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Économie Rurale en Côte d'Ivoire

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U FR des Sciences Biologiques
 

  Départem ent de Biologie Végétale

 
LICENCE 3 – BIOLOGIE VEGETALE / ANIM ALE
 

NOTION D’ECONOMIE RURALE


 

    Assi  Tano  Maxime    

 ANNEE  ACADEMIQUE  2015-­‐2016   Docteur  d’Etudes  Rurales  en  Economie  

  1  
 
INTRODUCTION  GENERALE  ................................................................................................................................  3  
Chapitre  I  :  Les  grands  choix  sectoriels  .......................................................................................................................  5  
I-­‐  La  thèse  des  trois  secteurs  .............................................................................................................................................................  5  
1.1.  Modification  de  la  demande  et  mutation  sectorielle  ......................................................................................................................  5  
1.2.  Le  développement  agricole,  préalable  à  l’industrialisation  ........................................................................................................  5  
II-­‐  Le  modèle  de  développement  économique  ivoirien  .........................................................................................................  6  
2.1.  Le  choix  du  modèle  de  développement  ................................................................................................................................................  6  
2.2.  L’analyse  du  rôle  stratégique  de  l’agriculture  d’exportation  .....................................................................................................  6  
2.2.1.  Le  rôle  stratégique  de  l’agriculture  d’exportation  par  rapport  à  elle-­‐même  .............................................................  6  
2.2.2.  Par  rapport  au  sous-­‐secteur  agricole  vivrier  ............................................................................................................................  6  
2.2.3.  Par  rapport  au  secteur  secondaire  ................................................................................................................................................  7  
2.2.4.  Par  rapport  au  secteur  tertiaire  (secteur  commerciale  et  des  services)  ......................................................................  7  
Chapitre  2  :  La  politique  agricole  ivoirienne  de  1960  à  nos  jours  .....................................................................  8  
I-­‐  La  place  de  l’agriculture  d’exportation  .....................................................................................................................................  8  
II-­‐  Les  déterminants  de  l’expansion  de  l’économie  de  plantation  ....................................................................................  9  
2.1.  Faciliter  l’accès  au  foncier  en  vue  de  stimuler  la  migration  ........................................................................................................  9  
2.2.  La  migration,  facteur  de  développement  de  l’économie  de  plantation  ................................................................................  12  
2.3.  Une  politique  de  prix  incitatif  pour  encourager  la  production  et  assurer  le  désenclavement  des  zones  de  
production  ...............................................................................................................................................................................................................  13  
Chapitre  3  :  Les  manifestations  de  la  crise  cacaoyère  à  partir  de  1980  ........................................................  15  
I-­‐  Les  déterminants  de  la  crise  cacaoyère  ................................................................................................................................  15  
II-­‐  Les  différentes  manifestations  de  la  crise  cacaoyère  ....................................................................................................  15  
2.2.  Renforcement  de  la  vulnérabilité  des  jeunes  ..................................................................................................................................  16  
2.3.  La  transformation  du  milieu  écologique  ...........................................................................................................................................  17  

Chapitre  4  :  Le  plan  directeur  de  développement  agricole  en  Côte  d’Ivoire  ...................................  18  
I-­‐  Quelques  éléments  de  politique  agricole  ..............................................................................................................................  18  
1.1.  La  politique  de  recherche/développement  ......................................................................................................................................  18  
1.2.  La  politique  de  modernisation  des  exploitations  agricoles  .......................................................................................................  18  
1.3.  La  politique  de  conservation  et  de  transformation  ......................................................................................................................  19  
II-­‐  Elaboration  des  politiques  agricoles  .....................................................................................................................................  19  
2.1.  Les  principaux  obstacles  à  l’élaboration  de  la  politique  agricole  ...........................................................................................  19  
2.2.  La  Loi  d’Orientation  Agricole  de  Côte  d’Ivoire  (LOACI)  ..............................................................................................................  20  
2.3.  Défis  de  l’agriculture  ivoirienne  ............................................................................................................................................................  21  

CONCLUSION  GENERALE  ...................................................................................................................................  21  

  2  
INTRODUCTION GENERALE

L'activité rurale et agricole est liée à des comportements psychologiques traditionnels où le sentiment
garde sa place à côté du sec intérêt ; pour toutes ses productions elle collabore avec des facteurs biologiques,
avec des forces physiques.

L'économie rurale est une branche de des sciences économique. Elle étudie les techniques qui assurent
la prospérité de l'entreprise agricole. Henri Sagnier dit, par exemple, dans le Dictionnaire d'agriculture :
« l'économie rurale est la partie des sciences agricoles consacrée à l'étude des lois de la production et à
l'examen des conditions qui assurent la prospérité des entreprises de l'exploitation du sol ».

L’économie agricole est la partie de l’économie ou de la science économique qui concerne


l’agriculture. L’économie agricole est donc la direction économique qui gère les différents aspects de
l’agriculture et du milieu en général. Cette étude concernant l’utilisation optimale du sol s’avère être en
corrélation avec les besoins humains.

En résumé, on peut noter avec AUGÉ-LARIBÉ que l’économie rurale désigne l’ensemble des
observations méthodiques, des lois et préceptes de l'économie politique, quand on les applique au travail et à
la vie des agriculteurs, à leurs relations avec les autres professions, à la place de l'agriculture dans les
sociétés nationales et dans les échanges internationaux.

L’économie agricole quant à elle, se réfère à la branche de l'économie rurale qui étudie l'entreprise
agricole, les rapports entre ses divers éléments, les conditions de la production et de l'échange en vue de la
formation d'un profit. Il semble que « agricole » concerne uniquement le métier et que « rural » réunit le
métier, la famille et les rapports juridiques, l'économique et le social.

Avec quelque subtilité, on pourrait faire valoir que « rural » a sur « agricole » l'avantage d'être un peu
moins précis, par conséquent plus large, sans cependant être obscur. Il importe donc de circonscrire le travail
dans un champs, voire un domaine assez précis. Il s’agit ici d’étudier le fonctionnement de l’économie de la
Côte d’Ivoire qui reste une économie basée sur le sous-secteur agricole de cacao.

En Côte d’Ivoire, près de 60 % de la population vit en milieu rural, et 30 % du PIB est issu du secteur
agricole. L’évolution de l’agriculture est caractérisée par trois grandes périodes. Jusqu’au début des années
80, le secteur agricole a d’abord connu une forte croissance. L’Etat dont la volonté politique était de fonder
le développement du pays sur l’Agriculture a investi massivement dans le secteur en s’impliquant
directement dans la production, la transformation et la commercialisation. De 1980 à 1990 le secteur est
ensuite entré en crise du fait essentiellement de la chute des cours des matières premières. Enfin, de 1990 à
2000, l’application des programmes d’ajustements structurels ont conduit au désengagement de l’Etat du
secteur agricole, y compris du domaine du financement des programmes de développement des filières qui
se sont trouvées entièrement libéralisées. De 2000 à nos jours, nous sommes bien obligés d’admettre que le
secteur n’a pas tiré profit du désengagement de l’Etat et de la libéralisation des filières. On assiste donc à un
retour de l’Etat et du secteur privé dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques agricoles.

Une politique agricole n’a de chance d’avoir les effets souhaités par l’État que si elle est comprise et
acceptée de la majorité des acteurs du secteur, producteurs et opérateurs privés, c’est-à-dire les hommes qui
la mettent en œuvre. Aussi, elle devrait résulter d’un processus de négociation interne permettant d’aboutir à
un compromis entre des intérêts souvent contradictoires qui préservent au mieux l’intérêt collectif.

Ce cours s’oriente autour de quatre chapitres en sus de l’introduction et de la conclusion. Il présente au


chapitre 1 : Les grands choix sectoriels, traite des trois secteurs de l’activité économique et met un accent
particulier sur le modèle de développement ivoirien. Le chapitre 2 : La politique agricole ivoirienne de 1960
à nos jours, traitre de l’expansion de l’économie de plantation de 1960 à 1979. Ce chapitre analyse la place
du cacao dans l’économie ivoirienne. Pour ce faire, il évoque les facteurs ayant favorisé le développement
  3  
de la cacaoculture ivoirienne. Il met l’accent sur l’incidence des politiques de migration et de prix, la
disponibilité et la facilité d’accès au foncier. Le chapitre 3 : Les manifestations de la crise cacaoyère à partir
de 1980, présente la récession cacaoyère définie comme une composante structurelle et conjoncturelle des
économies de plantation. Ce chapitre a pour objet de présenter les différents aspects de la crise cacaoyère.
Le dernier chapitre (4) : Le plan directeur de développement agricole en Côte d’Ivoire, présente les grands
choix de la politique agricole ivoirienne.

  4  
Chapitre I : Les grands choix sectoriels

Le développement économique s’accompagne de profondes mutations. Celles-ci se manifestent par


des transformations sectorielles. Ces mutations relèvent de politiques sectorielles et les stratégies de
développement consistent aussi à identifier les branches d’activité que l’on considère comme moteur. Le
poids relatif de l’agriculture, de l’industrie et des services diffère en fonction des niveaux de développement.
Après une analyse des trois grands secteurs d’activité, nous présenterons la stratégie de développement
adoptée par la Côte d‘Ivoire.

