Héritage colonial et construction de l'État congolais
Héritage colonial et construction de l'État congolais
L’héritage colonial
Lorsque Henry Morton Stanley a établi l’autorité du roi en 1879 sur le pays, qui devint en
1885 l’État libre du Congo, propriété privée du roi de Belgique Léopold II, il a essayé
d’introduire, à l’instar de tous les colonisateurs, les cadres politiques et administratifs qui lui
étaient familiers en Europe, quoique sous une forme minimaliste et détournée de ses objectifs
initiaux. Les structures administratives et étatiques furent imposées à une population qui
disposait déjà, selon les régions, la langue et l’expérience historique, d’une grande variété
d’organisations politiques. Parmi cette population, certains se considéraient comme
descendants du royaume de Kongo, avec une organisation politique de forme hiérarchique et
des schémas d’échanges commerciaux avec des terres lointaines (Iliffe, 1995) ; d’autres étaient
des paysans et des commerçants qui exerçaient leurs activités à une échelle plus réduite,
locale ou régionale ; il y avait également les marchands d’esclaves au long cours, et enfin les
sociétés acéphales vivant de la chasse et de la cueillette et ayant peu de contacts avec le
monde extérieur.
Quelle que soit l’organisation de leur société, les sources de la légitimité de leurs dirigeants
ou leurs pratiques et leurs conduites politiques, tous ces groupes se retrouvèrent soumis à la
volonté de Léopold et, après 1908, à l’idée belge consistant à imposer des structures étatiques
modernes aux populations indigènes afin de créer la civilisation ou le développement. Les
dirigeants de certains groupes se sont finalement vu garantir le statut d’autorité autochtone
alors que d’autres n’ont pas obtenu ce statut. Tous étaient soumis à la loi belge exercée par les
autorités belges.
23 Nous utilisons ce titre célèbre de Chinua Achebe dans un sens opposé à celui voulu par le romancier. Dans son livre, la
société traditionnelle s’effondre dans le sillage de la modernisation. Ici, toutefois, c’est la modernisation elle-même qui
s’effondre.
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Les frontières de l’État libre n’étaient pas définies sur la base de frontières naturelles, il en
allait donc de même pour les populations reconnues comme habitant la colonie. Entre 1881
et 1892, les Belges ont conquis le Katanga24, et le Congo Oriental a été arraché au contrôle
des commerçants est-africains arabophones et swahiliphones entre 1892 et 1894.
La conférence de Berlin de 1885 a plus ou moins entériné le territoire dans ses frontières
d’aujourd’hui, alors que les frontières définitives entre le Congo et le Rwanda ont été
convenues entre la Belgique et l’Allemagne en 1910 (Turner 2007). Ceux qui vivaient sur le
territoire étaient considérés comme sujets du roi belge, des sujets qui, contrairement aux
Belges eux-mêmes, avaient peu ou pas de droits. Le concept de citoyenneté était étranger aux
Congolais, tout comme l’idée propagée par la révolution française selon laquelle tous les
hommes sont égaux. Même la souveraineté, qui en théorie résidait entre les mains de Léopold
II, était en pratique exercée par l’administration de l’État et par l’armée ainsi que par les
missionnaires et les entreprises. Il a fallu aux Belges des décennies pour exercer un contrôle
effectif sur l’ensemble du territoire et de ses habitants, et encore plus longtemps pour mettre
en place des frontières internes, sous formes de préfectures et de sous-préfectures, ainsi que
des appellations, nouvelles et anciennes, pour les différentes tribus. Pendant ce temps, les
communautés locales continuaient, pour se désigner elles-mêmes et pour désigner leurs
territoires traditionnels, de se servir des appellations qu’elles avaient toujours utilisées, en
dépit des prétentions belges.
La citoyenneté, en particulier dans l’est du Congo, est contestée même de nos jours, comme nous
le verrons plus loin. À cette époque, toutefois, l’ensemble du territoire était considéré comme
une seule colonie, Le Congo belge et le Ruanda-Urundi, avec une armée unique, la Force
Publique, un seul gouverneur général à Kinshasa, et deux lieutenants gouverneurs généraux à
Lubumbashi et Bujumbura25.
Avec le développement d’une activité économique sur l’ensemble de ce vaste territoire, le
pouvoir d’État est devenu plus visible et plus contraignant. Le personnel administratif était
accompagné de soldats dans tous ses déplacements. Dès avant 1906, l’administration avait
tenté de s’étendre formellement dans des zones de domination traditionnelle, où elle avait
créé des chefferies, dont les objectifs principaux étaient de percevoir des impôts et de recruter
pour les mines, les plantations et la construction des routes. Le système a été affiné avec le
temps et, à l’horizon 1933, une structure administrative plus ou moins uniforme
d’administration locale était en place sur l’intégralité du territoire (Young et Tuner 1985 : 36).
L’économie coloniale était caractérisée par l’exportation de matières premières : au début, la
colonie a été transformée en fournisseur de matières premières, particulièrement de
caoutchouc naturel et d’autres produits agricoles. Le travail forcé, la violence étant utilisée
comme incitation, l’emportait sur le salariat (Hochschild 1999). Des entreprises privées
européennes se sont vu accorder des délégations de souveraineté (Young et Turner 1985 : 33)
sur d’importantes régions caoutchoutières du territoire, tandis que l’État imposait la récolte du
caoutchouc comme un tribut sur les populations locales. L’exploitation minière a pris de
24 Les troupes de Léopold ont dû combattre le royaume de Yeke qui avait décidé de jouer la carte de leur rival, Cecil Rhodes.
Lorsque le Katanga devint officiellement une partie de l’État libre du Congo, Léopold en confia l’administration à sa société
la Compagnie du Katanga (1891). Elle ne commença effectivement son administration qu’en 1900 et fut rebaptisée Comité
spécial du Katanga, la région étant toujours considérée comme étant séparée du reste de la colonie. Après que le
gouvernement belge ait pris le contrôle des territoires africains de Léopold, le Katanga fut intégré au Congo belge en 1910.
La province jouit d’une autonomie considérable jusqu’en 1933, lorsqu’une réforme territoriale majeure des provinces fut
entreprise. Le Katanga au moment de l’indépendance était la province la plus riche et la plus développée.
25 Georges Nzongola-Ntalaja commente ainsi cette situation : « En tant qu’adolescent ayant grandi au Congo belge dans les
années cinquante, je n’aurais jamais pensé que ces trois territoires puissent devenir trois États-Nations séparés. » (Nzongola-
Ntalaja in : Mandaza ed. 1999 : 4). Il y a cependant une différence légale importante : le Congo était une colonie belge, tandis
que le Rwanda était un protectorat pour lequel la Belgique devait rendre des comptes à la Société des Nations et, après 1945,
aux Nations Unies.
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l’importance après 1906, particulièrement après qu’une voie ferrée eut été construite entre la
capitale Kinshasa et le port de Matadi. L’État belge offrait d’extraordinaires incitations aux
entreprises : la Société Générale de Belgique a été introduite pour l’extraction de l’or, de
l’étain et du cuivre, activité qui allait devenir la colonne vertébrale de l’économie coloniale.
L’entreprise s’est vu accorder d’immenses territoires pour l’exploitation minière. Bien que
l’État belge ne fût pas impliqué dans la gestion quotidienne des sociétés, il était un actionnaire
dominant dans les nombreuses sociétés composant la Société Générale. De plus, en
s’appuyant sur les forces armées, l’État belge fournissait une main-d'oeuvre à très bas prix26.
À l’orée de 1959, l’exploitation minière, et le cuivre en particulier, représentait 60 % des
revenus de l’exportation. Le café et l’huile de palme représentaient chacun 8 % et les
diamants 7 %. (Körner 1988 : 9). À partir de 1920, une industrialisation d’un modeste niveau
s’est mise en place et s’est accélérée lors de la deuxième guerre mondiale : du ciment, du
savon, des produits chimiques pour l’exploitation minière, des textiles et de la bière étaient
produits à Kinshasa et au Katanga. La production alimentaire était suffisante pour nourrir les
paysans, les mineurs et les populations citadines27. Le peuple congolais était, toutefois,
explicitement exclu de la propriété privée industrielle. Il y eut bien des tentatives pour
accorder aux paysans la propriété de leur terre, mais ce paysannat est resté marginal (Körner
1988 : 13).
Ayant besoin de travailleurs supplémentaires dans l’est du Congo et étant le protecteur du
Rwanda après la première guerre mondiale, la Société des Nations lui en ayant octroyé la
tutelle, l’État belge a transféré un nombre considérable de personnes de l’autre côté de ce qui est
aujourd’hui la frontière entre le Rwanda et le Congo (Young et Turner 1985, Mamdani 2001,
Turner 2007). Les colons qui avaient commencé à planter du café ou du thé attirèrent les
travailleurs migrants, mais ils firent également fuir des communautés qui quittèrent leurs villages
pour échapper à la domination et à la brutalité des méthodes de gestion de la maind'oeuvre qui
prévalaient à l’époque.
D’une façon générale, l’État colonial belge ne fournissait pas ce que l’on est en droit
d’attendre d’un État moderne. Certes, il y eut quelques investissements, et même d’importants
investissements, à la fin de la période de domination coloniale, en infrastructures, qui furent
essentiellement utilisés à des fins de commercialisation des produits de l’exploitation minière et de
l’agriculture28, mais les services offerts aux colonisés dans les domaines de l’éducation et de la
santé étaient quasiment inexistants. Ces activités étaient laissées à la charge des
missionnaires ou des entreprises. À la veille de l’indépendance, les missions occupaient
autant de personnel expatrié que l’État et disposaient d’un nombre d’avant-postes plus de trois fois
supérieur (Young et Turner 1985 : 37).
L’une des particularités du système colonial belge résidait dans les efforts entrepris pour ne
pas produire un trop grand nombre d’évolués, des individus ayant acquis éducation et
formation, que ce soit pour les services publics ou privés, dans la sphère politique ou
économique29. Jusqu’en 1960, l’éducation était pratiquement à la charge exclusive des
missionnaires (Nohlen 1993 : 741), et consistait à former des travailleurs pour les grandes
entreprises ou des employés subalternes pour l’État colonial. De plus, à l’exception de
26 Pour un récit détaillé des activités économiques de l’État belge, voir Young et Turner (1985).
27 L’introduction de la capitation et des cultures obligatoires avait pour objectif de forcer les paysans à produire dans un cadre
commercial.
28 Les routes et les voies ferrées furent construites essentiellement pour satisfaire des besoins de l’exportation. Elles reliaient
souvent des sites congolais avec des postes commerciaux et des villes le long des frontières avec les pays voisins plutôt que de
favoriser l’intégration du pays.
29 En 1960, lorsque le Congo est devenu indépendant, il n’y avait pas un seul médecin ou ingénieur congolais (Nohlen 1993 :
739).
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30 Loi sur le Gouvernement du Congo Belge du 18 octobre 1908 appelée Charte Coloniale.
31 Il est également fait référence à ce terme comme « Bula Matadi », ce qui signifie littéralement « celui qui brise les
rochers ». Alors qu’initialement cette phrase faisait référence au déblaiement des rochers pour la voie ferrée, son sens évolua
graduellement jusqu’à signifier « celui qui brise toute résistance ». (Young et Turner 1985 : 31). Finalement, « Bula Matadi » devint
l’image de l’État lui-même, caractérisée par les impôts et les prisons (Interview, avril 2007).
32 Sa domination sur le territoire est parfois appelée la Trinité coloniale : « L’administration coloniale, l’armée, l’église
catholique et les entreprises internationales forment une alliance dont chacun des éléments renforce les autres pour gouverner le
territoire et les populations qui l’habitent. » (Young et Turner 1985 : 10).
33 Il ne s’agit pas de dire ici que la Belgique traitait les Congolais respectueusement comme des « citoyens ». La notion fait
Lorsqu’à la fin des années cinquante, la Belgique a finalement compris que les jours du
colonialisme étaient comptés 34, les investissements dans l’éducation et dans la santé ont
commencé à croître rapidement. Les universités de Kinshasa et de Lubumbashi ont été
fondées respectivement en 1954 et en 1956, et les dépenses gouvernementales ont atteint
30 % du PIB congolais, contre 15 % précédemment (Young et Turner : 39).
Une classe politique africaine embryonnaire35 a émergé, mais elle s’est révélée incapable
d’organiser un grand mouvement anticolonial unifié. Au contraire, plus de cent partis politiques
ont vu le jour en 1959-1960, représentant différentes régions plutôt que différentes lignes
politiques (Körner 1993 : 100). La première réunion des représentants de ces nouveaux partis
politiques, les futurs dirigeants du pays, a eu lieu en 1958, lorsque le gouvernement belge les a
invités à assister à l’exposition universelle à Bruxelles. Une autre réunion importante fut le
Congrès panafricain à Accra au Ghana en 1958, qui influença particulièrement Patrice
Lumumba.
34 Il a fallu à la Belgique bien plus longtemps qu’aux autres pouvoirs coloniaux pour finalement envisager d’accorder
l’indépendance. En 1954, un programme sur 30 ans (Jeff van Bilsen : Plan de trente ans pour l’émancipation politique de
l’Afrique Belge, Bruxelles 1954) pour éduquer le Congo en vue de l’indépendance, causa un scandale à Bruxelles, comme si
les officiels pensaient que cela prendrait au moins cent ans supplémentaires avant que la colonie ne fût prête pour
l’indépendance.
35 La bourgeoisie coloniale, essentiellement belge et représentant moins de 1 % de la population, contrôlait, à la fin des
années cinquante, 95 % des actifs capitalistiques, 70 % de la production commerciale et 50 % des revenus monétaires.
(Peemans 1997 : 153).
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entreprises. La minorité blanche a réussi à étendre son autorité, ou à diffuser son pouvoir,
selon la terminologie de Herbst, en s’appuyant sur une combinaison d’utilisation de la force et
de construction d’infrastructures. Bien qu’elle dirigeât un territoire légalement divisé en deux,
leur propre colonie, le Congo, et le protectorat accordé par la Société des Nations, le
Rwanda36, elle le traitait comme une entité unique en termes de domination et
d’administration.
L’administration belge tentait d’utiliser les autorités traditionnelles comme des avant-postes
pour la mise en œuvre de ses règles coercitives. Les tribus étaient définies et les chefs
nommés en fonction des besoins belges, c’est-à-dire pour exercer un certain contrôle
administratif, mais les chefs servaient surtout de base locale pour la mobilisation du travail
forcé et la récolte des tributs. Les populations locales étaient, par exemple, recrutées pour
construire les routes et livrer le caoutchouc, ce qui constituait des tentatives d’imposition très
simples. Certaines autorités traditionnelles se voyaient garantir le statut d’autorité autochtone
et étaient censées gérer la vie quotidienne des communautés locales, tandis que d’autres se
voyaient refuser ce statut.
Cette situation avait des conséquences importantes pour l’accès à la terre. Les autochtones
n’avaient pas le droit à une terre sur une base individuelle, l’accès à la terre ne pouvant se
faire que par l’intermédiaire d’une autorité traditionnelle qui s’appuyait sur des droits hérités
des ancêtres pour allouer la terre. Cette terre n’était accessible qu’aux membres du groupe.
Les Congolais qui ne bénéficiaient pas d’une autorité traditionnelle n’avaient donc pas accès à
la terre et étaient à peine tolérés sur les terres des autres groupes. Dans le Congo de l’après
indépendance, cette situation a non seulement conduit à des conflits pour la terre, mais a
également suscité un problème de citoyenneté, comme dérivé de la propriété terrienne, pour
certaines communautés.
Les droits liés à la propriété privée étaient exclusivement réservés aux propriétaires terriens
blancs. Les mêmes règles s’appliquaient aux droits afférents à d’autres sortes d’actifs.
L’exploitation minière et les concessions forestières étaient aux mains des blancs, et les
charges publiques étaient réservées aux Belges. Avoir une charge publique, c’était non
seulement faire partie de la caste dirigeante, mais également un moyen de taxer la population selon
la juridiction belge et donc de financer la charge directement.
