Amour, Destin et Identité en Afrique
Amour, Destin et Identité en Afrique
Il m'avait offert son amour absolu, englobant la totalité de son être. Nous avions écrit ensemble une
histoire d'une beauté sans pareille, une passion dévorante qui embrasait chacune de nos vies...
Jamais je n'aurais pu imaginer l'agonie qui m'aurait étreint si un jour il venait à me quitter. Et pourtant,
c'est précisément ce qu'il a fait. Il s'est éclipsé de ma vie, abandonnant mon cœur en détresse, sans un
mot, sans même jeter un dernier regard en arrière. Un abîme béant a pris résidence en moi, un gouffre
éternel que je ne pensais jamais pouvoir combler.
Au cœur d'une époque coloniale tumultueuse, où les passions se mêlaient aux affres de guerres
mondiales dévastatrices, ma propre existence s'est transformée de manière inattendue, traversant les
sommets de béatitude et les vallées de désolation...
⚠️Ceci est une histoire entre hommes, et aucun propos homophobe ne sera toléré !
Introduction
Qu'est-ce donc que le destin, cette force mystérieuse ? Les anciens lui attribuaient le pouvoir de prédire
et de guider de manière irrévocable le cours des événements. Certains prétendent que nous venons au
monde avec un destin tout tracé. Est-ce une vérité ? Chacun se forge sa propre conception de ce
concept énigmatique. Pour ma part, je le crois ardemment, et pourtant, je demeure persuadé que nous
détenons le pouvoir de le transformer à notre guise.
Le destin et la vie entremêlent leurs fils d'une harmonie délicate. La vie, par nature, est déjà empreinte
de surprises, qu'elles soient douces ou amères, et le destin, telle une divinité espiègle, y ajoute sa note
singulière... Depuis toujours, j'ai su que l'amour et l'affection d'autrui nous épaulent dans les tourments,
nous confèrent une force inébranlable, et nous maintiennent debout, tels des roseaux qui défient les
flots tumultueux.
Mais oh ! Je n'aurais jamais osé imaginer que cet amour, si réconfortant, puisse se muer en destructeur.
Il nous laisse alors désemparés, sans repères, englués dans la désespérance, et nous offre pour unique
réconfort des souvenirs auxquels nous raccrocher, tels des échos d'un passé révolu...
À mes dépens, j'en ai fait l'amère expérience... Il m'a offert tout son amour, toute son affection. Il a
façonné mon existence selon les contours d'une histoire aussi belle qu'éphémère, une passion
flamboyante aux ardeurs indomptables... Je savais, au plus profond de moi, que si jamais il venait à me
quitter, jamais je ne pourrais me relever de ce trépas sentimental. Et pourtant, ô cruauté du sort, c'est là
l'issue qu'il choisit. Il s'en est allé, me laissant dans le dénuement le plus complet, sans un mot, sans
même un regard en arrière. Un gouffre béant s'est ouvert en moi, un vide dont l'ampleur, en mon for
intérieur, m'était insoupçonnable...
Jamais je n'aurais songé à trouver un semblant de plénitude un jour, à combler ce vide abyssal qui s'est
enraciné dans mon être...
Chapitre I
La plume à la main, je me remémore les souvenirs qui ont façonné mon existence.
Je suis un homme de lettres, un amoureux des mots, et pourtant, la pratique régulière d'un journal m'a
toujours échappé. Peut-être était-ce la paresse à l'œuvre, entravant ma plume. Mais il y a eu des
moments si déchirants dans ma vie que j'ai dû les arracher à mon être et les consigner sur le papier,
quand le poids de l'insupportable menaçait de m'engloutir tout entier.
Ce fut une âme bienveillante qui m'a poussé à écrire, m'incitant à ne pas laisser ces émotions
tumultueuses prisonnières en moi. Cette bienveillance, c'était la mienne propre, me guidant avec une
force irrépressible, me libérant l'esprit pour donner voix à mes pensées les plus profondes.
Africain de naissance, j'ai poursuivi mes études en littérature dans une école jésuite loyale au Congo
Belge, au sein de la ville de Constermansville. Ce simple nom évoque déjà l'ombre de l'occupation
coloniale belge qui pesait sur mon pays. L'établissement où j'ai étanché ma soif de savoir se nommait le
"Collège Notre-Dame de la Paix", institution fondée en l'année 1926.
Avant d'emprunter les méandres de mon récit, permettez-moi de préciser que ma peau est ébène. Il est
essentiel que cela soit mentionné, car tous les Africains ne sont pas forcément foncés de teint. Je suis,
pour ainsi dire, un métis. Mon père, issu d'une ascendance belge par son paternel, et espagnole par sa
mère, est un homme d'origine caucasienne. Quant à ma mère, elle est noire, déployant une peau claire
héritée de ses ancêtres valeureux, porteurs d'une lignée nilotique et arabe.
Elle m'a conté l'histoire de notre noble ascendance, précisant que mon arrière-grand-père était un arabe
nilotique qui vogua jusqu'au village de Bushi, dans l'est du Congo Belge, aux rives du lac Sparwen,
également connu sous le nom de lac Ukozi, appellation puisée dans les dialectes autochtones. S'unissant
à une gracieuse jeune femme Mushi de la tribu Bashi, il fut couronné bras droit du Mwami, le roi local,
en raison de sa connaissance des pratiques médicales ancestrales.
Le mariage de mes parents, Frédéric et Jade, suscita des remous, car à cette époque, il était inacceptable
qu'un Blanc épouse une Noire, et réciproquement. Les préjugés fusaient, alimentés par la différence
raciale. Mais mon père, animé d'un courage indéfectible, défia ces conventions en épousant ma mère.
Contrairement aux suppositions que d'autres auraient pu nourrir, sa famille consentit à cette union, car
elle n'était point empoisonnée par les préjugés ni le racisme. Tous les Belges, en vérité, n'étaient pas
dotés de cet esprit étroit ; cela dépendait des familles et de l'éducation reçue.
Du côté de ma mère, cependant, son père s'opposait farouchement à leur union. Il était hors de
question pour lui qu'elle épouse un Blanc, d'autant plus qu'elle était déjà promise depuis son enfance au
second fils du Roi du territoire de Ngweshe au Bushi. Le Bushi était divisé en plusieurs petits royaumes,
tous appartenant à la tribu des Bashi. Dans ce contexte où les Belges infligeaient de terribles traitements
aux Noirs, ces derniers étaient profondément détestés.
Malgré tous les obstacles qui se dressaient devant eux, nos parents ont bravé l'adversité et se sont unis,
donnant naissance à trois fils, dont je suis le second, ainsi qu'à une fille, notre cadette, et aussi sœur
jumelle de notre frère cadet. Ce fut un mariage d'amour, scellant leur passion dans les affres d'un
monde en tumulte.
À l'époque, mon père avait 23 ans et ma mère 21. Il possédait de vastes plantations de thé et de café
arabica, qui lui avaient permis de faire fortune. Cette richesse nous a offert, à mes frères et à moi-
même, la possibilité d'accéder à une éducation de qualité.
Quant à ma mère, elle avait reçu en cadeau de mariage une plantation fertile, où les cultures florissantes
rivalisaient de splendeur. Elle possédait même une charmante ferme. Son père l'aimait tendrement, car
elle était sa fille aînée, débordante de travail et d'intelligence.
Elle aussi avait poursuivi des études dans un couvent et s'était spécialisée en littérature française et
anglaise dans une prestigieuse institution en Belgique. Grâce à son incroyable intelligence, elle avait
obtenu une bourse qui l'avait envoyée outre-mer. Elle était destinée à devenir enseignante, l'un des
rares métiers qu'une personne de couleur pouvait exercer dans une colonie.
En général, les populations locales étaient réduites à travailler dans les champs. Pourtant, ma mère et sa
famille avaient échappé à cette triste condition, faisant partie de la royauté régionale. En effet, les rois
et les chefs coutumiers avaient conclu des accords avec les Blancs pour préserver leur tranquillité,
moyennant quelques tributs à payer.
Je ressentais toujours une profonde tristesse à voir mes semblables forcés de travailler dans les
plantations et les maisons belges, tandis que ma famille était protégée. Cette situation me révoltait,
mais je devais me contenter d'être un simple spectateur face à ce spectacle désolant. Ainsi allait la vie.
Ainsi régnait la loi coloniale, et rien ne pouvait en changer le cours. Pour les personnes soumises à la
colonisation, désobéir était toujours fatal.
Je devais reconnaître ma chance d'avoir un père blanc et une mère issue de la royauté, car cela m'avait
préservé du même sort que mes compatriotes. De plus, mon père récompensait généreusement ses
employés noirs et les traitait avec respect. Quelques employés belges travaillaient également pour lui,
mais il ne tolérait aucun geste raciste de leur part. Ainsi, Blancs et Noirs avaient réussi à collaborer
harmonieusement au sein de l'entreprise de mon père, certains scellant leur alliance dans un amour qui
ne connaissait pas de barrières.
Nous n'étions nullement les seuls, dans cette région, à porter en nous le doux héritage métissé. La vie à
l'école s'apparentait davantage à une traversée tumultueuse, un océan de tourments où les Noirs et les
métis étaient désespérément ballottés par les vagues de la discrimination. Telle une pluie incessante, le
mépris des Belges s'abattait sur nous, ne laissant que peu d'espace à l'acceptation. Nous étions rares,
insignifiants dans leur regard. Mais au sein de cette impitoyable tempête, nous trouvions un abri fragile,
une fraternité à laquelle nous nous accrochions pour défier les calomnies et les traitements indignes.
Parmi nos voisins, une poignée se tenait debout comme des phares d'humanité, éclairant le chemin des
communautés locales, en parfaite harmonie avec elles. Ils représentaient l'espoir, une preuve vivante
que le racisme n'était point la toile qui enrobait tous les Belges. Leur cœur s'enflammait d'indignation
face aux affronts infligés aux âmes innocentes de ces terres. Mon père, un homme lié à cette noble
catégorie de Belges, établissait des liens solides avec eux, tissant des affaires dont le fil était teinté
d'amitié. Parmi ceux qu'il chérissait le plus, son meilleur ami demeurait notre voisin direct, même si sa
demeure s'élevait à une distance respectable de la nôtre. Nichée dans un quartier résidentiel, où chaque
propriété se faisait rare, la sienne nous invitait à parcourir un certain trajet pour rejoindre le voisinage le
plus proche.
Les plantations, berceaux de labeur de mes parents, ne s'étendaient guère à des lieues de notre
demeure. Leurs terres baignaient dans les caresses du lac, offrant une proximité envoûtante avec ses
eaux paisibles. Je prenais plaisir à déposer mes yeux sur les pêcheurs affairés, captivé par leur ballet de
gestes millénaires. Telle une mélodie enchanteresse, ils offraient souvent leurs poissons en cadeau, sans
rien exiger en retour. Il est essentiel d'insister sur cette solidarité africaine qui brillait alors de mille feux.
Nul ne pouvait rendre visite à un Africain, qu'il soit pêcheur ou cultivateur, sans quitter sa demeure sans
une offrande généreuse. Le plus souvent, il s'agissait de vivres, symbole vivant de cette fraternité
indéfectible. Cependant, le terrible étau du colonialisme vint fracasser ces précieuses valeurs
traditionnelles et culturelles, semant le désordre et la désolation.
Je dois avouer ressentir une profonde honte lorsque j'apprends que certains de nos frères noirs ont pris
part, et continuent de le faire, à la traite des esclaves. Un sentiment de répugnance m'envahit à la seule
idée qu'un membre de notre communauté puisse agir de la sorte, souillant notre héritage et nos racines
communes.
Ainsi, j'ai évolué dans un kaléidoscope culturel, baigné par les influences gracieuses de mes origines
espagnoles, arabes et africaines. Ma grand-mère paternelle, ce doux souffle d'amour, s'adressait
toujours à nous dans la langue mélodieuse de l'Espagne. Une complicité singulière nous unissait, et c'est
par elle que j'ai fait l'apprentissage de la culture espagnole, et plus particulièrement du peuple gitane.
D'origine indienne, ces nomades perpétuent leurs traditions de génération en génération, véritables
gardiens d'un héritage millénaire. Entre ses bras aimants, j'ai appris à danser, à chanter le flamenco, une
danse qui embrase mon être. Telle une symphonie d' expression, elle me permet de libérer mes
émotions les plus profondes.
Mama Rosa, ainsi s'appelait ma grand-mère, nous a transmis, à mes frères et à moi, la passion de la
musique et de la danse. Mes frères, habiles chanteurs et virtuoses de la guitare, tandis que ma sœur et
moi avons affiné nos talents dans l'art du chant et de la danse. Les secrets de sa cuisine authentique, elle
les a distillés, avec amour, à ma sœur et moi. Quant à mes frères, la cuisine ne suflisait guère à éveiller
leur intérêt. Mama Rosa est retournée vivre en Belgique, auprès de notre cher grand-père. La nostalgie
m'enveloppe lorsque je pense à elle, même si nos plumes se rencontrent par-delà les distances, écrivant
des épîtres impatientes d'être lues.
Le lien fragile des lettres assure notre connexion, mais cela me peine de ne plus la voir, de ne plus
ressentir sa présence bienveillante. Son cœur aspire à l'Espagne, cette terre qui lui manque tant.
Et ce n'est pas seulement de ma grand-mère paternelle que nous avons hérité des trésors. Notre grand-
père maternel, animé par la flamme des traditions médicales, s'est fait un devoir de transmettre ces
connaissances ancestrales, de peur qu'elles ne se perdent dans les méandres du temps. Son désir ardent
de préserver les trésors de la médecine traditionnelle lui pesait lourd sur le cœur. Il avait fallu que je sois
le seul, parmi mes frères et sœurs, à embrasser cette connaissance avec passion. Cependant, les secrets
mystiques de la tradition semblaient interdits, car ma mère s'opposa fermement à leur transmission. Elle
redoutait que notre immersion dans les profondeurs de la tradition ne nous lie étroitement à la famille
royale, tumultueuse et marquée par des rivalités sanglantes. Elle savait qu'en nous confiant ces
enseignements sur la tradition et la royauté, l'un d'entre nous serait inéluctablement destiné à lui
succéder en tant que conseiller. Un fardeau trop lourd à porter, une responsabilité dont ma mère
souhaitait nous préserver.
En parallèle, ma mère, grâce à sa tante, maîtrisait également l'art de la danse orientale, symbole d'une
femme accomplie. Elle transmettrait cette passion à ma sœur, faisant d'elle une étoile lumineuse du
mouvement. Je crois fermement que c'est en partie grâce à ses talents de danseuse que mon père a été
envoûté et a succombé à l'amour de ma mère. Leur rencontre, un éclair imprévisible dans l'obscurité,
avait eu lieu lors d'une fête fastueuse organisée par le Roi pour célébrer le fruit des récoltes. Mon père
avait été captivé par le spectacle envoûtant des jeunes filles dansant, et lorsqu'il vit ma mère, un lien
indéniable se tissa entre leurs regards, ineffable coup de foudre.
Je dois confesser que, moi aussi, j'ai appris à danser la danse orientale en secret, grâce à des
observations dissimulées et à des exercices clandestins. S'agissant d'un art principalement réservé aux
femmes, il était rare qu'un homme s'y adonne. Cependant, comme je l'ai déjà mentionné, mon âme
trouve son exaltation dans la danse, car elle me permet de libérer mes émotions enfouies. Les
retrouvailles avec nos cousins étaient des occasions privilégiées de chanter et de danser tous ensemble,
nos pas se mêlant dans une harmonie chorégraphique.
Les danses traditionnelles africaines, notamment celles du Congo, révèlent une gestuelle où les
mouvements ondulatoires du torse, des hanches et des jambes sont au centre de l'attention. Ces danses
possèdent leurs chorégraphies spécifiques, connues de tous, exécutées en groupe lors de cérémonies
solennelles, transmises de génération en génération. Elles sont le témoignage vivant de nos racines, un
héritage vibrant d'identité.
Dans ce tourbillon incessant de cultures entremêlées, parfois nos esprits vacillaient, cherchant à trouver
leur place dans ce kaléidoscope envoûtant. Cependant, je ne peux m'empêcher d'être fier d'être
l'héritier de cette mosaïque culturelle qui nourrit mon essence, car elle incarne mon identité dans toute
sa magnificence.
Chapitre 2
Qu'est-ce donc que le destin, cette force mystérieuse ? Les anciens lui attribuaient le pouvoir de prédire
et de guider de manière irrévocable le cours des événements. Certains prétendent que nous venons au
monde avec un destin tout tracé. Est-ce une vérité ? Chacun se forge sa propre conception de ce
concept énigmatique. Pour ma part, je le crois ardemment, et pourtant, je demeure persuadé que nous
détenons le pouvoir de le transformer à notre guise.
Le destin et la vie entremêlent leurs fils d'une harmonie délicate. La vie, par nature, est déjà empreinte
de surprises, qu'elles soient douces ou amères, et le destin, telle une divinité espiègle, y ajoute sa note
singulière... Depuis toujours, j'ai su que l'amour et l'affection d'autrui nous épaulent dans les tourments,
nous confèrent une force inébranlable, et nous maintiennent debout, tels des roseaux qui défient les
flots tumultueux.
