0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
13 vues14 pages

Algérie : Portrait d'une société en mouvement

Le document analyse la dynamique sociale et politique en Algérie jusqu'en 2019, mettant en lumière la mobilisation citoyenne à travers le mouvement Hirak, qui exprime des aspirations de changement face à un régime politique en déclin. Il souligne l'importance de la jeunesse éduquée et engagée, ainsi que le rôle croissant des femmes et de la société civile dans la contestation des structures de pouvoir établies. Enfin, il évoque les défis économiques et sociaux auxquels le pays est confronté, notamment le chômage des jeunes et la nécessité de réformes profondes.

Transféré par

zeboubizebi4
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
13 vues14 pages

Algérie : Portrait d'une société en mouvement

Le document analyse la dynamique sociale et politique en Algérie jusqu'en 2019, mettant en lumière la mobilisation citoyenne à travers le mouvement Hirak, qui exprime des aspirations de changement face à un régime politique en déclin. Il souligne l'importance de la jeunesse éduquée et engagée, ainsi que le rôle croissant des femmes et de la société civile dans la contestation des structures de pouvoir établies. Enfin, il évoque les défis économiques et sociaux auxquels le pays est confronté, notamment le chômage des jeunes et la nécessité de réformes profondes.

Transféré par

zeboubizebi4
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

KARIMA DIRÈCHE

PORTRAIT D’UNE SOCIÉTÉ


EN MOUVEMENT

J usqu’au 22 février 2019, les représentations générales mobilisées par


l’observateur ordinaire sur l’Algérie pouvaient se résumer de la façon
53

suivante : un territoire riche en ressources naturelles, mais une économie


fragile entièrement dépendante des hydrocarbures, qui représentent 97 %
des exportations et des revenus en devises ; un territoire gigantesque mais
inégalement aménagé ; un régime politique de fin de règne dont les insti-
tutions sont désavouées silencieusement par la très grande majorité de
la population ; une armée omniprésente dans toutes les sphères de la vie
politique et économique et constituant la colonne vertébrale de l’État ;
des spéculations sur l’état de santé fort dégradé d’un président déses-
pérément absent de la scène politique et invariablement représenté par
ses affidés ; des contre-pouvoirs politiques inaudibles ; une société civile
fragile qui peine à se faire entendre ; une population encore traumatisée
par la violence des années 1990, dont une partie se serait réfugiée dans
des pratiques religieuses et conservatrices ; une opinion publique dépoli-
tisée mais qui bruisse de rumeurs, de chuchotements, de vraies/fausses
nouvelles… Les effets post-traumatiques des violences (de ce qui est
bien trop souvent appelé « guerre civile », ou encore « décennie noire » 1)
expliqueraient, selon certains, la relative atonie de l’Algérie au cours des
printemps dits arabes et le désengagement des acteurs islamistes les plus
violents dans la propagande djihadiste (avec la relative faiblesse de combat-
tants algériens ayant rejoint l’armée de l’organisation État islamique).

1. L’expression désigne l’affrontement meurtrier qui a opposé l’État algérien aux militants
islamistes ayant pris les armes après l’arrêt brutal (par l’armée algérienne) du processus élec-
toral à l’issue duquel le Front islamique du salut s’est vu accorder une large victoire. Ce qui
a été considéré comme un « putsch » militaire a plongé l’Algérie, dix ans durant, dans une
spirale de violences inouïes.