Même si, durant les quatre-vingt-un ans de colonisation belge, les formalités, la bureaucratie et la
Loi n’ont cessé d’étendre leur juridiction, les autorités traditionnelles ont continué de régir la
vie quotidienne des Congolais, sur des sujets allant de la propriété foncière au règlement
des affaires juridiques. Le nombre de personnes vivant totalement à l’écart de la juridiction
traditionnelle était limité : les employés des entreprises, le petit nombre d’évolués dans
l’administration coloniale, et les simples soldats de l’armée coloniale37. Ceux-là étaient souvent
relogés dans des villes émergentes, et se retrouvaient donc non seulement éloignés de leur
autorité traditionnelle, mais également soumis à la logique inhabituelle de
l’administration d’État et au système du salariat.
L’éducation, essentiellement dispensée par les missionnaires, n’était proposée qu’à un faible
niveau, pour un petit nombre de personnes scolarisées. La combinaison d’une politique
d’exclusion, du faible niveau d’éducation et de la définition de l’identité et des droits en
termes ethniques pourrait expliquer l’absence de développement d’un mouvement
36 Cela signifie que la Société des Nations et, après la deuxième guerre mondiale, les Nations Unies, étaient en mesure
d’exiger que les Belges rendissent, au moins partiellement, des comptes par rapport à leur activité au Rwanda. Par contre, en ce qui
concerne le Congo, il s’agissait là de la responsabilité exclusive de la Belgique.
37 Ceci fait référence aux principes modernes gouvernant les organisations dans lesquels ils travaillaient. Mais lorsqu’il
s’agissait d’affaires familiales, d’héritage, etc., ils étaient toujours soumis au contexte traditionnel.
25
s’efforçait également d’unifier le territoire sous son contrôle. Il y eut des efforts pour changer les
modes de vie et de production de toutes les sociétés congolaises vivant sous l’autorité de la Loi
Coutumière, mais ces tentatives n’ont pas permis, à ce stade, à un seul propriétaire congolais
de plantation ou de mine d’émerger.
effectif s’est fait sans interférences américaines. En ces jours de guerre froide, Lumumba et Gizenga étaient perçus comme
étant des amis de l’Union Soviétique. Devlin, Larry. Chief of Station, Congo, A Memoir of 1960-67. New York, 2007.
27
Tshombé renonça à ses plans de séparation du Katanga. Après un court exil à Madrid, il
forma une coalition d’intérêts régionaux et obtint un certain soutien de la Belgique, ce qui lui
permit d’obtenir l’appui politique et financier d’autres régions du pays. Il réussit à incorporer
18 000 de ses soldats sécessionnistes, les Gendarmes Katangais, en une armée nationale.
Soutenu par les parachutistes belges et par l’armée de l’air américaine, il réussit à reconquérir
la capitale insurgée de Kisangani, et remplaça Adoula comme premier ministre en
juillet 1964.
La Constitution provisoire de 1964, surnommée Constitution de Luluabourg (Kananga),
répartit les six entités provinciales préalablement existantes en 22 nouvelles entités afin de
satisfaire les coalitions régionales qui s’exprimaient au travers d’une multitude de nouveaux
partis. Elle prévoyait également la mise en place de parlements provinciaux élus. Cependant,
la première expérience de décentralisation congolaise devait plutôt mal tourner. Ces unités
nouvellement créées et à coloration fortement ethnique tentèrent d’établir leur contrôle sur
l’administration territoriale et sur les forces de police (Young et Turner 1985 : 41). Le
Katanga, sous l’autorité de Tshombé, créa sa propre monnaie et annonça la mise en place
d’une fédération avec le Kasaï, ainsi qu’une politique de défense commune. Une guerre civile
et plusieurs rébellions éclatèrent, impliquant de nombreuses forces armées, y compris des
combattants locaux Maï-Maï. Environ 20 000 casques bleus des Nations Unies, en accord
avec leur mandat, tentèrent de restaurer la loi et l’ordre dans l’ensemble du Congo. Une
multitude d’acteurs internationaux se trouva impliquée dans cette tourmente politique et
militaire. On pouvait trouver au Congo à cette époque-là des troupes belges, françaises,
américaines, miamo-cubaines (au nom des Américains), ghanéennes et guinéennes, des
officiers de liaison chinois et russes, ainsi que des mercenaires de toutes origines
(SchollLatour 1989).
La Constitution de 1964 exigea du gouvernement provisoire l’organisation d’élections
nationales. Tshombé, espérant être élu comme nouveau président, créa une coalition
électorale avec 49 des 223 partis politiques existants. Ce fut la Convention Nationale
Congolaise (CONACO) qui obtint la majorité parlementaire. Cependant, en septembre 1965,
lorsque le Parlement se réunit, cette coalition était devenue extrêmement fragile, et un certain
nombre de ses composantes les plus importantes s’étaient retournées contre Tshombé. Un
important bloc anti-Tshombé, conduit par Cléophas Kamitatu et Victor Nendaka Bika du
groupe Binza41, émergea. Le président Kasavubu déclara la fin du pouvoir de transition sous
l’autorité de Tshombé et il nomma Evariste Kimba pour former le nouveau gouvernement. De
nombreux mois de manœuvres politiques suivirent, mais aucun consensus ne put émerger.
Lorsque, en raison de l’habileté de Tshombé à bloquer l’investiture, le vote de confiance du
14 novembre 1964 échoua dans l’installation du gouvernement Kimba, Nendaka devint
candidat à la présidence ; il rencontra toutefois l’opposition de Kamitatu. Kasavubu renomma alors
Kimba. L’incapacité du Parlement à élire un président allait ouvrir la voie pour Mobutu. Le 24
novembre, quatorze membres du haut commandement de l’armée décidèrent de prendre le pouvoir
; ils déclarèrent que Kasavubu et Kimba étaient démis de leurs fonctions de président et de
premier ministre et désignèrent Mobutu comme chef de l’État.
Le Parlement et les autres institutions constitutionnelles restèrent en place. Le Parlement
accepta cette prise de pouvoir le 25 novembre, et le président Kasavubu entérina sa démission
par le coup d’état le 29 novembre. Entre-temps, Tshombé déclara son soutien à Mobutu le
25 novembre (Young et Turner 1985 : 49 sqq.).
41 Le nom de groupe « Binza » fait référence à la banlieue du même nom à Kinshasa où vivaient de nombreux politiciens et
où ils se rencontraient en privé. Selon Devlin (2007), ses membres les plus importants étaient Joseph Mobutu, chef de
l’Armée Nationale Congolaise depuis août 1964, Bomboko, ministre des Affaires Étrangères et Nendaka, chef des services
de renseignement.
28
Young et Turner observent : « À l’horizon de 1965, le pluralisme n’était plus sous contrôle… Il y
avait un désir largement répandu de se libérer de l’insécurité extrême et des menaces
communautaires endémiques que la mobilisation ethnique avait créées. » (ibid. : 42). Lorsque
Joseph Mobutu et les autres officiers de l’armée prirent le pouvoir, la nouvelle situation fut
acceptée de façon presque unanime, non seulement par l’ensemble de l’élite politique
nationale du pays, mais également par l’Occident et le monde africain42.
La désintégration du Congo a eu de graves effets sur son économie. Si les infrastructures
physiques sont restées plus ou moins intactes, la production et l’exportation, en particulier
dans le secteur agricole, ont chuté de façon spectaculaire. Entre 1959 et 1966, l’activité du
secteur commercial agricole a chuté de plus de 42 %. La production minière, quant à elle, a
diminué de 24 % (Körner 1988 : 17). Il faut toutefois noter que cette production était
essentiellement concentrée au Katanga. L’entreprise katangaise la plus importante, l’Union
Minière du Haut Katanga (UMHK), fournissait la colonne vertébrale financière de l’État
sécessionniste de Tshombé et celle de l’État congolais lorsque Tshombé a fait sécession et a
formé une coalition avec d’autres acteurs politiques. Tandis que le gouvernement,
l’administration et l’armée avaient été largement africanisés durant la Première République,
les entreprises minières, qui constituaient les piliers de l’économie et la principale source de
devises du pays, demeuraient en grande majorité entre des mains belges et américaines.
L’importance du déclin économique dans le secteur agricole a conduit à une migration
urbaine massive, au chômage et à la marginalisation d’une grande partie de la population. Le
gouvernement central se montrait incapable de percevoir des impôts et de contrôler
l’inflation, tandis que le Katanga sécessionniste administrait son propre budget. La
contrebande et l’économie informelle étaient largement répandues. En 1963, après que les
tentatives sécessionnistes du Katanga eurent échoué, le gouvernement d’Adoula demanda son
inscription au Fonds Monétaire International (FMI), à la Banque Internationale de
Reconstruction et de Développement (Banque Mondiale), et à l’Agence de Développement
International. Un programme de stabilisation, conçu en interne, fut introduit pour tenter de
stabiliser l’économie, mais les résultats n’en furent pas suffisamment satisfaisants pour que le FMI
accordât des crédits.
La restauration de l’intégrité territoriale était devenue une condition préalable à la restauration de
l’économie. Une tâche de ce type relevait de l’armée nationale, l’Armée Nationale
Congolaise, cette armée qui s’était mutinée très peu de temps après l’indépendance et avait
éclaté en nombreux groupes locaux manquant d’argent, d’équipement et d’un commandement
central. Les hommes de Mobutu s’avérèrent être le groupe organisé le plus puissant du pays, en
dépit de leurs lacunes criantes en termes d’organisation militaire hiérarchique (Young et Turner
1985 : 261). Mobutu réussit, mieux que d’autres, à mobiliser le support international pour la
mise en œuvre de ses plans, en particulier de la part des États-Unis et de la Belgique (Devlin
2007). Alors qu’il se montrait extrêmement brillant dans la négociation d’accords politiques,
Mobutu n’était pas un militaire, en ce sens qu’il n’était pas passé par les rangs de l’armée, n’avait
pas reçu de formation militaire, n’avait pas connu le champ de bataille, et n’était pas rompu aux
stratégies et à la tactique militaire.
Lorsqu’il arriva au pouvoir en novembre 1964, il réussit à unifier d’importantes factions de
l’élite congolaise émergente, qui se portèrent volontaires pour contribuer à la construction
d’un État-Nation unique, ayant compris que la sécession ne constituait pas une option viable.
Les fractions de l’élite en provenance du Nord, pauvre en ressources, se renforcèrent
lorsqu’elles comprirent que leur futur économique dépendait d’un pays unifié incluant un Sud
riche en ressources. Les élites du Sud, quant à elles, abandonnèrent toute menace de sécession
et rejoignirent le projet national, en grande partie parce que les États-Unis, contrairement à la
Belgique, avaient marqué leur claire préférence, financièrement et en termes de soutien à
Mobutu, pour un État unifié, susceptible d’être un allié dans un contexte de guerre froide.
43 Moïse Tshombé père était l’un des très rares hommes d’affaires à avoir accumulé une petite fortune grâce au commerce, et
à posséder une voiture, mais il était encore à des années-lumière de la richesse accumulée grâce à l’extraction minière.
30
44 Les administrateurs, les professeurs et les travailleurs de la santé étaient déployés loin de leur propre province. Ils étaient
perçus et ils se percevaient eux-mêmes comme Zaïrois et non pas, par exemple, comme Katangais ou Kasaïans (Interviews, juin
2005 et septembre 2006).
45 Le secteur de l’éducation, auparavant entre les mains des missionnaires, fut pris en main par l’État et produisit un nombre
étaient inscrits aux universités. L’éducation universitaire n’avait commencé qu’en 1959, et en 1960 les 11 premiers étudiants
diplômés sortaient de l’université. À l’horizon 1968, le Congo avait formé 1 541 diplômés de l’enseignement supérieur.
(Banque Nationale du Congo, Rapport Annuel 1968-1969, p. 65).
31
de l’État qui, graduellement, libéra certaines parcelles dont un certain nombre furent
transformées en biens achetables.
Au niveau de la sphère économique, un programme de stabilisation réussit à ramener
l’inflation sous contrôle ; une nouvelle monnaie (le zaïre) fut émise, une taxation des
importations fut mise en place, en partie pour interdire les dépenses pour des articles de luxe,
et les taxes à l’exportation, en particulier sur les minerais, furent accrues. À l’horizon 1968, le
taux d’inflation avait été ramené à 2,5 %, tandis que le taux de croissance se situait à 8 %. La
stabilité des prix et les augmentations de salaires furent perçues de façon très positive, et la
croissance se poursuivit de façon significative durant le début des années soixante-dix.
En dépit de quelques efforts mineurs entrepris après l’indépendance pour obtenir le contrôle
sur les immenses ressources minières du Congo, la première mesure sérieuse adoptée pour
étendre l’influence politique dans le domaine de l’économie fut la nationalisation de l’Union
Minière du Haut Katanga (UMHK) en 1967. Il s’agit d’une affaire extrêmement compliquée,
étant donné que cette entreprise, comme beaucoup d’autres, était à l’origine une entreprise
privée ayant obtenu d’immenses concessions territoriales de la part du roi Léopold. Ces
concessions territoriales furent transformées en actions détenues par la Belgique, qui devint
l’actionnaire majoritaire de nombreuses entreprises. En théorie, ces actions, reçues en héritage
par le nouvel État congolais indépendant en 1960, auraient dû faire de ce dernier l’actionnaire
dominant. Il s’agissait là apparemment « d’un danger intolérable » (Young et Turner 1985 :
284), et la Belgique entreprit un certain nombre de divisions d’entreprises ayant des intérêts
capitalistiques entrelacés, déclarant que le sujet serait résolu plus tard. Ce transfert
d’actionnariat entre la Belgique et le Congo aurait été susceptible d’affecter des entreprises
importantes en Belgique même, comme par exemple Sabena Airways. Sur ce problème
d’actionnariat est venu se grever une autre question, celle du remboursement de la dette
coloniale, un terme inventé par la Belgique pour les investissements en infrastructures
effectués immédiatement avant l’indépendance. C’est pourquoi, paradoxalement, alors que le
Congo hérita de la dette coloniale, il n’hérita pas des actifs détenus par l’État colonial.
L’empire UMHK, y compris ses filiales, était particulièrement impressionnant : il produisait
300 000 tonnes de cuivre, dont deux tiers raffinés, 9 000 tonnes de cobalt et 174 000 tonnes
d’étain concentré, de cadmium, de germanium, d’or et d’argent47. En 1965, ses actifs étaient
évalués à 21,3 milliards de francs belges et ses profits nets, réalisés entre 1950 et 1959, à
31 milliards de francs belges, auxquels il convient d’ajouter les profits réalisés entre 1960
et 1966 s’élevant à 16 milliards de francs belges (Young et Turner 1985 : 290). Cette
entreprise seule fournissait également 50 % des revenus de l’État zaïrois et 70 % du
commerce extérieur du Zaïre. Même si, in fine, la nationalisation de l’UMHK devait s’avérer
profitable pour les propriétaires antérieurs et coûteuse pour le Congo, en raison des paiements
compensatoires, l’idée d’obtenir un contrôle économique sur la richesse minière du pays
prévalut. L’UMHK devait constituer le noyau d’une nouvelle entreprise créée en 1967, la
GECAMINES (Générale des Carrières et des Mines), qui devait s’avérer être la principale
source de devises du pays jusqu’à la prochaine période d’effondrement de l’État. En 1974,
l’entreprise nationale SOZACOM (Société Zaïroise de Commercialisation des Minerais) était
créée avec pour objectif la commercialisation des produits GECAMINES.
Entre 1973 et 1975, de nombreuses entreprises privées furent nationalisées ou privatisées en
ce sens que des Zaïrois en devinrent les propriétaires. Ce processus, appelé Zaïrianisation de
l’économie, fut l’occasion de la création de plusieurs entreprises publiques. Le Zaïre réussit à
attirer de nombreux capitaux étrangers, et d’importants projets d’infrastructures furent
47Jusqu’en 1960, UMHK était un important producteur d’uranium, qui assura la fourniture de l’uranium pour les premières
bombes nucléaires (Young et Turner : 289).
32
initialisés, notamment le complexe d’Inga Shaba qui comprenait une centrale hydroélectrique,
2 000 km de lignes à haute tension et un certain nombre de sites industriels essentiellement
situés dans la province dite de la ceinture de cuivre. Durant cette période, l’industrie s’était
développée, en particulier dans le domaine de la fonte des métaux, de la transformation
alimentaire, du textile, de la chaussure, des produits chimiques et de la fabrication de
bicyclettes (Körner 1993 : 512).