I- La thèse des trois secteurs  

L’analyse de la production peut être structurée à travers une décomposition en trois secteurs
principaux. Le secteur primaire englobe les activités liées à l’exploitation des ressources naturelles telles que
l’agriculture, la pêche, la sylviculture. Certains y ajoutent l’activité minière considérée par d’autres comme
relevant du secteur secondaire. Ce dernier concerne les industries et le secteur tertiaire renferme les services.
Les évolutions dynamiques observées font état d’une modification structurelle à mesure que le niveau de
développement s’élève. La part de l’agriculture se réduit au profit de l’industrie puis c’est la part des
services qui augmente.

1.1. Modification de la demande et mutation sectorielle

A la fin du 19ème siècle, Engel (statisticien allemand 1821-1896) montrent que l’augmentation de
revenu se traduit par une modification de la structure de la consommation (la demande). Engel distingue
trois catégories de biens (ou lois) en fonction de la valeur de leur élasticité-revenu. Il s’agit de la loi 1 (loi
principale) qui concerne les dépenses alimentaires. Engel note que la part du revenu des dépenses
alimentaires décroît lorsque le revenu s’élève. Ainsi l’élasticité-revenu de ces biens est inférieure à un, (e <
1). Cette catégorie de biens est dite biens inférieurs. Il y a aussi la loi 2 qui concerne les dépenses de
logement et d’habillement. Selon Engel, la part du revenu consacrée aux dépenses de logement et
d’habillement reste à peu près constante quelque soit le revenu. L’élasticité-revenu est égale à un (e = 1).
Ces biens sont dits normaux. Enfin la loi 3 qui se réfère aux dépenses de loisirs, culture, hygiène, transport,
équipement et santé. D’après Engel, la part du revenu consacrée à ces dépenses augmente lorsque le revenu
croît. L’élasticité-revenu est supérieure à un (e > 1). Ces biens sont dits supérieurs. En identifiant les
secteurs d’activité qui produisent ces biens, on constate que les produits agricoles sont des biens inférieurs
alors que les produits manufacturiers et les services sont les biens supérieurs. Ainsi, l’augmentation du
revenu se traduit par un déplacement de la demande vers les biens supérieurs.

1.2. Le développement agricole, préalable à l’industrialisation

L’agriculture favorise le développement industriel par cinq canaux complémentaires. Premièrement,


une agriculture efficace fournit des matières premières à faible coût pour les industries de transformation.
Elle offre également des denrées alimentaires bon marché permettant d’entretenir la force de travail.
Deuxièmement, tant que l’agriculture est dominante, toute amélioration des revenus agricoles stimule
fortement la demande qui s’adresse aux secteurs de biens de consommation et d’investissement.
Troisièmement, pour les pays à faible revenu, les recettes d’exportation restent très dépendantes des produits
agricoles. Les produits de substitution aux importations (produits vivriers) permettent d’effectuer des
économies de devises. Cela permet d’envisager des projets industriels. Quatrièmement, l’amélioration de la
productivité agricole libère de la main d’œuvre qui sera employée dans le secteur urbain, évitant une tension
salariale excessive. Ces transferts vers les activités manufacturières à productivité élevée augmentent le
potentiel de croissance économique. Enfin, cinquièmement, la hausse des revenus agricoles permet aussi

  5  
d’accroître l’épargne nationale. Si le système financier est efficient, le problème de l’orientation de cette
épargne ne se poserait pas. Malheureusement cela n’est toujours pas le cas dans la plupart des PVD.

II- Le modèle de développement économique ivoirien

Un modèle est une représentation schématique mais fidèle d’une économie donnée à un moment
donné. Cette définition statique du modèle peut se dynamiser afin de comprendre l’évolution de l’économie
modernisée. Politiquement, le modèle de développement ivoirien est un modèle libéral, monopartite de 1960
à 1990 et multipartite de 1990 à nos jours. Ce modèle privilégie un présidentialisme fort aussi bien dans sa
structure monopartite que dans sa structure multipartite. Il faut d’abord voir historiquement le choix du
modèle.

2.1. Le choix du modèle de développement

Le modèle est apparu à partir de 1930, lorsque le colonisateur français à implanter dans l’économie de
subsistance de Côte d’Ivoire l’agriculture d’exportation, notamment le café et le cacao. Il semble qu’il était
possible de faire un choix entre 3 structures du modèle. Soit qu’on donne priorité à l’agriculture vivrière sur
l’agriculture d’exportation, soit que l’on accorde une sorte d’égalité entre les deux formes d’agriculture, soit
qu’on privilégie l’agriculture d’exportation sur l’agriculture vivrière. C’est ce dernier choix que les
colonisateurs ont fait pour aussi bien satisfaire sa demande en produits agricoles d’exportation et
monétariser rapidement l’économie ivoirienne. Ce choix aurait pu être parfaitement judicieux si la priorité
qui avait été donné à l’agriculture d’exportation sur l’agriculture vivrière n’était pas excessive. Pourtant,
c’est cette priorité excessive que les gouvernements politiquement indépendants de la Côte d’ Ivoire ont
adoptée jusqu’à nos jours.

2.2. L’analyse du rôle stratégique de l’agriculture d’exportation

La base essentielle sectorielle de ce modèle est l’ensemble de l’agriculture mais son moteur est
l’agriculture d’exportation qui va être l’élément essentiel de monétarisation de l’économie à travers lequel
l’ensemble de cette économie va être progressivement monétarisé et inséré dans l’économie capitalisme
mondiale. Nous parlerons donc du rôle stratégique de l’agriculture d’exportation définie comme sous-
secteur agricole d’exportation par rapport au sous-secteur agricole des vivriers.

2.2.1. Le rôle stratégique de l’agriculture d’exportation par rapport à elle-même

Historiquement, les produits de cette agriculture d’exportation, notamment le café et le cacao ont
toujours fait l’objet d’une demande internationale des pays développés. Ce qui a permis à la Côte d’Ivoire
d’encaisser des devises internationales dont l’économie tout entière à besoin. De ce point de vu, l’agriculture
d’exportation tire des recettes une part substantielle afin d’améliorer ses propre structures ; du point de vue
alimentaire en achetant des produits vivriers ; du point de vue promotionnelle, elle favorise l’implantation de
structures socio-culturelles, des services d’éducation, de santé, d’approvisionnement en eau potable. Et du
point de vue investissement, l’agriculture d’exportation favorise l’amélioration des plantations elle-même.

2.2.2. Par rapport au sous-secteur agricole vivrier

Ce rôle apparait parce que naturellement le sous-secteur agricole d’exportation reçoit des facteurs de
production qui sont nécessaires à sa promotion économique et sociale. C’est ainsi qu’il reçoit des produits
vivriers, de la main d’œuvre, de la terre (ressource naturelle) et du surplus financier. En échange de ses
facteurs de production que le sous-secteur agricole d’exportation achète au sous-secteur agricole des
vivriers, il donne à ces derniers du capital financier comme le prix de ses achats. Les relations entre les deux
sous-secteurs agricoles sont dominées par le sous-secteur agricole d’exportation qui sous-paie les facteurs de
production vendus par le sous-secteur agricole des vivriers.

  6  
2.2.3. Par rapport au secteur secondaire

Ici c’est le sous-secteur agricole d’exportation qui vend éventuellement une partie de sa main d’œuvre,
ses terres et le surplus financier au secteur secondaire qui en échange donne à celle-ci (agriculture
d’exportation) des produits manufacturés et des biens d’équipement élémentaire (daba, machette, brouette,
tuyau d’arrosage). De même, le secteur secondaire paye la main d’œuvre, les terres et le capital reçu en
utilisant des fonds qui servent de prix aux facteurs achetés à l’agriculture d’exportation. En principe, c’est
l’agriculture d’exportation qui joue le rôle moteur dans ces relations avec le secteur secondaire. Néanmoins,
compte tenu de l’évolution des structures économiques, c’est le secteur secondaire qui joue le rôle dominant
dans le modèle de développement des pays les moins avancés à travers sa demande de différents facteurs en
provenance de l’agriculture d’exportation.

2.2.4. Par rapport au secteur tertiaire (secteur commerciale et des services)

A ce niveau, le sous-secteur agriculture d’exportation va vendre des produits agricoles bruts (café,
cacao, etc.) en échange desquels l’agriculture d’exportation reçoit du capital. Ici encore, il semble que c’est
l’agriculture d’exportation qui joue le rôle moteur même si le secteur tertiaire domine commercialement et
économiquement cette agriculture d’exportation. L’agriculture d’exportation a effectivement joué et joue
encore un rôle important dans l’économie ivoirienne en aidant les autres secteurs à évoluer positivement
dans la croissance et le développement en même temps qu’elle. Mais le modèle de développement ivoirien
comporte des avantages et des inconvénients que l’on peut déceler à travers sa dynamique. Mais avant de
passer en revue ces éléments, il importe d’examiner quelques notions importantes liées à l’alimentation.

