrètement s’est formalisé. Désormais, le contrat sera géré par une agence de l’OTAN
au profit de toute nation désirant y participer. Les principales difficultés potentielles (veto russe
en fonction des OPEX) devraient être contournées compte tenu des garanties prises : la société
fonctionne selon le droit allemand, et les moyens implantés sur le sol européen ne sont pas sou-
mis à l’autorisation de survol des territoires russe ou ukrainien.
Au-delà des discours convenus sur la complémentarité de l’UE et de l’OTAN en matière de défense,
il reste que des structures similaires (European Airlift Center et Strategic Airlift Coordination Cell) se
superposent alors qu’une seule suffirait pour faire le travail. La création d’une AED (agence européenne
de défense) permettra peut être de fédérer les besoins européens, mais les diffi-
cultés actuelles pour définir en commun le soutien d’un programme déjà lancé (A400M) laissent augu-
rer là encore de profondes réticences.
En attendant,les OPEX continuent à nous rappeler que la capacité de transport fait toujours défaut et requiert
des solutions d’affrètement chères et manquant de réactivité, et à un niveau purement national, sclérosés
dans le cadre des marchés publics. Les parcs en service, marqués par leur spécialisation et leur inadé-
quation aux besoins actuels, ne sauraient souffrir d’un nouveau retardement du programme A400M ; de
même, le programme MRTT apporte indéniablement une solution adéquate permettant d’anticiper sur
le retrait de C-135 dont nous échappe la maîtrise du coût d’entretien (22 M€ en 2002, 95 M€ en 2005).
Si l’on est capable de mesurer le déficit des moyens de projection pour chaque conflit passé, il est
beaucoup plus délicat de prévoir clairement le besoin de projection des armées dans l’absolu.
En effet, tout conflit déclenche un besoin de projection qui lui est propre.
Dans le cadre des projections en OPEX, chaque GTIA est unique car taillé sur mesure. La compo-
sition modulaire des bataillons de combat est en effet adaptée à la situation. De même, un aviateur
à qui l’on demanderait de projeter une base de théâtre a besoin de connaître l’effet recherché avant
de définir le volume des forces à employer. La nature du soutien qui pourrait être trouvé sur place
est aussi susceptible d’alléger considérablement l’effort logistique de mise en place. L’état des struc-
tures d’accueil de circonstance est systématiquement étudié, voire valorisé.
L’analyse des forces en présence sur le théâtre, le signal politique que l’on souhaite y envoyer, de
même que le degré d’autonomie des forces dans leur environnement ainsi que leur capacité à durer,
éléments dont la fusion est élaborée au CPCO, aboutissent donc à une option stratégique qui se
traduit en un volume de forces ad hoc.
60 En clair, théoriser le volume et la nature des forces à projeter est extrêmement délicat et peut
conduire à surdimensionner ou à sous-dimensionner l’outil de projection, en fonction de la for-
malisation écrite du contrat opérationnel.
L’absence remarquée d’approche interarmées de cette problématique explique en partie la situa-
tion actuelle de déficit grave. Le concept d’emploi des forces de 1997 prend acte de l’exigence de
projection d’une FRI à 5 000 km dans un délai de 72 heures ; cette notion centrale s’est traduite
en contrat d’armées. L’armée de terre a adapté le régime d’alerte de ses formations, décidé le prin-
cipe de forces modulaires créées au cas par cas et a développé ses éléments d’alerte à temps. La
marine nationale a dimensionné ses moyens de transport amphibies pour projeter un GTIA 1500
mécanisé (2 TCD type Foudre et 2 BPC). L’analyse de l’armée de l’air s’est focalisée sur la projec-
tion d’une FRI terre mécanisée sans tenir compte des besoins propres de projection de la FRI air.
Ce survol non exhaustif souligne les approches divergentes des armées qui ont débouché sur l’échec
de la réalisation d’un document de doctrine interarmées relatif à la constitution des éléments de
la projection (instruction 8000). Les nouvelles prérogatives du CEMA inscrites dans le décret
de mai 2005 sont de nature à surmonter ces clivages pour que les forces armées définissent sans
ambiguïté le besoin interarmées.
La mise au point de cette synthèse interarmées est le préalable d’une réflexion plus vaste mettant
en rapport par exemple l’optimisation du prépositionnement des forces françaises hors métro-
pole et le dimensionnement de la flotte de transport stratégique. En mettant des points plus éloi-
gnés du globe sous un délai d’atteinte plus court, la mise en service d’appareils à allonge stratégique
tels que l’A400M ou le MRTT, invite à approfondir cette réflexion, en mesurant les économies réa-
lisées sur le personnel, qui pourraient être réaffectées au financement d’une partie du maintien
en condition opérationnelle (MCO) de cette flotte.
a) Proposition n° 1 : obtenir une synthèse interarmées pour cerner le cœur de nos besoins
Au-delà de ce cœur, le profil des forces à projeter doit répondre à d’autres engagements, qui s’ins-
crivent davantage dans une logique de gestion des crises par la communauté internationale :
projection de 30 000 à 50 000 hommes, sous un délai plus long (cf. hypothèses H1, H2, H3
de la PIA00.301). Le besoin de projection devient alors extrêmement variable en fonction du
profil de la crise, et de son niveau d’urgence. Les moyens de projection dans ce cadre ne reposent
évidemment pas exclusivement sur la composante aérienne, tous les autres moyens terrestres 61
et maritimes doivent être sollicités.
Ce cadre étant fixé, l’accès à deux types de moyens
doit être garanti :
L’impact de cette approche appelle des remarques sur le dimensionnement de la flotte de ravi-
taillement et de transport.
Flotte de ravitailleurs
La surcapacité en passagers et en carburant livré hors temps de crise par une flotte de MRTT
pourrait être mise sur un marché commun des besoins de défense de l’UE ou de l’OTAN.
Moyennant un aménagement de l’arrangement ATARES, en ouvrant celui-ci à des rembour-
62 sements financiers, des revenus tiers militaires pourraient être tirés de la flotte MRTT. Chercher
ce type de revenus auprès de nos partenaires semble plus porteur que de le faire sur les mar-
chés civils d’affrètement. En effet, la volatilité de ces marchés, l’inadaptation d’appareils
inscrits dans des registres militaires au départ, le surpoids de pré-équipements de ravitaillement,
ou la présence de matériels de haute technicité militaire dans la structure des appareils condui-
sent à se prémunir et à poser des restrictions sur l’emploi, ce qui limite la liste des compagnies
possibles et fausse les coûts. Les énormes difficultés rencontrées par l’équipe de projet FSTA bri-
tannique en sont un parfait exemple, dans un pays qui pourtant présente de moins fortes
contraintes juridiques au départ.
Flotte de transport
Il semble primordial de mettre en place une organisation experte au niveau national avant tout.
Cette structure doit disposer de personnel formé et disponible pour s’informer de l’évolution mon-
diale des offres potentielles de transport : émergence de pôles civils logistiques centralisés, proto-
coles avec des entreprises d’affrètement, et surtout compétence en matière contractuelle et
juridique. Cette organisation, qu’il s’agisse d’un Bureau des transports maritimes, aériens et de
surface (BTMAS) élargi ou d’un commandement interarmées de la logistique, doit pouvoir s’imposer
comme un interlocuteur solide vis-à-vis des organisations publiques (autres ministères) ou
privées (compagnies aériennes) avec lesquelles des partenariats pourront être tissés. La spécificité
des besoins de la Défense doit être prise en compte dans ce cadre interministériel. C’est pourquoi
la présence d’un interlocuteur de référence clairement identifié est essentielle.
Les formules de leasing sur le long terme se révèlent moins avantageuses que l’achat patrimonial.
Le leasing est mieux adapté à un besoin borné sur du court terme ou pour des solutions intérimaires.
En effet, les aéronefs de transport à la disposition des militaires ont une durée d’exploitation beaucoup
plus longue que dans le secteur commercial. Les avions de transport militaires comptabilisent entre
700 et 1 000 heures de vol par an et par appareil et restent en service près de trente à quarante ans.