Trois régions principales furent choisies, dans l’ensemble du pays, pour le développement
industriel : Kinshasa et le Bas-Congo furent sélectionnées comme zones de production
énergétique et industrielle ; la ceinture de cuivre katangaise fut vouée à l’exploitation
minière ; enfin, la région de Kisangani fut choisie comme centre pour les industries
agroalimentaires (Young et Turner 1985 : 296). Les deux premiers objectifs ont pu être
réalisés, mais l’agriculture est restée le parent pauvre du développement économique. La
priorité accordée à l’extraction minière et les investissements effectués à Inga Shaba peuvent
s’expliquer, d’une part par le besoin d’étendre de façon massive la base des revenus de l’État,
un objectif qui n’aurait pas pu être atteint aussi rapidement par le développement de
l’agriculture, et d’autre part par la récente menace de sécession katangaise. De plus, les
devises étrangères étaient plus facilement disponibles pour de grands projets industriels.
Tandis que l’économie se développait, l’aide étrangère décrut de 4,54 dollars per capita en
1965 à 2,71 dollars per capita en 196848.
Cette période de croissance fut accompagnée par un niveau relativement faible de contestation
violente. Mobutu avait développé son armée, d’une part en essayant d’incorporer ses anciens
rivaux comme les gendarmes katangais, et d’autre part en tentant de se débarrasser des
nombreux mercenaires qui se trouvaient encore sur le territoire. Toutefois, cette armée se
montra difficile à discipliner et à intégrer. Deux incidents testèrent la nouvelle armée
nationale durant cette période : la mutinerie de 1966 de Kisangani qui combinait un problème
d’arriérés de paiement à la peur d’un désarmement éventuel, et la révolte conduite par les
mercenaires en 1967 qui commença comme un mouvement contre l’intégration au sein des
nouvelles Forces Armées Congolaises. La nouvelle armée, avec l’aide de l’armée de l’air
américaine, réussit finalement à mater cette révolte bien qu’elle eût préalablement autorisé les
rebelles à se déplacer librement, ce qui leur permit de conquérir la ville de Bukavu. 190 000
habitants de Bukavu furent déplacés et durent être relogés.
Tandis que Mobutu tentait d’obtenir un contrôle encore plus strict sur l’armée grâce à des
allégeances personnelles, une résistance très importante, au sein de la base, vis-à-vis de la
suprématie du Mouvement Populaire de la Révolution, se faisait jour. La substitution du
drapeau national par la bannière du parti fut perçue comme une première mesure annonçant
l’introduction d’un nouveau régime. Toutefois, Mobutu réussit à gérer cette crise en créant un
système élaboré de clientélisme et de rivalités49. En 1972, il était déjà capable de commander
la création de cellules du parti au sein des unités de l’armée (Young et Turner 1985 : 263).
Au summum de son pouvoir et de l’expansion de l’État, Mobutu introduisit le concept
d’Authenticité et de Zaïrianisation qui formaient le cœur de l’idéologie de l’État. En termes
de multiplicité institutionnelle, il tenta de subordonner les institutions rivales aux institutions
l’africanisation de l’économie, faisant passer sous contrôle politique des activités situées au
cœur de la production de richesses. L’étape suivante consistait en un programme majeur
d’industrialisation. Si la création du complexe d’Inga Shaba accorda un contrôle considérable
à Kinshasa sur le Katanga, elle peut également être comprise comme la première tentative
pour intégrer l’économie. Les étapes suivantes du projet, comme la transformation de
Kisangani en centre de traitement agricole, ne se sont jamais matérialisées 50. Les
investissements étaient très inégaux entre les provinces et tout aussi inégalement répartis entre
les différents secteurs d’activité économique, laissant de côté le secteur agricole.
La mise sous contrôle de l’inflation et l’accroissement de la production agricole et minière
permit d’atteindre des taux de croissance de 8 % en moyenne, ce qui fournit la base
d’hypothèses extrêmement optimistes sur le futur et offrit le potentiel pour une planification
économique ultérieure. Les nationalisations de 1973 et de 1975 furent les étapes suivantes,
délibérément mises en œuvre pour créer une classe d’entrepreneurs africains51.
Alors que, pour mener à bien ses combats, l’armée congolaise avait besoin de l’aide des ÉtatsUnis,
elle fut placée sous le contrôle du Parti-État, et donc politisée, dans le cadre d’un projet plus large
de centralisation et de zaïrianisation. Globalement, ces neuf années consacrées à la construction de
l’État furent relativement couronnées de succès ; elles virent également la mise en œuvre du
projet de construction de la Nation et de zaïrianisation de la politique et de l’économie, et
fournirent une base idéologique suffisamment puissante pour attirer et motiver l’ensemble des
acteurs majeurs du Zaïre. Pendant cette période, même si l’aide officielle au développement
avait été réduite, le Zaïre continuait néanmoins de bénéficier d’un soutien significatif de la part
de la communauté internationale.
Ces neuf années représentent la seule phase couronnée de succès pour la création d’une
économie capitaliste et la construction de l’État. Durant cette période, les institutions
patrimoniales rivales perdirent une partie importante de leur influence au profit de l’État
rationnel, de l’éducation séculaire et de l’économie capitaliste. Cette tentative de contrôler les
marchés, à la fois en interne et en externe, se déroula de façon concomitante et synergique avec
deux révolutions significatives visant à transformer la terre en marchandise et les sujets de
l’autorité traditionnelle en citoyens.
Il convient cependant de garder à l’esprit, qu’en dépit des effets que cette transformation
produisit sur l’élite et sur les centres économiques urbains, elle eut un impact très limité sur
50 Même s’il n’existe pas de preuve formelle de ce phénomène, l’explication la plus plausible de cette négligence à l’égard de
l’agriculture réside dans la nature de la politique de cette époque justifiée par un raisonnement théorique spécifique, voir par
exemple : Demele, Schöller, Steiner. Modernisierung oder Marginalisierung. Investierbarer Überschuss und kulturelle
Transformation als Grundlagen der Entwicklung. Francfort 1993, et Steiner, Roald. Investierbarer Überschuss und
Aussenhandel : über interne und externe Bedingungen nachholender Entwicklungsprozesse. Marburg 1997. Dans une
économie fermée, la vitesse de la production des surplus agricoles détermine la vitesse de la croissance du secteur industriel,
que ce soit en termes d’intrants matériels ou en termes d’apport de travail pour les entreprises non agricoles. Plus
l’agriculture s’avère capable de produire à bas prix, plus les salaires seront bas, ce qui constitue la contrainte la plus
importante dans un contexte de rareté du capital. Toutefois, dans une économie ouverte, de la nourriture importée peut être
utilisée pour des coûts salariaux inférieurs, lors des étapes d’industrialisation initiale. Les gains à l’exportation utilisés pour
subventionner les salaires autorisent une croissance plus rapide du secteur industriel. Les coûts d’ouverture des campagnes et
leur passage dans un mode de production commerciale sont énormes, particulièrement dans un pays aussi vaste et aussi peu
moderne que le Congo, c’est pourquoi l’agriculture n’a probablement pas été considérée comme la première des priorités
dans le contexte de la modernisation. Si certains projets modèles pour le développement agricole furent mis en place, ils
suivaient clairement une vision d’une agriculture industrialisée ou mécanisée. En termes de séquencement des
investissements, en raison du délai extraordinairement court de la modernisation, la priorité fut donnée aux projets industriels
à forte croissance. Étant donné les infrastructures physiques du Congo d’aujourd’hui, ou plutôt étant donné leur absence, les
efforts de modernisation et la construction de l’État devront faire face au même problème : comment nourrir à bas coûts les
travailleurs qui sont supposés produire des marchandises pour les paysans, et comment construire les infrastructures pour
permettre à ces marchandises d’atteindre leurs destinataires.
51 Cependant, les résultats économiques de cette initiative sont largement perçus comme étant contre-productifs. Ces
modifications d’actionnariat ont été reconsidérées aussitôt après et les droits des anciens propriétaires ont été restaurés.
35
Le naufrage 1974-1990
La crise qui marqua le commencement de la détérioration démarra, dans le domaine
économique, avec le déclin des prix du cuivre, combiné avec le premier choc pétrolier
initialisé par l’OPEP. En avril et en mai 1974, les prix du cuivre chutèrent pour atteindre un
niveau inférieur de moitié à celui qu’ils avaient atteint lors du précédent pic. L’État zaïrois, en
dépit de certaines tentatives pour diversifier son économie, était encore largement dépendant
des revenus liés au cuivre : les revenus de l’État, en provenance du cuivre, avaient été
multipliés par six entre 1965 et 1974, et étaient passés de 186 millions de zaïres en 1968 à
539 millions de zaïres en 1974, pour retomber à 435 millions de zaïres en 1975 (Körner
1988 : 107).
Alors que le total des exportations représentait des revenus de 1 012,82 millions de dollars en
1973 et de 1 381 millions de dollars en 1974, la chute brutale à 864,88 millions de dollars en
1975 a été durement ressentie (CNUCED). Simultanément, les prix des importations ont en
moyenne augmenté, entre 1974 et 1975, de 19 % (Körner 1988 : 99). En tant qu’économie
dépendant très fortement des exportations de produits miniers, le Zaïre a été sévèrement
frappé par ces chocs externes. D’importants investissements avaient été entrepris dans les
infrastructures, dans le domaine des centrales électriques en particulier, mais également,
quoique dans une moindre mesure, dans l’industrie, une grande partie de ces investissements
ayant été financée par la dette externe garantie par l’État. Ce secteur industriel moderne,
d’une taille encore extrêmement modeste, était profondément dépendant d’intrants importés,
et en particulier de l’énergie, des machines et des pièces détachées. Le manque soudain de
devises s’est immédiatement répercuté sur la production du secteur industriel qui s’est
contractée en 1975 de 8,9 %. L’inflation est repartie à la hausse, passant de 16 % en 1973 à
29 % en 1975. Une spirale négative, qui s’est reflétée dans le taux de change au marché noir,
s’est mise en place. Alors que le taux de change officiel était d’un dollar pour 0,5 zaïre, le
taux au marché noir est passé de 0,75 en décembre 1974 à 1,11 en décembre 1975 (Körner
1988 : 220).
Tandis que le produit national brut se contractait de 5 %, le budget de l’État a dû être ajusté,
entraînant en particulier une diminution des investissements. Le désastre économique était
présent à tous les niveaux : en interne aussi bien qu’en externe et dans le secteur privé comme dans
le secteur public. Mais la catastrophe ne se limitait pas au domaine économique ; le domaine
social et le domaine politique étaient également touchés.
Les investissements publics dans l’industrie et dans les infrastructures, avant 1974, avaient été
extrêmement inégaux suivant les provinces. 31,6 % de ces investissements étaient allés à
Kinshasa et 46,3 % au Shaba (Katanga), alors que le Bas-Zaïre avait reçu 10,38 % et le Haut-
Zaïre 6,28 %. L’Équateur et le Kivu avaient obtenu environ 1,5 %, le Bandundu, le Kasaï
Oriental et le Kasaï Occidental, quant à eux, n’avaient rien touché du tout (Kapaji, cité par
Young et Turner 1985 : 83). De plus, les sites industriels nouvellement fondés ne
réussissaient pas réellement à décoller. Les aciéries de Maluku avaient utilisé 7 % de leurs
capacités de production de 250 000 tonnes durant la première année d’exploitation ; à partir de
1975, ce chiffre devait décroître encore chaque année, pour atteindre par exemple 4,2 % en 1976 et
3,2 % en 1977 (Körner 1988 : 81).
Durant la phase de stabilité relative et de croissance, l’urbanisation avait été massive, étant
donné que l’emploi formel, que ce soit dans le secteur industriel, dans l’administration ou
36
dans l’armée, connaissait une importante croissance. Pour l’ensemble des secteurs de
l’économie combinés, l’emploi formel agrégé était de 562 134 personnes en 1960 et de
997 600 personnes en 1970. L’emploi d’État (fonctionnaires, personnels sous contrat,
enseignants et militaires) était passé de 167 900 personnes en 1960 à 264 700 personnes en
1970, puis à 340 700 personnes en 1975. L’amélioration du secteur de l’éducation et des
opportunités d’emploi formel s’était avérée être un facteur décisif pour amener les jeunes
dans les villes52.
La situation dans les campagnes jouait toutefois comme un repoussoir. La rhétorique
officielle soulignait l’importance de l’agriculture, mais peu de choses avaient changé dans les
zones rurales depuis l’époque des Belges. L’industrie agroalimentaire ne s’était pas
implantée, tel que cela avait été promis, à Kisangani, pour jouer le rôle du troisième pilier de
l’économie, et seuls quelques investissements avaient été réalisés dans le secteur des
plantations, essentiellement dans le café et l’huile de palme. Au début des années soixante-
dix, seuls 1 à 2 % des investissements était réalisés dans l’agriculture, par rapport à 3 à 5 %
immédiatement avant l’indépendance. (Young et Turner 1985 : 310) Le réseau routier, qui
était de toute façon insuffisant pour un pays de la taille du Congo, commença à se détériorer,
et le transport rural en fut affecté de façon significative. Compte tenu des mauvaises
conditions routières, la durée de vie d’un camion ne dépassait pas 80 000 km53.
Les trois quarts de la population vivaient d’une agriculture de subsistance. L’État avait fixé
les prix des produits agricoles ainsi que des quotas de production afin de subventionner les
prix de la nourriture dans les villes, et les agriculteurs devaient faire face à une détérioration
des termes internes de l’échange. La vente d’un certain volume de produits agricoles ne
permettait plus d’acheter la même quantité de biens de consommation que les années
précédentes. Alors que les paysans recevaient un prix extrêmement bas pour la plupart des
produits agricoles échangeables54, la commercialisation de ces biens était organisée par des
organismes parapublics qui, habituellement, n’étaient pas capables de rassembler
efficacement les récoltes, bien qu’ils payassent des commissions élevées à leurs
intermédiaires. Entre 1974 et 1977, alors que le peu de devises disponibles était dépensé pour
importer de la nourriture dans les villes, d’importants volumes de maïs pourrissaient dans les
campagnes. (Agence pour le Développement International, citée par Young et Turner 1985 :
322)
L’ancien système belge de violence était encore extrêmement vivace : une taxe de capitation, des
mécanismes pénaux si les volumes demandés n’étaient pas livrés, et le travail forcé pour les
projets d’État, comme la construction de routes, pesaient lourdement sur les paysans55. Par contre,
les services offerts par l’État comme les écoles, les centres de santé et les routes rurales
étaient en déclin.
En conséquence, les jeunes choisissaient en général d’émigrer vers les villes, et les
agriculteurs dans les villages retournaient à une agriculture de pure subsistance. Les
campagnes refusaient de nourrir les villes.
Un autre désastre prit naissance dans la sphère politique, mais devait s’avérer être un fardeau
économique de longue durée. Les liens du Zaïre avec les mouvements de libération angolais
remontaient aux années soixante, mais ces relations se modifièrent lorsque la révolution des
52 Le nombre d’adultes employés dans l’économie formelle n’a jamais dépassé 25 % de la population adulte même à son plus
haut.
53 Le Bureau des routes a été surnommé le Bureau des trous. (Young et Turner 1985 : 311)
54 Nommément : le coton, le café, l’huile de palme, le maïs et le manioc. (Young et Turner 1985 : 311 sqq.)
55 Young et Turner expliquent le degré de coercition dans les villages en termes de besoins pour les représentants locaux de
l’État de percevoir suffisamment d’impôts et d’amendes pour financer leurs propres salaires (ibid. : 97).
37
Alors qu’aucun nouvel accord n’avait pu être obtenu avec le FMI en 1977 et que la mission de ce
dernier, en mai 1978, ne devait pas aboutir, une autre crise frappa deux fois au Katanga,
maintenant appelé Shaba.
Les gendarmes katangais58 avaient eu le temps de se réorganiser, principalement en Angola,
où ils aidaient les Portugais à combattre l’indépendance angolaise. Ils étaient structurés en
unités appelées les flèches noires, et ils finirent par conclure une alliance de circonstance avec
le MPLA. En 1968, les flèches noires décidèrent d’utiliser l’étiquette politique Front pour la
Libération Nationale du Congo (FLNC). Le Front envahit la province de Shaba en mars 1977,
et les Forces Armées Zaïroises, l’armée nationale, furent, dans un premier temps, incapables
de le combattre. Toutefois, la France fournit une assistance sous la forme d’avions militaires
et le Maroc envoya des soldats ; cette assistance permit à l’armée de venir à bout du FLNC.
