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Rencontre d'Emma et Léon à Yonville

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L’HIRONDELLE, la voiture qui conduisait les époux Bovary, avec d'autres

voya-geurs, à Yonville, s'arrêta sur la place du


village.
Emma descendit la première, puis
Félicité, enfin M. Lheureux, un marchand d'étoffes* , et l'on fut obligé de
réveiller Charles
qui dormait depuis que la nuit était tombée.
Homais, le pharmacien à qui Charles avait écrit pour se renseigner sur
Yonville, vint au-devant du médecin et se présenta. Puis il accompagna
Charles et Emma à l'auberge du village, où ils allaient souper.
Quand Mme Bovary fut dans la cuisine, elle s'approcha de la cheminée pour
se réchauffer un peu.
De l'autre côté de la cheminée, un jeune homme à la chevelure blonde la
regardait silen-cieusement.
Comme il s'ennuyait beaucoup à Yonville, où il était clerc* de notaire*, M.
Léon Dupuis retardait souvent l'heure de son dîner, espérant la venue d'un
voyageur avec qui il pourrait causer. C'est donc avec joie qu'il accepta la
proposition de l'aubergiste* de dîner avec les nouveaux venus.
Ils passèrent tous dans la salle à manger et ils
se mirent à table.
• Madame est sans doute un peu fatiguée? demanca Homais à Emma.
On est si mal installé dans notre Hirondelle !
• C'est vrai, dit Emma; mais peu importe, j'aime tant changer de place.
• C'est une chose épouvantable, soupira le clerc, cue de rester toujours
cloué aux mêmes endroits.
Pendant le dîner, l'apothicaire* se mit à parler avec Charles de la vie du
village et des différents problèmes médicaux à traiter.
Quant à Emma, elle entra en conversation
avec M. Léon.
• - Avez-vous quelques promenades dans les environs? demanda-t-elle
au jeune homme.
• On! très peu, répondit-il. Il y a un endroit, près du bois, que l'on
nomme la Pâture.
Quelquefois, le dimanche, je vais là, et j'y reste avec un livre, à regarder le
soleil couchant.
• Rien n'est plus beau que les soleils cou-chants, reprit-elle, mais au
bord de la mer, surtout.
• Oh! j'adore la mer, dit M. Léon. Et également les paysages de
montagnes. Je comprends ce musicien célèbre qui, pour mieux
stimuler son imagination, avait l'habitude d'aller jouer du piano
devant un paysage grandiose.

• Vous jouez de la musique? demanda Emma.
• Non, mais je l'aime beaucoup, répondit-il.
• An! ne l'écoutez pas, madame Bovary, interrompit Homais, il est trop
modeste. Comment, mon cher! Eh! l'autre jour, dans votre chambre,
vous chantiez L'Ange gardien avec tant de passion qu'on aurait dit un
véritable acteur.
Léon, en effet, vivait chez le pharmacien, où il avait une petite pièce au
second étage, qui donnait sur la place.
Le dîner se déroula de la sorte, Emma conver-
sant avec Léon et Charles avec Homais:
Trois heures plus tard, les époux Bovary se rendirent dans leur maison qui
se trouvait à cinquante pas de l'auberge.
Emma se sentait bien. Le changement et la conversation avec M. Léon lui
avaient redonné foi en la vie.
Le lendemain, à son réveil, elle vit le clerc sur
la place. Elle était en peignoir'.
1. Il leva la tête et la
salua. Elle fit une inclination rapide et referma la fenêtre.
L'apothicaire se montra un excellent voisin. Il renseigna Mme Bovary sur
tous les fournis-seurs*; il apportait tous les matins le journal à Charles et,
l'après-midi, il quittait parfois la pharmacie pour aller bavarder un moment
avec lui.

