Autorité coutumière au Congo colonial et postcolonial
Autorité coutumière au Congo colonial et postcolonial
100.2005: 415–426
Abstract. – This article examines how and why Belgian centralisées étaient plus prédominantes dans cer-
colonial officials and postcolonial leaders tried to integrate taines aires culturelles que dans d’autres. Au sein
the traditional authority in their political and administrative
institutions. The Belgians sought the collaboration of local
de ces ensembles, le chef était une autorité vénérée
chiefs only to establish better control on the colonized people. dont le pouvoir, croyait-on, émanait non seule-
As they moved toward achieving this goal, they gradually got ment des hommes mais aussi et surtout des puis-
rid of them leaving that legacy to the postcolonial leaders. sances occultes. Le contact des civilisations en-
The latter continued with the same manipulative hypocrisy gendra maintes transformations et réactions selon
of recognizing the place and roles of the traditional authority
only when they faced political crises. There has been no clear les circonstances et les acteurs en présence. Il est
vision about what role, if any, the traditional chiefs should à noter également avec Vunduawe que l’attitude
play for the purpose of national unity. After over a century of récidiviste de certains peuples à la civilisation oc-
shilly-shallying, deliberate neglect and misjudging the value cidentale leur a valu une attention particulière de la
of customs, traditions, and history in building a stable and
democratic nation-state, it seems unrealistic to even suggest
part de la nouvelle autorité. C’est ce qui explique
that the traditional chiefs can still be integrated in the new que c’est chez les “révoltés” que furent créés les
political and administrative institutions today. [Congo/Zaı̈re, premiers postes d’Etat qui, à la longue, devinrent
traditional authority, colonial/postcolonial rule] des chefs-lieux de districts, de territoires ou autres
centres commerciaux importants (Vunduawe 1982:
Nkasa Tekilazaya Yelengi a reçu son Doctorat d’Histoire à
l’Université de Minnesota Duluth en 1996. A présent, il y est 265). Bien plus tard encore, une fois l’occupation
engagé en tant que maı̂tre de conférence (associate professor) effective terminée, toute attitude négative à la civi-
en histoire africaine. Son principal centre d’intérêt est l’histoire lisation occidentale entraı̂nera tout simplement la
sociale et culturelle de l’Afrique coloniale. Ses contributions à non-reconnaissance de ladite chefferie par la nou-
ce sujet ont été publiées en anglais et français, par exemple
dans la revue Africa (Rome) et Likundoli, Histoire et Devenir
velle autorité conformément aux préoccupations
(Lubumbashi). – Actuellement, il travaille sur 2 projets: un livre coloniales de ne centrer surtout leurs efforts que
sous le titre “Colonial Railroad and Peasant Rural Economy sur les communautés capables de progresser vers
in Katanga, 1923 – 1960” et une biographie du chef Kasongo la civilisation européenne. Ceci explique aussi que
Nyembo, résistant à l’occupation belge du District de Lomami. certaines provinces regorgent des chefferies tandis
que d’autres en ont moins.
Cette étude a un double objectif. D’abord, elle
L’organisation étatique n’est pas un fait nouveau vise à élucider la conception de l’autorité et pou-
dans les sociétés africaines. De nombreux cheffe- voir traditionnel tant par le colonisateur belge que
ries, royaumes et empires bien structurés existaient par les nouveaux dirigeants du Congo indépendant
bien avant l’arrivée des explorateurs et colonisa- afin de mieux cerner les motivations qui ont poussé
teurs européens sur le continent. Ces organisations les uns et les autres à s’appuyer ou à ignorer pure-
10.5771/0257-9774-2005-2-415 - Generiert durch IP [Link], am 06.10.2025, 21:12:25. Das Erstellen und Weitergeben von Kopien dieses PDFs ist nicht zulässig.
416 Nkasa Tekilazaya Yelengi
ment et simplement le pouvoir ancien. Le second Congo en particulier date d’avant la partition du
objectif, lié à la préoccupation de l’organisation continent africain par le colonisateur européen. Il
politico-administrative de la troisième république existait d’une part des populations organisées en
en gestation, est de contribuer au débat scientifique chefferies, c’est-à-dire des sociétés à pouvoir soli-
et non à la querelle d’écoles sur la place, le rôle et dement centralisé et d’autre part beaucoup d’autres
la contribution de l’autorité coutumière dans le Con- sans structures politiques centralisées. Tout en re-
go actuel. L’analyse ne sera centrée que sur la chef- connaissant que parfois la nouvelle autorité créa de
ferie telle que définie par les différents décrets sur toute pièce de nouvelles juridictions même parmi
l’administration dite “indigène” principalement les ces derniers, à ce stade nous aimerions focaliser
décrets du 6 octobre 1891, 3 juin 1906, 2 mai 1910, notre attention sur les chefferies existant avant
5 décembre 1933 et 10 mai 1957 pour la période l’imposition de nouvelles structures politico-admi-
coloniale et les ordonnances-loi du 12 mars 1969, nistratives.
5 janvier 1973 et 25 février 1982. Il ne sera pas ques-
tion d’analyser de fond en comble tous les lois sus-
mentionnés mais nous nous en servirons essentielle- 1.1 Conception et fondements du pouvoir
ment pour apprécier dans quelle mesure la concep- traditionnel au Kwango: Mythes et réalités
tion moderne de l’autorité coutumière lui offrait ou
pas de nouveaux atouts pour mieux administrer ses Le pouvoir est conçu comme un instrument au tra-
sujets. La question centrale est de voir s’il était/ vers duquel s’exerce l’autorité d’un individu sur
est (dans le contexte des débats actuels) justifié des tiers. Ce premier est considéré comme so-
de décentraliser ou dans certains cas de recréer cialement supérieur et un agent de progrès pour
et reconnaı̂tre les institutions de base telles que la société. La reconnaissance de son statut par la
la collectivité-chefferie dans la perspective d’une masse est une sorte de contrat social qui lui confère
territoriale structurée au service du développement des droits et avantages d’une part et d’autre part
national après une période coloniale marquée par des devoirs et obligations vis-à-vis de ses adminis-
une négligence manifeste de l’autorité tradition- trés. Pour reprendre la définition fonctionnelle de
nelle comme pouvoir politique réel. Cette question Gudijiga, le pouvoir du chef apparaı̂t donc comme
en appelle une autre plus significative, à savoir, “étant avant tout, un projet pour rassembler les
après le chemin parcouru par les institutions poli- hommes, leur assigner des objectifs en conformité
tico-administratives locales depuis la colonisation avec les coutumes voulues par les ancêtres” (1975:
belge à ce jour, peut-on encore parler d’autorité 120). Il appert de cette définition que le pouvoir
traditionnelle viable, investie de pouvoir moderne? émane des ancêtres vivants et morts et que l’exer-
Pour de besoins d’analyse, de clarté et d’illus- cice du pouvoir confère au chef plus d’aptitudes
tration, nous utiliserons les Suku et Yaka du Kwan- à faire promouvoir son peuple à un mieux-être.
