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Équilibre des pouvoirs exécutifs en France

Le document analyse l'évolution de l'équilibre des pouvoirs au sein de l'exécutif sous la Ve République, soulignant les incohérences entre le texte constitutionnel et la pratique. Il évoque les tentatives de clarification des relations entre le Président de la République et le Premier ministre, notamment à travers les propositions du Comité Balladur, qui n'ont pas été retenues. La primauté présidentielle s'est renforcée au fil des ans, exacerbée par des réformes comme l'élection au suffrage universel direct et le quinquennat.

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Équilibre des pouvoirs exécutifs en France

Le document analyse l'évolution de l'équilibre des pouvoirs au sein de l'exécutif sous la Ve République, soulignant les incohérences entre le texte constitutionnel et la pratique. Il évoque les tentatives de clarification des relations entre le Président de la République et le Premier ministre, notamment à travers les propositions du Comité Balladur, qui n'ont pas été retenues. La primauté présidentielle s'est renforcée au fil des ans, exacerbée par des réformes comme l'élection au suffrage universel direct et le quinquennat.

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L'ÉVOLUTION

DE L'ÉQUILIBRE DES
POUVOIRS AU SEIN DE L'EXÉCUTIF
SOUS LA VE RÉPUBLIQUE : LES
INCOHÉRENCES ENTRE LE TEXTE ET LA
PRATIQUE CONSTITUTIONNELLE.

André Roux
Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence
Institut Louis Favoreu
Groupe d’études et de recherches sur la justice constitutionnelle

L’une des premières missions confiée en 2007 par le Président de la


République au « Comité de réflexion et de proposition sur la modernisation
et le rééquilibrage des institutions de la V e République » présidé par
Édouard Balladur avait été de « réfléchir à la nécessité de redéfinir les
relations entre les différents membres de l’exécutif » 1.
Dans cette perspective, le Comité était invité à examiner « dans
quelle mesure les articles de la Constitution qui précisent l’articulation des
pouvoirs du Président de la République et du Premier ministre devraient
être clarifiés pour prendre acte de l’évolution qui a fait du Président de la
République le Chef de l’exécutif, étant observé toutefois que cette
articulation n’est guère dissociable du régime de responsabilité
actuellement en vigueur… » 2.
Répondant aux souhaits ainsi exprimés du Président de la République,
les premières propositions formulées par le Comité Balladur concernaient
précisément cette clarification jugée nécessaire.
À l’article 5 de la Constitution relatif au rôle du Président de la
République, il était proposé d’ajouter que ce dernier « définit la politique
de la nation », alors que le Gouvernement se serait vu corrélativement

1
Lettre du Président de la République, Nicolas Sarkozy à M. Édouard Balladur, du 18
juillet 2007.
2
Ibidem.
2

privé du pouvoir de « déterminer » cette politique, se limitant par là même


à la conduire (art. 21 C.).
Il était proposé aussi que le rôle du Premier ministre en matière de
défense nationale soit limité à la « mise en œuvre des décisions prises
dans les conditions prévues à l’article 15 en matière de défense
nationale ».
Cependant, « après réflexion », comme il l’indiquait dans sa lettre du
17 novembre 2007 adressée au Premier ministre, afin de l’inviter à
engager le processus d’élaboration du projet de révision constitutionnelle,
le Président de la République n’a finalement pas jugé souhaitable de
reprendre sur ce point les propositions du Comité Balladur en justifiant ce
que l’on peut considérer comme un revirement par le fait que « dès lors
qu’un changement de la nature du régime est écarté, toute modification
de la rédaction actuelle 3
paraît présenter plus d’inconvénients que
d’avantages ».
La réflexion présidentielle a sans doute été alimentée par les
réserves, voire les réactions négatives, de ceux qui considèrent qu’une
réécriture des articles 5 et 20 de la Constitution pourrait être soit de
nature à accentuer plus encore l’évolution « présidentialiste » du régime,
soit à soulever des difficultés d’application en période de cohabitation.
Difficultés dont le Comité Balladur avait pleinement conscience, ce qui
l’avait conduit à formuler une proposition (n° 4) afin de faire coïncider le
premier tour des élections législatives avec le second tour de l’élection
présidentielle de manière à limiter, tant que faire se peut, les risques de
survenance d’une telle cohabitation.
Force est de constater que la clarification du partage des
responsabilités au sein du pouvoir exécutif s’avère des plus délicates,
compte tenu de ses implications qui débordent, et de beaucoup, les
simples considérations de technique constitutionnelle. Une telle
clarification touche en effet le cœur même du régime de la V e République.
Tant que la nature de celui-ci ne sera pas clairement tranchée dans un
sens résolument parlementaire ou résolument présidentiel (mais après

3
Des articles 5, 20 et 21 de la Constitution.

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3

tout est-ce bien nécessaire ?), une telle clarification peut apparaître en
effet comme un faux-semblant et présenter plus d’inconvénients (en
termes politiques) que d’avantages (en termes constitutionnels). C’est
dire que, dans ce domaine, il est possible de mettre en exergue une
volonté de clarification tout à fait justifiée et une nécessité de clarification
somme toute limitée.

I – La volonté justifiée de clarifier les relations entre le


Président de la République et le Premier ministre dans
le texte constitutionnel.
Comme le souligne Michel Verpeaux 4
« Les rapports au sein du
pouvoir exécutif sont, sous la V e République, sans doute la partie la moins
explicite du texte constitutionnel, pour des raisons qui tiennent à la
volonté des rédacteurs du texte qui souhaitaient entretenir une ambiguïté
dans les compétences du Président de la République et du Premier
ministre, ne sachant pas, à l’origine, ce que serait l’exercice réel des
pouvoirs et qui sont dues, ensuite, à l’élection directe du Chef de l’État,
aux cohabitations et à la personnalité des titulaires de ces deux
fonctions ».
Après cinquante ans de fonctionnement des institutions, on peut donc
comprendre la volonté de clarification manifestée par le Président de la
République, afin de lever les ambiguïtés et de sortir de certaines
contradictions.

Lever les ambiguïtés

Ces ambiguïtés découlent évidemment de la rédaction des articles 5


et 20 de la Constitution confrontée à la pratique des institutions. Le texte
constitutionnel prévoit un partage des fonctions entre les deux organes de
l’Exécutif globalement conforme à celui qui prévaut dans les régimes de
type parlementaire : d’un côté, un Président-arbitre (conformément au
Discours de Bayeux) et irresponsable politiquement et de l’autre, un

4
« Moderniser et équilibrer les institutions de la V e République, Premières réflexions
sur 77 propositions », La Semaine Juridique, éd. Générale, 2007, doctrine, p. 204.