Mais oh ! Je n'aurais jamais osé imaginer que cet amour, si réconfortant, puisse se muer en destructeur.
Il nous laisse alors désemparés, sans repères, englués dans la désespérance, et nous offre pour unique
réconfort des souvenirs auxquels nous raccrocher, tels des échos d'un passé révolu...
À mes dépens, j'en ai fait l'amère expérience... Il m'a offert tout son amour, toute son affection. Il a
façonné mon existence selon les contours d'une histoire aussi belle qu'éphémère, une passion
flamboyante aux ardeurs indomptables... Je savais, au plus profond de moi, que si jamais il venait à me
quitter, jamais je ne pourrais me relever de ce trépas sentimental. Et pourtant, ô cruauté du sort, c'est là
l'issue qu'il choisit. Il s'en est allé, me laissant dans le dénuement le plus complet, sans un mot, sans
même un regard en arrière. Un gouffre béant s'est ouvert en moi, un vide dont l'ampleur, en mon for
intérieur, m'était insoupçonnable...
Jamais je n'aurais songé à trouver un semblant de plénitude un jour, à combler ce vide abyssal qui s'est
enraciné dans mon être...
Chapitre 3
La deuxième fois où l'idée de mettre un terme à tout effleura ma pensée, ce fut lorsque je m'en laissai
berner tel un insensé.
En effet, je tombai éperdument amoureux de l'un de mes tourmenteurs. Il était le chef incontesté de la
bande de bourreaux qui me persécutait, ainsi que le meneur des athlètes de l'école. Son nom résonnait
comme une douce mélodie à mes oreilles, James. Sa beauté était à couper le souffle, ses cheveux
déployaient leur élégance d'un brun chatoyant, ses yeux noirs étincelaient d'une profondeur
indescriptible, et son corps sculptural jonglait parfaitement entre force et grâce. La course était son
domaine de prédilection, où il se démarquait sans équivoque.
Neville, tout en discernement, percevait mon amour pour James à travers mon regard. Dans une volonté
de préserver mon bien-être, il me pressait d'effacer ces sentiments. J'essayai maintes fois, en vain.
Pourtant, Neville se battit à maintes reprises avec James par ma faute. Une rumeur scandaleuse vint
secouer les fondements de notre tranquillité, insinuant que Neville me défendait par amour pour moi.
Mais je n'y accordai guère d'attention, considérant sa présence et sa défense comme une précieuse
amitié. Quant à moi, mes sentiments s'étaient posés sur Neville, mais uniquement en tant qu'ami et
frère, et je savais que ces sentiments étaient réciproques. Les autres, à cause de mon apparence
androgyne, me cataloguaient immédiatement comme homosexuel. Ils colportaient des rumeurs à mon
égard, sans jamais obtenir de confirmation, pour leur plus grand désarroi.
Les amis de James m'épiaient et finirent par découvrir que je ne restais pas insensible à son charme. Ils
lui racontèrent tout, et j'imagine que lorsqu'il l'apprit, sa fureur fut sans pareille. Pour lui, cette réalité
devait être répugnante et humiliante. Quant à moi, je demeurais dans l'ignorance de cette révélation.
Quelques temps plus tard, je remarquai que tout le monde me laissait en paix à l'école, ce qui suscita
une surprise générale. Je remerciai le Ciel, pensant que leur persécution incessante avait enfin pris fin.
Hélas, je me trompai lourdement. Si seulement j'avais conservé ma vigilance... J'aurais dû percevoir que
tout cela était une machination orchestrée par la bande de James. Neville ne cessait de me répéter que
quelque chose d'étrange se tramait, et que je devais rester prudent, sur mes gardes. Nos disputes se
multipliaient, car je trouvais qu'il exagérait et que sa paranoïa devenait préoccupante. J'aurais dû
écouter ses avertissements.
En effet, les amis de James avaient ourdi un plan machiavélique visant à le rapprocher de moi, me
faisant croire qu'il partageait mes sentiments, pour mieux m'humilier et me faire payer pour avoir osé
tomber éperdument amoureux de lui. Et je me laissai prendre au piège, tel un sot égaré dans sa propre
illusion.
Parallèlement, à l'école, après une épuisante séance d'entraînement, James cheminait paisiblement vers
le dortoir, cherchant un répit dans la douce caresse de la douche. Heureusement, se disait-il, les
chambres étaient individuelles, offrant ainsi un sanctuaire intime avec une petite cabine douche et un
lavabo à proximité. Les toilettes étaient les seules installations communes, mais la propreté était
garantie par le dévouement des ouvriers. De plus, étant tous issus de bonnes familles, les garçons
internes observaient scrupuleusement les règles d'hygiène.
Au fil de son ascension des escaliers, James aspirait à se débarrasser de la sueur qui collait à sa peau. Le
gymnase, ainsi que le terrain de football, se trouvaient à l'extrémité opposée de l'école, dans l'aile Est,
partageant l'espace avec l'école primaire. Un bâtiment séparé de l'établissement secondaire par d'épais
murs et une grande porte imposante. Les dortoirs se dressaient à l'arrière des salles de classe des
terminales, dans l'aile sud de l'école. Entre les deux, fièrement dressée, résidait la chapelle principale de
l'établissement. La distance à parcourir était une véritable épreuve.
En atteignant enfin l'étage des dortoirs, James se hâta en direction de sa chambre, se précipitant
presque jusqu'à sa porte. Alors qu'il sortait les clés de sa sacoche pour déverrouiller la porte, quelqu'un
lui saisit le coude. Il n'appréciait guère d'être ainsi arrêté. Prêt à réprimander fermement la personne qui
l'importunait, il fut pris de court par sa voix.
« Hey James ! Nous devons te parler, les gars et moi, d'un sujet crucial. »
C'était Francis qui venait de lui adresser la parole. L'exaspération envahit James alors qu'il retirait
brusquement son bras de l'emprise de Francis.
« Et ça ne peut pas attendre que je prenne ma douche ? » répliqua-t-il, ne cachant pas son agacement.
« Absolument pas », répondit Francis d'un ton calme, indifférent à la réaction de son ami. Il était
habitué. « Tu prends ton temps sous la douche, et bientôt ce sera l'heure de l'étude du soir. Après, nous
n'aurons plus le loisir d'en discuter. »
James, déjà désabusé, se pinca le nez, se demandant bien pourquoi tant d'urgence. Malgré tout, sa
curiosité fut éveillée et il suivit Francis jusqu'à la chambre où les autres garçons de leur groupe étaient
réunis. Les rassemblements dans les chambres étaient pourtant interdits par le règlement, mais cela
n'empêchait pas des débordements occasionnels. Une fois à l'intérieur de la chambre de Francis, James
remarqua avec surprise qu'Angel, un autre ami commun mais qui ne se joignait pas souvent à eux, était
également présent et semblait mal à l'aise. Sa présence indiquait que la situation devait êtrecruciale,
songea James.
« Bon, qu'est-ce qui peut être si important que vous vous réunissiez tous ici ? » questionna James
directement.
« Écoute Joël, je n'ai pas de temps à perdre en banalités. Allez-y, dites-moi tout », répliqua James,
commençant déjà à perdre patience.
« Quel caractère de cochon », s'exclama Francis, attirant ainsi un regard sombre de la part de James. «
Mais bon, tu as raison, entrons directement dans le vif du sujet ! » Il continua.
« C'est à propos de Ross », dit André, assis sur le petit lit en face d'Angel, qui semblait toujours aussi mal
à l'aise.
James, surpris que Ross soit le sujet de leur discussion, demanda avec empressement :
« Et alors ? »
Ces derniers temps, il se sentait particulièrement mal à l'aise quand le nom de Ross était évoqué.
« Hum ! On dirait que tu t'intéresses tout à coup ! » s'exclama Francis. « À chaque fois qu'il s'agit de lui,
tu réagis immédiatement ! »
« N'importe quoi ! » rétorqua James, indigné. « C'est juste que je suis surpris par tout ce tapage à cause
de lui, et je me demande quel est le lien avec moi. »
Aucun garçon du groupe n'aurait jamais osé lui parler de cette manière ni lui faire de tels commentaires,
par crainte de sa réaction. Seuls Francis et Angel osaient le faire, bien que les sarcasmes et les
insinuations sournoises ne caractérisaient jamais les propos d'Angel.
« Si tu le dis, mais je vais être direct. D'après les gars, ce garçon aurait des sentiments pour toi ! » lâcha
Francis d'un coup.
Quoi ? Mais de quoi parle-t-il... James resta bloqué pendant un instant, cherchant à assimiler ces
paroles. D'où pouvaient-ils sortir de telles absurdités ? Le premier réflexe de James fut de rire, mais ce
rire était nerveux et heureusement personne n'y prêta attention, à l'exception peut-être d'Angel, qui le
regardait d'un air suspicieux, scrutant et analysant sa réaction.
Lui et les autres garçons étaient tous stupéfaits de sa réaction. James se demandait ce à quoi ils
s'attendaient. Bien sûr, il le savait. Ils espéraient qu'il s'emporte et leur donne le feu vert pour trouver
un autre moyen d'embêter Ross. Mais cette fois-ci, il ne serait pas de la partie, comme ces derniers
temps d'ailleurs.
« J'aimerais savoir d'où vous tirez de telles absurdités », répliqua-t-il en riant toujours, bien que
l'amusement cachait une certaine mélancolie.
C'est alors que Joël prit la parole, expliquant les raisons de leurs affirmations, décrivant comment Ross
l'observait constamment, sans se rendre compte de son manque de discrétion. Il mentionna également
les regards intenses pendant les séances de gymnastique, comme s'il était prêt à fondre sur lui.
« Un garçon normalement constitué ne devrait jamais regarder un autre ainsi », conclut-il, le visage
affichant un dégoût certain, agaçant légèrement James.
« Et toi, qu'en sais-tu ? » s'exclama Angel, resté silencieux jusque-là. « Depuis quand es-tu devenu un
expert en la matière ? » Son ton était empreint de reproche.
« Je savais que tu allais encore sortir ce genre de remarque étrange et exaspérante, comme d'habitude !
» rétorqua André d'un ton las. « On dirait presque que tu te ranges de son côté, puisque ce sujet te
touche tant et te rend aussi sensible. » Il acheva sa phrase avec un ton narquois.
Et c'est ainsi que la dispute éclata entre eux deux, rapidement rejointe par le reste de la bande qui
s'acharnait sur Angel. James, de son côté, ne prêta aucune attention à la querelle, plongeant dans ses
pensées, méditant sur la nouvelle qui venait d'être annoncée.
Alors comme ça, le garçon métis s'intéressait à lui ? se demanda James, perdu dans ses pensées. Il avait
du mal à y croire.
Pourtant, cette révélation ne le mettait pas en colère. Au contraire, il ressentait même une certaine
satisfaction, sans comprendre pourquoi. Un sourire niais étira ses lèvres, que Francis, contrairement aux
autres, remarqua malheureusement, car il l'observait depuis un moment déjà.
James plongea encore plus profondément dans ses réflexions, remontant le fil de ses souvenirs jusqu'à
l'origine de tout. Avant son arrivée dans cette école, Ross était déjà victime de harcèlement, mais à
l'époque, cela n'était pas aussi cruel qu'aujourd'hui. James devait se confesser : il avait contribué à
l'escalade des attaques, simplement parce que Ross était noir et efféminé.
Lorsqu'il l'avait aperçu pour la première fois, une émotion inconnue s'était emparée de lui, indescriptible
et effrayante. La beauté et la douceur de Ross l'avaient frappé de plein fouet... Alors, dans la peur, pour
ensevelir ces sentiments nouveaux, James s'était mis à le détester et à lui rendre la vie infernale. Peut-
être pensait-il qu'en le haïssant, il pourrait éteindre ces flammes qui naissaient en lui. Il était devenu
plus agressif, plus violent que les autres.
Les autres avaient suivi le mouvement, tels des moutons aveugles, transformant la vie de Ross en un
véritable enfer.
James devait admettre qu'il éprouvait une satisfaction malsaine quand il le voyait le supplier, ses yeux
suppliants lui demandant d'arrêter, de le laisser tranquille.
Quand Francis lui avait confié que lui et les autres avaient remarqué le regard empreint d'amour que
Ross posait sur lui, James avait refusé de les croire, trouvant cela ridicule. Comment quelqu'un pourrait-
il regarder son bourreau avec tant d'amour ? Pourtant, tous les autres le confirmaient. Ce que les autres
ne savaient pas, c'était que James lui-même s'en était rendu compte, mais il avait douté. C'est ainsi qu'il
avait commencé à l'observer discrètement, et il voyait Ross le dévorer des yeux, persuadé d'être
invisible.
Ses observations se concentraient surtout lors des séances au gymnase, où il n'avait d'yeux que pour lui.
Même pendant les courses, son regard ne se détournait pas de lui. James devait avouer que cela lui
procurait un plaisir immense. Il se sentait soudain plus important, et cette sensation le réconfortait.
Mais il ne pouvait pas le montrer aux autres. Ils ne comprendraient pas et se moqueraient de lui, surtout
que cela était mal. C'était même une abomination de ressentir de telles choses. Il deviendrait
immédiatement un paria.
Malgré sa réticence, James savait qu'il devait préserver sa réputation et celle de sa famille. Il continuait
donc à agir comme de coutume, rendant la vie de Ross encore plus difficile. Mais il ne pouvait nier qu'il
n'en retirait plus aucune satisfaction. Récemment, il avait même cessé d'utiliser Ross comme souffre-
douleur, ce qui avait surpris tout le monde. Il prétendait manquer de temps pour se préparer aux
prochaines compétitions. Cependant, Francis n'appréciait guère cette décision et James sentait qu'il lui
préparait quelque chose. Les moments qui suivirent ne firent que confirmer ses soupçons.
Après avoir calmé la dispute, Francis exposa une idée diabolique. Il suggéra à James de faire croire à
Ross que ses sentiments étaient réciproques, afin de gagner sa confiance et de le trahir devant tout le
monde, l'humiliant publiquement et révélant ses secrets les plus intimes. Les autres n'étaient
absolument pas enthousiasmés par cette proposition. À leur époque, l'honneur consistait à respecter la
parole donnée et à ne pas trahir la confiance de quelqu'un. De plus, les relations entre garçons étaient
strictement interdites, sous peine de sanctions sévères.
Comme prévu, Angel fut le premier à s'opposer fermement à cette idée cruelle et odieuse. Il n'était pas
d'accord avec ce plan machiavélique, et cette fois-ci, les autres se rangèrent à ses côtés. Angel n'avait
jamais adhéré à leurs folies. Il avait toujours répété à James et Francis de mettre un terme à tout cela
avant qu'il ne soit trop tard. Pourtant, cette fois-ci, James partageait son avis. Les choses avaient été
poussées trop loin.
« Si tu continues à déblatérer de telles stupidités, je finirai par me fâcher sérieusement contre toi. Je te
dis que je refuse, et c'est non négociable. Fin de la discussion ! » déclara James de manière catégorique
à Francis.
Francis le fixa avec un regard sournois, comme s'il se moquait de lui et lui signifiait qu'il connaissait ses
intentions. C'est à ce moment que James réalisa que Francis avait perçu le trouble que Ross provoquait
en lui. James commençait sincèrement à éprouver une antipathie grandissante envers ce garçon. Sa
confiance démesurée dépassait les limites, ce qui déplaisait fortement à James. Il n'appréciait jamais son
regard, une lueur mauvaise y brillait en permanence. Ce type était encore plus dangereux que lui-même.
Parfois, James se disait que s'il ne le retenait pas, Francis aurait déjà causé des dommages considérables
parmi les élèves noirs de l'école, en particulier Ross. Et il ne plaisantait pas en affirmant cela. Cependant,
James n'avait d'autre choix que de continuer à fréquenter Francis, car il devait le surveiller de près.
« Si tu refuses d'exécuter mon plan, je m'en chargerai moi-même, et tu sais que je suis un excellent
acteur. Il tombera aisément dans mes filets, et ainsi je pourrais le détruire encore davantage » ,dit
Francis d'un ton sournois.
Les paroles de Francis choquèrent James. S'il laissait Francis mettre en œuvre ce plan diabolique, James
redoutait le pire pour Ross.
« C'est bon, j'accepte. Mais j'accepte pour des raisons qui ne te concernent pas. C'est une affaire
personnelle pour moi, c'est à moi de mener ce plan à bien. C'est moi qui l'intéresse, pas toi. Je le ferai
donc à ma manière » , déclara James résigné, après avoir mûrement réfléchi aux conséquences. Il
n'aimait pas qu'on lui force la main, mais il n'avait pas le choix, dans l'intérêt de Ross.
Quoi qu'il en soit, James préférait que ce soit lui qui se charge de l'exécution, car on ne savait jamais à
quoi s'attendre avec Francis.
« Je suis content de ça. Je te donne un mois pour y parvenir. N'oublie pas que l'année scolaire touche
bientôt à sa fin. Nous devons l'humilier avant le début des vacances, pour lui gâcher son été », déclara
Francis en riant.
Son rire ne semblait en rien naturel. James en ressentit une sensation de froid dans le dos. Ce garçon
était véritablement cruel, et il devait admettre qu'il lui inspirait souvent une grande peur. Il ne voudrait
jamais l'avoir comme ennemi.