L’armée zaïroise tenta alors de pacifier la région. Cette pacification s’avéra être une
réoccupation brutale qui entraîna la fuite de plus de 200 000 réfugiés vers le voisin angolais.
En mai 1978, le FLNC attaqua de nouveau la province de Shaba et conquit la ville de
Kolwezi, le centre d’exploitation minière de GECAMINES. Une fois de plus, les Forces
Armées Zaïroises se montrèrent incapables de protéger les sites d’exploitation minière ou de
repousser les forces du FLNC. Cette fois, cependant, l’assistance ne se limita à pas à la
France, puisque la Belgique et les États-Unis offrirent également leur soutien. Un grand
nombre de Congolais s’enfuirent, craignant une nouvelle « pacification » par l’armée zaïroise.
Le personnel expatrié refusa de retourner à Kolwezi sans protection, et une Force de Maintien
de la Paix Interafricaine, composée de 1 500 Marocains plus quelques soldats en provenance
du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Togo, du Gabon et de la République Centrafricaine, fut
déployée. De plus, « la discipline était si faible au sein de l’armée zaïroise que les autorités
ont dû procéder à son désarmement ». (Young et Turner 1985 : 258).
Ces deux invasions59, et la réaction zaïroise qui s’ensuivit, montrèrent non seulement
l’extraordinaire faiblesse des forces armées, mais elles menacèrent également le cœur et les
revenus de l’État zaïrois en s’attaquant à l’exploitation minière. En l’absence de contrôle sur
l’exploitation minière, l’État zaïrois n’avait aucun espoir de rembourser ses dettes ou d’arriver à un
accord avec l’un quelconque de ses créditeurs.
Les deux crises du Shaba ont convaincu les créditeurs extérieurs du Zaïre qu’une approche à
plus long terme incluant des mécanismes stricts de contrôle était nécessaire. En juin 1978, une
conférence de créditeurs60, portant essentiellement sur la façon de prévenir une troisième
intervention au Shaba et sur les processus de stabilisation de l’économie congolaise, s’est
tenue à Bruxelles. À moyen terme, les conférenciers exigeaient la mise en œuvre d’un
programme d’austérité à Kinshasa, un meilleur contrôle des ressources financières, et la paix
avec l’Angola61. Une autre conférence, qui devait décider de l’octroi d’un soutien financier
important en fonction des progrès réalisés dans ces domaines, était prévue en novembre 1979.
Le contrôle des ressources financières fut placé sous surveillance internationale : le FMI
envoya Erwin Blumenthal, accompagné d’une équipe de cinq personnes, pour contrôler la
Banque Centrale ; le PNUD, quant à lui, délégua Ismail Hakke Battuck pour contrôler le
ministère des Finances ; enfin la Belgique dépêcha Robert Waterinchx pour contrôler les
Douanes. Les entreprises furent limitées par des quotas pour leurs échanges avec l’étranger, et
58 Ce terme fait référence aux soldats anciennement loyaux à Moïse Tshombé durant la sécession n’ayant pas été intégrés dans
l’armée nationale.
59 Le terme utilisé fait l’objet d’un débat : en effet, si les attaques vinrent de l’autre côté de la frontière, elles furent l’œuvre du
peuple congolais.
60 Les participants furent la Belgique, le Congo, le FMI, les États-Unis, la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Iran,
l’importation de biens de luxe fut interdite, tandis que d’autres importations ne furent que
restreintes en raison, soit de leur caractère de première nécessité pour la population, par
exemple les médicaments et la nourriture, soit de leur caractère obligatoire pour maintenir la
production des entreprises, par exemple les pièces détachées et l’énergie. Lorsque la
conférence de Bruxelles se réunit à nouveau en novembre 1978, il ne restait pas grand-chose du
Plan Mobutu. Au contraire, les créditeurs avaient insisté sur une série de réévaluations de la
monnaie et sur la mise en place de mesures d’austérité particulièrement sévères. La
signature d’un accord ne fut possible qu’en août 1979.
Dans l’intervalle, Mobutu eut à faire face à une opposition interne acharnée. Le Parlement
refusa d’approuver le budget, les étudiants commencèrent à protester contre la hausse des prix
de l’eau et de la nourriture, et des émeutes se déclarèrent à Kinshasa et prirent une telle
ampleur que le régime dû utiliser la troupe pour les pacifier. L’Église catholique déclara que
le contrôle extérieur exercé sur la Banque centrale, le ministère des Finances et les Douanes
n’était rien d’autre qu’une recolonisation. Des grèves éclatèrent à la GECAMINES, dans les
banques, les brasseries, les hôpitaux et le secteur public du transport. Le pays était de facto en
état d’urgence. Mobutu dut s’appuyer sur l’armée pour reprendre le contrôle.
Le consensus de l’élite préalablement en place ne résista pas à cette pression. Les membres de
l’élite se tournèrent de plus en plus vers une politique néopatrimoniale s’appuyant sur des
critères ethniques ou régionaux, tandis que Mobutu présidait en tant que chef des patrons sur
ces institutions fragmentées. Il devint de plus en plus fréquemment le point de référence pour
toutes sortes de règles ou de prises de décision. Son chef de la propagande, Dominique
Sakombi Inongo, le décrivit comme une espèce de Dieu, flottant parmi les nuages, dans un
clip télévisé qui était diffusé quotidiennement avant le principal bulletin d’informations du
soir (Michel 1999). Toutes sortes de décisions ad hoc, aussi bien dans le domaine politique
que dans le domaine économique, furent justifiées simplement par référence à son autorité.
Alors que la corruption et l’enrichissement personnel étaient déjà largement répandus, le
besoin désespéré de biens importés et l’impossibilité de vivre avec un salaire ordinaire, pour
ceux qui avaient la chance d’avoir un travail formel, conduisirent à des pratiques de plus en
plus inventives dans le secteur de l’économie informelle. Les entreprises et les offices de
commercialisation commencèrent à utiliser le troc dans leurs échanges pour contourner le
contrôle des importations mises en place par la banque du Zaïre, c’est-à-dire par le FMI, et les
soldats qui n’étaient pas payés se transformèrent en menace pour la sécurité en particulier
dans les campagnes. Ceux qui manquaient de munitions se mirent à mendier pour obtenir de
la nourriture (Young et Turner 1985 : 259). « Fin 1977, la production était à un niveau
inférieur de 17 % à celui de 1974, et les importations avaient diminué de 50 % sur la même
période. Le secteur manufacturier ne fonctionnait plus qu’à 40 % de ses capacités, l’inflation
était pratiquement de 100 %, et les salaires réels, c’est-à-dire en pouvoir d’achat, ne
représentaient plus qu’un quart du niveau de 1970. » (MacGaffey 1991 : 28). Toutes ces
conditions devaient favoriser un développement très important de l’économie informelle.
Alors que les créditeurs extérieurs avaient déjà imposé des ajustements structurels sur
l’économie, avant la fin de 1970, ils commencèrent à insister sur la mise en place d’une
libéralisation politique. Bien que Mobutu fût perçu comme un homme fort autoritaire, sa
domination avait failli s’évanouir par deux fois lors des interventions au Shaba. De plus, les
conditions de vie s’étaient détériorées de façon tellement massive et tellement rapide, qu’il ne
bénéficiait plus que d’un support politique très limité dans les villes. En fait, il dut même se
tourner vers les forces armées pour mater à Kinshasa une opposition spontanée.
Les pressions internes et externes conduisirent à un certain nombre de révolutions politiques
auxquelles il fut fait référence sous l’appellation de libéralisation. En juillet 1977, le poste de
40
premier ministre, aboli en 1966, fut réintroduit. Des élections se tinrent en 1977 pour la
Présidence62, le Bureau politique63 et le Parlement64. Nguza Karl-I-Bond, connu pour ses
critiques vis-à-vis du régime, fut nommé ministre des Affaires étrangères, tandis que
Kamitatu Massamba, un autre critique du régime, devint ministre du Tourisme et de
l’environnement. Certains députés firent le procès du régime Mobutu, l’accusant de
corruption et de mauvaise gestion, et exigèrent la légalisation d’autres partis politiques en
dehors du MPR. On assista alors à une courte phase de débats animés, qui ne fut cependant
d’aucune utilité pour surmonter la gravité de la crise ou pour réduire la répression. Alors que
les mécontents qui se faisaient entendre étaient souvent jetés en prison ou envoyés en exil, des
amnisties étaient également prononcées de façon régulière. Les personnes présumées
responsables des émeutes de 1980 furent arrêtées puis amnistiées ; en 1982, ces mêmes
personnes fondèrent l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS), dont les
leaders furent une nouvelle fois arrêtés pour être finalement amnistiés à nouveau.
La répression n’était pas seulement dirigée contre les étudiants protestataires et contre le
personnel de l’administration65. Mobutu s’adressait à certaines parties des forces armées, les
parties dont précisément il craignait un coup d’état. Des généraux furent accusés de haute
trahison, et treize sentences capitales furent exécutées. En avril 1980, les services secrets
furent réorganisés, le Centre National de Documentation fut aboli, et on lui substitua le
Centre National de Recherche et d’Information et le Service National d’Intelligence. La
répression et la réorganisation de différents secteurs des forces armées furent la conséquence
d’une part, de l’incapacité, particulièrement voyante, des militaires, par trois fois, à protéger
l’État, d’autre part, de la crainte que ces mêmes militaires n’intervinssent dans la sphère
politique. La création de nouvelles unités semblait être une solution pour rendre un nouveau
départ possible, tandis que, dans les unités existantes, les officiers dont la loyauté n’était pas
certaine étaient remplacés. De plus, dans le sillage de la deuxième attaque au Shaba, la
réorganisation et la formation de l’armée fut entreprise par la France, la Chine et Israël
(Young et Turner 1985 : 268).
La consolidation s’avéra extrêmement difficile. Les banques zaïroises perdirent la confiance
de leurs clients, et il n’y avait pratiquement plus aucune liquidité circulant dans l’économie
officielle, en dépit de la présence d’importantes liquidités sur le marché noir. Deux mesures
visant à la démonétisation de l’économie furent mises en œuvre. En juillet 1979, une
campagne contre la corruption s’avéra être un pillage des prétendus saboteurs ; des soldats
fouillèrent des boutiques, des bureaux de change et certains bureaux, et prirent tout l’argent
liquide qu’ils trouvèrent. À Noël 1979, Mobutu décréta l’invalidation des anciens billets de
cinq et dix zaïres, et décida de leur substituer de nouveaux billets auxquels il imposa des
restrictions portant sur le nombre de billets que les individus et les entreprises étaient
autorisés à posséder, avec l’exigence que cet argent soit déposé dans des banques. Alors que
ce processus était censé prendre trois jours, il se prolongea jusqu’en 1980. Il n’y avait pas
assez de nouveaux billets, et la police tira à plusieurs reprises sur la foule qui faisait la queue
devant les banques et les bureaux de poste qui se montraient dans l’incapacité d’échanger leur
argent.
Le régime subissait une crise après l’autre. En janvier 1980, le gouvernement fut remanié et
treize des vingt-deux ministres furent remplacés, tandis qu’en avril des manifestations
62 Mobutu fut le seul candidat et il aurait obtenu 98 % des voix (Körner : 132).
63 167 candidats étaient en compétition pour 18 sièges (ibid.).
64 2 000 candidats étaient en compétition pour 270 sièges au Parlement (ibid.).
65 La communauté internationale porta une certaine attention au massacre d’au moins 500 habitants du village d’Idiofa
(janvier 1978) et de plus de 250 jeunes trafiquants de diamants près du fleuve Lubilashi (juillet 1979). (Körner 1988 : 132)
41
étudiantes furent réprimées, en forçant 4 000 étudiants à s’enrôler dans l’armée ; les écoles ainsi
que les universités furent fermées.
Le gouvernement dut également subir la pression d’un conflit qui se déclencha à propos de la
terre. Au Congo Oriental, qui comparativement au reste du pays bénéficiait de terres agricoles
relativement exploitables, les lois sur la réforme de la terre et sur la citoyenneté de 1972 et de
1973 avaient conduit à une situation dans laquelle de nombreux Kinyarwandas avaient acheté
des terres sur lesquelles ils élevaient du bétail et produisaient du fromage. Les communautés
locales se sentirent expropriées de leurs terres, non pas tellement par l’État, qui avait
transformé certaines terres en biens commerciaux, mais plutôt par les populations parlant
rwandais. Finalement, elles purent demander l’application de la nouvelle loi sur la citoyenneté
de 1981, qui excluaient du droit de vote et de la citoyenneté ceux qui étaient perçus comme
des étrangers. Seules les personnes qui pouvaient démontrer une connexion ancestrale avec la
population résidant sur le territoire avant 1885 pouvaient être reconnues comme citoyens
(Mamdani 2001 : 244). Des troubles considérables s’ensuivirent. Pour la première fois, la
minorité Kinyarwanda fut étiquetée comme un groupe spécifique par rapport à la majorité
indigène. Les urnes ayant été brisées, aucune assemblée provinciale ne put être élue dans les
provinces du Kivu à l’est du pays (Mamdani 2001 : 245).
Tandis que les négociations avec les institutions internationales pour le rééchelonnement de la
dette se poursuivaient, la Banque Mondiale assumait à ce moment-là, à la place de la
Belgique, le rôle de coordonnateur des créditeurs. Les prises de décision au quotidien face à
des crises protéiformes se poursuivaient également. Lorsque la pression interne en
provenance de l’administration publique ne fut plus supportable, la décision fut prise
d’augmenter les salaires, ce qui remit totalement en cause l’ensemble des calculs effectués par
le FMI66. En avril 1981, le ministre des Affaires Étrangères Nguza Karl-I-Bond ne revint pas
d’une visite officielle en Belgique où il demanda l’asile politique67. Alors que le FMI essayait
de réduire les budgets pour le paiement de ceux qui étaient perçus comme des professeurs
fantômes, les vrais professeurs manifestaient dans les rues contre la diminution de leurs
revenus. L’inflation et la dualité des taux de change continuaient de détériorer ce qui restait de
l’économie formelle. En 1981-1982, GÉCAMINES n’était plus capable d’investir dans des
machines ou dans des pièces détachées. Aucune alternative économique n’avait été
développée, et en ce qui concerne le cuivre, la matière première la plus importante pour lui, le
Zaïre se retrouvait dans une position bien plus vulnérable qu’avant. Le pourcentage de la
production industrielle dans le Produit Intérieur Brut avait décliné de 10 % en 1975 à 2 % en
1982. L’économie officielle était engagée dans un processus rapide de disparition. Les
marchés noirs et la contrebande avaient pris le dessus, le contrôle des échanges avec
l’étranger n’avait plus aucun sens, l’économie de subsistance connaissait un nouveau
développement, et la désindustrialisation avait conduit à une chute de près d’un tiers en
moyenne de la consommation privée entre 1975 et 1982. Le pouvoir d’achat du salaire
minimum avait chuté de 52 % entre 1975 et 1978, puis encore de 86 % entre 1979 et 1982
(Körner 1988 : 164). L’apport quotidien moyen en calories et en protéines était en chute libre,
et la différence entre un emploi officiel ou un statut de travailleur indépendant et une activité
de commerçant ou de contrebandier commença à s’estomper. Des cercles de contrebandiers
furent observés, par exemple à Mbuji-Maji, le centre diamantaire du Congo. Finalement, le
commerce du diamant devint plus important que celui du cuivre.
Avant 1985, les créditeurs internationaux commencèrent à réaliser que de continuer à avoir
pour seul objectif le remboursement de leur dette constituait une position intenable. Le Zaïre
66 Une augmentation prévue des salaires de 15 % fit exploser le déficit budgétaire prévu de 501 millions de zaïres à
1 416 millions de zaïres (Körner 1988 : 143).