Mais Charles était triste : les clients ne venaient pas et les affaires d'argent
commençaient à le préoccuper. Il avait fait beaucoup de dépenses pour le
déménagement et l'installation à Yonville. Une seule chose lui redonnait un
peu de joie, c'était de savoir qu'il allait bientôt etre père.
Emma désirait avoir un fils; il serait fort et
brun et elle l'appellerait Georges.
Elle accoucha un dimanche, vers six heures du matin.
- C'est une fille! dit Charles.
Elle tourna la tête et s'évanouit.
On nomma l'enfant Berthe et elle fut mise en
nourrice* chez la femme du menuisier*.
Un jour, Emma fut prise tout à coup du besoin de voir sa petite fille. Elle se
mit donc en route vers la maison du menuisier, qui se trouvait à la sortie du
village.
Il était midi. Un vent lourd soufflait. Emma se
sentait faible en marchant.
À ce moment, M. Léon sortit d'une porte vol-
sine. Il vint la saluer.
Mme Bovary dit qu'elle allait voir sa fille mais
qu'elle commençait à être fatiguée.
• Si.., fit Léon, n'osant poursuivre.
• Avez-vous affaire quelque part? demanda-t-elle.
Et, le clerc lui ayant répondu négativement,
elle lui demanda de l'accompagner.
Pour arriver chez la nourrice, il fallait suivre entre des maisonnettes et des
cours un petit chemin bordé de troènes'. Ils marchaient tous les deux côte à
côte; Emma s'appuyait sur M. Léon.
Après leur visite chez la nourrice, ils revinrent à Yonville en suivant le bord
de l'eau. Ils causaient de tout, de la beauté de la nature, de la danse, de la
musique. Leurs âmes semblaient se comprendre.
Quand ils furent arrivés devant son jardin, Mme Bovary poussa la petite
barrière, monta les marches en courant et disparut.
Le dimanche, M. Homais organisait des soirées chez lui avec les époux
Bovary. Le clerc ne manquait pas d'y aller. Dès qu'il entendait la sonnette, il
courait au-devant de Mme Bovary et l'accompagnait jusqu'au salon.
On faisait d'abord quelques parties de trente et un'; ensuite, Homais jouait à
l'écartés avec Emma; Léon, derrière elle, lui donnait des conseils. Debout et
les mains sur le dossier de sa chaise, il ne cessait d'admirer sa belle
chevelure.
Lorsque la partie de cartes était finie, l'apothicaire et le médecin jouaient
aux dominos. Emma, changeant de place, se mettait à feuilleter son. journal
de mode. Léon s'installait près d'elle; ils regardaient ensemble les
illustrations. Souvent Emma le priait de lui dire des vers. Léon les déclamait'
d'un ton passionné.
Léon comprit très vite qu'il mourait d'amour pour Emma. Il voulait lui faire
sa déclaration mais ne savait pas comment s'y prendre. Il avait si peur de lui
déplaire. Parfois, il lui écrivait des lettres, mais il les déchirait presque
aussitôt.
Quant à Emma, elle ne se demandait pas si elle l'aimait. Elle avait plaisir à
être en sa compagnie et à converser avec lui et rien de plus.
Pourtant, un dimanche de février, elle se rendit compte que les choses
allaient plus loin.
Ils étaient tous, M. et Mme Bovary, Homais et son épouse et M. Léon, partis
voir, à quelques kilomètres d'Yonville, une filature* de lin'.
Homais parlait. Il expliquait à tous l'importance
de cet établissement pour l'avenir.
Emma lui donnait le bras. Charles était là, près d'elle. Soudain, elle se mit à
l'observer; il avait sa casquette enfoncée sur les sourcils, ce qui donnait à
son visage une expression particulièrement stupide. Tout en lui l'irritait.
Pendant qu'elle l'examinait ainsi, Léon s'avan-ça d'un pas. Emma vit ses
cheveux blonds, et son grand œil bleu levé vers le ciel lui parut plus beau et
plus clair que ces magnifiques lacs de mon-tagne. Le contraste entre les deux
hommes était pour elle insupportable. Elle se mit à mépriser
Charles plus encore.
Le soir, quand ils furent rentrés chez eux, elle n'alla pas chez Homais. Elle
monta dans sa chambre et pensa à Léon. Elle le trouvait vraiment charmant;
elle se rappela des phrases qu'il avait dites, le son de sa voix, toute sa
personne; elle se répétait, en avançant les lèvres comme pour donner un
baiser :
- Oui, charmant! charmant!... Il doit aimer, j'en suis sûre, se dit-elle: Qui
donc?... mais c'est moi!
Tout devint clair pour elle. Ses attitudes, ses
phrases, ses gestes.
- Oh! pourquoi ne l'ai-je pas connu plus tôt?
À partir de ce jour, elle devint différente avec Léon. Elle désirait de toute son
âme qu'il lui avoue son amour mais elle se montrait plus distante et plus
froide qu'avant.
Quand il venait lui rendre visite, elle prenait un ouvrage de couture et
travaillait sans parler.
Léon, blessé par son silence, se demandait :
- En quoi lui déplais-je ?
Elle lui paraissait maintenant si inaccessible
que tout espoir d'être aimé l'abandonna.
Un jour, fatigué d'aimer sans résultat, lassé