Même les autres n'étaient pas enthousiasmés par ce plan. Les répercussions du scandale seraient
énormes, avec des conséquences catastrophiques. Cependant, Francis ne renoncerait jamais. James
savait que les autres le craignaient tellement qu'ils n'oseraient jamais s'opposer à lui. Ils le suivaient
simplement pour éviter de devenir ses ennemis.
Francis s'en prenait à tout le monde, mais il ciblait particulièrement les élèves noirs. Certains avaient
même quitté définitivement l'école à cause de lui. Même quelques élèves blancs étaient retournés en
Belgique pour ne plus avoir affaire à lui. Il était réellement mauvais. Bien que cela le dérangeait de
l'admettre, James était heureux que Neville se tienne aux côtés de Ross, même s'il ne l'appréciait pas du
tout. Neville ne le quittait jamais et, avec les frères de Ross, veillait à ce que personne ne s'approche de
lui.
James devait avouer que lui et Neville étaient comme chien et chat. Ils s'étaient déjà battus à plusieurs
reprises à cause de Ross.
James avait donc un mois pour exécuter ce plan et tenter de minimiser les dégâts. Angel le regardait
d'un air désapprobateur, mais ne disait rien, comprenant qu'il avait accepté pour empêcher Francis de
semer la destruction.
La révélation du plan de Francis avait créé une atmosphère pesante. Plus personne ne parlait. James se
dirigea alors vers la douche, l'esprit chargé de pensées.
Chapitre 4
Ces derniers temps, j'ai remarqué que je n'attirais plus l'attention de personne. C'était étrange, mais je
ne peux pas prétendre en être mécontent. J'avais déjà trop souffert et je me demandais combien de
temps encore je pourrais tenir. Pourtant, Neville et mes frères restaient vigilants. Ils pensaient que
c'était peut-être le calme avant la tempête, qu'il valait mieux se préparer, car avec les brutes de l'école,
tout pouvait arriver...
Ce jeudi après-midi, après les cours, je rangeais paisiblement mes affaires dans mon sac avant de
rejoindre Neville et mes frères qui m'attendaient à l'extérieur. Nous devions rentrer chez nous
ensemble. Quelques élèves étaient encore dans la salle de classe, s'entretenant ou se préparant à
retourner à l'internat. Le seul autre élève noir de ma classe m'a demandé s'il devait m'attendre pour
rentrer, mais j'ai gentiment décliné, lui disant qu'il pouvait partir.
Alors que je m'apprêtais à quitter la pièce, j'ai aperçu James qui s'approchait de moi. Il était seul, ce qui
était très inhabituel car ses acolytes étaient généralement toujours présents à ses côtés. J'ai senti mon
cœur se serrer tandis qu'il s'approchait. Je savais qu'il venait sûrement pour me persécuter. Ses amis
devaient probablement m'attendre dehors, prêts à me ridiculiser. Au moins, j'avais eu quelques jours de
répit, me suis-je dit.
Perdu dans mes pensées, je n'ai pas remarqué qu'il était déjà à ma hauteur. Lorsque j'ai levé les yeux
vers lui, j'ai réalisé à quel point il était séduisant et élégant... Et musclé aussi... Ses yeux exerçaient sur
moi une attraction irrésistible... Oh là, je m'égarais. Comment pouvais-je encore le trouver attirant et
fantasmer sur lui alors qu'il était l'un de mes tourmenteurs ? C'était pathétique, n'est-ce pas ? Il fallait
que je me reprenne...
Il a pris la parole, interrompant mes pensées :
- Je savais déjà que j'étais séduisant, mais je ne me doutais pas que c'était à ce point-là, a-t-il déclaré
avec un sourire charmeur.
Pris de panique à l'idée qu'il m'ait surpris à le contempler sans réserve, et craignant que les autres ne
l'aient remarqué, je me suis empressé de bafouiller une excuse maladroite :
- Non, non, ce n'est pas ce que tu crois ! C'est juste que je suis totalement surpris de te voir t'approcher
ainsi de moi, ai-je répondu d'une voix plus forte que je ne l'aurais souhaité. Et d'ailleurs, qu'est-ce que tu
me veux aujourd'hui ? lui ai-je demandé directement, interrompant ainsi cette conversation
inconfortable et provoquant son rire au passage.
- Je souhaitais simplement te parler d'une chose vraiment importante, a-t-il repris, toujours aussi
charmant et imperturbable.
D'ailleurs, pourquoi se plaît-il à user de son charme sur moi ? Tout ceci paraît si déroutant...
De plus, il semblait parfaitement détendu, tandis que moi, j'étais complètement perturbé. Que voulait-il
me dire en premier lieu ? Et depuis quand daignait-il seulement me parler sans m'insulter ? Toutes ces
questions se bousculaient dans mon esprit. C'était réellement étrange. Oui, je sais, j'utilise le mot
"étrange" à maintes reprises, mais avouez que c'est perturbant.
- Pas ici, s'il te plaît. Allons quelque part plus calme, m'a-t-il dit calmement, jetant un regard vers ceux
qui nous entouraient.
- Où ça ? ai-je demandé avec méfiance. Peut-être voulait-il simplement me conduire vers ses amis pour
me jouer un tour.
- Le gymnase serait un endroit idéal, m'a-t-il répondu avec un sourire. Et tu poses bien trop de
questions.
- C'est normal, avoue que c'est troublant, lui ai-je rétorqué avec nonchalance. Si tu veux simplement me
conduire à tes amis, pas besoin de jouer la comédie. Dis-le clairement pour que nous en finissions.
Son sourire a disparu instantanément, et j'ai compris que mes mots l'avaient vexé, épuisant ainsi toute
sa patience.
- Tu te trompes sur mes intentions. Je suis conscient que la situation peut prêter à confusion, mais je te
promets que ce n'est pas ce que tu penses. Je souhaite simplement te parler et te confesser quelque
chose, et cet endroit n'est pas adéquat pour cela, a-t-il expliqué d'un souffle, sa voix douce et sereine.
J'étais tiraillé... Devrais-je suivre son invitation ou rester sur mes gardes ? Après tout, s'il avait eu
l'intention de me contraindre, il l'aurait déjà fait. Je n'aurais aucune chance contre lui, même s'il était
seul.
Son sourire réapparut instantanément. Il se retourna et commença à se diriger vers la porte, me faisant
signe de le suivre. Alors que je le suivais, je remarquai que nos camarades avaient suspendu leurs
activités et nous observaient en silence, figés par l'incompréhension. Ils devaient trouver cette situation
des plus singulières.
Nous avancions paisiblement dans le couloir en direction de l'escalier, et je me perdis dans mes pensées.
Tout cela était incroyablement étrange. De toute manière, ses véritables intentions seraient révélées
une fois que nous serions arrivés à destination. J'espérais seulement qu'il souhaitait simplement me
parler...
Une fois devant le gymnase, je remarquai que nous étions véritablement seuls, mais je ne devais pas
baisser ma garde pour autant. Peut-être que ses acolytes étaient à l'intérieur, prêts à me surprendre. Je
l'observai alors sortir une clé et ouvrir la porte de la salle.
- Tu as un double de clé ? m'étonnai-je.
- Oui. Je viens m'entraîner ici souvent le soir. Les prêtres m'ont donné un double pour éviter de les
déranger constamment, me répondit-il avec naturel.
Le privilège que lui conférait le statut de fils du ministre des Affaires étrangères lui accordait certaines
faveurs. Ce n'était pas tous les jours que l'établissement accueillait un élève aussi éminent.
Une fois à l'intérieur, je ne pus apercevoir personne, mais j'avançai tout de même avec prudence.
- je ne vais quand même pas te dévorer, tenta-t-il de plaisanter, mais l'ombre de mes soucis
m'empêchait de trouver même un soupçon d'humour.
- Bien, de quoi voulais-tu me parler ? Entamai-je d'une voix pesante, délaissant ses tentatives de
détourner l'attention.
Un sourire embarrassé se dessina sur son visage, ses mains se grattant la tête avec une certaine retenue.
Il semblait hésitant à dévoiler ce qui le tourmentait, gêné par ses propres démons.
- je voulais te présenter mes excuses, te demander pardon pour les atrocités que j'ai infligées à ta vie,
déclara-t-il après un long silence empreint d'émotion.
Le silence se prolongea, nourri par la surprise, et alors que j'allais répliquer, il me pria de l'écouter
jusqu'au bout :
- je comprends à quel point il est difficile de croire en ma sincérité, mais au fil des jours passés, mes
actes lors de cette période sombre me hantent. Je considère avoir fait assez de mal. J'ai demandé à tous
les autres d'arrêter leurs persécutions, et je m'engage à veiller à ce qu'ils te laissent en paix jusqu'à
notre dernier jour dans cette école.
- je suis conscient que les cicatrices que j'ai infligées, moi et ceux que j'ai entraînés dans ta souffrance
depuis mon arrivée ici il y a deux ans, ne peuvent disparaître aussi facilement. Mais je te promets
solennellement de ne plus jamais te faire souffrir, de veiller à ta sécurité ici, de la première à la dernière
journée.
J'étais abasourdi. Était-il réellement en train de s'excuser ? Non ! Je devais certainement rêver, pensai-
je, en écho aux doutes de Neville quant à cette situation troublante.
- Il n'y a aucun piège ! répliqua-t-il avec calme. Comme je te l'ai dit, j'ai eu une prise de conscience qui
m'a profondément fait réfléchir, et j'ai décidé de me racheter auprès de toi.
- C'est parce que j'ai réalisé que ta présence ne me laissait pas indifférent, avoua-t-il d'un coup, ses joues
se teintant légèrement de rouge, probablement de gêne, face à cette révélation qui me prit totalement
au dépourvu.
S'agenouillant devant moi, il prit mes mains dans les siennes et poursuivit, toujours embarrasé, son
visage maintenant écarlate :
- J'ai réalisé que mes sentiments pour toi remontent à la première fois où nos regards se sont croisés...
Déboussolé, je retirai alors brusquement mes mains des siennes, submergé par la gêne et la colère face
à cette déclaration, et je pris la parole, à peine retrouvant l'usage de la langue après ce choc :
- Tu n'as pas le droit de me dire tout ça maintenant, comme si rien ne s'était passé, après tout ce que tu
m'as fait endurer, m'emportai-je alors. Si, comme tu le prétends, tu ressens quelque chose pour moi
depuis si longtemps, pourquoi m'as-tu fait tant souffrir ? Je ne te crois pas !!
Emporté par le flot de mes émotions, je venais inconsciemment d'admettre à demi-mots que le fait qu'il
puisse susciter mon intérêt, qu'un garçon puisse éprouver quelque chose pour moi, ne me dérangeait
pas. Quel idiot j'étais.
- C'est parce que j'avais du mal à l'accepter et à le comprendre. Je me suis alors déchaîné contre toi car
je te tenais responsable de ce tumulte que tu provoquais en moi, et maintenant, je me déteste pour
cela. Récemment, mes amis m'ont révélé que tu m'observais souvent, pensant que personne ne te
remarquait ; j'ai donc commencé à te regarder à mon tour, ce qui a suscité en moi la réflexion.
Dans ce moment d'intense détresse, je me sentais submergé par la panique et la honte. Mon secret
avait été exposé à tous, et je n'avais pas été assez prudent. Je pressentais que tout le monde le savait
désormais. Mon cœur battait la chamade, tandis que ma respiration s'accélérait. J'étais condamné. Les
gens allaient me mépriser encore plus qu'auparavant. Être homosexuel dans cette école était perçu
comme répugnant. Je redoutais des problèmes bien plus graves que tout ce que j'avais pu connaître
jusque-là, maintenant que leurs soupçons étaient confirmés. Peut-être même serais-je arrêté pour
"perversion"... La honte et le déshonneur couvriraient ma famille... Oh non ! Tout, sauf cela...
Les larmes s'échappaient déjà, alors que mon esprit se remplissait de scénarios effrayants. Je tremblais
au point de n'être plus capable de faire le moindre geste ou d'émettre le moindre son.
Remarquant mon désarroi, James semblait perdu, impuissant face à tout ce qui se passait dans ma tête
à cet instant. Malgré cela, il me prit doucement dans ses bras et murmura à mon oreille de me calmer,
de respirer doucement. Nous restâmes ainsi, enlacés, durant une éternité qui semblait suspendre le
temps.
Son étreinte était inattendue, mais je trouvai un certain réconfort en sa présence. Je me sentais
vulnérable, mais la chaleur de son étreinte apaisait peu à peu mes tourments. Mes larmes finirent par se
tarir, et ma respiration retrouva progressivement un rythme plus régulier. James continuait de me tenir
fermement, offrant une écoute sans jugement. Je réalisais alors qu'il était sincère dans ses excuses et
ses déclarations précédentes.
Lentement, James s'éloigna légèrement, essuyant mes dernières larmes du bout de son pouce, nos
regards se cherchant mutuellement. Dans ses yeux, je discernais une lueur de détermination et de
soutien, une promesse silencieuse.
- Écoute-moi, souffla-t-il d'une voix aussi douce que déterminée. Peu importe ce que les autres pensent,
peu importe leurs réactions, je serai là pour toi. Tu n'as pas à avoir honte de qui tu es, et personne
d'autre ne devrait te faire sentir ainsi. Tu es courageux, magnifique dans ta singularité, et je serai
toujours à tes côtés, quelles que soient les épreuves.
Les mots qu'il prononça résonnaient avec tout le poids de la sincérité et touchèrent mon âme au plus
profond.
- Merci, ai-je murmuré à peine, ma voix fragile après cette déferlante d'émotions.
Voir James exprimer une douceur si sincère me perturbait et me déstabilisait profondément. J'étais
presque tenté de le croire, de laisser tout ce qu'il m'a fait endurer disparaître. Mais la rancœur qui
brûlait en moi m'en empêchait.
- Il est facile pour toi de dire cela maintenant, mais crois-tu vraiment que de simples excuses peuvent
effacer toute la souffrance et le chagrin que tu m'as causés ? Oui, c'est toujours de ta faute que je pleure
! Pourquoi me fais-tu endurer tout cela ? Est-ce si amusant de me voir si faible, si pathétique et en
larmes ? Je pense que tu aurais mieux fait de continuer à me détester, cela aurait été plus simple pour
nous deux. Tu te rends compte que tout le monde a probablement découvert mon secret à cause de
tout ce que tu viens de me dire ? Si toi et tes amis avez réussi à en arriver à cette conclusion, il est fort
probable que tout le monde soit arrivé à la même conclusion, lui crachai-je avec amertume et
mélancolie. Ma vie va se transformer en un véritable enfer, continuai-je sur le même ton, alors qu'il
baissait les yeux, visiblement gêné. Si l'école l'apprend, je serai exclu, et peut-être même que les
autorités coloniales en seront informées. Peux-tu seulement imaginer ce qui pourrait m'arriver dans ce
cas ? finis-je, ma voix se levant encore plus et mes sanglots reprenant de plus belle.
- Oh Ross... Je sais que de simples excuses ne pourront jamais effacer toute la méchanceté dont j'ai fait
preuve envers toi, mais je te jure que j'ai changé, et c'était pour toi ! Il me confessa, l'embarras
perceptible dans sa voix. Je te promets de me racheter, tu n'as aucune crainte, aucune inquiétude à
avoir dans cette situation, je m'en occuperai. Personne n'osera dire quoi que ce soit. Je mettrai tout le
monde en garde, conclut-il son discours, toujours empreint de cette douceur insoupçonnée en lui, mais
avec une certaine assurance, la tête toujours baissée. Il n'osait plus me regarder dans les yeux après tout
ce que je venais de lui cracher.
- Et qu'est-ce qui te fait penser qu'ils se plieront tous à ta demande ? lui dis-je, nullement rassuré.
- Personne n'aura le courage de me défier, je t'en assure. Ils auraient beaucoup à perdre, dit-il. Ne
t'inquiète pas, tout ira bien. Désormais, tu pourras toujours compter sur moi !
J'imagine qu'il prévoit de les menacer en utilisant le statut de son père. Effectivement, personne ne
voudra s'en prendre à lui, de peur de compromettre la sécurité de sa famille. Il reprit timidement :
Paniqué à nouveau, je commençais à m'énerver et à bafouiller des choses incohérentes et sans aucun
sens.
- c'est bon, c'est bon ! Calme-toi, je ne vais pas insister... Enfin, du moins, pas maintenant, dit-il en se
moquant gentiment de ma confusion. Mais, continua-t-il plus sérieusement, je souhaite vraiment que tu
me pardonnes afin que nous puissions recommencer à zéro. Je te promets que je veux faire partie de ta
vie pour avoir l'opportunité de me racheter et de te prouver ma sincérité. C'est audacieux de ma part de
te demander cela, mais je t'en prie, donne-moi une chance et je ne te décevrai pas !
Son regard était si suppliant, reflétant toute la sincérité de ses paroles et de sa demande. Que devais-je
faire ?
- Écoute, lui dis-je, j'ai besoin de temps pour réfléchir et y penser calmement.
- Je comprends, me répondit-il, profondément déçu. Prends tout le temps qu'il te faut, mais je ne
prévois pas m'éloigner de toi en attendant.