P O U V O I R S – 1 7 6 . 2 0 2 1

356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 53 03/12/2020 13:30:30


K A R I M A D I R È C H E

Si toutes ces représentations reposent sur des réalités objectives, elles


ne sont, cependant, que la face émergée de l’iceberg minorant encore
une fois la compréhension des forces motrices de la société algérienne,
de ses dynamiques et de ses acteurs. Elles ont laissé voir une mobili-
sation citoyenne bravant l’interdiction de manifester et s’affranchissant
de la peur et de l’autocensure héritées de la « décennie noire ». La société
algérienne se dévoile, ainsi, dans toute sa diversité et sa créativité dans
l’urgence brutale et aiguë du changement et de la transition politiques.
L’émergence du Hirak dans le paysage politique et l’espace public
apparaît comme l’expression des dynamiques profondes qui ont trans-
formé la société algérienne pendant trois décennies. Si celles-ci ont été
marquées par une période de grande violence politique assimilée à une
guerre civile 2, elles n’en ont pas moins été des années de luttes citoyennes,
54 de massification de l’université, d’émancipation des femmes (présentes dans
tous les secteurs professionnels), de combats écologiques et d’organisation
(quasi invisible) d’une société civile qui, jusqu’en 2019, était totalement
inaudible. De puissantes forces motrices ont travaillé la société algérienne,
qui s’est révélée d’une pluralité inédite dans l’action protestataire.
Au cours de cette mobilisation citoyenne mixte et inclusive, débordante
de vitalité, tous les indicateurs de ces transformations étaient présents :
la place des femmes ; la maturité politique et le niveau d’éducation dans
le maniement (d’une efficacité saisissante) des mots et des slogans ; le
mode opératoire singulier de la protestation (horizontal et sans leaders) ;
un principe philosophique et éthique de la lutte – silmiya (pacifique). La
très forte présence de femmes dans leurs réalités socio-économiques très
diverses permet d’estimer, par ailleurs, les effets des politiques publiques
d’éducation (notamment celles de l’accès à l’enseignement supérieur) et
de la réforme du code de la famille en 2005, avec la suppression des lois
inégalitaires. Elle permet également de mesurer la progression de l’action
collective des femmes, rendue possible dans l’espace public notamment
par la mobilisation (peu mise en avant par les médias et par l’État) des
associations féministes et de défense des droits des femmes.
Ainsi, le mouvement protestataire en dit long sur l’évolution de la
société algérienne, qu’on a eu trop tendance à observer par des analyses
« macro » et par des paradigmes exclusifs (islamisme, autoritarisme, rente
pétrolière, violence politique…). Il est vrai que ces transformations se

2. Cette assimilation occulte le caractère spécifique de ces violences armées qui ont pris en
otage la société algérienne dans les années 1990. Elle ne permet pas, en outre, de mesurer la
part de responsabilité de l’État algérien dans la déflagration du lien social et politique.

356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 54 03/12/2020 13:30:30


P O R T R A I T D ’ U N E S O C I É T É E N M O U V E M E N T

sont réalisées dans un contexte de très forte religiosité et de conserva-


tisme social et politique qui, néanmoins, n’a pas empêché l’impulsion de
processus de sécularisation en laissant entendre de nouvelles aspirations
aux libertés et aux droits individuels. Le jeu de tensions est très contraint
entre les forces religieuses ou conservatrices et ces aspirations à de plus
grandes libertés, qui s’expriment dans le cadre d’une société civile très
active même si son périmètre d’action demeure limité. En moins de trente
ans, l’Algérie n’a jamais été aussi transformée : l’accès à l’éducation, à la
santé, la féminisation des publics scolaires et universitaires (plus de 70 %
des étudiants sont des étudiantes, toutes filières confondues), l’hyper-
connexion, par les réseaux sociaux, de ceux qui s’emparent des questions
sociales et politiques cruciales – justice, libertés individuelles, réformes
de l’université, décentralisation, migrations, chômage des jeunes, marché
de l’emploi, création artistique, langues du pays… 55
C’est pourquoi le Hirak laisse à voir une autre Algérie qui, à l’échelle
du territoire national, est soudée par l’action protestataire dans le rejet
commun du régime politique et de ses élites dirigeantes. Et (il n’est pas
inutile de le souligner) permet de constater l’écart vertigineux entre, d’une
part, une contestation citoyenne horizontale, autorégulée et autodisciplinée,
mobilisant les mots et les slogans comme des outils de résistance qui se
réinventent à chaque nouvelle manifestation, et, d’autre part, un système
politique vertical, répressif, oligarchique, producteur de violences (1988,
décennie 1990, 2001…) et qui semble avoir été pris de court par la puissance
des manifestations et par la radicalité de leurs revendications. L’écart est
également considérable entre ces foules immenses qui arpentent les rues
d’Algérie en se réappropriant l’espace public longtemps interdit et des
élites politiques enfermées dans une posture rigide d’un autre âge, inaptes
à introduire une sortie de crise. L’Algérie contestataire découvre, de son
côté, des élites dirigeantes perturbées, hésitantes et engluées dans une rhéto-
rique nationaliste et ne communiquant que par des poncifs ou des menaces.
Le décalage est donc saisissant entre le réenchantement social et
politique vécu par les foules mobilisées et l’expression d’un logiciel
politique totalement dépassé et qui, durant presque six décennies, a
développé une culture de l’impunité adossée à des pratiques d’autori-
tarisme et de violence d’État, régulatrices exclusives de la vie politique.
C’est par ce que laissent voir cet élan contestataire généralisé et ce corps
social en mouvement que l’on peut comprendre l’Algérie d’aujourd’hui
dans sa diversité socio-politique, dans ses ancrages territoriaux et dans
ses mobilisations régionales sur l’ensemble du territoire. Une Algérie
paradoxale, partagée entre changements et résistances.