  7  
Chapitre 2 : La politique agricole ivoirienne de 1960 à nos jours

De l’indépendance en 1960 jusqu’en 1978, la Côte d'Ivoire a connu une importante période
d’expansion économique. Cette croissance résulte du développement extensif de l'agriculture d'exportation
et d'investissements en infrastructures (routes, port d'Abidjan, etc.). Le mode de développement du pays est
à bien des égards spécifique de par son ouverture à l’immigration des pays limitrophes. Situé en zone
tropicale, le pays a bénéficié d'importantes réserves forestières. Les politiques de libre accès à la terre et de
migration ont permis une exploitation extensive de ressources naturelles et l’obtention de revenus
conséquents. En effet, la liberté foncière prônée par les autorités du pays a permis aux migrants issus des
régions de savane ivoirienne et à la frontière nord, de créer d’importantes plantations à travers l’exploitation
de la forêt. Le « miracle ivoirien » des années 1960 et 1970 repose donc sur une exploitation extensive de la
forêt. Ce qui a fait de l’agriculture d’exportation, la base de l’économie ivoirienne. Les secteurs du café, du
cacao et du bois représentaient jusqu’à la fin de la décennie 1970, 30 % du PIB et contribuaient à hauteur de
50 % aux recettes d’exportation (Eric Léonard et Jonas Ibo, 1994). L’objet de ce chapitre est d’appréhender
la place du cacao dans l’économie ivoirienne et d’analyser les facteurs ayant favorisé l’expansion de
l’économie cacaoyère.

I- La place de l’agriculture d’exportation

Depuis la fin de la décennie 1960, le sous-secteur agricole de cacao constitue la base et le moteur de
l’économie ivoirienne. En effet, l’épuisement des réserves forestières a limité l’importance du bois dans les
exportations où les plantations succédaient au défrichage de la forêt primitive. Le volume des coupes qui
était très important dans les années 1970, soit 5.321.000 m3 en 1977, a chuté jusqu’à 2 millions de m3
aujourd’hui (FAO, 2001). De plus, la politique des prix aux producteurs agricoles a presqu'exclusivement
favorisé le cacao. Pourtant, le café était une production de premier ordre jusqu'au milieu des années 1970.
La production de café a régulièrement chuté du fait de la faiblesse des prix, alors que la culture du café exige
environ 30 % de main d'œuvre de plus que la cacaoculture (Ruf, 1995). Ainsi, le sous-secteur agricole de
cacao représente sur le plan macroéconomique, 30 % des recettes d’exportation et contribue à hauteur de 10
% à la formation du PIB. Sur le plan social, environ 6 millions de personnes vivent directement des revenus
du cacao dont la production ne cesse d’augmenter même en période de crise.

Figure 1: La production annuelle de fèves de cacao (en tonnes)

Source : FAO

En observant l’évolution générale de la courbe ci-dessus, on note une tendance à la hausse de 1961 à
2009 avec des phases très contrastées de la production cacaoyère. L’examen de la courbe permet de
distinguer cinq différentes phases. La première, allant de 1961 à 1982 est caractérisée par une augmentation
progressive de la production jusqu’en 1981. Cette situation s’explique par l’entrée en production des massifs
forestiers du Sud-Ouest avec l’arrivée des migrants des anciennes zones de production du Sud-Est et du
  8  
Centre-Ouest. Par ailleurs, la hausse des cours mondiaux entre 1975-1977 a permis à l’Etat de garantir aux
producteurs un prix qui s’établissait à plus de 50 % des cours mondiaux (Dénis Cogneau et al, 1999).
Beaucoup de producteurs ont profité de cette hausse pour étendre leur exploitation et effectuer des
opérations d’entretien ou de replantation des anciens vergers. Cette situation a permis de hisser la Côte
d’Ivoire à la tête des pays producteurs de cacao à partir de 1977. La hausse des prix mondiaux était
conjoncturelle parce qu’elle faisait suite au gel partiel de la production du Brésil qui occupait à l’origine la
première place au niveau mondial. En 1982, du fait des saisons sèches, on a assisté à une chute de la
production cacaoyère ivoirienne.

La seconde phase qui s’étend de 1983 à 1988 est marquée par une courte reprise de la croissance.
Malgré la faiblesse des cours internationaux, les prix aux producteurs sont maintenus parce que l’Etat
espérait une hausse des cours mondiaux grâce à sa politique de rétention de stock entamée en juillet 1987. Il
envisageait par le biais de cette mesure, créer une pénurie artificielle en vue d’entraîner une hausse des prix.
Les spéculateurs qui connaissaient parfaitement le marché, ont jugé bon d’attendre avant d’acheter de
manière à faire baisser les prix. Ainsi, l’Etat a été contraint à réduire de 50 % les prix aux producteurs en
1989. Cette situation a eu des répercussions sur le niveau de la production nationale qui est restée presque
stable jusqu’en 1994. Cette période qui représente la troisième phase de l’évolution de la production
cacaoyère s’est soldée par la dévaluation du Fcfa en janvier 1994. La quatrième phase allant de 1995 à 2000
est caractérisée par une hausse de la production en 1996 et en 2000. Cette situation faisait suite à de
nouvelles vagues de migration, notamment celle des jeunes citadins et le défrichement des dernières réserves
de forêts dites classées notamment celle de Taï au Sud-Ouest ivoirien. Le coup d’Etat politique de décembre
1999 a entraîné une chute de la production en 2001.

La dernière phase de l’évolution de la production ivoirienne s’étend de 2001 à 2009. Cette période est
marquée par la dégradation de l’environnement politique du fait d’une tentative de coup d’Etat en 2002 puis
la partition du pays en deux avec une zone gouvernementale au Sud et la rébellion armée au Nord (zone non
favorable à la production cacaoyère). Bien qu’une partie de la zone cacaoyère à l’Ouest soit sous contrôle de
la rébellion, la production nationale a été moins affectée parce que le Gouvernement ivoirien a pris des
mesures pour sécuriser la plupart des zones cacaoyères et les infrastructures telles que le port de San-Pedro,
au Sud-Ouest, premier port d’exportation de cacao. Ainsi, on a assisté à une stabilisation de la production de
2005 à 2009 qui s’établissait autour de 1.300.000 tonnes en moyenne par an.

La Côte d’Ivoire doit veiller au maintien des facteurs qui ont favorisé l’expansion de l’économie
cacaoyère à savoir le maintien d’un prix incitatif à la production, le libre accès au foncier, l’ouverture à la
main d’œuvre étrangère et le désenclavement des zones productrices de cacao.

II- Les déterminants de l’expansion de l’économie de plantation

La politique de prix rémunérateur et attractif qui fut maintenue après l’indépendance politique a
entrainé une hausse de la production. Néanmoins, elle n’a pas suffi à créer un dynamisme endogène
d’expansion cacaoyère. De ce fait, elle fut soutenue par une politique de main-d’œuvre mise en place depuis
la période coloniale et encouragée par les autorités ivoiriennes après l’indépendance politique en 1960. Les
politiques de migration et du prix rémunérateur ont permis à l’Etat de prélever des taxes sur les prix de
vente. Les recettes ont favorisé le financement de beaucoup de projets notamment le désenclavement de la
région du Sud-Ouest qui représente aujourd’hui la boucle du cacao. Le capital technique étant limité, l’Etat
ivoirien a pris l’ensemble de ces mesures pour inciter la population à l'exploitation de la forêt. Par ailleurs,
l’Etat a mis en place un réseau d'approvisionnement en biens de consommation sur l'ensemble du pays pour
pallier les déficits alimentaires. C’est l’ensemble de ces mesures que nous analysons maintenant.

2.1. Faciliter l’accès au foncier en vue de stimuler la migration

En Côte d’Ivoire, depuis la période coloniale jusqu’à une époque plus récente (janvier 2003) après
l’indépendance politique, il n’existait pas de véritable politique foncière. La gestion de la terre était marquée
  9  
par des incertitudes du fait du flou juridique qu’elle entretenait. Plusieurs tentatives de réformes foncières
ont été engagées tant par l’État colonial que par l’État postcolonial (Mariatou Koné, 2006). Tantôt ces lois
reconnaissaient les droits coutumiers (décret du 20 mai 1955, décret de 1971), tantôt elles les ignoraient (loi
de 1962, loi de 1964, discours de Félix Houphouët Boigny1 en 1963).

Pensant que c’est la meilleure manière de garantir l’accès de la terre à tous ceux qui pouvaient la
mettre en valeur quelle que soit leur nationalité, le discours tenu par le président Houphouët en 1963
précisait que dans l’intérêt du pays, « le Gouvernement et le Parti-Etat décident de reconnaître à tout
citoyen ivoirien d’origine ou d’adoption, qui met une parcelle de terre en valeur quelle qu’en soit l’étendue,
le droit de jouissance à titre définitif et transmissible à ses héritiers. » Autrement dit, la terre appartient à
celui qui la met en valeur. La mise en valeur de la terre constituait donc le critère principal de la désignation
de celui à qui le titre de propriétaire foncier devrait être reconnu.

