Chapitre III_____DE LA CONSCIENCE A L’INCONSCIENT
Introduction
Le mot conscience vient du latin « cum scientia » qui signifie « accompagné de savoir ». Etre
conscient, c’est penser, agir ou sentir tout en sachant que l’on pense, que l’on agit ou que l’on
sent. C’est une perception ou une connaissance de soi-même, de ses actes et du monde. Le
dictionnaire Lalande entend par conscience cette « intuition que le sujet a de ses états et de ses
actes ». L’inconscient, par contre, désigne une dimension de notre psychisme, de notre
personnalité. En psychanalyse, l’inconscient renvoie à l’ensemble des représentations et des
désirs inaccessibles à la conscience et souvent refoulés par elle. La conscience et l’inconscient
ont une histoire, car on est passé de l’une à l’autre dans la manière de concevoir l’homme.
Pendant longtemps, la conscience a été synonyme de raison, et l’homme était défini comme un
être pensant qui contrôle ses pensées. Mais Freud va révolutionner les choses en introduisant
l’inconscient pour redéfinir l’homme et montrer qu’il n’est pas toujours maître de ses pensées.
Avec cette redéfinition de l’homme, plusieurs questions s’imposent : La théorie de l’inconscient
ne réduit-t-elle pas l’homme à un être de désirs plutôt qu’à un être de raison ? Accorder à
l’inconscient une place plus grande que celle de la conscience, n’est-ce pas nier la liberté de
l’homme et admettre l’absence de raison chez lui ? Sartre pense que l’inconscient, tel que
formulé par Freud, est une pure fiction. Pour lui, le fait de se réfugier derrière l’inconscient pour
ne pas assumer la responsabilité de nos actes, relève de la mauvaise foi.
I- La conscience
1- Conscience psychologique et conscience morale
Il existe plusieurs formes de conscience, mais nous n’en retenons que deux. La conscience est
dite morale lorsque le sujet analyse son acte après l’avoir accompli et lorsqu’il en tire un
sentiment de satisfaction ou d’insatisfaction. La conscience morale est normative, car c’est un
« juge intérieur » qui permet à l’homme de juger ses actes. C’est avec ce type de conscience que
l’homme éprouve des regrets ou des remords. Rousseau la nomme « juge infaillible du bien et
du mal ». La conscience est dite psychologique lorsqu’elle rend le sujet capable de percevoir sa
propre activité psychique, c’est à dire lorsque l’individu est capable de revenir par la pensée sur
ce qu’il fait pour mieux analyser son intériorité et pour mieux guider ses actes. Descartes estime
que c’est ce retour de la pensée sur elle-même qui permet à l’homme de bien conduire sa raison.
En fait, le mot conscience a tardivement été utilisé en philosophie. On utilisait des termes
comme pensée, raison ou esprit, et c’est René Descartes qui a été le premier à avoir assimilé la
conscience à la raison à partir de son cogito. La conscience liée à la pensée est donc née avec
Descartes lorsque celui-ci a mis en évidence que le « je pense » était le premier principe
métaphysique et la condition de toute certitude. Le cogito cartésien est issu du doute
hyperbolique qui fait table rase de tout. Mais Descartes s’est rendu à l’évidence qu’il peut
douter de tout sauf qu’il est en train de douter. Etant donné que seule la pensée résiste au doute,
Descartes a pu avouer : « Même si je doute de tout, je ne peux pas douter que je suis en train de
douter », d’où son slogan « je pense donc je suis ». Pour lui, l’homme est une res congitans
(substance ou chose pensante), « une substance dont toute la nature ou l’essence n’est que de
penser ». Chez Descartes, c’est la conscience qui définit l’homme. Mieux, il affirme que la
conscience peut exister sans se rapporter au monde, c’est à dire que la pensée s’enferme sur
elle-même et se suffit à elle-même. Cela veut dire que pour exister, la conscience n’a pas besoin
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du monde, d’où le solipsisme qui signifie solitude de l’esprit. Le point de vue de Descartes sera
analysé par les phénoménologues Husserl, Maurice Merleau-Ponty et Jean Paul Sartre qui
reprochent à Descartes son solipsisme.