356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 55 03/12/2020 13:30:30


K A R I M A D I R È C H E

UNE SOCIÉTÉ JEUNE ET ÉDUQUÉE

Les marches bihebdomadaires auxquelles ont pris part, durant un peu


plus d’un an – jusqu’à leur suspension en raison de la crise du corona-
virus –, des Algériens de tous âges et de tous les segments sociaux réunis-
saient des foules immenses où la simple observation révélait l’extrême
jeunesse de la population (54 % a moins de 30 ans). La vitalité démogra-
phique algérienne est due à un taux de natalité qui figure parmi les plus
élevés du monde ; depuis 2016, plus d’un million de naissances sont
enregistrées chaque année et le nombre de naissances a doublé entre 2000
et 2017, produisant une inversion de la transition démographique qui a
surpris tous les spécialistes. À court terme, l’Algérie, avec quarante-trois
millions d’habitants aujourd’hui, sera la première puissance démogra-
56 phique de la Méditerranée occidentale. Ce boom des naissances qui
est expliqué, à la fois, par la redistribution des richesses et le rattrapage
démographique des années 1990 apporte aussi son lot d’incertitudes. Car,
si la vitalité démographique est synonyme de richesses et d’innovations,
elle interroge a contrario la capacité d’autosuffisance alimentaire et des
politiques éducatives et d’emploi du pays. Dans une Algérie qui connaît
déjà un chômage endémique des jeunes de 16 à 25 ans, on ne peut que
parier sur une gestion démographique basée sur une réforme économique
qui prendrait un virage à 180 degrés. Cette jeunesse est également une des
plus éduquées du continent africain. L’Algérie est, aujourd’hui, le pays qui
produit au Maghreb le plus grand nombre de diplômés. Avec un million
sept cent mille étudiants – soit un nombre proportionnellement similaire à
celui que présente la France – et quatre-vingt-huit établissements d’ensei-
gnement supérieur (universités, instituts supérieurs, écoles supérieures,
notamment) qui couvrent l’ensemble du territoire, l’investissement de
l’État est considérable non seulement par son coût très élevé, mais aussi
par l’effort de décentralisation qu’il traduit. La volonté de massification
et de démocratisation de l’accès aux études supérieures et l’application
des réformes européennes dans les années 2000 n’ont pas forcément pris
en compte les conditions d’exigence et de qualité des filières qui mettent,
sans espoir, sur le marché du travail des dizaines de milliers de diplômés 3.
Cette jeunesse est directement confrontée aux réalités des réformes
économiques engagées (libéralisation du marché du travail, intégration

3. Ahmed Ghouati, « Développementalisme et enseignement supérieur : pourquoi l’Algérie


n’a pas d’université ? », in Karima Dirèche (dir.), L’Algérie au présent. Entre résistances et chan-
gements, Paris-Tunis, IRMC-Karthala, 2019, p. 681-697.

356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 56 03/12/2020 13:30:30


P O R T R A I T D ’ U N E S O C I É T É E N M O U V E M E N T

au marché économique mondial, culture consumériste) tout en étant le


produit de l’évolution de la société de ces trois dernières décennies (fin
du monopartisme, ouverture du champ politique, urbanisation, indivi-
duation, accès massif à l’éducation, émancipation des femmes, gestion de
la crise des années 1990…), qui a profondément transformé les modes de
vie et les aspirations à une meilleure existence. Bien que l’État ait engagé
et financé la modernisation du pays 4 par le biais de chantiers titanesques
lancés tous azimuts (réseau routier, autoroutier, ferroviaire, ou encore
aéroports, barrages, politique du logement ambitieuse) 5, il n’offre aucune
garantie quant à la transition économique, qui se heurte à la résistance
d’un régime politique ayant été construit sur une économie de rente
avec les logiques de clientélisme, de corporatisme et de corruption qui la
soutiennent. Par ailleurs, le mode de gouvernance politique, monopolisé
par les vieilles gardes notabiliaires (associées à une oligarchie d’affaires), 57
ne laisse guère de place à un possible pluralisme et à un renouvellement
des acteurs politiques en phase avec les attentes de la population. Ainsi,
cette jeunesse (dans sa grande diversité socio-économique) est prise
en étau entre, d’un côté, les aspirations à des horizons potentiellement
ouverts et, de l’autre, les verrouillages politico-économiques et la dépré-
ciation sur le marché du travail des parcours diplômants.