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4

Gouvernement qui détermine et conduit la politique de la nation et qui


doit en rendre compte devant le Parlement.
Comme le rappelle Pierre Avril 5, dans un avant-projet présenté en
1958 par Michel Debré, les actuels articles 5 et 20 de la Constitution
étaient fusionnés. S’agissant du Président de la République, il était indiqué
qu’« assisté du Gouvernement, il définit l’orientation générale de la
politique intérieure et extérieure du pays et en assure la continuité » 6.
Guy Mollet et Pierre Pflimlin, anciens présidents du Conseil de la IV e
République, s’opposèrent à cet avant-projet d’article mais, souligne fort
justement Pierre Avril, « tout s’est passé comme si la formulation écartée
en 1958 était récupérée par la pratique ».
D’emblée, démentant Michel Debré qui avait affirmé devant le Conseil
d’État que le Président n’aurait pas d’autres pouvoirs que celui de
« solliciter un autre pouvoir », le Général de Gaulle considérait que son
rôle ne devait pas se limiter à celui d’un simple arbitre (ni même d’un
« juge-arbitre » pour reprendre l’expression utilisée par la suite par
François Mitterrand).
« J’exercerai le pouvoir suprême dans toute l’étendue qu’il compte
désormais et suivant l’esprit nouveau qui me l’a fait attribuer » prévient-il
dans une allocution prononcée à l’Hôtel Matignon le 28 décembre 1958 7.
Se considérant comme le guide de la Nation et représentant
l’incarnation d’un véritable « pouvoir d’État » (selon l’expression de
Georges Burdeau, reprise par Jean-Louis Quermonne), le Président de la
République n’hésitait pas à affirmer, dans sa célèbre conférence de presse
du 31 janvier 1964, qu’« il doit être évidemment entendu que l’autorité
indivisible de l’État est tout entière confiée au Président par le peuple qui
l’a élu ; qu’il n’en existe aucune autre, ni ministérielle, ni civile, ni
militaire, ni judiciaire qui ne soit conférée et maintenue par lui ».
Incontestablement, dès les débuts de la V e République il apparaît que
la « détermination » de la politique de la nation incombe au Président et
5
« Dérogation à la dérogation », in Mélanges Benoît Jeanneau, Les mutations
contemporaines du droit public, Dalloz 2002, p. 272.
6
Avant-projet de Constitution élaboré par Michel Debré, Titre A, art. 1 er, cité in J.L.
DEBRÉ, La Constitution de la Ve République, Paris, PUF, 1975, p. 53.
7
Ch. DE GAULLE, Discours et messages – Avec le renouveau – Mai 1958 – Juillet 1962,
Paris, Plon, 1970, t. III, p. 64.

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5

non au Gouvernement. Outre la personnalité charismatique du Général de


Gaulle qui ne le prédisposait pas à « l’inauguration des chrysanthèmes »,
les circonstances exceptionnelles de la guerre d’Algérie ont à l’évidence
contribué à concentrer le pouvoir décisionnel entre les mains du Président.
Comme l’écrira Léo Hamon : « l’ambivalence de l’arbitre est levée.
L’arbitre régulateur devient l’arbitre-capitaine. La pratique qui se crée à
l’occasion du problème algérien sera celle d’un chef au pouvoir » 8.
S’il se veut un arbitre actif, le Général de Gaulle n’en est pas pour
autant « hyperactif… ». Il laisse ce qu’il appelle « la gestion du quotidien »
à son Premier ministre.
C’est en ce sens d’ailleurs qu’il pourra affirmer : « j’aurai été le
dernier régime efficace avec une apparence de parlementaire […]. Mais à
l’avenir il n’y aura même plus l’apparence » 9

Effectivement, les successeurs du général de Gaulle ont, à des degrés


divers, confirmé la primauté présidentielle au sein de l’exécutif. Cette
primauté que l’on aurait pu croire conjoncturelle, autrement dit liée à la
personnalité du général de Gaulle et à la guerre d’Algérie, allait en réalité
s’avérer structurelle. La réforme de 1962 instaurant l’élection du Président
au suffrage universel direct permet de lui conférer une légitimité populaire
source de son autorité. Cette « Constitution-bis » (G. Vedel) va consacrer
la fonction « d’arbitre-guide » alors que l’apparition concomitante du « fait
majoritaire » confère au Président la qualité de chef de la majorité,
autrement dit de « capitaine » 10
.
La pratique présidentialiste sera également confirmée et confortée
par l’instauration du quinquennat (en 2000), réforme que Georges
Pompidou, conscient qu’un mandat de cinq ans serait mieux adapté à une
« présidence active »,avait déjà engagée en 1973, sans pouvoir la mener
à bien.
Georges Pompidou confiait ainsi à Alain Peyrefitte « le patron c’est
moi […] Laisser le pouvoir suprême repasser la Seine, permettre que les
8
L. HAMON et X. DELCROS, Une République présidentielle ?, Institutions et vie
politique de la France actuelle, Bordas, 1979, t. I, p. 50. cité par L LOMBARD, La
Présidence de la République française de Louis Napoléon Bonaparte à Jacques Chirac,
dact., p. 30.
9
F. FLOHIC, Souvenirs d’Outre-Gaulle, Paris, Plon, 1979, p. 199.
10
J. MASSOT, L’arbitre et le capitaine, Flammarion, coll. Champs, 1987.

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6

grandes décisions […] se prennent à Matignon […] cela voudrait dire à


brève échéance que l’Assemblée reprendrait le dessus » 11
.
Après lui, Valéry Giscard d’Estaing, tout au moins dans la première
partie de son septennat et avant de devenir un « Président minoritaire
dans sa majorité », dirigeait jusque dans le détail le travail du
Gouvernement auquel il adressait directives et calendriers de travail
semestriels.
« Un Président de la République ne se cache pas derrière le
Gouvernement […]. J’ai été élu pour être responsable devant les
Français… » affirmera-t-il dans une émission télévisée le 17 septembre
1979.
Après avoir dénoncé, lorsqu’il était dans l’opposition un Président de
la République qui « tranche sur tout, jusqu’à l’impôt sur le tabac et le tracé
des voies express » , François Mitterrand assumera pleinement la
12

pratique présidentialiste d’institutions qui n’avaient pas été faites pour lui
mais dont il s’accommodera parfaitement. Dans un entretien télévisé du 9
décembre 1981 il s’affirme comme le « premier responsable de la
politique française » et tout en reconnaissant « le rôle éminent » du
Premier ministre il affirme avec force que « le Premier ministre et les
ministres doivent exécuter la politique définie par le Président de la
République… ».
« La politique de la France, je l’ai moi-même définie et (…) elle est
conduite sous mon autorité » affirmera-t-il encore en 1984 dans un
entretien à Libération.
Jacques Chirac, quant à lui, avant d’être élu Président de la
République n’avait pas hésité à fustiger la « dérive monarchique » des
institutions et la présidentialisation excessive du régime, ce qui ne
l’empêcha pas d’affirmer, une fois élu, que « la règle […] dans nos
institutions » est que le Président de la République « prend un certain
nombre de décisions en concertation […] avec le Gouvernement et le
Gouvernement les exécute » 13
réduisant ainsi le rôle du Premier ministre