2- Critique des phénoménologues
Les phénoménologues définissent, d’emblée, la conscience comme conscience de quelque
chose. « Tout cogito, affirme Husserl, a un cogitatum » (toute conscience est conscience de
quelque chose). La conscience, pour lui, est une intentionnalité, c’est à dire une tension vers le
monde, un surgissement ; elle n’a rien d’intérieur, elle est pure extériorité. Cela veut dire que la
pensée porte toujours sur un objet. Pour Sartre, la conscience se détermine dans le rapport avec
autrui. Il écrit dans l’Etre et le néant : « Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-
même ». C’est donc à travers le regard de l’autre et de ses jugements que je peux me connaître.
Il ajoute : « Percevoir un arbre, c’est s’arracher à la moite intimité gastrique pour filer là-bas,
par-delà soi vers ce qui n’est pas soi ; là-bas près de l’arbre et cependant hors de lui, car il
m’échappe et me repousse et je ne peux pas plus me perdre en lui qu’il ne peut se diluer en
moi ; hors de lui, hors de moi », Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl :
l’intentionnalité, 1939. La position sartrienne de la conscience s’établit comme une négation du
solipsisme cartésien. Pour Sartre, ce n’est pas dans la solitude que l’on prend conscience de soi,
mais au cœur du monde et des autres. Le face-à-face cartésien - entre soi et soi-même - serait
une illusion.
Le solipsisme cartésien sera également critiqué par Pierre Gassendi qui, dans une objection
adressée à Descartes, a dit : « Je pense, dites-vous, mais que pensez-vous ? Car enfin, toute
pensée est pensée de quelque chose ». A cela, Descartes a répondu : « Quoi que je pense, je
pense », pour dire que peut importe ce qu’il pense, l’essentiel est qu’il pense.
A travers ces différentes conceptions de la conscience, peut-on vraiment dire que toutes les
actions de l’homme sont le fait de la conscience ? Autrement dit, peut-on dire que tout l’être de
l’homme se réduit à la conscience ? Le psychisme de l’homme est-il entièrement conscient ?
L’homme est-il entièrement maître de ses pensées et actes ? C’est précisément cette conception
réduisant le psychisme à la conscience qui sera bouleversée avec la découverte de l’inconscient
par le fondateur de la psychanalyse, Freud.
La conscience semble souvent nous échapper, car elle peut être influencée par ce qui n’est pas
elle : le corps pour Spinoza puis Freud, la société pour Marx ou les instincts les plus vils pour
Nietzsche. Marx, Nietzsche et Freud sont surnommés les « maîtres du soupçon » parce que
chacun soupçonne que derrière toute action humaine, il y a un motif inconnu qui fait agir
l’homme à son insu. Ces trois philosophes vont faire le procès de la conscience et montrer que
la conscience de soi ne correspond pas à la connaissance de soi.
Selon Spinoza la conscience de soi s’apparente à une « illusion de connaissance ». Autrement
dit, l’homme se trompe en pensant être maître de ses actes. D’après Nietzsche « La conscience
est la dernière et la plus tardive évolution de la vie organique, et par conséquent ce qu’il y a de
moins accompli et de plus fragile en elle » (Le Gai Savoir). Il ruine la primauté de la
conscience posée par Descartes et estime qu’il serait illusoire de trouver des motifs conscients à
tous nos actes. Ces actes traduisent plutôt un conflit de nos instincts ou désirs inavoués. La
conscience est également influencée par la société. En à croire Marx et Engels dans l’Idéologie
allemande « La conscience est d’emblée un produit social et le demeure aussi longtemps qu’il
existe des hommes » c’est-à-dire la conscience est toujours déterminée de l’extérieur. C’est
Freud qui, véritablement, va bouleverser l’idée selon laquelle l’homme contrôle ses pensées. Le
concept d’inconscient suppose que notre vie psychique est, pour une grande partie, dictée par
des forces à notre insu. Ce qui permet de dire que l’homme est étranger à lui-même, il ne se
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connaît pas et ne maîtrise pas grand-chose de son esprit. Si la majorité de ses pensées et des ses
actes lui échappe, l’homme peut-il être tenu responsable de ce qu’il pense et de ce qu’il fait ?
Comment une telle mutation, de la conscience à l’inconscient, a-t-elle bien pu s’opérer ?
Sujet
La conscience peut-elle se passer des objets extérieurs ?