d'Yonville et des Yonvillais, il décida de changer de vie et de partir à Paris


finir ses études de droit.
Lorsque le moment du départ fut venu, il alla
faire ses adieux aux époux Bovary.
Quand il entra dans le salon, Emma se leva
vivement.
• C'est encore moi! dit Léon.
• J'en étais sûre!
Elle se mordit les lèvres et devint rouge de la racine des cheveux jusqu'au col
de sa robe.
• Monsieur n'est donc pas là? fit Léon.
• Il est absent.
Léon tenait sa casquette à la main et la battait
doucement contre sa cuisse.
• Il va pleuvoir, dit Emma.
• J'ai un manteau, répondit-il.
• Ah !
Il y eut un long silence.
• Allons, adieu! soupira-t-il.
• Oui, adieu... partez!
Ils s'avancèrent l'un vers l'autre : il tendit la
main, elle hésita puis lui donna la sienne.
Léon aurait voulu la garder pour toujours entre les siennes. Mais il ouvrit la
main; leurs yeux se rencontrèrent, et il disparut.
Le lendemain fut, pour Emma, une journée funèbre'. Il était parti, le seul
charme de sa vie, le seul espoir possible d'être heureuse! Pourquoi n'avait-
elle pas saisi ce bonheur-là? Pourquoi n'avait-elle pas retenu Léon? Elle eut
alors envie de courir le rejoindre, de se jeter dans ses bras et de lui dire : «
C'est moi, je suis à toi! » Mais elle savait qu'elle ne le ferait pas.
Alors les mauvais jours de Tostes recommen-cèrent. Elle se sentait encore
plus malheureuse qu'alors.
Ce fut, pour Emma, une journée funèbre.

Elle se mit à dépenser sans compter.