- D'accord. Mais je dois y aller, lui dis-je. Les autres doivent me chercher depuis un moment et doivent
s'inquiéter de ne pas me trouver.
- D'accord, je te laisse y aller. Nous nous reverrons donc demain, dit-il en m'embrassant timidement sur
la joue.
Il se leva rapidement et partit se préparer dans les vestiaires, me laissant là, complètement sous le
charme de ce baiser.
Chapitre 5
Alors que je m'approchais de la grille de l'école, j'aperçus Charles, Neville et Marco qui m'attendaient
près de la voiture. Ils s'approchèrent de moi dès qu'ils me virent, s'inquiétant pour moi. Une fois à ma
hauteur, Charles commença immédiatement à me questionner d'une voix emplie d'anxiété.
- Mon Dieu, où étais-tu passé ? Nous étions morts d'inquiétude en t'attendant. Nous sommes même
retournés à l'école pour vérifier que tout allait bien, mais tu n'étais pas là. Finalement, l'un de tes
camarades nous a dit que tu étais avec James. Pourquoi étais-tu avec lui ?
- Qu'est-ce qu'il t'a encore fait, ce maudit individu ? demanda Charles, inquiet et en colère face à mes
larmes soudaines.
- Est-ce qu'il t'a encore maltraité ? Je vais lui donner une leçon, à cet imbécile. Cette fois-ci, c'était
Neville qui s'exprimait, prêt à régler ses comptes avec James.
Tandis que Charles et Neville se dirigeaient déjà vers l'école, bien décidés à confronter James, Marco
s'efforçait de me réconforter pour que j'arrête de pleurer ; cela semblait pathétique... Pleurer n'était ni
viril, ni masculin pour un garçon, mais que voulez-vous ? Avec toutes les épreuves que je traversais en ce
moment, mes émotions éclataient à la surface et je ne pouvais plus les contrôler.
- Non, il ne m'a rien fait ! m'empressai-je de préciser afin de les dissuader de partir inutilement à la
recherche d'une bagarre.
Surpris, ils s'arrêtèrent et se tournèrent vers moi. Le doute se lisait sur leur visage. C'est alors que Marco
prit la parole pour la première fois :
- Alors, pourquoi t'a-t-il emmené avec lui, si ce n'était pas pour te frapper, comme c'est souvent le cas ?
Et si tu n'as rien subi, pourquoi pleures-tu ?
Neville et Charles étaient revenus près de nous, attendant avec impatience que je m'explique. Mes
larmes avaient enfin cessé de couler, me permettant d'expliquer les choses plus clairement.
- Discuter ? À propos de quoi ? demanda Neville, de plus en plus agacé par mon manque de précision.
- Laisse-le parler, Neville. Si vous l'interrompez constamment, il ne finira jamais de nous raconter ce qui
s'est réellement passé, réprimanda Marco, agacé à son tour. Allez, continue, me poussa-t-il à poursuivre
mon récit.
- Donc, James est venu me chercher pour avoir une conversation. Il m'a dit qu'il souhaitait parler d'un
sujet important et qu'il ne pouvait pas le faire en classe. Il m'a demandé de le suivre dans un endroit
calme et discret pour en savoir plus...
- Et tu l'as suivi sans te poser de questions ? interrompit à nouveau Neville, sur un ton accusateur. Tu es
tellement obsédé par ce gars-là que tu n'arrives plus à réfléchir clairement, me reprocha-t-il.
Choqué par ses paroles subites, je fus envahi par une colère dévorante.
- Tu n'as pas le droit ! Pourquoi réagis-tu de cette manière dès qu'il s'agit de James ? On dirait que tu
éprouves de la jalousie à son égard.
- Moi, jaloux de ce crétin ? Tu délires complètement, me répliqua Neville, vexé à son tour par mes
insinuations. C'est toi qui te comportes de façon ridicule chaque fois qu'il est là. C'est pourquoi tu te fais
toujours piéger à la fin ! Je te l'ai déjà dit, tes sentiments stupides pour lui te mèneront à ta perte.
Comment osait-il me parler ainsi, devant mes frères qui ignoraient tant de choses à propos de James et
moi ? À cause de cet abruti, maintenant ils étaient au courant de tout, et ils n'auraient pas dû
l'apprendre de cette manière. Cependant, j'ai remarqué qu'ils ne semblaient pas surpris par les
révélations de Neville. Ils semblaient plutôt gênés.
- Un secret, ça te dit quelque chose, traître ? Et mes sentiments ne sont pas stupides, hurlais-je. C'est toi
qui es stupide en ramenant toujours tout à James !
- Regarde comment il s'acharne sur moi, dit-il ironiquement, pointant son doigt dans ma direction. En
plus, ce n'est plus un secret pour personne, mon vieux. Tu n'es pas du tout discret, et il l'a certainement
remarqué lui-même, puisqu'il s'en sert désormais pour te manipuler. Et plutôt que de m'en prendre à
moi, tu devrais plutôt t'en prendre à lui et à ses amis, afin qu'ils ne s'approchent plus de toi. Comme ça,
tu n'aurais plus besoin que je vienne toujours te secourir et te défendre, cracha-t-il mordant. À croire
que tu apprécies qu'il te maltraite.
Ses mots me transpercèrent le cœur, et les larmes menaçaient de couler. Toutefois, je ne lui donnerai
pas la satisfaction de voir à quel point il me blesse.
- Je ne savais pas que le simple fait d'être ton ami était devenu une corvée pour toi, lui dis-je, désabusé.
Son regard changea instantanément. Je n'y percevais plus de la colère, mais plutôt du regret.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire...
- Non, ne te fatigue pas, j'ai très bien compris, l'interrompis-je. Je vais vous expliquer une bonne fois
pour toutes ce que James voulait et je vous en prie, ne m'interrompez plus ! ajoutai-je, fatigué de toutes
ces confrontations émotionnelles.
Je remarquai soudain que Marco et Charles étaient restés en retrait et n'avaient pas intervenu durant
notre dispute. Ils nous observaient silencieusement, semblant mal à l'aise d'avoir été témoins de notre
altercation.
- Il est venu vers moi pour présenter ses excuses pour tous les mauvais traitements qu'il m'a infligés, et il
m'a avoué que c'était lui qui avait demandé aux autres de cesser de nous attaquer, afin que nous
puissions terminer notre scolarité ici en paix.
Un moment de silence s'écoula tandis qu'ils cherchaient à assimiler l'information que je venais de leur
révéler. C'est alors que Marco brisa le silence, interrompant cette atmosphère pesante, voyant que
j'avais encore des choses à dire et que j'hésitais à poursuivre :
- Tu ne nous as pas tout dit, n'est-ce pas ? Qu'y a-t-il d'autre que tu hésites à nous révéler ?
Sortant de mes pensées, j'hésitais à poursuivre. Cependant, ils savaient déjà tout de moi. Je ne vais donc
rien leur dissimuler :
- Il m'a également confessé éprouver des sentiments amoureux à mon égard et qu'il me traitait mal car il
ne parvenait pas à les assumer, murmurais-je d'une voix basse et timide.
Leurs yeux semblaient sur le point de sortir de leurs orbites, tellement ils étaient écarquillés. Dans
d'autres circonstances, cela m'aurait fait rire, mais la situation était vraiment sérieuse. Une fois de plus,
Neville ne put réprimer sa colère, et cela ne surprit personne.
- Quel culot de sa part de venir te dire ça après tout le mal qu'il t'a fait subir. J'aurais volontiers fait
ravaler ses mots à cet imbécile. Et j'imagine que tu l'as cru et accepté ses excuses. Je sais que cela faisait
longtemps que tu rêvais de cela, et maintenant tu as ce que tu désirais. Tu vas mettre de côté toutes les
souffrances qu'il t'a infligées pour te jeter dans ses bras ? Et comment peux-tu vraiment te rassurer qu'il
partage réellement les mêmes préférences que toi, comme il le prétend ?
Je fus profondément déçu de la façon dont Neville me percevait. Je pensais qu'il me connaissait
suffisamment et qu'il avait confiance en moi pour comprendre que je n'étais pas aussi naïf.
- Que veux-tu dire par "les mêmes penchants que moi" ? lui demandai-je, vexé par ses paroles. Est-ce
que tu cherches à savoir s'il partage les mêmes attirances que moi pour les hommes ? m'emportai-je.
Neville se mit à rougir profondément, embarrassé. J'étais tellement en colère que je parlais sans
réfléchir. Heureusement, nous étions seuls...
- Pour être franc, non, il n'aime pas les hommes, mais il n'aime qu'une seule personne, et c'est moi !
mentis-je dans le but de le blesser. Et pour aggraver la situation, j'ai accepté ses excuses et je suis même
en train de songer à accepter sa proposition d'être avec lui. Si cela te dérange, c'est ton problème. J'en
ai assez de ta possessivité et de ta jalousie maladive. Tu crois me protéger, mais en réalité, tu m'étouffes
et je ne peux plus le supporter. Tu n'as jamais laissé personne s'approcher de moi et tu fais fuir tous
ceux qui souhaitent devenir mes amis, même ceux de ma propre communauté. Je fis une pause rapide,
puis ajoutai le coup final :
- Par moments, j'ai l'impression que tu es encore plus oppressant que James. Peut-être que tu es le
véritable problème, après tout, et non pas lui.
Il fut profondément choqué par cette phrase ultime, et je pouvais lire dans son regard combien je l'avais
blessé. Tant mieux, car il m'avait blessé tout autant.
J'avais prononcé ces paroles dans l'unique but de lui infliger de la douleur, mais au fond de mon cœur, je
ne les pensais pas un instant. Je savais pertinemment que le comparer à James le blesserait au plus
profond de son être. Je voulais simplement lui causer autant de souffrance que celle qu'il m'avait
infligée. J'avais frappé là où ça faisait le plus mal. Cependant, au fur et à mesure que mes mots
pénétraient son être, j'ai senti le poids de mes regrets croître en moi.
- Puisque tu te considères comme le problème, alors je crois que nous ne pouvons plus rester ensemble.
C'est la fin. Reste avec ton James et tes nouveaux compagnons, et ne reviens pas vers moi lorsque ton
cœur sera déchiré par lui. Tout est terminé entre nous, murmura-t-il d'une voix si faible que j'aurais à
peine pu entendre ses paroles.
Il se retourna pour s'éloigner. Ses mots résonnaient dans mes oreilles tels un glas annonçant la fin de
notre amitié. Les regrets m'envahirent amèrement. Je m'empressai de courir pour le rattraper. Je le
touchai légèrement à l'épaule pour essayer de l'arrêter, mais il se dégagea et se tourna vers moi.
Il m'ordonna de me taire et plongea son regard dans le mien. J'y vis toute sa tristesse et des larmes
menaçant de jaillir.
- Tu as été clair. Je te libère de mon emprise. Tu n'auras plus à me supporter, murmura-t-il d'une voix
brisée, avant de se détourner et de marcher rapidement vers un raccourci à travers la forêt pour rentrer
chez lui.
J'aurais voulu le suivre, mais Marco me saisit fermement le bras pour m'en empêcher.
- Laisse-le, il a besoin d'être seul un moment. Tu auras l'occasion de lui parler plus tard.
Au même, moment, de l'autre côté de la grille où venait de se produire la dispute James, au gymnase
effectuait ses échauffements, ses pensées étant obsédées par sa récente discussion avec Ross. C'était la
première fois qu'il s'adressait à lui sans menaces ni insultes. La vulnérabilité de Ross avait profondément
touché James. Lorsque Ross s'était ouvert à lui, déversant tout ce qui pesait sur son cœur, ses plus
grandes craintes, des larmes brisant sa voix, cela avait pris James au dépourvu et l'avait complètement
désarmé. Il ressentait également une immense honte lorsque Ross lui avait reproché les atrocités qu'il
lui avait infligées. Ce souvenir le faisait se consumer par la honte.
La méfiance de Ross à son égard était justifiée, il le savait. Mais James allait s'efforcer de se racheter
pour gagner sa confiance, quelles que soient les circonstances. Les larmes de Ross avaient été une
révélation pour lui, bien plus choquantes que les coups ou les insultes qu'il avait infligés à Ross
auparavant. La peur de voir son secret révélé au monde le hantait. Même si chacun le savait déjà, être
androgyne était automatiquement associé à l'homosexualité, sans qu'il y ait jamais eu de confirmation
réelle. Ross avait toujours su garder ses sentiments cachés.
Il y avait eu des rumeurs prétendant qu'il entretenait une relation avec Neville, mais celles-ci s'étaient
avérées fausses. Ils n'étaient que des amis, et Ross ne voyait rien de plus en Neville. Les potins s'étaient
peu à peu dissipés. Pourtant, James savait que Neville était éperdument amoureux de lui. Il aurait fallu
être aveugle pour ne pas le remarquer, et heureusement, Ross semblait l'être, car il n'avait aucune idée
de tout cela. Il considérait Neville comme un frère, une situation qui arrangeait bien James. Il nourrissait
une haine envers Neville et ne supportait pas l'idée de les voir ensemble.
James était en total désaccord avec le plan de Francis et refusait catégoriquement de se plier à ses
attentes. Son seul souhait était de se rapprocher sincèrement de Ross et de se racheter à ses yeux. Il
devait absolument convaincre Francis d'abandonner cette idée, quitte à recourir aux menaces s'il le
fallait. Il devait simplement trouver quelque chose compromettant à utiliser contre lui, au cas où il
persisterait à vouloir nuire à Ross. Il ne le lui permettrait pas, et pour cela, il avait besoin de l'aide
d'Angel.
Comme son nom l'indique, Angel était un véritable ange. Il était celui que l'on pourrait qualifier de
conscience du groupe, veillant à ce qu'ils ne franchissent pas les limites. Et s'ils les franchissaient sans
qu'il en soit informé, il les reprimendait sévèrement et tentait de limiter les dégâts. Les autres le
trouvaient lourd à cause de cela et ne se gênaient pas pour le lui faire comprendre, mais lui restait
intransigeant et ne se laissait pas impressionner. Il n'avait pas peur de dire leurs vérités à ceux qui
devaient les entendre. Seul Francis le faisait légèrement peur, malgré leur grande amitié, mais Angel ne
manquait jamais de lui rappeler quand il franchissait les limites.
Angel n'avait jamais participé à une quelconque infraction avec le groupe, ce qui laissait James perplexe.
Il se demandait comment quelqu'un d'aussi bien pouvait fréquenter des mauvais garçons comme eux. Il
était bien trop gentil pour ça, et James pouvait facilement l'imaginer être ami avec quelqu'un comme
Ross. Ils se ressemblaient en tout point, à l'exception du fait qu'Angel ne soit pas efféminé.
Physiquement, Angel était plutôt attrayant : un visage magnifique, des cheveux blonds bouclés, un corps
mince mais athlétique. Il était plus petit que la plupart des garçons du groupe, mais cela ne l'empêchait
pas d'avoir plus de caractère que la plupart d'entre eux.
Lorsque James était arrivé dans cette école, Angel était déjà proche de Francis. Il se demandait comment
deux personnes aussi différentes pouvaient être les meilleurs amis du monde. James savait qu'il y avait
une profonde affection entre Angel et Francis, une relation qui était réciproque. Même si Francis ne
l'exprimait pas ouvertement, James était conscient de l'appréciation que ce dernier avait pour Angel. En
réalité, c'était Angel qui, parfois, était le seul capable de raisonner Francis. James aurait besoin de son
aide pour convaincre Francis de laisser tomber cette idée.
Il ne voulait plus être une bête aux yeux de Ross, et s'il voulait conquérir son cœur, il devrait changer. Il
le protégerait contre quiconque voudrait lui faire du mal. Les autres membres du groupe le craignaient,
et James savait qu'ils n'oseraient jamais le défier, car ils auraient tout à perdre, et ils le savaient. Il se
souciait peu de leur opinion à son égard, car ils n'étaient pas vraiment proches. James passait
simplement du temps avec eux pour tuer l'ennui.
Quant à sa famille, c'était une toute autre histoire. Ils l'avaient envoyé ici pour le protéger de la guerre,
mais aussi pour le punir, espérant que l'exil dans les colonies changerait son mauvais caractère.
Contrairement aux apparences, ses parents n'étaient pas des gens hautains comme ils cherchaient à le
faire croire. Ils étaient simples et bienveillants, mais ils devaient se conformer aux règles et aux normes
de l'aristocratie et de la haute société. Son père lui avait toujours répété qu'il avait un tempérament
brutal et violent, et qu'un gentleman ne devrait jamais se comporter ainsi.
S'ils venaient à découvrir son amour pour un autre garçon, ils seraient frappés de honte et d'indignation
instantanément.
Chapitre 6
Neville... Son nom résonne sans cesse dans mon esprit depuis cette dispute déchirante. Jamais, ô grand
jamais, nous n'avions connu une telle confrontation, si ardente, si violente. Le trajet de retour s'est
déroulé dans un silence oppressant, chacun plongé dans un océan de pensées sombres. Helena, douce
âme égarée, ne comprenait guère la profondeur de notre conflit, mais les mots ont été retenus. Une fois
rentrés à la demeure, mes frères se sont acharnés sur moi, telles des flammes vives dévorant mon être.