go dans la partie sud-ouest de la République Dé- Aussi exige-t-on du chef certaines qualités excep-
mocratique du Congo. Néanmoins, tout en restant tionnelles qui font que le véritable chef n’est pas
dans la perspective comparative et régionale, de seulement celui qui détient son pouvoir surnaturel
temps en temps nous ne manquerons pas de faire mais celui qui, en même temps, est un bon meneur
référence à d’autres ethnies bien connues du vaste d’hommes (leadership), contribue effectivement et
territoire congolais. efficacement à leur prospérité ou encore celui qui
Cette étude sera divisée en deux parties. La en a constamment le souci. L’on comprendra dès
première partie traitera de la conception (mythes lors pourquoi dans la conception africaine de l’au-
et réalités) du pouvoir coutumier dans les sociétés torité, le chef est souvent perçu comme ayant
africaines en général et au Kwango en particulier. un pouvoir surnaturel qui lui permet de connec-
La seconde examinera la conception et les attri- ter avec les esprits et divinités, de présider des
butions de l’autorité politique traditionnelle telles rituels, d’apporter la pluie pour la moisson, etc.
que définies par différents textes légaux au Congo C’est dans ce même ordre d’idée que dans cer-
belge et au Congo indépendant. taines sociétés, les calamités naturelles annoncent
le déclin d’un souverain. D’où, comme le note
si emphatiquement Sindani, dans la société ya-
1 Chefferies et pouvoir traditionnel au ka, “les gouvernants n’ont pas un droit personnel
Kwango à l’aube de la colonisation belge subjectif à l’exercice du pouvoir. Les débats du
conseil des notables sont organisés notamment à
L’émergence des structures centralisées au sein des l’intention de trouver le candidat qui remplit les
sociétés africaines en général et dans le bassin du conditions requises pour l’exercice de l’autorité”
Anthropos 100.2005
10.5771/0257-9774-2005-2-415 - Generiert durch IP [Link], am 06.10.2025, 21:12:25. Das Erstellen und Weitergeben von Kopien dieses PDFs ist nicht zulässig.
Intégration de l’autorité coutumière dans les structures politico-administratives coloniales et postcoloniales au Congo 417
(1972: 29). Il n’y a pas de doute qu’une fois élu Donc le chef n’est perçu que comme un interces-
puis investi, le chef doit exercer le pouvoir selon seur des vivants auprès des ancêtres qui sont la
la coutume, c’est-à-dire selon des normes bien source de la sacralité et continuité du pouvoir. La
établies et acceptées par la masse. Ce point contre- sacralité continue à jouer un rôle capital dans la vie
dit certains chercheurs occidentaux qui affirment de l’être humain; elle conditionne son être et son
parfois sans le prouver le manque de culture po- comportement. Et comme l’insinue Kéba M’Baye,
litique démocratique dans les sociétés africaines le pouvoir étant par essence sacro-magique, il re-
précoloniales. Ceux qui ont soutenu et continuent quiert soumission de la part des sujets qui attendent
de supporter ces vues eurocentriques cherchaient/ de la force magique du chef, richesse, fertilité des
cherchent encore à justifier les innombrables in- terres, fécondité, etc. Ainsi lorsque le pouvoir s’est
cursions, attaques et injonctions à l’endroit des transmis selon les normes établies par la société,
peuples de l’Afrique en ignorant complètement il ne soulève ni mécontentement des ancêtres ni
et délibérément leurs valeurs culturelles comme celui des administrés. Il trouve le concours de
ce fut le cas durant la période coloniale au nom tous pour son bon exercice (1979: 145). Cette sou-
de certaines idéologies parfois inavouées. Finale- mission à l’autorité sans force contraignante appa-
ment notons que si l’autorité traditionnelle était ac- rente montre à quel degré la population s’attache
ceptée, respectée et a pu se maintenir contre vents au chef, garant de leur bien-être. Cependant le
et marées jusqu’à ce jour, c’est qu’elle repose sur chef voit son pouvoir s’amenuiser avec l’étendue
des bases solides. du territoire à administrer comme l’illustrent les
Le pouvoir coutumier repose sur deux prin- structures politiques traditionnelles chez les Suku
cipaux piliers: les ancêtres morts et les vivants. et Yaka du Kwango.
Chaque groupe d’ancêtres joue un rôle spécifique,
bien que complémentaire dans la vie de la société
en général et en particulier sur des sous-groupes 1.2 Des structures politiques et attributions
tels que le lignage, la famille élargie ou nucléaire. du chef traditionnel au Kwango
Bien que dans l’entendement des sociétés du
Kwango, il serait malaisé de séparer les ancêtres Les Suku et Yaka étaient des sociétés tributaires
défunts des vivants dans la vie quotidienne, au reposant sur trois niveaux. A la base de l’organi-
niveau du pouvoir politique, l’on reconnaı̂t que les sation politique se trouvait le village, puis venait le
premiers en sont les garants. C’est grâce à eux que groupement des villages et au sommet se trouvait
le pouvoir se maintient. Disons même que ce sont le pouvoir central. Dans cette section, nous ne nous
eux qui l’exercent par l’entremise du chef investi limiterons qu’à la description des deux dernières
selon les coutumes. D’où le pouvoir revêt un ca- institutions parce que ce sont celles-ci qui serviront
ractère sacré. Et la pérennité de ce pouvoir magi- de cadre pour l’organisation territoriale pendant et
co-religieux à travers les générations se fonde sur après la colonisation.
