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Courage au Quotidien : Analyse et Réflexions

Le mémoire d'Isabelle Blatter Dubach explore le concept de courage à travers des récits personnels et des réflexions philosophiques. Il examine les différentes formes de courage, les obstacles qui le provoquent et son rôle dans la vie quotidienne, tout en cherchant à définir cette vertu complexe. L'analyse s'appuie sur des expériences vécues dans les domaines de la santé et de l'éducation, enrichies par les perspectives de philosophes de l'Antiquité à nos jours.

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Courage au Quotidien : Analyse et Réflexions

Le mémoire d'Isabelle Blatter Dubach explore le concept de courage à travers des récits personnels et des réflexions philosophiques. Il examine les différentes formes de courage, les obstacles qui le provoquent et son rôle dans la vie quotidienne, tout en cherchant à définir cette vertu complexe. L'analyse s'appuie sur des expériences vécues dans les domaines de la santé et de l'éducation, enrichies par les perspectives de philosophes de l'Antiquité à nos jours.

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Regards sur le courage au quotidien

Blatter Dubach, Isabelle

How to cite

BLATTER DUBACH, Isabelle. Regards sur le courage au quotidien. Master, 2010.

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REGARDS

SUR

LE COURAGE AU QUOTIDIEN

MEMOIRE REALISE EN VUE DE L’OBTENTION DE LA

LICENCE MENTION ENSEIGNEMENT

PAR

Isabelle

BLATTER DUBACH

DIRECTEUR DU MEMOIRE

Bessa MYFTIU

JURY

Mireille CIFALI
Jean-Marie CASSAGNE

Genève juin 2010

UNIVERSITE DE GENEVE
FACULTE DE PSYCHOLOGIE ET DES SCIENCES DE L'EDUCATION
SECTION SCIENCES DE L'EDUCATION
RESUME

Le courage est une vertu universellement reconnue et admirée. Et le mot « courage » est
couramment utilisé dans le langage quotidien. Ainsi, il est très souvent souhaité à l’autre,
attendu ou valorisé. Pourtant, le courage revêt différentes formes, tout comme sont différents
les obstacles qui le provoquent et les individus qui les affrontent. En quoi consiste
réellement le courage, est-il possible de le définir précisément ? Quelle est son essence,
quels sont les éléments qui l'incitent ou au contraire l’éteignent, quelle place prend-il dans la
vie quotidienne, s’apprend-il ? Une analyse réflexive de cinq récits personnels qui relatent
des courages vécus ou observés dans les domaines de la santé ou de l’éducation, tente de
répondre à ces questions à l’aide du regard que portent sur cette thématique cinq
philosophes, de l’Antiquité à nos jours.

2
TABLE DES MATIERES

I. MOTIVATIONS PERSONNELLES……………………………………….... p. 5

II. DEMARCHE……………………………………………………………….... p. 8
1. Présentation……………………………………………………………….. p. 8
2. Progression………………………………………………………………... p. 9

III. RECITS PERSONNELS SUR LE COURAGE……………………………... p. 11


Introduction………………………………………………………………….... p. 11
1. La professionnelle ………………………………………………………... p. 12
2. Véronique ………………………………………………………………… p. 14
3. Benjamin …………………………………………………………………. p. 18
4. Ca suffit …………………………………………………………………... p. 21
5. Le chat ……………………………………………………………………. p. 24

IV. ANALYSE……………………………………………………………………. p. 26
Introduction…………………………………………………………………… p. 26
Avant propos : le courage chez les grecs……………………………………… p. 28
1. Platon – Socrate…………………………………………………………… p. 28
2. Aristote……………………………………………………………………. p. 35
3. Paul Tillich……………………………………………………………….... p. 42
4. Vladimir Jankélévitch……………………………………………………... p. 49
5. André Comte Sponville…………………………………………………… p. 56

V. CONCLUSION……………………………………………………………….. p. 62
Silence, récit personnel………………………………………………………... p. 65
Le petit garçon, d’Helen E. Buckley………………………………………….. p. 66

VI. BIBLIOGRAPHIE……………………………………………………………. p. 70
3
REMERCIEMENTS

Ce mémoire finalise quatre années d’études riches en plaisirs, découvertes, questionnements,


expériences, rencontres mais aussi parfois découragements. Rien de tout cela n’aurait été
possible sans la présence de plusieurs personnes qui, de diverses façons, m’ont accompagnée
et que je tiens à remercier vivement ici :

Bessa Myftiu, ma directrice de mémoire, qui par ses conseils et son précieux regard a permis
à ce mémoire d’être ce qu’il est. Mireille Cifali et Jean-Marie Cassagne, qui ont accepté
d’emblée d’être membres de la commission. Les cours où les séminaires que j’ai suivis à
l’université avec ces trois personnes ont été déclencheurs de nombreuses réflexions qui m’ont
bousculée et enrichie professionnellement et personnellement. Ce sont eux aussi qui m’ont
conduite à m’engager émotionnellement dans mon mémoire et dans ma formation. Ils ont
permis, comme le disent Cifali & Giust-Desprairies (2008), « l’avènement d’un déplacement,
d’une ouverture, d’une mise en mouvement, d’une mobilité » (p. 9).

Mon père, disparu l’an passé, et ma mère qui, bien qu’ayant parfois douté de mes choix,
m’ont toujours soutenue et fait confiance. Je leur dédie ce mémoire.

Raphaël, Amandine et David, mes trois enfants, mon fan club le plus fidèle, qui ont accepté
beaucoup pour me permettre de réaliser mon rêve de devenir enseignante.

Marie-Pierre, amie d’enfance et lectrice attentive, avec qui les échanges sont toujours si
intenses et justes. Merci pour son écoute et ses encouragements.

Stéphane, le « vrai ».

Enfin, tous les amis, les enseignants, les parents et les élèves avec lesquels j’ai suivi un bout
de chemin, et qui m’ont fait le cadeau de partager leurs vécus, leurs expériences et leurs
ressentis.

4
I. MOTIVATIONS PERSONNELLES

Je comparerais l'évolution de ma motivation pour le thème de ce mémoire à un puzzle. En


effet, l’évidence de ce sujet m’est apparue de manière progressive, au fur et à mesure que les
différentes pièces mises côte à côte ont permis l’émergence du mot « Courage ». Cet
assemblage m’a conduite non seulement à choisir la thématique sur laquelle allait porter ma
démarche mais m’a aussi permis, de par sa révélation graduelle, de trouver le courage de me
lancer dans cette recherche qui, je le savais, allait me bousculer émotionnellement en
remettant probablement en question ma perception de cette vertu à laquelle j’accorde une
grande valeur.
Les différentes pièces de ce puzzle que je vais évoquer dans mes motivations, se sont
construites à partir de situations vécues ou observées, de différents cours suivis dans le cadre
de ma formation universitaire et des questionnements personnels et professionnels qu’ils ont
suscités en moi. Toutefois, je prends également conscience aujourd’hui que le courage m’a
interpellée tout au long de ma vie, et ce de manière plus ou moins évidente.

Pour mes 13 ans, mes parents m’ont offert L’Iliade et l’Odyssée, un livre illustré, adapté
d’Homère par Werner Watson (1956). Il a encore aujourd’hui une place privilégiée dans ma
bibliothèque et ses pages sont usées à force d’avoir été lues et relues. La jeune adolescente
que j’étais a tout de suite ressenti une sorte de fascination pour ces personnages
mythologiques et plus particulièrement pour Ulysse, qui dans son voyage de retour surmontait
de nombreuses difficultés sans jamais perdre de sa détermination. Il était un héros pour lequel
j’éprouvais de l’admiration et auquel je voulais probablement ressembler secrètement.
Etaient-ce déjà là les prémices d’un regard attiré par le courage et la première pièce de mon
puzzle ?

Il n’est certainement pas anodin que mes parents m’aient offert ce livre : le courage est une
valeur éducative valorisée dans ma famille. Il faut savoir faire face, être fort, supporter, se
battre, avancer : « Courage ! » « Je t’encourage Isabelle », « Sois courageuse ! », « Prends ton
courage à deux mains ! » « Ne perds pas courage ! ». Toutes ces injonctions m’ont imprégnée
et si elles ont eu pour objectif de me soutenir, elles ont parfois été un poids : le courage est
quelques fois si difficile à trouver et à choisir.

5
En dehors du cadre familial, cette mise en valeur du courage se révèle également
fréquemment dans le cadre scolaire et social. Ne me suis-je pas encore surprise l’autre jour à
dire à un enfant qui s’était blessé à la récréation « Bravo, tu es courageux, tu ne pleures même
pas ! ». Et quel enseignant n’a-t-il pas dit un jour à un élève « Courage » ou encore noté dans
un carnet scolaire les mots « je t’encourage » ? De manière consciente, ou inconsciente peut-
être, cette vertu prend une valeur particulière dans l’éducation.

Le courage trouve également une place de choix dans les médias, les journaux, la télévision
ou le cinéma : les attitudes courageuses, qui sont souvent présentées sous forme d’héroïsme,
suscitent l’admiration et par là même intéressent et surtout attirent le public. Elles se situent
dans des domaines aussi variés que multiples, comme par exemple le sport, la santé, la
politique ou encore la religion et mettent en jeux des acteurs de tous âges, des hommes, des
femmes, des enfants.
Ainsi, c’est également en regard de la multitude des situations associées au courage que s’est
ajoutée une nouvelle pièce à mon puzzle et que s’est renforcé mon questionnement sur cette
thématique : finalement, qu’entend-on exactement par courage ? Où se situe-t-il ? Dans un
quotidien ? Dans un acte d’héroïsme ? Est-il accessible à tous ? A-t-il la même valeur pour
tous ? S’apprend-il ou se vit-il uniquement ? Se choisit-il ?

La reprise de mes études universitaires pour devenir enseignante a marqué un tournant dans
ma vie et certains cours ont été pour moi de véritables révélateurs. Ils m’ont permis
notamment de débuter ma réflexion autour de ces questions. Je pense ici plus particulièrement
aux cours de Mireille Cifali Dimensions relationnelles et affectives des métiers de l’humain
et La pratique professionnelle entre tension, contradictions et compréhension ainsi qu’à ceux
de Bessa Myftiu, Approches littéraire et philosophique de l’éducation et Ethique et
Ecriture.

Les écrits que j’ai réalisés pour ces cours m’ont permis de m’interroger de façon générale sur
cette thématique et m’ont amenée à m’exprimer sur des situations dans lesquelles je
percevais du courage, apportant à leur tour des pièces à mon puzzle. Ainsi, il est ressorti que
j’avais déjà été interpellée dans ma première profession d’infirmière par cette thématique et
plus particulièrement par le courage des patients et de leur entourage. Je l’ai souvent perçu
chez des femmes, des hommes, des enfants, atteints de maladies graves, voire même se
sachant condamnés mais qui pourtant continuaient à se battre, à espérer.
6
Cependant, alors que je percevais le courage uniquement chez les patients, mon entourage le
situait aussi ailleurs puisqu’il m’a souvent été dit « il faut être courageuse pour être
infirmière ». Pour ma part, je ne l’ai jamais reconnu chez la professionnelle que j’étais. Le
courage m’est toujours apparu comme extérieur. Ainsi, le courage ne peut-il être considéré
comme tel que par ceux qui l’observent ?

Mon intérêt pour cette thématique est ressorti de manière encore plus flagrante lors du cours
Ethique et Ecriture où j’ai écrit un premier récit sur le sujet, plus spécifiquement sur le
courage d’être soi. La situation relatée évoque à mes yeux une certaine forme de courage qui
est celle de l’affirmation de soi. Je réalise aujourd’hui que j’ai ainsi ajouté une pièce
importante à mon puzzle.

Enfin, et il s’agira de la dernière pièce de mon puzzle, il m’a souvent été renvoyé lorsque je
parlais de la reprise de mes études pour devenir enseignante : « Tu es courageuse, je t’admire,
moi je n’aurais jamais ce courage ». Au fur et à mesure de l’avancement de mes études, ces
remarques ont fini par m’exaspérer : non je n’étais pas courageuse ! J’avais simplement fait
un choix qui me permettrait par la suite de réaliser un rêve. Je réfutais alors l’idée d’être
courageuse en rétorquant à mes interlocuteurs que le véritable courage appartient à ceux qui
sont confrontés par exemple à la souffrance, à la peur, à la pauvreté et qui surtout n’ont pas
choisi ce chemin de vie. Et qui malgré tout continuent à se battre pour tenir debout.

Forte de ces observations, il apparait à mes yeux que le courage existe sous des formes
multiples. Mais quelle est l’essence de ce courage ? Peut-on le percevoir d’une manière
générale ? Peut-on le définir universellement ou sa définition reste-t-elle celle que chacun lui
donne en fonction de ses propres valeurs ? Quels regards les philosophes portent-t-ils sur ce
thème à travers les temps ?

Ce sont ces différents questionnements qui m’ont conduite à approfondir ma réflexion et ma


recherche sur le courage dans ce mémoire, tout en étant cependant consciente de l’ampleur du
sujet. Ainsi, je me lance dans cette thématique du courage au quotidien dans le même état
d’esprit que Tillich (1967) lorsqu’il dit : « Bien que je n’aie aucune chance de réussir là où
Socrate a échoué, ce courage de risquer un échec presque inévitable peut contribuer à
maintenir vivante la question qu’il a posée. » (p. 16). Et à m’enrichir professionnellement et
personnellement.
7
II. DEMARCHE

1. PRESENTATION

La réalisation de ce mémoire s’insère dans une démarche clinique « d’une réflexion qui se
tisse entre pratiques et théories » (Bréant, 2008, p. 108). Elle prend ainsi appui sur deux types
de sources qu’il est possible de situer à des niveaux différents : la première source, extérieure,
est celle d’écrivains, principalement de philosophes, et la seconde, personnelle, se situe dans
mon vécu. Ainsi, je mettrai en parallèle les écrits de plusieurs auteurs sur la thématique du
courage, et cinq textes que j’ai rédigés sur des situations rencontrées dans ma vie privée et
professionnelle et qui reflètent différentes formes de courage. Ma démarche sera circulaire et
fera des allers retours entre ces deux pôles : théorie et expérience vécue. Car comme le dit
Cifali (1995) à propos des métiers de l’humain, « il me semble aujourd’hui nécessaire d’y
inscrire une démarche clinique ou même une clinique, c’est-à-dire un « lieu » de théorisation
où des connaissances se construisent à même le vivant et dans l’implication » (p. 56).

J’ai choisi de baser ma démarche sur l’écriture de récits personnels, car je pense, comme le
souligne Myftiu (2006), que « l’écriture est un moyen puissant de réflexion » (p. 193) et que
« l’écriture de soi, l’écriture des événements, l’écriture de l’expérience s’avèrent être un des
moyens pour comprendre et améliorer la relation avec soi-même » (p.192), et par
prolongement la relation avec les autres, toutes deux particulièrement importantes dans les
professions que j’ai choisi d’exercer.

En ce qui concerne le choix des situations sur lesquelles se basent mes récits, et compte tenu
du fait que le champ thématique du courage est particulièrement vaste, j’ai déterminé
plusieurs critères afin de pouvoir en limiter l’ampleur. D’une part, en raison de mon parcours
professionnel antérieur et actuel, infirmière et bientôt enseignante, j’ai décidé de porter plus
particulièrement mon regard sur ces deux domaines, l’éducation et la santé. Trois de mes
récits seront en lien avec le premier et deux autres avec le second. D’autre part, j’ai voulu
qu’il y ait une forme de proximité dans les situations relatées et qu’elles mettent en lumière le
courage au quotidien, cette forme de courage pour laquelle tout en chacun peut se sentir
concerné, soit pour l’avoir côtoyé, soit pour l’avoir vécu.
Par ailleurs, j’ai choisi des angles d’observation différents en proposant des situations dans
lesquelles je me trouve parfois en posture de témoin et parfois en posture d’actrice ou tout au
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moins investie. Tous ces récits reflètent des situations qui m’ont impliquée émotionnellement.
Enfin, j’ai opté pour des situations différenciées à plusieurs niveaux : récentes ou anciennes,
concernant des acteurs d’âges différents, enfants, jeunes adultes et adultes d’âge mûr, et ce
afin d’enrichir ma recherche.

Le tableau ci-dessous met en évidence les différents éléments qui précèdent.

SANTE EDUCATION

TEMOIN Véronique Benjamin


Ca suffit

ACTRICE La professionnelle Le chat

En ce qui concerne l’approche théorique, il m’a semblé indispensable de partir des écrits de
philosophes grecs de l’Antiquité et de poursuivre avec des écrits d’auteurs plus
contemporains. Toutefois, il apparait que ces derniers basent pour la plupart leur réflexion sur
des auteurs antérieurs, eux-mêmes déjà complexes, et perçoivent le courage à différents
niveaux philosophiques, qui supposent des outils de lectures sophistiqués. De ce fait, mon
regard restera modeste, personnel et partiel sur l’immensité de cette thématique et sa
compréhension. Mon mémoire sera le reflet d’une analyse sur ce que le courage a soulevé
comme interrogations et réflexions à travers plusieurs pistes proposées par mes lectures de
différents auteurs et un vécu personnel.

2. PROGRESSION

J’ai débuté ma démarche par la lecture du livre Le courage en connaissance de cause, dirigé
par Klein (1994), qui m’a permis dans un premier temps de porter un regard très général sur le
courage grâce aux différents chapitres d’auteurs qui abordent cette thématique sous des angles
variés, comme par exemple ceux de l’histoire, du témoignage ou de la recherche. Au fur et à
mesure de l’avancement de ma lecture, mon intérêt pour le courage ordinaire, celui du
quotidien s’est confirmé, notamment par le fait que les propos le concernant permettaient la
9
résurgence de situations vécues ou observées qui me touchaient personnellement.
J’ai ainsi commencé par imaginer une première rédaction de mes récits en me les
« racontant » en quelque sorte intérieurement. Mon objectif avant de les poser sur papier était
de me centrer sur les émotions, les sentiments, les perceptions que l’évocation de leurs
souvenirs suscitait en moi et ce en lien avec le thème du courage.

Puis j’ai déterminé les cinq auteurs sur lesquels allait se centrer mon analyse. Platon, Socrate
à travers lui, et Aristote m’ont paru incontournables comme je l’ai déjà relevé précédemment.
Klein (1994) a éveillé mon intérêt pour Jankélévitch en le citant dans sa préface, citation qui
par ailleurs débute le chapitre de Jankélévitch (1986) consacré au courage : « Il faut
commencer par le commencement. Et le commencement de tout est le courage » (p. 89). Il
était clair qu’il me fallait explorer cet auteur qui donnait une telle place au courage. Quant à
Comte-Sponville (1997), il s’est imposé à moi car j’avais déjà apprécié ses écrits lors d’un
travail réalisé sur le bonheur. Enfin, j’ai choisi Tillich (1967) en regard du récit « Le
chat » que j’avais déjà rédigé : j’avais envie de découvrir un auteur qui aborde de manière
plus spécifique le lien entre le courage et l’affirmation de soi.

Mon travail s’est ensuite poursuivi de manière parallèle : d’un côté par la lecture selon un
ordre chronologique des auteurs et de l’autre par la rédaction de mes récits, qui a nécessité de
nombreuses reprises, car je voulais qu’ils reflètent précisément mon ressenti. Or l’écriture,
peinture écrite, est un art qui ne s’acquiert pas en si peu de temps. Cet exercice, qui a
nécessité que je m’attarde longuement sur les mots, les phrases qui composent mes récits,
aura été particulièrement propice à ma réflexion puisqu’il m’aura permis une forme
d’introspection.
Quant à mes différentes lectures, elles se sont avérées parfois ardues étant donné que les
philosophes ne sont pas toujours faciles à suivre. Ces derniers ont cependant tous éclairé mon
regard sur le courage de différentes manières. Dans mon analyse, j’en ai conservé
prioritairement les aspects les plus signifiants par rapport à mes récits.