L’objet était non seulement de confirmer le droit des exploitants individuels face à d’éventuels
détenteurs coutumiers mais surtout de favoriser l’attribution des terres, leur appropriation et leur mise en
valeur individuelle. Sans jamais avoir été codifié, le discours d’Houphouët a eu force de loi durant plusieurs
années (Otch-Akpa (1995), Nancy Andrew et al (2009)). La consigne d’Houphouët gardait les immigrants
de toutes contestations de la part des anciens tuteurs autochtones, du droit d’occupation concédé
initialement. Le soutien de l’Etat-parti aux migrants ivoiriens et non ivoiriens se justifiait par le désir de
faire de la Côte d’ivoire une économie de grande plantation à travers la mise en valeur des massifs forestiers
du grand Ouest. L’Etat voulait aussi s’assurer du soutien électoral des migrants avec l’avènement du
multipartisme. Dans la pratique, les colons agricoles ivoiriens et non-ivoiriens ont bénéficié d’une protection
administrative pour accéder à la terre. Il s’agissait entre autres des pressions et contraintes organisées auprès
des autorités et des collectivités villageoises locales pour accueillir dans les zones forestières, les migrants
en provenance principalement du Burkina Faso et des régions du centre et du nord de la Côte d’Ivoire.

Les cessions de terre aux migrants ont évolué en fonction de la disponibilité foncière. Quatre
modalités de cession foncière se sont succédées depuis l’ouverture du front pionnier en 1960 jusqu’à la fin
de la rente foncière en 1980. Il y avait d’abord les dons et l’échange travail contre terre, les ventes de terre,
la location et la garantie. La pratique de la cession foncière sous forme de don et l’échange travail contre
terre ont prévalu au début de la migration et durant la phase pionnière au moment où la terre ne constituait
pas un facteur limitant de l’expansion cacaoyère. Le demandeur accompagné d’un représentant de sa
communauté (qui jouait le rôle de témoin) se rendait chez le chef de terre avec un présent symbolique
(bouteille d’alcool, casier de vin). Souvent c’est le sous-préfet de la région qui offrait le présent en
demandant aux autorités villageoises d’accepter d’installer leur frère. Les boissons sont consommées au
cours d’une cérémonie rituelle où les ancêtres sont invités à donner leur approbation.

Une fois les modalités de cession achevées, le manœuvre-migrant est autorisé à planter et une partie de
la production est reversée au tuteur, cédeur de terre. De plus, il devra contribuer aux dépenses du tuteur
lorsque celui-ci est confronté à des événements sociaux particuliers (décès, funérailles) ou à des problèmes
financiers occasionnels. Cette reconnaissance qui se transmet au travers des générations, est généralement
admise par les migrants dans les premières années de la cession foncière et dès lors que les exigences des
tuteurs restent limitées.

L’échange travail contre terre existait à côté du mode de cession sous forme de don. Mais à la
différence de ce dernier, l’échange travail contre terre récompensait la fidélité du travailleur agricole et ne
nécessitait pas la présence de témoin lors de la cession. Il s’établissait généralement entre le manœuvre et
son tuteur. Un document était signé mais il n’avait pas de valeur juridique. L’échange travail contre terre a
non seulement permis d’accroître les surfaces en production mais aussi de créer des relations de clientélisme
entre les immigrés et les chefs de terre.

                                                                                                                         
1
Premier président de la République de Côte d’Ivoire.  

  10  
Les ventes de terre ont pris de l’ampleur avec l’importance de la migration au moment où les
demandes de terre devenaient de plus en plus importantes. Les ventes de terre se sont intensifiées au début
de la décennie 1980 avec la crise économique qui a affecté le revenu des producteurs. Le prix à l’hectare a
évolué avec la diminution de la terre et la crise économique. Ainsi de 5.000 Fcfa (7,62 euros), on est passé à
20.000 Fcfa (30,49 euros), à 50.000 Fcfa (76,22 euros) et à 100.000 Fcfa (152,45 euros). Cependant ces
montants peuvent varier en fonction des liens parentaux, des zones de production et de la relation
acheteur/vendeur.

Les locations de terre et les contrats de garantie sont les deux modes de cession foncière qui sont
aujourd’hui fréquents dans la région de Méadji. Le contrat de garantie consiste pour le producteur à mettre à
la disposition d’une tierce personne un ou deux hectares de plantation de cacao durant une ou deux années
au terme desquelles, l’exploitation est restituée à son propriétaire. Les locations de terre portent
généralement sur des anciennes jachères ou des bas-fonds et servent à la production vivrière. Ces modalités
d’accès au foncier ont renforcé le flux migratoire, et ont permis la disponibilité de la main d’œuvre agricole,
nécessaire au développement de la cacaoculture. Par ailleurs, des appels « au retour à la terre » ont été lancés
d’abord à l’endroit de l’élite politique en 1965 et des années plus tard, en 1985, à la jeunesse déscolarisée et
aux diplômés des universités et grandes écoles en quête d’emploi.

En effet, après l’indépendance, Houphouët Boigny a incité les dirigeants de son régime en mars 1965,
à s’intéresser à la production cacaoyère. Ainsi, à l’occasion d’une rencontre solennelle à Yamoussoukro, son
village natal, au centre de la Côte d’Ivoire, il a tenu à ce que chacun d’eux fasse un retour à la terre en créant
« au minimum une plantation de 15 hectares, par chaque ministre, chaque député ou membre du Conseil
Economique 10, les chefs de service 5… »2. Son appel sera entendu puisque cinq an plus tard, en 1970, dans
le cadre d’une cérémonie d’hommage aux paysans, le ministre de l’agriculture félicitait le président de
l’assemblée nationale pour avoir été à la fois premier planteur de cocotier, premier planteur individuel de
palmiers sélectionnés et premier producteur de bananes pour l’exportation. Le président lui-même confiait à
la presse le 7 juin 1974 que « tous ont été au-delà » de ses attentes parce que chaque cadre du parti tenait à
obtenir le meilleur record en matière de productivité (Rigobert Ladipo, 1989). L’action d’Houphouët a été
un succès du fait de la disponibilité foncière mais aussi parce que la Côte d’Ivoire vivait encore sous le parti
unique. La contestation n’avait donc pas sa raison d’être. Les autorités villageoises n’avaient pas d’autres
choix que de s’inscrire dans la politique d’Houphouët en facilitant l’accès au foncier aux migrants et aux
élites politiques ; la question de la terre étant ancrée dans le jeu politique.

Un autre appel au « retour à la terre » sera lancé plus tard, en 1985, non plus à l’élite politique, mais à
la jeunesse déscolarisée des lycées et collèges et aux diplômés des universités et grandes écoles. L’objectif
était de faire face au chômage des jeunes diplômés qui ne parvenaient pas à s’insérer dans la vie active du
fait de la crise économique. Faute de terres cultivables, la plupart des jeunes de retour ont dû travailler
comme main d’œuvre dans les exploitations familiales. Des migrants venus essentiellement du centre de la
Côte d’Ivoire et à la frontière au Nord, se sont appropriés les terres.

Les Baoulé, qui étaient perçu comme les principaux artisans de la mise en valeur de l’Ouest forestier,
ont fait l’objet d’une discrimination positive de la part de l’administration et des politiques, concernant la
sécurisation des droits acquis par transferts. Leur installation reposait sur le principe du tutorat mais surtout
sur la politique de l’intervention de l’Etat, qui leur assurait une protection administrative en cas de conflit
avec les autochtones. L’installation des Baoulé au Sud-Ouest a été facilitée par les autorités administratives
et politiques issues du même groupe ethnique. Dans la région de Méadji par exemple, le moniteur de
l’agriculture, le capitaine des eaux et forêts, le sous-préfet, le commandant de brigade ainsi que le juge
d’instruction étaient tous Baoulé. Ainsi, les litiges étaient toujours réglés en leur faveur dès lors que la mise
en valeur de la terre était constatée. De plus, il était formellement interdit aux autochtones de lever des
redevances sur les migrants. Aussi, les infiltrations dans les forêts classées étaient tolérées (Chauveau,
2000).
                                                                                                                         
2
Jacques Baudin, 1982, cité par Rigobert Ladipo, 1989.  

  11  
Hormis le soutien des autorités politiques et administratives, « la remarquable réussite » des Baoulé
reposait, selon Michel Lesourd (1988), sur deux autres facteurs essentiels. Il s’agit de l’originalité des
stratégies foncières qui leur ont permis de contrôler pour eux-mêmes mais aussi pour leurs frères, de vastes
espaces forestiers loin du regard des autochtones. Et de l’efficacité du système de production (qui associe
culture d’exportation (cacao et café) et production vivrière) qui reposait sur « la rapidité et la constance de
l’effort de défrichement » de vastes disponibilités en terre. Ces actions étaient possibles grâce à la
mobilisation de la main d’œuvre ; laquelle main d’œuvre était essentiellement issue de la cellule famille. La
demande de travail extérieur n’était pas pour autant exclue. C’est dernière provenait de la migration de
population en provenance principalement du Burkina Faso.

Ainsi, outre le facteur terre, le travail a aussi constitué un élément important du développement de la
cacaoculture ivoirienne. Le sous-peuplement du pays dans la première décennie après l’indépendance
politique3 ne permettait pas de répondre en quantité à la demande de main d’œuvre. Pour ce faire, les
autorités politiques ont décidé de poursuivre la politique de migration amorcée depuis la période coloniale.