67 Il revint au Zaïre en 1985 et devint plus tard ambassadeur aux États-Unis.
42
dépensait la majorité de ses revenus pour rembourser sa dette, non seulement celle qui s’était
accumulée durant la courte période où le pays avait effectué des investissements lourds dans
les infrastructures, mais également celle qui provenait des rééchelonnements successifs. À
partir de 1983, la Banque Mondiale essaya d’imposer, lors des négociations entre le Zaïre et
ses créditeurs, une approche à plus long terme, plus orientée vers le développement (Körner
1988 : 175). Un certain nombre de parties d’un Plan Mobutu modifié furent réintroduites dans
les négociations sur le nouveau programme d’investissements publics. La distribution d’eau et
d’électricité et les moyens de transport devaient être réhabilités. Au même moment, un
important programme officiel de libéralisation, c’est-à-dire l’abolition des licences
d’importation et du contrôle des échanges avec l’étranger, fut mis en place avec pour objectif
d’assécher le marché noir. L’exploitation minière des diamants et de l’or fut libéralisée. Mais
les mesures d’austérité sur le budget de l’État devinrent encore plus rigoureuses :
70 000 professeurs furent licenciés et le coût de l’eau, de l’électricité, ainsi que d’autres
services de base fut augmenté de façon drastique. En conséquence, la population subit de
plein fouet une misère encore plus terrible. En trois mois, en 1983, les prix du manioc
augmentèrent de 150 %, ceux du transport de 104 %, ceux de l’énergie de 46 % et ceux des
services médicaux de 39 %. Avant le début de 1984, le revenu minimum de survie à Kinshasa
était évalué à 3 037 zaïres. Toutefois, les policiers et les simples soldats gagnaient
effectivement 400 zaïres, les officiers des douanes 800 zaïres, et les professeurs et les
officiers militaires de haut rang 1 000 zaïres (Banque Mondiale 1985 : 46).
Tandis que le FMI, en 1984, considérait le succès zaïrois dans le domaine de la stabilisation
comme étant spectaculaire (sic) (Körner 1988 : 184), les tensions sociales commencèrent à se
manifester avec violence. Des bombes explosèrent à Kinshasa, tuant et blessant de
nombreuses personnes ; deux partis politiques, en exil à Bruxelles, revendiquèrent ces
attentats. Un coup d’état militaire eut lieu, mais échoua suite à l’intervention de services
secrets occidentaux. Mobutu réorganisa une nouvelle fois les services secrets et créa un
groupe antiterreur de 20 000 hommes qui étaient supposés se substituer à la gendarmerie. En
novembre 1984, les rebelles du Parti Révolutionnaire du Peuple de Laurent Kabila, un ancien
camarade de Lumumba qui avait lancé une guerre souterraine de longue durée dans la
province du Kivu, occupèrent la ville occidentale de Moba. Alors que l’armée zaïroise réussit
à reconquérir la ville, les troupes de Kabila attaquèrent à nouveau en juin 1985 et furent à
nouveau repoussées.
Cette violence, accompagnée de nombreuses émeutes, de grèves, et d’une sévère répression
militaire ainsi que de la refonte du cabinet et des forces militaires, permit l’orchestration de la
réélection de Mobutu en 198468. Certaines grèves, comme celle des travailleurs du transport
ONATRA, affectaient le pays entier et les émeutes n’étaient pas limitées à Kinshasa.
Les négociations avec le FMI se prolongèrent, mais finalement le régime Mobutu, quoique
involontairement, remplit toutes les exigences imposées par le Fonds. L’administration
publique fut réduite de 13 % en 1984 et de 21 % en 1985. Étant donné que le régime avait
dépassé le montant maximal, convenu avec le FMI, des emprunts auprès d’un créditeur privé,
l’un des deux avions appartenant à Air Zaïre dut être vendu. Finalement, un programme
d’ajustement structurel, comprenant un plan sur cinq ans pour 1985-1990, entra en vigueur.
L’investissement public devait augmenter de 166 milliards de zaïres et l’investissement privé
de 95,3 milliards de zaïres, ce qui, en cumulé, représentait environ 4,5 milliards de dollars.
Un code d’investissement encore plus libéral que le précédent fut introduit en 1987, et le FMI
trouva que : « Les politiques économiques du Zaïre… sont désormais largement
satisfaisantes. » (enquête FMI 3 mars 1986 : 75, cité dans Körner 1988 : 197) Cependant, au
niveau politique, il devenait de plus en plus difficile pour le régime de rester au pouvoir, alors
que des manifestations violentes et non violentes devenaient de plus en plus fréquentes, et que
le consensus de la vieille élite se délitait. Pour satisfaire les hommes forts régionaux et locaux,
il devenait nécessaire de les acheter par des décisions politiques. La répression 69 et les
remaniements politiques furent les réponses internes apportées aux problèmes posés par les
critiques émanant des travailleurs non payés, par les désaccords en provenance de
l’administration et par l’opposition politique, interne et externe au Parlement, et en
provenance de l’armée. Au plan international, Mobutu initialisa l’utilisation d’une rhétorique
plus enflammée : il annonça que le remboursement de la dette serait limité à 10 % du montant
des exportations et à 20 % du budget de l’État ; il accusa les créditeurs d’avoir provoqué de
sanglantes émeutes dans un certain nombre de pays d’Afrique, tandis qu’ils abusaient de sa
crédibilité personnelle et de la stabilité politique du Zaïre pour extorquer le remboursement de
la dette à une population réduite à la misère. Pendant ce temps, l’incapacité de l’État à
satisfaire à l’une quelconque des attentes des populations entraîna l’apparition de formes de
protestations politiques plus organisées (en opposition aux pillages et aux émeutes spontanés).
Ces protestations étaient conduites en particulier par l’Église catholique, mais d’anciens
représentants de l’État commençaient également à exiger des changements avec insistance.
69Les membres de l’UDPS, en particulier, en dépit de l’amnistie de 1985, furent envoyés en prison ou détenus. L’armée fut
accusée de graves violations des droits de l’homme. (Körner 1988 : 199).
44
Depuis sa position à la tête de l’État, il devint capable de contrôler les systèmes de patronage les
plus influents dans les secteurs militaires, administratifs et financiers, mais il devait faire face à
des difficultés de plus en plus grandes pour maintenir tous ses clients satisfaits.
Dans ce contexte problématique, le régime lui-même dut prendre une multitude de décisions
qui reflétaient la prise de pouvoir d’institutions néopatrimoniales concurrentes : le
remplacement des anciennes capacités d’État par des personnes recrutées sur des critères de
loyauté vis-à-vis du patron, ou le fait de se reposer sur des réseaux auxquels la confiance était
accordée sur des bases personnelles, réseaux qui allaient rapidement prendre une coloration
ethnique, accompagnèrent les tentatives pour essayer de « joindre les deux bouts ».
L’organisation de la vie, dans toutes les sphères d’activité, devint de plus en plus informelle ou
tomba dans une multiplicité déconcertante de cadres institutionnels.
La longue déchéance de l’État bureaucratique en faveur des réseaux de patronage fut
essentiellement déclenchée par le déclin économique, qui entraîna une baisse des impôts et
une réduction massive de la capacité à promouvoir la croissance et à construire un secteur
capitaliste. L’intervention du FMI négligea totalement, ou tout au moins sous-estima
largement, cette menace, et causa une nouvelle réduction inéluctable de l’accumulation des
actifs et des capacités de l’État. De plus, les interventions militaires constituèrent non
seulement une menace pour l’État, mais mirent également en avant, de façon évidente, le fait
que ce dernier avait perdu son monopole du pouvoir, monopole qui ne pouvait être restauré
que par des interventions extérieures.
70 UDPS - Kasaï ; UFERI - Katanga ; PDSC - Kinshasa et Bas-Congo (Körner 1993: 519).
45
les diamants remplacèrent le cuivre comme principale source de devises, et que les bailleurs de
fonds bilatéraux et multilatéraux ramenèrent l’Aide Officielle au Développement (AOD) à moins
de 5 % du PIB. Les bailleurs de fonds insistaient sur le fait que désormais l’assistance
internationale serait conditionnée par la démocratie.
Il y eut pourtant un sujet qui maintint la Conférence Nationale occupée : la question de la
citoyenneté. Il s’agissait de déterminer qui devait être considéré comme étant Congolais71. La
perspective de devoir organiser la Conférence Nationale puis des élections politiques où
plusieurs partis seraient en concurrence, et ce, dans un délai très court, a conduit les autorités
locales à lancer une campagne d’identification des ressortissants nationaux zaïrois (Mamdani 2001
: 249). Mobutu voulait s’assurer que seuls les indigènes 72 des différentes régions pourraient
être présents à la Conférence Nationale en tant que représentants. Cette mesure, qui affirmait
l’exclusivité de la loi sur la citoyenneté de 1981, excluait de la Conférence un certain nombre
de politiciens en campagne.
Peu après son lancement, la Conférence Nationale s’était non seulement divisée, mais avait dû
faire face à de graves émeutes qui s’étaient déclenchées en septembre 1991 lorsque des
militaires qui n’avaient pas reçu leur solde commencèrent à se livrer à des pillages à Kinshasa
et dans d’autres centres urbains. Ces émeutes se poursuivirent en 1992 lorsque des
affrontements violents se déroulèrent dans de nombreuses parties du pays73 et ne purent être
stoppés qu’avec l’aide de militaires belges et français dont le mandat officiel était d’évacuer
leurs ressortissants respectifs. La Conférence Nationale et le régime Mobutu commencèrent à
se livrer à une lutte pour déterminer qui était réellement au pouvoir. Lorsque la Conférence
Nationale prit les devants et forma un gouvernement de coalition, de nombreux ministres et
les forces armées étaient encore officiellement sous le contrôle de Mobutu. Des rumeurs de
coup d’état militaire aggravèrent la peur de l’éventualité d’une intervention en provenance du
camp Mobutu. À l’horizon 1993, des gouvernements pro et anti Mobutu furent créés, qui, de
fait, ne contrôlaient pratiquement rien. Kongo wa Dondo fut coopté premier ministre ; il
promit une politique d’austérité économique et des réformes de libéralisation du marché.
GECAMINES, qui avait longtemps constitué la colonne vertébrale économique du pays,
s’écroula complètement sous les coups combinés de la dégradation des infrastructures et des
équipements, de la débâcle des mines de Kamoto, et des émeutes du Shaba. L’ensemble de
ces événements conduisit à une chute de la production, qui passa de 440 848 tonnes de cuivre
et 54 043 tonnes de zinc en 1989 à seulement 32 412 tonnes de cuivre, 2 515 tonnes de zinc et
3 631 tonnes de cobalt en 1994. La RDC se retrouva, à la fin des années quatre-vingt-dix,
avec un revenu per capita de 99 $ annuels, et une espérance moyenne de vie de 45 ans. À ce
moment-là, l’administration publique s’était déjà totalement désagrégée. Les militaires ainsi
que les salariés de l’éducation et de la santé n’étaient plus payés par l’État, et étaient
contraints pour survivre de se vendre à des acteurs privés, voire de se livrer à des activités
violentes.
Au Congo Oriental, les conflits à propos de la terre étaient devenus violents, et Mobutu
envoya la Division Spéciale Présidentielle (DSP) et la Garde Civile pour faire face à cette
menace. Étant donné que ces deux forces armées manquaient de moyens de subsistance, ils
71 Le sujet était réellement chaud. Avant octobre 1990, le Front Patriotique Rwandais (RPF) avait commencé à lancer des
opérations militaires au Rwanda depuis l’Ouganda. De nombreux Banyarwanda du Congo rejoignirent le RPF ; le régime Mobutu
répondit avec une vérification sur le terrain de qui était Zaïrois et qui ne l’était pas, le fait que les ancêtres de la personne aient
vécu au Congo avant ou uniquement après la conférence de Berlin déterminant la réponse. En conséquence, de nombreux
rwandaphones se virent refuser la citoyenneté. (Mamdani 2001 : 245).
72 Dans ce contexte, le mot indigène ne signifie pas simplement citoyen, mais inclut aussi la résidence dans une province
commencèrent à vivre aux dépens de la population locale, ce qui généra encore plus de
violence. On estime que 10 000 à 20 000 personnes furent tuées, tandis que 200 000 autres
durent fuir le Kivu (Mamdani 2001 : 253).
L’aspect ethnique du conflit fut encore aggravé par l’arrivée d’environ 50 000 réfugiés du
Burundi, au Nord et au Sud-Kivu, à la fin de 1993 et au début de 1994. Ils fuyaient la terreur
armée qui s’était déchaînée sur le Burundi à partir d’octobre 1993 après l’assassinat de
Melchior Ndadaye, le premier président burundais élu démocratiquement, tué trois mois
seulement après son élection.
D’avril à juin 1994, le génocide au Rwanda voisin tua entre huit cent mille et un million de
personnes. Alors que Mobutu avait préalablement soutenu le régime de Habyarimana à
Kigali, il autorisa les Français à lancer leur Opération Turquoise à partir du territoire zaïrois.
Lorsque les Français durent finalement se retirer en faveur du Front Patriotique Rwandais, ce
fut le signal d’un exode en direction du Zaïre pour les populations rwandaises. En
juillet 1994, environ un million de personnes traversèrent la frontière pour entrer au Congo.
Toutefois, ces gens qui pénétraient au Congo n’étaient pas seulement des réfugiés désespérés
fuyant les assassinats au Rwanda ; il y avait également de nombreux membres de l’ancien
gouvernement rwandais, accompagnés des militaires et des milices qui avaient organisé et
perpétré le génocide, qui arrivaient au Congo entièrement armés pour pénétrer dans les
villages et les camps de réfugiés installés le long de la frontière rwandaise. Les militaires
amenèrent avec eux « au moins quatre batteries antiaériennes et des canons antichars » et
déclarèrent que « (s’ils avaient) perdu une bataille au Rwanda, le combat continuait »
(Melvern 2002 : 216). On estime qu’il y avait environ 20 000 soldats armés et Interahamwe à
Bukavu et de 30 000 à 40 000 à Goma (Mamdani 2001 : 254).
Les Nations Unies et les ONG internationales du Nord installèrent des camps, et fournirent
eau et nourriture à cet afflux d’un million de personnes. Toutefois, ils échouèrent dans leur
tentative de désarmement. Au contraire, des armes de plus en plus nombreuses arrivèrent dans
les camps, où des réfugiés en nombre de plus en plus important furent armés et entraînés, ces
camps devenant des bases pour le recrutement d’enfants soldats. Ces camps géants devinrent
une source de troubles graves pour la population des provinces du Kivu, qui dut faire face à
des pillages armés, des viols de masse et des assassinats. Les populations ayant une origine
Kinyarwanda étaient non seulement menacées de se voir refuser la citoyenneté, mais leur vie
était aussi sérieusement en danger. Une délégation du gouvernement de Kinshasa, la
commission Vangu, inspectant la situation dans les provinces du Kivu en 1995, conclut même
que tous les locuteurs du kinyarwanda étaient des réfugiés et devait être expulsés du Congo.
Un régime de terreur fut mis en place par les Interahamwe armés basés dans ces camps de
réfugiés. Lorsqu’ils se livrèrent au pillage des campagnes, ils le firent en coopération avec
l’armée congolaise. En réponse, le RPF rwandais (le Front Patriotique Rwandais, qui avait
formé le nouveau gouvernement à Kigali) commença à armer les Kinyarwanda congolais,
tandis qu’un nombre croissant d’autorités autochtones créaient leur propre milice armée,
auxquelles on se référait par le terme générique de Mayi-Mayi ou Maï-Maï. Comme Mamdani
le fait observer, la vie était devenue un enfer à cause d’une part, de la dollarisation de
l’économie, une situation qui avait été créée par les Nations Unies et les ONG internationales
et, d’autre part, du fait que la politique était réduite à un ensemble d’options militaires. « Les
effets de la militarisation furent de réduire toute la politique crédible à une politique armée. »
(Mamdani 2001 : 261).
La période de transition entre 1990 et 1997 fut donc caractérisée par une ethnicisation
croissante de la politique ou, pour reprendre les mots de Peemans, par la « multiplication des
réseaux multifonctionnels d’autonomisation » (Peemans 1997 : 94 sqq.), accompagnée d’une
47
également d’établir une définition exclusive, la plus restrictive possible, de la citoyenneté, qui
aboutirait à l’exclusion de nombreuses personnes qui étaient auparavant considérées comme des
citoyens. Les décisions concernant la citoyenneté étaient un prérequis à la tenue
d’élections qui devaient supposément se tenir dans les meilleurs délais.