Enfin, parvenue à ce que je pensais être le terme de mon travail, j’ai éprouvé le besoin
d’écrire un dernier texte, qui a émergé de ma réflexion sur le courage, réflexion qui va de
toute évidence se poursuivre au-delà de cette démarche.

10
III. RECITS PERSONNELS SUR LE COURAGE

INTRODUCTION

Les nombreuses discussions que j’ai eues avec mon entourage ou d’autres professionnels
depuis que j’ai commencé à écrire sur le courage m’ont confortée dans l’idée, que le courage
est aussi et surtout question de perception personnelle. Les situations que j’ai choisies de
décrire à travers ces cinq récits reflètent pour moi le courage au quotidien et, selon l’angle
sous lequel on se place, mettent parfois aussi en évidence un manque de courage.
Elles ne se situent pas toutes au même niveau de courage mais leur valeur est pour moi égale,
car elles impliquent toutes des personnes dans ce qu’elles ont de plus intime, à savoir leur vie.
C’est pourquoi il me parait important que ces témoignages soient présentés sous forme de
récits et non pas comme des comptes-rendus de faits observés ou vécus.

Ecrire des récits, est à mon avis essayer de rendre vivant ce que j’ai vécu ou observé, et
transmettre avec des mots les émotions qui m’ont traversée à un moment donné de ma vie.
Ainsi, tous les faits relatés dans mes récits sont véridiques. Seuls les prénoms et quelques
points de repères ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des personnes dont il est
question. Certaines situations ont parfois été légèrement adaptées et de temps en temps,
quelques détails inspirés de situations similaires ont étés ajoutés et ce afin d’en rendre la
narration et la lecture plus faciles.
Mes récits comportent inévitablement toute une part de subjectivité car ils sont le reflet de
mon regard et d’une manière d’écrire qui m’est personnelle. Mais là réside certainement la
valeur et la difficulté de ma démarche : j’ai réalisé en effet que j’avais fortement intégré dans
mon éducation et aussi d’une certaine façon dans ma première profession « qu’il ne faut ni
éprouver ni laisser voir ses émotions : les sentiments seraient précisément de l’ordre d’un
subjectif néfaste par rapport à l’objectivité requise ; il serait nécessaire de rester neutre, en
laissant au vestiaire tout ressenti « (Cifali, 2008, p. 133). C’est cette objectivité que j’ai voulu
dépasser dans mon travail d’écriture, faisant référence ici à l’idée émise par Cifali (2008)
d’une subjectivité assumée.

Mes récits sont le point de départ vivant de ma réflexion. Car comme le dit si bien Myftiu
(2007) : « Chaque morceau de vie est une leçon, un conseil, un avertissement. Un point
d’interrogation. Une passerelle » (p. 14).

11
1. LA PROFESSIONNELLE

Assise depuis plusieurs heures au chevet de mon beau-père dans une chambre d’hôpital,
j’observe. J’observe le va et vient discret des infirmières qui à tour de rôle viennent lui
prodiguer des soins. Tout de blanc vêtues, elles glissent dans la chambre, sourire aux lèvres et
regards attentifs. Leurs gestes doux sont sûrs et précis et les quelques mots qu’elles nous
adressent sont pleins de réconfort. Pourtant, elles côtoient la maladie, la souffrance, le
désespoir et la mort au quotidien. Elles, qui paraissent si jeunes, sont déjà confrontées à
toutes ces douloureuses réalités.

Au-delà de mon regard et de mes pensées, il y a soudain quelque chose d’étrange qui se
produit : je réalise que lorsque j’observe ces blouses blanches, c’est une partie de ce que je
suis que je vois. Je me trouve en quelque sorte face à un miroir. En effet, si en cet instant je
suis témoin du travail de ces jeunes femmes, je suis habituellement moi-même actrice dans ce
monde hospitalier : je suis infirmière.
Comme il est différent ce regard extérieur que je porte sur ces professionnelles ! Je ne suis ici
que témoin, je n’ai pas besoin de me protéger. Et j’ai le sentiment que cette position m’amène
à prendre une certaine distance qui permet à mon regard de professionnelle de s’estomper
derrière un regard émotionnel.
Je ferme les yeux, je me souviens et je me retrouve il y a une vingtaine d’années.

Je travaille à l’hôpital de Gériatrie. J’ai 24 ans et je suis diplômée depuis quelques mois. Ce
soir, c’est ma première veille. Ce n’est pas rien une première nuit. C’est une responsabilité
énorme. Sur le même étage, il n’y a qu’une seule autre infirmière et quatre aides. L’hôpital,
fourmilière rassurante la journée, baigne la nuit dans un calme impressionnant. Il devient un
tout autre monde : la lumière est tamisée, le silence règne en maître, perturbé uniquement par
quelques rares appels de patients qui dans leur majorité ont sombré dans le sommeil. Tout est
tranquille. D’une tranquillité telle qu’elle en devient presque angoissante, oppressante. Car
derrière elle se cache le risque de l’urgence soudaine.
A 22h00, je reçois le rapport de l’infirmière de jour qui me signale une patiente en fin de vie,
Madame V., atteinte d’un cancer de l’œsophage. Elle me glisse avant de partir « Ce n’est pas
sûr qu’elle passe la nuit, ça va peut-être être pour toi ».

12
Le rapport terminé, je commence la tournée de mon secteur. Je passe dans chaque chambre,
discute avec les patients que le sommeil n’a pas encore gagné, plaisante avec ceux qui ont le
cœur à rire, m’attarde auprès de ceux que la nuit angoisse. Je prends mon temps. Un peu plus
que d’habitude peut-être. Un peu trop même. Inconsciemment, je retarde le moment d’aller
dans la chambre de Madame V. Soudain, mon bip sonne : une collègue de l’étage supérieur
est à la recherche d’un médicament qui lui manque. Je retourne dans le bureau des infirmières
pour vérifier si je l’ai. Son appel me fait gagner quelques précieuses minutes. Mais je ne peux
retarder plus longtemps l’inévitable : je dois aller voir Madame V.
Sa chambre est au bout du couloir. Dans le silence de la nuit, jamais un couloir ne m’aura
paru aussi long, jamais je n’aurais mis autant de temps à le parcourir. Et pendant que j’avance
la peur au ventre, j’espère. J’espère qu’un autre patient m’appelle, ailleurs. Ou mieux encore,
j’espère que ma collègue propose de me remplacer. J’espère n’importe quel évènement qui
me permette de ne pas avoir à entrer dans cette chambre. Et pendant que j’espère
l’improbable, mon imagination s’égare. J’ai peur, tellement peur. J’imagine Madame V.,
étendue sur son lit, la bouche grande ouverte, comme un grand trou noir béant, comme un
abîme sans fond, qui grandit au fur et à mesure que je l’imagine et qui finit par m’engloutir.
La mort. Je vois la mort dans cette bouche rongée par le cancer. Aujourd’hui encore, je
tremble à l’évocation de ce moment.
Je suis devant la porte entrouverte de la chambre de Madame V.. Je la pousse lentement en
retenant mon souffle, j’entre presque sur la pointe des pieds et m’approche doucement de ce
corps immobile dont les yeux grands ouverts semblent fixer un ciel invisible. Madame V. m’a
entendue et tourne sa tête vers moi. Je lui dis « bonsoir » en espérant que ma voix ne laissera
pas transparaître ma peur. Sur son visage marqué par la souffrance, je vois encore aujourd’hui
ses deux immenses yeux sombres. Elle plonge son regard dans le mien avec une telle intensité
que jamais je ne pourrai l’oublier. Elle aussi a peur. Nous nous regardons longuement sans
qu’aucune parole ne soit prononcée. Puis, sa tête se détourne et ses paupières se ferment. Je
reste encore quelques minutes auprès d’elle puis je sors doucement de la chambre et la laisse.
Seule.

Madame V. n’a pas rejoint d’autres cieux cette nuit là, mais la journée suivante. Je ne me
souviens plus des veilles qui ont suivi. Mais lorsque je repense à cette première nuit, je me dis
que durant quelques minutes, deux courages se sont rencontrés.

13
2. VERONIQUE

Elle est belle Véronique. C’est mon amie. Si je devais représenter la Vie, c’est son portrait
que je ferais. Elle a une épaisse chevelure blonde qui tombe jusqu’au milieu de son dos. Ses
yeux sont rieurs, sa bouche ne semble exister que pour sourire et ses éclats de rire sont
légendaires. Elle a ce petit accent venu d’ailleurs qui finit de faire succomber à son charme
tous ceux qui la rencontrent. Elle est belle Véronique, non seulement de l’extérieur, mais
aussi de l’intérieur. Je ne l’ai encore jamais vue de mauvaise humeur, elle ne se plaint pas,
elle déborde d’enthousiasme et d’énergie. Le mot positif semble être fait pour elle. Elle est
généreuse en amitié Véronique, elle sait être attentive aux autres, elle s’inquiète toujours de ce
que vous vivez, elle a toujours le mot qui vous touche. Mais n’essayez pas de la suivre, elle va
trop vite, elle aime faire la fête, elle est avide de tout Véronique. Et elle aime la Vie. Par-
dessus tout.

Véronique va bientôt avoir 40 ans et elle a encore toute la vie devant elle. Les enfants ont
grandi, elle pense enfin un peu plus à elle et elle vient de recommencer à travailler. Elle prend
soin des autres dans une maison de retraite. Lorsqu’elle entre dans une chambre, c’est comme
si un rayon de soleil y pénétrait : elle rayonne, elle est chaleureuse, elle fait du bien.

Rien ne semble pouvoir ternir le ciel bleu qui l’entoure. Il y a bien parfois des zones de
turbulence qui le traversent, mais elle ne s’y attarde pas : il y a tellement d’autres belles
choses à voir et à vivre. Il y a bien parfois les conflits avec ses grands garçons, mais cette
période d’adolescence n’est facile pour personne. Il y a bien cette distance de plus en plus
grande avec son mari et les disputes de plus en plus fréquentes entre eux. Parfois elle se
demande même s’ils vont pouvoir continuer à partager toute leur vie comme elle en a toujours
rêvé.
Il y a bien aussi depuis quelques temps cette tension persistante dans ses seins qui tire parfois
jusque dans ses bras. Il faudrait peut-être qu’elle aille faire un contrôle. Mais elle a tant
d’autres choses plus importantes à faire avant, ça peut bien attendre encore un peu. Peut-être
aussi qu’elle manque un peu de courage : et si c’était grave ? Mais lorsque ces pensées
négatives l’effleurent, elle les chasse aussitôt de son esprit positif. Car elle se dit que même si
cela devait s’avérer être quelque chose de malin, il suffira qu’on le lui enlève pour que tout
continue.

14
Mais les personnes à qui elle finit par parler de ce tiraillement la pressent d’aller faire un
contrôle. Et c’est au milieu du mois de décembre qu’elle se rend enfin chez son gynécologue.
Le diagnostic est sans appel : cancer du sein. Le monde pourrait s’écrouler que Véronique ne
s’en apercevrait pas. Elle n’a même pas le temps de réfléchir, « il » est déjà à un stade si
avancé que le médecin ne lui laisse pas le choix : il faut faire l’ablation de ses deux seins et
ce le plus rapidement possible.
Aujourd’hui encore, quand elle parle de ce moment où sa vie a basculé, Véronique dit que de
toute façon, même si on lui avait donné le choix, elle n’aurait pas hésité une seconde : qu’est-
ce que deux seins pour une vie ?

L’opération qui est programmée pour le 24 décembre efface ce jour de fête : Noël ne compte
plus, seule sa vie compte. Elle change un peu Véronique, ses yeux ne rient plus et les larmes
envahissent ses journées, mais elle ne se laisse pas aller. Elle pleure beaucoup, mais elle tient
bon car elle veut y croire : la vie est plus forte que la mort.

Pourtant, l’opération n’aura pas lieu. Son médecin la reçoit deux jours avant : les derniers
examens ont révélé que son foie était atteint et c’est grave, beaucoup plus grave qu’il ne
pouvait l’imaginer. Beaucoup plus grave qu’elle ne pouvait l’imaginer. Il n’est plus question
de chirurgie, il faut attaquer ce mal avec une série de séances de chimiothérapie. Il faut se
battre contre cet ennemi invisible qui envahit son corps.
C’est pourquoi son médecin a déjà organisé le rendez-vous avec l’oncologue qui va la
recevoir un peu plus tard dans la journée. Véronique a deux heures devant elle… Deux heures
à remplir avant de rencontrer cette alliée. Deux heures durant lesquelles elle se promène avec
son mari dans les rues décorées et illuminées par les lumières de Noël. Il y a quelque chose
d’irréel dans cette effervescence festive qui l’entoure. Elle se sent ailleurs, comme dans un
film, à la fois si proche et à la fois si loin de ces gens qui courent autour d’elle les bras
chargés de cadeaux. Alors, ne serait-ce qu’un instant, elle veut retrouver la joie de Noël et
elle demande à son mari de lui offrir ce stylo dont elle rêve depuis longtemps. Elle veut y
faire graver son nom. Et lorsque la vendeuse souriante lui tend le joli paquet cadeau qui le
contient en lui disant « c’est un magnifique stylo et en plus il est garanti à vie », Véronique et
son mari se taisent. Eux seuls connaissent la portée de ce qu’elle vient de dire.

15
Lorsqu’elle commence sa première série de chimiothérapie, qui sera suivie en quelques mois
par quatre autres, Véronique a la rage. Elle n’a qu’une idée en tête, elle veut gagner ce
premier combat. Elle se bat et elle veut gagner ce premier match. C’est comme cela qu’elle a
décidé de vaincre son cancer, comme un adversaire.

Il y a cette première épreuve, lorsque le médecin implante sous sa peau, non loin du cœur, un
petit boîtier pour permettre l’entrée de tous ses traitements à venir. Cela peut paraître ridicule
de parler de cela comme d’une épreuve, surtout lorsque l’on imagine toutes les souffrances,
toutes les angoisses par lesquelles elle va devoir passer dans les mois à venir. Pourtant, pour
Véronique, cette petite bosse sous sa peau, ce corps étranger si discret, donne une apparence
visible et réelle à son combat et lui rappelle chaque fois qu’elle la voit, qu’elle la sent, cet
ennemi invisible qui se cache à l’intérieur de son corps de femme.
Une première épreuve qui sera suivie par beaucoup d’autres. Difficile de les décrire, car
Véronique en parle peu, où seulement à ceux qui lui sont le plus proches. Elle y fait parfois
discrètement allusion par quelques phrases et nous laisse imaginer, nous ses amies qui
l’aimons, cette douleur qui lui appartient.
Il y a ce moment où, alors qu’elle commence à perdre ses cheveux par poignées, son mari
pour la soulager en attendant le rendez-vous chez la perruquière qui va lui raser la tête, prend
de grands ciseaux et lui raccourcit ses cheveux auxquelles elle tenait tant, symbole de sa
féminité.
Il y a le refus de ses fils de la voir tête nue, refus qu’elle doit respecter pour les protéger alors
qu’elle aimerait par-dessus tout enlever cette perruque qu’elle a si peur de voir tomber et qui
lui tient si chaud.
Il y a ce travail qu’elle veut absolument poursuivre, même à pourcentage réduit, pour
continuer d’exister, de faire partie de la vie, pour oublier son quotidien, pour arrêter les
pensées qui l’envahissent sur son avenir improbable.
Il y a cette séance à laquelle elle accepte de se rendre pour apprendre à prendre soin d’elle-
même malgré la maladie, pour se maquiller, pour continuer à se regarder dans le miroir
comme une femme et non pas seulement comme une malade.
Il y a … Il y a … Il y a ce quotidien qu’elle continue à vivre même si rien ne sera plus jamais
pareil : même si se lever le matin est parfois si difficile, même si manger est quelques fois
impossible, même si elle prend des médicaments tous les jours, même si faire des projets est
si douloureux pour elle.

16
Elle est discrète Véronique sur ce qu’elle vit, elle est discrète sur son courage. Elle ne parle
pas beaucoup de ses moments de découragement, de ce désespoir, de cette révolte qui doivent
parfois l’envahir. Elle dit même qu’il n’y a pas qu’elle qui est courageuse, que tout le monde
est courageux car tout le monde rencontre des choses difficiles dans sa vie. Elle refuse cette
comparaison des courages. Peut-être. Mais tout le monde n’a pas sa force. Et lorsque je la
vois, lorsque je l’entends, je doute de n’en avoir jamais autant.

Véronique résiste depuis plus de deux ans. Elle a des hauts et des bas. Mais elle a déjà
survécu à ce que les médecins imaginaient au début comme difficile, voire impossible à
vaincre. Tous les quatre mois elle se rend à son contrôle médical, qui est suivi par quatre jours
d’angoisse jusqu’à ce qu’on la rassure sur son cancer. Elle vit sa vie de quatre mois en quatre
mois comme elle aime à le dire et rien n’est aussi précieux que ces semaines gagnées sur son
adversaire.
Mais elle m’a dit que si un jour elle réalise que le combat est perdu, que l’adversaire est plus
fort et qu’elle ne peut plus rien faire, elle choisira de partir. Par elle-même.

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3. BENJAMIN

Ils sont là. Ils sont là parce qu’ils sont parents. Et ce soir, ils participent à la réunion de
parents de la classe de 1ère et 2ème enfantine de Benjamin.
Benjamin est leur deuxième fils. Ils l’ont attendu avec impatience et se sont profondément
réjouis de sa venue : François allait avoir un petit frère ! Qu’ils étaient doux ces moments
partagés où leur « petit bonheur » grandissait à l’intérieur du ventre maternel et qu’ils
posaient tous les trois leurs mains sur ce ventre arrondi pour le sentir bouger, comme pour
communiquer avec lui.
Il est né en douceur, par une belle matinée de printemps. Si calme, tout était si calme. Il était
si beau, si doux, si tranquille. Sa venue a bousculé un peu les habitudes mais il a trouvé sa
place dans leur vie et il a donné une autre ampleur au mot « famille ».

Ils sont là parce qu’ils sont parents. Comme les autres. Mais Benjamin a huit ans et ses
camarades de classes, eux, n’ont que quatre ans. Ces derniers viennent en classe tous les
jours. Benjamin, lui, ne vient que le mardi matin. Les autres enfants se sont déjà fait plein de
copains, ils jouent ensemble, se disputent, se réconcilient, bavardent, rient entre eux.
Benjamin quant à lui ne joue pas avec les autres et s’il est présent dans la classe, il est souvent
ailleurs. Contrairement aux autres élèves qui quittent leurs parents pour entrer seuls « comme
des grands » dans la classe, Benjamin ne vient pas seul : Stéphane, un éducateur
l’accompagne et reste dans la classe avec lui toute la matinée.
Benjamin est différent.

