Nous n'étions nullement les seuls, dans cette région, à porter en nous le doux héritage métissé.
La vie à
l'école s'apparentait davantage à une traversée tumultueuse, un océan de tourments où les Noirs et les
métis étaient désespérément ballottés par les vagues de la discrimination. Telle une pluie incessante, le
mépris des Belges s'abattait sur nous, ne laissant que peu d'espace à l'acceptation. Nous étions rares,
insignifiants dans leur regard. Mais au sein de cette impitoyable tempête, nous trouvions un abri fragile,
une fraternité à laquelle nous nous accrochions pour défier les calomnies et les traitements indignes.
Parmi nos voisins, une poignée se tenait debout comme des phares d'humanité, éclairant le chemin des
communautés locales, en parfaite harmonie avec elles. Ils représentaient l'espoir, une preuve vivante que
le racisme n'était point la toile qui enrobait tous les Belges. Leur cœur s'enflammait d'indignation face aux
affronts infligés aux âmes innocentes de ces terres. Mon père, un homme lié à cette noble catégorie de
Belges, établissait des liens solides avec eux, tissant des affaires dont le fil était teinté d'amitié. Parmi ceux
qu'il chérissait le plus, son meilleur ami demeurait notre voisin direct, même si sa demeure s'élevait à une
distance respectable de la nôtre. Nichée dans un quartier résidentiel, où chaque propriété se faisait rare,
la sienne nous invitait à parcourir un certain trajet pour rejoindre le voisinage le plus proche.
Les plantations, berceaux de labeur de mes parents, ne s'étendaient guère à des lieues de notre demeure.
Leurs terres baignaient dans les caresses du lac, offrant une proximité envoûtante avec ses eaux paisibles.
Je prenais plaisir à déposer mes yeux sur les pêcheurs affairés, captivé par leur ballet de gestes millénaires.
Telle une mélodie enchanteresse, ils offraient souvent leurs poissons en cadeau, sans rien exiger en retour.
Il est essentiel d'insister sur cette solidarité africaine qui brillait alors de mille feux. Nul ne pouvait rendre
visite à un Africain, qu'il soit pêcheur ou cultivateur, sans quitter sa demeure sans une offrande généreuse.
Le plus souvent, il s'agissait de vivres, symbole vivant de cette fraternité indéfectible. Cependant, le
terrible étau du colonialisme vint fracasser ces précieuses valeurs traditionnelles et culturelles, semant le
désordre et la désolation.
Je dois avouer ressentir une profonde honte lorsque j'apprends que certains de nos frères noirs ont pris
part, et continuent de le faire, à la traite des esclaves. Un sentiment de répugnance m'envahit à la seule
idée qu'un membre de notre communauté puisse agir de la sorte, souillant notre héritage et nos racines
communes.
Ainsi, j'ai évolué dans un kaléidoscope culturel, baigné par les influences gracieuses de mes origines
espagnoles, arabes et africaines. Ma grand-mère paternelle, ce doux souffle d'amour, s'adressait toujours
à nous dans la langue mélodieuse de l'Espagne. Une complicité singulière nous unissait, et c'est par elle
que j'ai fait l'apprentissage de la culture espagnole, et plus particulièrement du peuple gitane. D'origine
indienne, ces nomades perpétuent leurs traditions de génération en génération, véritables gardiens d'un
héritage millénaire. Entre ses bras aimants, j'ai appris à danser, à chanter le flamenco, une danse qui
embrase mon être. Telle une symphonie d' expression, elle me permet de libérer mes émotions les plus
profondes.
Mama Rosa, ainsi s'appelait ma grand-mère, nous a transmis, à mes frères et à moi, la passion de la
musique et de la danse. Mes frères, habiles chanteurs et virtuoses de la guitare, tandis que ma sœur et
moi avons affiné nos talents dans l'art du chant et de la danse. Les secrets de sa cuisine authentique, elle
les a distillés, avec amour, à ma sœur et moi. Quant à mes frères, la cuisine ne suflisait guère à éveiller leur
intérêt. Mama Rosa est retournée vivre en Belgique, auprès de notre cher grand-père. La nostalgie
m'enveloppe lorsque je pense à elle, même si nos plumes se rencontrent par-delà les distances, écrivant
des épîtres impatientes d'être lues.