l’institution de la succession positionnelle. Celle-ci Le groupement des villages était dirigé par un
veut que tout chef investi soit la réincarnation de chef portant le titre de kilolo (pl. bilolo), un titre
ses prédécesseurs jusqu’au fondateur éponyme du politique qui était très répandue dans toute l’aire
titre politique, point de départ du pouvoir qu’il est culturelle lunda.1 La dimension géographique du
appelé à exercer (Crine-Mavar 1974: 112; Vansina groupement, le nombre de villages qui le com-
1976: 24). Cet instrument de légitimation du pou- posaient ainsi que sa population variaient d’une
voir politique est une reconnaissance des origines contrée à l’autre. Très souvent (comme c’était le
du pouvoir et du caractère religieux de celui-ci. cas chez les Yaka), le kilolo n’était investi que du
Le caractère sacré du pouvoir prévient contre toute pouvoir politique sans contrôle du domaine foncier
déviation. Quant au rôle joué par la communauté et du pouvoir religieux s’y afférant. Dans ce cas, il
des vivants, il faut relever la signification des rites, ne se contentait que de la collecte du tribut et son
totems et fétiches pour la sauvegarde du pouvoir. acheminement vers l’autorité hiérarchique (Yelen-
Et comme l’affirme si bien Dika Akwa nya Bo- gi 1987). Il sied de noter néanmoins qu’il est très
nambela (1979: 39), difficile de clairement définir les attributions du
le détenteur de la souveraineté, qu’il soit chef de lignage,
chef traditionnel car le chef a un pouvoir exorbitant
chef de clan, ethnarque, monarque, ou roi-prophète,
s’affirme simplement comme le repère généalogique 1 Les institutions et insignes politiques des populations du
d’une communauté comportant les vivants, les morts Kwango au 19e siècle attestent l’influence lunda dans la
auxquels on voue un culte (le culte des Ancêtres), et région. Pour plus d’informations à ce sujet, lire Lamal 1965;
les descendants à venir. Plancquaert 1971; Nzonzi 1977; Yelengi 1979.
Anthropos 100.2005
10.5771/0257-9774-2005-2-415 - Generiert durch IP [Link], am 06.10.2025, 21:12:25. Das Erstellen und Weitergeben von Kopien dieses PDFs ist nicht zulässig.
418 Nkasa Tekilazaya Yelengi
Anthropos 100.2005
10.5771/0257-9774-2005-2-415 - Generiert durch IP [Link], am 06.10.2025, 21:12:25. Das Erstellen und Weitergeben von Kopien dieses PDFs ist nicht zulässig.
Intégration de l’autorité coutumière dans les structures politico-administratives coloniales et postcoloniales au Congo 419
firmer qu’avant ces deux décrets, il avait existé ef- Ces tergiversations des autorités gouvernementales
fectivement deux organisations politiques évoluant belges se lisent dans les décrets réorganisant la ter-
parallèlement sur un même territoire, une organi- ritoriale dans la colonie. Comme je l’ai déjà sou-
sation fort similaire au “indirect rule” en vogue ligné, c’est le décret du 3 juin 1906 qui inaugura
dans les colonies britanniques. D’une part il y avait l’insertion de l’organisation ancienne dans la mo-
l’autorité européenne et de l’autre l’autorité cou- derne. La chefferie devint ainsi une subdivision
tumière. Pourquoi et comment alors l’autorité co- des postes dans l’organisation européenne et les
loniale tenta-t-elle d’intégrer l’autorité coutumière chefs étaient appelés à participer à l’entreprise co-
dans l’organisation européenne à partir de 1906? loniale. Mais qu’est-ce que le législateur entendait
Nous trouvons la réponse chez certaines voix par chefferie? Nous trouvons la réponse à cette
autorisées de l’administration coloniale belge au question dans le décret du 2 mai 1910.
Congo. Selon Monseigneur de Hemptinne (1928: Ce décret est parmi les textes les plus circons-
373), tanciés concernant l’organisation des populations
autochtones. Il répartissait les populations locales
la définition de la politique indigène traditionnelle [peut en “chefferies et sous-chefferies” dont les limites
être résumée] en disant qu’elle n’admet dans la Colo- devaient être déterminées par le commissaire de
nie qu’une administration unique, que la chefferie est district (C. D. D.) en suivant la coutume. Ce der-
destinée à se transformer en commune, sous un statut nier avait néanmoins les latitudes de s’écarter de
fixé par [le] décret; que, en attendant ce terme de l’é- la coutume lorsque les intérêts du colonisateur
volution du groupement primitif, le chef doit, suivant le
l’exigeaient. Il appert donc que les intérêts colo-
décret de 1910, être entouré de messagers et d’agents
bien préparés, qui assisteront l’administration dans son
niaux prédominaient. En outre, il convient de faire
oeuvre régénératrice. remarquer qu’à ce niveau de l’occupation belge la
plupart des C. D. D. étaient si pas des novices, du
Ici il apparaı̂t clairement l’idée d’une administra- moins pas très familiers avec les coutumes locales
tion directe qui inclurait les chefferies dans un sys- et par conséquent, ils passaient outre celles-ci pour
tème moderne à l’européenne. C’est dire de façon ne considérer que les intérêts des colonisateurs.
voilée que les chefferies étaient appelées à dispa- Cela explique un certain arbitraire dans la fixation
raı̂tre. D’où l’apparition d’un autre courant d’opi- des délimitations des juridictions, portant parfois
nion défendue par les théoriciens de la politique entorse aux limites reconnues par la coutume.
indirecte qui, elle, allait s’imposer de plus en plus Une autre paume de discorde engendrée par ce
à partir de 1920. Parmi les grands supporters du décret se situe au niveau des pouvoirs accordés
dernier courant se distinguaient deux poids lourds aux sous-chefs, lesquels pouvoirs entraı̂naient un
de l’administration belge, à savoir Louis Franck, effritement du pouvoir réel du grand chef. En ef-
ministre de colonie de 1918 à 1924 et G. Van Der fet, à plusieurs égards, les sous-chefs médaillés se
Kerken, le gouverneur de la province de l’Equateur sentirent indépendants du chef suprême car ils ne
de 1919 à 1924. Pour eux, il fallait renforcer les se sentaient désormais redevables que vis-à-vis de
délégations de pouvoir aux chefs traditionnels. Les l’autorité européenne qui leur octroyait rémunéra-
chefferies deviendraient ainsi responsables de la tion et autres avantages matériels. En outre, de par
justice, de la collection des impôts, de recrute- ses nouvelles attributions, le chef devenait plus un
ments de la main d’oeuvre et des prestations obli- fonctionnaire qu’une autorité coutumière puisque
gatoires. “Cette formule offrait comme avantage, son pouvoir n’émanait plus de la coutume comme
d’après ses défenseurs, de faire de l’autorité des par le passé. Essayons d’illustrer cela en prenant
chefs une parcelle de l’autorité coloniale, tandis la chefferie suku de Meni Kongo.