Dans le cadre de mon stage, j’assiste à cette réunion de parents. Elle est un peu particulière :
les enseignantes, duettistes, vont devoir informer officiellement les autres parents d’élèves de
l’intégration de Benjamin, enfant en situation de handicap mental. Il ne vient dans la classe
que le mardi, les autres jours, il est dans une institution spécialisée. Les enseignantes se sont
beaucoup interrogées sur la manière d’apporter cette information. Elles craignent un peu les
réactions des autres parents, leurs questions. C’est pourquoi, après discussion avec le
directeur, ce dernier a décidé d’être présent ce soir là dans l’école « pour le cas où », sans
toutefois assister à la réunion pour ne pas la différencier d’une réunion de parents habituelle.
Les parents de Benjamin ont été conviés comme les autres à cette réunion. L’éducateur a
discuté avec eux de leur présence et ils ont décidé d’y assister. Même si leur fils ne suivra
jamais une scolarité normale : Benjamin est atteint d’autisme.
18
Ils sont là, mais les autres parents ne le savent pas.
Il y a une ambiance joyeuse ce soir là dans cette classe enfantine, décorée de dessins et de
bricolages d’enfants. Les parents semblent se faire une fête à l’idée de découvrir de l’intérieur
cet univers dans lequel leurs petits amours vont en quelque sorte un peu grandir sans eux.
Ils sont drôles tous ces parents assis à la place de leurs enfants, sur des chaises beaucoup trop
petites pour eux, ils ressemblent à des géants devant des pupitres sous lesquels leurs grandes
jambes d’adultes ont de la peine à se glisser. Sur ces pupitres, il y a des cahiers déposés. Mais
sur le pupitre de Benjamin, il n’y a rien. Détail insignifiant peut-être, que les autres parents
n’auront probablement pas remarqué mais qui prend certainement une tout autre valeur aux
yeux de ses parents. Et lorsque mon regard se pose sur les eux, je perçois une tristesse
profonde. Je sais par l’éducateur qu’il n’est pas facile pour eux d’être là : le papa a de la peine
à accepter la différence de son fils et la maman se bat comme une lionne.
En les voyant imperceptiblement isolés des autres parents qui se connaissent un peu et
discutent entre eux, mon esprit s’échappe : quelles angoisses, quelles peurs ont envahi ces
parents lorsque discrètement, presque sournoisement, des doutes se sont immiscés sur le
développement et le comportement de leur enfant ? Ils se sont peut-être dit que Benjamin
était différent de son grand frère mais qu’être différent, ce n’est pas une tare, cela peut même
être considéré comme une richesse.
Mais Benjamin était trop différent et au fur et à mesure d’un développement qui s’éloignait
trop de celui des autres enfants, le diagnostic a été posé. Leur quotidien a été bouleversé. Et
depuis, il faut tenir, se battre, malgré les angoisses, les difficultés, les nuits sans sommeils.
Pour Benjamin, pour son frère.

La réunion commence. Les enseignantes remercient tous les parents d’être là, présentent la
classe, les objectifs scolaires, le fonctionnement et, noyés dans cette foule d’informations, se
glissent ces quelques mots :
« Peut-être que vos enfants vous en ont parlé : nous avons la chance d’accueillir tous les
mardis un enfant en intégration, accompagné par un éducateur. Cette expérience est
enrichissante pour tout le monde et se passe très bien. » C’est tout. Les enseignantes
continuent leur présentation et lorsqu’elle arrive à son terme, elles laissent la place aux
questions. L’ambiance est détendue : des parents remercient les enseignantes pour leur travail,
d’autres posent des questions d’organisation pratique, d’autres encore s’interrogent sur la
répartition hebdomadaire des disciplines et soudain une maman prend la parole :

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« Vous nous avez dit qu’il y avait un enfant handicapé qui venait en classe le mardi. Mais de
quelle sorte de handicap souffre cet enfant ? »
Silence. Une des enseignantes répond qu’elle n’est pas autorisée à répondre à cette question et
insiste à nouveau sur la valeur d’une telle expérience pour tous et sur le fait que tout se passe
bien. Mais la maman ne se satisfait pas de cette réponse, elle insiste pour en savoir plus,
soutenue par quelques mouvements de tête approbatifs de plusieurs autres parents. Les
enseignantes se regardent, semblent mal à l’aise et persistent à donner toujours la même
réponse, qu’elles reformulent à tour de rôle avec d’autres mots.
Et soudain, au moment ou la tension devient de plus en plus palpable, une voix s’élève :
« Moi je peux répondre à votre question. Je suis la maman de Benjamin et voici son papa.
Notre fils est atteint d’autisme. Nous vous remercions de l’accueillir dans votre classe, cela
est très important pour lui et pour nous qu’il puisse participer, ne serait-ce que quelques
heures par semaine, à la vie d’un enfant normal. Il a beaucoup de plaisir à être avec vos
enfants.»
Alors, devant la dignité de cette femme, devant la simplicité de ses paroles, les regards
interrogatifs, presque revendicateurs des autres parents, d’abord gênés, se font plus doux,
compréhensifs, peut-être même admiratifs. Le dialogue s’instaure. L’atmosphère est presque
détendue. Une maman transmet aux parents de Benjamin que leur fils leur a parlé de lui en
disant qu’il ne savait pas ce qu’il avait mais qu’il était gentil.
La réunion se termine. Lors de l’apéritif qui suit, les parents de Benjamin échangent avec les
enseignantes et d’autres parents. Ils ne restent pas longtemps.

Mais ils sont là. Pour Benjamin. Pour les autres.


Fragiles témoins d’un courage au quotidien.

20
4. CA SUFFIT

« Il fallait que je le fasse. Je ne pouvais pas partir comme ça. Alors j’ai pris mon courage à
deux mains, j’ai glissé un bonbon dans ma bouche et j’y suis allée. J’ai frappé à la porte de sa
classe en retenant ma respiration et lorsqu’il m’a ouvert, je lui ai dit d’une voix qui se voulait
assurée : « Il faut quand même que je te dise pourquoi je m’en vais ».

Ces paroles sont celles d’Eléonore qui est maintenant enseignante depuis plusieurs années. Je
suis stagiaire dans sa classe et lors d’une de nos nombreuses discussions sur cette profession
d’enseignante qui sera bientôt mienne, nous avons échangé sur les difficultés relationnelles
qui peuvent surgir entre professionnels. Je m’aperçois aujourd’hui qu’à travers ses propos,
Eléonore témoignait sur le courage. Et peut-être aussi sur l’absence de courage.

Eléonore vient de me raconter sa première année d’enseignement.


Une année de galère. Pourtant, elle est arrivée pleine d’enthousiasme dans sa nouvelle école :
enfin, elle avait sa propre classe. Elle avait de l’énergie à revendre, elle voulait que ça marche,
avec les élèves, avec les parents, avec les collègues. Elle avait pour cela mis toutes les
chances de son côté puisqu’elle avait choisi de travailler dans cette école plutôt que dans une
autre : elle savait qu’elle y retrouverait un ami de longue date avec lequel elle avait fait une
partie de ses études pour devenir enseignante. Elle pensait qu’il allait l’aider, la soutenir
comme cela avait déjà été le cas par le passé pour les travaux universitaires. Elle ne se doutait
pas à quel point elle se trompait.

Eléonore avait conscience que cette première année d’enseignement n’allait pas être facile. Et
lorsqu’elle a ouvert la première fois la porte de sa classe, il y avait quand même un peu
d’angoisse derrière sa joie de nouvelle enseignante : elle se lançait dans sa profession et
c’était un peu comme si elle faisait un grand saut dans le vide. Mais elle avait confiance.

Quand elle parle de cette première expérience professionnelle, Eléonore oublie presque les
élèves, elle oublie presque le plaisir qu’elle a eu avec les enfants, elle oublie presque la joie
d’enseigner. Car aujourd’hui Eléonore parle de sa difficulté à affronter celui qui durant une
année les a mises sous pression, elle et ses collègues. Elle parle de mobbing. Ce sont là ses
propres termes. Elle qui se réjouissait tellement de collaborer avec son ami Jean-Philippe ne
se souvient aujourd’hui que de la façon dont leur relation s’est petit à petit dégradée.
Insidieusement.

21
Lorsque l’année scolaire a débuté, Eléonore qui était « nouvelle » s’est en quelque sorte faite
toute petite : elle écoutait Jean-Philippe, il avait plus d’expérience qu’elle, elle le voyait un
peu comme une référence, un grand frère. Et s’il lui arrivait de ne pas être tout-à-fait d’accord
avec lui, par exemple sur la manière de punir les élèves, elle n’a dans un premier temps rien
dit. Mais au fur et à mesure que l’année avançait, Eléonore a pris de l’assurance. Elle a
commencé à s’exprimer, à donner son avis même si parfois il ne correspondait pas à celui de
Jean-Philippe. En réalité, il faudrait plutôt dire à essayer de prendre position. Car Eléonore se
souvient à quel point il était difficile à l’époque de tenir tête, de résister à son collègue et
surtout ami Jean-Philippe : il savait être tellement gentil et charmant, il savait jouer sur leur
amitié, faire de l’humour, plaisanter. Plaisanter sur elle, sur les autres. L’air de rien. Il aimait
lancer sans arrêt des petites remarques, pas vraiment méchantes mais pleines de sous-
entendus, sur leur vie privée, sur leurs maris, sur leur niveau de vie. Combien de fois elle ou
ses collègues n’ont-t-elles pas entendu des phrases du genre « Ah tu es venue travailler
aujourd’hui ? Pourtant quand on voit ta voiture et avec ce que gagne ton mari, on se demande
bien pourquoi ! ». Remarques que Jean-Philippe accompagnait toujours d’un petit clin d’œil
« amical ». Et puis, il y avait aussi toutes les insinuations sur leur manque d’engagement
professionnel, comme lorsque parfois l’une d’entre elles s’autorisait à partir tout de suite à
quatre heures : « L’heure c’est l’heure ! » lui lançait-il en guise d’au revoir. Parce que lui par
contre, il ne comptait pas ses heures, il arrivait plus tôt et repartait plus tard….

Devant l’attitude moqueuse de Jean-Philippe, Eléonore et ses collègues souriaient.


Probablement parce qu’il semblait vraiment vouloir que tout se passe bien dans leur école. En
effet, n’était-ce pas lui qui avait proposé à toute l’équipe de manger une fois par semaine au
restaurant ? N’était pas lui qui disait partout qu’il était dans une super école ? Mais n’était-ce
pas lui aussi qui parvenait à leur imposer son choix, comme pour la formation d’école ? Alors
que toutes avaient envie d’une autre formation, il avait réussi à les convaincre de suivre celle
qu’il voulait : il connaissait l’animateur et il estimait qu’elle serait vraiment bien pour ses
collègues. Finalement, il ne tenait jamais compte de leur avis. Il prenait toute la place. Même
pour prévoir la répartition des élèves dans les classes, il fallait se baser sur ses critères de
sélection. Et personne ne disait rien. Les anciennes parce qu’elles se réfugiaient derrière un
certain détachement vis-à-vis d’une profession qu’elles pratiquaient depuis des années. Les
nouvelles parce qu’elles avaient peur, parce qu’elles n’osaient pas le remettre en question.
Même le jour où l’une d’elles a découvert qu’il avait fouillé dans son bureau.

22
Eléonore quant à elle, a fini par préférer se remettre en question elle-même plutôt que de
s’exprimer. Pour ne pas le blesser, parce qu’au départ, il était quand même son ami. Et puis
ce n’était pas si grave, elle avait une classe, c’était ça le plus important. Alors elle a laissé
passer le temps, elle a repoussé sans arrêt l’idée de parler à Jean-Philippe, de lui dire ce
qu’elle pensait de son comportement vis-à-vis d’elle et des autres, de lui dire qu’il la blessait
et qu’il fallait que cela cesse. Mais au fur et à mesure que l’année avançait, le quotidien est
devenu de plus en plus lourd et petit à petit, Eléonore a eu de plus en plus de peine à se rendre
à ce travail qu’elle avait pourtant choisi et qu’elle se réjouissait de pratiquer. Elle a fini par
appréhender les journées d’école : pas à cause des élèves, pas à cause des parents, mais à
cause de Jean-Philippe. Au fond d’elle-même, elle redoutait d’entendre ces petites paroles
blessantes dites sur le ton de l’ironie. Elle souffrait de ne pas pouvoir exprimer ce qu’elle
pensait et elle s’en voulait de ne pas oser lui parler.

Et puis, elle s’est sentie seule dans cette situation Eléonore. Elle en a bien parlé avec une de
ses collègues, mais cette dernière était comme elle, nouvelle enseignante, et elles n’ont rien
osé dire à Jean-Philippe. Même la hiérarchie n’a pas réagi lorsqu’au moment de prévoir les
nouvelles attributions de classes elles ont été quatre enseignantes sur six à souhaiter quitter
cette école. Pourtant, Eléonore avait tenté d’en parler discrètement à sa directrice en insinuant
que l’attitude de Jean-Philippe était peut-être la cause de ces départs multiples. Elle pensait
qu’il serait plus facile pour une supérieure hiérarchique d’intervenir auprès de Jean-Philippe.
Il n’en a rien été : la directrice lui a fait à peine quelques remarques. Eléonore pense qu’elle
aussi a eu peur car elle savait qu’il avait des amis politiciens.

C’est seulement au moment de quitter l’école qu’Eléonore me dit « avoir pris son courage à
deux mains ». Aucune enseignante ne voulait parler à Jean-Philippe et elle s’est dit qu’elle ne
pouvait pas laisser une telle situation se reproduire l’année suivante avec d’autres collègues.
Alors, elle est allée dans sa classe, elle lui a dit tout ce qu’elle pensait, son année de galère, sa
colère, sa révolte. Elle lui a parlé tranquillement, de professionnelle à professionnel, et il l’a
écoutée de la même manière. Il n’a pas compris, il a refusé tout ce qu’elle lui avait dit.
Aujourd’hui, celui qui était son ami ne lui parle presque plus. Mais cela n’a pas vraiment
d’importance. Car Eléonore pense que cette expérience l’a faite grandir : elle sait aujourd’hui
qu’il vaut mieux parler que de se taire. Qu’il faut parfois oser dire « ça suffit ».

23
5. LE CHAT

« La maîtresse veut te voir, elle a dit que c’était important » me lance négligemment Sandrine.
Je me sens faiblir, mon sang se glace, je n’entends plus rien d’autre que cette phrase
assassine. Elle me touche en plein cœur comme une flèche empoisonnée. Pourquoi cette
convocation ? Que s’est-il passé ? Où est la faute, l’erreur ? J’ai peur.

Dans ma tête, une foule de souvenirs ressurgissent, se bousculent. Je me remémore ces


quelques fois ou malgré mes efforts je suis arrivée en retard et où mes explications sincères
n’ont pas été entendues. J’étais en tort, je n’avais qu’à mieux m’organiser, aucune raison ne
paraissait valable pour excuser mes retards. Je devais arriver à l’heure, un point c’est tout.
Je me souviens encore de ces punitions parfois injustes que je tentais vainement de justifier
auprès de mes parents au cours de discussions animées : je n’y étais pour rien, l’enseignante
était énervée, j’avais juste posé une question à ma voisine au mauvais moment. Mauvaise
excuse : si j’avais été punie, c’est que la maîtresse avait une bonne raison de le faire.
Je repense aussi à cette mauvaise note que j’ai reçue : les questions de l’épreuve ne
correspondaient pas à ce que l’enseignante nous avait demandé d’apprendre. « Tu n’avais
qu’à mieux te préparer, c’est ton travail, il faut tout savoir », rétorquait mon père.

J’étais une petite fille sage, appliquée, je voulais toujours faire plaisir à mes parents et je
mettais beaucoup de cœur à réaliser ce que demandait la maîtresse. J’étais sincère, je savais
accepter une remarque justifiée, mais lorsque ce n’était pas le cas, la révolte grondait en moi.
J’avais besoin que mes parents m’écoutent, me comprennent, me pardonnent. Pourtant, la
conclusion apportée par mon père restait la même : le professeur a toujours raison.
Aujourd’hui, je le sais, je l’ai appris. Le professeur a toujours raison. Cette phrase est inscrite
dans ma tête comme une vérité inébranlable, je m’en suis imprégnée.

« La maîtresse veut te voir, elle a dit que c’était important ».


Sandrine m’a transmis ce message ce matin en ramenant mon fils Stéphane de l’école. Nous
sommes voisines et nous partageons les trajets scolaires pour accompagner et chercher nos
enfants.
Je vais à nouveau me retrouver devant la maîtresse. Mais ce n’est plus la petite fille qui va
devoir l’affronter, c’est la maman que je suis devenue.

24
Stéphane a quatre ans, il vient de commencer l’école. C’est un grand saut dans sa vie, une
étape un peu difficile. Il y a la maîtresse, les nouveaux camarades, le rythme différent, les
règles à apprendre et à respecter. Il faut aussi se séparer de maman et ce n’est pas facile pour
lui : il a déjà dû la partager, il y a deux ans, à l’arrivée de sa petite sœur Chloé et depuis trois
mois avec Nicolas son petit frère. Voilà quelques semaines que Stéphane est plus agité,
parfois un peu brusque. Il déborde d’émotions. Mais il est aussi spontané, drôle, enthousiaste
et surtout extrêmement sensible. Il est lui-même.

Ces derniers temps, je suis moi aussi très fragile, fatiguée. Cette convocation m’inquiète, je
m’interroge, je me demande pourquoi, que s’est-il passé, ai-je mal éduqué mon enfant ?
Je décide d’aller voir la maîtresse. Les quelques heures qui me séparent de l’affrontement me
paraissent interminables. Enfin, je suis devant la porte de la classe. Je me sens toute petite,
comme une enfant prise en faute. Je me retrouve face l’enseignante : mon cœur s’est arrêté de
battre. Elle paraît si sûre d’elle en m’expliquant que c’est grave, que Stéphane a refusé de
réaliser le bricolage du chat selon le modèle proposé. Il n’a pas mis la queue dans le bon sens
et lorsqu’elle lui a demandé de changer, il a refusé à plusieurs reprises. « Vous comprenez
Madame, ça commence par vous tenir tête et ça finit par voler des vélomoteurs ». Je suis
abasourdie, je ne comprends plus rien, je n’entends plus rien. Je ne sais plus si je dois rire ou
pleurer. Et au fond de moi, ce leitmotiv qui revient sans cesse : le professeur a toujours raison.

Je rentre à la maison comme un fantôme. Stéphane est là, il joue sur le tapis, le chat est
allongé à ses côtés. Je l’interroge un peu brutalement : « Pourquoi n’as-tu pas fait ce que la
maîtresse a demandé pour le bricolage du chat ? » Stéphane me répond tranquillement :
« Mais maman, quand je vois le chat marcher, il a toujours la queue en l’air ». Je le regarde et
reste sans voix. Alors, tout doucement, je le prends sur mes genoux et le serre dans mes bras
de toutes mes forces. Il est beaucoup trop petit pour comprendre et il ne peut imaginer ce qu’il
vient de provoquer, ce qui vient de se passer en moi. Je me sens libérée : c’est Stéphane qui a
raison.
Mon cœur s’est remis à battre.

25
IV. ANALYSE

INTRODUCTION

Admiration. S’il est un point qui fait l’unanimité lorsque l’on aborde la question du courage et
sur lequel tous les avis se rejoignent, autant du point de vue des auteurs que des personnes
avec lesquelles j’ai échangé, c’est en effet celui-ci : le courage suscite l’admiration. Et ce quel
que soit le domaine ou le degré dans lequel il se situe :
Mais le courage, lui, peut frapper de manière spectaculaire, même lorsqu’il s’agit d’un
courage discret : car lorsqu’il se donne à voir, lorsqu’on l’a reconnu, le courage seul
apparaît, et on l’admire. Le courage donc est impressionnant : cette impression ne touche
encore qu’à l’effet produit sur une personne extérieure au sujet qui fait montre de
courage, ou si l’on veut : le courage n’est ici esthétique que pour l’autre. (Klein, 1994,
p. 54)

Il apparait donc que le regard des autres accorde une certaine valeur aux actes observés, et
conduit par là même à définir certaines attitudes comme étant du courage, puisque « le
courage est approbation et reconnaissance d’autrui » (Smoes, 1995, p. 282). Cette valeur
particulière donnée au courage, l’élève au rang de vertu. Le christianisme a ainsi défini quatre
vertus dites cardinales par le fait qu’elles peuvent être considérées comme le support essentiel
à toutes actions humaines : la justice, la tempérance, la prudence et le courage.

Cependant, à travers les propos des auteurs sur lesquels j’ai choisi de m’appuyer dans mon
analyse, il ressort que parmi toutes les vertus, le courage occupe une place particulière et ce
pour plusieurs raisons. Il me semble intéressant de mettre ces dernières brièvement en
évidence en guise d’introduction à mon analyse.

Ainsi, Comte-Sponville (1997) relève, confirmant par là même ce qui a été mis en évidence
dans ce qui précède, que « de toutes les vertus, le courage est sans doute la plus
universellement admirée » (p. 59). Ce qui contribue très certainement à expliquer le fait qu’il
soit autant valorisé à travers l’histoire par les sociétés et les individus, ce qui par ailleurs reste
toujours valable de nos jours.