UNE C U LT U R E P O L I T I Q U E P O P U L A I R E

Les marches successives du Hirak ont révélé l’engagement dynamique


d’une société civile que l’on disait atone et totalement soumise aux
instrumentalisations du pouvoir. En effet, dès les premières années de
l’indépendance, obtenue en 1962, la société civile (notamment les organi-
sations syndicales et professionnelles) a été mise au service du régime
politique en se ramifiant en de multiples officines et relais du pouvoir
à toutes les échelles de la société 6. Cette mainmise sur les corps inter-
médiaires n’a pas empêché, parallèlement, un mouvement autonome,
militant, créatif et très actif d’émerger avec le déverrouillage de la vie

4. Sa politique de développement (une des dimensions et une des conditions de la sortie de


crise des années 1990) a permis également à l’Algérie d’être, durant la décennie 2010, le pays
du Maghreb où l’indice de développement humain est le plus élevé.
5. Tout en achetant la paix sociale à travers des mesures (crédits sans intérêts, aides à la
création d’entreprise, subventions d’État de toutes sortes) à destination notamment de la jeu-
nesse au chômage et sans perspectives.
6. Laurence Thieux, « Le secteur associatif en Algérie : la difficile émergence d’un espace
de contestation politique », L’Année du Maghreb, n° 5, 2009, p. 129-144.

356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 57 03/12/2020 13:30:30


K A R I M A D I R È C H E

politique en 1988 et d’être présent dans les pires épisodes de violence


de la décennie 1990. Les collectifs, associations et syndicats autonomes
qui le composent ont, malgré un environnement hostile à toute initiative
citoyenne, répondu à des attentes et enjeux sociaux, culturels et éducatifs
majeurs. On les retrouve engagés, aujourd’hui, dans le Hirak : associa-
tions féministes, religieuses, de protection environnementale, mouve-
ments de chômeurs, ordres des médecins, des avocats, des magistrats, des
journalistes. Cet engagement commun, malgré des appartenances idéolo-
giques très diverses, exprime les puissants segments de la militance et de
l’action politique d’une société qui, jusqu’alors, était présentée comme
dépolitisée et fatiguée des combats sociétaux. Et les impressionnantes
et inattendues démonstrations de force des Algériens pour s’opposer
à un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika ont démenti la théorie
58 d’une société figée dans le trauma des années 1990.
Cet engagement dévoile également une culture politique populaire
qui énonce, avec lucidité, la crise de légitimité et de représentation que
traversent les partis politiques et le régime en place. Elle est nourrie par
les diverses leçons tirées de l’histoire post-indépendance, de ses épisodes
violents, de ses expériences malheureuses et de ses élites dirigeantes
corrompues. Cette culture populaire a par ailleurs été renforcée par les
grandes mobilisations de 2011, qui ont bouleversé les équilibres politiques
des pays du Sud de la Méditerranée. Si le mode opératoire des printemps
dits arabes s’est invité dans les grandes marches bihebdomadaires 7, il
ne parvient pas à éclipser un mode protestataire inventif, profondément
polarisé sur le sentiment d’une indépendance confisquée et sur la reddition
des comptes. La destitution du président Bouteflika, en avril 2019, et la
vacance du pouvoir ont mis à nu le système militaire et l’imposture du
pouvoir civil 8. De façon totalement inédite, les Algériens se trouvent
confrontés directement à l’armée : en se montrant ainsi à découvert pour
la première fois depuis l’indépendance, elle révèle, sans fards, l’ADN du
pouvoir politique. Cette armée qui a toujours été considérée, avec une
soumission révérencieuse et craintive, comme une entité opaque, silen-
cieuse et détentrice de tous les pouvoirs, apparaît dans sa nudité, et en
premier lieu son chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah, caricature de tous
les généraux algériens – le dessinateur Dilem le croquait sous les traits

7. Notamment par le célèbre slogan « Le peuple exige la chute du régime » (repris en chœur
par tous les peuples arabes en 2011) transformé en « Le peuple exige l’indépendance ».
8. Cf. Kamel Cheklat, « L’armée au cœur de l’impasse démocratique », in Karima Dirèche (dir.),
L’Algérie au présent, op. cit., p. 319-338.