En revanche le même aéronef acheté neuf et exploité au sein d’une compagnie civile effectue près de
5 000 heures par an et reste rarement plus de dix ans en exploitation avant d’être revendu. Chercher
à diminuer encore les coûts d’achat en optant pour de l’occasion sur le marché commercial n’est pas
non plus toujours judicieux pour les militaires. Outre le fait que plus un avion est vieux, plus le coût
du MCO augmente, il n’est pas forcément garanti de trouver une flotte totalement homogène. Le ris-
que de devoir ainsi multiplier les études et les coûts des chantiers de transformation pour standar-
diser et remettre à niveau la flotte est réel et peut se révéler contre-productif. Il est en effet plus facile
pour les plates-formes neuves sortant de chaîne d’être directement adaptées à moindre coût aux besoins
de l’utilisateur en intégrant très en amont dans la négociation les spécificités requises.
Par ailleurs, en prenant en compte le coût de l’argent pour évaluer le montant d’un emprunt, l’État
peut obtenir des fonds au meilleur taux, et un effort budgétaire initial plus important pour une
acquisition patrimoniale peut se révéler gagnant sur la période d’exploitation.
Enfin, pour tous les moyens mis à profit pour les besoins communs européens, le financement
de programmes utiles à l’Europe pourrait faire l’objet d’assouplissements au regard de la dette
qu’ils imposent à l’État français.
Conclusion
La projection constitue une capacité clé dont on ne peut plus désormais retarder la restauration.
À l’avenir elle pourrait même constituer, avec les capacités C2 et de soutien d’une force expédi-
tionnaire, le ticket d’entrée au sein du concert des nations qui comptent dans les coalitions. Il est
temps de considérer la problématique du transport et du ravitaillement, désormais intimement
liés, comme un enjeu véritablement interarmées.
Le recentrage de nos besoins sur la base d’une approche intégrée interarmées doit nous permet-
tre d’en mesurer plus clairement le cœur et d’y faire correspondre des moyens propres correcte-
ment dimensionnés. Cette approche bottom/up visant à mettre en adéquation moyens et contrat
devra être complétée par son approche symétrique top/down dans le but de disposer d’une doc-
trine de projection interarmées réactive et ouverte. Ce n’est qu’avec des moyens renouvelés et une
structure optimisée au niveau national que la France pourra faire valoir son expertise et orien-
ter l’émergence des capacités européennes de projection.
La manœuvre de déploiement logistique d'une force revêt de plus en plus un caractère dissuasif.
64 Sa visibilité montre notre détermination et notre aptitude à agir rapidement et partout où nous
le décidons. C’est pourquoi la France, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, doit
pérenniser cette capacité militaire majeure, qui constitue le gage de sa crédibilité.
Opérations d’information dans la troisième dimension
par le groupe de travail Air 2,
de la XIIIe promotion
du Collège interarmées de défense.
Cet article issu d’une étude conduite sous la direction du colonel Mignot et du colonel Noël,
est extrait du mémoire collectif sur l’Étude des opérations d’information et de la troisième dimen-
sion. Réalisé par le groupe de air 2, il est le fruit d’une collaboration d’officiers stagiaires dont
voici les noms : Lcl Darwish, Lcl Jacobson-Silverryd, Lcl Lahjouji, Cdt Dehay, Cdt Gallazzini,
Cdt Desilles, Cdt Sadoux (responsable), Cdt Stergiou.
Si, depuis la guerre du Golfe, la maîtrise de l’information et de ses réseaux constitue le préa-
lable à toute action militaire, l’utilisation des media au sein d’une guerre ne date pas d’au-
jourd’hui. Retour sur l’évolution des opérations militaires d’influence et perspectives de
développements dans la troisième dimension.
La première guerre du Golfe a consacré l’avènement d’une nouvelle forme de guerre. Radicalement
différente des types de conflit rencontrés auparavant, la guerre de 1991 a révélé au monde entier que
la maîtrise de l’information était devenue prépondérante dans la préparation et la conduite des opé-
rations. Celle-ci s’est donc imposée progressivement comme un préalable indispensable à toute action
classique. Les Américains ont ainsi été les premiers à le réaliser et à formaliser dans cette optique
une doctrine relative aux opérations d’information (OI). Initialement rédigée au niveau inter-
armées, celle-ci a été transposée par la suite au niveau des composantes et particulièrement au
sein de l’US Air Force.
La France, quant à elle, vient de publier sa doctrine relative aux OI. La contribution des diffé-
rentes forces armées est donc une question actuelle, mais, avant d’envisager l’apport de l’armée
de l’air aux opérations d’information, il convient dans un premier temps de définir précisément
ce que la doctrine française entend par opérations d’information.
Définitions
Le « domaine réservé » est constitué en premier lieu par les opérations militaires d’influence (OMI).
Celles-ci correspondent au vocable anglo-saxon PsyOps 2 et cherchent principalement à appuyer
l’action de la force, mais aussi à convaincre les indécis, à renforcer les soutiens, à dissuader ou
à décourager les hostiles.
La guerre électronique, la lutte informatique et la sécurité des opérations constituent les trois
piliers suivants et correspondent à une approche plus technique. Le rôle de la sécurité des 65
1. Celle-ci est du ressort exclusif du CEMA.
2. PSYOPS (se prononce « saïops ») : opérations psychologiques.
Sécurité Attitude
CIMIC COM Opérations Déception Lutte des et Guerre Destruction
OPS informatique opérations comportement électronique
opérations (OPSEC) est de contrôler l’information, les flux d’information et les capacités amies
associées afin d’empêcher un adversaire potentiel de les contrarier ou de les exploiter.
Enfin, les deux derniers piliers correspondent à l’attitude et au comportement des forces et à la
déception. Celle-ci, bien que constituant un mode d’action, est en effet communément associée
aux outils OI.
Selon la doctrine française, les actions d’influence regroupent les activités dont l’objectif direct et pre-
mier est d’influencer la volonté et reposent essentiellement sur des méthodes de communi-
cation. Éprouvées par l’histoire, les opérations militaires d’influence participent en premier lieu à ces
actions. Or, la troisième dimension peut de façon assez simple amplifier considérablement leurs effets.
L’histoire militaire du XXe siècle montre ainsi que les opérations militaires d’influence (OMI) ne sont
pas une invention de la fin des années quatre-vingt-dix 3 et que les premières participations de l’ar-
mée de l’air à des opérations psychologiques remontent en effet à la première guerre mondiale.
Après quelques tâtonnements où l’initiative de l’action demeure individuelle, le Service de pro-
pagande aérienne (SPA) est créé le 22 juillet 1915. À cette période, la guerre de propagande s’ef-
fectue principalement par l’intermédiaire de tracts et de journaux largués par avion au-dessus des
régions envahies ou des territoires ennemis. L’efficacité du SPA est particulièrement redouta-
ble car les trois membres qui le composent, tenus au secret, sont de parfaits germanistes, très
au fait de la vie politique et des mœurs allemandes. Leur production vise à saper le moral de
l’adversaire, soit en le convainquant que la cause qu’il défend est mauvaise, soit en lui appor-
tant des informations vraies ou fausses que la censure allemande lui cache. On exploite ainsi tou-
tes les failles psychologiques en suscitant tour à tour la méfiance entre les différents particularismes
que juxtapose l’armée allemande, ou bien les sentiments sociaux chez les républicains, ou enfin
tout simplement la peur au sein de la population. Des solutions techniques aux problèmes ren-
contrés pendant les missions de largage de tracts sont également découvertes : diminution du poids
du papier, miniaturisation des brochures, utilisation de ballons libres largués de nuit pour évi-
ter que les tracts ne soient repérés et saisis, systèmes pyrotechniques favorisant la dispersion.
Les plus hauts responsables politiques et militaires français témoignent un intérêt très marqué
à la nouvelle arme de la propagande aérienne : une directive de 1917 signée de Lyautey préco-
nise de « ne pas perdre une occasion pour les aviateurs français de larguer des tracts », alors qu’au
66
3. Les informations historiques à la base de ce développement sont en grande partie tirées d’articles extraits de
la Revue historique des Armées, n° 3/1996, n° 1/1993, et n° 3/2000.
même moment les Allemands augmentent sévèrement les peines à l’encontre des individus
trouvés en possession de documents subversifs. À la fin de la « der des der », la guerre des tracts
est extrêmement efficace.
Cependant, celle-ci reste limitée dans ses modes d’actions aux seuls documents écrits. Les années
cinquante représentent en quelque sorte une deuxième ère des opérations psychologiques lors-
que débute l’utilisation des avions haut-parleurs.