26
Chez Platon, Socrate dit que toutes les vertus sont liées les unes aux autres, comme le fait
bien ressortir Brisson (2008) dans son introduction au Protagoras : « Il (Socrate) défend trois
points : celui de l’unité des vertus, celui de leur similitude et celui de leur implication (en
posséder implique les posséder toutes) » (p. 1436).
Quant à Protagoras, au contraire, il dissocie le courage de toutes les autres vertus, de sorte
qu’un homme peut avoir plusieurs défauts et néanmoins être courageux :
Le courage, en revanche, est très différent de toutes les autres. Voici comment tu vas
savoir que ce que je te dis est vrai : tu trouveras beaucoup d’hommes qui sont très
injustes, très impies, très intempérants et très ignorants, tout en étant exceptionnellement
courageux. (Platon, 2008, p. 1470).

Jankélévitch (1986) quant à lui va encore plus loin puisqu’il considère que toutes les vertus
ont besoin de ce courage, qui peut même être considéré comme l’initiateur de toutes les
actions humaines :
Initiative et dénouement à la fois, le courage est la vertu réussie entre toutes, ou mieux il
est l’élément de triomphe virtuel qui est en chaque vertu, ce qui rend les autres vertus
efficaces et opérantes ; et peut-être, après tout, est-il moins lui-même une vertu que la
condition de réalisation des autres vertus ; sincérité, justice ou modestie, elles
commencent toutes par ce seuil de la décision inaugurale. (p. 135-136)

Enfin, pour Tillich (1967), la place du courage est d’autant plus fondatrice que « le courage,
sans doute, appartient à l’éthique, mais il s’enracine dans la totalité des dimensions de
l’existence et, en dernière analyse, dans la structure de l’être lui-même » (p. 15).

Ainsi, le courage apparait clairement comme une vertu au statut particulier.


J’ai conduit mon analyse de manière progressive à travers le regard des auteurs qui observent
le courage sous divers angles, en choisissant de souligner plus particulièrement chez chacun
d’eux des aspects différents mais complémentaires de cette vertu. J’espère ainsi enrichir ma
perception à travers les dimensions plurielles qui constituent ce que l’on nomme Courage.

27
AVANT PROPOS : le courage chez les grecs

Le courage dans la civilisation grecque antique tenait une place très particulière et élevée :
« Le courage est une notion éthique et historique capitale chez les grecs » (Smoes, 1995, p.9).
Les empreintes des écrits des philosophes de cette époque, tels que Platon, Socrate à travers
lui, ou Aristote, marquent aujourd’hui encore les esprits de notre époque. Ils apportent un
riche éclairage réflexif sur le sujet, même s’il est parfois nécessaire de les interpréter de
manière à pouvoir les transposer de leur contexte guerrier historique à celui d’aujourd’hui.

1. PLATON-SOCRATE

Platon, à travers ses écrits sur les discussions philosophiques de Socrate, met extrêmement
bien en évidence la difficulté qu’il y a à définir le courage, notamment dans les textes du
Lachès et du Protagoras. Dans ces dialogues, comme à son habitude, Socrate s’adresse à
des personnages sensés détenir le savoir et être experts sur le sujet qui l’interpelle, ici
l’éducation aux vertus, et plus particulièrement au courage. Il s’agit dans les deux textes
précités, respectivement de deux généraux, Nicias et Lachès et d’un sophiste reconnu,
Protagoras. Il n’est pas étonnant que Socrate choisisse ce genre d’interlocuteurs. D’une part,
l’héroïsme du combattant, bravant sa peur au péril de sa vie et pour défendre sa patrie, est
historiquement et souvent culturellement associé au courage. D’autre part, Socrate qui
cherche toujours à faire avancer la connaissance par la réfutation continuelle des propos de
ses interlocuteurs va, en se confrontant à un sophiste, spécialiste de l’efficacité persuasive,
permettre l’avancement de la réflexion, si importante pour lui dans l’éducation :
Et Socrate ne propose de définir le courage qu’en vue d’en assurer plus facilement la
présence chez les jeunes gens et pour voir si le métier des armes peut y contribuer. La
question se ramène à celle si souvent posée par Platon dans ses premiers dialogues : la
vertu s’apprend-elle ? Est-elle une science ? Y-a-t-il des maîtres de vertu, ayant la
compétence nécessaire pour la transmettre ? En d’autres mots, le courage s’apprend-il ?
(Smoes, 1995, pp. 104-105)

Cette réflexion se fait à l’aide de nombreuses affirmations, objections, exemples et contre-


exemples dont il est difficile de percevoir la cohérence progressive lorsqu’ils sont pris hors du
contexte global du texte. C’est pourquoi, je ne ferai ressortir ici que quelques unes des
nombreuses hypothèses émises dans ces écrits sur le courage.
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Dans ces textes, face à la confrontation de leurs conceptions divergentes du courage, chacun
des interlocuteurs tend à se référer à des modèles en matière de courage. Ainsi, la recherche
d’une définition de celui-ci s’appuie fréquemment sur des exemples observés de
comportements humains. Personnellement, j'ai eu aussi beaucoup plus de facilité à définir le
courage à travers des récits de situations concrètes plutôt qu’à travers des concepts et des
définitions, l’exemple étant souvent plus parlant que la théorie. Ainsi, toutes les personnes
que je présente dans mes textes sont pour moi des modèles de courage, ou tout au moins des
exemples. Mais il est intéressant de relever que ces modèles sont non seulement différents
pour chacun, mais aussi en perpétuelle mouvance, puisqu’ils sont notamment sous
l’influence, par exemple, des contextes sociaux, politiques ou historiques dans lesquels ils se
situent. Smoes (1995) met bien en évidence cet aspect pour expliquer les difficultés qu’il y a à
parvenir à une définition du courage :
Et les difficultés rencontrées par Platon, dans sa définition, vient de ce que jusqu’au Vème
siècle avant notre ère, les modèles grecs de courage subissent évolutions et variations :
l’héroïsme d’Achille, sûr de sa force ; celui d’Ulysse, conscient de ses faiblesses ; le
citoyen soldat, ferme à son poste, le courage calculateur dans Thucyde, etc. (p. 11)

Une fois de plus, on réalise qu'il y autant de types de courage que de situations, ce qui rend
l'analyse complexe et toute définition universelle difficile. Ainsi, alors que Lachès semble
réduire au départ le courage à des actes militaires, «Socrate amène Lachès à universaliser sa
conception du courage, affirmant qu’il ne cherche pas seulement les courageux de la classe
militaire, mais aussi ceux qui le sont devant la maladie, la pauvreté, les affaires politiques et
même face aux désirs et aux plaisirs.» (Smoes, 1995, p. 21). Il confirme ainsi, comme cela
apparaît clairement dans mes récits, que le courage concerne tout en chacun et peut prendre
des formes différentes.
Dès lors, s’il est difficile de s’accorder sur une seule définition du courage, il est peut-être
plus aisé de trouver des points communs à ces différentes formes de courage afin de mieux le
cerner.

A la question de savoir ce qu’est le courage, Lachès met premièrement en avant le principe


de la volonté morale : « Eh bien, il me semble que c’est une certaine fermeté de l’âme, si
vraiment il faut dire ce qu’est sa nature dans tous les cas » (Platon, 2008, p. 611). Derrière
cette fermeté de l’âme, peut se percevoir la notion d’endurance, qui est souvent associée au
courage.
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Effectivement, tous les protagonistes de mes récits endurent quelque chose, que ce soit le
regard des autres, le rejet, le harcèlement moral ou encore la maladie.

Socrate, qui est dans un premier temps d’accord avec cette première définition du courage par
Lachès, la complète par la suite avec l’idée que cette fermeté doit être réfléchie, car une force
d’âme seule peut aussi apparaître chez les fous. Cependant, au fil de la discussion, il apparait
qu’une fermeté irréfléchie est parfois bien plus courageuse qu’une fermeté réfléchie
puisqu’elle conduit à affronter des difficultés que l’on n’est pas sûr de pouvoir vaincre mais
contre lesquelles on se lance néanmoins : «Ainsi, le soldat inébranlable parce qu’il prévoit
une issue favorable, est moins courageux que celui qui est inébranlable bien qu’il sache que
les chances sont contre lui» (Smoes, 1995, p. 117). Je vois ici un lien avec mes récits et plus
particulièrement avec Véronique qui, face à une cause qu’on lui a annoncée comme difficile à
gagner, face à un pronostic extrêmement défavorable, choisit de continuer le combat et reste
en quelque sorte inébranlable face au cancer. L’idée de quelque chose d’inébranlable, d’une
force, d’une fermeté me semble aussi ressortir chez les parents de Benjamin qui, depuis des
années tiennent debout malgré les difficultés auxquelles l’autisme de leur fils les confronte au
quotidien. Et cela ressort aussi chez l’infirmière qui réalise son travail malgré ses peurs, et qui
s’appuie probablement pour ce faire sur une certaine force morale, même si cette dernière
peut être définie par son professionnalisme.

Dans ces différentes situations, le mot combat est associé au courage, mais il se place dans un
autre domaine et trouve un sens proche dans un contexte différent : la lutte se situe pas au
niveau de la guerre mais au niveau de la maladie, du handicap, de la peur. Il est ainsi possible
de penser que le contexte dans lequel on se trouve, s’il est assimilable à un combat contre
quelque chose, détermine et provoque l’apparition du courage ou au contraire de la lâcheté.

J’émettrais cependant un certain doute en ce qui concerne l’idée d’un courage inébranlable :
existe-t-il réellement ? L’être humain peut-il vraiment rester constamment imperturbable face
à certains combats qui comportent une souffrance physique et/ou morale parfois à la limite du
supportable ? Il s’agirait là d’un courage absolu, fort éloigné à mon avis d’un courage au
quotidien. En effet, ce dernier, ne comprend-il pas nécessairement aussi des moments de
faiblesse, de désespoir, de doutes, ce qui le différencie par ailleurs du courage héroïque, hors
normes ? Et cela sans pour autant qu’il faille considérer ces faiblesses comme de la lâcheté.

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Je sais que tous les personnages de mes récits ont connu des moments de faiblesse, à l’opposé
de cette fermeté que Lachès attribue au courage. Je réalise aussi que cette fermeté attendue
par les autres dans l’attitude courageuse m’a parfois exaspérée, comme je l’ai mis en
évidence dans mes motivations. Le regard de l’autre juge souvent la faiblesse et il est difficile
parfois de rester ferme : le courage ne met-il pas ainsi une pression à celui qui est reconnu
comme tel ? Et finalement, n’est-ce pas aussi du courage que de reconnaître son manque de
courage, comme le fait Eléonore lorsqu’elle parle de son attitude initiale vis-à-vis de Jean-
Philippe ? La faiblesse ne fait-elle pas aussi partie de l’humain, comme le courage ?

Mais revenons à Socrate et sur le fait que le courage n’est pas l’apanage seul des guerriers :
« Ainsi, tous ces hommes sont courageux, mais, pour ceux-ci, c’est à l’égard des plaisirs
qu’ils font preuve de courage ; pour ceux-là, c’est dans les souffrances ; pour d’aucuns, c’est
contre les désirs ; pour certains, c’est par rapport aux craintes » (Platon, 2008, p. 610). C’est à
partir de cette idée de crainte que Nicias, autre interlocuteur privilégié dans le Laches, définit
le courage : « J’affirme que le courage est la connaissance de ce qui inspire la crainte, ou la
confiance, que ce soit à la guerre ou en toutes autres circonstances » (Platon, 2008, p. 614).
Ainsi, le courage va être mis en lien avec le savoir, la connaissance. Il implique d’agir en
connaissance de cause, afin de pouvoir déterminer l’attitude la meilleure à avoir, en fonction
de ce qui est bien et de ce qui est mal. En extrapolant ce qui précède et en le mettant en lien
avec mes récits, je pourrais dire que pour Véronique le bien est la vie et c’est pour elle qu’elle
lutte, pour les parents de Benjamin le bien est l’acceptation du handicap de Benjamin et c’est
pour lui qu’ils se battent, pour l’infirmière le bien est le bien-être du patient et c’est pour lui
qu’elle est présente, pour Eléonore, le bien est sa santé morale et c’est pour elle qu’elle
s’affirme et pour Stéphane le bien est sa vision des choses et c’est ce qu’il défend.

Mais Lachès s’oppose à nouveau aux affirmations de Nicias, plus particulièrement en ce qui
concerne l’association du savoir au courage : le professionnel, en l’occurrence celui qui est
censé détenir le savoir, n’est pas véritablement celui qui a le courage, car c’est plutôt celui
qui se trouve en face de lui qui possède cette vertu. Si je me réfère à mes récits, ce n’est pas
l’infirmière mais la patiente seule qui aurait du courage. Pourtant, il me semble que le savoir
n’empêche pas la crainte. Elle ne se situe peut-être pas au niveau de l’objet de crainte lui-
même, puisque l’on connait ce que l’on affronte, mais dans ce que l’on imagine autour de
l’objet de crainte. La maîtrise d’une certaine technique professionnelle rassure certainement
mais ne supprime pas la peur qu’il faut surmonter dans la pratique de ses connaissances.
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Face à toutes ces affirmations et contre-affirmations dans la recherche d’une définition du
courage dans le Lachès, Socrate conclut par un constat d’échec « Nous n’avons donc pas
découvert, Nicias, ce qu’est le courage » (Platon, 2008, p. 620). Cependant, il est possible de
retenir deux aspects du courage mis en évidence par les deux protagonistes « Le courage est à
la fois l’endurance, accentuée par Lachès et la connaissance morale du bien et du mal, mise en
évidence par Nicias » (Smoes, 1995, p. 117).

Pourtant, pour ma part, je me suis sentie décontenancée après la lecture du Lachès,


notamment en ce qui concerne le courage professionnel. D’autant plus qu’après ces
observations, la lecture du Protagoras paraît encore plus déstabilisante. Je citerai à ce propos
Smoes (1995) lorsqu’il met en évidence que «Le Protagoras reprend les mêmes exemples
que le Lachès, mais pour affirmer le contraire, à savoir que la confiance du spécialiste dans sa
pratique expérimentée, renforce son courage, alors que le Lachès affirme que le non-
spécialiste est plus courageux et plus méritant que l’expert » (p. 22).

Mais la véritable question sous-jacente à la réflexion de Socrate est de savoir s’il est possible
d’enseigner le courage. Protagoras tient à l’idée que le bien et le mal s’enseignent et cela dès
l’enfance :
En réalité, on commence quand les enfants sont petits, et on continue leur vie durant à
leur prodiguer enseignements et admonestations. Dès que l’enfant comprend ce qu’on
lui dit, sa nourrice, sa mère, son pédagogue, son père lui-même rivalisent d’efforts pour
le rendre meilleur possible ; à chacune de ses paroles, à chacun de ses actes, ils lui
apprennent et lui expliquent que ceci est juste, cela est injuste, ceci est beau, cela laid,
ceci pieux, cela impie, et fais cela, ne fais pas cela ! (Platon, 2008, p. 1450)

Socrate, qui élargit cette question de l’enseignement du courage à la vertu en général, ne


pense pas que celle-ci puisse s’enseigner et il donne en exemple l’échec de l’éducation
donnée par des pères vertueux à leur fils, comme le paraphrase Smoes (1995)
Les hommes tenus pour vertueux et sages, les Thémistocle, Périclès et consorts ne
semblent guère avoir transmis leur supériorité à leurs propres enfants. Bien peu ont
réussi à inculquer la vertu à leur progéniture, ce qu’ils n’auraient pas manqué de faire
si la vertu pouvait s’enseigner. (p. 136)

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Je m’interroge : n’y aurait-il pas derrière la question de l’enseignement possible ou non de la
vertu, celle masquée de la manière de l’enseigner ? Celle préconisée par Protagoras et qui
ressort dans mon avant-dernière citation, me semble aujourd’hui difficile à concevoir. Pour
Platon par contre, « ce qu’il faut, ce ne sont pas de professeurs de théorie abstraite, comme le
sont nécessairement les techniciens et les sophistes, mais un maître à penser et à vivre »
(Smoes, 1995, p. 109). Ainsi, l’enseignement peut apparaître à travers l’exemple, de même
que par la réflexion comme le préconise Socrate. Je pense ici à ce qui est décrit dans
Benjamin. En effet, les parents de ce dernier, par leur présence à la réunion de parents sont un
reflet vivant du courage. Le combat qu’ils mènent pour l’intégration de leur fils est aussi un
exemple. La présence de Benjamin, amène très certainement les autres parents, mais aussi les
enfants de la classe avec l’aide de leurs enseignantes à réfléchir sur certaines valeurs éthiques,
et d’une certaine manière sur ce qui est bien ou sur ce qui est mal. N’est-ce pas là une manière
d’enseigner le courage ?

Enfin, je compléterai brièvement ce qui précède par une notion, la métrétique, qui est abordée
principalement dans le Protagoras et qui peut être comprise comme l’art de la mesure. C’est
par ce biais que Socrate associe la vertu à une science. Ainsi, ce qui détermine le choix de nos
attitudes est une certaine science de la mesure entre ce qui est bien ou mal pour notre vie, une
sorte de jugement de valeur :
Comme un homme qui sait peser, rassemble donc ce qui est agréable et rassemble ce qui
est pénible, mets dans la balance les effets immédiats et les effets à long terme, et dis-
moi quel côté l’emporte. Car si tu pèses l’agréable avec l’agréable, il faut toujours
choisir le plus grand et le plus nombreux : si tu pèses le pénible avec le pénible, il faut
choisir le moindre et le plus petit ; si tu pèses l’agréable avec le pénible, et si l’agréable
est en excès par rapport au désagréable, que le long terme l’emporte sur l’immédiat ou
l’immédiat sur le long terme, tu dois agir en respectant toutes ces données. (Platon, 2008,
p. 1476)

La question du choix, qui est déjà apparue précédemment, comme celui entre le bien ou le
mal, entre ce qui est à craindre ou qui ne l’est pas, prend ici tout son sens. C’est par la mise en
balance des différents éléments qui constituent la situation à laquelle on se confronte que sont
déterminés nos choix. La balance de Véronique, avec d’un côté la vie et de l’autre la mort, a
penché de façon très claire vers la vie, même si dans un premier temps la lourdeur des
traitements à venir a pu lui paraître plus pénible que de ne rien faire. Mais le temps, élément
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relevé comme important dans cette citation, a pris ici toute sa signification : ce sont les effets
à long terme de sa décision qui ont pris le dessus. Par contre, dans la situation d’Eléonore,
c’est l’inverse qui s’est produit: les effets immédiats de son silence lui ont semblé plus
favorables dans un premier temps. Elle s’est mise, pour ainsi dire, dans l’illusion que tout
allait bien. Mais il est apparu à long terme, que cette accumulation de petites blessures s’est
avérée beaucoup plus néfaste pour sa santé morale. « Le courage peut être défini comme une
juste appréciation du danger, la science du vrai danger » (Smoes, 1995, p. 150).

Ainsi, je terminerai en relevant qu’il ne me semble pas toujours évident de percevoir de quel
côté la balance va pencher, quels sont les éléments positifs et négatifs, de quel côté se situe le
vrai danger. Il y a des choix évidents et d’autres qui le sont moins, il y a des choix conscients
et d’autres qui sont inconscients, influencés par notre éducation et nos parcours de vie.

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2. ARISTOTE

Aristote remet en question la vision élargie que Platon porte sur le courage. Pour ce faire, il
met notamment en évidence qu’en regard de la variété et de la multiplicité des objets de
craintes, nommés aussi maux ou choses redoutables, auxquels l’homme peut être confronté,
certaines attitudes sont perçues comme courageuses alors qu’en réalité elles ne font que de
s’approcher du véritable courage. Il discerne ainsi cinq types d’attitudes, dont je parlerai plus
précisément un peu plus loin, qui peuvent être confondues avec le courage.