M. Lheureux, le marchand d'étoffes, qui était souvent venu la voir sans
succès, trouva enfin en elle une excellente cliente.
Un jour qu'elle était accoudée à sa fenêtre et qu'elle s'amusait à regarder
passer les gens, elle aperçut un monsieur vêtu d'une redingote' de velours
vert, suivi d'un paysan qui marchait la tête basse.
- Puis-je voir Monsieur? demanda-t-il à Félicité qui bavardait avec Justin,
l'aide-pharmacien, sur le seuil de la maison. Dites-lui que Monsieur
Rodolphe Boulanger, de la Huchette, est là.
La Huchette était un domaine', près d'Yonville, dont il venait d'acquérir le
château, avec deux fermes qu'il cultivait lui-même. Il vivait seul et était,
disait-on, fort riche.
On le fit entrer. Charles se présenta aussitôt.
M. Boulanger lui expliqua qu'il devait faire une saignée à son homme.
Bovary prépara son matériel et demanda a
Justin, qui était entré avec tout le monde, de l'aider à soutenir la cuvette
pendant qu'il piquait le patient. Mais en voyant le sang jaillir, l'impression
fut si grande que le paysan et Justin s'évanouirent.
- Ma femme! ma femme! appela Charles.
Emma descendit aussitôt l'escalier et aida
Charles à ranimer les deux hommes, avec le secours de M. Boulanger.
Quand tout fut arrangé, M. Boulanger partit avec son homme après avoir
salué et payé Charles.
En chemin vers la Huchette, il repensa à l'in-
cident et surtout à Emma.
- Elle est fort gentille, cette femme du méde-cin! se disait-il. De belles dents,
les yeux noirs, une belle allure. D'où diable sort-elle et où donc a-t-elle
trouvé ce mari? Il a l'air si bête!
Il continua à avancer dans la campagne et le visage d'Emma se présentait
toujours dans sa pensée.
- Oh! je l'aurai! s'écria-t-il. Mais où se rencon-trer? Par quel moyen? Parbleu,
les comices agricoles auront bientôt lieu à Yonville; elle y sera, je la verrai.
Nous commencerons alors...
Les comices arrivèrent enfin.
Emma apparut soudain sur la place au bras de
Boulanger. Lheureux les accompagnait.
- Voici une journée superbe ! Tout le monde est dehors! disait Lheureux.
Mme Bovary et Rodolphe lui répondaient à
peine.
Tout à coup, au lieu de suivre la route pour aller voir les animaux, Rodolphe,
entraînant
Emma, prit un sentier et cria :
• Bonsoir, monsieur Lheureux! Au plaisir!
• Comme vous l'avez congédié! dit Emma en riant.
• Pourquoi, reprit-il, se laisser envahir par les autres? et, puisque,
aujourd'hui, j'ai le bonheur d'être avec vous...
Emma rougit. Il ne termina pas sa phrase.
Ils arrivèrent dans le pré où se trouvaient les animaux. Il y avait beaucoup de
monde.
Rodolphe examina les bêtes puis bavarda avec le président des comices.
Tout à coup, quelqu'un cria que Monsieur le préfet* arrivait. On se précipita
vers la place du village pour écouter son discours.
Rodolphe et Emma suivirent la foule. Mais, arrivés à la mairie, Rodolphe fit
monter Emma au premier étage, dans une salle vide, en lui déclarant qu'ils
seraient beaucoup plus à l'aise pour écouter le discours et profiter du
spectacle.
Monsieur le préfet commença à parler.
• Je devrais me reculer un peu, dit Rodolphe.
• Pourquoi? dit Emma.
• C'est qu'on pourrait m'apercevoir d'en bas, et je devrais donner des
excuses pendant quinze jours, et avec ma mauvaise réputation...
• Oh! vous exagérez, dit Emma.

- Non, non, elle est épouvantable, je vous jure.


Mais peut-être a-t-on raison...
• Comment cela?
• En quoi! dit-il, vous ne savez pas qu'il y a des âmes sans cesse
tourmentées, qui ne rêvent que d'action et de passion et qui se jettent
dans toutes sortes de folies.
Emma le regarda comme on contemple un voyageur qui a passé par des pays
extraordi-naires, et elle reprit :
• Nous n'avons pas même cette distraction, nous autres pauvres
femmes!
• Triste distraction, car on n'y trouve pas le bonheur.
• Mais le trouve-t-on un jour? demanda-t-elle.
• Oui, il se rencontre, répondit-il, tout à coup et quand on n'y croyait
plus. C'est comme une voix qui crie: « Le voilà! » Vous sentez alors le
besoin de tout donner à cette personne.
Enfin, il est là, ce trésor que l'on a tant cherché, là, devant vous; il brille, il
étincelle et nous
éblouit.
Et, en disant cela, Rodolphe se passa la main sur le visage comme s'il était
lui-même ébloui et il la laissa retomber sur celle d'Emma. Elle ne la retira
pas.
Il y eut un long silence puis il reprit :
- Jamais, croyez-moi, je n'ai rencontré une personne aussi charmante que
vous... Je voudrais

rester des heures, des jours, toute ma vie auprès de vous.