Reprenant des études entamées durant la deuxième guerre mondiale, les aviateurs américains,
en précurseurs, équipent de haut-parleurs des C-47. Utilisés dès 1950 en Corée, ceux-ci apportent
de nombreux enseignements techniques.
L’expertise française dans le domaine des OMI était réelle. L’armée de l’air avait apporté sa pierre
à cet édifice, principalement par l’intermédiaire des lâchers de tracts et des missions haut-par-
leurs mais également en assurant le soutien logistique au profit des unités déployées. Or, d’une
manière générale, un porteur aérien peut s’affranchir des masques du relief, agir dans la profon-
deur, augmenter la charge utile par rapport au porteur terrestre, ou atteindre des zones difficile-
ment accessibles par voie routière. Pourtant, les moyens de communication des opérations
militaires d’influence ne requièrent pas une technicité de haut niveau, et des réalisations concrètes
semblent accessibles.
Le vecteur aérien est en effet adapté à la diffusion de tracts à grande échelle au-dessus de zones
non contrôlées ou hostiles. Le largage de tracts peut s’effectuer par les portes, trappes ou ram-
pes d’un aéronef, que ce soit un avion ou un hélicoptère. Il est ainsi réaliste d’envisager ce type
de missions pour les avions de transport tactique (ATT) : ceux-ci peuvent effectuer des largages
de tracts en grandes quantités au-dessus de zones de faible niveau de menace en utilisant les pro-
cédures et les techniques éprouvées en droppage ou en largage de colis d’accompagnement. Les
nombreux vols de convoyage sur un théâtre peuvent également être optimisés en combinant
par exemple transport de fret et largage de tracts en route. Des expérimentations conduites par
les officiers d’utilisation opérationnelle (OUO) C-130 et C-160 restent bien évidemment à mener
sur la dispersion des tracts dans les différentes configurations (par la rampe, par les portes laté-
rales, à différentes hauteurs…) et sur le type de matériel de conditionnement à acquérir. Mais cela
présente l’immense avantage de ne nécessiter l’achat d’aucun matériel lourd, ni d’aménagement
particulier dans l’aéronef, ce qui le rend très facile à mettre en œuvre et par là même très peu cher.
Le largage de bombes ou de conteneurs à tracts emportés par les avions de chasse est une deuxième
piste à envisager. Cette méthode utilisée par les Américains et les Britanniques peut s’envisager
à l’aide d’appareils tels que les Mirage 2000-D/N ou les Mirage F1-CR/CT. Les éventuels problèmes
d’encombrement et de masse liés à l’emport de bombes ou de conteneurs doivent ainsi être
identifiés mais paraissent aisés à surmonter.
L’utilisation de haut-parleurs 9 constitue également une solution séduisante lorsque l’on prend
en compte les capacités de l’armée de l’air. Au-dessus de zones dangereuses, le futur drone pourra
emporter une charge utile beaucoup plus importante que ses alter ego des autres composantes.
Le développement d’un kit haut-parleur peut donc sérieusement être envisagé pour un coût plus
modeste que la modification d’un appareil existant.
Enfin, les actions d’influence peuvent également s’appuyer sur le pilier attitude et comportement.
Que ce soit lors d’exercices ou au cours des escales, les équipages contribuent par leur compor-
tement à véhiculer l’image du professionnalisme de l’armée de l’air et la détermination de la France.
68 8. La désignation d’info-cible peut aussi s’appliquer à une population ou une communauté spécifique, voire à des
infrastructures ou à du matériel dont l’atteinte (au sens positif comme négatif) crée un impact favorable.
9. À bord de drones tactiques qui volent à basse altitude.
L’attitude des aéronefs peut également être détermi-
nante. L’intimidation provoquée par le passage à basse
altitude d’avions de chasse, lorsque le niveau de menace
le permet, est destinée à agir directement sur la volonté
des combattants ou des manifestants hostiles.
Ces derniers exemples démontrent que l’armée de l’air
respecte depuis déjà de nombreuses années les « fon-
damentaux » des opérations d’information. Des efforts
doivent cependant encore être menés car les opérations
dans la troisième dimension sont très vulnérables dans
Les Serbes n’ont pas exploité l’image des
le domaine de l’information.
deux aviateurs français éjectés au-dessus Sécurité des opérations
de la Bosnie contrairement à ce
qu’avaient fait précédemment les Irakiens En mettant l’accent sur la sécurité des opérations, les OI
avec des pilotes américains. La capacité
à effectuer une mission RESCO pour
peuvent donner un second souffle à la protection des
récupérer les équipages en territoire hos- informations. Qu’il s’agisse de la planification (ciblage),
tile est une des réponses de l’armée de de la préparation (informations techniques, logisti-
l’air face à ce risque.
ques, météorologiques,…) ou de l’action (liaisons
Source image : [Link]
contrôleurs-avions, établissement de la situation
aérienne, navigation), la bonne circulation de l’infor-
mation est essentielle aux opérations aériennes. Le développement des moyens informatiques, des
réseaux et des actions de communication nécessaires à cette circulation ont cependant multiplié
les possibilités d’attaque par les opposants et donc les risques associés. Les opérateurs de la troi-
sième dimension doivent donc être formés et sensibilisés à ces nouvelles fragilités. La possibilité
d’un piratage informatique et les problèmes induits par la perte d’un réseau sur la qualité de leur
travail doivent donc rester constamment à l’esprit des acteurs, de même que le travail en ambiance
de brouillage est indispensable à l’entraînement du personnel navigant.
Les bases aériennes ou les centres de commandement amenés à se déployer doivent systématique-
ment étudier les problèmes de sécurité. Les nouveaux dispositifs de transmission d’informations
à caractère technique entre l’avion et la base de rattachement peuvent, selon les théâtres, engen-
drer des rayonnements compromettants qu’il convient de maîtriser. Au-delà des normes, la
démarche OPSEC vise à identifier au cas par cas les vulnérabilités particulières d’un dispositif.
La vulnérabilité des hommes commence de nouveau à être étudiée. Le renforcement individuel
et collectif doit être au programme des écoles de formation mais doit aussi être pris en compte
lors des opérations.
Une autre vulnérabilité tient à la difficulté pour les armées de contrer une campagne médiati-
que hostile 10. La crise en Côte-d’Ivoire a mis les forces françaises à l’épreuve car un besoin
d’images du théâtre s’est fait cruellement sentir lorsqu’il s’est agi de justifier le bien-fondé de nos
actions et ainsi de restaurer notre légitimité. Les images aériennes d’un drone en surveillance
au-dessus de la zone d’action peuvent à cet effet s’avérer précieuses et rétablir efficacement et
rapidement la vérité grâce à une prise de vue en altitude et en toute discrétion.
Dans un même ordre d’idées, les Serbes n’ont pas exploité l’image des deux officiers français éjec-
tés au-dessus de la Bosnie, contrairement à ce qu’avaient fait précédemment les Irakiens avec des
pilotes américains. La capacité à effectuer une mission RESCO 11 destinée à récupérer les équi-
pages en territoire hostile est une des réponses de l’armée de l’air face à ce risque.
10. Selon la doctrine britannique, la sécurité des opérations relève aussi bien de la communication opérationnelle 69
que des opérations d’information.
11. Recherche et sauvetage de combat.
Renforcer les capacités non cinétiques
Les exemples historiques et les quelques pistes envisagées pour développer les opérations
militaires d’influence depuis la troisième dimension plaident pour une prise en compte de cette
nouvelle capacité. La troisième dimension, forte de ses caractéristiques, se doit de concourir
à cette nouvelle approche, qu’il s’agisse d’actions de prévention, de sortie de crise ou des actions
combinées qui renforcent l’effet du ciblage. Mais les structures et les moyens ne doivent
cependant pas faire oublier que ces opérations d’information s’appuient avant tout sur la qua-
lité du renseignement et sur une stratégie d’influence cohérente.
70
Actes des 3e ateliers de l’armée de l’air, le 6 juin 2006
La base aérienne vecteur de communication : sociale, économique,
technologique, environnementale, politique, internationale...
– Accueil des auditeurs par le général De Lisi, directeur du CESA –
Mon général,
monsieur le président,
messieurs les officiers généraux,
mesdames et messieurs,
chers amis,
Au premier rang de ces personnalités, je salue et remercie monsieur Louis Schweitzer, prési-
dent de la HALDE (Haute autorité contre les discriminations et pour l’égalité). Il interviendra
dans quelques instants sur son expérience à la tête du groupe Renault. Je salue les impor-
tantes délégations de nos bases aériennes, et tous les amis de l’armée de l’air qui nous ont rejoints
ce matin. Vous manifestez par votre présence votre attachement à notre institution : nous y
sommes tous très sensibles.