Pour Aristote cependant, le point de départ du courage semble aussi être l’objet de crainte. Il
part du principe que le plus grand mal à craindre est la mort, puisqu’elle termine de façon
définitive la vie. Mais il ajoute que le fait de se retrouver face à la mort n’implique pas
forcément que l’on puisse être considéré comme courageux :
Cependant, même pour affronter la mort, ce n’est pas, semblerait-il, en toutes
circonstances qu’on peut être qualifié d’homme courageux, par exemple dans les dangers
courus en mer ou dans la maladie. A quelles occasions donc est-on courageux ? Ne serait-
ce pas dans les occasions les plus nobles ? Or la plus noble forme de la mort est celle
qu’on rencontre à la guerre, au sein du plus grand et du plus beau des dangers. (Aristote,
1990, p. 148-149)

Aristote réduit ainsi le courage aux actes de guerre. Il associe à la définition du courage deux
conditions : rester sans crainte face au danger et avoir une mort noble, qui, de son point de
vue, ne peut correspondre qu’à celle rencontrée sur le champ de bataille. Et ce d’autant plus
que pour lui, « cette façon de voir est confirmée par l’exemple des honneurs qui sont
décernés dans les cités et à la cour des monarques » (Aristote, 1990, p. 149), honneurs
attribués aux citoyens-soldats morts à la guerre de façon héroïque. Il semble donc que c’est la
reconnaissance de l’Etat qui élève un acte au rang de courage. Smoes (1995) cite à ce propos
Tricot qui traduit de la manière suivante ce qu’implique la vision d’Aristote :
La valeur d’une action dépend de la manière dont le groupe réagit. La louange et le blâme
constituent ainsi des critères assurés du bien et du mal. Cette intervention constante du
facteur social s’exprime par l’identité des notions de BON et de BEAU : un acte est bon,
s’il parait beau et s’il est par conséquent généralement approuvé ; un acte est mauvais s’il
est laid et blâmé. (Tricot, cité par Smoes, 1995, p. 203)

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Il y a quelque chose dans ces paroles qui m’interroge particulièrement et bien qu’étant
consciente qu’elles se situent dans un contexte historique particulier, la tradition populaire
grecque, je me permettrais de faire un parallèle avec des situations actuelles : quelle valeur
peut avoir le jugement d’une communauté sociale dans la reconnaissance de l’acte
courageux ou lâche ? Les kamikazes qui affrontent la mort d’une manière qui peut être perçue
comme noble et sans crainte par certaines sociétés, et par là même qui correspondent à la
description du courage selon Aristote, peuvent-ils réellement être considérés comme
courageux alors que les hommes de ces peuples qui subissent cet extrémisme, qui vivent dans
la crainte pour leur vie et qui restent à mener un combat moins héroïque mais quotidien, ne
seraient pas considérés par Aristote comme tels ? Cette idée me parait difficile à admettre :
d’autant plus que ce qui est bon, valorisé dans certaines communautés ne l’est pas dans
d’autres. La définition du bien et du mal est relative à des croyances, et il s’avère que ces
dernières sont sujettes à l’interprétation humaine. Cependant, quel que soit le point de vue
selon lequel on se place, il est possible de retenir ce « facteur social » qui implique que le
courage se définit aussi et surtout à travers la reconnaissance qui lui est accordée par les
autres, que ce soit à titre individuel ou communautaire.

La notion du beau qui apparaît aussi dans ce qui précède, pose elle encore une question : où se
situe la beauté d’un geste ? Dans l’héroïsme visible ou dans la discrétion d’un courage au
quotidien ?
Or, si l’on se réfère à la conception qu’a Aristote du courage, il est possible de se demander
si ce dernier ne remet pas en question l’idée d’un courage au quotidien, puisqu’il associe
principalement le courage à l’acte guerrier :
Quoique qu’il en soit, nous ressentons la crainte à l’égard de tous les maux, comme par
exemple le mépris, la pauvreté, la maladie, le manque d’amis, la mort : par contre on ne
considère pas d’ordinaire que le courage ait rapport à tous ces maux. (Aristote, 1990, p.
147)

Ce qui précède va à l’encontre même de la manière dont j’ai considéré le courage dans mes
récits, puisque ce dernier trouve justement son origine dans la maladie, le handicap ou encore
le manque de reconnaissance. Il est envisageable alors de penser que, du point de vue
d’Aristote, aucun de mes récits n’est représentatif du courage, notamment par le fait qu’ils
sont portés par un objectif de victoire personnelle et non pas collective. Serait-ce parce qu’à
son époque, les actes pour le bien de l’Etat avaient une valeur largement supérieure à ceux
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pour le bien de l’individu ? Cette conception, difficile à saisir aujourd’hui peut toutefois
interpeller dans notre société où au contraire, l’individualisme est survalorisé et où la
conscience collective est souvent estompée.

Smoes (1995) met lui aussi en évidence cette exclusion du courage quotidien par Aristote. Il
relève cependant que ce dernier ne pouvait rejeter si facilement l’existence du courage dans
les actes de tous les jours et ce d’autant plus que Socrate au contraire, lui donnait une valeur
particulièrement importante dans le Laches. Aristote est ainsi amené à situer les actes du
courage quotidien ailleurs : « Il avait besoin d’une autre vertu pour faire face aux maux de la
vie de tous les jours : maladie, solitude, pauvreté, déshonneur » (Smoes, 1995, p. 267).
Aristote va ainsi associer à la magnanimité, grandeur d’âme, « en tant qu’impassibilité et
indifférence face aux vicissitudes de la fortune » (Smoes, 1995, p. 267) ce que je perçois pour
ma part comme étant le courage au quotidien. Il est intéressant de relever ici la façon dont
Aristote conçoit la magnanimité : « le sens de la grandeur et de la dignité de l’homme qui,
chez l’homme-magnanime, apparaîtra sous la forme de l’estime de soi, de la conscience de sa
propre valeur et de l’affirmation de soi face au monde » (Smoes, 1995, p. 269) et qui
s’approche du courage tel qu’il est pris en considération par un autre auteur, Tillich (1967),
dont je parlerai au chapitre suivant et qui lui, accorde une importance particulière à la place
du «soi » dans le courage. Cette magnanimité, qui comporte selon Aristote l’affirmation de
soi, apparaît bien quant à elle dans mes récits : par l’enfant qui s’affirme devant son
enseignante parce qu’il est convaincu de la valeur de ce qu’il pense, par Eléonore qui finit par
retrouver l’estime d’elle-même en se positionnant face à Jean-Philippe, par les parents de
Benjamin qui affirment le handicap de leur fils devant les autres parents.

Si nous revenons maintenant à la conception du courage selon Aristote, il apparaît que sa


réduction à l’acte guerrier implique de comprendre pourquoi d’autres actions généralement
associées à du courage ne peuvent pas être considérées comme tel. Pour ce faire, comme je
l’ai relevé en début de ce chapitre, Aristote consacre toute une partie de ses écrits sur le
courage à la réfutation de certaines actions qui en ont seulement l’apparence. Ainsi, il conteste
le courage civique, qui parait pourtant le plus proche du courage guerrier, considérant
qu’accomplir une action par crainte de ses supérieurs n’est pas du ressort du courage : « Or on
ne doit pas être courageux parce qu’on est forcé de l’être, mais parce que c’est une chose
noble » (Aristote, 1990, p. 154). Il y a ici la notion de vouloir qui prend le dessus sur le
devoir : apparait ici l’idée d’un choix personnel en lien avec ses propres valeurs morales.
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De la même manière, Aristote réfute le courage du militaire professionnel, considérant que le
fait d’affronter le danger en pensant que l’on est le plus fort, puisque l’on est soldat de métier,
n’est pas synonyme de courage. Il s’oppose ici à nouveau à la pensée de Socrate qui considère
le courage comme une science. Or, pour Aristote, « on peut tenir bon parce qu’on a
l’expérience du danger : on est alors un homme de métier, on n’est pas un courageux »
(Smoes, 1995, p. 222). Je pense avoir eu la même manière de penser avant de commencer ma
réflexion sur le courage, en considérant que contrairement à ce que pensaient les autres, je ne
pouvais pas en tant qu’infirmière être considérée comme courageuse. En effet, ce qui guide
mes actions lorsque je suis face à la maladie, à la souffrance, à la mort, c’est mon
professionnalisme et le devoir qui y est associé et non pas le courage. Comment aurais-je pu
ne pas aller dans la chambre de Madame V ? Je devais y aller en tant que professionnelle.
Pourtant, même si je suis extérieure à tous ces maux puisqu’ils ne me touchent pas
physiquement, ils me touchent moralement. Et à un moment donné, même si le devoir me
conduit à agir, il y a aussi derrière une forme de vouloir qui définit ma manière d’agir, à
savoir avec empathie, en m’impliquant émotionnellement vis-à-vis de mes patients.

Aristote rejette encore le courage lorsqu’il prend la forme de l’impulsivité, car il l’associe à la
passion. Selon lui, dans ce cas, l’action est guidée par le plaisir et « ils n’agissent ni poussés
par le bien ni comme la raison le veut, mais sous l’effet de la passion : ils ont cependant
quelque chose qui rappelle le vrai courage » (Aristote, 1990, p. 156). La manière dont Smoes
(1995) paraphrase cette réfutation, nous éclaire encore plus sur le rejet de cette attitude : « on
peut tenir bon parce qu’on a le tempérament ardent : les bêtes en font autant, et ce n’est pas du
courage » (p. 222). Je ferai ici un petit aparté en reprenant l’idée de tenir bon, mais cette fois
lorsqu’Aristote l’associe au véritable courage, car elle m’apparait comme une notion
importante pour ce dernier comme le relève Smoes (1995) : «Le mot le plus fréquemment
employé par Aristote est hupomenein, tenir bon, mot qui évoque les combats d’infanterie et la
pratique des cités grecques à l’époque classique » (p. 194). D’autres auteurs traduisent ce mot
par endurer ou supporter. Si je transfère ces termes à mes récits, qui impliquent aussi d’une
certaine manière un combat comme je l’ai déjà relevé, il apparait qu’ils correspondent aux
situations vécues par certains de mes protagonistes : Eléonore, Véronique ou les parents de
Benjamin tiennent bon, endurent ou supportent tous quelque chose de difficile.

Aristote, ne reconnait pas non plus le courage dans les attitudes des gens confiants qui sont
courageux de par le nombre de leurs victoires et l’habitude qu’ils en ont. Ainsi, « ils pensent

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être les plus forts et n’avoir rien à subir en retour » (Aristote, 1990, p. 157). Ils n’agissent que
face au danger qu’ils connaissent et dont l’issue victorieuse leur est prévisible « mais quand
les choses ne tournent pas comme ils l’espèrent, ils prennent la fuite » (p. 157).
Enfin, Aristote élimine les gens qui agissent par ignorance du danger, car eux aussi, lorsqu’ils
prennent conscience du danger, s’enfuient.

Il apparait que toutes ces attitudes se distancient du véritable courage, car si elles s’en
approchent au début de par l’affrontement du danger, elles se soldent toutes finalement par la
fuite. Ce qui me semble aussi ressortir fortement dans les réfutations d’Aristote et qui
différencie le courage de ce qui n’en a que l’apparence, est ce qui guide ou justifie l’action :
ce ne doit être ni le plaisir, ni l’impulsivité, ni l’assurance, ni le devoir mais le vouloir. Je
pense que cette notion de vouloir est présente dans les récits que j’ai faits : Véronique veut
vaincre le cancer, les parents de Benjamin veulent défendre leur fils, Eléonore veut que cesse
cette pression morale qu’elle subit. Cependant, Aristote apporte une autre dimension à ce
vouloir, qui à lui seul ne suffit pas pour signifier le courage : il faut pour cela qu’il soit
motivé par les valeurs morales qui doivent guider les comportements humains. Dès lors, il est
possible de se demander de quelle manière ces valeurs morales peuvent s’intégrer chez
l’homme. Pour ce faire, il est nécessaire de partir de la conception qu’a Aristote de la vertu
qu’est le courage.

Aristote associe le courage aux vertus morales, qui selon lui découlent de l’habitude,
contrairement aux vertus intellectuelles, qui elles sont principalement du ressort de
l’enseignement. Il entend par habitude une disposition que l’on acquiert par la pratique et qui
n’est donc pas innée : « C’est en pratiquant les actions justes que nous devenons justes, les
actions modérées que nous devenons modérés, et les actions courageuses que nous devenons
courageux » (Aristote, 1990, p. 89).
Le courage se construit donc au fur et à mesure que, confronté à des dangers, l’homme choisi
une attitude qui peut être considérée comme courageuse :
Il en est de même au sujet du courage : en nous habituant à mépriser le danger et à lui
tenir tête, nous devenons courageux, et une fois que nous le sommes devenus, c’est alors
que nous serons le plus capables d’affronter le danger » (Aristote, 1990, p. 94).

Faut-il comprendre ici que la peur peut être influencée par la raison et dès lors être
appréhendée de manière différente ? « Ainsi, dans l’homme courageux, les peurs sont

39
« informées » par la raison, rendues plus obéissantes, plus dociles à la raison. L’homme
courageux est capable de raisonner ses peurs, par exemple, en se persuadant de la non-valeur
de leur objet » (Smoes, 1995, p.211) Si l’on admet que c’est principalement la peur qui
conduit l’homme à se comporter lâchement, il suffirait donc de diminuer la peur en lui
donnant moins de valeur, pour qu’elle ne guide plus nos actions vers des attitudes lâches et
que cela nous permette par là même de devenir courageux. C’est ainsi la raison qui conduit au
choix des bonnes attitudes, à la vertu morale puisque « les vertus sont certaines façons de
choisir, ou tout au moins ne vont pas sans un choix réfléchi » (Aristote, 1995, p.101).
Par ailleurs il ressort que la raison permet aussi de trouver le juste milieu entre la crainte et la
témérité. Car c’est ici qu’Aristote situe le courage, comme une médiété entre ces deux
dispositions.

Aristote relève alors l’importance de la pratique du courage dès l’enfance, et la met en lien
avec une éducation saine : « Ce n’est donc pas un acte négligeable de contracter dès la plus
tendre enfance, telle ou telle habitude, c’est au contraire d’une importance majeure, disons
mieux totale » (Aristote, 1990, p. 90). Je perçois ici un certain lien avec la situation que j’ai
vécue dans Le chat, même si cela se situe à un niveau quelque peu différent. Dans une
certaine mesure, je ne pense pas avoir appris dans mon enfance à avoir une attitude
courageuse face aux autres, et notamment à m’affirmer dans ce qui me paraissait juste. J’ai
appris à fuir la confrontation et à préférer renoncer à ce que je pensais afin de ne pas remettre
en question l’adulte. Je n’ai pas appris à défendre mes convictions, tout en précisant que cela
se situait principalement au niveau de l’affirmation de soi. Ainsi, certainement comme pour
mes parents, la peur de l’enseignant, de celui qui détenait le savoir était plus forte que tout.
Face à ce qui m’apparaissait comme injustice, j’ai appris à me taire. Je pense que l’expérience
que j’ai vécue dans Le chat a changé fondamentalement l’attitude éducative que j’ai par la
suite eue avec mes enfants. J’ai à cœur aujourd’hui de les amener à prendre en compte leurs
valeurs et à les défendre, à relativiser leur peur pour agir en fonction de ce qui leur parait
juste, même si parfois cela s’avère plus difficile que de renoncer, que de fuir ou que de se
taire. Ceci n’est pas sans rappeler la situation d’Eléonore, et l’éducation qu’elle a reçue.
Véronique, quant à elle, dit avoir un caractère volontaire, qui s’affirme : l’éducation qu’elle a
reçue y a-t-elle contribué ? Si je n’ai pas de réponse à cette question, les éléments que j’ai
relevés précédemment me portent à penser comme Aristote, que si les enfants apprennent,
par l’encouragement de l’adulte ou par son exemple, à affronter leurs craintes, ils apprendront
le courage. Je m’appuierai ici encore sur Smoes (1995) pour résumer l’idée principale mise en
40
évidence dans ce qui précède à partir des propos d’Aristote : « En d’autres termes, la vertu
d’une personne, comme disposition stable et choix enraciné devenu caractère représente les
choix de son passé, son histoire individuelle, les principes permanents inspirant ses décisions,
son choix d’existence qui forme le noyau de son caractère éthique » (p. 212).

J’aimerais, avant de terminer mon analyse sur la conception du courage chez Aristote, aborder
encore un point qui m’a particulièrement interpellée. Mon récit intitulé Véronique se termine
par ces phrases : « Mais elle m’a dit que si un jour elle réalise que le combat est perdu, que
l’adversaire est plus fort et qu’elle ne peut plus rien faire, elle choisira de partir. Par elle-
même ». Je sais que Véronique parlait ici du suicide. Je n’aborderai pas dans ce travail cette
question de manière approfondie, bien qu’elle me touche au point que je ne l’ai
volontairement pas abordée dans mes récits alors que j’aurais pu le faire. Mais comme
Véronique y fait allusion et qu’Aristote se positionne à ce propos dans ses écrits de façon très
claire, il m’a semblé important de l’aborder.
Or mourir pour échapper à la pauvreté ou à des chagrins d’amour, ou à quelque autre
souffrance, c’est le fait non d’un homme courageux, mais bien plutôt d’un lâche ;
c’est, en effet, un manque d’énergie que de fuir les tâches pénibles, et on endure la
mort non pas parce qu’il est noble d’agir ainsi, mais pour échapper à un mal »
(Aristote, 1990, p. 152).

Il est clair que pour Aristote, le suicide n’est pas un acte courageux car il reflète la perte de
l’espérance, ce qu’il considère comme une attitude difficilement acceptable. Je n’irai pas ici
plus loin sur cette thématique, mais je me permettrai toutefois de confronter Aristote à ses
propres propos : « Mais quelles sortes de choses doit-on choisir à la place de quelles autres,
cela n’est pas aisé à établir, car il existe de multiples diversités dans les actes particuliers »
(Aristote, 1990, p. 122). Il ressort donc que le contexte dans lequel se situe l’action humaine
doit aussi être pris en compte.

Dans ce qui précède, il apparait de manière significative que, comme le dit Smoes lui-même,
« unifier toutes les remarques d’Aristote n’est pas tâche facile. Celui-ci permet des
interprétations diverses et la formulation de ses théories semble parfois contradictoire »
(Smoes, 1995, p. 237). C’est ainsi que je terminerai ma réflexion sur Aristote et le courage.

41
3. Paul TILLICH

Dans son livre Le courage d’être, et comme cela ressort dans son titre, Tillich (1967) part du
principe que pour aborder le thème du courage, il est indispensable de réfléchir sur l’existence
humaine et par conséquent sur l’être lui-même : « Pour comprendre le courage il faut au
préalable comprendre l’homme et son monde, ses structures et ses valeurs » (p. 16). Ainsi, le
courage ne peut être compris sans une réflexion sur l’humain, sur ce qui fait l’homme, sur ce
qui l’entoure, son monde intérieur et extérieur. Tillich porte pour ce faire un regard sur l’être
pour en comprendre ses comportements en tant qu’individu à part entière, mais aussi en tant
qu’individu appartenant à une collectivité. Il met ainsi en évidence deux formes générales de
courage : le courage d’être soi et le courage d’être participant. Je m’intéresserai dans mon
analyse plus particulièrement au premier, puisqu’il correspond au courage que j’ai relaté dans
mes récits. Toutefois, comme le fait remarquer Tillich, ils ont une implication commune :
C’est pourquoi celui qui a le courage d’être en participant a le courage de s’affirmer
comme partie de la communauté à laquelle il participe. Son affirmation de soi est une
partie de l’affirmation de soi des groupes sociaux qui constituent la société à laquelle il
appartient. (p. 95)

Il est dès lors possible de penser que le courage individuel a une incidence sur le courage de
l’autre, de la collectivité, et vice-versa. D’un point de vue personnel, il me semble évident
que les courages relatés ont eu un impact sur ceux qui en ont été observateurs. Je pourrais
prendre pour exemple le courage des parents de Benjamin qui aura probablement une
répercussion sur l’intégration de leur fils et par extension sur l’acceptation du handicap en
général. C’est ce que j’ai voulu montrer en terminant ce récit sur l’idée qu’ils sont venus non
seulement pour eux, pour Benjamin, mais aussi pour les autres.