Et il serra sa main dans la sienne. Elle fit un mouvement des doigts comme si
elle répondait à sa pression.
- Oh! merci ! Vous ne me repoussez pas ! Vous êtes bonne! Vous comprenez
que je suis à vous !
Laissez-moi vous regarder, vous contempler...

Les discours prirent fin. Il fallut quitter la mairie. Mme Bovary prit le bras de
Rodolphe; il la reconduisit chez elle et ils se séparèrent devant sa porte.
Six semaines s'écoulèrent. Rodolphe ne revint
pas.
- N'y retournons pas tout de suite, s'était-il dit, ce serait une erreur. Si du
premier jour elle m'a aimé, elle doit, par l'impatience de me revoir, m'aimer
davantage.
Et il comprit que son calcul était bon lorsque,
en entrant chez Emma, il la vit pâlir.
Elle était seule.
Rodolphe resta debout; c'est à peine si Emma répondait à ses premières
phrases de politesse.
• Moi, dit-il, j'ai eu des affaires. J'ai été malade.
• Gravement? s'écria-t-elle.
• Eh bien! fit Rodolphe en s'asseyant près d'elle sur un tabouret, non!...
C'est que je n'ai pas voulu revenir.
• Pourquoi?*
• Vous ne devinez pas ?
Il la regarda d'une façon si violente qu'elle
baissa la tête en rougissant.
• Emma...
• Monsieur! fit-elle en s'écartant un peu.
Il se cacha la figure entre les mains.
- Oui, je pense à vous continuellement!... Je ne peux vous oublier. Ah!
pardon!... Je vous quitte...

Adieu!... J'irai loin... si loin, que vous n'entendrez plus parler de moi!... Et
cependant..., aujour-d'hui..., je ne sais quelle force m'a poussé vers vous! On
se laisse entraîner par ce qui est beau, charmant, adorable!
C'était la première fois qu'Emma s'entendait dire ce genre de choses; elle
était ravie et se laissait doucement envahir par la chaleur de ce langage.
- Mais si je ne suis pas venu, si je n'ai pu vous voir, ah! du moins j'ai
contemplé ce qui vous entoure. Toutes les nuits, je me relevais, j'arrivais
jusqu'ici et je regardais votre maison. Ah! vous ne saviez pas qu'il y avait là,
si près et si loin, un pauvre misérable...
Elle se tourna vers lui avec un sanglot.
• Oh ! vous êtes bon! dit-elle.
• Non, je vous aime, voilà tout! Vous n'en doutez pas! Dites-le-moi; un
mot ! un seul mot!
Et Rodolphe se laissa glisser du tabouret jusqu'à terre. Mais on entendit un
bruit de sabots dans la cuisine et il se releva.
Charles entra dans la salle.
- Bonjour, docteur, lui dit Rodolphe. Madame me parlait de sa santé...
Charles l'interrompit: il était en effet inquiet; les angoisses de sa femme
recommençaient.
Alors Rodolphe demanda si l'exercice du cheval ne serait pas bon.
- Certes! excellent, parfait!... Voilà une idée!
Tu devrais la suivre.
Rodolphe offrit à Emma de lui prêter un cheval puis il partit.
Une fois seule avec Charles, Emma chercha mille excuses pour ne pas
accompagner Rodolphe.
• Tu as tort, dit Charles, la santé avant tout!
• Comment veux-tu que je monte à cheval puisque je n'ai pas
d'amazone'?
• Il faut t'en commander une! répondit-il.
L'amazone la décida.
Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à
M. Boulanger que sa femme était à sa disposition.
Le lendemain, à midi, Rodolphe se présenta devant la porte des Bovary avec
deux magnifiques chevaux. Emma l'attendait.
Ils suivirent en galopant un chemin bordé d'arbres puis entrèrent dans la
forêt. Ils descen-dirent. Rodolphe attacha les deux chevaux et ils se mirent à
marcher. Emma allait devant.
Soudain, elle s'arrêta.
• Je suis fatiguée! dit-elle.
• Allons, essayez encore! répondit-il. Du courage!