Comme l’année dernière, cette journée de réflexion et d’échanges a été souhaitée par le CEMAA.
Elle a été construite autour d’un point clé : l’importance de la communication globale pour une
base aérienne, dans ses rôles social, économique, environnemental, technique, politique et inter-
national… Je souhaite qu’elle vous soit très profitable.
Avant de conclure, permettez-moi de remercier au passage ceux qui ont œuvré dans l’ombre, tout
au long de l’année, et qui ont apporté leur concours à l’édification de cette journée. Les Ateliers de l’Armée de l’Air
Je pense en particulier : au général Ducateau, au général Bastien, au général Simon, au général
Switzer, à monsieur Maurice Bruzek.
Je pense aussi : à messieurs Gilles Schneider et Michel Chevalet, qui animeront les deux premiers
ateliers, aux colonels Léné, Dall’Aglio et Tesnière, aux colonels Caspar-Fille-Lambie, Serra et Girier,
au commandant Marchand, et à toute l’équipe du CESA, qui, une fois encore, a travaillé avec beau-
coup d’ardeur.
Vous trouverez le programme de la journée, ainsi que les biographies de nos intervenants, dans
la pochette qui vous a été remise à l’entrée.
La journée s’achèvera par la remise des prix Clément Ader et René Mouchotte 2006, ainsi que par
la signature d’une très importante convention pour l’armée de l’air, avec l’université Paris IV-La
Sorbonne.
C’est une convention de partenariat, qui porte sur l’enseignement et sur la recherche, je vous en
parlerai davantage ce soir. 71
Mon général, sans plus tarder, je vous prie de bien vouloir procéder à l’ouverture de cette journée.
Allocution d’ouverture
des ateliers de l’armée de l’air
– par le général Wolsztynski, chef d’état-major de l’armée de l’air –
Mesdames et Messieurs,
Je suis heureux de m’exprimer devant vous à l’occasion de ce nouvel atelier du CESA, qui consti-
tue un forum d’échanges particulièrement riche et attractif si j’en juge la composition de l’auditoire.
Nous avions inauguré ce type de formule l’année dernière, à peu près à la même époque,
en consacrant notre réflexion à la base aérienne face aux situations de crise. La base aérienne est
incontestablement un sujet primordial, pour nous aviateurs, et nécessite qu’on lui consacre
des rencontres régulières permettant de conforter son rôle au sein de notre Défense.
Je suis convaincu qu’il est de notre responsabilité de pérenniser cette réflexion afin de mieux
appréhender les futurs défis auxquels sera confronté le réseau des bases aériennes dans les court
et moyen termes. Je salue donc une nouvelle fois l’initiative de cette rencontre pour débattre et
échanger sur un thème difficile : celui du rôle de la base aérienne dans les volets social, éco-
nomique, technique et international. Ce thème doit, j’en forme le vœu, susciter un large débat et
s’appuyer sur les différents retours d’expérience, des commandants de base bien sûr, mais aussi
des chefs de soutien, acteurs essentiels de l’équipe de direction.
Le rôle des bases aériennes est, dans une période marquée par la transformation des modèles
d’armées, plus que jamais essentiel et fondamental pour deux raisons au moins. La première tient
à la cohésion par la structure elle-même, cohésion qu’il faut impérativement garantir car elle condi-
tionne pour une large part le niveau de réactivité des unités opérationnelles. La deuxième tient à la
cohérence opérationnelle globale dont la base aérienne constitue l’un des éléments clés.
Cohésion et cohérence opérationnelle sont bien les deux éléments essentiels qui guident
l’ensemble des actions conduites par l’armée de l’air.
La base aérienne ainsi que le réseau dans lequel elle s’inscrit jouent en effet un rôle moteur dans
ces domaines. D’abord parce que la base aérienne est au cœur de la logique de missions soutenue
par l’armée de l’air en étant la matrice de l’ensemble des activités opérationnelles. Ensuite, parce
Les Ateliers de l’Armée de l’Air
que c’est sur la base aérienne que la cohésion prend sa forme la plus aboutie en conjuguant tous
les aspects sociaux, économiques, politiques, techniques et internationaux. Sociaux en rassemblant
un éventail très large de personnel, civils et militaires, exerçant les différents métiers de l’armée
de l’air. Économiques car la base aérienne et les personnes qui y travaillent sont des acteurs
essentiels de la vie économique à l’échelle locale, régionale et parfois même à l’échelle nationale.
Politiques car elle concourt directement ou indirectement aux enjeux politiques locaux, régionaux ou
nationaux. Je le dis souvent, la base aérienne est un élément clé de l’aménagement de notre territoire.
Techniques car c’est à partir du réseau des bases aériennes que sont mis en œuvre les fleurons de
la technique française associant le plus souvent des acteurs étatiques et/ou industriels. Internationaux
enfin car nous avons clairement affirmé notre volonté d’ouverture sur l’extérieur en accueillant dans
nos implantations des pays partenaires, qu’ils soient européens ou d’autres continents.
72 Dans cette période de transformation, ces différents facteurs méritent une attention particulière
compte tenu de l’importance des enjeux qu’ils représentent. Le projet Air 2010, facteur de trans-
formation et étape essentielle dans la déconcentration de certains services, préserve et renforce
le rôle des bases aériennes et celui de leur réseau. La création des pôles fonctionnels, tout en sim-
plifiant l’organisation, consacre d’ailleurs le réseau des bases aériennes en tant que pilier et péri-
mètre de la cohérence opérationnelle de l’armée de l’air.
C’est un enjeu majeur pour nos régions et nos départements, à la fois en matière :
d’emploi par une répartition différentes des effectifs et des services dont
certains feront appel à l’externalisation ;
de perspectives économiques, compte tenu de la déconcentration de
certains services spécialisés ;
de rayonnement national et international pour la France et ses régions.
Ces pôles fonctionnels appellent, à n’en pas douter, une mobilisation renforcée de l’ensemble des
acteurs territoriaux, en particulier dans sa dimension interarmées.
Quelles sont donc les raisons qui ont conduit à une telle initiative ?
Aujourd’hui, l’armée de l’air doit rationaliser et simplifier son organisation et ses structures tout en
profitant de la richesse apportée par son réseau de bases aériennes dans un périmètre que nous avons
choisi de conserver. Tout cela s’inscrit dans une double perspective interarmées et multinationale.
La création du commandement des forces aériennes, du commandement du soutien de ces for-
ces, d’une direction des ressources humaines et d’une structure de planification et de conduite
des opérations aériennes répond à une logique d’efficience opérationnelle et donc de compéti-
tivité, ce qui prend un sens particulier lorsque l’on raisonne dans une logique de performance.
Ces nouvelles structures proposent de bâtir, à l’échelle de notre territoire, un système plus réac-
tif qui associera des entreprises – les mesures d’externalisation de la mise en œuvre et de la main-
tenance des avions et entraîneurs de vol nécessaires à la formation initiale des pilotes de l’armée
de l’air sur la base aérienne de Cognac en est un exemple précis –, des centres de formation et bien
sûr des unités opérationnelles. En cela, la base aérienne est appelée à tenir un rôle social, éco-
nomique, technique, politique et international plus fort que par le passé.
Quelles sont donc les conditions pour que ces structures répondent aux nouveaux enjeux de notre
Défense en confortant le rôle et la place des bases aériennes ? Quelles sont les conditions pour que
les bases aériennes accentuent leur poids local ou régional ? Il y en a trois qui me viennent
immédiatement à l’esprit. Ce sont les trois facteurs clés de succès : la logique de missions, la dyna-
mique interarmées et interministérielle, et la visibilité internationale.
Les Ateliers de l’Armée de l’Air
Seconde condition : une dimension interarmées à privilégier au niveau local. À l’échelle de nos
territoires, l’accueil de certains dispositifs appartenant à d’autres armées ou à d’autres organismes 73
ministériels est aujourd’hui possible et devrait engendrer de nouvelles interactions avec des
acteurs locaux ou régionaux.