que la ‘circonscription indigène’ se développerait Comme mentionné précédemment, la société su-
sur son propre fonds, d’après ses moeurs, ses ten- ku précoloniale connaissait une organisation cen-
dances et sa langue” (Vellut 1974: 122). Voici ce tralisée et bien structurée avec un grand chef, por-
qu’en disait le vice-gouverneur du Katanga, chargé teur du titre Meni Kongo. Celui-ci était assisté
d’y appliquer la politique de Franck: dans l’exercice de ses fonctions par des notables,
des sous-chefs (bilolo) et des chefs de villages. Le
En matière de politique indigène, l’on ne peut perdre
territoire suku était tellement vaste que son organi-
de vue que nous ne pouvons modifier l’organisation sation posa des sérieux problèmes au pouvoir or-
coutumière pour l’adapter à notre administration, mais ganisateur. Le fait que tout le territoire suku ne fut
que nous devons au contraire adapter notre adminis- pas occupé simultanément contribua à la difficulté.
tration à l’organisation indigène (Rutten cité par Vellut En effet, dans la partie orientale, le territoire de la
1974: 122). Lukula fut créé le 5 septembre 1913 tandis que
Anthropos 100.2005
10.5771/0257-9774-2005-2-415 - Generiert durch IP [Link], am 06.10.2025, 21:12:25. Das Erstellen und Weitergeben von Kopien dieses PDFs ist nicht zulässig.
420 Nkasa Tekilazaya Yelengi
dans la partie occidentale, le territoire du Moyen- précoloniale est perçue comme la période de splen-
Kwenge ne vit le jour que le 14 juin 1922 (B. O. deur de l’autorité traditionnelle et la colonisation,
1913: 124 pour Lukula et Lamal; Bulletin Admi- elle, comme le facteur ayant précipité la fin de
nistratif [B. A.] 1965: 299 pour Moyen-Kwenge). cette belle époque. La nouvelle autorité disposait
Comme on peut le constater, l’occupation du des moyens suffisants et efficaces pour son action.
territoire suku fut parachevée durant la période Elle subjugua l’ancienne et en fit un agent pour
de la mise en application du décret du 2 mai mener à bien sa soi-disant mission “civilisatrice”.
1910 avec toutes ses retombées. Ainsi l’acquisi- Aussi le chef dans sa nouvelle peau était-il craint,
tion des médailles par les bilolo et sous-bilolo les suspecté et méprisé par ceux-là même qui, hier, le
rendit presqu’indépendants du Meni Kongo. Le vénéraient. Cette atteinte à l’autorité coutumière
système de tribut fut banni, rompant ainsi l’équili- que plus d’uns applaudissaient parce que son pou-
bre sociopolitique d’antan. Comme compensation, voir était considéré aussi comme tyrannique et con-
les chefs et sous-chefs coloniaux recevraient une traignant, sera condamnée par les défenseurs du
rémunération calculée en fonction de l’importance décret du 2 mai 1910. Ils y voyaient un écueil de
de la population à gérer. Le Meni Kongo n’était la politique dite d’administration directe alors qu’à
réduit qu’au niveau d’un kilolo tout court. Il est mon avis, il s’agissait là de l’aboutissement normal
parfois arrivé que l’autorité coloniale imposât un des objectifs visés par la nouvelle autorité. Car,
successeur de son choix, passant ainsi outre toutes précise Mgr de Hemptinne (1928: 360), devant
les règles coutumières en la matière. C’est ce qui les deux attitudes à afficher par le colonisateur à
s’est produit, par exemple, avec le Meni Kongo savoir: ou bien “la société européenne et la socié-
Mukeni en 1928. Il fut investi en dépit de l’op- té indigène” vivraient “côte à côte, en ordre pa-
position de la famille cheffale et du conseil des rallèle et incommunicable, ou bien il y aura sub-
notables. En effet l’autorité coloniale le préféra à ordination de l’ordre indigène à l’ordre européen,
Kitswaka qui, semble-t-il, était hostile au pouvoir dans la pensée d’une compénétration progressive
belge (Yelengi 1979: 103 s.). et prudente.” Le colonisateur a opté la seconde
Ce qui était vrai du pouvoir central suku hypothèse avec ses avatars.
l’était aussi des autres structures administratives Cette attitude que déplore Hemptinne signifiait
inférieures comme l’illustre le cas de kilolo Mu- en clair mettre l’autorité traditionnelle au service
tangu. Un des principaux bilolo de Meni Kongo, de la nouvelle administration européenne et aller
chef Mutangu gérait onze sous-chefferies et une progressivement et méthodiquement vers sa totale
cinquantaine de villages à l’aube de la colonisa- disparition. Et il exprima cela en termes un peu
tion belge. A partir de 1924, c’est-à-dire deux ans plus poignants:
seulement après la création du territoire du Mo-
yen-Kwenge, tous ses sous-bilolo devinrent chefs En politique, le programme n’est pas d’établir côte à
médaillés et ils jouissaient des mêmes privilèges côte deux administrations parallèles, mais de n’avoir
et attributions que leur ancien chef hiérarchique. qu’un seul et unique gouvernement au sein duquel les
Ainsi donc s’ouvrait une ère nouvelle qui mar- indigènes joueront leur rôle suivant leurs capacités. A
titre transitoire, dans la pensée de ne pas brûler les
quait aussi le début de la fin de l’hégémonie des
étapes d’une évolution normale, les cadres du régime
chefs traditionnels dont la crédibilité, le prestige et traditionnel seront maintenus, mais avec l’idée arrêtée
l’essence même du pouvoir s’ébranlaient ou s’ac- de faire évoluer vers nous [les Belges] ce pouvoir tradi-
croissaient selon qu’on l’évaluait du point de vue tionnel et de le supprimer là où il se figerait et se mettrait
coutumière ou européenne. Il y avait désormais un en travers du mouvement civilisateur (1928: 360; les
nouveau maı̂tre qui leur fixait leurs attributions et italiques par Yelengi).