11
In Alain PEYREFITTE, Le Mal français, Plon, 1976, p. 99, cité par L. Lombard.
12
In L’abeille et l’architecte, 1978, cité par L. Lombard.
13
Entretien télévisé du 14 juillet 2005.

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7

à celui, traditionnel, d’exécutant et de « fusible » . « Il est l’architecte, je


14

suis le maçon », dira d’ailleurs du Président son Premier ministre, Alain


Juppé.
Nicolas Sarkozy, enfin, dès avant son élection, appelait de ses vœux
une révision constitutionnelle « pour tirer les conséquences du
renforcement de la place et du rôle du Président de la République par le
quinquennat ». « Je serai un Président qui gouverne. Les Français élisent le
Président de la République pour qu’il agisse et qu’il décide » annonçait-il
sans ambages dans son discours du Havre du 29 mai 2007. Il proposait
qu’une « nouvelle rédaction de la Constitution » prévoie que le Premier
ministre « coordonne l’action du Gouvernement » alors que le texte actuel
dispose qu’il la « dirige » 15
. Peu après son élection, il déclarait, de manière
significative : « j'ai été élu pour faire quelque chose sur tout »... Et il allait
d'ailleurs s'empresser de le démontrer, son activisme dans tous les
domaines conduisant à une marginalisation spectaculaire du Premier
ministre, sans précédent sans doute sous la Ve République.
Une réécriture de l’article 20 de la Constitution qui aurait enlevé au
gouvernement le rôle de détermination de la politique nationale aurait eu
le mérite de prendre acte d’une pratique présidentialiste très largement
dominante puisqu’elle a été suivie à des degrés divers par tous les
Présidents de la République pendant plus de quarante année (exception
faite donc des neuf années de cohabitation).
La lettre de la Constitution aurait ainsi été alignée sur la pratique
institutionnelle dominante qui est aussi, quoi qu’on en dise, la plus
conforme à son esprit.
On peut donc comprendre la volonté de lever l’ambiguïté actuelle
dans la répartition des rôles respectifs du Président de la République et du
Premier ministre.
De même qu’apparaîtrait pleinement légitime la clarification de la
répartition des compétences au sein de l’exécutif en matière de défense
nationale.

14
Jean-Pierre Raffarin, alors Premier ministre, expliquait en 2003 que « la fonction de
Premier ministre est une fonction de fusible […]. Je protège le Président ».
15
Discours prononcé à la Convention de l’UMP le 4 avril 2006.

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8

Sortir des contradictions

Alors que l’article 15 de la Constitution consacre le Président de la


République comme « Chef des armées » et lui confie la présidence des
« conseils et comités supérieurs de la défense nationale », l’article 20
prévoit que le Gouvernement dispose de la force armée et l’article 21 fait
du Premier ministre le « responsable de la défense nationale ». C’est
également ce dernier qui, sous réserve des dispositions de l’article 13,
nomme aux emplois civils et militaires.
De prime abord, le texte constitutionnel ne semble pas conférer au
chef de l’État des prérogatives plus importantes que sous les régimes
précédents. On sait que, s’inspirant de la Constitution de l’an III (art. 144),
l’article 50 de la Constitution de 1848 qui prévoyait que le Président de la
République « dispose de la force armée, sans pouvoir jamais la
commander en personne » avait créé « un précédent républicain excluant
toute intervention personnelle du Chef d’État dans la conduite des
armées » 16
.
Certes, ni la loi constitutionnelle du 25 février 1875 (art. 3), ni la
Constitution du 27 octobre 1946 (art. 33) n’interdisaient formellement au
Président de la République le commandement personnel des armées, mais
nul n’a jamais contesté que son rôle en la matière soit essentiellement
honorifique ,comme le soulignait d’ailleurs la formule de l’article 33 de la
17

Constitution de 1946 (« Le Président de la République … prend le titre de


chef des armées »).
Même si l’on a pu soutenir que, sous la V e République, le Premier
ministre était le véritable détenteur du pouvoir militaire , voire « la clef
18

de voûte de toute l’organisation de la défense nationale » 19


, il est
incontestable que la mission de « chef des armées » dévolue au Président
16
F. CONNÉTABLE, La garantie de l’intégrité du territoire sous la V e République, Thèse,
Dijon, 2007, p. 53.
17
A. ESMEIN considérait même que le Président de la République se rendrait coupable
de « haute trahison » s’il dirigeait personnellement les armées en campagne car il
compromettrait de ce fait le « salut de la patrie » ( !) (in Eléments de droit
constitutionnel français et comparé, Sirey, 6e éd., 1914, p. 726).
18
V. not. R. DRAGO, Chronique générale de législation, AJDA, 1964, p. 87 et les
références in F. CONNÉTABLE, Thèse précit., p. 58.
19
B. CHANTEBOUT, L’organisation générale de la défense nationale depuis la fin de la
Seconde guerre mondiale, LGDJ 1967, p. 197.