Tillich (1967) commence sa réflexion sur l’homme par un rapide survol historique des
différentes interprétations du courage dans le temps. Je ne m’attarderai pas sur cette partie
puisque certaines conceptions historiques apparaissent déjà dans d’autres chapitres de mon
analyse, mais je relèverai la manière dont Tillich (1967) souligne la façon dont Socrate est
mort et qui a joué un rôle non négligeable dans la perception du courage :

42
Avec Socrate le courage héroïque du passé est devenu un courage rationnel et universel.
Ainsi est née une conception démocratique du courage à l’opposé, en quelque sorte, de la
notion aristocratique. La force d’âme du soldat se trouvait dépassée par le courage du
sage. (p. 24)
Le principe de la démocratisation du courage m’interpelle particulièrement puisqu’il sous-
entend l’existence d’un courage au quotidien et non plus seulement d’un courage
extraordinaire.

Pour revenir à l’idée première de Tillich (1967) qui est d’aborder le courage à travers la
compréhension de l’homme, il me semble que parler de l’homme et de son monde, parler de
l’existence humaine, revient en quelque sorte à parler de la vie. Or, parler de la vie c’est aussi
parler de son ambivalence : la vie peut être à la fois plaisir et souffrance, espoir et désespoir,
joie et tristesse, désir et rejet, amour et haine, confiance et angoisse, bonheur et malheur.
Tillich exprime cette double polarité de la vie et y voit un lien direct avec le courage, en
relevant que cela a aussi été mis en évidence par Nietzsche, qui lui en parle en termes
d’ambiguïté. Ainsi, « le courage est cette puissance qu’a la vie de s’affirmer en dépit de son
ambiguïté, tandis que la négation de la vie en dépit de son ambiguïté est une expression de la
lâcheté » (Tillich, 1967, p. 38). Il est possible de percevoir derrière ces propos que le courage
est ancré dans la vie et qu'il permet d'évaluer le réel attachement qu'un individu a pour son
existence. Choisir le courage ne serait-ce pas alors tout simplement choisir la vie ? Et cela
même si elle comporte dans son ambiguïté toute cette part négative, qui peut être perçue
comme étant un obstacle à sa conservation, et par association à celle de son moi. L’obstacle
induit alors l’émergence du courage ou au contraire du manque de courage, de la lâcheté.

Ainsi, Tillich (1967) apporte au courage la dimension du soi en le définissant de la manière


suivante : « Le courage est affirmation de soi « en dépit de », autrement dit en dépit de ce qui
tend à empêcher le soi de s’affirmer lui-même » (p. 42). L’obstacle à l’affirmation de soi qui
est sous-entendu dans ce qui suit le « en dépit de » peut se révéler sous différentes formes,
qui touchent l’homme aussi bien dans son intégrité physique que morale : en dépit de la
maladie, en dépit de la douleur, en dépit de la peur, en dépit du vieillissement, en dépit de la
perte, pour ne donner ici que quelques exemples.

Il ressort que l’idée de la confrontation à un obstacle, direct ou indirect, et la mise en danger


de sa propre existence sont effectivement des aspects communs à mes récits sur le courage :
43
Véronique est confrontée à son cancer, les parents de Benjamin à la maladie de leur fils,
l’infirmière à sa peur et sa patiente à la mort, Eléonore à une violence morale et enfin
Stéphane et l’enfant que j’étais, à la non reconnaissance de leurs réalités. « Conservation de
soi et affirmation de soi impliquent logiquement toutes deux que l’on surmonte quelque chose
qui, au moins virtuellement, menace ou nie le soi » (Tillich, 1967, p. 37).
La différence qui peut cependant être mise en évidence dans mes récits est que « ce quelque
chose à surmonter » peut aussi bien se présenter de façon brutale et évidente, comme le
diagnostic du cancer de Véronique, que de façon progressive et insidieuse, comme dans deux
de mes récits, Ca suffit et Le chat . Or, dans ces récits, l’attitude privilégiée par les
protagonistes peut être interprétée comme une absence de courage. Ce qui m’amène à la
question suivante : une situation qui empêche de manière évidente d’être et menace de
manière flagrante son intégrité, contribue-t-elle à favoriser une attitude courageuse ? Et au
contraire, un obstacle empêchant moins radicalement l’affirmation de soi, une situation qui
ne remet pas en question son existence et dont l’enjeu est moins vital, contribue-t-elle au
manque de courage, à une attitude considérée comme lâche, à l’évitement de l’affrontement ?
Et pour que le courage puisse émerger, ne faut-il pas préalablement qu’il y ait une prise de
conscience des conséquences néfastes pouvant découler de cet obstacle sur sa propre vie ? De
ce qui est positif pour soi ou au contraire négatif ?

A ce propos, il ne me semble pas toujours évident d’avoir conscience de ce qui est bien ou
mal pour soi, d’autant plus si certains principes éducatifs ont été valorisés dans l’enfance et
peuvent, de ce fait, avoir une influence sur les attitudes choisies face à l’obstacle. Dans Le
chat par exemple, l’éducation reçue a encouragé l’option de se taire et non pas celle de
s’exprimer, de s’affirmer. Et dans Ca suffit, Eléonore choisit de ne pas réagir car il lui est plus
facile de s’effacer face à son collègue pour ne pas le blesser plutôt que de se confronter à lui :
elle l’apprécie en tant qu’ami et par conséquent elle le respecte, à un point tel qu’elle lui
donne par ailleurs presque plus de valeur qu’à elle-même. Elle aussi, comme j’ai pu le
comprendre à demi-mots dans nos échanges, a reçu une éducation qui lui a appris à donner
une place très importante à l’autre, l’incitant à préférer ne rien dire plutôt que de remettre
l’autre en question.

Il découle de ce qui précède que le courage qualifie une action humaine, un comportement qui
est choisi par la personne et qui peut être assimilé selon le regard qu’on lui porte comme du
courage ou de la lâcheté. Mais l’obstacle auquel elle se confronte peut quant à lui être choisi
44
ou au contrainte subi : choisi comme dans ma propre situation qui a été d’exercer le métier
d’infirmière, de reprendre des études, ou imposé comme dans le cas des parents de Benjamin
ou encore de Véronique.

Une fois que l’obstacle se présente, que le soi est mis en danger, et par extension la vie, il est
possible de se demander ce qui permet d’activer cette puissance, ce courage dont parle Tillich
(1967). Ce dernier cite à ce propos à nouveau Nietzsche :
Dans la mesure où le courage est l’affirmation de notre propre moi, il est en même temps
vertu et courage est le moi qui se surpasse : « Et la Vie elle-même m’a dit ce secret :
« Voyez, je suis ce qui doit toujours se surpasser (II, 34). (Tillich, 1967, p. 39)

La vie apparaît ici à nouveau comme l’élément porteur de l’homme à qui elle demande de se
surpasser, d’aller au-delà de ses forces ou autrement dit de s’affirmer dans ce qu’elle est :
c’est ce surpassement qui définit le courage. Je remarque à ce sujet que tout un chacun
lorsqu’il perçoit une personne comme courageuse se réfère à ses valeurs personnelles mais
aussi à ses propres limites : « elle est courageuse car ce qu’elle fait, je ne pourrais jamais le
faire, c’est vraiment difficile ». Il y a cette admiration face à une personne qui va au-delà de
ce qui est possible, qui se surpasse ou tout du moins qui affronte quelque chose qui nous
parait difficile. Avec le recul, toutes les situations dont j’ai fait le récit sont issues de cette
constatation de dépassement de soi.

Mais qu’est-ce qui peut correspondre à cette puissance qui conduit à une attitude courageuse
et qui amène à se surpasser ? Serait-ce la volonté, dans la mesure où on la comprend comme
un choix déterminé de la vie ? Véronique le dit elle-même : elle a la rage, elle veut être plus
forte que la maladie, elle veut gagner. Elle se perçoit d’ailleurs comme très volontaire et pense
que sa personnalité, son caractère sont la source de son courage.
Il en est tout autrement pour Eléonore dans Ca suffit et pour moi-même dans Le chat, où il
est possible de percevoir un manque d’affirmation de soi, de détermination vis-à-vis de
l’autre. Par contre, dans Le chat et par opposition, il n’en va pas de même pour Stéphane, qui
lui est déterminé à réaliser son bricolage comme il l’entend. Selon Tillich (1967), qui
paraphrase ici Nietzsche, « le moi soumis, même à un Dieu, est à l’opposé du moi qui
s’affirme. C’est un moi qui veut éviter la souffrance de faire mal et de subir du mal » (p. 40).

45
La lâcheté peut-elle ainsi être associée au refus de prendre un risque ? Dans les situations que
je viens d’évoquer, il y a le risque de faire mal à l’autre, qui peut conduire à un moment
donné à choisir de ne pas s’affirmer et ce aussi afin ne pas avoir mal soi-même. En
l’occurrence, il s’agit de la peur de blesser ses parents ou l’enseignant ou un ami, et par
prolongement de la peur d’être blessé, qui peut être comprise dans ce contexte comme la peur
de ne plus être aimé.

Mais jusqu’où peut aller cette soumission ? Pour Eléonore jusqu’à la mise en danger de son
propre équilibre. Pourtant, il y a un moment où le choix de prendre le risque devient une
évidence et de ce fait induit le courage. Il devient alors possible comme dans la situation de
Véronique et la mienne, de s’affranchir, en l’occurrence de son éducation, pour protéger son
intégrité morale. Il en est de même à autre niveau pour Véronique, qui comme elle le relève
elle-même se trouve devant un choix évident par rapport à l’ablation de ses seins : sans
hésitation elle prend le risque. De perdre mais aussi de gagner.

Dans la mesure où l’on retient l’idée d’obstacle et de surpassement, il faut alors se


demander non seulement ce qui peut permettre ce dépassement de soi mais aussi ce qui peut
l’empêcher. Tillich (1967) enrichit à ce propos la définition du courage par un autre aspect
qu’il y intègre, à savoir la crainte : « Le courage est habituellement défini comme le pouvoir
qu’a l’esprit de triompher de la crainte » (p. 44).
La crainte semble en effet toujours présente dans mes récits : elle est exprimée à de
nombreuses reprises sous les termes de « peur » ou « d’angoisse ». Véronique est angoissée à
l’attente des résultats de ses examens médicaux, les parents de Benjamin mais aussi les autres
parents à un niveau différent, ont peur du handicap, l’infirmière a la peur au ventre à l’idée
d’affronter à la mort, Eléonore est angoissée par sa première année d’enseignement et a peur
de son collègue et enfin j’ai moi-même peur d’affronter l’enseignante. Peur ou angoisse ?

Tillich (1967), qui parle plutôt de crainte que de peur, accorde une importance particulière à
différencier l’angoisse de la crainte, en regard de l’interdépendance différente qui les unit au
courage :
Comme la plupart des auteurs le reconnaissent, la crainte, au contraire de l’angoisse a un
objet défini auquel on peut faire face, que l’on peut analyser, auquel on peut s’attaquer ou
que l’on peut supporter. On peut agir conformément à cet objet de crainte et par cette
action y participer, ne serait-ce que sous la forme du combat. De la sorte on peut
46
rencontrer tout objet de crainte, parce que c’est un objet et qu’il rend la participation
possible. Le courage peut intégrer la crainte que produit un objet défini, parce que cet
objet, quelque effrayant qu’il soit, a un côté par lequel il participe à nous et nous a lui.
(pp.45-46)

L’objet qui est à l’origine de la crainte se conçoit comme défini, comme un état de fait,
comme par exemple la souffrance, le rejet, la perte, la mort. Il est possible de comprendre ici
qu’il y a en quelque sorte un aspect concret dans l’objet défini sur lequel il est possible de
s’appuyer et qui permet d’envisager le courage de l’affronter. Il est dès lors envisageable
d’objectiver son combat, d’y être actif. Par contre, l’angoisse se définit par l’idée qu’il n’y a
pas d’objet de référence sur lequel il serait possible de concentrer son action mais uniquement
une perception mentale, qui consiste en l’idée que l’on se fait de l’objet et surtout des
conséquences possibles sur sa vie : « Le seul objet est la menace elle-même mais non
l’origine de la menace » (Tillich, 1967, p. 46).
Véronique, peut combattre sa crainte du cancer par la chirurgie, par la chimiothérapie et,
comme Tillich, elle le perçoit comme un combat. Par contre, il lui est plus difficile de
combattre l’angoisse représentée par l’attente des résultats de ses examens : c’est son esprit,
sa subjectivité qui l’amène vers la possibilité menaçante qu’ils puissent être négatifs, ce
contre quoi elle ne peut par ailleurs pas agir, avec tout ce que cela comporte comme
implications futures pour sa vie. Son courage ne peut certainement pas s’affirmer contre une
telle angoisse.
Je ressens personnellement très fortement cette différence qui est faite entre angoisse et
crainte lorsque j’exerce ma profession d’infirmière : quand je suis dans le couloir qui me
conduit vers la personne en fin de vie, je suis angoissée par l’idée effrayante que je me fais de
la mort, par l’inconnu, par son anticipation, par sa menace par rapport à ma propre vie et
j’aimerais fuir. « L’angoisse, c’est la finitude éprouvée comme notre propre finitude »
(Tillich, 1967, p.45).
Mais lorsque je suis auprès du malade, cette angoisse s’évanouit, et même si je crains ce face
à face éventuel avec la mort, je peux me positionner comme soignante et agir en tant que
telle. Dans la même idée, les parents de Benjamin ont du connaitre l’angoisse lorsqu’ils ont
commencé à se douter des difficultés relationnelles de leur fils et à imaginer l’éventualité
d’un handicap, une angoisse surtout en lien avec l’impact que pourrait avoir ce handicap sur
la vie de leur fils. Comment trouver le courage face à quelque chose que l’on ne peut
qu’imaginer négatif, à un objet inexistant ? Mais le fait de définir ce handicap, de le vivre au
47
quotidien, leur permet notamment d’avoir le courage de venir à une réunion de parents et
d’affronter le regard des autres.
Il est intéressant de relever aussi la situation des autres parents qui assistent à la réunion : ils
sont eux aussi angoissés par rapport à un handicap qu’ils ne peuvent définir. Il apparaît alors,
comme l’interprètent les stoïciens, que « c’est notre angoisse qui place des masques effrayants
sur tous les hommes et toutes les choses » (Tillich, 1967, p. 26)

Ainsi, je conclus que l’angoisse empêche le courage puisqu’elle nous projette dans ce qui peut
être, contrairement à la crainte qui elle nous confronte à ce qui est. En regard de ce qui
précède, je me demande s’il n’y a pas ici une explication au courage de Véronique : j’ai
l’impression quand elle me parle qu’elle laisse rarement l’angoisse l’envahir et qu’elle met
toujours son combat en lien à un objet défini. Je paraphraserai ici Tillich (1967) en disant que
transformer l’angoisse en crainte permet à celle-ci de rencontrer le courage. Je terminerai
ainsi, sur ces propos qui donnent à chacun la possibilité d’agir sur lui-même pour affronter
avec courage les obstacles que la vie réserve parfois.

48
4. Vladimir JANKELEVITCH

Jankélévitch (1986) apporte une dimension plurielle au courage puisqu’il l’associe à une autre
vertu qui est la fidélité. En effet, selon lui, le courage réside en l’instant, il est le moment de la
décision. Mais il n’est que peu de chose s’il n’est pas suivi par la fidélité, qui elle peut être
comprise comme la continuité du courage : « Il faut dire que le courage est la vertu inaugurale
du commencement, de même que la fidélité est la vertu de la continuation » (p.89).

Ainsi Jankélévitch (1986) fait apparaître qu’il ne suffit pas, à un moment donné, de choisir le
courage, encore faut-il le continuer, le maintenir. C’est ici qu’apparait la fidélité, dans l’idée
d’assumer le choix initial que l’on a fait. Car cet instant qui définit le courage n’est pas
l’assurance du courage à venir. Il n’est en effet pas toujours facile de rester courageux, et cette
fidélité n’est pas toujours facile à maintenir. Courage et fidélité sont ainsi interdépendants :
« Il faut du courage pour rester fidèle : ce qui veut dire qu’à toute minute, pour persister dans
sa continuation, la fidélité exige de petits recommencements de courage » (Jankélévitch,
1986, p.89).

Il me semble que cette constatation se confirme dans plusieurs de mes récits. En effet, je
perçois un rapprochement entre cette fidélité et le courage au quotidien, qui jour après jour
continue à s’affirmer. Véronique décide de se battre contre la maladie : ce choix, cette
décision du moment est une évidence pour elle et elle ne la décrit pas comme difficile.
Pourtant, je sais qu’au fil de son combat, Véronique, face à la souffrance, face à la fatigue,
face aux épreuves, a parfois eu envie de baisser les bras, même si ces instants ont été de
courte durée. Il lui a alors fallu chaque fois refaire à nouveau le choix de cette lutte, celle de la
vie contre la mort : son courage est en perpétuel recommencement. Je pense qu’il en est de
même pour les parents de Benjamin. J’ai moi-même des amis très proches qui sont dans la
même situation qu’eux et je sais à quel point les moments de découragement font partie
intégrante de leur quotidien. Cela peut notamment être associé au fait que les parents
d’enfants en situation de handicap sont confrontés à de nombreux obstacles vis-à-vis de leur
enfant. Ainsi par exemple, après le premier obstacle de faire accepter Benjamin dans une
école, survient un autre obstacle, celui de faire accepter Benjamin par les enseignantes, puis
par les autres élèves, puis surtout par les autres parents d’élèves et ainsi de suite , obstacles
après obstacles, il leur faut réaffirmer leur choix, leur courage.

49
En ce qui concerne l’obstacle, Jankélévitch (1986) constate que
Cet obstacle qui empêche le courage est aussi l’aliment qui le fait vivre ; ce poids est un
lest, cette lourdeur une légèreté. Sur le tremplin de la frayeur et de la chair pesante la
volonté prend son élan pour rebondir vers les hauteurs ; ou, si l’on préfère, elle recule
pour mieux avancer ; la fuite vers le bas ou vers l’arrière, c’est-à-dire la constante
retombée et la constante déroute de la chair craintive, est le contre-poids qui développe sa
force ascensionnelle et sa force progressive. Cette force est le courage. (p.96)

A ce propos, il est intéressant de relever qu’en lisant Platon, je m’étais interrogée sur
l’existence de la faiblesse dans le courage, considérant que le courage quotidien comportait
aussi des doutes. Jankélévitch (1986) apporte un éclairage à cette question, en mettant en
évidence que le courage n’est pas acquis une fois qu’il est choisi, « car l’effort qu’on vient de
faire est toujours aussitôt reperdu » (p.96). Et c’est là aussi la difficulté du courage au
quotidien.

Il ressort aussi dans ce qui précède que Jankélévitch (1986) considère le courage comme une
décision. Il l’oppose par ailleurs à un savoir. Ainsi, il remet en question les approches de
certains philosophes grecs à plusieurs niveaux. Par exemple, il réfute l’idée d’associer le
courage à l’aphobie, absence de peur, qui peut être atteinte grâce au savoir, selon le principe
qui veut que quand on sait ce qu’il faut craindre et ne pas craindre, on n’a plus peur. Or pour
Jankélévitch (1986) «c’est la peur reniée, c’est la peur réprimée et supprimée, c’est la peur
surmontée, et non point l’absence de peur qui fait le courage» (p. 95). Comme je l’ai déjà
relevé dans le chapitre sur Tillich (1967), la peur est présente dans chacun de mes récits.
D’ailleurs, comment peut-on ne pas avoir peur pour son fils handicapé face à l’incertitude de
son avenir ? Comment peut-on ne pas avoir peur de mourir quand on a 40 ans, trois enfants et
encore tant de choses à réaliser ? Comment peut-on ne pas avoir peur face à quelqu’un qui
parait si sûr de lui ? Comment peut-on ne pas avoir peur de la souffrance ? Comment peut-on
ne pas avoir peur de l’enseignante qui a toujours raison ? C’est à partir de ces peurs reconnues
que se révèle le courage. Ainsi, pour Jankélévitch (1986) « si la non-crainte était le courage,
la raison suffirait peut-être à nous rendre braves en retenant le fuyard, en réconfortant le
timide, en redonnant confiance à une âme apeurée par d’absurdes illusions. Mais la raison y
suffit-elle seulement ? » (p. 99-100).