De plus, la Conférence Nationale, un organisme qui comprenait plusieurs centaines de partis
politiques et certains politiciens de premier plan de retour d’exil, comme par exemple l’ancien
premier ministre adjoint de Lumumba, Antoine Gizenga (Parti Lumumbiste Unifié 2005),
tendait à accroître la confusion 74 et les tensions qui régnaient autour des règles et des
institutions de prise de décision plutôt qu’à les réduire. La Conférence fut incapable de
conduire un processus organisé de préparation électorale et s’avéra profondément divisée en
factions politiques dont certaines allaient devenir des factions armées.
Parmi les facteurs supplémentaires qui accélérèrent l’écroulement de l’État, on peut citer la
violence qui accompagna les luttes pour l’accès à la terre au Congo Oriental. Les
Kinyarwanda exclus furent privés de leur citoyenneté et de leur accès à la terre, à tel point
qu’une commission gouvernementale conclut qu’ils devaient tous être traités comme des
réfugiés et être expulsés du Congo. Intervenant dans ces conflits violents, la Garde
Présidentielle et la Garde Civile, qui n’étaient toujours pas payées, alimentèrent encore plus la
violence en vivant aux crochets de la population. Le nombre de tués est estimé entre 10 000 et
20 000 personnes et celui des réfugiés à 200 000 personnes. L’armée, qui avait toujours été
relativement indisciplinée, ne suivait plus désormais la chaîne de commandement émanant de
Mobutu.
Alors que la situation au Congo était déjà totalement hors de contrôle, l’afflux de réfugiés, tout
d’abord du Burundi puis du Rwanda, avec plus d’un million de personnes, transformèrent la vie
dans l’est du pays en un véritable enfer. De fait, la multiplication des institutions et des acteurs
entre 1994 et 1996 au Congo Oriental fut extraordinaire et absolument sans précédent. On y
trouvait : le gouvernement Mobutu, ou tout au moins ce qu’il en restait ; la Conférence Nationale
; l’armée congolaise avec ses divisions, qui subsistait en arrachant à ses différents clients le peu
d’argent qui leur restait ; l’ex-armée rwandaise et son gouvernement, qui vivaient
également aux crochets de la population ; les Nations Unies et la communauté
internationale, qui prenaient soin des réfugiés rwandais et mettaient en place un cadre
totalement nouveau ; et enfin les combattants Maï-Maï locaux.
Alors que la situation était certainement une situation de compétition, caractérisée par une
rivalité intense, elle était tout sauf démocratique. Il n’existait aucun mécanisme destiné à
arbitrer entre les prétentions des différentes parties sur des bases politiques et sans violence.
Au contraire, les aspirations politiques se réduisaient de plus en plus à la mise en œuvre d’une
politique armée.
Ce qui finalement allait déclencher l’écroulement du Congo, ce fut l’introduction d’une
concurrence multipartite et la formation d’une Union Sacrée qui établit un gouvernement
concurrent… mais se montra totalement incapable de gouverner. Ceci devint particulièrement
clair lorsque les conflits pour la terre et la citoyenneté prirent une tournure violente. L’armée
n’avait plus la volonté, ou la capacité, de soutenir le monopole d’un pouvoir en train de se
désagréger en groupes autonomes et qui vivait aux crochets de la population. L’incapacité de
l’un quelconque de ces acteurs à gérer l’énorme flux de réfugiés et à empêcher la création de
74 Les événements suivants démontrent cette confusion. Mobutu nomma Tshisekedi premier ministre, mais ce dernier refusa
(juillet 1991). En octobre, il fut de nouveau nommé premier ministre et accepta pour quelques jours, puis il démissionna suite
à des désaccords avec Mobutu. En août 1992, la Conférence Nationale Souveraine élut Tshisekedi premier ministre. Le
1er décembre, Mobutu écarta l’ensemble des ministres de Tshisekedi dont il n’approuvait pas la nomination. Six jours plus
tard, il ordonna la fin de la Conférence, qui prit effectivement fin le 6 décembre. (Nzongola-Ntalaja : 274 sqq.)
49
groupes Maï-Maï armés contribua encore plus à la transformation finale d’un État-Nation en une
arène ouverte à tous les seigneurs de la guerre. L’armée qui devait traverser la frontière en 1996
ne fut que le coup de grâce porté à ce qui avait été l’État congolais.
75 Kabila dirigeait le Parti de la Révolution Populaire (PRP) combattant pour la deuxième indépendance dans les montagnes de
Fizi-Baraka près d’Uvira. (Nzongola-Ntalaja in : Mandaza 1999 : 7)
76 Les généraux de Mobutu l’informèrent le 16 mai qu’ils n’étaient plus en mesure de garantir sa sécurité. Lorsqu’il voulut
utiliser le jet présidentiel le jour suivant pour quitter le pays, l’équipage refusa, mettant en avant le fait que l’avion était la
propriété de l’État. Finalement, il utilisa un jet militaire. (Nzongola-Ntalaya : 214)
50
247). L’Ouganda et le Rwanda le soutinrent, tout comme les Banyamulenge77 et les Maï-Maï
qui rendaient compte à l’autorité coutumière. Malgré cela, moins d’un an plus tard, la plupart
des éléments de cette fragile coalition lui avaient retiré leur soutien et s’étaient retournés
contre lui.
Lorsque Kabila prit le pouvoir à Kinshasa, il était évident qu’un bon nombre de ses soutiens,
qui occupaient tous des positions élevées, politiques ou militaires, n’étaient ni francophones
ni lingalaphones78. La présence de rwandaphones créait des tensions croissantes à Kinshasa.
Alors que Kabila était dépendant de soutiens supposés être étrangers, il était gêné par son
manque de légitimité domestique. Les Congolais l’accusaient d’être la marionnette du
Rwanda et de l’Ouganda (Reyntjens 1999 : 245). Cette situation devint extrêmement
problématique lorsque des pressions particulièrement fortes, à la fois internes et externes, se
firent jour pour étudier l’origine des massacres, en particulier contre les Hutus, qui eurent lieu
lors de sa marche sur Kinshasa. Il y avait eu une revanche massive, prise par Kabila et ses
alliés, contre les génocidaires et contre les Hutus désarmés (Mamdani 2001 : 261). Jamais
Kabila n’accepterait, ni ne ferait porter à ses alliés, la responsabilité de ces événements. Alors
qu’il tenta sans succès d’empêcher une enquête par les Nations Unies79, il prit également des
distances de plus en plus marquées avec ses anciens soutiens, destituant même, parmi
d’autres, son chef de cabinet. De surcroît, Kabila obtint l’aide des forces Interahamwe pour
consolider son pouvoir et lança des campagnes génocidaires contre les Tutsis80. Avant la fin
de juillet 1998, Kabila s’était débarrassé de tous ses conseillers ougandais et rwandais à
Kinshasa, et leur avait ordonné de quitter le pays dans les vingt-quatre heures.
Il s’agissait là d’un casus belli, et les anciens alliés de Kabila se retournèrent instantanément
contre lui. Il ne fallut que quelques jours avant qu’à Goma, les Banyamulenge, avec l’aide
d’anciens éléments de l’armée de Mobutu et prétendument de celle de Kabila81, ne lançassent
une mutinerie armée, immédiatement soutenue par le Rwanda, dans la province du Nord-
Kivu. Toutefois, alors que les groupes armés rebelles commençaient à agir, l’aile politique de
cette nouvelle rébellion était encore à constituer. Il fallut dix jours de plus pour que cela se fît.
En effet, le 12 août, le Congolese Rally for Democracy (Rassemblement Congolais pour la
Démocratie ou RCD) fut fondé à Goma. Dans son manifeste politique, il était indiqué : « Le
RCD est un mouvement démocratique qui a opté pour la guerre en dernier ressort. Il s’agissait
en effet du seul moyen encore disponible pour abolir la dictature de Kabila 82. » En deux
semaines, le RCD, après avoir détourné un avion avec l’aide des forces armées ougandaises et
rwandaises, avait établi ses troupes dans l’ouest du Congo et contrôlait la centrale
hydroélectrique de Inga et le port de Matadi. À peine une semaine plus tard, il contrôlait le
centre diamantifère de Kisangani et il menaçait de prendre Kinshasa.
77 Ce terme commença à être utilisé comme une référence collective aux Tutsis congolais.
78 De plus, Kabila était de plus en plus critiqué pour son style de gouvernement extrêmement personnel et pour son
incompétence, apparaissant comme un nouveau Mobutu plutôt que comme un patriote conduisant le Congo hors de ses
problèmes. ICG : Scramble for the Congo, Africa Report n° 26, 20 décembre 2000.
79 Conseil de Sécurité des Nations Unies, rapport de l’Équipe d’enquête du Secrétaire Général chargée d’enquêter sur les
graves violations des droits de l’homme et des lois humanitaires internationales en République Démocratique du Congo,
29 juin 1998, S/1998/581.
80 Le 12 août, un major de l’armée loyaliste diffusa le message suivant à partir d’une station de radio de Bunia au Congo
Oriental : « Les gens doivent prendre avec eux une machette, une lance, une flèche, une houe, une pelle, un râteau, des clous, des
fers à repasser électriques, du fil de fer barbelé, des pierres ou tout autre objet similaire, afin, mes chers auditeurs, de tuer les Tutsis
rwandais. » BBC News, 12 septembre 1998.
81 Sylvain Mbuki, commandant du 10e bataillon des Forces Armées Congolaises (FAC) déclara, le 2 août, à la station de radio
basée à Goma la Voix du Peuple : « Nous, l’Armée de la République Démocratique du Congo, avons décidé d’écarter le
président Laurent Désiré Kabila du pouvoir. » (Reyntjens 1999 : 246).
82 Déclaration politique du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD/CDR), Goma, 12 août 1998 (Mandaza
1999 : 17). Le premier leader politique fut Ernest Wamba Dia Wamba.
51
MONUC la protection de Kisangani, et exigeaient que le RCD et le MLC cessassent la destruction de la cité et le meurtre de
centaines de personnes (Nzongola-Ntalaja 2002 : 277).
86 Ce terme aurait été inventé par Susan Rice, secrétaire d’État adjoint américain aux Affaires Africaines (Reyntjens 1999 :
247).
87 Janvier 1999 : cessez-le-feu de Windhoek. Juillet 1999 : accord de cessez-le-feu de Lusaka (signé par la RDC, l’Angola, la
Namibie, le Zimbabwe, le Rwanda, l’Ouganda et plus tard le MLC ; le RCD refusa de signer). Avril 2002 : accords de Sun
City.
88 Mission des Nations Unies en République Démocratique du Congo. Le mandat de la MONUC peut être subdivisé en quatre
phases. La première phase consistait à mettre en œuvre par la force l’accord de cessez-le-feu (l’accord de Lusaka). La
deuxième phase consistait à surveiller ledit et à rendre compte de toute violation. La troisième phase, toujours en cours, se
focalise sur le processus de DDRRR (désarmement, démobilisation, rapatriement, réinstallation et réintégration). La phase
quatre, également toujours en cours, vise à faciliter la transition vers l’organisation d’élections crédibles. La MONUC est
placée sous le chapitre sept de la Charte des Nations Unies. Son mandat l’autorise à utiliser tous les moyens qui lui semblent
nécessaires, dans les limites de ses capacités et dans les limites des zones de déploiement de ses unités armées, pour protéger
les civils sous la menace d’une violence physique immédiate, et pour contribuer à l’amélioration des conditions de sécurité.
À l’horizon 2007, la MONUC comptait 21 292 personnes au Congo, la plupart faisant partie du contingent militaire, et
recensait 81 victimes (page d’accueil de la MONUC : [Link]).
52
et ceux ayant opposé l’armée gouvernementale aux forces du MLC dans la province de
l’Équateur en août 2000.
En janvier 2001, Laurent Kabila fut assassiné89 et son fils Joseph90 prêta serment pour le
remplacer comme président. À ce moment-là, le Congo était de facto divisé en trois immenses
territoires : un territoire aligné sur l’Ouganda, un territoire aligné sur le Rwanda et le territoire
contrôlé par le gouvernement (voir l’annexe, carte IV). Au sein de chaque territoire, des
milices et/ou des autorités à coloration ethnique ou coutumière étaient en action, et les
nombreuses tentatives pour mettre un terme à la violence furent totalement infructueuses
jusqu’à ce que, après 19 longs mois de dialogue intercongolais, les accords de Sun City
fussent formalisés en avril 2002. S’ils ne mirent pas totalement fin à la guerre, ils permirent
une réduction significative de la violence. Ils fournirent un cadre pour la mise en place d’un
gouvernement multipartite unifié, ainsi qu’un échéancier pour la tenue d’élections. Toutefois,
ces accords ne permirent pas d’aboutir à la formation d’un gouvernement ou à un projet de
Constitution provisoire, essentiellement parce que les conditions qu’ils proposaient ne
reçurent pas l’agrément des principaux acteurs de la guerre. C’est pourquoi le RCD et
plusieurs autres partis de l’opposition non armée, dont l’ancien premier ministre Étienne
Tshisekedi, refusèrent de les signer. La mise en place de mesures supplémentaires fut
nécessaire pour mettre fin à la guerre. Un accord de paix dut être signé entre le Rwanda et la
RDC91, et un autre entre cette dernière et l’Ouganda92.
Ce n’est que le 17 décembre 2002 que les belligérants furent prêts à signer l’Accord global et
inclusif qui traçait la route vers la formation d’un nouveau gouvernement et mettait
officiellement fin à la deuxième guerre. Les signataires de l’accord furent le gouvernement
national, le MLC, le RCD, le RCD-ML, le RCD-N, l’Opposition politique domestique, la
« société civile » et les Maï-Maï. L’accord décrivait un plan visant à unifier le pays, à
désarmer et intégrer les belligérants, à produire un projet de Constitution, et à tenir des
élections nationales, prévues pour juin 2005. D’ici là, un gouvernement de transition, sous la
présidence de Joseph Kabila et de quatre vice-présidents représentant les ex-belligérants,
serait mis en place.
En dehors de quelques troupes désespérées des Forces Armées Congolaises et de quelques
administrateurs non payés dans des bureaux tombés en ruines, pratiquement rien de ce qui
constituait l’État congolais ne fut épargné par la guerre. Cependant, ce qui survécut à la
guerre et resta en place avec les souvenirs et les ruines du Congo après l’indépendance, fut
l’idée même d’un État congolais. Des fonctionnaires non payés continuèrent à superviser des
examens scolaires ou demeurèrent dans leurs bureaux vides au cas où l’État aurait besoin de
leurs services. Mais, le pays ayant été divisé en trois zones sous le contrôle de différentes
factions armées, il n’y avait, de facto, personne pour recourir à leurs services.
Cette situation eut des répercussions profondes sur l’économie. Pratiquement 100 % de
l’économie devint informelle. Non seulement l’agriculture de survie permit aux paysans de se
89 Prétendument par l’un de ses gardes du corps. Cependant, plus de 40 personnes furent plus tard déclarées coupables.
Toutefois, elles réussirent à échapper à la prison en 2006. On a également fait état de spéculations sur une implication
possible des troupes angolaises ou de l’Occident.
90 La question de savoir si Joseph est réellement le fils de Laurent Désiré Kabila est fréquemment débattue en RDC lors de
discussions publiques. De plus, sa nationalité congolaise est fréquemment remise en question : lors de la campagne électorale de
2006, il a été accusé par ses opposants d’être Rwandais.
91 Signé le 30 juillet 2002 à Pretoria en Afrique du Sud. L’accord s’est fixé deux objectifs majeurs : le retrait des soldats
rwandais de la RDC, ainsi que le regroupement et le désarmement des Interahamwe et des anciennes troupes
gouvernementales encore en activité dans l’est de la RDC. Le 6 octobre 2002, le gouvernement rwandais confirma le retrait de
ses soldats, qui fut également confirmé par la MONUC.
92 Signé le 6 septembre 2002 à Luanda en Angola. Cet accord exigeait le retrait des soldats ougandais de Buni, dans la
province d’Ituri, mais sa mise en œuvre devait faire face à de nombreuses difficultés.