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9

de la République (art. 15 C.), en relation avec celle de « garant de


l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des
traités » (art. 5 C.), l’a conduit, dans ce domaine plus que dans tout autre,
à affirmer sa suprématie sur le Premier ministre.
Le général de Gaulle entendait clairement que « le Chef de l’État soit
réellement le chef de l’Armée » 20
.
Qu’on le qualifie de « réservé » (J. Chaban-Delmas, G. Vedel),
d’« éminent » (J. Massot) ou de « privilégié » (F. Goguel), le « domaine »
d’intervention du Président de la République, dès l’origine, incluait
notamment, avec la politique étrangère, la défense nationale. Dans une
lettre à M. Debré, le 8 février 1960, le général de Gaulle rappelait que les
affaires de défense devaient être traitées directement auprès de lui et il
insistait pour être tenu personnellement et directement informé de toutes
les questions relevant de ce domaine . Michel Debré lui-même convenait
21

parfaitement que le Ministère de la défense nationale puisse dépendre


directement du Président, excluant au besoin « l’intermédiaire obligé du
Premier ministre » .
22

C’est ainsi qu’ont toujours relevé de la compétence présidentielle la


définition de la doctrine de défense, fondée sur la dissuasion nucléaire ,
23

la décision d’interrompre ou de reprendre les essais nucléaires 24


, la
responsabilité éminente du déclenchement de la force nucléaire (sur le
fondement juridique assez fragile du décret du 14 janvier 1964 relatif aux
forces aériennes stratégiques, puis sur celui, plus général, du décret du 12
juin 1996 portant détermination des responsabilités concernant les forces

20
Ch de GAULLE, Mémoires d’espoir, t.I, Le Renouveau (1958-1962), Plon, 1970, p. 35.
21
Cf. Ch. De GAULLE, Lettres, notes et carnets, Plon, t. VIII, juin 1958-déc. 1960, p.
329.
22
M. DEBRÉ, Entretiens avec le général de Gaulle, 1961-1969, Albin Michel, 1993, p.
144.
23
Doctrine formulée par le général de Gaulle dans un discours à L’École militaire le 3
novembre 1959 et explicitée dans sa conférence de presse du 14 janvier 1963 ;
doctrine reprise par G. Pompidou dans son discours devant l’I.H.E.D.N. le 3 novembre
1969 ; doctrine confirmée par F. Mitterrand lors de son voyage en Allemagne en
octobre 1987.
24
G. Pompidou en 1971, Valery Giscard d’Estaing en 1974, F. Mitterrand en 1992, J.
Chirac en 1995…

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10

nucléaires) 25
, la définition des programmes d’armement , la suppression
26

de l’armée de conscription 27
, ou encore, de manière significative, la
décision d’engager des troupes françaises sur les théâtres d’opération
extérieurs (Afrique, Moyen Orient, etc…). Le chef des armées, comme le
souligne Jean Gicquel, peut même se transmuer en « chef de guerre ».
Ainsi, la guerre du Golfe (janvier-février 1991) fut celle d’un pouvoir sans
partage et clairement assumé par F. Mitterrand 28
.
Même en période de cohabitation le Président de la République a
toujours tenu à réaffirmer sa prééminence en matière de politique de
défense lorsque des divergences sont apparues entre lui et le Premier
ministre ou le ministre de la défense, notamment lors de la première
cohabitation 29
.
A simple titre d’illustration, il suffit de rappeler qu’alors que Jacques
Chirac, Premier ministre, avait déclaré le 22 mai 1986 30
que la France ne
pouvait rester à l’écart du projet « d’initiative de défense stratégique »
lancée par le Président américain (et communément qualifié de projet de
« guerre des étoiles »), le Président Mitterrand, dès le 27 mai, devant les
élèves officiers de Coëtquidan, rappela qu’il y était hostile. De ce fait, on
n’en entendit plus parler.
De même les divergences entre F. Mitterrand et A. Giraud, ministre de
la défense, sur l’utilisation des armes nucléaires à courte portée, voire
même sur la question du désarmement (option zéro), en 1986-1987, ont

25
L’article 5 de ce décret précise que le chef d’état-major des armées s’assure « de
l’exécution de l’ordre d’engagement donné par le Président de la République, chef des
armées et président du conseil de défense ». L’article 2 indique que le Premier
ministre prend les mesures générales d’application de ces décisions ».
26
Cf. notamment la décision de F. Mitterrand du 30 octobre 1981, lors de son
premier conseil de défense, de faire construire un septième sous-marin nucléaire,
« nouvelle génération », et de remplacer les missiles Pluton par les missiles Hades,
placés directement sous sa responsabilité ;ou encore la décision de J. Chirac en 1995
de renoncer à la composante stratégique sol-sol des Forces aériennes stratégiques et
de donner la priorité à la composante air-sol…
27
Par J. Chirac qui affirmera nettement le 14 juillet 1996 à propos des
restructurations militaires « c’est ma volonté que cela se passe ainsi et donc je ferai en
sorte que le Gouvernement le fasse ainsi ».
28
J. et J.E. GICQUEL, Droit constitutionnel et institutions politiques, Montchrestien, 21e
ed., 2007, p. 596.
29
V. not. J. MASSOT, Alternance et cohabitation sous la V e République, La
Documentation Française, coll. Notes et études documentaires, 1997, p. 98 et s.
30
Cf. Libération, 23 mai 1986.

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toujours abouti à l’alignement du Premier ministre sur les positions du


Président 31
.
Il est donc peu contestable qu’en la matière le rôle joué par le
Premier ministre soit plutôt celui d’exécutant ou de coordonnateur de la
politique de défense que celui d’un véritable « responsable » au sens
d’initiateur des décisions, malgré les termes de l’article 9 de l’ordonnance
n° 59-147 du 7 janvier 1959 portant organisation générale de la défense
qui lui assigne une importante mission d’impulsion. En 1992, le Comité
Vedel avait proposé que le Premier ministre ne soit responsable que de
« l’organisation de la défense nationale », ce qui correspondait mieux à la
réalité.
Le Comité Balladur proposait quant à lui de supprimer purement et
simplement la phrase de l’article 21 de la Constitution « Il est responsable
de la défense nationale » pour la remplacer par la formule selon laquelle
« Il met en œuvre les décisions prises dans les conditions prévues à
l’article 15 en matière de défense nationale », alors que serait aussi
précisé que c’est « à l’effet » de conduire la politique de la nation que le
Gouvernement dispose de l’administration et de la force armée (art. 20
C.).
Une telle rédaction aurait permis de manière tout à fait judicieuse, de
lever toute contradiction entre l’article 15 et l’article 21 de la Constitution
et de confirmer, en toute hypothèse, le rôle majeur du Président de la
République en la matière. Le Président Sarkozy avait, sur ce point, accepté
la proposition du Comité au motif qu’en matière de défense, la répartition
des compétences au sein de l’exécutif méritait d’être précisée « pour des
raisons de sécurité, de clarté et de rapidité » 32
.
Un large consensus semblait se dessiner sur cette redéfinition, dans
le texte constitutionnel, des rôles respectifs du Président de la République
et du Premier ministre en matière de défense nationale, mais bien que, sur
ce point particulier tout au moins, une révision constitutionnelle soit
apparue souhaitable et même nécessaire, des considérations politiques
ont conduit à y renoncer. On peut le regretter, alors qu'en revanche, le
31
V. not. F. CONNÉTABLE, thèse précit., pp. 69 et s.
32
Lettre du 12 novembre 2007 au Premier ministre.