50
Il est possible d’apporter une partie de réponse à cette question, en paraphrasant Jankélévitch
(1986), qui dit que si la raison peut effectivement éloigner certaines peurs, elle peut aussi
mettre en évidence, à travers la réflexion, des dangers que l’on n’imaginait pas avant d’y
penser, et qu’ainsi « le savoir attise l’insomnie » (p. 100). Ce qui précède m’apparait comme
particulièrement parlant : qui n’a pas passé des nuits blanches à réfléchir, puisant dans ses
connaissances tels arguments favorables ou tels arguments défavorables, pesant
inlassablement le pour et le contre, sans parvenir jamais à prendre une décision ?

Il y a, par ailleurs, dans les propos de Jankélévitch (1986) un autre exemple de remise en
question des idées de certains philosophes grecs, et ce lorsqu’il fait apparaitre que la raison
n’est pas courage :
De deux choses l’une : ou bien, nihilisant le péril, la raison supprime la raison d’être du
courage : le courage n’est plus rien qu’impavidité et aphobie ; ou bien, par sa lucidité
même, la raison multiplie les raisons de craindre ; et alors, indirectement et négativement,
la raison rend sa raison d’être au courage, au courage-malgré qui brave la terrifiante
vérité. (p. 101)

Ce malgré peut être considéré en regard du découragement que l’obstacle peut induire, et
c’est ainsi par opposition à ce découragement, malgré lui, que peut surgir le courage.

D’autre part, le savoir ne conduit pas forcément au courage, car il ne se situe pas en acte mais
en théorie. « Ce n’est pas le savoir lui-même qui nous donnera du courage » (Jankélévitch,
1986, p. 101). Pour illustrer cette affirmation, Jankélévitch met en balance les verbes savoir,
pouvoir et vouloir. Ainsi, peut-on savoir mais ne pas pouvoir, de même que l’on peut savoir
mais ne pas vouloir. Il associe ces deux attitudes aux lâches comme aux menteurs, qui
peuvent eux aussi détenir le savoir sans pour autant être courageux et il en conclut que le
savoir n’implique pas forcément le courage. Je pense ici à Eléonore : petit à petit, elle se rend
certainement compte que la situation dans laquelle elle se trouve n’est pas acceptable : elle
sait, même si cela se présente probablement de manière inconsciente au début, qu’elle ne doit
pas accepter le comportement de Jean-Philippe vis-à-vis d’elle. Pourtant, si elle sait, elle ne
peut pas réagir : c’est plus fort qu’elle, elle ne peut agir contre lui, bien qu’au fond d’elle-
même elle sache qu’elle devrait faire quelque chose : « Le raisonnement nous dit ce qu’il faut
faire, s’il faut le faire, mais il ne nous dit pas qu’il faille le faire : et encore moins fait-il lui-
même ce qu’il dit » (Jankélévitch, 1986, p.110). C’est lorsqu’Eléonore réagit, non seulement
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pour elle mais aussi pour les futurs collègues de Jean-Philippe, lorsqu’elle veut que les choses
changent, lorsqu’elle décide d’aller parler à ce dernier, qu’elle fait preuve de courage. Il est
alors possible de considérer comme Jankélévitch que le courage coïncide avec l’action mais
non pas avec le savoir. Et c’est ce franchissement entre le savoir et le pouvoir qui le définit.

Pourtant Jankélévitch (1986) ne sous-estime pas la valeur du savoir dans le courage, mais à
travers une sorte d’antithèse, il lui accorde un autre rôle, totalement opposé : le savoir apporte
certains éléments de réponse mais c’est en s’opposant à lui que le courage se choisit : « Le
courage a besoin de la réflexion, non parce qu’elle le prépare, mais parce qu’il la nie ; il veut
grâce à elle et malgré elle. [… ] La pensée est au courage comme le cerveau à la pensée, le
mot à l’idée ou l’œil à la vision » (p. 97). Ainsi, la connaissance nous informe mais ne nous
donne pas les moyens de résoudre, car cela est le propre du courage lui-même et non pas de
la connaissance, qui par ailleurs peut être définie comme passive.

Il est dès lors possible de se demander ce qui provoque l’apparition du courage, de l’action,
aussi présentée par Jankélévitch sous forme d’effectivité ?
Comme ce dernier le met en évidence dans ses écrits, à l’instar de nombreux autres auteurs, il
est important de prendre en considération le fait qu’il existe une variété de courages. Par
ailleurs, s’il y a une multiplicité de formes de courage, il en est de même pour les obstacles.
Or, par là même, il découle que « le courage n’est appréciable qu’en fonction des
circonstances, du milieu, du donné éthologique, de l’effort dépensé, du chemin parcouru ;
surtout il y a un corps à dompter, un peureux animal dont les paniques à tout moment
contrarient et défont l’accoutumance au danger » (Jankélévitch, 1986, p.95). Derrière ces
dernières paroles, Jankélévitch semble rejeter l’idée d’une habitude au danger : chaque
danger est unique et n’a pas de solution toute prête, de forme de courage unique car il est
influencé par le contexte dans lequel il se révèle ou au contraire s’éteint, et par l’être humain
qu’il confronte. Est-il dès lors jamais possible de considérer l’homme courageux comme
l’étant de manière globale et définitive ? Autrement dit, un héros l’est-il pour la vie ? Je
remarque que celui qui peut paraître courageux face à un certain type de danger, peut se
révéler lâche lorsqu’il se trouve confronté à un danger différent. D’autre part, il m’est toujours
apparu étonnant de voir que les personnes considérées par leurs attitudes comme courageuses,
disaient elles-mêmes à d’autres personnes: « Tu es courageuse toi, moi je ne pourrais
jamais faire ce que tu fais, je n’aurais pas ton courage ! » Et pourtant, cette affirmation
pourrait aisément leur être retournée. Véronique ne se perçoit pas comme spécialement

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courageuse et continue à voir le courage chez les autres. L’infirmière non plus ne se perçoit
pas comme courageuse. Et pourtant, toutes les deux sont ressenties comme telles par les
autres personnes. Est-il dès lors possible de dire que le courage n’est pas propre à une
personne, mais qu’il se vit en fonction de l’instant présent ? Ainsi, en élargissant le courage
aux vertus, et contrairement à ce que pensent d’autres auteurs comme par exemple Aristote, il
serait plutôt envisageable de dire comme l’affirme Jankélévitch (1986) que
Grâce au courage qui les encourage, les vertus, loin de s’apprendre à petites doses comme
des habitudes techniques ou des talents, nous confèrent d’un seul coup le don divin et la
grâce de l’inspiration ; l’apprenti courageux, devenu subitement improvisateur, se jette un
beau matin à l’eau, fait le plongeon aventureux dans l’effectivité. (p.111)

Se jeter à l’eau n’est-ce pas en quelque sorte comme le dit le célèbre proverbe, prendre son
courage à deux mains, sous-entendu se décider ? C’est ainsi qu’Eléonore a décrit son choix de
parler à Jean-Philippe. L’idée du courage comme décision se confirme à nouveau ici.

A travers les variétés possibles du courage, Jankélévitch (1986) distingue trois degrés
essentiels qui sont les suivants : « Courage d’être soi-même, Courage de la vérité, Courage de
souffrir ou de mourir » (p. 124). En ce qui concerne le premier, il apparait que s’il n’y a pas
nécessité de courage pour être, puisque cela nous est donné à la naissance, il faut au contraire
du courage pour être soi. Jankélévitch met en évidence qu’il est plus facile d’être le miroir de
l’autre, à savoir d’être un autre que soi, et encore plus simple de n’être personne. Je ressens
personnellement fortement cette affirmation : se mouler à l’autre, ne demande pas de
s’interroger sur ce que l’on est, ne demande pas de se remettre en question, ne nous met pas
en danger. Mais au contraire, être soi, demande du courage. Car il apparait qu’il y a une
construction à devenir soi, qu’il faut du travail et par conséquent du temps : le temps de
l’existence même. Devenir soi est, en quelque sorte, se découvrir en profondeur et s’affirmer
comme tel, c'est-à-dire à travers le faire : assumer ce que l’on est en l’étant. « On peut se
réaliser, c’est-à-dire devenir ce que l’on est déjà, devenir en acte ce qu’on est en puissance,
être profondément ce qu’on était superficiellement » (Jankélévitch, 1986, p. 127). Et cela
demande effectivement du courage. Si je fais un lien avec mes expériences en stage, j’ai en
effet remarqué qu’un certain nombre d’enfants se comportent par imitation, à savoir font ce
que font leurs camarades, et par là-même n’osent pas être eux-mêmes. Si ceci est aussi une
manière d’apprendre, il faut à un moment donné s’affirmer en tant qu’individu unique. C’est
pourquoi, je pense que c’est aussi le rôle de l’enseignante que d’encourager l’enfant à être
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lui-même. Malheureusement, il y a aussi des manières d’enseigner qui ont l’effet contraire, à
savoir de décourager cette émergence du soi. Je pense ici à l’attitude de l’enseignante de
Stéphane, qui veut que tous les enfants fassent le même chat. Je pense aussi ici à un texte
magnifique Le petit garçon d’Helen E. Buckley (pp. 65-68 de mon mémoire pour
compréhension) qui nous a été lu lors du cours de Mireille Cifali Dimensions relationnelles
et affectives des métiers de l’humain et qui m’a particulièrement marquée. Cette histoire met
bien en évidence la façon dont un enseignant peut empêcher un enfant d’être lui-même, à
force, comme dans cet exemple, de le freiner dans sa spontanéité et sa créativité, et par là
même de nier l’enfant dans ce qu’il est.

Il apparait clairement dans ce qui précède, qu’il est impossible d’exister soi-même sans
prendre en considération le monde qui nous entoure. Ainsi, on ne peut être sans l’autre et s’il
y a un courage à être soi-même, il y a aussi un courage nécessaire pour être vis-à-vis de
l’autre : « Il ne suffit plus cette fois de s’assumer soi-même en général : il faut encore, par
rapport à autrui, endosser ses propres appartenances et professer ses propres convictions »
(Jankélévitch, 1986, p. 129). Il s’agit là du Courage de la vérité. Certes, il est toujours
possible de s’interroger sur la vérité, car la vérité de l’un n’est pas celle de l’autre. Mais ici
intervient la sincérité, dans ce que l’on croit être la vérité : « On peut avoir le courage de ses
opinions, c’est-à-dire ; il y a un courage d’endosser, de faire siens et de revendiquer les
adjectifs du moi » (Jankélévitch, 1986, p. 131). Ce courage peut clairement être mis en lien
avec ce qui a été exemplifié dans le paragraphe précédent ainsi qu’être à nouveau mis en
parallèle avec les récits, Ca suffit et Le chat. Car ce Courage de la vérité n’est parfois pas
sans conséquences sur sa propre vie : « Le courage est ici un courage de déplaire, de décevoir
l’attente de l’autre, ou du moins de démentir, au nom de la vérité, ce que les autres attendent
de notre personnage » (Jankélévitch, 1986, p. 131). Lorsqu’Eléonore a été parler à Jean-
Philippe, elle a perdu son amitié. Il lui a fallu du courage pour cela. Il est intéressant de
revenir ici brièvement à la fidélité et comme Jankélévitch de s’interroger : « Vaut-il mieux
rester fidèle sans sincérité ou demeurer sincère sans fidélité ? » (p.147). Je pense que d’une
certaine manière, Eléonore apporte une réponse à cette question : car si elle choisit dans un
premier temps la première option, elle finit par en souffrir, au point de mettre son intégrité
morale en danger. Et lorsque finalement elle opte pour la deuxième option, elle souffre
certainement de la perte de cette amitié, mais elle se protège elle-même, ce qui apparait alors
comme prioritaire dans ce contexte.

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Enfin, il y a encore le Courage de souffrir et de mourir, que je n’approfondirai pas ici, car il
me semble qu’il se révèle moins directement dans mes récits. Ou alors plus discrètement,
comme chez la patiente qui seule dans sa chambre du fond du couloir se prépare à affronter la
mort ou encore dans le choix de Véronique de rester discrète sur ce sujet avec ses amies. Mais
je relèverai simplement que Jankélévitch (1986) considère lui aussi la mort comme le plus
grand des dangers : « La mort est le risque par excellence, - le risque à la vie et à la mort ; et
puisque le courage est l’assomption du risque, la mort sera la grande affaire du courage »
(134).

J’aimerai terminer mon analyse du regard que porte Jankélévitch sur le courage, par deux
citations, que je laisse à chacun le choix d’approfondir.
La première, m’a particulièrement touchée, car elle permet à travers une image simple mais
extrêmement parlante, de bien mettre en évidence la difficulté de cette décision que
Jankélévitch associe au courage « Le courage choisit dans la nuit » (Jankélévitch, 1986, p.
103). Mais peut-être que je souhaite par là inconsciemment montrer qu’il faut savoir rester
humble dans le jugement d’un acte, dans son attribution au courage ou à la lâcheté. Car qui
peut savoir comment il réagira dans l’obscurité dans laquelle il peut se trouver un jour
plongé ?
La seconde, sur laquelle je conclurai, car elle donne à mon avis une certaine valeur à ce
courage quotidien qui me touche particulièrement puisqu’il est le sujet de ma réflexion :
« Car le courage n’est pas le gigantisme, et un surhomme, à l’ordinaire, n’a guère besoin
d’être courageux » (Jankélévitch, 1986, p. 112). Le courage se trouve chez les hommes, les
femmes ou les enfants que nous croisons dans la vie de tous les jours.

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5. André COMTE-SPONVILLE

« Pas plus que Spinoza je ne crois utile de dénoncer les vices, le mal, le péché. Pourquoi
accuser toujours, dénoncer toujours ? » (Comte-Sponville, 1997, p.7)
C’est ainsi que Comte-Sponville (1997) introduit son Petit traité des grandes vertus . Ce
point de vue, auquel j’adhère particulièrement, me semble intéressant, puisqu’il implique de
chercher une définition du courage non pas à travers ce qui n’en est pas ou ce qui peut-être
considéré comme son contraire à savoir la lâcheté, mais à travers ce qu’est le courage lui-
même. Peut-être est-ce pour cela que dans mon analyse, il m’a souvent été difficile d’utiliser
le mot lâcheté, que je considère comme quelque peu extrême et jugeant, et auquel je préfère
nettement l’idée de manque de courage.

Comte-Sponville associe les vertus à une humanité, sous-entendant qu’elles correspondent


aux valeurs morales. Mais il va plus loin, argumentant que ces dernières pour être considérées
comme des vertus, ne doivent pas exister uniquement dans les esprits mais aussi à travers les
actions, les comportements. Ainsi, les vertus n’en sont réellement que sous cette condition :
La vertu, ou plutôt les vertus (puisqu’il y en a plusieurs, puisqu’on ne saurait les ramener
toutes à une seule ni se contenter de l’une d’entre elles) sont nos valeurs morales, si l’on
veut, mais incarnées, autant que nous le pouvons, mais vécues, mais en acte : toujours
singulières, comme chacun d’entre nous, toujours plurielles, comme les faiblesses
qu’elles combattent ou redressent. (Comte-Sponville, 1997, p.10)

Après l’agir qui apparait comme indissociable des vertus, ce qui a par ailleurs déjà été
souligné par Jankélévitch (1986), je m’arrêterai sur deux mots de sens contraire qui sont mis
en évidence dans cette citation et qui peuvent être perçus ici comme complémentaires :
singulier et pluriel. Si je fais un parallèle avec le courage en tant que vertu, il me semble que
ces termes s’appliquent aussi à sa définition.
Le singulier d’une part, puisqu’il intègre bien l’idée de l’homme dans son unicité. Il est en
effet possible de dire que chacun agit dans une situation en fonction de ce qu’il est. Je sais que
l’attitude d’Eléonore face à Jean-Philippe ne correspond pas forcément à celle que d’autres
auraient pu avoir : certaines personnes auraient parlé plus rapidement ou seraient intervenues
de façon plus radicale contre ce dernier. De même, la manière dont Véronique se montre
courageuse, pourrait se différencier de celle choisie par d’autres personnes qui, par exemple,

56
appuieraient plus leur courage sur leur entourage, oseraient plus solliciter les autres dans ce
combat quotidien contre le cancer. Car c’est aussi une forme de courage que de demander de
l’aide.
Le pluriel d’autre part, puisqu’il renvoie bien à l’idée de multiplicité des courages et des
obstacles, thématique qui a déjà été largement mise en évidence dans les chapitres
précédents ainsi que dans mes récits.

Cependant, si le courage apparait à chaque fois comme unique en fonction de l’individu et du


contexte dans lequel il se situe, Comte Sponville (1997) met en évidence qu’il existe pourtant
une tendance à donner au courage une certaine valeur universelle et ce à travers l’admiration
qu’il peut susciter. Qui en effet n’admire pas les héros, ces hommes qui parviennent à
surmonter leur peur, parfois même au péril de leur vie ? Ce qui reviendrait à dire que tout
héros est admirable. Ce qui précède rappelle que la reconnaissance du courage dépend, non
seulement des valeurs morales qui habitent le courageux, mais aussi des valeurs morales de
celui qui l’observe. Ces dernières comportent cependant toute une part de subjectivité,
puisqu’elles sont non seulement relatives à un individu mais aussi à une société. Ainsi pour
Comte-Sponville (1997), « cette universalité pourtant ne prouve rien, et serait même suspecte.
Ce qui est universellement admiré l’est donc aussi par les méchants et par les imbéciles »
(p.59). Il me semblait évident que je ne rapportais dans mes récits que des situations qui
témoignaient de valeurs morales mises en actes ou au contraire bafouées : comme le respect
de l’autre dans la situation de Benjamin, comme une certaine forme de don de soi chez
l’infirmière, ou au contraire comme ce manque de tolérance vis-à-vis de Stéphane. Pourtant,
la loyauté qui peut-être perçue comme une valeur morale et dont Eléonore fait preuve vis-à-
vis de Jean-Philippe, a-t-elle vraiment valeur de courage ou au contraire sert-elle d’argument
à son manque de courage ? Il apparait que la défense des valeurs morales, particulièrement
celles définies par des sociétés, sont aussi parfois utilisées comme justificatives d’actions qui,
sont à mon sens quelques fois loin d’être courageuses puisqu’elles amènent à se nier soi-
même ou à nier les autres et leur existence. Il y a donc une certaine ambiguïté dans les actes
courageux, que Comte-Sponville met bien en évidence : « Surtout, le courage peut servir à
tout, au bien comme au mal, et ne saurait en changer la nature. Méchanceté courageuse, c’est
méchanceté. Fanatisme courageux, c’est fanatisme » (Comte-Sponville, 1997, p.59).

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Dans ses propos, Comte-Sponville accorde une place importante à l’altruisme dans le
courage : « Bref, s’il est toujours estimé, d’un point de vue psychologique ou sociologique, le
courage n’est vraiment moralement estimable que lorsqu’il se met, au moins partiellement, au
service d’autrui, que lorsqu’il échappe, peu ou prou, à l’intérêt égoïste immédiat » (Comte-
Sponville, 1997, p.63). Je reconnais que ma première réaction à la lecture de ces propos a été
de les remettre en question. En effet, si le courage des parents de Benjamin correspond à ce
qui précède étant donné qu’ils se battent pour leur fils, et qu’il en est de même pour le
courage de l’infirmière puisqu’elle travaille pour les malades, je ne retrouvais pas cet aspect
dans la situation de Véronique. Car, comme elle me l’a dit à plusieurs reprises de façon très
claire, elle se bat pour sa vie, uniquement pour elle-même. Elle a même été jusqu’à relever
que, parfois, cela la rendait égoïste, puisque sa priorité était son combat et que de ce fait elle
reléguait parfois les autres au second plan. Pourtant, en y regardant de plus près, il y a dans
cette citation un petit mot qui prend toute sa valeur et qui lors d’une relecture a modifié mon
interprétation : il s’agit du « partiellement ». Ainsi, si Véronique considère son combat
comme égoïste, il y a dans son quotidien, des attitudes courageuses qui le sont envers les
autres : je pense ici à la perruque qu’elle se force à porter pour ses enfants, je pense au sourire
qu’elle continue à garder pour ses patients, je pense à sa retenue à parler de ses souffrances
pour protéger ceux qui l’aiment. De plus, je sais qu’aujourd’hui Véronique donne de son
temps pour partager son vécu avec d’autres femmes à qui l’on vient d’annoncer leur cancer,
pour les soutenir. Alors non, il n’y a pas seulement de l’égoïsme dans le courage de
Véronique, il y a effectivement aussi un amour des autres qui le complète.