Puis, cent pas plus loin, elle s'arrêta de nouveau.


- Où allons-nous donc?
Il ne répondit rien. Elle respirait d'une façon saccadée. Rodolphe jetait les
yeux autour de lui et il se mordait la moustache. Ils arrivèrent à un endroit
large où on avait abattu des arbres. Ils s'assirent sur un tronc et Rodolphe se
mit à parler à Emma de son amour pour elle. Emma l'écoutait la tête basse et
tout en remuant des copeaux' avec le bout de son pied
• Nos vies sont désormais liées l'une à l'autre...
• Non! répondit Emma. Vous le savez bien, c'est impossible!*
Elle se leva pour partir. Il la saisit au poignet.
Elle s'arrêta: Puis, l'ayant regardé quelques minutes d'un œil amoureux et
humide, elle dit vivement :
- Ah ! tenez, n'en parlons plus... Où sont les chevaux? Partons.
Il eut un geste de colère et d'ennui. Elle répéta :
- Où sont les chevaux? Où sont les chevaux?
Alors souriant d'un sourire étrange, les dents
serrées, il s'avança en écartant les bras.
Elle se recula, tremblante. Elle balbutiait? :
- Oh! vous me faites peur! Partons.

- Puisqu'il le faut, reprit-il en changeant de visage.


Et il redevint aussitôt respectueux et timide.
Elle lui donna son bras. Ils s'en retournèrent près des chevaux.
- Oh! dit Rodolphe, ne partons pas! Restez.
Il l'entraîna plus loin, près d'un étang.
• J'ai tort, j'ai tort, disait Emma. Je suis folle de vous écouter.
• Pourquoi?... Emma! Emma!
• Oh! Rodolphe!... fit lentement la jeune femme en se penchant sur son
épaule.
Le tissu de son habit s'accrochait au velours du costume de Rodolphe. Elle
renversa son beau cou blanc et, avec un long frémissement et se cachant la
figure, elle s'abandonna.
Ce soir-là, quand elle rentra, Charles lui trou-
va bonne mine.
Après le dîner, il sortit. Emma monta aussitôt
s'enfermer dans sa chambre.
Elle se regarda dans la glace. Elle fut étonnée de son visage. Jamais elle
n'avait eu les yeux si grands, si noirs, d'une telle profondeur. Elle était
transfigurée'
Elle se répétait : « J'ai un amant! un amant ! »
Elle allait donc posséder enfin ces joies de l'amour qu'elle ne pensait jamais
connaître.