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maintien de la formulation originaire des articles 5 et 20 de la Constitution


a pu apparaître, tout compte fait, préférable à leur modification.

II – La nécessité discutée de redéfinir les relations au


sein de l'exécutif dans le texte constitutionnel.
Il est possible de soutenir qu’une modification des articles 5 et 20 de
la Constitution qui redéfinirait les rôles respectifs du Président de la
république et du Premier ministre pour mettre le texte constitutionnel en
adéquation avec la réalité politique ne paraît pas devoir s’imposer pour
deux raisons principales qui ne sont d’ailleurs pas liées.
En premier lieu cela pourrait s’avérer problématique en période de
cohabitation. En second lieu, cela conduirait à renforcer le « paradoxe de
l’irresponsabilité » du Président de la République.

L’hypothèse de la cohabitation

Il n’avait évidemment pas échappé au Comité Balladur qu’une


nouvelle rédaction des articles 5 et 20 pourrait « se révéler d’application
délicate dans l’hypothèse d’une nouvelle cohabitation » .
33

Certes, lorsqu’il est privé de majorité parlementaire et qu’il est


conduit à nommer un Premier ministre issu de la nouvelle majorité qui lui
est politiquement opposée, le Président de la République n’en est pas pour
autant réduit à un rôle d’« ectoplasme » 34
, ou à celui d’un « résident de la
République » 35
.
Il conserve un rôle d’« arbitre » (plus ou moins actif) sans compter les
prérogatives qu’il continue d’exercer en matière de défense ou de
politique extérieure. « …La Constitution attribue au chef de l’État des
pouvoirs que ne peut en rien affecter une consultation électorale où sa
fonction n’est pas en cause » affirmait en ce sens F. Mitterrand dans son
message au Parlement du 8 avril 1986, dans lequel il revendiquait
également la charge de « garantir l’indépendance de la justice et de

33
Rapport précit., p. 10.
34
F. MITTERRAND, entretien télévisé du 17 septembre 1987.
35
J.M. COLOMBANI, Le Résident de la République, Stock 1998.

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veiller aux droits et libertés définis par la Déclaration de 1789 et le


préambule de la Constitution de 1946 ». Alors que J. Chirac, placé dans la
même situation, n’hésitait pas, quant à lui, à revendiquer, le 14 juillet
1997, des « domaines essentiels », comme « tout ce qui touche la place
de la France dans le monde », « sa sécurité, sa défense », mais aussi « ses
parts de marché… », ou encore « l’acquis européen », voire même « tout
ce qui touche à l’équilibre de notre société : sa protection sociale, ses
acquis sociaux (…), sa cohésion sociale, tout ce qui touche à la
solidarité ». Il allait même jusqu’à nier l’existence d’un domaine réservé
ou partagé, indiquant que la Constitution « donne un peu le dernier mot
au Président de la République », ce qui lui avait attiré, dès le Conseil des
Ministres du 16 juillet, une vive réplique du Premier ministre, Lionel
Jospin .
36

Il n’en demeure pas moins que le Gouvernement, adossé à sa


majorité parlementaire, rentre « en possession du pouvoir » 37
. Dès sa
prise de fonction, le 20 mars 1986, Jacques Chirac déclare que « les règles
de notre Constitution et la volonté du peuple français doivent être
respectées (…) Le Gouvernement, dirigé par le Premier ministre,
détermine et conduit la politique de la nation ».
François Mitterrand lui fera écho dans son message au Parlement du
8 avril avec la célèbre formule : « la Constitution, rien que la Constitution,
toute la Constitution ».
Edouard Balladur, le 2 juin 1993 rappellera, dans un entretien à
France 3, que « l’ensemble de la politique économique, sociale, intérieure,
dans tous les domaines du pays est de la responsabilité du Gouvernement
et de la nouvelle majorité ».
Lionel Jospin soulignera aussi, le 16 juillet 2002, la nécessité de s’en
tenir à une lecture fidèle des articles 5 et 20 de la Constitution.
Ainsi, la cohabitation conduit-elle à une réhabilitation de la lettre de
ces deux articles, quitte à méconnaître en revanche l’esprit de la

36
Celui-ci aurait déclaré, selon le journal Le Monde, qu’« il n’y a pas de domaine de
la politique française où le Président de la République aurait le dernier mot ».
37
J. GICQUEL, op. cit., p. 492.

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Constitution, en tout cas celui qui animait ses auteurs . Comme l’écrivait
38

le doyen Vedel, « En réalité la cohabitation est une béquille peut-être


nécessaire en cas d’accident, mais ceci ne veut pas dire que les accidents
soient bienfaisants et qu’il faille les provoquer » 39
.
Dans ces conditions, prévoir que le Président « détermine la politique
de la nation » et que le Gouvernement la « conduit » pourrait à l’évidence
s’avérer impraticable en période de cohabitation.
Le Comité Balladur, en proposant d’inscrire à l’article 5 : « le
Président définit la politique de la nation » s’efforçait de limiter une
éventuelle distorsion, en période de cohabitation, entre le texte et la
pratique, dans la mesure où la « définition »d’une politique implique sans
doute un engagement présidentiel moins fort que sa « détermination ». A
moins de considérer, comme Michel Verpeaux, que le terme « définit » est
« plus explicite et plus direct » que le terme « détermine » « dont le sens
n’était pas toujours évident à distinguer par rapport à celui de
« conduire », car celui qui détermine est dans un véhicule celui qui
conduit. Le terme « définit » désigne alors celui qui indique la direction,
tandis que celui qui « conduit » se contente de mettre en œuvre les
moyens nécessaires d’arriver au but ainsi défini » .
40

Pour réduire les risques de « cohabitation », à défaut de pouvoir les


supprimer (ce qui aurait alors nécessité « d’introduire dans le texte de la
Constitution des complexités excessives qui non seulement feraient peser
une contrainte disproportionnée sur l’Assemblée nationale mais auraient
pour effet de rigidifier nos institutions… ») 41
, le Comité proposait d’assurer
la simultanéité du second tour de l’élection présidentielle et du premier
tour des élections législatives. Sans éliminer complètement la possibilité
d’un « découplage » des majorités parlementaire et présidentielle, en cas
d’élections très « serrées », une telle coïncidence aurait certainement pour
effet « de rendre les élections législatives encore plus secondaires et de

38
V. not. Olivier Passelecq, « La cohabitation et les auteurs de la Constitution de
1958 », in La cohabitation fin de la République ?; dir. F. Rouvillois, ed. F-X. de Guibert,
2001, p. 51.
39
Voter oui et comprendre, Le Monde, 16 septembre 2000.
40
Art. précit., p. 17, n° 13.
41
Rapport du Comité de réflexion et de proposition…, p. 11.