Charles, l'aîné courroucé, perça mon cœur d'injures douloureuses. Il déclara que j'étais un insensé
d'avoir blessé mon unique et véritable ami, que désormais, Neville s'éloignerait de moi, sans remords. Il
semblait oublier, peut-être volontairement, que je n'étais pas le seul coupable dans ce drame... Mais je
m'abstins de lui rappeler. Sa fureur était telle qu'une simple étincelle aurait pu embraser notre fragile
équilibre fraternel. Quant à Marco, lui, resta silencieux, comme pétrifié. Parfois, je peine à pénétrer les
méandres de ses pensées troubles.
Je leur avouai avec humilité que j'étais bien conscient de mon immense erreur, et que je ferais tout en
mon pouvoir pour réparer le mal causé. Seule Helena, tel un phare dans les ténèbres, tendit une main
miséricordieuse, refusant de me condamner. Elle affirma avec sagesse que je n'étais pas le seul
responsable des pièges tissés entre nous, dès lors qu'elle comprit les méandres de ce qui s'était passé.
Elle me confia qu'elle comprenait mes paroles flagrantes, lâchées dans un tourbillon de colère. À 14 ans
seulement, elle dépeignait déjà une maturité hors du commun. Helena et moi, un lien indéfectible nous
unissait depuis toujours, si proches, si complices.
Ce soir-là, j'ai entrepris de rendre visite à Neville, espérant trouver réconfort dans sa présence. Hélas, la
gouvernante m'apprit qu'il était absent, bien que sa bicyclette se trouvât là, telle une indication fugace.
Il ne souhaite simplement pas me voir... Pour l'instant, je ne forcerai pas le destin. Je lui accorderai le
temps de méditer et le laisserai dans le calme jusqu'à demain, vendredi, une journée nouvelle.
Lorsque la colère étreint Neville, il est sage de le laisser à lui-même jusqu'à ce que la pression retombe,
sa furie pouvant parfois prendre une tournure explosive. À vrai dire, j'ai toujours eu le privilège d'apaiser
ces orages qui grondent en lui. Même ses propres parents échouent parfois à cet exercice. Mais cette
fois, sa colère est dirigée contre moi. Ainsi, je vais le laisser en paix pour l'instant.
J'aurais préféré que mes sentiments s'épanouissent pour lui, plutôt que pour James. Hélas, nous ne
choisissons point les caprices de notre cœur, et de toute manière, je sais pertinemment que Neville ne
me regardera jamais ainsi, me considérant toujours comme un frère de cœur. Je n'oserais gâcher notre
relation en nourrissant cet amour inaccessible.
Il est incontestablement d'une beauté saisissante. Il surpasse même James, bien que les charmes de
celui-ci soient indéniables. Neville est blond, d'un blond éclatant. Il m'a autrefois confié que ce trait était
un héritage familial. Son père, d'ascendance aryenne, a trouvé l'amour auprès d'une mère britannique,
lors de leur fuite de la Belgique durant la Grande Guerre. De cette union naquit une passion sans égale.
Son père est tout blond, sa mère, quant à elle, rousse flamboyante, mais Neville a hérité de la blondeur
paternelle. Ses yeux arborent une teinte bleue intense, héritage maternel, se muant parfois en un vert
nuancé selon l'heure du jour.
Son corps, sculpté par les travaux à la ferme de son père, révèle une musculature admirable. Ces labeurs
ont contribué à forger son attrayante silhouette. D'ailleurs, son père a fait le choix d'investir dans des
plantations en Afrique plutôt qu'en Amérique, rejettant ainsi fermement l'esclavage persistant sur ces
terres lointaines.
Neville est également un nageur émérite. De plus, il s'élève au-delà d'1m80, lui conférant une taille
légèrement supérieure à celle de James. Ses rencontres avec les jeunes filles de notre école ne sont pas
sans conséquences, il laisse sur son passage de nombreux cœurs éperdus. Je me targue d'avoir un ami
d'une telle séduction, mais en mon fort intérieur, une jalousie incontrôlable s'empare de moi lorsqu'il
accorde son attention à ces jeunes femmes. Je peine à expliquer cette émotion qui m'étreint.
Mes parents l'apprécient énormément. Ils entretiennent des relations exceptionnelles avec ses propres
parents, amitié scellée depuis des temps immémoriaux entre mon père et le sien. Nos familles
organisent fréquemment des dîners communs, symboles de cette complicité indéfectible.
Parfois, Neville séjourne à la maison et partage ma chambre. De temps à autre, c'est moi qui me rends
chez lui, bien que ces occasions soient plus rares. En général, c'est lui qui privilégie ma demeure. Nous
lui avons même réservé une place spéciale dans mon armoire, pour ses vêtements et ses chaussures,
ainsi qu'un espace dédié dans ma salle de bains pour ses affaires de toilette.
J'espère ardemment qu'aujourd'hui, son âme sera apaisée, me permettant enfin de présenter mes plus
sincères excuses. Pour l'amour que je lui porte est immense, et je ne souhaite en aucun cas l'éloigner de
moi par le poids de mes erreurs. Ainsi, c'est avec cette lueur d'espoir que je m'abandonnai au sommeil,
pour une fois, sans que James n'occupe mes pensées. Et pourtant, s'il fallait choisir entre les deux, la
question elle-même ne se poserait point. Neville conservera toujours cette place privilégiée dans mon
cœur, en dépit de mon amour pour James.
Le lendemain matin, la motivation me manquait lors de mon éveil. Il était 5 heures. Je me lève toujours
une heure plus tôt afin de disposer du temps nécessaire pour laver et sécher mes cheveux. Ils sont plus
ou moins longs, formant de belles boucles qui atteignent mes épaules. S'ils étaient raides, ils seraient
bien plus longs. Ma mère nous a enseigné comment les démêler avec douceur et les entretenir, sachant
que les cheveux africains requièrent une plus grande attention. Mon père, lui aussi, porte les cheveux
longs, tandis que mes frères préfèrent les couper, arguant du manque de patience et d'énergie pour en
prendre soin.
Pour le soin de mes cheveux, j'utilise un mélange d'huile de coco et de beurre de karité importé que je
prépare moi-même. Parfois, Helena m'aide à les coiffer. Ses cheveux sont encore plus longs et plus
bouclés que les nôtres.
Je quitte ma chambre pour me préparer dans la salle de bains : une douche rapide, cheveux compris,
brossage de dents, enfilage de l'uniforme, et hop, me voilà prêt à entamer cette nouvelle journée. Vers 6
heures, je descends à la salle à manger où la table est déjà dressée. Notre gouvernante, Madame
Raphaëla, s'en est chargée. Nous l'appelons affectueusement "Maman Raph", et je l'apprécie
énormément. Elle et ma mère m'ont transmis leur savoir en matière de cuisine. Eh oui, j'adore cuisiner.
Le premier rayon de l'aube caressait mon visage alors que je prenais mon petit-déjeuner, bercé par les
mélodies nostalgiques de la radio.
Sur la table à manger, était déposé à l'intention de mon père le journal local du matin "Le Congo". J'y
jetai un coup d'œil afin de m'informer des dernières nouvelles politiques dans les colonies et en Europe.
En ce moment, toute l'attention était tournée vers les colonies d'Afrique du Nord, plus précisément en
Algérie française. En effet, la tension montait à mesure que les mouvements nationalistes gagnaient en
force. Le sentiment nationaliste se développait alors que les Algériens cherchaient à obtenir
l'indépendance vis-à-vis de la France.
Il est important de signaler que l'accès à l'information dans le Congo belge était sévèrement limité pour
la population congolaise indigène, et que les médias existants étaient largement contrôlés par les
autorités coloniales pour servir leurs propres intérêts. Seuls les Belges avaient accès aux informations
d'importance capitale.
En ce qui concerne l'Europe, la situation politique était tendue à la suite des événements de la période
suivant la première guerre mondiale.
En France, des troubles politiques importants ont eu lieu à Paris. Des manifestations violentes ont eu
lieu, principalement menées par des mouvements de droite nationalistes et des ligues d'extrême droite.
Ces événements ont abouti à des affrontements majeurs dans la capitale française et ont accru les
tensions politiques à l'époque.
En Allemagne, le régime nazi était fermement établi, et la pression sur les opposants politiques et sur les
minorités était à son paroxysme.
Entre le 1er mai et le 3 mai 1934, la Belgique a été le théâtre de graves perturbations politiques et
sociales. Cela a commencé par des manifestations de masse et une grève générale déclenchée en
réponse à l'assassinat de Julien Lahaut, un dirigeant communiste belge. La colère contre cet assassinat
politique a dégénéré en affrontements violents entre forces de l'ordre et manifestants.
De nombreuses régions ont été touchées par ces émeutes, et les affrontements avec la police ont été
particulièrement intenses à Liège et à Charleroi. Les manifestations étaient l'expression de frustrations
politiques et sociales profondes, et elles ont conduit à des heurts massifs, des incendies criminels et une
violence généralisée dans tout le pays.
"Non, je n'ai pas pu fermer l'œil de la nuit. J'avais une composition de latin à terminer, et notre
professeur est d'une exigence démesurée. Je ne souhaite guère subir ses reproches humiliants tout au
long de cette sombre journée."
Son aveu provoqua un éclat de rire sincère de ma part. Aussitôt, elle laissa échapper un soupir tout en
poursuivant ses doléances, avant de me questionner sur la qualité de ma nuit. Ma réponse ne surprit
guère son cœur attentionné :
"J'ai passé des heures à contempler l'obscurité, le visage de Neville hantant mes pensées. La peur qu'il
ne m'accorde pas son pardon m'étreint."
Une main affectueuse vint se poser sur mon épaule, Helena chercha à me réconforter, persuadée que
tout s'arrangera et que Neville me pardonnera, car notre lien est solide.
L'arrivée de mes frères interrompit notre échange, et à leur salutation, je perçus leur attitude toujours
empreinte de ressentiment à mon égard. Je me demandai combien de temps encore ils me bouderaient.
Une atmosphère lourde s'installa autour de la table, plombant notre petit-déjeuner d'un silence
oppressant.
Nos parents firent leur entrée, comme si le destin avait choisi ce moment précis pour les convier à se
joindre à nous. Leurs étreintes chaleureuses et leurs souhaits de bonne journée résonnèrent dans nos
cœurs, emportant avec eux le poids de nos préoccupations.
Heureusement, nous sommes vendredi. Le doux parfum du week-end éveille en moi une indéniable
sensation d'apaisement. Enfin, je pourrai m'accorder un instant de détente, peut-être même m'évader
jusqu'à la ferme.
Une fois arrivé à l'école, mes pas me guident instinctivement vers les couloirs familiers. Cependant, une
réalité inattendue s'offre à moi : personne ne m'accorde la moindre attention, une absence totale de
murmures. Peut-être que James, fidèle à sa parole, a su convaincre les autres de me laisser en paix.
Pourtant, une prudence éclairée me pousse à rester vigilant, car on ne sait jamais ce que l'avenir
dissimule.
Alors que je cherchais Neville, je l'aperçois rejoindre la salle de classe en compagnie de ses amis, à qui je
n'ai jamais osé adresser la parole. Ils ne me portent aucun intérêt, me reléguant au rang d'intrus en
raison de ma nature efféminée. Malgré cela, je me hâte vers eux, espérant les atteindre avant qu'ils ne
franchissent la porte, et je m'adresse à Neville d'une voix suppliante :
Son regard se pose sur moi, mais il continue son chemin sans s'arrêter. Ses amis, étonnés, questionnent
son indifférence à mon égard. Je les ignore et parviens à sa hauteur, vexé, je lui reproche :
Il me fixe, une lueur d'irritation brillant dans ses yeux. Néanmoins, il daigne me répondre :
- Et bien quoi ? N'est-ce pas ce que tu désirais ? Tu t'es montré assez clair hier, déclare-t-il d'un ton
accusateur.
Quelques élèves se retournent pour observer notre échange, le spectacle commence. James est
également présent et nous observe d'un air étrange. Je comprends leur curiosité, car c'est la première
fois qu'ils nous voient en désaccord, Neville et moi.
- Écoute, accorde-moi seulement cinq minutes, ensuite je te laisserai tranquille, si c'est ce que tu
souhaites. Sinon, je continuerai à te tourmenter.
Il soupire longuement, confie sa sacoche à l'un de ses amis, puis fait volte-face et se dirige vers la cour,
m'invitant à le suivre. Une fois dehors, dans un coin plus calme, il s'adresse à moi :
Blessé par sa tonalité condescendante, je suis sur le point d'oublier pourquoi je suis venu. Cependant, je
ne peux lui en parler, car la faute me revient.
- Je m'excuse pour hier... Je regrette profondément les propos blessants que j'ai tenus à ton encontre. Ils
ont surgi de ma colère et je le regrette à présent. Je voulais simplement te blesser autant que tu venais
de me blesser. Je ne supporterai pas ton indifférence et ton silence à mon égard. Pardonne-moi, je t'en
prie.
Les larmes inondaient mes yeux tandis que je constatais son silence persistant. Il refusait même de me
regarder, donnant l'impression d'être indifférent.
Juste au moment où j'allais reprendre la parole, il me devança, brisant le silence pesant :
- Écoute... Après notre dispute d'hier, j'ai pris du recul et j'ai réalisé qu'il serait préférable que nous
prenions tous les deux le temps de réfléchir à quel point nous comptons l'un pour l'autre. Je ne veux
plus me bercer d'illusions sur la place véritable que j'occupe dans ta vie.
Ses paroles me terrifiaient, une angoisse grandissante s'emparait de moi. Je voulais répliquer, mais il
m'interrompit, poursuivant son discours imperturbablement :
- Les mots que tu as prononcés dans la fureur m'ont profondément blessé, et je suis persuadé qu'ils
reflétaient tes véritables pensées, simplement exprimées à voix haute. Je ne souhaite plus te confiner à
mon ombre, d'autant plus que tu sembles te rapprocher de James. Ainsi, pour notre bien-être à tous les
deux, je te propose que nous mettions fin à notre amitié.
Abasourdi par sa proposition, je restai sans voix, incapable de réagir. Un court silence s'installa, puis il
continua, d'une voix lourde de détermination :
- Je sais que tu l'aimes, et je ne te forcerai pas à choisir entre lui et moi. C'est pourquoi je préfère
prendre les devants... J'ai pris la décision de changer d'école. L'année scolaire touche bientôt à sa fin, et
je prévois de poursuivre mes études ailleurs l'année prochaine.
La nouvelle qu'il venait d'annoncer me frappa de plein fouet, me laissant dans un état de choc
indescriptible. Dans un élan incontrôlé, je me jetai sur lui, manquant de nous faire trébucher, agrippant
sa chemise d'uniforme comme si elle était mon unique bouée de sauvetage. Sa réaction fut celle de la
surprise, dépassé par ma brusque explosion d'émotions.
- Non ! Je refuse de te laisser partir ! m'écriai-je avec véhémence. Si tu t'en vas, je ne me relèverai
jamais. Tu ne peux même pas imaginer à quel point tu es essentiel pour moi. Certes, j'ai des sentiments
pour James, mais ce n'est rien en comparaison de ce que tu représentes pour moi, car tu es cher à mon
cœur. Ta place dans mon être est inestimable, aucune autre personne ne pourra jamais la combler, quoi
qu'il arrive ! Notre amitié a traversé des épreuves insurmontables, mais nous sommes toujours restés
unis et solidaires. Ton sourire m'a sauvé et a marqué mon âme à jamais ! Tu ne m'as jamais abandonné
lorsque tous les autres l'ont fait, tu es resté près de moi, me promettant de ne jamais partir.
Je levai des yeux suppliantes, baignés de larmes, vers lui, poursuivant avec émotion :
- Sache que si on nous envoyait à la guerre en cet instant même, je serais prêt à prendre toutes les
balles pour toi. Voilà l'ampleur de l'importance que tu as dans mon cœur ! Ce que j'ai dit hier m'a
échappé sans réflexion, mes pensées étaient désarçonnées... Je ne te ferais jamais volontairement du
mal... Je t'en supplie, pardonne-moi et je t'en conjure, ne m'abandonne pas !
Ma voix se brisa tandis que je livrais ces paroles sincères, issues du plus profond de mon être, mes
larmes déversant leur flot sur sa poitrine, souillant sa chemise. Je refusais qu'il parte, je le refusais de
tout mon être.
Dès qu'il a enlacé mes épaules de ses bras, la dure réalité s'est estompée et j'ai levé mes yeux vers lui.
Son regard déborde d'une tendresse si profonde qu'elle en est bouleversante. Nous sommes restés là,
intensément captivés dans cette échange oculaire. Il me serrait fermement contre lui, séchant mes
larmes, nous isolant dans notre propre univers, jusqu'à ce que la sonnerie brise notre étreinte, nous
rappelant cruellement l'urgence de ne pas être en retard.
D'un geste doux, il a pris ma main dans la sienne et nous avons couru jusqu'à notre point de
convergence. Hélas, à notre arrivée, tous les autres étaient déjà entrés en classe. Sous l'œil attentif d'un
surveillant, nos carnets furent signés, scellant notre destin pour une heure de colle à la fin de la journée.