la ligne de conduite à suivre par voie de décrets
et arrêtés. Il les nommait dès lors qu’il les jugeait L’idée principale dans l’extrait ci-dessus est d’inté-
aptes à défendre les idéaux du colonisateur et non grer l’autorité traditionnelle en la vidant de sa
les intérêts de ses sujets. En bref, le chef coutumier substance et de son essence là où elle coopérerait
n’avait plus de traditionnel que la parure. D’où avec la nouvelle autorité et de s’en débarrasser
l’apparition de certaines expressions nostalgiques carrément là où elle résisterait. Cet objectif ne fut
très répandues en milieu suku pour se rappeler pas atteint jusqu’en 1933 et Magotte constata cet
la gloire du temps ancien quand le chef était échec du décret du 2 mai 1910. En effet, il se
maı̂tre chez soi à l’instar de: Nge buna yakadi plaignit de l’existence d’innombrables petites chef-
nsi (litt.: Quand le pays était encore pays) or nge feries trop faibles pour réaliser un développement
buna bakhadi bambuta (litt.: A l’époque de nos normal, de l’effritement des groupements et tri-
ancêtres). Pour la vieille génération, la période bus (Magotte 1934: 11). C’était malheureusement
Anthropos 100.2005
10.5771/0257-9774-2005-2-415 - Generiert durch IP [Link], am 06.10.2025, 21:12:25. Das Erstellen und Weitergeben von Kopien dieses PDFs ist nicht zulässig.
Intégration de l’autorité coutumière dans les structures politico-administratives coloniales et postcoloniales au Congo 421
l’expérience vécue par les Suku de Meni Kongo avoir oeuvré pour une entreprise européenne, etc.
repartis en plusieurs corpuscules disséminés dans Donc la création des secteurs, des conseils et des
les territoires de Feshi, Kasongo-Lunda, Kenge et collèges permanents au sein des C. I. par les textes
Masi-Manimba. légaux à venir, notamment le décret du 10 mai
Devant cette situation déplorable pour le chef 1957, avait permis aux éléments non reconnus par
traditionnel, les défenseurs de la politique indirecte la coutume de participer à l’exercice du pouvoir et
réclamèrent avec acharnement la réhabilitation de cela, bien souvent, au détriment des “ayant-droits”.
l’autorité traditionnelle déjà suffisamment affai- Déjà vers les années 40, on assista à une situation
blie. C’est alors qu’apparut le second temps fort de non prévue par le décret de 1933 mais heureuse
l’organisation des chefferies et de la participation pour l’occupation européenne, à savoir le déve-
du chef traditionnel à la gestion de la colonie. En loppement des secteurs et l’atrophie des chefferies
effet, dans le souci de consolider l’autorité des et de leurs tribunaux. Le nombre de chefferies
chefs coutumiers, le décret du 15 avril 1926, lequel fut réduit (Tshungu 1984), tandis que les secteurs
consacra officiellement la politique de l’adminis- devinrent plus nombreux et surtout plus étendus.5
tration indirecte, organisa les tribunaux de chef- Quant au chef, lui-même, il devenait peu à peu
feries et de secteurs. On espérait que l’exercice fonctionnaire sur lequel reposait sans cesse da-
de la justice renforcerait l’autorité des chefs. Cette vantage la responsabilité des affaires coutumières
préoccupation atteignit son paroxysme avec le dé- (Vellut 1974: 126). Ainsi tout en prônant une admi-
cret du 5 décembre 1933 sur les “circonscriptions nistration indirecte qui permettrait aux populations
indigènes (C. I.).”3 locales de participer à la gestion de ses affaires,
Le nouveau décret ouvrit une nouvelle ère dans le pouvoir colonial avait facilité l’émergence au
la politique d’organisation des communautés ru- sein de celle-ci d’une sorte d’élite africaine com-
rales. On élargit ou mieux on recouvrit l’ancien plice avec laquelle il était appelé à collaborer au
espace ethnique pour en faire des chefferies. C’est mépris du pouvoir traditionnel en perte de vitesse.
ce qui permit la création de deux grandes chef- Cette situation prévalut jusqu’en 1957 lorsque le
feries dans le territoire du Moyen-Kwenge: celle décret du 10 mai vint légèrement modifier celui
des Suku de Meni Kongo et celle des Sonde, du 5 décembre 1933. En effet, le décret du 10 mai
respectivement par la décision no. 29 du 3 octobre 1957 apporta une innovation significative en orga-
1936 et l’arrêté no. 45 du 16 juillet 1936.4 Peut-on nisant dans chacune des C. I. un conseil composé
affirmer que les pouvoirs des chefs traditionnels des membres de droit et des membres nommés
s’élargirent et se consolidèrent effectivement avec par le commissaire de district sur présentation, et
l’application du décret du 5 décembre 1933? Nous un collège permanent dont les membres étaient co-
répondrons par l’affirmatif au niveau des secteurs optés au sein du conseil. Comment ces législations
et par le négatif au niveau des chefferies. Car, avec ont-ils affecté les chefferies au Kwango?
le regroupement des chefferies en secteurs, le pou-
voir traditionnel dans les chefferies ne sembla pas
être revigoré. Dans cet ensemble trop vaste qu’était 2.2 De l’application des décrets du 5 décembre
le secteur, on retrouva, comme le fait remarquer 1933 et du 10 mai 1957 chez les Suku
Kanyinda-Lusanga au sujet des Luba, “deux sortes
d’autorités coutumières: les chefs de groupements Les structures politiques pyramidales de la société
et les autorités constituées qui sont les chefs de suku furent déjà bouleversées avant 1933. En effet
secteurs et leurs conseils. Le chef de groupement jusqu’en 1932, le groupement demeura écartelé
incorporé reste subordonné au chef de secteur” entre trois territoires distincts à savoir les terri-
(1970a: 274). A la tête des secteurs ainsi créés toires de la Lukula (qui deviendra Masi-Manimba),
étaient nommés des personnalités locales, non pas du Moyen-Wamba (plus tard Kasongo-Lunda) et
sur la base des coutumes mais de nouveaux critères du Moyen-Kwenge (plus tard Feshi). En 1933,
établis par les Belges tels que l’éducation eu- l’Etat décida de soumettre les Suku de Meni Kon-
ropéenne, la loyauté à la nouvelle administration, go au pouvoir de leur ennemi historique, le Kiamfu
de Kasongo-Lunda. Cette malheureuse décision
visait une unification de tous les Suku sous une
3 Pour de plus amples détails à ce sujet, lire le Bulletin même entité administrative. C’est ainsi qu’en 1935
Officiel, 1933 et le long exposé de motifs accompagnant la chefferie autonome des Suku fut établie. Elle
le décret du 5 décembre 1933 sur les circonscriptions
indigènes (C. I.).