2.2. La migration, facteur de développement de l’économie de plantation

La migration des Burkinabè s’inscrit donc dans une longue historicité. A l’origine, la main d’œuvre
était exclusivement réservée aux propriétaires européens qui l’utilisaient par le biais du travail forcé. La
pénibilité et les conditions de travail poussaient les travailleurs voltaïques à migrer vers la Gold Coast
(actuel Ghana), une colonie anglaise, où les conditions de travail étaient plus attractives (rémunération,
faiblesse de la pression coloniale, etc.). Cette situation, combinée à la contribution de la main d’œuvre locale
aux grands travaux publics, provoquait dans la colonie ivoirienne, une pénurie de main d’œuvre.

Pour trouver une solution à la faiblesse du facteur travail, l’administration coloniale a procédé dès
1932 au démantèlement de la Haute Volta. L’empire Mossi de Ouagadougou de l’ex-territoire voltaïque fut
rattaché à la colonie de Côte d’Ivoire sous la dénomination régionale de Haute Côte d’Ivoire. Dans le même
contexte, quelques actions ont été entreprises en vue de renforcer cette mesure. Il s’agissait de transporter
gratuitement les travailleurs de l’ex-Haute-Volta vers la Côte d'Ivoire grâce aux subventions que
l’administration coloniale de Côte d’Ivoire versait à quelques colons ; c’était en 1945. Le travail forcé fut
aboli un an après pour permettre au manœuvre agricole de recouvrir la liberté de vendre sa force de travail et
de se mettre à la disposition de tous les employeurs. Ce n’est qu’en 1947 que la Haute-Volta a été
reconstituée en tant qu'entité territoriale (Yapi Affou et Kouadio Tano, 1988).

La suppression du travail forcé a certes provoqué un retour massif de migrants vers leur pays
d’origine. Mais, les difficiles conditions de vie dans le pays d’origine, combinées à la détérioration de la
situation économique au Gold Coast, ont freiné cet élan de retour et suscité d’autres mouvements de départ.
Par ailleurs, les producteurs ivoiriens, réunis au sein du Syndicat Agricole Africain (SAA), organisaient la
migration des travailleurs voltaïques en accord avec les autorités traditionnelles de la Haute Volta. Avec
l’aide de recruteurs voltaïques, les travailleurs sont directement embauchés dans les villages. Ils percevaient
un salaire minimum de 40 francs. Le transport par le train était pris en charge à l’aller et demi-tarif dans le
sens retour (Olivier Blot, 2003). Dans le même élan, l’administration coloniale suscitait la création du
Syndicat Interprofessionnel pour l’Acheminement de la Main d’Œuvre (SIAMO) en 1951. Par le biais de
cette structure, environ 20.000 Voltaïques étaient transférés chaque année de 1953 à 1959 vers les zones de
production en Côte d’Ivoire (Déniel, 1967). Le nombre de travailleurs voltaïques acheminés vers la Côte
d’Ivoire envoisinerait les 683.000 entre 1933 et 1959 (Zanou, 1991, cité par Kabbanji et al, 2006).

Après son indépendance en 1960, le Gouvernement burkinabè a supprimé le SIAMO qu’il considérait
comme un outil colonialiste. Conscient du risque que cette décision pourrait avoir sur l’économie de
plantation, les autorités ivoiriennes et celles du Burkina Faso ont établi une convention pour faciliter le
recrutement et l’emploi de la main d’œuvre burkinabè. Cette convention dite "convention de mars 1960"
                                                                                                                         
3
Pour une superficie de 322.462 km2, la densité de la population s’établissait à 10 habitants au km2 (Rigobert Ladipo, 1989).  

  12  
conclue à Bobodioulasso (Burkina Faso) le 09 mars 1960 était relative aux conditions d’engagement et
d’emploi des travailleurs burkinabè en Côte d’Ivoire. Selon les thèmes de la convention, l’Office des Mains
d’Œuvre de Côte d’Ivoire (OMOCI) devait recevoir et transmettre les demandes en mains d’œuvre des
planteurs ivoiriens à l’Office de la Main d’Œuvre burkinabè. Cette dernière recrutait les travailleurs et les
acheminait vers les centres de transit installés au Burkina Faso. La prise en charge du travailleur depuis ces
centres jusqu’en Côte d’Ivoire était assurée par l’OMOCI qui le remettait à son employeur. La convention
prévoyait le versement d’une somme de 1.500 Fcfa (2,28 euros) par l’Etat ivoirien à l’Etat burkinabè pour
chaque travailleur recruté (article 23) pour couvrir les frais de recrutement. Une somme de 1.000 Fcfa (1,5
euro) était aussi prélevée sur le salaire du travailleur et versée sur un compte ouvert au Burkina Faso (article
13). Enfin, un contrôle réciproque des conditions de recrutement des travailleurs burkinabè et des conditions
de travail en Côte d’Ivoire devait être effectué de part et d’autre (article 21). Lors de la mise en œuvre de la
convention, seulement 15.000 travailleurs ont été recrutés de 1960-1965 par l’Office de Main d’Œuvre
burkinabè et transportés en Côte d’Ivoire. Contrairement au SIAMO, qui avait permis de recruter 20.000
travailleurs chaque année, la "convention de mars 1960" n’a pas pu atteindre ce chiffre en cinq années
d’activité. Ce résultat s’explique par des conflits d’intérêt tout d’abord entre le planteur et le manœuvre
ensuite entre le travailleur et le Gouvernement burkinabè et enfin entre les deux Gouvernements (ivoirien et
burkinabè). C’est différends que nous avons présentés dans l’encadré ci-dessous, ont conduit à la suspension
de la convention le 30 juin 1974.

2.3. Une politique de prix incitatif pour encourager la production et assurer le désenclavement des
zones de production

Pour faciliter l’accès à l’alimentation sur le marché, les autorités ivoiriennes ont mis en place une
politique de prix garanti aux producteurs. Cette mesure était assurée par une caisse de stabilisation
dénommée "CAISTAB" (Caisse de stabilisation des produits de base). La CAISTAB garantissait un prix
annuel identique pour les producteurs de café et de cacao sur l’ensemble du territoire national. Le système
de stabilisation reposait sur le principe du barème. Selon ce principe, un prix minimum est fixé pour les
producteurs ainsi que des cours de référence4 pour les exportateurs. Ces valeurs étaient liées à l’ensemble
des charges de commercialisation du cacao depuis le centre de collecte jusqu’au point d’embarquement.
Lorsque la vente de cacao était réalisée, l'exportateur compensait la Caisse (opération dite de reversement)
de la différence entre le cours de référence et le prix de vente effectif lorsque ce dernier est supérieur au
premier. Lorsque les cours mondiaux étaient inférieurs au prix de référence, la CAISTAB dédommageait les
exportateurs en leur accordant un paiement (connu sous le terme de soutien) à hauteur de la différence. De
par ce mécanisme de fixation des prix, les producteurs ne se souciaient pas de la commercialisation du
produit ni du prix d’achat. L’Etat en assurait la commercialisation interne et externe. Ainsi, l’Etat, par le
biais de la CAISTAB, s’est posé « en partenaire attentionné et un parent protecteur » (Pierre Janin, 1996)
dans un marché instable.

Parallèlement, la politique du prix rémunérateur a permis à l’Etat de prélever une plus-value sur les
prix de vente. Les recettes tirées de la vente ont servi à financer de nombreux projets, notamment le
désenclavement de la région du Sud-Ouest. C'est pourquoi Azam (1994) a défini le mode de développement
ivoirien comme « la transformation par l’Etat des surplus prélevés sur l'agriculture d'exportation en
accumulation de capital productif »5. Bien que l’aménagement du territoire n’ait fait l’objet d’une attention
particulière dans la recherche du développement économique et social de la Côte d’Ivoire (les deux piliers
de développement étant l’agriculture et l’agro-industrie), l’Etat a reconnu que la mise en place
d’infrastructures servirait de support aux actions de développement économique. Pour ce faire, il a opté pour
deux options majeures. Il s’agissait de l’amélioration des voies urbaines et interurbaines dans la perspective
de disposer d’un réseau de voies de qualité pouvant faciliter la circulation des biens et des personnes et la

                                                                                                                         
4
Le cours de référence est le dernier cours coté ou le dernier cours indicatif, à partir duquel est établi le cours d'ouverture d’une
nouvelle séance.
5
Cité par Denis Cogneau et al, 1999.  

  13  
création d’infrastructures portuaires, aéroportuaires et ferroviaires de manière à diversité les modes de
transport et améliorer les échanges commerciaux internes.

Ainsi, suivant le principe de l’équité de la redistribution géographique de ses interventions, la région


du Sud-Ouest a bénéficié du projet ARSO. L’Autorité pour l’Aménagement de la Région du Sud-Ouest
(ARSO) fut le programme principal de mise en œuvre de la politique d’aménagement du territoire. Créée en
décembre 1969, l’ARSO était une société de type particulier puisqu’elle était directement rattachée à la
Présidence de la République. La société avait pour missions essentielles la constitution d’un second pôle de
développement national à partir de San-Pedro et de son port, le désenclavement et le peuplement de la
région et la mise en valeur des ressources. Pour accomplir ces missions, l’ARSO a bénéficié d’un appui
financier de l’Etat et de partenaires étrangers (FAC, COFACE, HERMES, Crédit italien, etc.). Ses actions
ont porté sur la réalisation de grands chantiers, à savoir la construction de la retenue de Buyo, la mise en
place d'une infrastructure routière (la route reliant Soubré au port de San-Pedro en passant par Méadji, voir
carte 1) qui a permis d'atteindre des localités autrefois inaccessibles, la mise en valeur du patrimoine
forestier sous le double aspect de l'exploitation et de la replantation forestière et enfin la construction puis
l’équipement du Port de San-Pedro.