356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 58 03/12/2020 13:30:31


P O R T R A I T D ’ U N E S O C I É T É E N M O U V E M E N T

d’un haut gradé ventripotent, les poches remplies de pétrodollars. Les


difficultés à proposer une sortie de crise ont contribué à faire tomber
en grande partie le mythe d’une institution qui fonctionnait et se repro-
duisait à l’abri des regards.
En confisquant brutalement la victoire des islamistes lors des premières
élections pluralistes de décembre 1991 et en rendant impossible, pour
de longues années, l’exercice démocratique, l’armée a mené le jeu de
la gouvernance politique et économique – elle a d’ailleurs fait et défait
tous les présidents qui se sont succédé depuis l’indépendance. Les quatre
mandats présidentiels d’Abdelaziz Bouteflika (1999-2019) avaient,
cependant, fait évoluer les relations civilo-militaires. En complexifiant
l’équation armée-Front de libération nationale tout en intégrant dans
le jeu du pouvoir d’autres acteurs politiques et économiques – parti-
culièrement les membres de son clan familial et des hommes d’affaires 59
privés –, Bouteflika avait des velléités de s’affranchir de l’armée sinon de
lui damer le pion. Sa destitution, qui résulte objectivement de l’opposition
nationale massive à un nouveau mandat, a été pour l’autorité militaire
l’opportunité de reconfigurer le jeu politique en se présentant, de facto,
comme la seule institution de l’État à pouvoir « sauver le pays ». Elle
s’est accompagnée, tout au long de l’année 2019, de véritables purges,
nombre d’anciens oligarques et caciques proches de Bouteflika et de
son clan ayant été arrêtés.
Le Hirak a, paradoxalement, renforcé l’influence de l’armée (encore
appelée « l’État profond ») sur le jeu politique. La poursuite des marches
citoyennes après la destitution de Bouteflika démontre, en revanche,
que les manifestations populaires ont gagné en amplitude revendica-
trice et ne sont pas dupes du cosmétique institutionnel que constitue la
proposition d’organiser une nouvelle élection présidentielle, finalement
imposée le 12 décembre 2019. Ce passage en force en dit beaucoup, à
la fois, sur la capacité de « résilience » 9 du régime politique algérien
et sur son incapacité à trouver des solutions alternatives, tandis qu’il
continue à user des vieilles ficelles populistes et des réflexes sécuritaires
et répressifs. Ces derniers se sont multipliés à tous les niveaux depuis
la crise sanitaire et l’arrêt des marches en mars 2020, paralysant toutes
les sources d’expression de l’opposition émanant de la société civile.

9. Louisa Dris-Aït Hamadouche, « Au cœur de la résilience algérienne. Un jeu calculé


d’alliances », Confluences méditerranéennes, n° 106, 2018, p. 195-210.

356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 59 03/12/2020 13:30:31


K A R I M A D I R È C H E

« Q U ’AV E Z - V O U S FA I T D E N O T R E I N D É P E N D A N C E ? »

La culture politique populaire révélée par le Hirak a intégré la crise du


nationalisme d’État, la débâcle du modèle économique et social, ainsi
que la disqualification de l’appareil étatique ; cela a permis une distan-
ciation des modèles conservateurs et nationalistes à l’œuvre depuis six
décennies. Ces modèles sont considérés comme des expressions politiques
dépassées qui ne s’ajustent pas aux réalités du présent. Un des indica-
teurs en est la remise en cause des récits historiques officiels et l’émer-
gence de récits alternatifs. La rhétorique sacrificielle de l’État continue,
de façon obsessionnelle, à imposer ses normes et à dicter les pratiques
de l’historien sans tenir compte des nouveaux besoins d’histoire de la
part d’une société lasse des mythes nationaux et des récits héroïques
60 qui légitiment le pouvoir en place. La foule contestataire laisse exprimer
une étonnante capacité à se défaire des récits nationaux tels qu’ils sont
diffusés par les institutions d’État pour extérioriser une critique sévère
et lucide de la manipulation de l’histoire du pays. Alors que les récits
officiels, soigneusement édulcorés, ne laissent filtrer presque aucune
des doléances exprimées, les mémoires populaires, quant à elles, ont
retenu les séquences dramatiques de l’histoire politique du pays et les
ont véhiculées sous forme d’autres récits et par d’autres canaux plus
intimistes. Se révèle ainsi, à travers les multiples manifestations, une méta-
mémoire collective qui a emmagasiné, méthodiquement, les événements
brutaux marqués par la violation des droits depuis l’indépendance. Une
méta-mémoire seconde, parallèle qui s’est nourrie des récits de l’histoire
orale, transmise par les familles, portés par des millions d’Algériens. Le
passé récent sur lequel s’est constituée cette mémoire se présente comme
une « dynamique vivante qui est à retenir » 10 pour mieux regarder les
réalités du temps présent.
L’appropriation collective de l’espace public telle qu’elle a eu lieu
depuis février 2019 s’est donc accompagnée de l’expression inédite de
ces mémoires populaires désencombrées de la doxa officielle. La rue
devient le territoire de la mémoire collective, qui extrait de l’anonymat
des dizaines de milliers de victimes en leur redonnant leur identité. Par
là même, la rue contestataire permet l’expression d’un deuil collectif qui
réunit l’ensemble des composantes de la société dans un rituel commun et
dans la reconnaissance publique de la violence d’État. Outre la dimension