4 Voir le registre des renseignements politiques, Archives du 5 Voir le tableau des chefferies par province au Congo belge
territoire de Feshi, Feshi. in Tshungu 1984: 158.
Anthropos 100.2005
10.5771/0257-9774-2005-2-415 - Generiert durch IP [Link], am 06.10.2025, 21:12:25. Das Erstellen und Weitergeben von Kopien dieses PDFs ist nicht zulässig.
422 Nkasa Tekilazaya Yelengi
remplaçait celle de Meni Kongo, reconnue offi- 1933 tenta de restituer au Meni Kongo son pouvoir
ciellement par l’arrêté no. 958 du 19 mars 1928 traditionnel sur tout le territoire ancestral. Cette
du C. D. D. du Kwango. L’ancienne chefferie était expérience ne fut que d’une courte durée puisqu’en
composée de quatre groupements ou sous-cheffe- 1943 la chefferie fut une fois de plus partagée et
ries: Meni Kongo, Zalala, Loanda et Bwangongo l’autorité du chef réduite au niveau du groupement
et faisait partie du territoire de Lukula jusqu’en Meni Kongo.
1932. En cette année, par suite de la réorganisation L’après-guerre fut marquée par le décret du
administrative des territoires, elle fut rattachée au 10 mai 1957 qui reprit en son sein les décrets du
nouveau territoire du Moyen-Wamba dont le chef- 23 novembre 1931 sur les centres extra-coutumiers
lieu était Feshi. (C. E. C.) et du 5 décembre 1933 sur les C. I.
La grande chefferie des Suku de Meni Kongo (B. O. 1957). Sur le plan des pouvoirs de l’autorité
fut créée le 15 septembre 1935. La chefferie ainsi coutumière, le décret du 10 mai 1957 n’apporta pas
reconnue comprenait 11 groupements, placés sous de salut à son déclin et cela jusqu’à l’indépendance
l’autorité du chef Meni Kongo. Il s’agissait des car les mêmes écueils auxquels nous avons fait
sous-chefferies suivantes: Mutangu, Bumba Kifilu, mention concernant les décrets de 1931 et 1933
Katambi, Mobanga, Muzengo, Mwela, Buka Tso- vont aussi caractériser la nouvelle loi sans apporter
na, Kasombo, Kingombe, Buka Kipangu et Meni des changements significatifs de nature à renforcer
Kongo. L’on remarquera que des 9 principaux bi- le pouvoir coutumier.
lolo qui existaient avant l’occupation européenne,
seuls Bwangongo, Loanda et Zalala faisaient partie
de la chefferie de Meni Kongo avant l’application 2.3 L’autorité coutumière et les institutions
du décret du 5 décembre 1933 en territoire suku. administratives du Congo indépendant,
C’est sans doute à cause de leur proximité avec la 1960 – 2004
portion sous le contrôle direct du chef Meni Kon-
go. Durant toute une décennie, les onze sous-chef- L’époque des provincettes (1960–1969) était ca-
feries formèrent un tout. Le Meni Kongo y exerça ractérisée par un manque d’harmonie dans l’orga-
son pouvoir conformément à la coutume et au nou- nisation des entités rurales. L’oubli manifeste de
veau pouvoir. Mais ce territoire se révéla trop vaste ces entités administratives au niveau national per-
pour être géré par une autorité traditionnelle et de sista jusqu’en 1969, année au cours de laquelle
surcroı̂t illettrée. Ainsi entre 1943 et 1957 s’ouvrit l’ordonnance-loi du 12 mars 1969 portant orga-
une autre période riche en événements sur le plan nisation des collectivités locales essaya de réor-
de l’organisation administrative et territoriale chez ganiser les anciennes “circonscriptions indigènes”
les Suku. En 1943, une nouvelle réorganisation telles que reconnues par le décret du 10 mai
entraı̂na la suppression de la chefferie de Meni 1957, à savoir les chefferies, les secteurs et les
Kongo qui fut scindée en deux blocs: une partie fut centres. En d’autres termes, cette ordonnance-loi
rattachée au territoire de Masi Manimba et l’autre ne “ressuscita” que les quelques chefferies qui
au territoire de Feshi. Le premier groupe constitua avaient pu échapper à l’extinction durant la période
les secteurs de Bindungi, Kibolo et Kinzenzen- coloniale. Il se pose la question de savoir pour-
go, tandis que le second constituait les secteurs quoi la nouvelle autorité postcoloniale qui se di-
de Ganaketi et Lobo. Devant pareille situation, sait préoccupée par la réhabilitation de l’autorité
l’on conviendra avec nous qu’il n’existait plus de coutumière et qui connaissait la coutume mieux
chefferies chez les Suku sauf si l’on confère cette que les Belges n’avait pas réhabilité soit toutes
appellation aux anciens groupements gérés par les les chefferies qui avaient existé avant et pendant
anciens bilolo, ce qui ne correspondrait à aucun la colonisation, soit les méconnaı̂tre toutes sans
texte légal. Et jusqu’à l’indépendance la chefferie distinction? En effet, une telle action aurait permis
ne fut plus jamais reconstituée, même pas sur base d’éviter, selon les termes de Kanyinda-Lusanga,
du décret du 10 mai 1957. “l’hypocrisie coloniale qui consistait à respecter
Pour clore avec la période coloniale, on peut la coutume quand elle était compatible avec la
dire qu’on a assisté au pays suku au triomphe de poursuite des intérêts coloniaux et à l’ignorer com-
l’administration directe. Car l’application du dé- plètement dans les cas contraire” (1970b: 497).
cret du 2 mai 1910 avait contribué au dépeçage de La réhabilitation de toutes les chefferies et dy-
la grande entité politique centralisée précoloniale nasties anciennes auraient redressé les injustices
et ipso facto avait entamé considérablement l’au- commises par les colonisateurs à l’endroit de celles
torité du chef suprême et même de ses bilolo. qui leur étaient opposées et revigorer celles qui
L’application en 1935 du décret du 5 décembre avaient survécu à l’occupation européenne.