***

La Côte d'Ivoire a connu des phases de croissance fort contrastées depuis son indépendance. Au cours
de la phase d’expansion de l’économie cacaoyère, les systèmes de production agricole adoptés par les
migrants poursuivaient deux objectifs majeurs : d’une part marquer l’appropriation du sol par la plantation
dans un contexte d’absence de code foncier ; d’autre part maximiser la productivité du travail qui constituait
dans ces conditions le facteur limitant. Les migrations des populations en provenance des autres régions de
la Côte d’Ivoire et à sa frontière nord ont permis l’exploitation des massifs forestiers longtemps négligés par
la population locale. Cette évolution a favorisé l’accroissement des recettes de l’Etat dont le cacao constitue
la principale source de revenu au point de faire de la Côte d’Ivoire un pays émergent au milieu de la
décennie 1970. Cette position relève aussi du boom des cours mondiaux des produits de base qui a favorisé
l’amélioration des conditions de vie de bon nombre de producteurs. Ce processus s’est fait avec le soutien de
l’Etat, désireux d’accélérer le développement agricole du pays en consacrant la rupture avec les droits
fonciers traditionnels, poursuivant ainsi la politique coloniale de mise en valeur (Pierre Janin, 2000).

La fin du boom des prix du café et cacao a scellé l’épuisement des arrangements politiques et conduit
le pays dans une crise profonde à partir de 1980. Les efforts d'ajustement qui ont pu être menés en matière
d’austérité budgétaire et la réduction du prix d’achat au producteur durant cette période n’ont pu sortir le
pays de la crise qui relevait essentiellement de facteurs structurels et conjoncturels. Ainsi, les zones
cacaoyères, particulièrement le Sud-Ouest ivoirien, se trouvent confrontées à plusieurs facteurs de blocage.
Désormais, cette région doit faire face à l’épuisement des réserves forestières, à l’effondrement du prix du
cacao, à la déstructuration des filières de commercialisation et de crédit qui ont précipité la crise cacaoyère.
C’est ce que nous étudions dans le chapitre suivant.

  14  
Chapitre 3 : Les manifestations de la crise cacaoyère à partir de 1980 Chapitre 2 :
La politique agricole ivoirienne de 1960 à nos jours

Après plusieurs décennies fastes, l’économie cacaoyère est entrée donc dans une phase de récession
depuis trois décennies. La crise économique provoquée par la baisse des cours mondiaux des matières
premières au début des années 1980 a entamé les fondamentaux de l’économie de plantation et bouleversé
les rapports sociaux au sein des populations agricoles. La crise cacaoyère représente pour les producteurs
une dégradation des conditions de vie, la prolifération des ravageurs de cultures, les conflits fonciers, la
dégradation des conditions climatiques et de commercialisation et la baisse des prix. La diminution des prix
influe sur le traitement des vergers et par ricochet sur les rendements. La combinaison de ces facteurs
(baisse des prix et diminution des rendements) conduit nécessairement à une chute des revenus. Cette crise
qui relève tant de facteurs structurels que conjoncturels a entravé la survie des producteurs en accentuant
leur vulnérabilité. Cependant, la diversité des groupes ethniques et des situations individuelles peut conduire
à une multiplicité des niveaux de vulnérabilité. Cette diversité s’explique par le fait que chaque producteur
ou groupe ethnique n’est pas soumis aux mêmes conditions en terme de disponibilité de facteurs de
production, de pouvoir de négociation du prix d’achat, de conditions techniques de production, etc. Ce
chapitre a donc pour objet d’analyser les différents aspects de la crise cacaoyère et leurs impacts sur les
situations économique, sociale et politique des producteurs.

I- Les déterminants de la crise cacaoyère

Historiquement, le prix mondial du cacao a connu un niveau élevé durant la décennie 1970. Mais
depuis la fin de cette décennie, il est instable avec une tendance à la baisse. Ainsi, la crise cacaoyère a
entraîné la diminution du revenu parental, et peut s’expliquer par deux facteurs essentiels à savoir la
surproduction et la constitution de stocks excédentaires.

La loi de l’offre et de la demande stipule que toute augmentation (ou diminution) de l’offre par rapport
à la demande, entraîne une diminution (ou augmentation) des prix. Résultant de la confrontation de l’offre et
de la demande, le prix varie si le rapport offre-demande varie. La demande étant généralement stable, la
variation du prix dépend surtout du facteur offre. Ainsi, en cas de surproduction, l’excédent de la production
fait baisser le prix, incitant les producteurs à se tourner vers la culture d’autres spéculations au détriment du
cacaoyer (Ruf, 1995). Cela a pour effet après quelques années de provoquer une diminution de la production
(offre) par rapport à la demande, ce qui tend à stimuler le prix à la hausse. Cette tendance à la hausse du prix
incite à nouveau à la production, et le cycle se reproduit. Ce phénomène a d’ailleurs pu être constaté dans les
années 1970 : le niveau élevé du prix du cacao (2 271,8 £/t en 1977) a incité les paysans à la production et
l’offre s’était établie à 1 735 292 t en 1981, soit une hausse de 19,4 % par rapport au niveau de l’année 1977
(fig. 3).

Les théoriciens de l’économie classique soutiennent qu’une « main invisible » établit l’équilibre entre
l’offre et la demande et aboutit par la suite à un prix d’équilibre. Cependant, sous l’influence de certains
facteurs (tels que les stocks excédentaires), cette « main invisible » n’est pas toujours en mesure de rétablir
un équilibre, car l’offre de cacao ne s’adapte pas rapidement à la demande et réagit le plus souvent à
l’augmentation de la demande avec retard.

II- Les différentes manifestations de la crise cacaoyère

La crise cacaoyère a bouleversé le système productif bakwé. Elle a trans- formé les structures
familiales en modifiant les rapports de production et de travail tant aux niveaux de la cellule familiale que
des groupes sociaux.

2.1. La dégradation des relations sociales

Facteur de production inaliénable, la terre est une richesse familiale qui ne doit pas être vendue.
  15  
Cependant, sa disponibilité dans les années 1970, a favorisé sa cession à des ouvriers agricoles hors de la
lignée familiale. L’une des options qui ont permis aux producteurs de maintenir leur main-d’œuvre, a été de
mettre à la disposition de son (ses) manœuvre(s) agricole(s) une portion de terre pour lui (leur) permettre de
produire sa (leur) propre nourriture. Après plusieurs années de travail, le manœuvre agricole pouvait
disposer de la terre soit en offrant quelques présents au propriétaire foncier soit en le payant direc- tement en
espèces. Ces cessions de terre avaient lieu le plus souvent de façon verbale ou étaient matérialisées par des
reçus sans valeur juridique. À partir de 1980, suite à la crise économique qui a provoqué une chute de
l’emploi en milieu urbain, une politique du « retour des jeunes à la terre » a été prônée par les autorités
ivoiriennes pour trouver une solution au chômage des jeunes citadins. Les conflits fonciers entre les jeunes
autochtones retournés à la terre et la population allochtone (Baoulé et Burkinabé), ont pris de l’ampleur. En
effet, beaucoup de jeunes autochtones de retour au village qui se trouvaient sous la dépendance5 de leurs
parents ont remis en cause les contrats passés auparavant entre leurs parents et leurs manœuvres leur
permettant d’accéder au foncier sans que les jeunes aient été consultés. La non-reconnaissance des contrats
verbaux de cession de terre a exacerbé les conflits entre les jeunes et les producteurs allochtones. Par
manque de justificatifs valables, les anciens employés allogènes des chefs d’exploitation autochtones ont été
contraints d’acheter à nouveau à leurs enfants les terres qu’ils croyaient avoir acquises depuis plusieurs
années afin de ne pas se faire expulser de leur parcelle. Les conflits fonciers ont quelquefois tourné en
affrontement entre communautés et provoqué le départ de plusieurs allochtones vers leur région d’origine.
Cet état de fait a accentué la rareté du facteur travail et a entraîné une modification des rapports de travail.

Au niveau familial, la crise a déstructuré les normes de la transmission intergénérationnelle de


l’héritage. Le mode de transmission de l’héritage dans le pays bakwé est de type patrilinéaire, stipulant que
l’héritage se transmet de père en fils. Ainsi, au décès du père, les différents biens que ce dernier possé- dait
de son vivant, sont répartis entre les membres de sa filiation. Cependant, les personnes désignées pour le
partage de l’héritage modifient quelquefois les règles au profit de leur propre descendance (Léonard et
Balac, 2005). Pour prévenir ce type de pratique, certains enfants se font engager du vivant de leur père,
comme « aboussantier »6 dans leurs plantations. Les enfants qui n’ont pas pu prendre de telles dispositions,
entrent souvent en conflit avec leurs oncles ou avec les enfants de ces derniers pour réclamer ce qui leur
revient de droit. Le plus souvent, l’accès à la terre constitue le principal mobile des conflits qui opposent
non seulement les aînés aux cadets mais aussi les héri- tiers de fait aux héritiers de droit.