53
nourrir et les gens des villes firent appel à toutes sortes de techniques afin de garantir leur
subsistance, mais l’économie informelle envahit également le secteur de l’extraction des
richesses minières du pays. Comme l’indique Filip Reyntjens : « Les acteurs économiques,
souvent de nature quasi mafieuse, poursuivaient des objectifs de bénéfices à court terme au
travers d’activités qui se rapprochaient plus du pillage que de l’entreprenariat. » (Reyntjens
1999 : 248). Ces acteurs économiques étaient, parmi d’autres, les belligérants : quatre armées
gouvernementales, deux ex-armées gouvernementales et au moins vingt groupes rebelles
officiels. La politique de seigneurs de la guerre s’était largement répandue. On entend par
politique de seigneurs de la guerre la taxation armée des populations locales, différents
groupes rebelles faisant souvent payer la population plusieurs fois une même taxe, un groupe
occupant chassant l’autre.
Une multitude de représentants gouvernementaux, d’armées, de milices et d’hommes
d’affaires faisaient tourner une économie informelle et en très grande partie illégale, dans
laquelle la plupart des taxes perçues l’étaient par des moyens violents. De plus, ceux qui
prélevaient ces impôts le faisaient sans fournir en contrepartie aucun des services dont la
population avait terriblement besoin.
Les hommes d’affaires en activité au Congo durant les guerres ont raconté que les routes
étaient bloquées et les pistes d’atterrissage contrôlées par des milices qui percevaient des
taxes auprès de toute personne qui croisait leur chemin, et qui, à certaines périodes,
confisquaient même les marchandises. L’activité la plus rentable durant la guerre, juste après
l’extraction de minerais, était le transport et l’hébergement de soldats, quoiqu’à certaines
périodes, ce fût une activité à hauts risques, étant donné l’omniprésence des bandits.
Bien que, dans une certaine mesure, les milices continuassent d’exploiter des activités comme
les mines, il semble que ce fut l’exception plutôt que la règle. D’une façon générale, les
soldats confisquaient, taxaient et harcelaient la communauté des hommes d’affaires, dont ils
dépendaient partiellement, en particulier pour faciliter les accords concernant le commerce
des armes.
Le PIB congolais s’est réduit de façon constante, que ce soit avant ou pendant les guerres. Si l’on
compare avec 1993, le PIB total du pays avait décliné de 20 %. Le secteur agricole s’était contracté
de 26,9 %, le secteur industriel de 39,87 %, et les services de 32,91 %. Seule la croissance des
activités d’extraction minière a empêché un déclin encore plus brutal (Hesselbein,
Golooba-Mutebi et Putzel 2006 : 17).
L’Ouganda comme le Rwanda ont eu une influence significative sur les décisions militaires et
politiques prises durant la guerre. En dépit du fait qu’ils acceptèrent des traités de paix, on ne sait
toujours pas dans quelle mesure leurs intérêts respectifs, que ce soit en termes de sécurité le long de
leurs propres frontières, en termes de partage de la richesse du Congo, ou en termes d’influence
politique en RDC Orientale, sont satisfaits. La période de transition, sous la supervision des
Nations Unies et des puissances occidentales, vit l’installation d’un gouvernement
provisoire incluant le président Kabila et quatre vice-présidents désignés pour représenter les
principaux belligérants et la « société civile ».
Les conséquences économiques de la guerre furent désastreuses. Entre 1993 et 2002, le PIB
déclina d’encore 20 %. L’économie était informelle et en grande majorité composée
d’activités illégales et violentes. Activité économique et activité guerrière étaient
inséparables.
pour l’opposition politique 22, pour le RCD 21, pour la « société civile » 21, pour les Maï-Maï 4, pour le RCD-Kisangani
ML 3, pour le RCD-National 1. (Constitution de la transition de la République Démocratique du Congo, Art. 105).
55
95 De fait, les diplomates étrangers en poste à Kinshasa signalaient en soupirant que ni les ministres, ni le président, ni les vice-
présidents ne communiquaient entre eux, sauf lorsqu’ils étaient forcés de le faire. Le manque de résultats visibles en termes de
reconstruction est à l’origine de la formule ironique en vogue chez de nombreux observateurs à Kinshasa selon laquelle : « 4 + 1
= 0 ». (Interviews, mai 2005).
96 Loi N° 04/009 du 5 juin 2004 portant organisation, attributions et fonctionnement de la Commission Électorale
Indépendante. Au même moment, des lois furent votées pour créer une Haute Autorité des Médias, une Autorité pour la
Vérité et la Réconciliation, un Observatoire National des Droits de l’Homme, et une Commission de Lutte contre la
Corruption. (Journal Officiel de la République Démocratique du Congo, 45e année, Numéro spécial, 1er août 2004).
97 Interview, 29 mai 2005.
98 Certains observateurs politiques, tout en reconnaissant la nécessité de la transformation des groupes militaires en partis
politiques, étaient néanmoins d’avis que « Tous les leaders des partis politiques devraient se retrouver devant un tribunal de guerre
plutôt que d’être en concurrence pour des élections présidentielles. » Interview, mai 2005.
99 De très nombreuses personnes interrogées ont souligné ce point. Mai/juin 2005, septembre 2006. 100
gouvernement de transition ne réalisa que bien peu de choses et dut remettre les élections
prévues de date en date.
La nouvelle situation s’avéra particulièrement insatisfaisante pour l’opposition non armée,
dont Étienne Tshisekedi et son UDSP (Union pour la Démocratie et le Progrès Social) étaient
perçus comme étant les représentants naturels. N’ayant pu obtenir l’une des vice-
présidences,101 Tshisekedi avait essayé de former une opposition extraparlementaire qui d’un
côté, était susceptible de mobiliser les foules, mais d’un autre côté, était impliquée dans des
actions de pillage et de violence. Il modifia radicalement sa position et entreprit de
nombreuses manœuvres liées à la question du boycott ou du soutien aux élections. Lorsque
son mouvement décida finalement d’y participer, la date limite de dépôt des candidatures était
passée. Un certain nombre de membres de son mouvement tentèrent, sans y parvenir, de se
faire élire individuellement comme candidats indépendants. Alors que Tshisekedi était
supposé être le porte-parole des Kinois défavorisés, il semble que le soutien de ces derniers
ait basculé en faveur de Jean-Pierre Bemba durant le processus électoral. En égard à la longue
présence de Tshisekedi aussi bien dans les processus politiques congolais que dans
l’opposition illégale, il convient de mentionner que ni lui ni son mouvement n’étaient
représentés dans les nouvelles institutions.
Néanmoins, la Constitution provisoire fut adoptée par le Sénat puis par le Parlement, et
finalement soumise avec succès à référendum102 en février 2006. Le premier tour des élections
nationales103 suivit en juillet 2006. Le résultat fut de 45 % pour le candidat Kabila et de 20 %
pour le candidat Bemba. Ce résultat rendit nécessaire l’organisation d’un second tour. Entre
juillet et octobre, il y eut une intense spéculation pour savoir qui serait le perdant le plus
dangereux, certain craignant même que ces élections ne menassent directement à une nouvelle
guerre104, étant donné que les deux camps étaient toujours à la tête de troupes considérables.
De plus, des émeutes et des actions violentes, qui devaient finalement être contrôlées par les
forces de la MONUC, se développèrent durant la campagne. Les deux candidats formèrent
des alliances comprenant différents partis et plusieurs ex-candidats à la présidentielle éliminés
du deuxième tour. Kabila forma l’Alliance de la Majorité Présidentielle (AMP), avec 31
partis politiques et 29 personnalités, tandis que Bemba fonda le Regroupement des
Nationalistes Congolais (RENACO) qui regroupait 23 partis politiques105. Le deuxième tour
de l’élection eut lieu en octobre 2006 et finalement, le 6 décembre, Joseph Kabila prêta
serment comme nouveau président de la République Démocratique du Congo, mettant fin à la
période de transition et portant sur les fonts baptismaux la Quatrième République. Au
Parlement, il pouvait compter sur la Majorité présidentielle. Kabila nomma Antoine Gizenga
comme premier ministre. Ce dernier, un homme âgé qui fut premier ministre adjoint en 1960,
présenta en février 2007 une liste de 59 ministres après des mois de négociations troublées.
Pour Théodore Trefon, la survie dans la Kinshasa contemporaine et dans d’autres cités
congolaises se caractérise la façon suivante :
Les gens se débrouillent sans nourriture, sans bois de combustion, sans services de santé de base, et
sans eau potable. Ils se débrouillent également sans participation politique, sans sécurité et sans
loisirs… Les parents doivent non seulement décider quels enfants pourront aller à l’école une année
l’Union Européenne.
104 Interview d’un ambassadeur, septembre 2006. 105
donnée, mais ils doivent également décider lesquels pourront manger un jour et lesquels ne pourront
manger que le lendemain… Les habitants de Kinshasa sont plus morts que vifs. (Trefon 2004 : 4)
De nos jours, l’économie congolaise est encore très largement informelle, c’est-à-dire en
dehors du domaine de l’État. Tandis qu’une certaine corruption majeure existe certainement à
proximité des centres du pouvoir, les individus sont contraints de vivre au sein d’une
économie totalement désintégrée.
La corruption, le vol, l’extorsion, la collusion, le détournement de fonds, la fraude, la contrefaçon ou la
prostitution constituent les différents moyens déployés pour survivre. (Trefon 2004 : 10)
Revente d’objets volés et colportage, affairisme, prostitution et proxénétisme, troc et contrebande, trafic et
vol, offre de bons offices, en bref tout est bon pour essayer d’exploiter au maximum chaque
opportunité qui se présente pour éviter de mourir de faim. (Lemarchand 2002 : 395)
À l’horizon 2003, le PIB de l’économie formelle s’était redressé pour atteindre 100 $ par
personne106 ; l’aide de la communauté internationale atteignait, quant à elle, 101,23 $ par
personne107. L’aide étrangère représentait 55 % des revenus du gouvernement (Hesselbein,
Golooba-Mutebi et Putzel 2006 : 16).
Le gouvernement de transition collabora avec la Banque Mondiale et le FMI pour accroître
les revenus de l’État, et pour s’attaquer à certains des problèmes macroéconomiques auxquels
il devait faire face. Alors que l’inflation avait été ramenée, entre 2003 et 2005, d’hyper à sous
contrôle, et que les dirigeants avaient maintenant une vague idée de ce qu’était un budget
national108, le combat contre les approches de type Far West109 demeurait un défi majeur.
Aujourd’hui, le pays a encore un certain nombre de problèmes économiques de première
importance à affronter. L’établissement de règles économiques nécessite un nouveau cadre
légal qui devra porter sur de nombreux domaines de l’économie nationale : le secteur
bancaire, les licences d’extraction minière, les privatisations, les lois fiscales, etc. Même si
certaines lois ont déjà été mises en œuvre par le gouvernement intérimaire et si un certain
nombre de domaines ont déjà été traités par décret présidentiel, beaucoup reste à faire.
La privatisation d’entreprises préalablement détenues par l’État nécessite encore une analyse
détaillée des actifs de chacune d’entre elles 110. La plupart de ces entreprises devront être
privatisées mais, idéalement, un certain nombre d’entre elles devraient rester des services
publics, comme par exemple l’eau et l’électricité111 (Trefon 2004). Même si ces entreprises
gardent encore une certaine expertise, héritée de l’époque de Mobutu, globalement elles
manquent cruellement de moyens pour leurs opérations de maintenance, leurs investissements
et leur développement.
Les difficultés à accroître les revenus de l’État semblent bien être l’un des obstacles les plus
importants à la reconstruction. En dépit des efforts entrepris pour réactiver la perception des
impôts et les douanes, il subsiste d’énormes difficultés à surmonter pour atteindre cet objectif.
L’Office des Douanes du Congo, OFIDA (Office des douanes et accises), a réussi à percevoir
55 millions de dollars en 2002 et vise plus de 300 millions de dollars en 2005 (Hesselbein,
106 Il était de 80 $ per capita en 2001. Indicateurs du développement mondial, Service des données sociales et économiques,
avril 2005.
107 La majorité de cette aide fut dépensée pour les élections.
108 Entre 1996 et 2002, il n’y avait pas de budget. Tous les paiements du gouvernement étaient hors budget. Informateur du FMI,
2 juin 2005.
109 Interview avec un informateur du FMI, juin 2005.
110 Les interviews que nous avons menées en 2005 apportent des informations détaillées sur le fait qu’à tous les niveaux
ministériels, on ne disposait d’aucun élément d’information sur ces entreprises. Il n’y avait pas de données sur le chiffre
d’affaires, les actifs, le personnel, le passif et les responsabilités, mais il y avait un engagement à privatiser.
111 En ce qui concerne l’eau, la REGIDESO (Régie de Distribution d’Eau et d’Électricité du Pays) est à peine capable de
fournir de l’eau pour le réseau existant, ne parlons même pas d’investir dans l’extension du réseau ou dans la modernisation
des pompes et des systèmes de filtres. On peut dire la même chose de la SNEL (Société Nationale d’Électricité).
58
Golooba-Mutebi et Putzel 2006 : 16). Ces montants restent cependant notablement plus bas que
ceux qui étaient perçus à l’époque de Mobutu.
Les droits de douane sont essentiellement récoltés à quatre endroits : la moitié des revenus des
douanes vient de Kinshasa et de Matadi, le port de l’Atlantique ; 20 % supplémentaires sont
collectés à Lubumbashi, et 9 % viennent de Kasumbalesa sur la frontière avec la Zambie.
Quant aux provinces de l’Est, riches en minerais, elles fournissent moins de un 1 % des
revenus des douanes112. Les taxes perçues par l’État congolais proviennent d’une base
extrêmement limitée. Afin de mieux cibler les entreprises les plus importantes, un Bureau des
gros contribuables a été installé (Large Taxpayers Office - LTO). 90 % du revenu domestique
dans l’ensemble du pays est fourni par 600 à 700 contribuables, le tout petit nombre de
contribuables enregistrés auprès de ce bureau représentant 40 % du revenu domestique. Il
existe bien un impôt sur le revenu en RDC, toutefois un tiers de cet impôt est payé par des
expatriés113.
Des projets sont actuellement en cours pour réformer le fonctionnement de l’Office des
Douanes (OFIDA), en particulier au poste de contrôle de Kasumbalesa, point de passage à la
frontière entre la RDC et la Zambie, au port de Matadi dans le sud-ouest de la RDC et à
Kinshasa-Est. Le projet de Kasumbalesa, d’un coût de 2,5 à 3 millions d’euros, vise à
réorganiser et à simplifier les activités de l’OFIDA, en partie grâce à de nouvelles
installations et à de nouveaux équipements, incluant un système permettant l’informatisation
des dossiers, et en partie grâce à de la formation, de l’assistance technique et de la
construction de capacités. L’objectif du projet est de constituer un guichet unique de contrôle
des exportations et des importations, et de remplacer les nombreux organismes
gouvernementaux qui opèrent actuellement les uns à côté des autres et qui sont en
concurrence pour l’obtention de pots-de-vin. Suite à des rapports positifs concernant une
augmentation des échanges et des revenus collectés à la frontière114, le président Kabila signa
un décret le 30 décembre 2005, désignant l’Office des Douanes (OFIDA) comme le seul
organisme gouvernemental en charge de la gestion et de la valorisation des importations au
port de Matadi115.
Le système bancaire de la RDC est complètement démantelé, ce qui rend extrêmement
difficile le transfert d’argent aux soldats et aux autres employés de l’État via des comptes
bancaires. L’argent est encore transporté par camion ou par avion, ce qui laisse d’importantes
opportunités pour le vol et/ou la fraude. Inévitablement, cette situation contribue également
au problème plus large du manque de données disponibles pour les ministères. Une autre
caractéristique de l’économie congolaise est qu’elle fonctionne aujourd’hui largement en
dollars américains. 85 % des dépôts bancaires en RDC sont effectués sur des comptes en
dollars américains116.
Il n’y a pas à ce jour de plan complet ou de stratégie globale qui soit en place pour
redynamiser la croissance économique, quoique des mesures initiales aient été prises dans le
cadre des PRSP (Poverty Reduction Strategy Papers — Documents stratégiques pour la
réduction de la pauvreté, supervisés par la Banque Mondiale). Malgré l’absence
d’investissement significatif dans le pays, le secteur de l’extraction minière fonctionne et
certaines entreprises minières internationales ont fait montre d’un intérêt pour conclure des
contrats en RDC. Cependant, jusqu’à aujourd’hui, elles ont dû attendre : une commission du
tel que celui-ci permet simplement d’accroître le budget militaire et fournit une incitation aux généraux pour obtenir des liquidités
pour les soldats fantômes. Un observateur de l’ONU a déclaré : « Il s’agit d’un complot… afin de voler l’argent public, étant donné
que les soldats ne sont payés que très rarement et lorsqu’ils le sont, les sommes sont plus que réduites. » La paie officielle des soldats
se situe entre 10 et 15 $ par mois.