Troisième condition : la visibilité internationale. Les différents commandements et les bases
aériennes devront aussi être en mesure d’atteindre la taille critique et d’acquérir la visibilité
internationale indispensable, afin de constituer de véritables pôles d’attractivité :
Actuellement la montée en puissance des commandements est en ordre de marche. Elle s’appuie
sur l’existant et profite des capacités de mise en réseau de certaines entités.
Avec Bordeaux, Tours, Metz et Paris, nous avons aussi fait le choix d’un réseau au sein duquel les
liaisons sont aisées. L’attractivité régionale et le volet social ont donc été au cœur des réflexions
conduisant à formaliser ce plan de transformation.
Mais nous avons aussi enclenché le cercle vertueux du renouveau opérationnel en nous appuyant
sur les structures des bases aériennes, dont le rôle sur les plans économique, technique, politique
et international sera très largement conforté.
Les Ateliers de l’Armée de l’Air
Ce renouveau opérationnel ne peut d’ailleurs être dissocié de l’arrivée de nos nouveaux équipe-
ments dont le Rafale constitue indéniablement l’un des plus précieux précurseurs.
Les matériels à venir seront, quant à eux, le fruit d’une coopération européenne qui milite sans
conteste pour une armée de l’air encore plus ouverte sur l’extérieur. C’est tout le sens donné à la
démarche de transformation de la composante aérienne, une transformation cohérente avec celle
engagée au sein de nos armées et celle menée, plus ou moins à leur terme, par la plupart de nos
partenaires européens.
Cet atelier contribue à en expliquer le sens tant en interne que vers l’extérieur. C’est la raison pour
laquelle il est primordial de maintenir vivante cette réflexion comme nous le faisons aujourd’hui
et comme vous le ferez, à votre tour, demain.
74
Mesdames et Messieurs, je vous remercie de votre attention et je vous souhaite une matinée
d’échanges et de débats riches et fructueux.
Introduction des ateliers de l’armée de l’air
– par monsieur Schweitzer, ancien président directeur général du groupe Renault –
M. Schweitzer nous a fait part de sa conviction en début de carrière que la difficulté était de trou-
ver la bonne solution à un problème difficile et qu’il fallait exercer son esprit à trouver la déci-
sion pertinente qui répondait à tous les éléments de la question. Quand on approche le politique,
on découvre que le problème n’est pas de trouver la bonne solution ou la bonne décision, mais
de faire mettre en œuvre la solution et d’appliquer la décision. La communication est ce qui per-
met de passer de la solution à la mise en œuvre.
Ce passage implique trois éléments fondamentaux. Tout d’abord, la compréhension : alors que
la solution a été forgée par la réflexion, il faut pouvoir admettre que la compréhension fait sou-
vent défaut, et une décision mal comprise n’aboutit jamais. Ensuite, l’acceptation : elle doit être
générale, elle peut être enthousiaste ou résignée mais il suffit qu’elle soit totalement absente, même
chez une minorité, pour qu’une décision ne soit pas appliquée. Enfin, l’adhésion, qui n’est pas
nécessairement générale mais doit être aussi forte et large que possible.
Toute communication a pour objectif que les choses soient comprises et acceptées, et qu’elles sus-
citent une adhésion aussi large que possible. Si une décision ne peut regrouper ces trois éléments,
elle doit être repensée car elle ne sera pas acceptée. Ainsi, toute la difficulté de la politique est de
conduire cette réflexion entre la décision et l’anticipation qui passe par ces trois éléments. Il s’agit
là du métier de l’homme politique, mais aussi du chef d’entreprise et de tout manager, quel que
soit son niveau, public ou privé, civil ou militaire.
La communication est multiple et fait appel à des expertises et à des savoir-faire. Elle est un métier
avec tout ce que cela induit, la maîtrise de techniques et de l’entraînement. La difficulté résulte
dans le fait que c’est une pratique qui doit être largement exercée par des gens dont ce n’est pas
l’activité principale. Quelles que soient les exigences de son métier, le militaire se doit de com-
muniquer comme un professionnel.
Fort de son expérience, M. Schweitzer a tenu à faire part de quelques réflexions générales autour
de quatre notions qui lui paraissent des points essentiels de la communication. La première est
la vérité. Nous sommes tous porte-parole d’institutions qui s’adressent à tout le monde pendant
très longtemps, donc une communication de « coup » qui n’est pas fondée sur la vérité est
condamnée. Le cœur de la communication, c’est la vérité, vérité qui assure la crédibilité. Vérité
ne signifie pas absence de secrets. Selon le public auquel on s’adresse, il est souhaitable de modu-
ler le ton du message, mais on ne peut en aucun cas dire différentes choses à différents publics 75
car ils communiquent entre eux. Or, on a tendance à séparer communication interne et externe,
ce qui est une erreur. Face aux détracteurs en tous genres qui notent soigneusement vos
interventions et qui ont une mémoire sans faille, la meilleure protection est de toujours dire la
vérité car celle-ci ne dévie jamais. La deuxième notion liée à la première est la continuité, à laquelle
on a fait allusion à propos de la mémoire. La continuité du message engendre une confiance dura-
ble. Continuité dans le contenu, mais aussi dans l’action concrète, la communication implique
une relation régulière et constante alors même que celle-ci semble dépourvue de bénéfice immé-
diat. Cette continuité n’exclut pas qu’il y ait des ruptures (de ton, de technique...) qui, parce que
justement elles sont rares, rendent percutants les messages qu’elles comportent. La troisième notion,
la cohérence, vient en complément de la continuité. Ce qui confère une cohérence à un message,
c’est d’abord un projet ou une stratégie ; l’autre élément qui assure la cohérence d’une commu-
nication, ce sont les valeurs. Les valeurs sont le substrat de toute communication. On voit bien
que si le message est parfaitement cohérent toute personne peut s’exprimer à son sujet, ce qui est
indispensable dans un très grand corps. La quatrième notion est l’écoute. Écoute et communi-
cation sont inséparables. L’écoute avant de communiquer, qui permet de comprendre ce que pen-
sent les gens, quelles sont les difficultés, ce qui est perçu comme un défi ; l’écoute pendant que
l’on communique (une communication doit être en permanence corrigée par l’écoute de la réaction
à cette communication), enfin, l’écoute après (de la même façon que l’on vérifie la réussite d’une
Les Ateliers de l’Armée de l’Air
Sur ce plan, l’armée de l’air professe des valeurs fortes, permanentes et actuelles dans une pers-
76 pective de cohésion et d’efficacité, elle dispose du fond, donc l’instrument de la communication
entre ses mains sera efficace.
Atelier n° 1 : « La communication globale est-elle
un enjeu stratégique pour la base aérienne? »
Pour le général Switzer la difficulté de la communication de l’armée de l’air est qu’elle s’inscrit
dans la globalité de la communication de la Défense et qu’elle doit trouver sa place aux côtés des
organismes de tutelle (cf. schéma p. 78). La politique de communication de l’armée de l’air est
axée sur la finalité opérationnelle de la mission.
Le lien armée-nation, mis en péril par la professionnalisation des armées, a imposé de faire des
efforts de communication. Pour cela, tous les vecteurs possibles sont utilisés : entre autres, les médias,
les publications périodiques, et plus particulièrement les nouvelles techniques comme l’Internet.
Le site de l’armée de l’air a vu sa fréquentation exploser depuis octobre 2004, ce qui va être pro-
longé par la montée en puissance d’Intranet. Pour l’année 2005, le film Les Chevaliers du ciel
a représenté un remarquable « affichage » pour l’armée de l’air, qui a pu faire l’économie d’une
campagne de recrutement. Un autre outil utilisé est la signature de partenariats avec diverses struc-
tures (France Inter, équipe de France de rugby…). De ces efforts résulte une bonne image de l’armée
de l’air auprès de nos concitoyens à 87 % (sondage 2005).
La communication globale de l’armée de l’air repose sur quatre points. Premièrement, l’investis-
sement personnel des communicants : l’armée de l’air est face à un paradoxe puisqu’elle ne forme
pas d’experts en communication mais qu’elle doit communiquer. Par conséquent, c’est aux person-
Les Ateliers de l’Armée de l’Air
nes chargées de la communication de s’astreindre à aller au-devant des événements et des contacts.
Deuxièmement, la communication s’inscrit dans une action proactive et réactive, possible grâce au
réseau des bases aériennes. Troisièmement, comme l’a souligné M. Schweitzer, la transparence de
l’information est primordiale : le ministère de la Défense, épaulé par la DICoD, a été parmi les premiers
ministères à avoir instauré un point presse hebdomadaire. Et enfin, quatrième point, la continuité
de la communication : l’action doit s’inscrire dans la durée.