La crise cacaoyère a aussi transformé la nature du travail familial, parti- culièrement celui des enfants
en les confinant dans l’exploitation. En effet, en réduisant le revenu des producteurs, le caractère socialisant
du travail des enfants s’est progressivement estompé. Le recours au travail des enfants a compensé la
faiblesse du revenu parental. D’après nos enquêtes, les enfants sont contraints de travailler 7,6 heures par
jour, avec seulement 1,48 heure de repos lorsqu’ils sont au champ. De plus ils effectuent souvent des
travaux dangereux. En effet, il ressort de nos investigations que sur 80 % des enfants employés pour le
nettoyage des plantations, 75 % se sont déjà blessés avec la machette7. Par ailleurs, les parents ont modifié
les stratégies de scolarisation en accordant la priorité à leurs propres enfants par rapport aux enfants appa-
rentés qui ne sont plus scolarisés comme auparavant, mais employés comme main-d’œuvre dans des
activités domestiques ou agricoles.

2.2. Renforcement de la vulnérabilité des jeunes

En affectant les relations entre les aînés et les jeunes, la crise a entravé la capacité de ces derniers à
constituer une unité familiale autonome. Dans la tradition, il y a un lien étroit entre l’accès à la propriété
foncière et la forma- tion par le jeune de sa propre unité familiale. Les difficultés d’accès à la terre de
nombreux jeunes ont freiné cette marche vers l’autonomie et il y a un recul de l’âge du mariage des jeunes
hommes. Ainsi un des producteurs du village de Krohon a été contraint de travailler chez son père jusqu’à ce
qu’il se marie à l’âge de 25 ans. Pour renforcer son pouvoir, pendant qu’il retarde le mariage des hommes
qui sont sous sa dépendance, le chef de lignage pratique la polygamie. Son mariage à plusieurs femmes sans
lien de parenté 8 provoque souvent des querelles entre les épouses. Les jeunes filles, relayées au second rang
comme coépouses, voient leur vulnérabilité se renforcer. En effet, elles accèdent difficilement à la ressource

  16  
telle que la terre et au statut de chef de ménage même après le décès de leur époux. Les premières épouses
ont tendance à accaparer la terre à leur profit et à celui de leur propre progéniture.

Auparavant les femmes disposaient d’une certaine autonomie financière parce qu’elles exploitaient les
bas-fonds, négligés par les hommes. La vente des produits qu’elles y cultivaient leur procurait des revenus
utilisés pour la survie de la famille et l’acquisition de biens de prestiges (pagne, bijou). Mais la diminution
des ressources foncières a fait qu’elles n’ont plus le monopole de l’exploitation des bas-fonds qui sont
convoités aussi par les hommes. Comme elles exploitent maintenant les bas-fonds avec les hommes, la
gestion des ressources financières qui en résulte ne relève plus de leur seule compétence et elles doivent
tenir compte de l’avis des hommes.

2.3. La transformation du milieu écologique

En dehors de ses effets sur les structures sociales et économiques des producteurs, la crise cacaoyère a
également transformé le milieu écologique. La disparition de la forêt a provoqué non seulement la baisse de
la pluviométrie mais aussi encouragé les feux de brousse. Ces facteurs ont entraîné l’apparition d’une
nouvelle espèce d’adventice : le Chromoloena odorata. Il s’agit d’une plante envahissante ; sa présence dans
une exploitation accentue la pénibilité du sarclage. Elle allonge sa durée et entraîne une baisse de la
productivité du travail. On assiste également depuis une dizaine d’années à l’apparition d’une maladie du
cacaoyer : le swollen shoot, maladie qui attaque les branches de la plante et modifie la taille de la cabosse.
Elle réduit la production et la superficie cultivée et provoque aussi une baisse des rendements et du revenu
des producteurs. Face à toutes ces difficultés, les producteurs essayent d’adapter leurs comportements à la
situation de crise. Ainsi, ils diversifient leurs systèmes de culture et d’exploitation.

***

Avant l’épuisement des réserves forestières, les migrants ivoiriens et étrangers ont accédé au foncier
dans le cadre du contrat d’échange travail contre terre, soutenu par le principe du tutorat. Le modèle de
production à caractère extensif que ces derniers ont mis en place, et la pratique de l’agriculture itinérante sur
brûlis ont accéléré la déforestation et précipité la crise cacaoyère. Cette évolution a ainsi marqué la fin de la
phase pionnière avec la diminution de la productivité du travail, le vieillissement des vergers et
l’accroissement du coût de la main-d’œuvre. La crise cacaoyère a également révélé les antagonismes
fonciers longtemps cachés qui ont été renforcés par la pression démographique sur des terres de plus en plus
rares. Ainsi, la mise en cause des contrats d’échange travail contre terre par les migrants de retour et le non-
respect des règles du tutorat ont conduit à réinterpréter les processus de négociation des droits fonciers entre
allochtones et autochtones. Ces aménagements ont été effectués aux dépens des jeunes autochtones qui sont
pour la plupart utilisés comme main d’œuvre familiale s’ils n’ont pas la possibilité d’assurer leur survie sur
des terres moins fertiles. Cette situation qui réduit leur autonomie, renforce inévitablement leur
vulnérabilité.

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Chapitre 4 : Le plan directeur de développement agricole en Côte d’Ivoire
Chapitre 3 : Les manifestations de la crise cacaoyère à partir de 1980 Chapitre 2 : La
politique agricole ivoirienne de 1960 à nos jours

L’histoire des politiques agricoles en Côte d’Ivoire rejoint assez largement celle des autres pays
d’Afrique de l’Ouest. Jusqu’en 1985, les plans quinquennaux généraux fixaient, entre autre, les grandes
orientations agricoles, mais les Plans d’ajustement structurels (PAS) ont remis en cause cette approche dans
la décennie 90, et l’État s’est peu à peu retiré de la gestion du monde agricole, au profit du secteur privé.
Aujourd’hui, les choses évoluent encore, l’État reprend pied dans le monde agricole et tente une gestion
associée au secteur privé, car les ajustements structurels n’ont pas eu les effets escomptés et la récente crise
alimentaire a accentué les difficultés du monde agricole ivoirien.

L’importance du secteur agricole dans les stratégies de lutte contre la pauvreté, de préservation des
ressources naturelles et d’insertion internationale a conduit les autorités ivoiriennes et les acteurs du milieu
agricole à s’interroger sur les nouveaux besoins de régulation et les domaines dans lesquels la puissance
publique doit intervenir pour faire face aux défis liés au secteur agricole.

Le texte principal donnant les grandes orientations de la politique agricole en Côte d’Ivoire est le Plan
Directeur du Développement Agricole (PDDA) qui couvre la période 1992-2015. Le PDDA est le
programme central des politiques agricoles en Côte d’Ivoire qui a été approuvé en Conseil de ministres en
juillet 1993. C’est l’instrument de référence en matière d’agriculture, d’élevage, de pêche et de forêt. Il
présente les grandes perspectives de la politique agricole du pays : amélioration de la compétitivité ;
auto-suffisance et sécurité alimentaire ; diversification poussée des productions agricoles ; développement
des pêches maritimes, lagunaires et continentales ; réhabilitation du patrimoine forestier.

I- Quelques éléments de politique agricole

1.1. La politique de recherche/développement

Les innovations nécessaires à la modernisation de l’agriculture sont le fruit d’action de recherche.


Cependant, il y a toujours des décalages entre les résultats obtenus en stations et ceux observés en vraie
grandeur sur le terrain. C’est pourquoi, il est nécessaire d’apporter le plus grand soin à la mise en place d’un
système d’expérimentation intermédiaire permettant de tester les nouveaux produits ou les nouvelles
techniques issus de la recherche. Il est donc important de pouvoir disposer sur toute l’étendue du
territoire national non seulement de point d’expérimentation contrôlés et de sites d’expérimentation en
milieu paysan avec la participation des agriculteurs mais aussi de cadres de concertation permanente entre
agriculteur, encadreur et chercheur.

1.2. La politique de modernisation des exploitations agricoles

Cette politique est primordiale pour l’amélioration du niveau nutritionnel du monde rural et la création
de surplus nécessaires à l’approvisionnement des villes (cultures vivrières et élevage). Cette politique est
aussi nécessaire pour l’amélioration de la productivité, donc du revenu des paysans et pour le maintien et
l’installation des jeunes à la terre. La politique de modernisation des exploitations s’appuie sur deux
principes fondamentaux : La notion "d’exploitation agricole" qui doit remplacer la notion de "champ".
L’exploitation agricole est entendue comme un outil de production incluant d’une part le système de culture
et d’autre part les moyens de traitements et d’écoulement des produits et la notion de stabilisation de
l’agriculture sans laquelle aucune modernisation n’est possible.

La politique de modernisation des exploitations peut être segmentée en huit volets :

- défrichement et dessouchage
- mécanisation/motorisation,
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- association agriculture/élevage
- matériel biologique sélectionné
- sécurité foncière,
- défense et restauration des sols,
- gestion et comptabilité.

C’est à l’intérieur de ces huit volets que l’aide de l’Etat et la participation des producteurs et du secteur
privé devront être réparties afin d’aboutir à une solution optimale.