Je me suis senti coupable, conscient que c'était de ma faute si Neville allait subir cette punition.
Guidés par le surveillant, nous sommes entrés dans la salle de classe. Le professeur de grec nous fixa
d'un air désapprobateur et nous nous sommes précipités vers nos places respectives, soucieux de ne pas
attiser sa colère. Les autres élèves nous observaient avec curiosité, intrigués par ce qui avait bien pu se
passer entre nous. Les amis de Neville semblaient contrariés par notre réconciliation. Je ne savais pas
vraiment si nous étions réconciliés ou si Neville déciderait de rester, car il n'avait prononcé aucun mot,
se contentant de m'enlacer tendrement.
Pourtant, un sentiment de soulagement m'envahit en constatant que Neville ne me tenait plus rigueur
de mes erreurs passées. J'espérais profondément qu'il ne s'en irait pas.
Alors que je rassemblais mes affaires dans mon sac, il glissa discrètement un morceau de papier entre
mes doigts. Je le dépliai lentement, le cœur empli d'espoir. Les mots griffonnés à l'encre réchauffèrent
mon âme et firent danser la joie dans mes yeux.
"Je te pardonne et te demande de me pardonner... Je ne partirai nulle part, car tu le refuses. Je resterai
près de toi aussi longtemps que tu le souhaiteras."
Ces simples mots furent une oasis de douceur qui dissipa toutes mes inquiétudes et mes angoisses
quant à notre amitié. Mes regards se posèrent vers lui, mais il était déjà englouti par les paroles du
professeur. Soudain, la pression qui m'oppressait se relâcha brutalement, entraînant une détérioration
progressive de ma vision. Mon souffle s'accéléra, tandis que mon cœur tambourinait frénétiquement
dans ma poitrine. Mes membres, engourdis, me trahissaient peu à peu. Je luttais pour respirer, mais l'air
se faisait rare. Autour de moi, les murmures inquiets des autres s'amplifiaient, tandis que Neville criait
mon nom, désespérément, cherchant à me ramener à la vie. En vain.
Soudain, mon esprit se déconnecta, plongeant dans les abysses de l'inconscience. Je m'effondrai sur le
sol, perdant tout contact avec la réalité qui m'entourait.
Alors que je reprenais doucement conscience, je me suis rendu compte que j'étais étendu sur un lit
rigide et malcommode. En rouvrant les yeux, l'endroit m'est apparu tout de suite familier. J'étais à
l'infirmerie, un lieu où j'avais malheureusement été transporté maintes et maintes fois après avoir été la
cible des brimades de mes camarades. C'est alors que l'infirmière est entrée, s'approchant de moi avec
prévenance.
Elle fit une pause, puis reprenant d'un ton plus grave :
Elle me pressa alors de raconter ce qui s'était passé, de partager mes souvenirs. Tous les événements de
la matinée et de la veille me revinrent en un éclair, comme un boomerang fracassant mon esprit,
provoquant une migraine insupportable.
L'infirmière me recommanda de ne pas trop me fatiguer. Je lui confiai alors toute l'angoisse de la veille
et de ce jour, la peur de perdre mon meilleur ami, l'indifférence de mes frères. Je lui exposai aussi le
stress et la fatigue accumulés ces derniers jours.
- Ne vous le cachons pas, votre état de santé me préoccupe. Avec tout ce qui vous arrive, le stress que
vous subissez, il est évident que vous ayez des soucis de tension. Mais cela n'est guère prometteur, car à
long terme, si cela persiste, votre cœur pourrait en pâtir de manière dramatique.
- Priez pour moi, ma sœur, que cela ne se produise pas. Toutes ces épreuves auront une fin, j'en suis
convaincu, et ces tourments s'apaiseront. Je suis déterminé à poursuivre mes études de médecine,
comme toujours je l'ai rêvé. Ce n'est pas maintenant que je plierai.
Ne soyez point étonné. Ma foi en Dieu demeure inaltérable, malgré ma condition singulière. Lui seul
détient le dessein de mon existence et les raisons de ma nature. Enfant, je pleurais souvent tandis que
d'autres garçons se moquaient de ma similitude avec une fillette. En ces instants de détresse, je
m'interrogeais, demandant à Dieu pourquoi il m'avait créé ainsi, différent de mes semblables, conscient
que ma voie serait semée d'embûches.
Le temps a passé et aujourd'hui, ces interrogations se sont estompées. Tant que ma famille m'accepte
tel que je suis, je me sens comblé. Qu'importe le regard de l'église, des autres, c'est à Dieu seul que
revient la suprématie sur ma vie et mon être. À l'église, les prêtres prêchent l'amour divin
inconditionnel, et j'y adhère pleinement, sans quoi je n'aurais pas une famille si aimante ni un fidèle ami
comme soutien. Chacun a le droit de porter son propre regard sur Dieu et la religion, le mien s'inscrit
dans cette vision.
Mes paroles ont rassuré la sœur. Contrairement à certains, elle n'émet aucun jugement, faisant preuve
de bienveillance, tolérance et compréhension. Sa bonté a allumé en moi la vocation d'infirmier. Sa
douceur inégalée m'a incité à embrasser l'exercice de la médecine. Elle m'a encouragé à poursuivre mes
études vers ce dessein, allant au-delà de sa propre voie. Après mûre réflexion, je songe à suivre ses
conseils. Je n'en ai guère discuté avec mes parents, mais j'espère qu'ils m'épauleront. Je compte
également tirer parti des enseignements en médecine traditionnelle de mon grand-père pour enrichir
ma formation. Mon souhait est d'égaler la bienveillance de la sœur, de démontrer autant de douceur
dans ma pratique, car la confiance s'avère primordiale pour apaiser la souffrance des patients.
En ces moments où mes frères et Neville me ramenaient à l'infirmerie après les brimades, elle veillait sur
moi sans le moindre jugement. Sa bienveillance a ensemencé en moi le désir d'étudier les sciences
médicales, de prendre soin des autres, à l'instar de son dévouement envers moi.
- À propos, me dit-elle. Monsieur Neville et vos frères étaient profondément inquiets pour vous. Ils
désiraient rester à vos côtés, mais je les ai reconduits en classe pour vous laisser en paix. Je lui adressai
un simple signe d'acquiescement, et elle me laissa reposer en toute quiétude.
Chapitre 7
L'infirmière avait décidé de m'obliger à rester au lit toute la journée, et Neville devait me rapporter mes
affaires plus tard dans la soirée. Mes parents étaient au courant de la situation, et mon père prévoyait
de venir me chercher lui-même.
Il était déjà environ 15 heures, l'heure de la fin des cours. La journée touchait à sa fin, et mon père ne
devait plus tarder. J'ai donc décidé de prendre un instant pour me rafraîchir et redevenir présentable. En
me regardant dans le miroir au-dessus du lavabo de la modeste salle d'eau de l'infirmerie, je me suis
rendu compte à quel point j'étais épuisé : de profondes cernes sous les yeux, le teint pâle, et une
chevelure en désordre. J'ai ouvert le robinet et aspergé mon visage d'eau. Puis, j'ai passé mes mains
humides dans mes cheveux pour essayer de les discipliner. Une fois que j'ai retrouvé une apparence
convenable, je suis sorti de la salle d'eau pour découvrir Neville et mes frères m'attendant patiemment
dans la salle d'attente de l'infirmerie. À peine ai-je fait quelques pas que mes frères se sont précipités
dans mes bras.
- Tu nous as vraiment inquiétés, me confia Marco, soulagé de voir que je reprenais des couleurs. Tu étais
si pâle.
- Ne nous refais plus jamais ça, insista gentiment Charles. J'ai eu une peur bleue.
- Et vous, vous m'étouffez, ai-je répliqué taquin, ajoutant avec humour : Je risque de m'évanouir si vous
continuez à me serrer aussi fort.
- Hahaha ! Il se croit drôle, se lancèrent-ils en me regardant, ce qui déclencha mon rire. Plaisanter avec
eux me remontait un peu le moral. Néanmoins, Charles aborda un ton plus sérieux, empreint
d'inquiétude :
- Notre père est en train de discuter avec l'infirmière. Je pense qu'elle lui raconte tout.
- Et il ne sera pas content du tout, poursuivit Marco. Je peux déjà imaginer l'atmosphère dans la voiture
pendant le trajet de retour, sans compter celle qui nous attend à la maison...
En entendant cela, je me suis massé les tempes, me préparant mentalement à la confrontation à venir.
C'était certain, j'allais passer un sale quart d'heure pour lui avoir dissimulé ce que je traversais.
Je perçus alors la retenue de Neville, qui nous observait timidement. Avant que je puisse lui adresser la
parole, mes frères, d'un commun accord, nous laissèrent seuls. Alors que Marco s'apprêtait à s'éclipser,
il me murmura à voix basse :
- C'est lui qui t'a porté jusqu'ici, de la salle de classe jusqu'à l'infirmerie. Il était bouleversé. Tu lui as
causé une énorme frayeur.
J'eus la rougeur aux joues face à ses mots. Avant que je puisse répondre, ils quittèrent la pièce, nous
plongeant Neville et moi dans un profond silence.
Une fois seuls, Neville s'avança avec empressement et m'enlaça. Il me tint si fort, enfouissant sa tête
dans mon cou. Il semblait aspirer mon essence, cherchant à s'assurer de ma présence à ses côtés.
Touché par ce geste, je lui murmurai :
- Ça va déjà mieux, ne t'en fais pas. Je suis désolé de t'avoir tant inquiété.
- Non, c'est moi qui m'excuse. Je n'avais pas perçu à quel point tu étais accablé par les récents
événements. Et moi, conscient de ta peine, j'ai agi de manière insensée, avoua-t-il. Tu avais du mal à
respirer. J'ai craint un instant le pire, et cela m'a terrifié.
Il relâcha son étreinte, me fixant avec une lueur d'angoisse dans les yeux. Ses mots trahissaient toute la
frayeur qu'il avait ressentie et toute l'inquiétude qui l'habitait. S'emparant de mes mains, il murmura :
À ces mots et à son regard, mon cœur battit plus fort, mon estomac se noua. Je lui demandai, frémissant
:
- Cela signifie que tu restes, n'est-ce pas ? Dis-moi que tu ne t'éloigneras plus. Je t'en prie, rassure-moi.
- Bien sûr que non... J'ai songé à m'éloigner de toi, mais je ne pourrais jamais le faire. Tu occupes une
place à part dans mon cœur, ce qui me terrifiait, car j'ignorais si toi aussi tu ressentais la même intensité
que moi ! C'est pour cette raison que je veille avec tant de zèle sur toi. Ta douleur ou ta peine sont
insupportables à mes yeux.
Sans dire un mot, je me lovai dans ses bras. Une étrange sensation d'appartenance m'envahit. Mon
cœur s'affolait, et c'est à cet instant précis que je pris conscience du tumulte de mes sentiments pour lui.
Cette révélation fut un véritable choc.
Ces sentiments maudits... Pourquoi fallait-il que mon cœur s'emballe ainsi pour lui ? Il est mon
confident, mon frère, et jamais il ne me verra autrement. Éprouver de tels tourments pour mon ami
semblait déraisonnable.
Alors que nous étions perdus dans nos pensées, enlacés, un raclement de gorge interrompit cet instant.
Mon père était là. Nous nous séparâmes donc avec Neville, un léger embarras dans l'air. Je me dirigeai
vers mon père. Je vis alors Neville quitter la pièce, nous laissant seuls.
Mon père cessa les étreintes et m'invita à m'asseoir sur le lit pour discuter. Son visage exprimait une
profonde gravité. Je pensais qu'il réserverait ses reproches pour notre retour à la maison, mais
visiblement, il avait décidé d'agir sur-le-champ. Installés, il prit la parole :
- Tout d'abord, je suis soulagé que tu te sentes mieux. Tu nous as causé une sacrée peur, mais je ne suis
absolument pas satisfait... Son regard se fit sombre. La tempête de remontrances commença, je savais
que j'allais passer un moment difficile.
- Comment as-tu pu me dissimuler quelque chose d'aussi sérieux ? Tu réalises que tu mets ta vie et ta
santé mentale en danger ? Il est miraculeux que tu sois encore en vie. Tu me déçois profondément. As-
tu conscience de l'angoisse et des inquiétudes que tu suscites en moi ? Crois-tu que j'aurais souhaité
perdre un de mes fils ? Crois-tu que j'aurais laissé l'un d'entre vous souffrir ainsi, alors que je vous ai
arrachés à la Belgique pour échapper aux horreurs de la guerre ? Sache, jeune homme, que je ne
laisserai pas cette affaire en l'état. Vous quitterez cet établissement à la fin de l'année. Et ceux qui t'ont
affligé subiront de lourdes conséquences, quels que soient leurs parents. Nul ne peut impunément
s'attaquer à ma famille.
Alors qu'il s'exprimait, il se leva et arpenta la pièce. Je ne pouvais détourner mes pensées de la décision
de mon père de nous faire partir de cette école. Je ne pouvais abandonner Neville après toutes nos
promesses.
À mesure qu'il égrenait ses reproches, ses épaules semblaient s'affaisser. Pour la première fois, sa voix
se brisa. Mon cœur se serra douloureusement :
- Comment peux-tu te laisser dépérir ainsi sans songer à la peine que tu nous infligerait ? J'ai du mal à
imaginer ce que ta mère ressentirait en apprenant cela.
- Pardonne-moi, papa, pardonne-moi. Je ne voulais pas te causer tant de tourments, ni à toi ni à maman.
C'est pour cela que j'ai demandé aux autres de se taire. Ne leur en veux pas s'il te plaît. Ils m'ont protégé
farouchement, Neville surtout. Il s'est battu maintes fois pour me défendre de ces brutes. Et ne t'en fais
pas, je sais me défendre. C'est juste qu'ils étaient plusieurs et que je me retrouvais seul.
- Je sais que le problème va au-delà du racisme. Tes frères m'ont dit qu'ils s'en prenaient plus à toi qu'à
eux...
- Je t'aime tel que tu es, cela ne fait aucun doute. Tu es mon fils et rien ne pourra jamais changer cela. Tu
n'as pas besoin de subir tout cela pour prouver ta force et ton courage. Je le sais, et je te protégerai
aussi longtemps que je vivrai. Je suis persuadé que ta mère et tes frères pensent la même chose. Ce que
tu es ne change rien pour nous.
Ses paroles me touchèrent profondément et je ne pus retenir mes larmes.
- Oui, je comprends... Mais s'il te plaît, j'ai promis à Neville que je ne partirais pas. Et tu nous as toujours
enseigné à honorer nos promesses...
Je voyais que mes paroles l'irritaient, mais je le regardai avec les yeux de chien battu que je maîtrisais
bien pour le faire fléchir. Il se pinça l'arête du nez et dit d'un ton las :
- Malgré tout ce que je te dis, tu penses à Neville... remarqua-t-il. Il semble que tu lui tiennes beaucoup,
n'est-ce pas ?
- Bon, c'est d'accord pour que vous restiez ici, mais je dois d'abord en parler à ta mère. La convaincre ne
sera pas facile du tout, et je ne veux rien lui cacher. En plus, certains parents d'élèves et prêtres me
doivent des services... Il est temps qu'ils me rendent la pareille et qu'ils mettent tout en œuvre pour
mettre fin à cette situation.
Le temps avait filé sans que nous le remarquions. Il était déjà vingt heures environ. Père décida qu'il
était temps de partir. L'infirmière était déjà retournée au couvent. Après avoir quitté l'infirmerie, père et
moi rejoignîmes les autres qui nous attendaient dans la salle de réception de l'école. Rebecca me sauta
dans les bras, toute inquiète de mon état. Une fois rassurée, nous nous dirigions vers la voiture.
Nous devions d'abord déposer Neville chez lui, et donc nous n'avons pas pu discuter davantage, ce qui
me chagrinait profondément.
Arrivés devant chez lui, père prit l'initiative de l'accompagner pour expliquer la raison de son retard à ses
parents, qui devaient être très inquiets malgré les prévenances.
Une fois à la maison, mère vint immédiatement me prendre dans ses bras. Afin de ne pas retarder
davantage la discussion, père nous a demandé de nous rendre dans son bureau. Une fois installés, il prit
l'initiative de tout raconter à mère. Elle était très surprise et choquée. Rebecca avait déjà connaissance
de toute l'affaire. Je ne lui cachais jamais rien, et elle devinait toujours tout par elle-même.
La claque colossale et les reproches que nous avons essuyés de la part de mère étaient inattendus. Elle
était extrêmement furieuse contre toute cette histoire.
- C'est hors de question. Vous n'y retournerez pas, un point c'est tout.
- Calme-toi, ma chère. J'ai trouvé une solution pour qu'ils puissent terminer leur scolarité là-bas sans
encombre, et je voudrais t'en parler en privé. Et n'oublie pas que c'est la meilleure école que nous
puissions trouver dans la colonie.
Mère était perplexe, mais elle acquiesça, nous congédiant du bureau pour que nous puissions prendre
notre douche avant le dîner.