Pour l’avenir, l’armée de l’air devra faire face à différentes évolutions : la poursuite de la profes-
sionnalisation des armées, le nouveau statut des militaires qui fera de chacun un communicant
potentiel (d’où l’importance de la cohérence globale) et la mutualisation des moyens. Le fond
comme la forme sont indissociables.
Le SIRPA-Air est l’organisme de synthèse et l’acteur national. Il fournit les éléments de langage : 77
par exemple, on ne parle plus de nuisances sonores mais de gênes sonores. Il est en communi-
cation permanente et étroite avec les bases aériennes, les acteurs locaux et régionaux.
La communication de l'armée de l'air au sein du ministère de la Défense
MINDEF
CEMA
CEMAA
DICoD
[Link]
SIRPA AIR
POLITIQUE GÉNÉRALE
COMMUNICATION [Link] COM. ARMÉE DE L'AIR
INFORMATION
À ce sujet, le colonel Léné a livré des informations sur son rôle de commandant de base et sur
ce que cela représente pour la communication de l’armée de l’air au niveau local et régional. Une
base aérienne emploie de 600 à 5 000 personnes ; si l’on y ajoute le cercle des familles, ce sont poten-
tiellement entre 1 500 et 10 000 personnes concernées par l’activité d’une base aérienne : c’est dire
l’ampleur et l’enjeu de la communication. La base aérienne peut provoquer des facteurs de rejet
(gênes sonores, dangers pour l’environnement, risque nucléaire...). Mais elle a aussi des atouts :
elle est l’objet de fortes attentes, elle rend de nombreux services, elle véhicule des valeurs fortes
et surtout elle possède un savoir-faire reconnu.
Questions / Réponses
Les questions ont amené à débattre sur des aspects négatifs de l’utilisation de la communication :
la manipulation et la rumeur. Les intervenants ont reconnu que la communication pouvait être un
puissant moyen de manipulation et que de grands communicants peuvent être de grands manipulateurs
(Ben Laden, Hitler…). S’agissant de la gestion d’une rumeur, les intervenants ont été unanimes sur
la difficulté d’un tel exercice. Tuer une rumeur lorsque l’on détient des éléments de réponse concrets
est aisée, mais le plus souvent une rumeur est diffuse et n’offre pas d’angle d’attaque. Sa gestion se
fait au cas par cas, il faut autant que possible remonter à la source de la rumeur pour lutter efficace-
ment contre elle ; si besoin, on peut utiliser des leurres ou allumer des contre-feux.
80
Bibliographie : Rumeurs – Le plus vieux média du monde, de Jean-Noël Kapferer, enseignant à HEC et spécia-
liste de la rumeur.
Atelier n° 2 : « Les moyens de la communication
globale au service du management »
L’atelier précédent a clairement jeté les bases de cette journée de réflexion : la communica-
tion, dont le cœur est la vérité, doit être continue et cohérente. Elle ne se conçoit pas non plus
sans écoute. Toutefois pour une portée optimum, notamment dans un cadre managérial, il est
nécessaire que les communicants soient formés et entraînés et qu’ils disposent d’une straté-
gie et de moyens. Mais quels sont-ils ? Pour y répondre, monsieur Claude Brunet, membre
du directoire du groupe AXA, directeur général des opérations transversales (communication,
ressources humaines…), l’ingénieur général de l’armement Jean-Paul Gillybœuf, directeur
général des systèmes d’information et de communication de la Défense, le colonel Jean-
Marc Dall’Aglio, général adjoint territorial de la région aérienne nord, et monsieur Jean-Michel
Billaut, président fondateur de l’atelier BNP Paribas, sont aux côtés du journaliste monsieur
Michel Chevalet, animateur de la deuxième table ronde.
Avant tout, comment mettre en ordre de marche une communication globale et surtout
comment établir une stratégie qui demeurera cohérente dans le temps ?
Pour le groupe AXA, tout commence par l’établissement d’une stratégie claire car « on ne commu-
nique pas pour le seul plaisir de communiquer ». Modeste à ses débuts, il couvre aujourd’hui une
soixantaine de pays et dispose d’un peu plus de 90 000 salariés. Son actif géré (les cotisations) lui
permet de dégager un chiffre d’affaires de l’ordre de 70 milliards d’euros. Néanmoins, une telle
progression n’aurait sans doute pas été possible sans une stratégie de communication très réflé-
chie. En effet, si beaucoup d’entreprises ont une vision stratégique à un an ou à trois ans, le groupe
AXA a défini ce qu’il appelle « l’ambition 2012 », une stratégie qui lui permet de prévoir à plus
long terme. Elle se résume en quelques mots et fixe l’objectif clair de « devenir la société préfé-
rée » du secteur de l’assurance.
La portée de cette stratégie est mesurée à l’aide d’objectifs intermédiaires tels que « doubler le chif-
fre d’affaires » et « tripler les profits ». Pour les atteindre, il faut disposer d’un vecteur qui distin-
Les Ateliers de l’Armée de l’Air
gue le groupe de ses concurrents : c’est la marque. Il est essentiel d’accroître la considération dont
jouit la marque auprès du public et cela impose d’en bâtir la notoriété. Cependant, une multi-
tude de facteurs entrent en jeu, tant négatifs que positifs.
Des attaques peuvent effectivement se porter sur les actions du groupe : AXA a notamment été cri-
tiqué au sujet d’investissements dans des sociétés qui fabriquent de l’armement. Ces investissements 81
soulèvent des questions d’ordre éthique auxquelles il faut absolument répondre de façon argumen-
tée et étayée. Il est impératif que la communication du groupe soit claire et lisible.
À cette fin, d’autres facteurs favorisent la stratégie de com-
munication :
Pour pratiquer cette stratégie, le groupe AXA utilise les moyens suivants :
La communication est donc un véritable outil de management. Tous les managers ont besoin
d’être formés, aidés et accompagnés. Ils doivent également faire preuve d’une responsabilité
propre qui contribuera à instaurer la confiance au sein de l’entreprise et facilitera l’atteinte de
l’objectif. La communication, parfois perçue comme un sujet léger, est un domaine qui exige
professionnalisme et rigueur.
C’est précisément un des problèmes que soulève l’ingénieur général de l’armement Jean-Paul
Gillybœuf, chargé de mener une réflexion sur la communication globale au sein du ministère.
Certaines spécialités manquent encore de personnel : une politique de formation et de recru-
tement doit donc être menée en ce sens. De plus, tous les systèmes militaires utilisent et
manipulent de l’information. Qu’il s’agisse de systèmes de commandement ou de systèmes d’ar-
mes, 300 000 à 400 000 ordinateurs sont connectés à plus de 10 000 serveurs répartis sur des
82 centaines de sites. Une coordination et une harmonisation des moyens sont aujourd’hui
nécessaires mais elles doivent être menées avec prudence. Il faut avant tout en assurer la
compréhension, puis les faire accepter et enfin créer l’adhésion au projet. Le franchissement
des premières étapes a conduit à la création de la Direction
générale des systèmes d’information et de communica-
tion (DGSIC). Son officialisation ne devrait plus tarder.
Les bases aériennes sont donc aujourd’hui très ouvertes au monde extérieur. Elles participent à
des exercices de sécurité civile, développent des protocoles et des conventions ciblées avec des ins-
titutions ou des entreprises, s’associent aux communautés urbaines pour le recrutement et le reclas-
sement du personnel, pour l’emploi et la vie sociale des familles. Cependant, leur rayonnement
dépend avant tout de l’engagement personnel de leurs chefs qui incarnent localement les bases
et l’armée de l’air. Ils doivent consacrer beaucoup de temps à tisser des liens avec tous les acteurs
locaux. « La règle est simple : plus ils se montrent à l’extérieur, plus ils sont invités. » Il faut toute-
Les Ateliers de l’Armée de l’Air
fois distinguer les commandants de base délégués militaires départementaux (DMD). Cette
charge leur offre un accès fréquent au préfet, ce qui constitue un point d’ancrage essentiel pour
l’armée de l’air au sein de l’organisation territoriale interarmées. Elle les place en relation directe
avec tous les services de l’État et les désigne comme le principal animateur local du lien armée-
nation. En pratique, et d’une façon générale, les observations démontrent qu’une base aérienne
rayonne plus efficacement lorsque son chef a la charge de DMD. En revanche, le dispositif placé
en soutien du commandant de base semble aujourd’hui perfectible. Les équipes de communi-
cation des bases sont trop fragiles, elles ne sont pas suffisamment formées et manquent de moyens.