Anthropos 100.2005
10.5771/0257-9774-2005-2-415 - Generiert durch IP [Link], am 06.10.2025, 21:12:25. Das Erstellen und Weitergeben von Kopien dieses PDFs ist nicht zulässig.
Intégration de l’autorité coutumière dans les structures politico-administratives coloniales et postcoloniales au Congo 423
Anthropos 100.2005
10.5771/0257-9774-2005-2-415 - Generiert durch IP [Link], am 06.10.2025, 21:12:25. Das Erstellen und Weitergeben von Kopien dieses PDFs ist nicht zulässig.
424 Nkasa Tekilazaya Yelengi
soit créer de toute pièce de nouvelles structures par la coutume. Que reste-t-il alors de coutumier
identiques et équitablement reparties sur tout le dans le fonctionnement de la collectivité-chefferie?
territoire national. Car, l’instauration de deux en- Revenons au Kwango pour noter qu’aucune
tités de base décentralisées: collectivité-chefferie chefferie n’a été recréée. Une telle tentative aurait
et collectivité-secteur chez certaines tribus et d’une entraı̂né une révision des limites de certaines en-
entité: la collectivité-secteur seulement chez les tités politico-administratives existantes. Les quel-
autres atteste une des faiblesses de la loi de 1982 ques bilolo, devenus des chefs de groupement, ne
dans la répartition des pouvoirs. Dans le premier jouissent plus d’aucun prestige auprès de la popu-
cas, il y a intégration effective de l’autorité cou- lation qu’ils dirigeaient avant toutes ces réformes.
tumière dans l’entreprise étatique puisque la col- Le dernier texte en date n’avait pu leur restituer
lectivité-chefferie est pourvue de la personnalité ce que plus d’un demi-siècle de colonisation et
juridique. L’intégration du chef coutumier (chef le silence et indifférence des premières années
de groupement) était absente dans le second cas d’indépendance leur avaient arraché.
où le groupement ne disposait pas de personnalité
juridique. Si le chef de groupement siège au sein
du conseil de collectivité-secteur, il n’a pas de Conclusion
pouvoir de décision à l’instar de l’autorité tradi-
tionnelle, responsable de la collectivité-chefferie, En parcourant la période coloniale et postcolo-
qui est à la fois représentant du pouvoir central et niale, nous avons suivi pas à pas la longue marche
autorité locale. d’une autorité traditionnelle mutilée voire même
Un recul dans le temps nous pousse à constater meurtrie par les différentes lois réorganisant la
que dans le décret du 5 décembre 1933 qui avait territoriale au Congo belge et au Congo/Zaı̈re.
essayé de réhabiliter effectivement le chef coutu- Plusieurs facteurs expliquent la mort en douceur
mier, celui-ci était revêtu des pouvoirs coutumiers de cette autorité: renforcement de l’autonomie des
mais que dans le cadre de sa participation à l’oeu- sous-chefs avec l’appui de l’autorité européenne,
vre coloniale, il était soumis à un certain nombre morcellement des chefferies entre plusieurs entités
de devoirs et obligations. Il était entouré d’un administratives nouvelles, si pas leur suppression
conseil auquel le législateur n’avait accordé aucun pure et simple, refus d’associer les chefs tradition-
rôle spécifique de peur de l’intégrer effectivement nels dans la prise de décision, etc.
dans les rouages de l’administration européenne. En définissant l’autorité coutumière, ses compé-
Tandis que dans la loi de 1982 sur la territoriale, tences et attributions sous les régimes colonial et
le chef était habillé d’une duplicité de pouvoirs: postcolonial, nous constatons que l’autorité cou-
il représentait à la fois le gouvernement central tumière, exception faite à un moindre degré du
et le pouvoir coutumier. Ceci soulève un autre chef du village qui partage encore le même vécu
problème au niveau coutumier car pour mieux quotidien avec les autres habitants locaux et qui
s’intégrer dans l’appareil exécutif ou pour accéder jouit d’une certaine autorité réelle, constitue un
à d’autres fonctions politiques, le pouvoir cen- leurre et que l’on pouvait se garder de réhabiliter
tral investirait aisément tel membre au détriment au sein de l’organisation politico-administrative du
de l’ayant droit. Ceci nous fait tomber dans les Congo indépendant des entités moribondes telles
ingérences de la période coloniale. Bien plus en que le groupement et la collectivité-chefferie. Le
tant qu’autorité locale, le chef de la collectivité- groupement, par exemple, n’avait pour principal
chefferie n’a pas de rôle précis à jouer car ses objectif que d’affaiblir le pouvoir de l’autorité tra-
attributions ne sont pas clairement définies. D’où ditionnelle au sommet qui était considéré comme
il n’est pas différent du chef de groupement. L’on trop vaste par le pouvoir colonial. Il n’avait aucun
pourrait objecter que les deux pouvoirs du chef rôle économique à jouer. C’est ce qui explique
sont aujourd’hui indissociables. Nous disons tout d’ailleurs que le groupement n’était pas repris par
de suite que cela n’est pas totalement vrai dans ce le décret du 5 décembre 1933 parmi les C. I. Quant
sens que la loi privilégie l’organisation moderne à la chefferie, actuellement appelée collectivité-
au détriment de la coutumière. Ainsi, le chef bien chefferie, entité de base ayant fait ses preuves lors
que désigné par la coutume, peut être remplacé “en de l’effort de guerre (recrutement et production
cas d’absence ou d’empêchement dans la plénitude des vivres et produits agricoles) et à notre avis
de ses fonctions par le vice-président du conseil la seule entité rurale jadis dotée du pouvoir de
de collectivité élu conformément aux dispositions promouvoir la masse rurale, elle a été décapitée et
électorales” (Ordonnance-loi 1982: paragraph 3, affaiblie puisqu’elle a été délibérément vidée de sa
art. 142) et qui n’est malheureusement pas désigné substance et de son essence. La population actuelle
Anthropos 100.2005
10.5771/0257-9774-2005-2-415 - Generiert durch IP [Link], am 06.10.2025, 21:12:25. Das Erstellen und Weitergeben von Kopien dieses PDFs ist nicht zulässig.