10. Giulia Fabbiano, « Le temps long du hirak : le passé et ses présences », L’Année du
Maghreb, n° 21, 2019, p. 117-130.

356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 60 03/12/2020 13:30:31


P O R T R A I T D ’ U N E S O C I É T É E N M O U V E M E N T

catharsistique, sans précédent, de cette émotion collective, c’est la culture


politique populaire des Algériens apparaissant dans toute sa finesse qui
vient démentir, encore une fois, tous les discours sur la dépolitisation
de larges segments de la société. L’écart vertigineux qui est ainsi mis au
jour entre le logiciel politique obsolète des élites dirigeantes et l’analyse
politique et historique que portent les foules permet, de facto, de mesurer
la fracture et les enjeux qui se jouent aujourd’hui. La disqualification des
récits nationaux renvoie, en écho, à celle de la classe politique dans son
ensemble, résumée remarquablement en dialecte algérien par le slogan
« Yetnahaw gaâ » (qu’ils s’en aillent tous). Il faut souligner d’ailleurs
la créativité de la langue populaire – arabe, berbère, français – dans le
répertoire de la contestation, vécue non seulement comme une libération
politique (langue populaire versus langue du politique), mais aussi comme
une revanche contre la hogra (littéralement, mépris, morgue) et un retour 61
triomphant des périphéries marginalisées 11.
De manière inédite à la suite de l’indépendance, les Algériens, unani-
mement, interpellent les dirigeants politiques avec cette question récur-
rente : qu’avez-vous fait de notre indépendance ? La condamnation des
défaillances et dérives de l’État depuis 1962 est une injonction collective
à la responsabilité étatique qui dévoile également une rupture des tempo-
ralités historiques. Pour la société algérienne, la période coloniale appar-
tient à un passé révolu ; ses violences, ses injustices, ses discriminations,
renvoient douloureusement à celles commises par les dirigeants à partir
de 1962 et ne dédouanent en rien la responsabilité de l’État indépendant.
Par la puissance du retour de ce « refoulé » et par la richesse du réper-
toire d’action des références historiques, les manifestants dénoncent la
gestion arbitraire de la mémoire nationale en exprimant notamment leur
condamnation des lois d’amnistie et en exigeant, de la part des autorités
politiques, une dénomination officielle des victimes et la reconnaissance
publique des crimes.
Sans aucun doute, le Hirak consomme définitivement la rupture avec
les récits historiques officiels. En se focalisant sur le rejet unanime de
la mémoire historique d’État, telle qu’elle s’est imposée au détriment
de la mémoire de toutes les victimes des violences politiques, la contes-
tation populaire renoue avec l’histoire révolutionnaire de la longue lutte
anticoloniale.

11. Mahdi Berrached, « Les Algériens ont trouvé dans leur derdja une langue radicale qui a
permis d’élever le plafond des revendications » (entretien), [Link], 14 janvier 2020.

356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 61 03/12/2020 13:30:31


K A R I M A D I R È C H E

UNE JUSTICE TRANSITIONNELLE ?