1.3. La politique de conservation et de transformation

Le manque de moyens de conservation en frais et de transformation, en particulier, de la plupart des


productions végétales, est en grande partie responsable des énormes fluctuations saisonnières
d’approvisionnement. L’action consistera donc à :

- mettre au point des techniques économiques et vulgarisables axées en particulier sur des techniques
alternatives, permettant le stockage, le conditionnement ou la transformation des produits vivriers afin de
réduire voire supprimer les pertes observées entre les tonnages produits et ceux consommés.

- trouver des conditionnements ou des préparations susceptibles de rendre les produits locaux substituables
au riz et au blé, plus économiquement utilisables par la ménagère.

- revoir le problème du traitement des céréales et en particulier du décorticage du paddy afin de trouver des
formules incitatrices, mais non coûteuses pour l’Etat permettant de traiter les quantités produutes
localement.

II- Elaboration des politiques agricoles

L’agriculture étant le point de départ d’une croissance forte et durable, qui conduit à l’émergence, le
but premier de la politique agricole de la Côte d’Ivoire est donc la modernisation de l’agriculture en vue de
la rendre plus compétitive en donnant plus de revenus aux paysans. Il s’agit aussi d’avoir des agriculteurs
bien formés, organisés et qui s’adaptent aux contraintes des marchés.

Une politique agricole n’a de chance d’avoir les effets souhaités par l’État que si elle est comprise et
acceptée de la majorité des acteurs du secteur, producteurs et opérateurs privés, c’est-à-dire les hommes qui
la mettent en œuvre. Aussi, elle devrait résulter d’un processus de négociation interne permettant d’aboutir à
un compromis entre des intérêts souvent contradictoires, lequel compromis préserve au mieux l’intérêt
collectif. Pour ce faire, la prise en compte de tous les acteurs nécessite le développement d’une approche
participative, avec des équipes composées des représentants l’administration, des organisations paysannes et
du secteur privé.

2.1. Les principaux obstacles à l’élaboration de la politique agricole

L’élaboration des politiques agricoles bute souvent des difficultés que nous pouvons représentants en
quatre points. Il s’agit :

- Les difficultés à organiser des négociations internes avec les acteurs : la masse des producteurs est peu ou
mal structurée collectivement, la représentativité des organisations professionnelles (OP) est parfois
discutable et, d’une manière générale, on constate un manque de formation et d’habitude à débattre de sujets
complexes aux enjeux multiples.

- La carence totale des systèmes d’information économique et de données statistiques fiables pour servir de
base à l’établissement des politiques, puis pour en suivre et évaluer les effets : les systèmes de statistiques

  19  
publics, de qualité et de fiabilité déjà assez médiocres, ont été laminés par les politiques d’ajustement
structurel dès les années 1980.

- Le manque de volonté politique pour entreprendre un travail long et malaisé, plus souvent considéré
comme un exercice de style destiné à l’extérieur que comme un outil indispensable au pays lui-même. Ce
manque de volonté s’explique peut-être par le fait que les référentiels de politiques agricoles venant des pays
du Nord sont en parfaite contradiction avec la pensée libérale dominante et représentent un luxe que les PED
savent ne pouvoir s’offrir.

- La pression des aides extérieures, toujours pressées d’aboutir, ne laissant pas le temps nécessaire à la
concertation des acteurs, se contentant d’ersatz de stratégies pour peu qu’elles satisfassent leurs
conditionnalités et, parfois, se substituant aux décideurs nationaux et prescrivant des orientations ou des
mesures en fonction de leur stratégie propre.

Faut-il résoudre tous ces problèmes pour élaborer une politique agricole ? Il est clair que si l’on
attend que toutes les données souhaitables soient disponibles, l’élaboration de PA serait renvoyée à des
horizons fort lointains. C’est en engageant le processus que les carences d’information seront mises en
évidence et que l’on pourra chercher à y pallier par des systèmes dont la conception sera d’ailleurs partie
intégrante de la politique construite.

2.2. La Loi d’Orientation Agricole de Côte d’Ivoire (LOACI)

Le conseil des ministres a adopté, le mercredi 8 avril 2015, un projet de loi sur l’orientation agricole
en Côte d’Ivoire. Cette loi permet d’ouvrir la voie vers un cadre règlementaire plus précis en ce qui concerne
les différentes filières qui composent l’agriculture ivoirienne, pour une meilleure gouvernance agricole.

La LOACI a pour objectif de baliser le secteur agricole face à l’adoption de nouvelles innovations, de
devancer les éventuels problèmes qui y sont liés, et de renforcer l’organisation économique du secteur
agricole. Ainsi, elle permet d’harmoniser, d’enrichir et/ou de corriger les insuffisances des lois spécifiques
existant dans le secteur, et surtout d’ennoblir la fonction d’exploitant agricole.

Ce projet de loi vise aussi à préciser le cadre de définition de mise en œuvre des politiques sectorielles
de l’agriculture en Côte d’Ivoire. Il prend en compte certains enjeux ou nouveaux défis, notamment les
changements climatiques, les biotechnologies qui jusqu’à présent n’étaient pas fortement régulés, la qualité
sanitaire des produits, les exigences des consommateurs. «Tout cela pour continuer à faire de l’agriculture
tout en préservant l’environnement forestier en particulier ». Car les représentations que les populations
locales se font des écosystèmes et de leur relation avec la nature sont cependant rarement prises en compte
dans la gestion des projets de conservation et de développement.

La LOACI reconnaît également pour la première fois en Côte d’Ivoire, le statut d’agriculteur comme
fonction, le statut d’exploitation familiale et le statut d’entreprise agricole. Elle rend l’agriculture plus
attractive aussi bien pour les Ivoiriens que pour les investisseurs étrangers.

Dans sa mise en œuvre, la LOACI vise à identifier tous les acteurs du milieu agricole et la
transformation locale de certains produits agricoles. Aussi, tant pour la sécurité alimentaire du pays que dans
la perspective de son insertion dans un marché mondial libéralisé, des progrès considérables de productivité
devraient être faits compte tenu des évolutions démographiques et de l’urbanisation accélérée ainsi que des
écarts de productivité avec les agricultures développées. Plusieurs voies sont possibles. Il s’agit de
l’augmenter les surfaces cultivées par actif et de l’intensification de la production. L’augmentation de la
productivité ne pourra pas se faire sans une attention particulière accordée aux prix des produits agricoles et
à la répartition des bénéfices de l’amélioration des gains de productivité. Ainsi, l’accroissement de la
productivité doit se traduire par un accroissement du revenu des agriculteurs afin qu’ils puissent dégager une
épargne, pour investir et améliorer la productivité.

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La redynamisation d’un certain nombre de fonctions (et d’institutions) fortement mises à mal ces
dernières décennies. Il s’agit principalement de la relance de vigoureux programmes de recherche et
d’innovations techniques, accompagnés de dispositifs favorisant leur diffusion auprès des agriculteurs ; mais
aussi de la formation, de l’accès au foncier sécurisé et au crédit pour l’équipement en matériels et
l’approvisionnement en intrants.

Par ailleurs, sans l’existence de mécanismes de dispositifs de sécurisation des débouchés et du prix de
leurs produits, sans mécanismes d’aide à l’investissement productif, sans innovations et conseils adaptés, il
est illusoire de penser que les producteurs pourront participer à l’augmentation de la productivité agricole,
nécessaire pour répondre au défit de l’accroissement de la population et assurer sa sécurité alimentaire.

2.3. Défis de l’agriculture ivoirienne

L’agriculture ivoirienne présente trois grands défis qu’il convient de relever. Il s’agit :

- Le premier défi est celui de la productivité agricole : cela passe par la responsabilisation des acteurs des
différentes filières, le renforcement de la recherche, de l'innovation et de la formation. Il faudra aussi mettre
à la disposition des agriculteurs des semences et des plants de qualité, tout en facilitant l'accès aux
fertilisants et aux pesticides. De plus, il faudra une maîtrise de l'eau à usage agricole et une mécanisation
adaptée.

- Le second défi est celui de la transformation des productions agricoles pour développer le secteur
secondaire qui va, lui aussi, entraîner celui des services. Ceci a été le cheminement de la plupart des pays
qui sont allés à l’émergence et des pays développés. Cela passe nécessairement par la mise en place de
meilleures conditions pour accroître les investissements dans le secteur de la transformation. L’objectif est
de créer non seulement de la valeur ajouté, source de richesse mais aussi de l’emploi.

- Le troisième défi est celui d'un meilleur accès de nos produits aux marchés extérieurs. Cela nécessite la
production de produits de bonne qualité répondant aux normes internationales et aux besoins du
consommateur.

***

CONCLUSION GENERALE

Le Plan Directeur de Développement Agricole est né de la volonté de doter le secteur agricole au sens
large d’un instrument de politique pour la période de 1999-2015. Il puise ses racines dans les orientations
macro-économiques et les choix politiques définis dans le cadre du Plan de Stabilisation et de Relance de
l’Economie élaboré en 1990 par le Gouvernement ivoirien, lors des négociations avec les bailleurs de Fonds
des Programmes d’Ajustement du Secteur Agricole. Il repose aussi sur le Programme de Relance
Economique à moyen terme adopté en 1991 par l’Assemblée Nationale.

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