II- L’inconscient : portée et limites
1- La théorie de l’inconscient de Freud
Avant Freud, des philosophes comme Leibniz, Spinoza et Nietzsche ont été les précurseurs
d’un inconscient psychique. Freud sera, plus tard, le porte-étendard de cette philosophie. Il
considère que l'inconscient est constitué de souvenirs et de sentiments éprouvés au cours de
l'enfance, y compris les pulsions sexuelles ou libido. La première théorie qu’il élabore en 1900
présente le psychisme humain sous la forme d’une topique constituée de la conscience, du
préconscient et de l’inconscient. L’inconscient étant constitué des désirs refoulés et de
pulsions, le préconscient étant l’instance de la censure qui aide la conscience à refouler les
désirs non compatibles avec l’ordre social mais qui ont réussi à tromper la vigilance du
préconscient. A partir de 1920, Freud introduit la seconde topique constituée du moi, du surmoi
et du ça.
Le moi appelé aussi conscience
En psychanalyse, le moi désigne l'une des trois instances de l'appareil psychique, aux côtés du
ça et du surmoi. Il est en contact avec la réalité extérieure. Il tient rigoureusement compte des
interdits et censure tout désir non compatible avec l’ordre social. Il subit la pression du ça. La
formation du moi commence à la naissance, dès les premières confrontations avec le monde
extérieur. Le moi apprend à modifier son comportement en contrôlant les pulsions socialement
inacceptables. Il a un rôle de médiateur entre les pulsions inconscientes et les critères sociaux et
personnels acquis.
Le surmoi appelé aussi censeur
Il est constitué par l’ensemble des interdits parentaux ou sociétaux. Depuis la prime enfance, les
règles et les normes établies censurent certains désirs, les empêchent de se réaliser ; tout
individu intériorise ces règles. Avant même que ces désirs qui proviennent de l’inconscient
arrivent à la conscience, ils subissent le contrôle rigoureux du surmoi. Si ces désirs sont
conformes à l’ordre établi, ils passent ; s’ils ne sont pas conformes, ils sont systématiquement
refoulés. Selon Freud, cette lutte se déroule à l’insu du sujet conscient. Il dit que le moyen
propice pour tromper la vigilance du surmoi, c’est le sommeil.
Le ça ou inconscient
Le ça est dominé par le principe de plaisir qui pousse l'individu à accéder immédiatement à ses
désirs. Dans la théorie de Freud, le ça est constitué de l’ensemble des pulsions et tendances qui
sont en nous depuis notre naissance. L’énergie qui est à la base de ces tendances d’origine
sexuelle, Freud la nomme libido. Le ça est donc composé de la libido et de l’ensemble des
désirs qui ont été refoulés depuis l’enfance. Il ignore le temps, c’est pourquoi tous les désirs
refoulés, rejetés dans l’inconscient attendent un moment propice pour se réaliser. Ils ne
disparaissent pas, leur réalisation peut emprunter des voies détournées comme le rêve ou la
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création artistique et littéraire par ce que Freud nomme sublimation. A ce sujet, Freud dit que
« le rêve est la voie royale qui mène vers l’inconscient ». Mais le rêve n’est pas le seul moyen
pour accéder à l’inconscient, il y a aussi le les actes manqués, la psychanalyse (la technique du
divan qui se substitue à l’hypnose) ou la névrose.
Au total, le noyau de toutes les tendances humaines est la libido. Et Freud dira que cette libido
renferme la pulsion de vie appelée Eros et la tendance de mort appelée Thanatos. Eros nous
incline vers tout ce qui est satisfaction des désirs sexuels et les variantes de ces désirs que sont
l’affectivité, l’amour pour les parents, les amis, les frères etc. Thanatos, c’est tout ce qui nous
incline vers l’agressivité, les sentiments négatifs de destruction envers soi-même et les autres.
Dans ce contexte, le complexe d’Œdipe se présente depuis l’enfance à travers ces deux
pulsions : Eros et Thanatos. Chez l’enfant, dit Freud, Eros se fixe sur le parent de sexe opposé
et Thanatos sur le parent du même sexe. Chez la fillette, on parlera volontiers de complexe
d’Electre. Sur ce même registre, Freud donne à la notion de sexualité un sens qui déborde la
signification courante du terme. Il reconnaît l’existence d’une sexualité infantile qui s’exprime à
travers trois stades. Le stade oral qui met l’accent sur la bouche, le stade anal qui est centré sur
l’anus et le stade génital tourné vers les parties génitales. Selon Freud, le bon ou le mauvais
déroulement de la sexualité infantile se répercute sur celle de l’adulte.