La disqualification des élites dirigeantes et la crise majeure de confiance


soulèvent la question de la justice et de la réparation. Bien que la justice
transitionnelle ne soit jamais désignée en tant que telle, elle est présente
dans les dénonciations des crimes économiques, des violations des
droits humains et de la violence d’État. Les gigantesques trombinos-
copes brandis lors des manifestations qui affichent les photographies
des victimes du Printemps noir de 2001 et de la décennie 1990, sur le
rythme des slogans « Ulac smah, ulac » (il n’y a pas de pardon, pas de
pardon) et « Vous avez volé le pays, bande de voleurs », participent de
cette demande de reconnaissance publique. Pour les manifestants, la
prédation économique comme la violence étatique sont constitutives
62 de la gouvernance de l’État et de la culture de l’impunité.
Si l’urgence de la normalisation sécuritaire et politique a commandé
la sortie de crise des années 1990, elle a néanmoins fait l’économie d’une
justice transitionnelle et d’une réparation psychologique à l’échelle
des Algériens. La priorité a été accordée à la « concorde civile » et à la
« réconciliation nationale » 12, ainsi qu’à la modernisation du pays. Les
lois adoptées en ce sens ont privilégié l’oubli et l’amnistie 13 : pardonner,
oublier, tourner la page des assassinats, des massacres, des répressions, des
attentats sanglants, des déplacements massifs de population, et construire
l’avenir au rythme des chantiers gigantesques qui fleurissent sur tout le
territoire national. L’incapacité des institutions d’État, plus de vingt ans
après la tragédie, à fournir le nombre exact des victimes (estimé entre cent
mille et deux cent mille personnes) et des disparus (évalué à vingt mille
personnes) est à la hauteur de cette injonction à l’oubli. L’intimation
au pardon et à la réconciliation oblige à faire comme si rien ne s’était
passé et contribue à une gestion arbitraire de la mémoire, quand celle-ci
n’est pas tout simplement interdite. L’expression « tragédie nationale »
utilisée dans les textes de loi pour désigner les violences participe de
cette occultation des responsabilités de l’État, des forces de sécurité
et du terrorisme islamiste, suggérant bien plus une malédiction divine
et une fatalité que la volonté et la responsabilité des hommes. L’État
algérien a décidé d’instaurer la paix civique au prix de la dénégation de

12. Intitulés des deux textes de loi par lesquels ont été mises en place la sortie de crise
en 1999 et la normalisation politique en 2005.
13. Mouloud Boumghar, « Ni transition ni justice. Le traitement de la violence politique
par la Charte pour la paix et la réconciliation nationale », in Éric Gobe (dir.), Des justices en
transition dans le monde arabe ?, Rabat, Centre Jacques-Berque, 2016, p. 263-292.

356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 62 03/12/2020 13:30:31


P O R T R A I T D ’ U N E S O C I É T É E N M O U V E M E N T

la violence des groupes islamistes terroristes (qu’il a pourtant combattus


férocement). Et la politique de l’amnistie renvoie à l’amnésie et à une
mémoire d’État oublieuse de ses propres violences. La reconnaissance
publique des crimes de l’État et de ses agents impliquerait une reddition
des comptes via une identification des responsabilités, une typologie des
violences et des crimes, une transparence sur l’économie de corruption et
de prédation. Le Hirak laisse entrevoir un possible processus de justice
transitionnelle, même si les procès de certains caciques des gouverne-
ments du président Bouteflika ont déçu par leur caractère expéditif et
leurs jugements hâtifs 14. La société algérienne, dans toutes ses compo-
santes et à travers ses diverses formes de résilience, a montré sa capacité à
surmonter le poids de ses souvenirs et à esquiver, pendant deux décennies,
les chocs frontaux.
63
*

De février 2019 à mars 2020, les marches protestataires en Algérie,


marquées par une conscience politique aiguë et lucide à l’égard des
pouvoirs d’État et se référant à la tradition de résistance révolution-
naire, ont permis aux manifestants qui investissaient l’espace public
– certains pour la première fois – de découvrir puis d’expérimenter in
vivo l’action politique. En un temps très court, les Algériens ont participé
en même temps et collectivement à l’action militante et démocratique
dans la précipitation, en dépit des clivages qui traversent la société.
L’exceptionnalité de la constance protestataire (près de treize mois) et
son mode opératoire se sont heurtés à l’inertie d’un pouvoir d’État et à
son dispositif répressif et sécuritaire. La formule « Tout change et rien
ne bouge » pourrait résumer, d’une certaine façon, ce que les Algériens
ont exprimé dans ce face-à-face suspendu.
Cette résistance citoyenne pacifique n’a pas réussi à faire émerger
un leadership susceptible de lui permettre de dialoguer et négocier
avec l’armée. L’horizontalité qui faisait la force du Hirak se transforme
en une faiblesse structurelle. En mobilisant par le slogan de la lutte
indépendantiste « Un seul héros, le peuple », qui empêche d’identifier
son hétérogénéité, le mouvement populaire manifeste une méfiance
systématique à l’égard des individus et/ou des organisations prétendant

14. Ces procès ont été considérés comme une opération « mains propres » organisée par
l’état-major militaire, décidé à régler ses comptes avec les proches de Bouteflika (hommes
d’affaires et politiciens), pour donner des gages de crédibilité au mouvement de contestation.