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subordonner davantage encore, du moins de façon symbolique, le


Parlement au chef de l’État » 42
.
On comprend dans ces conditions les réserves formulées par le
Comité Balladur et la prudence dont il fait preuve et qu’il exprime ainsi :
« … Enfin, le Comité a observé que, depuis 1958, à l’exception des
périodes de cohabitation, le texte actuel de la Constitution n’empêche pas
le Président de la République de fixer lui-même les grandes orientations
de la politique de la nation, qu’il revient au Premier ministre de mettre en
œuvre. On pourrait en déduire que la modification de la Constitution ne
serait, dès lors, pas nécessaire lorsque la majorité présidentielle et la
majorité parlementaire coïncident. On pourrait en déduire également que
cette modification rendrait le fonctionnement effectif des pouvoirs publics
plus difficile en cas de cohabitation ».
Tout bien considéré, le Comité a cependant souhaité une
actualisation et une clarification des articles 5, 20 et 21 de la Constitution,
comme le lui avait expressément demandé le Président de la République
dans sa lettre du 18 juillet 2007. Le renoncement par celui-ci à cette partie
de la réforme constitutionnelle témoigne de la prise de conscience des
inconvénients qui pourraient découler d’une réécriture de ces articles.
L’un des mérites du Comité Balladur aura été de provoquer cette prise de
conscience.
Il lui revient aussi le mérite d’avoir alimenté la réflexion sur la
question de la responsabilité du chef de l’état, ou plutôt sur le « paradoxe
de son irresponsabilité ».

Le paradoxe de l’irresponsabilité du chef de l’État

On peut considérer a priori qu’en conférant au Président de la


République la mission de définir la politique de la nation, la révision
constitutionnelle n’aurait fait que renforcer le « paradoxe » de
l’irresponsabilité présidentielle, lequel se traduit par l’étendue des
pouvoirs exercés par le Président (pouvoirs d’arbitrage dispensés de
contreseing au titre de l’article 19 C. et pouvoirs d’orientation de la

42
M. VERPEAUX, art. précit., n° 15, p. 17.

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politique nationale et d’intervention dans la politique gouvernementale


découlant de l’évolution présidentialiste du régime) lesquels ne sont
compensés par aucune responsabilité politique, au sens qu’on lui donne
dans les régimes parlementaires 43
.
Tout en étant éminemment « responsable » de la politique de la
nation (à l’exception des périodes de cohabitation), dans la mesure où la
responsabilité est liée à la réalité du pouvoir exercé (« La responsabilité
doit être proportionnelle au pouvoir » affirmait en ce sens Prévost-
Paradol), le Président de la République n’est soumis à aucune procédure
qui permettrait au Parlement de le contrôler et de le sanctionner.
Comme l’avait justement souligné J.F. Revel : « La Constitution de la
Ve , nous délivrant des équivoques permises par l’émiettement
parlementariste du pouvoir, devait faire remonter la responsabilité sans
équivoque ni faux-fuyant, jusqu’au chef suprême d’un exécutif enfin
stable, digne et fort (…). En fait, c’est le contraire qui s’est produit. Le
souci de soustraire le président aux oscillations quotidiennes de la
politique politicienne a conduit à lui conférer l’irresponsabilité en même
temps que l’absolutisme » 44

On sait qu’aux termes de l’article 68 C. « Le Président de la


République ne peut être destitué qu’en cas de manquement à ses devoirs
manifestement incompatibles avec l’exercice de son mandat ». Mais cette
éventuelle destitution, prononcée par le Parlement réuni en Haute Cour,
ne peut être assimilée à une quelconque forme de responsabilité
politique45. Et on imagine mal aujourd’hui une « grève des ministères » qui

43
Sur la notion de « responsabilité politique », v. not. E. MILLARD, « La signification
juridique de la responsabilité politique », in Gouvernants : quelles responsabilité ?; dir.
Ph. Ségur, coll. Logiques juridiques, L’Harmattan, 2001, p. 81. Pour l’auteur, « Le
concept de responsabilité politique est (…) un concept purement doctrinal. Il n’est
pourvu d’aucune signification vraie, et est stipulativement construit. Pris comme
concept spécifique, il désigne essentiellement les procédures du régime parlementaire
(…) ». Sur la question, v. aussi C. BIDEGARAY et C. EMERI, La responsabilité politique, coll.
Connaissance du droit, Dalloz, 1998.
44
J.F. REVEL, L’absolutisme inefficace, Plon, 1992, p. 63. Cité par O. BEAUD, La
contribution de l’irresponsabilité présidentielle au développement de l’irresponsabilité
politique sous la Ve République, RDP, 1998, p. 1943.
45
Rappelons toutefois que la responsabilité politique est née de la responsabilité
pénale des ministres au XVIIIe siècle en Grande Bretagne, à travers la procédure
d’« impeachement », laquelle est restée dans sa forme originaire aux États-Unis non
sans avoir failli dériver elle aussi vers une forme de responsabilité politique (en 1868
avec Andrew Johnson et en 1998 avec Bill Clinton).

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pourrait conduire à la démission forcée du Président, comme jadis Jules