Intégration de l’autorité coutumière dans les structures politico-administratives coloniales et postcoloniales au Congo 425
qui est constituée en majorité des jeunes et des dant le régime de Mobutu pour mieux asseoir son
citadins ne se reconnaı̂t plus dans l’environnement pouvoir à travers l’étendue du territoire national.
qui avait vu la splendeur du chef traditionnel et
par conséquent, elle ne croit pas en son efficacité
comme agent de développement. Pourquoi alors Références citées
cet acharnement pendant la deuxième république
à vouloir réhabiliter des institutions à fonctionne- Bulletin Officiel (B. O.)
ment problématique chez certaines ethnies et ne 1885 – 1908 Bulletin Officiel de l’Etat Indépendant du Congo.
1908 – 1959 Bulletin Officiel du Congo belge.
pas faire autant chez d’autres? Pourquoi ne pas
partir sur des bases nouvelles avec une organisa- Bulletin Administratif (B. A.)
tion politico-administrative moderne qui reposerait 1965 Bulletin Administratif (et Commercial) du Congo belge.
sur des bases non-coutumières et qui repartirait Crine-Mavar, B.
équitablement le pouvoir de la base en le faisant 1973 Histoire traditionnelle du Shaba. Cultures au Zaı̈re et en
reposer sur la force de la loi moderne plutôt que Afrique 1: 11 – 108.
1974 L’avant-tradition zaı̈roise. Cultures au Zaı̈re et en Afri-
de prétendre réhabiliter les institutions obsolètes que 3 (numéro spécial).
dont la fondation soit a été détruite par les lois
coloniales et postcoloniales, soit est aujourd’hui Dika Akwa nya Bonambela
1979 La sacralité du pouvoir et le droit africain de la
méconnue par ceux-là même que le “chef” prétend succession. In: Sacralité, pouvoir et droit en Afrique;
représenter? Cela nécessiterait un travail de titan pp. 35 – 142.
au niveau de changement de la mentalité de la
Gudijiga, Gipaka
population pour lui redonner confiance en l’auto- 1975 Evolution des Pende 1500 – 1900. Synchronie et dia-
rité traditionnelle et également au niveau de la chronie du pouvoir. Kinshasa-Lubumbashi. [Thèse de
restructuration des limites actuelles de certaines doctorat en anthropologie]
entités politico-administratives. Sans ces arrange-
Hemptinne, J. de
ments préalables, il me semble inopportun de res- 1928 La politique indigène du gouvernement belge. Congo 2:
susciter une autorité qui n’a plus de coutumier 359 – 374.
que l’apparat pour en faire un organe du pouvoir
Kabulo, Mbayo
moderne. Ceux qui ont tenté de le faire étaient 2002 L’autorité coutumière dans la politique de la Conakat
motivés par des calculs politiciens et avaient voulu (1958 – 1965). Une illustration positive entre les chefs
capitaliser sur ce qui reste encore de crédibilité et coutumiers et le pouvoir moderne. Likundoli. Archives
de pouvoir à base traditionnelle des chefs dans cer- et Documents (Série B; Université de Lubumbashi)
18/1 – 2: 43 – 75.
tains coins du pays pour consolider un pouvoir dic-
tatorial sans racines ni appui au niveau de la masse. Kanyinda-Lusanga, Th.
Le chef était devenu un joker pour se maintenir 1970a Les institutions traditionnelles luba. Structures et fonc-
au pouvoir, un pouvoir coercitif pour appeler à tionnement. Leur évolution sous la colonisation et l’in-
dépendance. Congo Afrique 45: 271 – 283.
l’ordre les contestataires et un agent de l’Etat muni 1970b Le nouveau régime et l’organisation politico-adminis-
d’un salaire émargeant du budget de l’Etat, d’une trative du milieu rural – Morphologie d’une Chefferie
police et d’un budget pour exécuter le programme et d’un Secteur. Congo Afrique 49: 485 – 499.
désigné au sommet de l’Etat. Devenus membres Kéba M’Baye
du comité central du Mouvement Populaire de 1979 Sacralité, croyances, pouvoir et droit en Afrique. In:
la Révolution (Parti-Etat), ministres, députés, etc., Sacralité, pouvoir et droit en Afrique; pp. 143 – 160.
certains chefs des collectivité-chefferies devinrent Lamal, F.
plus puissants que leurs chefs hiérarchiques et ne 1949 Essai d’étude démographique d’une population du
devaient leur loyauté qu’au seul président de la Kwango. Les Basuku du territoire de Feshi. Bruxelles:
république. Bref, contrairement à la période co- Librairie Falk.
loniale où l’autorité avait flirté tantôt avec l’idée 1965 Basuku et Bayaka des districts Kwango et Kwilu au
Congo. Tervuren: Musée Royal de l’Afrique Centrale.
d’associer tantôt avec celle d’ignorer l’autorité
coutumière selon les besoins du moment mais dans Magotte, J.
l’intérêt général du colonisateur, la période Mobu- 1934 Les circonscriptions indigènes. Commentaire du décret
du 5 décembre 1933 d’après l’exposé des motifs, les
tienne chercha à s’apprivoiser l’autorité tradition- travaux préparatoires et le rapport du conseil colonial.
nelle pour mieux satisfaire les besoins politiques Dison-Verviers: J. Winandy.
de Mobutu. L’ordonnance-loi du 25 février 1982
Nzonzi, Makambu
qui est aussi la dernière loi organisant la territoriale 1977 Histoire de Kiamfu chez les Yaka (des origines à
au Congo/Zaı̈re à ce jour, était taillée sur mesure, 1887). Kinshasa-Lubumbashi. [Mémoire de licence en
du reste comme la plupart des lois passées pen- Histoire]
Anthropos 100.2005
10.5771/0257-9774-2005-2-415 - Generiert durch IP [Link], am 06.10.2025, 21:12:25. Das Erstellen und Weitergeben von Kopien dieses PDFs ist nicht zulässig.
426 Nkasa Tekilazaya Yelengi
Anthropos 100.2005
10.5771/0257-9774-2005-2-415 - Generiert durch IP [Link], am 06.10.2025, 21:12:25. Das Erstellen und Weitergeben von Kopien dieses PDFs ist nicht zulässig.