Le commandant de base reçoit, par ailleurs, trop peu d’éléments de langage qui lui permettraient
de communiquer plus efficacement.
Pour l’avenir proche, des évolutions sont en cours : la nouvelle organisation, Air 2010, favorisera
de meilleures connexions et une meilleure synergie avec les réseaux liés à l’armée de l’air. La mon-
84
1. Réseau informatique du ministère de la Défense.
2. Journées d’appel de préparation à la défense.
tée en puissance progressive des structures interarmées régio-
nales va favoriser la mutualisation des moyens et des réseaux
locaux. Les bases ont également pris la pleine mesure des
enjeux d’une communication active et s’y sont résolument
engagées en développant chacune leurs propres techniques
de communication, mais en ordre dispersé et au prix d’une
énergie considérable. Si l’armée de l’air jouit, aujourd’hui,
d’une bonne image au plus haut niveau, il lui reste encore à
définir sa doctrine et son objectif de communication. Elle se
doit d’appréhender et d’utiliser les outils disponibles, sans
oublier pour autant qu’ils évoluent très vite…
Le colonel Jean-Marc Dall’Aglio, Jean-Michel Billaut le sait bien. Il s’intéresse, certes, au passé
général adjoint territorial de l’Homo sapiens mais surtout à son présent, et il constate,
de la région aérienne nord. comme beaucoup, que les techniques évoluent effectivement
très rapidement.
Selon les scientifiques, l’Homo sapiens, notre espèce, dispose de 100 milliards de neurones com-
portant chacun 1 000 connexions possibles. Nous sommes apparus en Afrique de l’Est pour nous
répandre ensuite dans le monde entier et conquérir la Terre. Depuis, nous avons connu deux très
grandes révolutions : il y a environ 10 000 ans, la révolution agricole, et, il y a environ 250 ans,
la révolution industrielle. Quelques êtres humains, sur les 110 milliards qu’a supportés la Terre
jusqu’à aujourd’hui, ont permis ces révolutions en créant de nouvelles techniques : les outils pour
l’agriculture, les moteurs à explosion et l’électricité pour l’industrie... Et sans évolution techni-
que il n’y aurait aujourd’hui que peu de communication. Cependant, à chacune de ces révolu-
tions, nos sociétés ont changé de systèmes économiques, de systèmes politiques et d’élites. Elles
se sont dirigées vers « autre chose », et aujourd’hui, selon Jean-Michel Billaut, une troisième révo-
lution est en marche. Comme les deux précédentes, elle est basée sur les techniques et, plus pré-
cisément, sur quatre grands groupes de techniques.
Les nanotechnologies : si aujourd’hui nous sommes capables de voir les atomes, d’ici assez peu
de temps nous allons être capables de les assembler de façons diverses et variées. Des « nanoma-
chines » ont déjà été créées sur ce principe. Cette technique va toucher tous les secteurs d’acti-
vité des êtres humains et ouvrir de nouvelles perspectives. Les Ateliers de l’Armée de l’Air
Le « robot sapiens » : selon des observations faites sur notre évolution technique, il apparaît que
d’ici une vingtaine ou une trentaine d’années nous serons capables de fabriquer des robots
humanoïdes disposant d’une puissance de calcul de 100 téraflops, soit dix fois plus qu’un être
humain. Les Japonais, les Coréens et les Américains sont extrêmement avancés dans ce secteur.
Les énergies renouvelables, telles que l’énergie solaire, permettraient notamment de fournir de
l’électricité gratuite.
La biologie synthétique offre désormais la capacité de créer de la matière vivante qui n’existait
pas auparavant.
En combinant ces nouvelles techniques, force est de constater que le monde actuel va changer.
Cependant, avant qu’on en arrive là, un certain nombre d’étapes doivent être franchies si l’on
veut mener cette révolution plutôt que la subir. Le déploiement de réseaux de fibres optiques
en est une. Installés sur l’ensemble du territoire français, ils permettraient d’élever le débit
d’information disponible dans les foyers de 1 à 100 mégabits et, probablement, 1 gigabit. 85
Le très haut débit, via la fibre optique, ferait logiquement basculer la France dans la société de
l’information et, selon Jean-Michel Billaut, le plus tôt serait le mieux. En effet, la France dis-
pose de très bons ingénieurs, elle abrite de très bons
créateurs, la « French touch » est reconnue dans le monde
entier, et des Français veulent créer des entreprises en
France. Malgré cela, les constatations font état d’une
« fuite des cerveaux », la création d’entreprise n’est pas
aisée et le chômage reste élevé. L’installation d’un réseau
public de fibres optiques en France est porteuse d’une
valeur ajoutée qui instaurerait un nouvel écosystème et
permettrait au gens, a priori, de vivre mieux. Cependant,
cela impliquerait de nombreux changements. Lesquels ?
86
3. Loi des 80/20 : 80 % des richesses sont détenues par 20 % des personnes.
4. Logiciel propriétaire de gestion de bibliothèque musicale et lecteur de musique numérique.
Atelier n° 3 : « La communication globale de la base
aérienne – Mutualisation des bonnes pratiques
avec les partenaires de la société civile »
La mutualisation des échanges entre une base aérienne et le secteur civil suppose un partage
entre le commandant de la base et des partenaires potentiels avec lesquels il se doit d’établir
une politique d’ouverture vers l’extérieur. Ces partenaires, dont certains sont venus apporter
leur témoignage lors de cet atelier de l’armée de l’air pour soutenir les cinq thèmes dévelop-
pés ci-après, sont l’État, le tissu électif et politique, les secteurs économique et social, les
acteurs sociaux, environnementaux et culturels et les médias.
Animé par le journaliste monsieur Maurice Bruzek, le débat a réuni messieurs François Cornut-
Gentille, député-maire de Saint-Dizier, André Viau, préfet de la région Centre, Philippe
Guillaume, président de la Chambre du commerce et de l’industrie de Moselle (CCIM), Jean-
François Bureau, directeur de la DICoD, et le colonel Vincent Tesnière, commandant la base
aérienne 107 de Villacoublay.
Illustrés par l’exemple de la base de Saint-Dizier en Haute-Marne, le rôle et l’influence d’une base
aérienne dans une région sont considérables. Souvent premier employeur local, une base aérienne
favorise l’expansion démographique d’une ville et de ses alentours, et dynamise ainsi l’activité
économique d’une région (la base aérienne de Saint-Dizier pèse 35 millions d’euros dans l’éco-
nomie locale). Sa présence exige de repenser l’urbanisme de la ville en matière de logement et de
soutien social, de créer de nouveaux emplois, d’ouvrir de nouvelles perspectives. Pour ce faire, les
échanges entre les élus locaux et le commandant de base, responsable d’une communauté qui
demande à s’intégrer dans son environnement, doivent être permanents et bilatéraux.
Outre les relations publiques ponctuelles comme les manifestations du 14-Juillet et les commé-
Les Ateliers de l’Armée de l’Air
morations, la communication entre la base aérienne et les élus locaux n’a de sens que si elle est
le reflet de vrais sujets de fond et n’a de force que si elle fait l’objet d’une interaction et d’un tra-
vail en commun. Le rôle de la base aérienne est de défendre la capacité de l’armée de l’air à réa-
liser ses missions en tenant compte des contraintes de l’environnement, ce qui suppose un
dialogue permanent et « vrai ». Cette communication doit rester spontanée et non protocolaire,
et entretenue. Monsieur Cornut-Gentille regrette toutefois le déficit de communication entre les
militaires, tenus par le « devoir de réserve », et la presse locale et nationale. La contrainte majeure
réside dans le fait que les journalistes locaux ne sont pas des spécialistes des questions de défense.
Il reste donc à effectuer un travail de fond et d’apprentissage envers la presse.
fet a souligné que ces exercices devaient être développés au niveau local
sans qu’on attende forcément des instructions nationales.