À partir de ce jour, Emma et Rodolphe se virent le plus souvent possible et


s'écrivirent régulièrement tous les soirs.
Un matin que Charles était sorti des l'aube, Emma eut envie de voir
Rodolphe à l'instant. Elle s'habilla rapidement et, passant par les prés, elle
gagna la Huchette. Elle entra dans le château, monta un escalier et ouvrit la
porte d'une chambre. Elle aperçut un homme qui dormait.
C'était Rodolphe. Elle poussa un cri.
• Te voilà! te voilà ! répéta-t-il. Comment as-tu fait pour venir?... Ah! ta
robe est toute mouillée!
• Je t'aime! répondit-elle en lui passant les bras autour du cou.
Cette première folie lui ayant réussi, elle
continua sur cette route.
Elle faisait venir Lheureux et lui commandait toutes sortes d'étoffes pour
changer le plus souvent possible de parures'. Elle fit des cadeaux à Rodolphe.
Lheureux lui présentait les factures, elle ne pouvait pas payer. Lheureux
était com-plaisant, elle payerait plus tard.
Bientôt, pourtant, elle ne supporta plus de devoir cacher sa liaison avec
Rodolphe. Elle voulait vivre librement son grand amour.
- Un amour comme le nôtre devrait s'avouer, Rodolphe! lui dit-elle un jour.
Je ne supporte plus de vivre ainsi! Sauve-moi!
Et, en parlant ainsi, elle se serrait contre lui.
Ses yeux pleins de larmes étincelaient. Elle n'avait jamais été aussi belle;
jamais il ne l'avait tant aimée; si bien qu'il en perdit la tête et qu'il lui dit :
• Que faut-il faire? Que veux-tu?
• Emmène-moi! s'écria-t-elle. Enlève-moi!...
Oh! je t'en supplie.
• Mais..., reprit Rodolphe.
• Quoi donc?
• Et ta fille?
Elle réfléchit quelques minutes, puis répondit :
- Nous la prendrons, tant pis!
Mais il était tard, elle devait rentrer.
- Quelle femme! se dit Rodolphe en la regardant s'éloigner.
Emma se mit donc à faire en cachette les préparatifs de son départ. Elle
commanda à Lheureux un grand manteau doublé et une malle.
Leur départ devait avoir lieu quinze jours plus tard. Enfin le samedi, l'avant-
veille du départ, arriva. Quand ils se retrouvèrent le soir, Emma demanda à
Rodolphe :
• Tout est-il prêt?
• Oui.
• Tu es triste, dit Emma.
• Non, pourquoi?
Et cependant, Rodolphe la regardait d'une
façon étrange:
- Est-ce de t'en aller? reprit-elle, de quitter ta vie? Ah! je comprends... Mais,
moi, je n'ai rien au monde! tu es tout pour moi. Aussi serai-je tout pour toi, je
serai une famille, une patrie : je te soignerai, je t'aimerai.
- Que tu es charmante! lui dit-il en l'embras-sant.
Minuit sonna:
- Minuit! dit-elle. Allons, c'est demain! encore un jour!
Rodolphe devait partir.
••C'est à l'hôtel de Provence, n'est-ce pas, que tu m'attendras!... à midi?
Il fit un signe de tête.
- À demain, donc! dit Emma.
Et elle le regarda s'éloigner.
Tandis qu'il marchait vers la Huchette,
Rodolphe se disait :
- Non, décidément, je ne peux pas m'expa-trier, et encore moins avoir la
charge d'un enfant.
Dommage, c'était une bien jolie maîtresse!
Le lendemain matin, Mme Bovary était en train d'arranger avec Félicité un
paquet de linge dans la cuisine quand le serviteur de M. Boulanger se
présenta.
- Voilà ce que notre maître vous envoie, lui dit-il en lui tendant un panier
plein d'abricots.
Emma eut un mauvais pressentiment. C'était par ce moyen que Roldolphe lui
faisait parvenir ses lettres. Elle courut dans la salle comme pour y porter les
abricots, renversa le panier et trouva une lettre. Elle l'ouvrit, elle lut.
Rodolphe partait, Rodolphe la quittait, pourquoi? pourquoi? Alors, comme
s'il y avait eu derrière elle un horrible incendie, elle se mit à fuir vers sa
chambre, épouvantée.
Charles y était, elle l'aperçut; il lui parla, elle n'entendit rien, et elle continua
à monter les marches, toujours la lettre à la main, jusqu'au grenier. Elle
poussa la porte et entra.
Elle s'appuya sur le bord de la fenêtre ouverte et relut la lettre en ricanant
de colère. Elle le revoyait, elle l'entendait, elle sentait ses bras autour d'elle.
Elle cessa de lire, regarda par la fenêtre et ses yeux virent les pavés de la
place.
Pourquoi ne pas en finir? Qui la retenait ? Elle
était hbre.
- Allons! allons!, se dit-elle.
C'est alors qu'elle entendit Charles crier :
- Ma femme! ma femme! Où es-tu donc?
Arrive, nous allons déjeuner !
Il fallut descendre! Il fallut se mettre à table!
Elle ne mangea presque rien et ne parla pas
durant tout le repas.
Pour le dessert, la bonne apporta les abricots.
Charles en prit un et le mordit.
- Oh! parfait! dit-il. Tiens, goûte.
Et il tendit le panier à Emma.
- J'étouffe! s'écria-t-elle en se levant d'un bond
Elle se calma et regarda par la fenêtre. C'est alors qu'elle vit passer une
voiture dans la rue.