120 Ceci est dû pour une part aux conditions de vie abominables qui règnent dans certains de ces centres. « Les soldats
marchent dans la savane pendant plus de cinq semaines pour atteindre le centre de désarmement où ils mourront du choléra
parce qu’il n’y a pas d’eau potable. » (Interview d’un observateur des droits de la personne, juin 2005). En 2005 et 2006, des
observateurs notèrent une tendance à la création de nouvelles milices afin de tirer profit du processus DDR. Un fusil peut être
acheté pour 20 dollars, puis laissé au centre DDR pour 100 dollars et un peu de nourriture, des couvertures etc. (Interview,
septembre 2006)
60
environ 60 200 (une brigade est normalement composée de 800 officiers et 3500 soldats). Il restait environ 45 000 soldats à
intégrer. On estimait la garde présidentielle à 18 000 hommes, tandis que les estimations à propos des effectifs de l’armée des
Interahamwe se situaient aux alentours de 12 000. La MONUC, quant à elle, avait un effectif d’environ 21 000 personnes.
61
Mais, si le texte de la Constitution et les lois qui suivirent sont une chose, l’opinion du peuple, et
particulièrement celle des habitants des provinces du Kivu, en est une autre ; il y a là-bas un grand
débat pour déterminer qui est citoyen et qui ne l’est pas, et la réponse, sans ambages, fournie par
les Congolais traditionnels indigènes, est la suivante : « Tous ceux qui vivaient ici avant 1960 et
leurs enfants (sont Congolais). Celui qui parle rwandais ne peut pas être
sérieusement considéré comme Congolais124. »
En vue de la tenue du référendum et des élections, il s’avéra nécessaire de déterminer
rapidement et sans ambiguïté qui était citoyen et donc électeur. La loi n o 04/028 de
décembre 2004 spécifia la procédure suivante : les électeurs potentiels peuvent produire une pièce
d’identité comme un passeport, un permis de conduire, une carte de sécurité sociale ou une carte
militaire. Les personnes n’étant pas en mesure de produire l’une quelconque de ces justifications
d’identité auront besoin de cinq témoins inscrits sur les listes électorales et ayant vécu au même
endroit durant au moins cinq ans (Art. 10).
Les indigènes craignaient que la solution des cinq témoins ne soit une façon aisée pour
n’importe quelle personne en provenance du Rwanda de s’inscrire sur les listes électorales.
Comme l’indiquait en 2005 le vice-gouverneur du Kivu et membre de la famille royale de
Masisi, Lende du royaume de Maunde : « Lorsque tous les Rwandais seront inscrits, la guerre
éclatera125. » Un autre informateur nous confia : « Les Maï-Maï n’assisteront pas au pillage du
pays en restant les bras croisés. Ils veulent défendre et libérer le Congo occupé126. »
Même si nous ne savons pas, à l’heure où nous écrivons, si ces personnes ont effectivement
engagé le combat, ces tensions et ces questions n’ont certainement pas disparu. Selon des
informateurs en provenance des provinces du Kivu, un nombre inconnu de combattants
Interahamwe a réussi à s’inscrire sur les listes électorales. En outre, en raison de pressions sous-
jacentes, en particulier en relation avec la terre, la question de la citoyenneté est loin d’être
close. Durant la campagne présidentielle, Jean-Pierre Bemba accusa Kabila de ne pas être
Congolais mais Rwandais. De nombreuses personnes, particulièrement à Kinshasa,
trouvèrent cette accusation convaincante, étant donné que Kabila ne parlait pas lingala et
maîtrisait assez mal le français. Dans ces circonstances, les identités locales, régionales et
ethniques ont plus de signification que les politiques de partis concurrents. Comme l’indiquait un
homme d’affaires : « Nous ne voterons que pour notre tribu. »
Ces sujets particulièrement controversés de la citoyenneté ou de l’origine ethnique, sont
étroitement liés, non seulement à l’accès à la fonction publique et aux postes d’autorité, mais
également à la propriété de la terre. Les autorités coutumières, qui ne sont pas élues et qui
obtiennent leur position essentiellement par héritage, disposent d’un certain pouvoir
administratif et juridique ainsi que du pouvoir d’allouer la terre. En dépit de la nationalisation
formelle de l’ensemble des terres en 1973 et de la déclaration de la Constitution provisoire de
2003127 indiquant que la terre appartient dans son intégralité à l’État, les leaders traditionnels
continuent d’exercer le droit héréditaire d’allouer la terre. « Je suis responsable de cette terre,
je peux décider et je peux exiger. La terre appartient à nos ancêtres qui en furent les premiers
propriétaires, et il m’incombe de la rationner et de l’allouer pour l’agriculture, pour
l’habitation, etc. Lorsque le gouverneur veut construire sur la terre des Bukumu, il doit me le
demander », voilà ce qu’indique un leader traditionnel du Nord-Kivu.
127 Article 9 : « Le sol et le sous-sol appartiennent à l’État. Les conditions de leur concession sont fixées par la loi, qui doit
Cependant, certains Congolais se virent refuser l’autorité traditionnelle, et donc les moyens
traditionnels d’occuper une terre. Ce problème resurgira à nouveau de façon explosive
lorsqu’un stade ultérieur du processus politique, tel qu’il a été conçu par la nouvelle
Constitution, deviendra réalité : inspirée par la communauté internationale, qui à cette époque
ne jurait que par la décentralisation, la Constitution projette de s’orienter dans cette direction.
Les 11 provinces seront remplacées par la Ville de Kinshasa et 25 provinces128 (voir annexe,
carte V), seront créées dans les trois prochaines années. Au-delà du manque de personnes
administrativement compétentes et des nombreux problèmes de finances et de capacités,
l’élément réellement explosif de ce projet réside dans le fait que les provinces sont autorisées
à conserver 40 % des revenus qu’elles collectent. Les frontières exactes des provinces doivent
encore être définies, mais l’expérience acquise lors des précédents découpages en provinces
montre que la tentative de diviser des ethnies de cette façon conduit très souvent à la reprise
des combats (Jackson 2006 : 8).
Il y aura inévitablement des provinces riches et des provinces pauvres, compte tenu en
particulier de la distribution de la richesse minière dans l’ensemble du pays. En l’absence de
mesures de redistribution au niveau de l’État central, la qualité de vie et l’accès aux services
publics divergeront rapidement. Il est très improbable que les églises et les ONG, qui
exploitent la majorité des services supposés être des services publics, puissent assurer une
mise à niveau adéquate.
La présence d’acteurs internationaux au Congo et la pression que cela représente pour la
société congolaise sont écrasantes et parfaitement perceptibles. Cependant, il n’est pas si
facile d’estimer la force relative de ces différents acteurs. En termes de force militaire
internationale, il y a tout d’abord la MONUC, qui compte environ 21 000 hommes dont la
majorité sont des soldats. Toutefois, le contenu et l’étendue du mandat de la MONUC font
l’objet d’un profond débat. En deuxième lieu, on trouve les mercenaires internationaux. Le
nombre de ces mercenaires est inconnu, mais plusieurs groupes différents travaillent pour des
intérêts variés et dans certains cas fonctionnent sous la forme d’entreprises de sécurité privée
(par exemple autour des concessions minières). Troisièmement, on trouve les Interahamwe et
l’ex-armée rwandaise, qui sont aujourd’hui partiellement intégrés dans des communautés à
l’est du pays. Quatrièmement, il y a un nombre variable de troupes en provenance d’Ouganda
et, semble-t-il, également en provenance du Rwanda et d’Angola. Cinquièmement, il y a
également des groupes rebelles d’Ouganda et du Soudan dont la Lord’s Resistance Army
(Armée de résistance du Seigneur).
En ce qui concerne les organisations politiques et financières internationales, on trouve la
Banque mondiale (au travers de toutes ses branches), le Fonds monétaire international,
l’Union européenne, et de nombreuses branches des Nations Unies. De plus, un certain
nombre de gouvernements très influents sont présents, accompagnés en partie par des
programmes majeurs émanant de leur agence de développement respective ; parmi ces
gouvernements, on trouve ceux du Royaume-Uni, de la France, de la Belgique, de l’Afrique du
Sud, des États-Unis et de la Chine (ce qui inclut les intérêts commerciaux chinois
représentés par des ambassades). Dans de nombreux cas, il est extrêmement difficile de faire la
distinction entre intérêts politiques et commerciaux, par exemple en ce qui concerne
l’extraction minière et l’exploitation forestière.
128 L’article 2 de la Constitution est rédigé dans les termes suivants : « La République démocratique du Congo est composée de la
ville de Kinshasa et de 25 provinces dotées de la personnalité juridique. Ces provinces sont : Bas-Uele, Équateur, HautLomami,
Haut-Katanga, Haut-Uele, Ituri, Kasaï, Kasaï Oriental, Kongo central, Kwango, Kwilu, Lomami, Lualaba, Lulua, Mai-Ndombe,
Maniema, Mongala, Nord-Kivu, Nord-Ubangi, Sankuru, Sud-Kivu, Sud-Ubangi, Tanganyika, Tshopo,
Tshuapa. Les limites des provinces et celles de la ville de Kinshasa sont fixées par une loi organique. »
63
On ne connaît pas le nombre exact d’ONG internationales actives en RDC, mais elles sont
omniprésentes et exploitent actuellement des portions importantes des services de santé et
d’éducation, et conduisent toutes sortes de projets allant de la microfinance à la réintégration
des enfants soldats. De nombreuses églises internationales et des sectes sont également
présentes ; une fois encore, on n’en connaît pas le nombre exact, mais elles semblent être
partout et sont impliquées dans de nombreux services de base, mais également dans des
activités plus occultes, certaines ayant pour but d’apporter de l’espoir aux populations, mais
d’autres encourageant certaines pratiques comme l’abandon des enfants. La multiplicité
internationale se perpétue donc à tous les niveaux, encore accentuée par la présence
imposante de tous ces bailleurs de fonds internationaux, bilatéraux et multilatéraux ainsi que
des ONG.
Apaisement ou reconstruction ?
La seconde guerre du Congo n’a pas eu de vainqueur clair. Les belligérants et la communauté
internationale, au premier rang desquels les Nations Unies, forcèrent les acteurs congolais, à
quelques exceptions près, à participer à un gouvernement intérimaire. Étant donné que ce
processus était largement soutenu par la communauté internationale, les partis se présentèrent
comme les partis de la bonne gouvernance, de la transparence, de la capacité à rendre des
comptes et de la démocratie. En fait, la plupart de ces partis s’appuyaient encore très
largement sur des bases régionales ou ethniques et étaient conduits par des hommes forts, les
leaders et les parlementaires montrant également une grande indulgence pour les changements
de camp.
Le système administratif et légal en RDC est toujours totalement désorganisé. Les premières
tentatives pour formuler de nouvelles lois ont été entreprises, par exemple le code de
l’extraction minière, mais en général, les règles à appliquer font toujours l’objet de vives
discussions et de contentieux. Il reste un long chemin à parcourir jusqu’à ce que la Loi puisse être
appliquée sur l’ensemble du territoire.
La Constitution a été adoptée par référendum et des élections générales puis des élections
présidentielles ont pris place en 2006. Le perdant de ces élections, Jean Pierre Bemba, n’a pas pris
la tête de l’opposition, mais a quitté le pays par crainte pour sa vie.
La survie au Congo est toujours extrêmement difficile. Dans un contexte de dollarisation et
d’informalisation des activités économiques, conduites en partie par des réseaux illégaux
et/ou violents, et d’aide internationale qui dépasse le PIB, la reconstruction et la réintégration
de l’économie demeurent une tâche majeure. Les liens économiques avec les pays voisins
sont plus forts que les liens existants au sein de la RDC, et les minerais congolais sont
souvent partiellement traités juste de l’autre côté de la frontière, au Rwanda, en Ouganda ou
en Zambie.
L’armée est encore loin d’être intégrée. Et si toutes les forces armées présentes dans le pays sont
trop faibles pour restaurer un monopole du pouvoir, elles n’en demeurent pas moins une menace
constante pour les populations.
Alors que la multiplicité institutionnelle se poursuit à un très haut niveau, les fonctionnalités de
base nécessaires à la construction ou à la reconstruction d’un État ne sont toujours pas en place.
La République démocratique du Congo reste à des années-lumière du monopole du pouvoir, de
la reconstruction économique, et de l’intégration politique.
Conclusion
Si la reconstruction de l’État et l’écroulement de l’État peuvent être compris en termes
wébériens comme étant des aspects d’un processus, posant de multiples problèmes et faisant
l’objet de nombreuses oppositions, de transformation de sociétés néopatrimoniales en sociétés
capitalistes, nécessitant l’existence d’un État bureaucratique et rationnel, ces catégories
d’idéaux-types rendent difficile l’observation de changements spécifiques sur de courtes
périodes de temps. Le concept de multiplicité institutionnelle facilite la perception de la façon dont
différents acteurs rationnels et néopatrimoniaux se superposent et coexistent, en particulier
lorsqu’on les observe en tant que sous-systèmes étatiques.
Les transferts de puissance entre ces acteurs dans le temps permettent de mieux expliquer la
façon dont le pays fut soumis à d’intenses pressions, le rapprochant et l’éloignant, en
alternance, de l’établissement et de la consolidation d’un État rationnel, à différentes époques.
Durant les périodes de déclin du pouvoir de l’État, l’autorité était exercée, sur un mode plus
néopatrimonial, par des groupes exploités comme s’il s’agissait d’entreprises privées, dirigées
par des patrons cherchant à soutenir leur pouvoir militaire, économique et politique.
Lorsqu’à un moment particulier de l’histoire, on a affaire à une structure sociétale de ce type,
les efforts de reconstruction ne doivent pas être basés sur des hypothèses trompeuses à propos
de l’existence et du potentiel d’une compétition politique. Il sera beaucoup plus judicieux,
dans ces circonstances, de concentrer les efforts sur des tentatives visant à transformer ces
patrons en capitalistes et à contribuer ainsi à la construction d’actifs. La création et le
renforcement de leurs réseaux verticaux et horizontaux de connexions, tout comme les règles
qu’ils déclarent être contraignantes pour eux-mêmes, peuvent potentiellement former la base
pour la construction d’un État rationnel. On pourrait qualifier ceci de projet pour l’élite, ou
même de démocratie élitaire.
De nombreux domaines simplement évoqués dans cette esquisse à grande échelle ont besoin
d’être approfondis. Il conviendrait d’expliquer, à un niveau théorique, pourquoi les structures
néopatrimoniales semblent destructrices d’actifs, alors que les observations de Weber l’ont
conduit à y détecter le noyau émergent d’une classe capitaliste. Sur le plan empirique, il
conviendrait de déterminer si la destruction d’actifs est limitée aux actifs de l’État. Est-il vrai
que ces derniers sont progressivement détruits alors que les actifs privés des patrons
continuent de croître ?
La transformation des patrons en capitalistes nécessite des investissements à plus long terme et
des réinvestissements permanents pour le développement des capacités productives de
l’économie. Faire de ce point une priorité représenterait un sérieux changement par rapport aux
prescriptions politiques et économiques actuellement prédominantes pour la RDC,
focalisées à ce jour essentiellement sur des questions de bonne gouvernance, de
décentralisation et de libre concurrence politique.
Des recherches complémentaires sont également nécessaires pour comprendre les interactions
entre patrons. Les connexions horizontales qui existent entre eux et les connexions verticales
entre patrons et super-patron (le chef de l’État) sont deux domaines qui à ce jour sont très
largement vierges d’études. Cette situation est particulièrement problématique, étant donné
que la RDC doit être décentralisée, via la création d’un nombre plus important de provinces,
bénéficiant d’une autonomie législative et financière élargie. La création d’une multitude
d’entités infraétatiques, sans la présence d’un centre capable de maintenir les pièces du puzzle
bien en place, sans même un monopole du pouvoir réduit à sa plus simple expression, est
extrêmement préoccupante et renforce la nécessité de futures recherches.