356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 63 03/12/2020 13:30:31


K A R I M A D I R È C H E

à la représentativité des manifestants. Par ironie du sort, cette méfiance


atomise la représentation de la société, à l’instar d’un pouvoir politique
algérien qui, depuis 1962, a fait en sorte de déstructurer et d’annihiler
toute forme d’opposition. L’extrême faiblesse du syndicalisme, l’atonie
de la presse, la faiblesse des groupes d’opposition, ainsi que la répression
des mouvements militants 15, résultent de ce travail d’érosion. De fait,
il n’existe pas, sur le terrain algérien, de forces d’opposition organisées,
directement offensives et opérationnelles (pour assurer la transition
politique), comme l’ont été l’Union générale tunisienne du travail en 2011,
ou alors Solidarność pour la Pologne de 1989. Par ailleurs, la mémoire
collective a retenu le « génie » politique des dirigeants, en matière de
corruptibilité et de neutralisation, pour « récupérer » les leaders des
différentes mobilisations qui ont rythmé l’histoire de l’Algérie depuis
64 son indépendance – le souvenir des mouvements des âarch de 2001 reste
encore cuisant 16. Que la nécessité de mettre en œuvre un leadership
puisse faire immédiatement consensus en vue de représenter la « rue »
contestataire est, ainsi, une gageure de taille.
Le Hirak a produit une culture citoyenne de la mobilisation et de la
protestation qui a fédéré la majorité de la société algérienne malgré ses
divisions ; en cela, c’est une avancée considérable. Il reste à proposer des
acteurs représentatifs de la pluralité de ce mouvement qui traduiront les
revendications populaires dans un projet politique de société. Rappelons
que les révoltes d’Alger d’octobre 1988 s’inscrivaient dans la dynamique
de la crise internationale du socialisme après la perestroïka et qu’elles
étaient, à l’échelle de l’Algérie, le résultat des conflits d’orientation écono-
mique au sein du pouvoir. Elles ont débouché sur la fin du monopar-
tisme d’État et sur le déverrouillage de la vie politique, annonçant un
printemps algérien qui allait durer trois ans 17.
Le Hirak peut être considéré comme le premier cycle d’un processus
politique qui s’annonce nécessairement long et ponctué d’épreuves. Il
aura sorti du silence et du gigantisme du territoire une Algérie qui a
exposé sa diversité, ses inégalités et ses potentialités. Il lui reste, pour

15. Les mouvements de gauche, les islamistes, les féministes et les berbéristes ont été sys-
tématiquement vidés de leurs forces contestataires, soit en octroyant à ces dernières des fonc-
tions d’allégeance, soit à travers des pratiques de répression brutale. Cf. le Livre blanc sur la
répression en Algérie (1996), publié en Suisse par un comité proche du Front islamique du salut.
16. Karima Dirèche, « Le mouvement des âarch en Algérie : pour une alternative démocra-
tique autonome ? », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 111-112, 2006,
p. 183-196.
17. Myriam Aït-Aoudia, L’Expérience démocratique en Algérie (1988-1992). Apprentissages
politiques et changement de régime, Paris, Presses de Sciences Po, 2015.

356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 64 03/12/2020 13:30:31


P O R T R A I T D ’ U N E S O C I É T É E N M O U V E M E N T

espérer une transition à moyen terme, à affronter l’urgence à organiser


des intérêts communs et à donner au mouvement sa représentativité et
sa légitimité dans le paysage politique institutionnel.

65

R É S U M É

Cette contribution aborde la mobilisation citoyenne initiée en Algérie le


22 février 2019 en déconstruisant les représentations, telles qu’elles ont prévalu
dans les discours politiques et les travaux en sciences sociales, d’une société
dépolitisée et enfermée dans le traumatisme des années 1990. Elle démontre
que le Hirak est l’expression de dynamiques profondes de mutations et de
changements qui ont travaillé, par le bas et silencieusement, la société dans
ses composantes multiples.

356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 65 03/12/2020 13:30:31


356890LWS_POUVOIRS176_LA_NOUVELLE_ALGERIE_CC2019_PC.indd 66 03/12/2020 13:30:31

Vous aimerez peut-être aussi