Quand maman était en colère, son énergie était amère et indomptable. Je lançais un regard de
compassion en direction de mon père, alors que je quittais son bureau. Son clin d'œil complice me
réchauffa l'âme, éclairant un coin sombre de mon cœur. Il semblait résolu à tout mettre en œuvre pour
apaiser sa fureur, et je pouvais anticiper les moyens qu'il allait employer.
Un silence oppressant enveloppa nos pas alors que nous marchions chacun vers nos chambres
respectives. Soudain, Rebecca, brisant cette atmosphère morne, bailla bruyamment, comme pour
chasser toute tension, et nous lâcha :
Sa remarque écarta l'étau pesant de l'air, car aucun de nous ne trouvait les mots pour échanger. Voilà
pourquoi je l'admirais tant. Elle n'était que spontanéité. Si seulement je pouvais parfois être aussi
insouciant. Nos rires éclatèrent, et Marco la taquina aussitôt :
- Et toi donc ? À te goinfrer, tu auras bientôt le ventre aussi rebondi que ton cartable.
Leurs échanges suscitèrent un éclat de rire général. Sur le moment, je sentis le besoin de les remercier :
- Merci à tous, surtout pour votre soutien. Je ne sais guère ce que je deviendrais sans vous. Je tiens aussi
à m'excuser pour toutes les difficultés que je vous cause en permanence !
- Ne t'en fais pas, tu n'as pas à nous remercier. Nous sommes une fratrie, tes soucis sont nos soucis. Un
pour tous, tous pour un, n'est-ce pas ?
Les autres acquiescèrent, et Charles ébouriffa mes cheveux. Chacun se retira alors dans sa chambre pour
se rafraîchir.
L'eau chaude qui caressait ma peau avait un effet apaisant. Mon père avait fait installer un système
d'eau chaude automatisé qui consommait néanmoins beaucoup de bois. Lorsque je sortis de la douche,
je vis que Marco et Charles étaient déjà prêts, patiemment installés sur mon lit, le froissant et le mettant
sens dessus dessous.
- Mais nous le sommes, répliqua Charles, me tirant un sourire tout en levant les yeux au ciel.
- Oh, la ferme, répliquai-je, non offensé par sa taquinerie. C'était typique de lui de plaisanter ainsi.
- Ah, attention aux grands mots, s'exclama-t-il en mettant une main sur son cœur, feignant l'indignation.
Sa comédie m'arracha un rire.
- Si Neville avait été là à notre place sur ton lit, tu ne te serais pas plaint, lança Marco malicieusement,
un sourire narquois aux lèvres.
- N'importe quoi, balbutiai-je en rougissant, cherchant rapidement un pyjama dans le placard, surpris
par sa remarque impromptue.
- D'ailleurs, toutes ces affaires sur la table sont les siennes. On dirait que cette chambre est autant la
sienne que la tienne.
Gêné, je répliquai :
- D'où tu sors toutes ces absurdités, et n'oublie pas qu'Arthur passe régulièrement du temps ici avec toi,
ainsi que Julien avec Charles...
- Au moins, eux n'ont pas leurs affaires dans nos placards, et s'ils restent dormir, c'est sur le canapé de la
chambre. Toi, par contre, tu ne te gênes pas pour te blottir dans les bras de Neville.
Je pris mon peignoir, que je jetai par-dessus mon pyjama, puis marchai vers la salle à manger.
Le dîner se passa étrangement bien. Je ne sais ce que mon père a pu dire, mais ma mère semblait plus
apaisée. Même la punition que j'appréhendais ne fut pas évoquée, ce qui ne me déplut pas.
Je suis si exténué. Heureusement, demain c'est samedi. Je pourrai faire la grasse matinée et puis aller à
la ferme. Je suis vraiment impatient. Ces pensées m'envahissent alors que je m'endors, en pensant
également à Neville et aux émotions nouvelles qu'il suscite en moi.
Chapitre 8
Le lendemain matin, je me suis éveillé, enfin reposé. C'était une première depuis longtemps que je
trouvais un sommeil si serein. Pourtant, en regardant l'heure sur ma montre, j'ai été surpris de constater
qu'il était déjà dix heures. Cela me semblait inconcevable. Je ne me souvenais pas d'une telle grasse
matinée depuis une éternité. Précipitamment, je me suis rendu dans le salon, mais celui-ci était désert,
tout comme la salle à manger. Je me suis alors dirigé vers la cuisine, où j'ai découvert ma mère et
Maman Raph en train de prévoir les courses pour les dîners du soir et de dimanche.
Après les avoir saluées, j'ai embrassé ma mère sur la joue avant de demander où se trouvaient les
autres. Elle m'a informé qu'ils avaient accompagné mon père pour ses activités à la ferme et aux
plantations, même Helena.
La déception m'a gagné. Pourquoi ne m'avaient-ils pas réveillé pour que nous puissions y aller
ensemble ? Ma mère m'a alors expliqué que mon père leur avait demandé de me laisser reposer, de ne
pas me déranger. J'aurais pourtant aimé les rejoindre. Elle m'a appris qu'ils étaient partis à cheval.
J'ai songé à rejoindre rapidement leur chemin, mais ma mère m'en a empêché en m'incitant à me
reposer, me rappelant que je pourrais les accompagner le samedi suivant si je le souhaitais. Elle m'a
ensuite informé qu'elle comptait rendre visite à mon grand-père aujourd'hui. J'ai offert de
l'accompagner, mais elle a gentiment refusé.
Alors que je lui ai fait part que je n'avais rien de prévu et aucune envie d'étudier, envisageant de plutôt
préparer le déjeuner et le dîner, elle m'a encouragé dans cette idée.
Pendant que nous discutions dans la cuisine, je prenais mon petit-déjeuner. Une fois terminé, je suis allé
prendre une douche et me suis brossé les dents. J'ai laissé mes cheveux sécher naturellement. Alors que
je m'habillais, ma mère a frappé à ma porte pour m'annoncer son départ. Je l'ai accompagnée jusqu'à la
voiture, lui demandant de saluer mon grand-père et les autres de ma part.
Une fois ma mère partie, je suis retourné dans ma chambre pour la ranger avant de me mettre aux
fourneaux.
En observant mes pensées, je songeais à ce que je pourrais préparer... Peut-être du riz à l'ananas pour le
déjeuner, une recette transmise par ma mère, apprise par une Asiatique lors de ses études en Belgique.
Ce plat, traditionnel chez les Chinois et les Japonais, apporterait un soupçon de fraîcheur à cette journée
qui s'annonçait déjà torride. Je me proposais de faire apporter la nourriture à mon père et aux autres
par Monsieur Jacques, l'un des employés.
Lorsque je me suis dirigé vers le parc afin de chercher du bois pour allumer le four, j'ai croisé Neville se
dirigeant vers la maison, visiblement pour vérifier comment j'allais et pour apporter les cours que j'avais
manqués la veille. Nous nous sommes salués avec une certaine timidité, puis avons éclaté de rire en
réalisant la tension que nous avions ressentie. Nous n'avions pas eu le temps de discuter hier.
Il s'est gentiment proposé de m'aider à porter le bois, se réjouissant de sa tenue décontractée qui lui
évitait de salir ses vêtements de ville. En chemin, il m'a distrait avec ses blagues loufoques qui le
faisaient rire tout seul. J'ai pris l'occasion de le taquiner :
- Je me demande ce qui est le plus comique, le fait que tes blagues ne soient pas drôles ou le fait que tu
en ris tout seul.
Notre échange badin a perduré jusqu'à la cuisine. Ces moments partagés avec lui, simples et chaleureux,
sont précieux à mes yeux. Neville a salué Maman Raph et s'est proposé pour m'aider à allumer le feu. Je
lui ai dit qu'il n'avait pas à se déranger, que je pouvais m'en occuper, mais il a insisté, affirmant que cela
ne le dérangeait pas, surtout si c'était pour moi. J'ai rougi face à ses mots.
Pendant qu'il s'occupait du feu, je suis allé chercher les ingrédients pour le plat. J'ai commencé par
nettoyer le riz que j'ai ensuite placé sur le feu. Une fois cela fait, j'ai entrepris de tailler les tomates, les
oignons, les poivrons et de préparer les épices, tout en coupant les ananas en petits morceaux. J'y ai
ajouté une poignée de petits pois et de haricots préparés la veille. Après avoir détaillé les ananas, j'ai
préparé une sauce avec les tomates et les épices découpées précédemment. J'y ai ajouté quelques
épices séchées et les petits pois pour les attendrir légèrement. Ensuite, j'ai mixé quelques oignons,
poivrons et tomates en petits morceaux, que j'ai mélangés au riz. J'ai intégré un peu de gingembre râpé,
quelques morceaux d'ananas, puis j'ai versé la sauce par-dessus. Garnissant les demies-ananas vidées,
j'y ai rempli le riz au curry, les refermant avant de placer le tout dans le four que Maman Raph et Neville
avaient préparé pour moi.
J'ai pris soin de saler l'intérieur des ananas pour contrebalancer le sucré du riz.
Pendant ce temps, Neville m'observait. C'était la première fois qu'il me voyait en cuisine. Maman Raph
lui a servi du thé accompagné d'un morceau de gâteau.
Connaissant le désamour de Marco et Rebecca pour l'ananas, j'ai préparé pour eux un délicieux curry de
champignons avec du foufou, une patte préparée à base de farine de manioc ou de maïs, ou parfois les
deux.
Une fois les plats prêts, j'ai pris des récipients en bois pour y disposer la nourriture que nous enverrons à
notre père et aux autres à la ferme. Maman Raph avait soigneusement préparé les assiettes et les
couverts. Elle m'a assuré qu'elle se chargerait personnellement d'apporter la nourriture et la limonade
fraîche.
Ce serait la première fois que Neville goûterait l'une de mes créations culinaires. L'idée m'angoissait,
redoutant qu'il n'apprécie pas.
J'ai disposé les plats dans la salle à manger et l'ai invité à s'asseoir. Neville ne semblait pas se préoccuper
de lui-même, comme s'il se souciait peu de manger. J'avais remarqué sa frugalité et m'étais habitué à le
servir moi-même lorsque nous partagions un repas. J'ai donc rempli son assiette de riz à l'ananas.
Observant son visage à la première bouchée, j'appréhendais sa réaction. J'ai vu son expression se
détendre pour laisser place à une réjouissance paisible. Alors, il m'a fait un compliment :
- C'est réellement délicieux... Et je dois avouer que j'avais des appréhensions concernant ce mélange.
Il a dit cela tout en prenant une bouchée bien plus généreuse que la précédente. Presque vexé, j'ai
rétorqué :
- Pour qui me prends-tu ? Mes recettes sont toujours soigneusement pensées. Mais je suis enchanté que
cela te plaise.
- Excuse mon manque de connaissance, je n'ai jamais goûté une telle qualité culinaire... Il faudra
absolument que tu la partages avec notre cuisinier.
M'affichant un clin d'œil complice, il m'a fait rougir. Pourquoi cette étrange habitude de rougir en sa
présence, chaque fois qu'il me dit quelque chose de gentil ?
Neville n'a cessé de louer mes créations culinaires, me gratifiant de compliments sincères. Il a goûté
avec délice le plat aux champignons, et j'ai ressenti une authentique allégresse à constater son plaisir.
Soudain, d'une voix empreinte de tendresse, il m'a confié : "Tu sais, je t'épouserais sans hésiter, juste
pour pouvoir savourer tes délices chaque jour", tout en caressant son ventre rassasié mais toujours plat.
Prise au dépourvu, un rire a jailli de moi et je lui ai répondu, feignant l'innocence : "On dit qu'il faut
conquérir un homme par l'estomac... Apparemment, c'est une formule qui fonctionne à merveille."
Surpris par ma réponse, il m'a lancé d'une voix espiègle : "Oui, il semblerait que ça fonctionne plutôt
bien."
Un nouveau rire m'a échappé. Il s'est rapproché de moi et d'une voix douce, il a murmuré à mon oreille :
"Alors comme ça, on cherche à me charmer ?"
Son geste m'a surprise, un frisson m'a parcourue, et failli déverser la vaisselle que je portais. Il s'est mis à
rire. Son rire, je ne réalisais pas encore combien je l'appréciais...
Me reprenant, je me suis secouée mentalement. "Recentre-toi, calme tes ardeurs. Ne laisse pas tes
pensées divaguer de la sorte."
Pour dissimuler mon trouble, je me suis penchée avec délicatesse vers lui et ai répliqué :
"Pas besoin de cuisiner pour cela. Mon charme naturel suffit largement."
"Si tu penses que c'est à cause de ce que j'ai dit, ne le prends pas au sérieux... c'était une blague.
Surtout, ne crois pas que j'essaie de te charmer... Ce serait déplacé", ai-je bredouillé hâtivement.
Dès que ces mots ont franchi mes lèvres, nos regards se sont rencontrés, et dans un éclair furtif, j'ai cru
déceler de la tristesse dans ses yeux, avant qu'elle ne s'éteigne aussitôt. Son regard s'est durci, délivrant
une réponse cinglante :
Puis il m'a contourné, changeant l'ambiance. Déposant les assiettes dans la cuisine, il attendait que la
gouvernante les récupère. Je suis perdu. Qu'ai-je pu dire de si mal ? Je ne comprends pas. Pourquoi
cette soudaine irritation s'est-elle emparée de lui ? Aurait-il découvert mon subterfuge pendant le
dîner ? Est-ce pour cela qu'il a insisté sur le mot "dégoûtant" ?
Je lui ai demandé de m'accompagner dans ma chambre pour que je puisse me rafraîchir. Après une
brève hésitation, il a accepté. Je sens que nos liens se distendent davantage à cause de ma maladresse.
Je ne pourrais supporter cela.
Une fois dans ma chambre, je me suis dirigé vers la salle de bain pour me rafraîchir le visage. À travers le
miroir du placard, j'ai aperçu ses affaires de rasage, me rappelant la conversation désagréable avec
Marco et Charles. Pour détendre l'atmosphère, je lui ai dit d'une voix teintée d'amusement :
"Marco et Charles se sont permis de plaisanter récemment à propos du fait que certaines de tes affaires
sont dans ma chambre."
En m'essuyant le visage en sortant de la douche, sa réponse cinglante est tombée :
Incrédule, j'ai croisé son regard, qui semblait encore plus impénétrable qu'auparavant. Agacé, je lui ai
demandé :
"Pourquoi cette colère ? Si c'est à cause de notre conversation à table, je me suis déjà excusé. Je ne
voulais pas te mettre mal à l'aise. Je te promets de ne plus recommencer. Oublions cela."
Je me suis retourné pour appliquer un peu d'huile sur mon visage. Maintenant, c'était moi qui étais
contrarié. Une dispute avec lui en ce moment ne ferait que creuser davantage le fossé entre nous, et je
m'efforçais pourtant de le combler.
"Pourquoi as-tu dit que ce serait dégoûtant ?" Sa voix était si faible que seuls nos visages rapprochés me
permettaient de l'entendre. "Si c'était James, tu ne trouverais pas cela dégoûtant," a-t-il ajouté.
"Quel rapport avec James ? Je suis ici avec toi, et il n'est pas là. Pourquoi ramener sans cesse son nom
dans nos conversations ? C'est comme une obsession pour toi. Ce que j'ai dit, c'est que ce serait
dégoûtant, non pas pour moi, mais pour toi... Parce que je suis ton ami et que ce serait inapproprié. De
plus, tu n'es pas attiré par les mêmes personnes que moi. Je ne veux pas perdre ton amitié."
J'ai alors remarqué que son visage se détendait. Je crois qu'il a regretté ses paroles.
"Parce que tu as dit que ce serait dégoûtant de chercher à me séduire," m'a-t-il répondu.
Dans une atmosphère empreinte de surprise et d'intrigue, je lui adresse mes interrogations :
"Pourquoi cela te tourmente-t-il autant ? Je suis désorienté par tout ce que tu me révèles. Je me sens
réellement désemparé face à cette situation..."
"Ce que tu as dit m'a blessé, je me suis senti diminué, comme si tu ne me considérais pas à la hauteur, ni
d'un charme ni d'un intérêt suffisants pour être l'objet de séduction," m'avoue-t-il.
Je reste perplexe devant l'ampleur de son trouble. Malgré tout, je lui exprime :
"Nul besoin de ressentir cela... D'où proviennent ces idées ? Tu es un jeune homme des plus charmants,
doté de toutes les qualités pour charmer, tu n'as pas à t'en faire à ce sujet. En plus d'être séduisant, tu
es une personne extraordinaire. Les innombrables demoiselles agaçantes qui te tournent autour,
t'envoient des lettres, et se pressent à ta rencontre le dimanche, témoignent de cela. Tu n'as rien à
envier à James. C'est lui qui devrait plutôt nourrir des regrets, car il est bien loin de t'arriver à la cheville.
Cesse de te comparer sans cesse à lui."
"Tu te permets donc de critiquer James ? Aurait-il perdu de son attrait à tes yeux ?"
"Non, bien sûr que non, mais avoue que la situation est étrange."
Je lève les yeux vers la voûte céleste, perdu dans mes pensées mélancoliques.
- Si seulement tu savais à quel point mes sentiments sont confus, murmurai-je. Mais peu importe, ce
n'est pas à mon sujet. C'est de toi qu'il est question.