La base aérienne est l’expression de la défense sur le plan local, la priorité étant la protection et
la sécurité des populations. L’objectif de la communication des bases aériennes est une adhésion
Les Ateliers de l’Armée de l’Air
partagée des Français à notre politique de défense. Dans ce but, la communication nécessite une
continuité (elle doit être durable), une progressivité (hiérarchiser les sujets sur lesquels il faut com-
muniquer par priorité) et un pilotage (la stratégie de communication relève du commandant de
base). Pour bien communiquer, il s’agit donc d’obéir à quatre principes :
91
Discours de clôture des Ateliers du CESA
– par le général Palomeros, major général de l’armée de l’air –
Je voudrais surtout remercier nos intervenants, qui ont bien voulu consacrer une partie de leur
précieux temps pour nous accompagner dans cette démarche. J’accorderai une mention spéciale
au professeur Maurice Bruzek, qui non seulement a contribué au succès de cette journée, mais
aussi a conçu à notre profit un « bréviaire » riche en éléments de langage et en techniques d’ac-
tion propres à améliorer et à harmoniser notre communication.
Aussi était-il important pour nous d’échanger avec des spécialistes extérieurs une réflexion sur
les pratiques de l’armée de l’air, sur le rôle de nos bases aériennes et sur les relations qu’elles ont
su instaurer avec leurs interlocuteurs locaux ou régionaux, et réciproquement.
Rappelons au passage que les ateliers du CESA sur la communication (inaugurés depuis deux ans)
ont précédemment porté sur l’armée de l’air et ses perspectives, puis sur le rôle de la base
aérienne dans la gestion des crises, et enfin, troisième volet et aboutissement de ce triptyque, l’exer-
cice de la communication par la base aérienne.
Si la base aérienne peut, selon certains critères, être considérée comme une entreprise, il n’en
demeure pas moins évident que l’« entreprise » n’est ici ni la base, ni même l’armée de l’air, mais
bien l’État, la Défense, les armées. C’est pourquoi, comme l’a rappelé M. Bureau, notre message
est indissociable de celui de la Défense, tant en opérations extérieures que sur le territoire natio-
nal : communication à vocation stratégique et communication à visée locale relèvent d’un même
ensemble, la communication globale de la Défense, dont l’armée de l’air est un des piliers et
à laquelle elle contribue.
L’efficacité (bien réelle) de cette communication repose sur de vrais acteurs. Par ce mot, je n’en-
tends pas « des comédiens », mais « des personnes qui agissent » : vous, les hommes et les fem-
mes qui, au jour le jour, servez nos outils de défense ; vous qui, sur nos bases, assurez
en permanence la dissuasion, la sûreté aérienne, le décollage de nos aéronefs, le service public, en métro-
Les Ateliers de l’Armée de l’Air
pole comme outre-mer ; vous qui déployez des bases à l’extérieur, qui êtes au cœur des missions
humanitaires, qui patrouillez dans le cadre de Vigipirate ; vous tous êtes d’authentiques acteurs
de la communication.
Mais il est essentiel que cette communication soit organisée selon un projet d’entreprise, soit, pour
l’armée de l’air, le plan Air 2010, lancé voilà trois ans par le chef d’état-major : tirons parti de cette
transformation profonde de notre organisation pour mettre en lumière le rôle de la communication,
qui passe par vous, par votre compréhension de cette réforme, fondée sur la simplification, la mise
en réseau de tous les acteurs, la capacité des uns et des autres à communiquer, sans toutefois que soit
abolie la logique hiérarchique, force de notre institution. Simplification de nos structures et respon-
sabilisation des acteurs, via la LOLF, telle est la substance d’Air 2010, qui vise à déconcentrer pour ce
faire les moyens de l’action, en prenant appui sur les bases aériennes et leurs chefs.
92
Voilà qui débouche inévitablement sur une stratégie d’entreprise tournée vers l’extérieur, ciblée
vers les acteurs du changement, vers les acteurs institutionnels, vers les acteurs qui demain vont
régir le sort et le rôle des armées ; quid de l’armée de l’air
dans ce futur dispositif de défense ?
Quel que soit l’angle sous lequel on aborde cette question,
au-delà de la seule communication ce sujet est présent
dans tous les esprits : l’avenir de nos bases nous appar-
tient, de même qu’aux acteurs locaux, qui prennent
à cœur ce problème et dont l’engagement est pleinement
rassurant. Cet avenir repose sur le fait que nos bases sont
des outils de gestion de crise, des outils au service du
public, de la paix, de la sécurité de nos concitoyens ; mais
ils ne nous appartiennent pas en propre : ils sont inclus
dans cet ensemble plus vaste qu’est l’État, le pays, à qui
il incombe d’orienter leur avenir. Quant à nous, cheville
ouvrière de la défense, notre rôle consiste à entretenir et
à optimiser ces outils voués au service de la Nation.
Je vous remercie de votre attention, je remercie une fois de plus tous les acteurs de cette journée Les Ateliers de l’Armée de l’Air
qui nous a permis d’approfondir notre réflexion, et je laisse au général De Lisi, instigateur de cette
rencontre, le soin de présenter la remise des prix Clément Ader et René Mouchotte ainsi que la
signature de la convention avec nos amis de la Sorbonne.
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Présentation des prix Ader-Mouchotte 2006
– par le général De Lisi, directeur du CESA –
Mon général,
Monsieur le président de l’université Paris IV- La Sorbonne,
messieurs les officiers généraux,
messieurs les professeurs,
mesdames et messieurs,
chers amis,
Nous allons procéder maintenant à une cérémonie fort sympathique : il s’agit de la remise des
prix Clément Ader et René Mouchotte aux lauréats 2006. Cette année, les distinctions seront remises
par monsieur Jean-Robert Pitte, président de l’université Paris IV-La Sorbonne.
Monsieur le président, j’aurai le plaisir de revenir dans quelques instants sur ce qui fonde l’hon-
neur de votre présence parmi nous ce soir, ainsi que celle des professeurs de la Sorbonne qui
vous accompagnent.
Mais, tout d’abord, permettez-moi d’évoquer en quelques mots les prix Ader-Mouchotte.
Ils ont été créés en 2004, par le ministre de la Défense, sur la demande du chef d’état-major de
l’armée de l’air, le général Wolsztynski, et ces prix sont destinés à susciter et promouvoir les tra-
vaux de recherche sur tous les grands sujets intéressant l’armée de l’air : sa jeune histoire, la stra-
tégie aérienne, les concepts, les doctrines, les autres armées de l’air, l’emploi des systèmes d’armes,
les hommes, les équipements, le droit aérien… bref, tout ce qui a trait à l’air et à l’espace, et qui
peut aider l’armée de l’air à mieux préparer l’avenir.
L’année dernière, le lieutenant-colonel Legai a reçu le prix Clément Ader pour une thèse de géo-
graphie, qui portait sur l’imagerie spatiale commerciale et sur la sécurité internationale.
Le prix René Mouchotte a été attribué à Adrien Houizot, pour un mémoire de maîtrise d’histoire
sur La Défense aérienne, et au capitaine Nancy Bonche, pour un mémoire de mastère qui traitait
de la base aérienne projetée.
Cette année, il fallait départager onze candidats : deux concouraient pour le prix Ader, et neuf
pour le prix Mouchotte.
Les travaux touchaient des sujets très variés, extrêmement intéressants.
Parmi ces travaux, le jury a distingué trois chercheurs.
94 Tout d’abord, monsieur Joseph Henrotin qui recevra dans quelques instants le prix Clément Ader,
pour son ouvrage intitulé : La puissance aérienne au XXIe siècle. Enjeux et perspectives de la
stratégie aérienne.
Le jury a salué cette recherche de très grande qualité et
de haute portée. Elle reflète le renouveau auquel on
assiste, dans les études axées sur la puissance aérienne,
et conduites en langue française.
En réalité, tous les pilotes présents dans cette salle, et vous aussi, mes-
dames et messieurs, vous comprendrez aisément l’intérêt particuliè-
rement élevé que représente un tel système.
société aéronautique.
Monsieur Houizot,
qui concourait pour le prix
Il a conduit son étude avec une grande rigueur, une remarquable
René Mouchotte 2006, perspicacité et une profonde objectivité.
a obtenu une mention Ses conclusions ont été suffisamment prometteuses et encoura-
spéciale. geantes pour que l’EMAA décide de passer en phase pratique, et fasse
éprouver ce système au sein du Centre d’expérimentations aériennes
militaires de l’armée de l’air, à Mont-de-Marsan.
Mon cher Duschène, bravo !
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