C'était celle de Rodolphe. Elle poussa un cri et s'évanouit.


Charles lui fit respirer un peu de vinaigre. Elle rouvrit les yeux.
- Parle-moi! lui disait-il. Parle! Remets-toi!
C'est moi, ton Charles qui t'aime!
Il se pencha sur elle pour l'embrasser.
- Non, non...
Elle s'évanouit encore. On la porta sur son lit.
Pendant quarante-trois jours, Charles ne la quitta pas. Il abandonna tous ses
malades; il ne se couchait plus. Il fit venir de Rouen le docteur Larivière, son
ancien maître; il était désespéré.
Ce qui l'effrayait le plus, c'était l'abattement' d'Emma: car elle ne parlait pas,
n'entendait pas et semblait ne pas souffrir.
Vers le milieu d'octobre, elle put se tenir assise sur son lit, avec des oreillers
derrière elle. Les forces lui revinrent; elle se levait quelques heures pendant
l'après-midi et, un jour qu'elle se sentait mieux, Charles essaya de lui faire
faire, à son bras, une petite promenade dans le jardin.
Mais elle eut un malaise. Elle dut se recoucher.
Charles était très inquiet et, en plus, le pauvre garçon avait des soucis
d'argent. Lheureux, en effet, le harcelait. Il avait profité de la maladie
d'Emma pour lui passer sa facture. Charles dut emprunter de l'argent et,
malgré tout, tout ne fut pas payé.
L'hiver fut rude. La convalescence de madame fut longue. Au printemps, elle
commença à aller mieux et fit de courtes promenades dans le jardin. Peu à
peu, son état physique s'améliora.
Homais venait souvent prendre de ses nou-velles. Un jour, il conseilla à
Charles de la mener au théâtre de Rouen voir un illustre ténor. Cette idée
plut à Bovary. Il en parla à sa femme qui accepta.
Le lendemain, à huit heures, ils s'embarquèrent dans l'Hirondelle. Ils
s'installèrent dans une auberge et, après le dîner, ils se rendirent au théâtre.
La première partie du spectacle plut beaucoup à Emma. À l'entracte, Charles
alla lui chercher une boisson. Il eut grand-peine à regagner sa place.
- J'ai vraiment cru que j'y resterais! dit-il à sa femme en arrivant. Il y a un
monde!... un monde !...
Il ajouta :
• Devine un peu qui j'ai rencontré? M. Léon!
• Léon!
• Lui-même! Il va venir te saluer.
Et, comme il achevait ces mots, l'ancien clerc
d'Yonville se présenta.
- Ah! bonjour..., fit Emma. Comment! vous voilà? Vous êtes donc à Rouen?
• Oui.
• Depuis quand?
• Je viens de m'installer pour deux ans.
Le spectacle recommençait. On se tut. Léon resta avec eux mais ils partirent
avant la fin et allèrent tous trois s'asseoir sur le port, à la terrasse d'un café.
Léon fut désolé d'apprendre qu'ils repartaient le lendemain. Il aurait tant
aimé se promener dans Rouen avec eux.
• Je ne peux pas m'absenter plus longtemps, fit Charles, mais rien
n'empêche Emma de rester.
• C'est que..., balbutia-t-elle avec un étrange sourire, je ne sais pas
trop...
• Eh bien, tu réfléchiras, nous verrons demain.
Puis il dit à Léon qui les raccompagnait à
l'auberge :
- Maintenant que vous voilà de nouveau dans notre région, vous viendrez,
j'espère, dîner chez nous.
Le clerc affirma qu'il viendrait très certainement et l'on se sépara au
moment où onze heures sonnaient à la cathédrale.

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