Je remarque clairement la lueur de satisfaction dans ses yeux suite à ma révélation. Je ne comprendrai
jamais quelle est son obsession avec James. Je baisse les bras, résigné.
À peine arrive-t-il à ma hauteur, qu'il se plaque derrière moi, enveloppant mes épaules de ses bras. D'un
ton espiègle, il me taquine :
- Ainsi donc, Monsieur me trouve séduisant ? Je n'imaginais pas que tu m'observais à ce point, détestant
toutes ces filles qui t'énervent. Je pourrais presque croire que tu es jaloux.
- Jaloux ? Moi ? Tu divagues, mon cher, répondis-je en soupirant. Et d'ailleurs, éloigne-toi de moi !
Je le pousse légèrement et me dirige, gêné, vers la porte de la chambre, tandis qu'il se moque gentiment
de mon trouble. Avant d'ouvrir la porte, je me retourne vers lui.
- Et surtout, ne compte pas récupérer tes affaires. Elles sont à leur place et elles y resteront, affirmai-je
de manière catégorique. D'ailleurs, accompagne-moi faire un tour. J'ai découvert quelques plantes
aromatiques qui poussent dans les bois. Je pourrais en avoir besoin pour le repas ce soir.
- À vos ordres, monsieur. Où que vous alliez, je vous suivrai, déclara-t-il solennellement tout en
esquissant une petite révérence.
Chapitre 9
Alors que nous déambulions dans les bois ombragés, nos conversations se perdaient dans le murmure
des feuilles caressées par le vent. Je portais un petit panier où je collectionnais les épices que la nature
offrait. Dans ce havre de tranquillité, je glissai une question sur la santé de ses proches, ses parents et sa
sœur qui résidait en lointaine terre, en Belgique. Ses paroles rassurantes réchauffèrent mon cœur,
annonçant un prochain dîner, réunissant nos familles. Puis vint l'offre délicate, celle d'une nuit passée
sous son toit, à laquelle je cédai sans délai. Une ombre passa dans son regard alors qu'il regrettait
l'absence de sa sœur. Elle demeurait en Belgique, veillant sur les affaires paternelles et distillant les
nouvelles venues d'Europe.
Nous atteignîmes enfin le plateau surplombant le lac, notre refuge enchanté, nimbé de magie et de
souvenirs. Là, assis côte à côte, nous contemplions la splendeur paisible des eaux miroitantes. C'était un
lieu cher à nos cœurs. Parfois, le temps s'y figeait pendant que nous devisions paisiblement. Souvent,
Neville se laissait emporter par les flots, mais moi, je demeurais à terre, prisonnière de mes peurs
aquatiques. Il s'obstinait à m'offrir l'art de nager, mais je déclinai à chaque fois. Ce lac, énigmatique,
dissimulait sous ses eaux de mystérieux gaz, le rendant lourd et traître. Nul ne pouvait l'affronter sans
risque, si bien que la vigilance était de mise. Les pêcheurs locaux, familiers des secrets du lac, s'y
aventuraient avec précaution. Quant à Neville, l'eau était son domaine privilégié. Il s'y jouait comme un
dauphin agile, participant à nombre de compétitions qui avaient forgé son extraordinaire aisance
aquatique.
Alors que nos regards se perdaient au-delà des flots, Neville confia le rapprochement soudain d'Isabelle,
la fille d'un voisin. Son rire résonna, troublant le calme du lieu.
"Ses manières ont le don de me chagriner", répliquai-je, l'ombre d'une moue voilant mon visage.
"Pourquoi donc ?" interrogea-t-il, son regard cherchant le mien dans une lueur d'incompréhension.
"Je ne sais pas... C'est juste une impression. Et surtout, je ne supporte pas cette tentative hypocrite de
séduction. Son rire masqué à tes blagues d'antan m'écorche le cœur. Je devine son jeu, elle tente de te
conquérir", avouai-je d'une voix chargée d'émotion.
"Eh bien, où est le mal dans mes blagues ?" feignit-il l'indignation. "Et, si jamais je décidais de tenter
quelque chose avec elle, j'aimerais que ma bien-aimée et mon meilleur ami s'entendent à merveille."
"Cela ne risque pas d'arriver de sitôt", répondis-je, pris au dépourvu par ses paroles. "Et puis, tu ne
songes tout de même pas à une histoire avec elle ?" lançai-je, le cœur lourd à l'idée même de cette
possibilité.
"Pourquoi pas ? Elle est gracieuse et charmante. De plus, elle s'emploie à me ravir avec ses douceurs à
chacune de ses visites", insista-t-il.
"C'est ce que je disais. Pour charmer un homme, il suffit de flatter son estomac", soupirai-je. Un léger
sourire s'étira sur ses lèvres et il ajouta d'un ton séducteur :
"Et toi alors, ne fais-tu pas de même ?" Sa remarque résonna en moi, provoquant un tumulte
d'émotions. Comment ne pas être troublée par ses mots ? Gêné, je détournai les yeux et murmurai :
"Alors, qu'en est-il ? De ton côté, tu vas bien au-delà. À chaque visite, tu me combles de douceurs et de
saveurs. À chaque pas chez moi, tu t'armes d'un présent."
"C'est parce que je te considère comme un être cher, un ami précieux. Je veux juste m'assurer que tu ne
dépéris pas à force de festins. Ta figure, déjà imposante, imagine si elle s'affaiblissait", plaisantai-je
doucement. "Mais cessons, cela devient embarrassant", ajoutai-je, les joues rougissantes.
"Qu'ai-je de gros ? Ma figure n'est pas si imposante. Et puis, même si je suis ton ami, je ne porte pas
cette même attention envers toi..."
"Tu n'as pas à l'exprimer de la même manière, mais ta prévenance est notable. Je trouve cela touchant
de ta part", répliquai-je, mon cœur s'emballant. Cette conversation doit cesser ici, sous peine de révéler
trop de mes sentiments.
Il sembla saisir ma gêne et préféra cesser là. Pourtant, il ajouta avec une pointe de reproche :
"Du moins, tu peux comprendre ce que je ressens à chaque fois que tu me parles de James. Sauf que lui,
il ne possède ni charme ni sollicitude, à la différence d'Isabelle."
Surpris par cette comparaison inattendue, je soupirai et rétorquai :
"Isabelle n'expose son charme qu'à ton égard. Et James s'est montré d'une grande douceur et attention
la dernière fois."
Je me recroqueville, serrant mes genoux contre ma poitrine, laissant mon esprit s'égarer dans le vide.
D'une voix fatiguée, je poursuis :
"Et puis, comme je te l'ai confié, je suis perdu dans un dédale de sentiments. Pour des gens comme moi,
trouver l'amour relève de l'impossible. Tu le sais bien. J'ai depuis longtemps fait le deuil de cette
possibilité. Même si par miracle je trouvais un amour réciproque, la société nous interdirait de vivre
notre passion au grand jour. Mais si tu choisis d'être avec Isabelle, malgré mes réticences, je te
soutiendrai. C'est là mon devoir d'ami."
Je sens le regard de Neville posé sur moi, désemparé par mes confessions soudaines. Je ne lui en veux
pas. Aucun autre ne pourrait trouver les mots adéquats en pareille situation. Il s'approche et m'enlace
tendrement. Je me love contre lui. Dans ses bras, je me sens étrangement apaisé... Cela peut sembler
étrange, mais je profite de ce moment autant que possible, tant qu'il m'est accordé.
"Il paraissait véritablement inquiet pour toi. Au début, j'ai pensé qu'il cachait quelque chose, mais j'ai
compris qu'il était sincèrement préoccupé. Il insistait pour t'accompagner jusqu'à l'infirmerie, mais j'ai
catégoriquement refusé. Malgré tout, il m'a suivi. Pendant que je prévenais tes frères, il est resté à tes
côtés. Charles et Marco l'ont finalement écarté de l'infirmerie, mais il a insisté pour prendre de tes
nouvelles quand je suis retourné en classe. Je ne saurais dire d'où lui vient subitement cet intérêt pour
toi, mais je te conseille de rester vigilant."
Un court silence s'installe avant que je ne lui réponde :
Le retour avait déjà englouti les quelques précieuses minutes restantes avant dix-sept heures. Je devais
me hâter, des tâches en cuisine m'attendaient. Le temps s'était évanoui entre mes doigts. Neville
m'accompagna jusqu'à l'entrée de la maison, cherchant à adoucir le choc des révélations qui m'avaient
secoué.
De retour chez moi, je me précipitai vers les fourneaux. Mes parents et les autres étaient déjà rentrés.
Mon père m'adressa un sourire satisfait, louant le repas et l'excellence tant du riz à l'ananas que du riz
aux champignons. Ses paroles ravivèrent un peu mon moral. Ma mère me demanda de réchauffer des
champignons pour sa collation du soir. Quant au dîner, j'avais prévu des pommes de terre
accompagnées d'un curry de porc. Oui, j'apprécie concocter toutes sortes de curry.
Il était déjà moins le quart de dix-huit heures. Je devais me hâter, le repas était toujours servi à dix-neuf
heures et demie. Helena se proposa de m'apporter son assistance, pendant que Marco et Charles
aidaient mon père à classer des dossiers dans son bureau. Ma mère, quant à elle, se prélassait dans le
salon, plongée dans la lecture d'un ouvrage. Elle avait rapporté quelques fruits et des œufs frais de chez
mon grand-père. Il faudrait que je lui rende visite un de ces jours. Il me manquait terriblement.
Alors que nous œuvrions en cuisine, Helena perçut mon mutisme. Elle me questionna, mais ma réponse
évasive ne la convainquit en rien.
"J'ai appris que Neville a passé la journée avec toi. Vous êtes-vous encore disputés ?", interrogea-t-elle
tout en coupant les pommes de terre et les carottes en petits morceaux.
"Non, pas du tout. Nous avons simplement discuté, et il m'a fait part de son intention éventuelle de
fréquenter Isabelle", répondis-je, résigné.
"Et c'est cela qui te tourmente ? Je comprends, je sais que tu n'apprécies pas Isabelle. Mais ce n'est pas
uniquement cela, n'est-ce pas ?", devina-t-elle.
Soudain, je réalisai que je m'étais livré à elle, explicitant mes inquiétudes de manière si franche, à voix
haute qui plus est. Heureusement, nous étions seuls dans la cuisine. Une nervosité grandissante
s'emparait de moi.
"Ne t'inquiète pas, tu peux tout me confier. Je ne trahirai pas ta confidence. Et puis, j'ai observé que ton
regard envers Neville avait changé récemment", déclara-t-elle, feignant l'indifférence.
"Chut, pas si fort. Quelqu'un pourrait nous entendre et je ne veux pas avoir à m'expliquer. Les parents
peinent déjà à accepter qui je suis, je n'ai pas envie d'ajouter à la confusion", répliquai-je, pris de
panique.
"Arrête, cela ne mène à rien. Ici tout le monde sait qu'il se passe quelque chose entre vous. Même un
aveugle le remarquerait. D'ailleurs, on avait parié sur le premier qui craquerait, mais vous êtes tous les
deux aussi aveugles et butés l'un que l'autre, et on est bien incapables de dire qui succombera", ajouta-
t-elle avec une déconcertante insouciance.
"Comment ça, vous avez parié sur nous ? Explique-toi", lui lançai-je fermement.
La préparation du repas touchait à sa fin, dans quelques minutes tout serait prêt. Le timing était parfait.
"Tu n'es pas discret quand tu le regardes, et en plus, tu lui donnes toujours à manger pendant que nous
sommes à table. Tu lui rajoutes toujours quelques morceaux... même ses parents s'en sont rendu
compte. Et puis, vous dormez ensemble alors qu'il y a plusieurs chambres. Les amis de Charles et Marco
dorment dans les chambres d'amis voire sur leurs canapés. Jamais dans leur lit ! En outre, nos frères ne
sont jamais aussi prévenants envers leurs amis que toi envers Neville... Et d'ailleurs, je me suis toujours
demandé ce que tu ressentais pour James alors qu'il est évident que tu as des sentiments pour Neville",
énonça-t-elle.
Je l'interrompis net.
"Ça suffit, j'ai compris. Oui, Neville me plaît, mais je ne l'ai réalisé que récemment. Quant à James, mes
sentiments à son égard sont bien réels et anciens, pourtant je me sens énormément confus...", avouai-
je, las de ces observations incessantes.
La scène avait un air de tragédie silencieuse, suspendue dans l'instant où les mots avaient révélé des
secrets autrefois enfouis.
Le silence a plané un instant, épais comme le regret qui emplissait nos cœurs. Finalement, j'ai formulé
ma perplexité :
"En ce qui concerne les parents, je ne comprends pas pourquoi ils ne disent rien."
"Je pense qu'ils s'y sont faits depuis longtemps. Tu as de la chance qu'ils soient très ouverts et qu'ils
nous aiment énormément. Je crois que c'est la même chose pour les parents de Neville. Mais là n'est
pas la question... Je ne comprends pas pourquoi toute à coup, il veut sortir avec Isabelle," a-t-elle
conclu, laissant encore le silence s'installer tel un reproche non-dit.
Alors, l'ampleur de ses mots s'est soudainement révélée à moi. Une bouffée de honte m'a envahi. Avais-
je été si peu discret ? Peut-être même que Neville commençait à le percevoir. Peut-être, pour cette
raison, cherchait-il à sortir avec Isabelle, afin que nous prenions un peu de distance.
Dans une atmosphère pesante, le repas était prêt. À la salle à manger, Maman Raph avait
méticuleusement disposé les couverts, créant une ambiance pleine de sérénité. Il ne restait plus qu'à
servir les plats. En cuisine cependant, le silence qui y pesait était éloquent de la tension qui régnait.
Après un long moment de silence, je me suis tourné vers elle, les yeux empreints d'angoisse, et je lui ai
demandé d'une voix tremblante :
"Pourquoi, dis-moi, ne comprends-tu pas pourquoi Neville est attiré par Isabelle ?"
"Vous êtes aussi aveugles l'un que l'autre, c'est incroyable. Ce n'est pas à moi de vous ouvrir les yeux."
Sa réponse m'a laissé perplexe. Un silence pesant s'abattit entre nous, empli de non-dits et de regrets.
Elle prit alors un plat, et l'apporta à la salle à manger avec une lenteur qui en disait long. Observant son
calme, j'ai fait de même, la suivant silencieusement. Une fois à sa hauteur, elle reprit la parole d'une
voix douce et compatissante:
"Tu ne m'as pas encore parlé de l'autre sujet qui te préoccupe, en dehors d'Isabelle."
C'est alors que je me suis confié à elle avec un poids dans la poitrine :
"C'est James... Neville m'a raconté comment il avait réagi et s'était comporté après mon malaise. Cette
soudaine sollicitude de sa part à mon égard me trouble profondément", lui avouai-je avec une pointe de
vulnérabilité dans la voix.
Elle m'a regardé avec une expression mêlant déception et résignation :
"Sur ce point, je ne saurais quoi te dire. Ce garçon est vraiment difficile à cerner. Je te conseillerai de te
tenir éloigné de lui."
Pourtant, je lui ai expliqué d'une voix chargée de désespoir : "Je voudrais bien, mais c'est impossible.
Nous sommes dans la même école, la même classe. Je ne pourrais pas l'éviter éternellement."
"Tout ce qui concerne ce garçon est toujours trop compliqué. Fais juste attention et reste sur tes gardes.
C'est tout ce que je peux te conseiller à son sujet. Et je vois mal Neville supporter James. Il risque d'y
avoir des étincelles très prochainement..."
Ainsi, dans cet échange empreint de désillusion, les mystères et les tragédies de l'amour et de l'amitié se
déroulaient, laissant entrevoir les ombres de nos destins tourmentés.
Le tourbillon d'émotions m'a emporté dans une douce mélancolie. Helena avait raison, et cette vérité
résonnait en moi comme un douloureux écho. Je devais éclaircir les choses avec James. Mes sentiments
étaient empreints d'incertitude, mais je désirais préserver une relation d'amitié, malgré le tumulte qui
secouait mon cœur.
Autour de la table, les discussions emplissaient l'air d'une douce vivacité. Marco évoquait le bétail et les
récoltes à venir, tandis que mon impatience grandissait à l'approche des vacances. La perspective de ces
jours à venir apportait un léger réconfort.
Le dîner s'est déroulé dans une ambiance sereine, empreinte de gratitude et de partage. Chacun a
savouré les mets avec délice. La confection de ces plats avait été pour moi une source de réconfort, une
échappatoire bienvenue.
Sous la caresse de l'eau tiède de la douche, mes pensées austères naviguaient sur les mots énigmatiques
d'Helena. Sa phrase énigmatique, "nous sommes aussi aveugles l'un que l'autre", tourmentait mon âme.
J'ai tenté de sonder son mystère, en vain. Elle s'est bornée à dire que je comprendrais par moi-même,
ultérieurement.
Revêtant mon pyjama, je me suis hâtivement rendu auprès de chacun pour leur souhaiter une douce
nuit. La fatigue se mêlait à l'incessante danse d'interrogations qui tournoyaient dans mon esprit. Une
prière, semblable à un murmure, s'est échappée de mes lèvres, avant que je ne m'abandonne aux bras
de Morphée, l'âme bercée par la nostalgie et l'amertume.