Grévy en 1887 ou Alexandre Millerand en 1924. Dans la mesure où la
responsabilité du Président devant le peuple n’a plus l’occasion de jouer
depuis 1969,les successeurs du général de Gaulle n’ayant pas eu la même
conception que lui de leur légitimité et de leur responsabilité personnelle,
le décalage qui existe déjà aujourd’hui entre un Président « responsable »
de facto de la politique conduite et « irresponsable » politiquement au
sens où il n’a aucun compte à rendre au Parlement risquerait d’être
encore accentué par la reconnaissance formelle du pouvoir par le
Président de « définir » la politique de la nation, avec un Gouvernement
juridiquement « responsable » devant l’Assemblée nationale mais
seulement chargé de « conduire » cette politique.
Le contreseing par le Premier ministre et par les ministres
responsables des actes du Président de la République perdrait davantage
encore la signification qu’il peut encore avoir dans un régime
parlementaire.
Le Comité Balladur s’est refusé à choisir entre un régime purement
parlementaire (lequel n’était certes pas souhaité par le Président
Sarkozy !) et un régime de nature présidentielle (ce qui aurait conduit à
supprimer le droit de dissolution, ainsi que la responsabilité politique du
Gouvernement devant le Parlement), alors même que certains de ses
membres y étaient favorables, au motif, pleinement justifié, que cela
supposerait de « développer une culture du compromis qui n’est pas
toujours conforme aux traditions politiques de notre pays » et « qu’aucune
des principales forces politiques n’est favorable à un tel régime et que
celui-ci ne garantit pas, par lui-même, contre tout risque de conflit entre
les pouvoirs législatif et exécutif »46. Ce faisant, le Comité se plaçait en
quelque sorte en porte à faux, proposant, selon les souhaits du Président,
une clarification du partage des compétences entre le Président de la
République et le Gouvernement sans pour autant toucher au partage des
responsabilités entre les deux organes de l’exécutif (ce qui, on le conçoit,

46
Rapport précit., p. 11.

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s’avérait impossible en l’état) et rendant ainsi encore moins justifiable


l’irresponsabilité traditionnelle du chef de l’État.
En réalité, le Président Sarkozy, en soulignant dans sa lettre de
mission du 18 juillet 2007 que « l’articulation des pouvoirs du Président de
la République et du Premier ministre (…) n’est guère dissociable du
régime de responsabilité actuellement en vigueur », considérait que le
Président devrait assurer la responsabilité de ses choix politiques devant
le Parlement, en venant lui-même s’expliquer et exposer sa politique,
mettant fin ainsi à une situation héritée de la loi de Broglie du 13 mars
1873 (autrement dit au « cérémonial chinois » imposé à Thiers par
l’Assemblée majoritairement monarchiste )47 et de la loi constitutionnelle
du 16 juillet 1875 (art. 6) qui interdisait purement et simplement au chef
de l’État d’accéder aux assemblées parlementaires et qui lui laissait
seulement la possibilité de communiquer avec les chambres « par des
messages qui sont lus à la tribune »48.
C’est cette interdiction, implicitement réitérée par les Constitutions
de 1946 (art. 37) et 1958 (art. 18), que le Comité Balladur proposait de
lever afin d’ « aller dans le sens d’une meilleure transparence de la vie
publique et d’un renforcement du rôle du Parlement »49. Contrairement au
Président des États-Unis, dont le message sur l’État de l’Union est
prononcé devant les deux chambres du Congrès réunies à cet effet, à la
différence aussi du traditionnel discours du Trône (rédigé par le Premier
ministre) que la Reine vient prononcer elle-même à Westminster lors de la
rentrée parlementaire, il a été finalement prévu, dans le nouvel article 18
alinéa 2 de la Constitution issu de la révision constitutionnelle de 2008,
47
Encore peut-on rappeler que cette loi de Bloglie permettait au Président de la
République d’intervenir directement à la tribune à l’occasion des débats relatifs à la
politique extérieure.
48
Rappelons que la Constitution de 1791, inspirée sur ce point du modèle anglais du
discours du Trône, permettait au roi d’ouvrir la session du Corps législatif et de
proposer les objets qu’il jugeait devoir être pris en considération. Le « discours du
trône », sans être expressément prévu par les Chartes, demeura une réalité (le 2 mars
1830, Charles X prononça un discours menaçant à l’égard des chambres après la
nomination du cabinet Polignac, ce qui n’empêcha pas la Révolution de 1830…).
La Constitution de 1848, sur le modèle américain du message sur l’état de l’Union,
obligeait le Président à présenter chaque année par un « message à l’Assemblée
nationale » « l’exposé de l’état général des affaires de la République ». Comme le
souligne M. Huard, « Louis Napoléon Bonaparte s’en servit très habilement pour faire
sa propagande avant le coup d’état » (cf. le journal L’Humanité du 28 juillet 2007).
49
Rapport précit., p. 14.

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que le Président français peut prendre la parole devant les deux chambres
du Parlement réunies à cet effet en Congrès ( à Versailles).
Aucun « rendez-vous » régulier n'a donc été prévu (comme par
exemple le début de la session parlementaire), aucune obligation n'a été
instituée. C’est le Président qui, à sa convenance, choisit le moment de
ses interventions.
L’allocution présidentielle peut certes donner lieu à un débat, à la
différence des traditionnels messages que le Président adresse à chacune
des assemblées, mais celui-ci se déroule en dehors de la présence du
Président et il ne peut pas être suivi d’un vote, le Comité Balladur ayant
estimé « qu’il ne pouvait déboucher sur « aucune forme de mise en cause
de sa responsabilité politique »50.
Lorsque le président Nicolas Sarkozy a réuni pour la première fois le
Congrès pour s'adresser à lui, le 22 juin 2009, après des élections
européennes, l'opposition, pour protester contre ce qu'elle considérait
comme un simulacre, a préféré ne pas prendre part au débat consécutif à
l'allocution présidentielle.
C’est donc le Gouvernement, confirmé dans son rôle de « bouc-
émissaire », qui continue à assumer la responsabilité constitutionnelle de
la politique définie (en fait, sinon en droit) par le Président et présentée et
défendue par celui-ci devant les représentants de la Nation.
Les détracteurs de cette réforme ont donc beau jeu de souligner qu
« à part le plaisir personnel du débat en direct, on voit mal ce que cette
allocution peut apporter, sauf à vouloir supplanter le discours de politique
générale prononcé par le Premier ministre en application de l’article 49
alinéa 1… »51 alors même que les médias offrent au Président de
nombreuses occasions de s’exprimer publiquement à l’intention du pays
mais aussi des parlementaires…
Toutefois, on peut aussi considérer qu’il n’y a rien d’anormal à
permettre au Président de s’adresser, sans truchement et sans écran
interposé, à la représentation nationale, surtout s’il réserve ses