Ce que la théorie de Freud apporte comme nouveauté, c’est que les troubles de la personnalité
trouvent leur explication et, dans certains cas, leur solution lorsque, par la technique de
l’analyse, on parvient à remonter à l’enfance des patients et à découvrir les aspects troublants ou
traumatisants de leur histoire. Cependant, la théorie psychanalytique de Freud n’est pas sans
poser un certain nombre de problèmes. Peut-elle prétendre être une science au même titre que
les sciences expérimentales, les sciences humaines ou les sciences formelles ? Admettre
l’existence d’un inconscient psychique, n’est-ce pas ôter à l’homme la responsabilité qui est liée
à sa liberté ? Accepter l’existence d’un inconscient, dit Sartre, c’est fournir à l’homme un alibi
pour fuir devant ses responsabilités. Est-il donc concevable de définir l’homme, non pas comme
un être de raison, mais plutôt comme un être de désirs ?
2- Portée et limites de la théorie de l’inconscient
En découvrant l’inconscient, Freud a apporté une révolution à la conception de l’être humain.
L’interprétation des rêves et la technique du divan vont lui permettre de faire du patient un
acteur de sa propre guérison. Lorsque Freud applique les théories de la psychanalyse aux autres
phénomènes sociaux telles que la religion, la création artistique et littéraire, il fait une œuvre
révolutionnaire mais dont la portée peut être relativisée. En tout état de cause, son influence sur
la littérature, notamment sur le courant surréaliste est incontestable. L’interprétation que Freud
fait de la religion n’est pas éloignée de celle des matérialistes (Marx, Engels). Il faudra noter
qu’à partir de Freud et autour de lui, plusieurs théoriciens de la psychanalyse émergent, ils
critiquent et complètent à la fois l’œuvre du maître. Ils ont pour noms Karl Gustav Jung et
Alfred Adler qui ajoutent à la théorie freudienne l’idée d’un inconscient collectif. La réaction
de Freud face aux critiques de ses disciples sera l’excommunication.
La théorie psychanalytique qui se veut scientifique est-elle inattaquable, non critiquable ? Le
critère de scientificité d’une théorie, dira Karl Popper, c’est sa falsifiabilité. Cela revient à dire
que pour être vraie, il ne suffit pas pour une théorie d’avoir un caractère expérimental, mais il
faut surtout que les faits sur lesquels la théorie se base puissent être soumis à la vérification et
soient confirmés ou infirmés. Certes, la pratique clinique freudienne a donné des résultats
appréciables, mais une théorie scientifique ne peut pas tout justifier, tout expliquer ou encore
avoir toujours raison. Si donc la théorie de Freud ne se prête pas à des améliorations ou à un
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dépassement, elle ne saurait prétendre à la scientificité. Toute vérité scientifique, dit Gaston
Bachelard, est en suris parce que la science avance par rectifications successives de ses erreurs.
Conclusion
Au plan philosophique, l’inconscient introduit l’idée d’une détermination, d’un déterminisme
face à la liberté. L’homme serait-il libre ou plutôt entièrement déterminé par son inconscient au
sens où il dirait que c’est l’inconscient qui agit en lui ? Pour cette raison, Sartre récuse l’idée
d’un inconscient psychique. L’homme est liberté et sa nature entière, c’est d’être libre ; et c’est
en ce sens qu’il est entièrement responsable, dit Sartre. Se réfugier derrière l’inconscient pour
justifier un comportement, c’est de la mauvaise foi, conclut Sartre pour qui l’inconscient est une
pure illusion, une fiction.
Notes
Sartre considère que « l’inconscient est la mauvaise foi de la conscience ».
Pour Descartes, la conscience se confond avec la pensée et désigne « tout ce qui se fait en nous
de telle sorte que nous l’apercevons immédiatement par nous-mêmes ; c’est pourquoi non
seulement entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la même chose ici que penser »
Principes.
Marx affirme : « La conscience que chaque homme a de lui dépend du monde qui l’entoure et
dépend surtout de l’état économique et matériel de la société. La conscience est le reflet de la
société et elle subit tous ses bouleversements. »
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