Les propos de Véronique sur son propre courage montrent qu’elle refuse que l’on donne trop
de valeur à son attitude, ce qu’elle a souvent exprimé à travers ces paroles : « Ce n’est pas du
courage, c’est une question de survie ». Par contre, elle reconnait le courage chez les autres.
Cela apparait aussi chez moi, à travers mon refus de me percevoir comme courageuse en tant
qu’infirmière, avec comme argument que « ce n’est pas du courage, c’est du
professionnalisme ». Et si je n’ai pas eu l’opportunité de parler directement avec les parents
de Benjamin, j’ai parlé avec d’autres parents d’enfants handicapés. Je me souviens
aujourd’hui des paroles d’une jeune mère alors que je lui faisais part de mon admiration pour
son courage et qui m’a répondu : « Ce n’est pas du courage, c’est tout simplement être
maman ».

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Ainsi, il me semble qu’aucun de mes protagonistes ne recherche une quelconque
reconnaissance de leur courage par les autres. Comte-Sponville (1997) met bien en évidence
ce trait de modestie propre au courage lorsqu’il dit que « la vertu n’est pas un spectacle et n’a
que faire des applaudissements » (p.59). Je pense que cela se confirme d’autant plus dans le
courage au quotidien, qui ne s’étale pas dans les médias. Et n’est-ce pas là le véritable
courage que celui qui agit sans gloire et honneurs ?

Comte-Sponville (1997) apporte par ailleurs une dimension temporelle au courage lorsqu’il
dit que « comme toute vertu, le courage n’existe qu’au présent. Avoir eu du courage ne
prouve pas qu’on en aura, ni même qu’on en a » (p.71). Le courage n’est pas un projet à
venir, « demain je serai courageux », il est au moment où il se concrétise. Toutefois Comte-
Sponville préfère considérer le courage dans un présent qui se prolonge, avec l’idée que le
courage est instant mais instant qui forcément dure, compte tenu des implications inévitables
de ce choix sur le temps à venir. Pourtant, si le courage est dans le présent, je me demande s’il
n’est pas aussi nécessaire pour certaines personnes qu’il se prépare en pensées dans ce qui
précède ce présent en acte. J’entends par là que, s’il est des courages qui se déclarent
immédiatement, sans hésitation, il est des courages qui ont besoin de se construire
intellectuellement et émotionnellement en se projetant dans ce qui est à venir avant de pouvoir
se mettre en acte. Tel a sûrement été le cas pour Eléonore contrairement à Véronique. Et je ne
suis pas sûre que cela soit seulement dû à la différence d’ampleur des obstacles auxquels elles
ont été confrontées. Mais probablement aussi à leur propre personnalité, à ce qui fait cette
unicité dont il a été question plus haut. Est-il ainsi possible de penser que parfois le courage a
besoin de temps pour être investi avant que son évidence le fasse se concrétiser ?

Il a souvent été question de crainte, de peur dans les chapitre précédents. Comte Sponville
(1997) considère que ce n’est pas seulement la peur de ce qui est à venir qui définit le
courage, bien que cette dernière y joue un rôle important, mais c’est aussi le malheur. Pour
lui, la menace présente a autant de valeur que celle à venir :
Si c’est l’avenir que l’on craint, c’est le présent que l’on supporte (y compris sa peur
présente de l’avenir), et la réalité actuelle du malheur , de la souffrance ou de l’angoisse
ne requiert pas moins de courage, dans ce présent qui dure, que la menace du danger ou
les transes, comme dit Jankélévitch, de l’incertitude. (Comte-Sponville, 1997, p.73)

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Il accorde ainsi une valeur particulière au courage de ceux qui ne sont pas seulement dans
l’affrontement d’une peur mais aussi d’une réalité, comme par exemple le handicap, la
pauvreté, la famine. Ainsi Comte-Sponville (1997) met en évidence que la vie elle-même
devient parfois si difficile, notamment lorsqu’elle est envahie par l’épreuve, qu’il devient
alors possible de parler « d’effort de vivre ». Et dans ce cas, la réalité ne peut-elle pas être
assimilée à ce courage quotidien dont je parle ? En y réfléchissant, je pense qu’il y a à ce
propos une différence entre le récit La professionnelle et les autres récits. L’infirmière, bien
qu’elle affronte ses peurs, n’est pas elle-même dans une réalité personnelle difficile car ce
sont ses patients qui sont confrontés à cette réalité douloureuse. Par contre, peur et réalité sont
le lot des parents de Benjamin, de Véronique, d’Eléonore. Peut-être est-ce là aussi ce qui m’a
amenée à m’interroger sur le courage d’une professionnelle.

En lien avec ce qui précède, à savoir l’affrontement de l’obstacle, Comte-Sponville (1997) va


même encore plus loin, donnant à la mort une place différente de celle qui lui est souvent
accordée lorsqu’il est question de courage :
Si le courage devant la mort est le courage des courages, je veux dire le modèle de
l’archétype de tous, ce n’est pas forcément ni toujours le plus grand. C’est le plus simple,
parce que la mort est le plus simple. C’est le plus absolu, si l’on veut, parce que la mort
est absolue. Mais ce n’est pas le plus grand parce que la mort n’est pas le pire. Le pire,
c’est la souffrance qui dure, c’est l’horreur qui se prolonge, l’une et l’autre actuelles,
atrocement actuelles. (p.74)

Cela me ramène encore à l’idée du suicide, où la mort peut paraître plus facile que la
souffrance. Pourtant, quand elle en parle, Véronique ne fait pas allusion à la souffrance
qu’elle ne pourrait plus supporter, mais à l’idée d’un combat perdu.

Il est alors possible de se poser la question suivante : s’agit-il dans la situation de Véronique
de la disparition de la volonté ou de l’espérance ? Pour Comte-Sponville (1997), la première
importe beaucoup plus au courage que la seconde :
L’espérance n’est une vertu que pour les croyants quand le courage en est une pour tout
homme. Or que faut-il pour être courageux ? Il suffit de le vouloir, autrement dit de l’être
en effet. Mais il ne suffit pas de l’espérer, et seuls les lâches s’en contentent. (p.74)

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Je pense pourtant que l’espérance lorsqu’elle est associée à la volonté, renforce le courage.
Car pour moi, l’espérance peut se révéler à travers différentes formes de croyances, peu
importe, du moment que plusieurs forces s’associent pour aider le courage à faire face à
l’obstacle. Ce que confirme finalement Comte-Sponville (1997) lorsqu’il dit en parlant de
l’espérance, « qu’elle puisse renforcer le courage, ou le soutenir, c’est une affaire entendue »
(p. 75). Pourtant, Comte-Sponville relève encore que l’absence d’espérance, qui peut se
traduire sous forme de désespoir, peut avoir deux effets : soit conduire à baisser les bras et à
abandonner le combat, soit au contraire donner du courage, si l’on part de l’idée que « quand
il n’y a plus rien à espérer, il n’y a plus rien à craindre : voilà tout le courage disponible, et
contre toute espérance, pour un combat présent, pour une souffrance présente, pour une action
présente ! » (p.77). Véronique rejoint cette idée : face à un combat qu’on lui annonçait
comme pratiquement sans espoir, elle dit que cela lui a donné la rage, autrement dit, le
courage de se battre. Et n’y a-t-il pas là aussi, toutes proportions gardées, un parallèle
possible avec la situation d’Eléonore ? C’est lorsque qu’elle s’est trouvée pour ainsi dire
désespérée par la pression morale qu’elle subissait qu’elle a trouvé la force d’aller parler à
Jean-Philippe. Chez ses autres collègues, cela a eu l’effet contraire puisqu’eux ont baissé les
bras et ont préféré partir sans l’affronter.

Je donnerai le mot de la fin à Comte-Sponville (1997) qui, en quelques mots, démontre bien
l’importance qu’il accorde au courage, au même titre qu’il l’accorde à la prudence : « Je dis
que ce courage est la condition de toute vertu. […] Le juste, sans la prudence, ne saurait
comment combattre l’injustice ; mais sans le courage, il ne saurait s’y employer » ( p.66).

61
V. CONCLUSION

Le cheminement réalisé tout au long de la préparation et de l’écriture de ce mémoire, me


permet aujourd’hui d’élargir le but initial de ma démarche. En effet, si ma réflexion sur le
courage avait certainement pour objectif premier de le définir, de le cerner de façon plus
précise en établissant des liens entre des situations observées ou vécues et les conceptions de
différents auteurs, elle avait aussi comme objectif sous-jacent, et probablement inconscient,
de comprendre cette vertu particulière afin de m’en permettre l’appropriation, ou autrement
dit, de la faire mienne. Et ce d’autant plus que l’éducation que j’ai reçue et la lecture
marquante de l’Iliade et l’Odyssée durant mon adolescence et à laquelle j’ai fait allusion dans
mes motivations, ont certainement eu comme conséquence une recherche continuelle de
l’atteinte de cet idéal de courage. Ainsi, il y avait derrière ma démarche un désir évident
d’apprentissage du courage à travers la découverte espérée des qualités nécessaires à la
concrétisation de cette vertu, et ce pour faire face à tous ces moments où le courage m’a
semble-t-il fait défaut. Qui, en effet, n’a pas envie de se comporter avec courage face aux
obstacles inhérents à la vie ?

La question soulevée par les philosophes grecs sur la possibilité d’enseigner ou non le
courage a alors pris tout son sens : pouvait-on apprendre le courage ? Après avoir découvert
les avis divergents de Socrate et d’Aristote sur le sujet, je suis amenée aujourd’hui à pencher
vers l’idée que le courage peut s’enseigner. Toutefois, j’y mettrai comme condition première
et indispensable une conception de l’enseignement, et de manière élargie de l’éducation, qui
encourage la réflexion personnelle, favorise le développement d’une éthique, et qui prend en
compte l’enfant non seulement en tant qu’élève mais aussi en tant qu’individu à part entière.
Un enseignement dont les objectifs ne se résument pas uniquement à l’assimilation de
savoirs, à l’acquisition de savoir faire mais aussi au développement d’un savoir être, à travers
une prise en compte de l’autre et de soi. Un certain rapprochement peut être fait ici d’une part
avec Comte-Sponville (1997) lorsqu’il associe le courage à une forme d’altruisme et d’autre
part avec Tillich (1967) lorsqu’il met en valeur l’affirmation du soi, à laquelle j’accorde après
lecture de son livre une place encore plus certaine.

Par conséquent, si le courage peut être enseigné, il ne peut en aucun cas l’être dans une
conception frontale de l’enseignement, de l’éducation, qui transparaîtrait à travers des
affirmations de type « il faut que tu sois courageux, tu dois être courageux, sois courageux !».
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Le courage est vouloir et non pas devoir, comme le relève Aristote lorsqu’il dénonce les
apparences courageuses. Ce vouloir fondamental s’est confirmé au fur et à mesure de mes
lectures comme étant une des explications à l’origine de cette endurance ou force mystérieuse
ou encore fermeté qui transparait dans mes récits et qui est à plusieurs reprises mise en
évidence par les auteurs. Par ailleurs, je pense aussi que c’est le vouloir qui permet ce
surpassement relevé par Tillich (1967) à travers les propos de Nietzsche et qui peut être
associé à l’attitude courageuse.

Mais pour que ce surpassement se concrétise, il apparait qu’il nécessite en amont un choix
initial et décisif de la part de l’individu. Je rejoins à ce propos Jankélévitch (1986) lorsqu’il
associe le courage à une décision en acte, qui non seulement est amenée à se prolonger mais
qui se révèle aussi dans un perpétuel recommencement : chacun peut à un moment donné de
sa vie être courageux, ou devenir lâche, le courage n’est jamais acquis. C’est cet aspect qui le
rend certainement si difficile : l’instant de la décision, point de départ de tout courage est
essentiel mais son renouvellement l’est encore plus. Le courage de l’instant n’est que partie
du courage de l’instant qui dure. Toutefois, cette décision, qui peut être associée à un choix,
n’est pas toujours consciente au moment où elle se prend des conséquences possibles sur son
quotidien. Car l’acte de courage ne prédit en rien de ce à quoi il va conduire : victoire ou
défaite, plaisir ou souffrance. Et combien de fois ne dit-on pas lorsque l’on est entraîné dans
une aventure courageuse « si j’avais su je ne l’aurais pas fait ! ». Qui n’a pas à un moment
donné pensé abandonner, voire même abandonné, et fait le choix d’un autre chemin ? Le
courage se réaliserait-il s’il savait ce qui l’attend ?

Ainsi, le courage en tant que décision, le courage en tant que choix, implique-t-il un certain
savoir ? Je n’ai à ce jour pas encore de réponse à cette question et je doute même qu’il ne soit
possible d’en donner une définitive. Je pense que le savoir peut être à la fois frein et moteur
au courage comme cela est ressorti dans mon analyse. De mon point de vue, ce n’est pas le
savoir qui définit réellement le courage, même s’il peut contribuer d’une manière ou d’une
autre à son choix. Car comme a été mis en évidence, le courage peut parfois être réfléchi et
parfois irréfléchi. Et je ne peux m’empêcher ici de rappeler que le courage est multiple,
comme les obstacles qui le révèlent et les individus qui le vivent.

Enfin, il y a un autre élément dont j’ai découvert l’importance et qui est déjà apparu à travers
l’idée de l’instant qui dure : il s’agit du temps. Ce dernier prend aussi sa place dans ce qui
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précède la décision courageuse : le courage n’est pas donné, il a parfois besoin de temps pour
se construire. Un temps nécessaire pour ouvrir les yeux, pour prendre du recul, pour la
réflexion, pour penser ses choix de vie. Dès lors, le courage ne sous-entend-il pas en quelque
sorte d’être acteur de son existence, de s’affirmer, d’oser, de prendre des risques, puisqu’il
est possible de penser après analyse que l’essence même du courage est la conservation de la
vie ? Par conséquent, le courage n’en célèbre-t-il pas en quelque sorte la valeur ? N’est-il pas
tout simplement une école de la vie dans toute l’ambiguïté qui définit cette dernière ?
J’imagerai cette généralisation du courage par les multiples facettes qui le composent et que
Savier (1994) a mis en évidence à travers une classification des conceptions d’enfants sur le
courage, qui selon eux apparait notamment sous les formes suivantes : le courage de savoir
faire, de ne pas avoir envie, de faire attention, de pardonner, de résister, d’être seul, de ne pas
être sûr, d’aider, de foncer, de voir, de défendre, de se lever, d’y aller, d’avouer, de
s’interposer, d’assumer, d’apprendre et de travailler, de chercher…

Ainsi pourrait se conclure ma recherche. Néanmoins, au fil de mes lectures et de mes


réflexions, j’ai été interpellée par ce que j’ai ressenti parfois comme une forme de jugement
et que je traduirai très schématiquement de la manière suivante : on est courageux ou on est
lâche. Or, en regard de l’admiration suscitée par le courage, il ne faut pas oublier qu’il y a
aussi le manque de courage et le sentiment de culpabilité qui peut en découler chez celui qui
en ressent. Qu’il y a aussi la lâcheté et la honte qui peut lui être associée. J’ai ainsi envie de
dire qu’il faut savoir garder une certaine humilité face à l’absence de courage que l’on peut
percevoir chez les autres mais aussi et surtout chez soi. Car il me semble aujourd’hui que le
courage doit aller au-delà d’un idéal, d’une reconnaissance par les autres : il doit surtout se
trouver dans le sens donné par chacun à ses actes.

La conclusion de mon travail ne se situe pourtant pas entièrement ici. Car cette démarche m’a
permis l’écriture d’un dernier texte, Silence. Bien que terminant ma conclusion il peut être
considéré comme le point de départ d’une autre réflexion autour de « la persistante question
où il est demandé de décider entre le courage morbide du suicidaire qui se détruit, et le
courage qui l’appellerait à ne pas se détruire » (Klein, 1994, p. 12) et dont le débat pourrait
prendre naissance autour de cette citation pouvant être sujette à plusieurs interprétations et sur
laquelle je terminerai :
« Il ne faut pas de courage, pour naître, ni pour être. Il en faut pourtant, parfois pour
continuer d’être, ou pour cesser d’être » (Klein, 1994, p. 11)
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SILENCE
Il aura suffi de quelques mots pour qu’en un instant tout devienne noir autour de moi. Et le
soleil, pourtant au zénith, ne peut rien y faire. Je ne vois plus rien, je n’entends plus rien. J’ai
juste envie de hurler. Hurler à en perdre haleine, hurler à m’en faire mal, hurler pour ne plus
ressentir cette douleur qui m’envahit, qui déchire mon corps et mon âme. Je n’ai pas envie
d’être courageuse, j’ai juste envie de me laisser aller à ma souffrance et de permettre à ce cri
qui habite mes entrailles de jaillir. Pourtant, je n’y arrive pas. Il faut que je sois forte.

« Il faut que tu sois forte ». C’est par ces mots que ma mère a voulu me protéger et me
préparer au choc de ceux avec lesquels elle poursuit : « Valentin est mort ».
C’est l’été et elle vient de m’annoncer ton départ vers d’autres cieux. Toi, mon cousin, mon
presque frère, toi qui as partagé toute mon enfance, avec les joies et les peines qui la
composent. Et même s’il est vrai que l’âge adulte nous a quelque peu éloignés physiquement,
il n’a cependant pas réussi à mettre une distance entre nous : les liens du cœur ne
disparaissent jamais. D’ailleurs, ce n’est pas possible, je refuse de croire ce que ma mère
vient de m’annoncer, je vais ouvrir les yeux, je vais me réveiller et oublier ce cauchemar.
Tu allais fêter tes 30 ans et on ne meurt pas à cet âge. Pas toi. Pourtant, c’est justement toi qui
n’as pas voulu attendre que la mort vienne te chercher au seuil d’une vieillesse peut-être
sereine. C’est toi qui as choisi d’aller la chercher cette maudite mort, comme une amie qui te
protégerait, qui effacerait toutes tes souffrances, celles que tu avais l’impression que la vie
s’acharnait à t’infliger. Comme ce chagrin d’amour, ce rejet, cette solitude, ce sentiment de ne
plus jamais pouvoir aimer. Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ? Pourquoi ne suis-je pas venue
vers toi ? C’est ce pourquoi qui hurle dans mon tout mon être, sans jamais trouver de
réponse. Toi, tu as choisi de ne pas nous en laisser. Tu es parti sans un mot, sans un au revoir.
Je sais pourtant que tu as longtemps lutté contre cet appel d’un ailleurs que tu espérais plus
doux. Mais au fur et à mesure que le gris du désespoir noircissait ton regard, tu n’as plus eu la
force de te raccrocher à la seule chose qui te retenait, ta mère. C’est pour cette femme, que tu
ne voulais pas faire souffrir, que tu as longtemps tenu bon. Elle t’avait donné la vie, cadeau de
son amour infini, et tu lui avais promis de ne pas la détruire. Pourtant, cette vie t’est devenue
un jour si pesante, si insupportable, qu’une balle de fusil militaire a réussi à effacer par le
sang cette promesse que tu lui avais faite. Tu as perdu le courage de vivre et tu as trouvé le
courage de mourir.
J’ai envie de hurler. Mais seul le silence me fait écho.

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VI. REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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