50
Rapport précit., p. 15.
51
M. VERPEAUX, art. précit., p. 18, n° 17.

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interventions à l’exposé annuel de sa politique ou à des circonstances


particulières (en cas de tension internationale par exemple).
Au lieu de renforcer « l’irresponsabilité présidentielle »52 (au sens
qu’on lui donne dans un régime parlementaire), il est possible aussi de
considérer que cette réforme pourrait au contraire inaugurer une nouvelle
forme de « responsabilité » politique.
Celle-ci ne serait plus fondée sur son caractère « révocatoire »,
autrement dit elle ne déboucherait plus sur la perte du pouvoir politique
découlant de la perte de confiance du Parlement suite à un vote formel
prévu par la Constitution.
Comme le souligne fort justement Olivier Beaud, « la sanction
politique (destitution), que l’on considère comme critère déterminant,
n’est en réalité que le cas extrême, l’ultima ratio, de la responsabilité
politique. Assimiler la responsabilité politique à cette sanction suprême a
aussi peu de signification que réduire l’idée de responsabilité pénale à la
peine de mort »53.
La « responsabilité politique » recouvre un champ plus large que la
seule sanction politique et Olivier Beaud (s’appuyant sur Jeremy Bentham
et Stuart Mill) « propose de substituer à la sanction politique consistant
dans la révocation des ministres l’obligation de répondre ou de s’expliquer
sur la conduite des affaires politiques » 54
.
La meilleure traduction que l’on peut donner en grec de
« responsabilité » n’est-elle pas euthuna qui signifie « reddition des
comptes », à laquelle étaient astreints les magistrats athéniens à la fin de
leur mandat ? 55
Et, en droit romain, la « responsabilité », illustrée par
l’institution de la « sponsio », ne signifiait-elle pas « répondre de quelque
chose ou de quelqu’un » ?
Aurait pu également aller dans le sens de la « reddition des
comptes », la possibilité pour le Président de la République d’être entendu

52
M. VERPEAUX, ibidem.
53
O. BEAUD, Le sang contaminé, PUF, coll. Behémoth, Essai critique sur la
criminalisation de la responsabilité des gouvernants).
54
Ch. BONNOTTE, « Histoire doctrinale de la responsabilité politique », in Gouvernants,
quelle responsabilité ?, dir. Ph. Ségur, précit., p. 47.
55
M. BOUCLIER, « Définition étymologique de la responsabilité politique », ibidem,
p. 16.

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« à sa demande » par une commission parlementaire (proposition n° 6 du


Comité Balladur) qui n'a finalement pas été adoptée. On sait qu’en 1984,
l’ancien Président de la République Valéry Giscard d’Estaing avait été
convoqué par la commission parlementaire d’enquête qui souhaitait
l’entendre sur l’affaire dite « des avions-renifleurs ». Il avait saisi le
président Mitterrand pour connaître « son sentiment » sur la régularité de
cette convocation. Celui-ci lui avait répondu dans une lettre du 30 août
1984 : « Il me paraît clair que, en vertu d’une longue et constante tradition
républicaine et parlementaire, confirmée par la Constitution du 4 octobre
1958, et notamment par ses articles 18 et 68 premier alinéa, la
responsabilité du Président de la République ne peut être mise en cause
devant le Parlement. Cette immunité s’applique au Président de la
République non seulement pendant tout la durée des fonctions, mais
également au-delà pour les faits qui se sont produits pendant qu’il les
exerçait ».
Il serait évidemment excessif de considérer que de telles réformes,
finalement marginales, seraient de nature à elles seules à résoudre le
« paradoxe » de l’irresponsabilité présidentielle sous la V e République 56
,
alors même que « l’un des grands problèmes posés par la Constitution de
la Ve République est celui de savoir si on peut encore lui appliquer, de
manière quasi automatique et non réfléchie, les principes de la « tradition
parlementaire » , compte tenu de la « grave discordance entre les
57

pouvoirs politiques du Président et son irresponsabilité politique… » .


58

La « reddition des comptes » par le Président devant le Parlement


reste pour lui une simple faculté (de même que sa responsabilité devant le
peuple que seul le général de Gaulle a jusqu’à présent engagée à
l’occasion des référendums ou des élections législatives). C’est à lui seul
qu’il revient d’apprécier l’opportunité de déférer à l’invitation de l’une ou
de l’autre assemblée qui souhaiterait entendre des explications sur tel ou
tel aspect de sa politique.
56
Sur les propositions de réforme de la responsabilité politique du Président de la
République, v. not. M. C. P ONTHOREAU, Pour une réforme de la responsabilité politique
du Président de la République, in O. Beaud et J-M Blanquer (dir.), La responsabilité des
gouvernants, Descartes et Cie, 1999, p. 302.
57
O. BEAUD, art. précit., RDP, 1998, p. 1547.
58
Ibidem.

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C’est donc au Président et à lui seul qu’il appartient de tirer les


conséquences d’un déni de confiance que lui manifesteraient les
parlementaires (même en l’absence de vote formel).
Comme l’écrit de façon magistrale Pierre Avril , « la question est
59

donc de savoir s’il est permis d’invoquer directement le principe de


responsabilité lorsque les textes n’en aménagent pas l’application d’une
manière satisfaisante. Il nous semble que oui, parce que le principe est
inhérent au constitutionnalisme démocratique et résulte impérativement
des exigences de ce type d’organisation politique : le pouvoir d’un organe
implique nécessairement la responsabilité de cet organe. Il s’ensuit une
obligation générale de comportement qui s’impose au chef de l’État à la
mesure de l’autorité qu’il détient effectivement.
Quant au contenu de cette obligation, il n’est évidemment pas
possible de le déduire avec précision de la seule affirmation de son
existence sans tomber dans l’arbitraire, ou, du moins, sans raisonner de
lege ferenda. Mais la responsabilité présidentielle ne se situe pas dans un
vide juridique, elle s’inscrit dans le cadre constitutionnel existant et doit se
manifester à travers l’interprétation des dispositions du droit positif. Dès
lors que l’autorité présidentielle trouve son fondement dans
l’interprétation extensive de la Constitution qui s’appuie sur la novation de
1962, il est nécessaire d’aller jusqu’au bout de la démarche en tirant
toutes les conséquences de cette interprétation, non plus seulement à
sens unique, mais en retenant la contrepartie obligatoire du pouvoir du
chef de l’État, c’est-à-dire sa responsabilité ».
Cette conception, que nous partageons pleinement, rejoint d’ailleurs
celle exprimée par Max Weber dans sa célèbre conférence sur le « métier
de politique », laquelle n’a pas perdu de son actualité.
« L’honneur du chef politique (…), celui de l’homme d’État dirigeant,
consiste justement dans la responsabilité personnelle exclusive pour tout
ce qu’il fait, responsabilité qu’il ne peut ni ne doit répudier ou rejeter sur
un autre »60
59
« Pouvoir et responsabilité », in Le Pouvoir, Mélanges offerts à Georges Burdeau,
LGDJ, 1977, p. 14.
60
M. WEBER, « Le métier de politique », in Le savant et le politique, Paris, UGE,
coll. 10/18, 1959, p. 129.

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