Introduction générale
Chapitre I : Fondements culturels et identitaires
Diversité ethnolinguistique : amazighité, arabité, héritage andalou et judaïsme
marocain
Religion et spiritualité : islam malikite, soufisme, coexistence religieuse
Chapitre II : Arts et expressions culturelles
Architecture
Musique et danse
Littérature orale et écrite
Artisanat et arts plastiques
Chapitre III : Vie quotidienne, traditions et fêtes
Chapitre IV : Société, éducation et patrimoine immatériel
Chapitre V : Cultures régionales (Rif, Souss, Atlas, Sahara, villes impériales)
Chapitre VI : Culture contemporaine et mondialisation
Conclusion générale
Annexes et bibliographieIntroduction générale
L’étude de la culture et des arts au Maroc occupe une place centrale dans la compréhension de
l’histoire et de l’identité d’un pays qui se situe, depuis l’Antiquité, au carrefour des
civilisations. À la fois espace de passage et terre d’ancrage, le Maroc a été traversé par de
multiples influences qui se sont imbriquées au fil des siècles pour forger une culture d’une
richesse exceptionnelle. De l’héritage amazigh, matrice originelle de la société marocaine, à
l’apport arabo-islamique, en passant par la mémoire andalouse, le judaïsme marocain et, plus
récemment, l’expérience coloniale et la mondialisation, l’ensemble de ces strates a façonné
une identité plurielle où se rencontrent continuité et changement.
1. La notion de culture : un cadre de référence
Avant d’entrer dans l’analyse proprement dite, il importe de définir ce que l’on entend par «
culture ». Dans son sens anthropologique, la culture désigne l’ensemble des représentations,
des pratiques, des savoirs, des valeurs et des modes de vie qui structurent une société. Elle ne
se limite donc pas aux productions artistiques, mais englobe également les traditions orales,
les rites sociaux, les structures familiales, les pratiques alimentaires et vestimentaires, ainsi
que les manières de percevoir et d’interpréter le monde.
Le Maroc illustre parfaitement cette conception large de la culture : les musiques régionales,
la gastronomie, les contes et proverbes, les fêtes religieuses et populaires, les systèmes
éducatifs traditionnels (comme la msid ou école coranique) et modernes, tout autant que les
créations architecturales et artisanales, participent à ce tissu culturel.
2. Le Maroc, carrefour de civilisations
Situé à l’extrémité nord-ouest de l’Afrique et ouvert sur l’océan Atlantique comme sur la
Méditerranée, le Maroc a toujours été un espace de contact et de métissage. Les Phéniciens,
Carthaginois et Romains y ont laissé leurs empreintes, visibles encore aujourd’hui dans des
sites tels que Lixus, Volubilis ou Sala Colonia. À partir du VIIᵉ siècle, l’islamisation du pays a
donné naissance à une nouvelle organisation politique et sociale, mais sans effacer totalement
les traditions antérieures. L’arrivée successive de dynasties locales (Idrissides, Almoravides,
Almohades, Mérinides, Saadiens, Alaouites) a renforcé cette identité composite, en intégrant
l’apport andalou, notamment après la chute de Grenade (1492), et en consolidant un
patrimoine spirituel et artistique d’une rare densité.
3. Culture et mémoire collective
La culture marocaine ne se résume pas à un héritage figé ; elle est également une mémoire
vivante, entretenue par la transmission intergénérationnelle et par des pratiques collectives.
Les moussems (fêtes religieuses et agricoles), les cérémonies de mariage, les fêtes calendaires
(Aïd al-Adha, Aïd al-Fitr, Achoura) et les grands pèlerinages (comme celui de Moulay Idriss
Zerhoun) sont autant de moments où s’exprime la vitalité de cette culture et où s’actualise un
sentiment d’appartenance.
4. Problématiques et enjeux
L’étude de la culture et des arts au Maroc soulève plusieurs problématiques majeures :
Comment la diversité linguistique et ethnique (amazigh, arabe, hassani, judéo-
marocain) s’articule-t-elle autour d’une identité nationale partagée ?
De quelle manière les arts (architecture, musique, littérature, artisanat) traduisent-ils
cette pluralité et contribuent-ils à la construction d’un patrimoine reconnu
internationalement ?
Quelles transformations la mondialisation et la modernité introduisent-elles dans la vie
quotidienne, dans les pratiques culturelles et dans la mémoire collective ?
Enfin, comment concilier la préservation d’un patrimoine immatériel ancien avec les
exigences de la société contemporaine ?
5. Objectifs du cours
Ce cours universitaire a pour objectif de proposer une vision d’ensemble, à la fois descriptive
et analytique, de la culture marocaine. Il s’agira de :
présenter les fondements historiques et identitaires qui structurent la société ;
analyser les expressions artistiques et culturelles qui en sont issues ;
mettre en lumière les pratiques sociales et quotidiennes qui incarnent ces valeurs ;
explorer les diversités régionales qui enrichissent l’unité nationale ;
et enfin, comprendre les dynamiques contemporaines, marquées par la
mondialisation, les migrations et les nouveaux médias.
6. Méthodologie
Le cours adoptera une approche pluridisciplinaire, mobilisant l’histoire, l’anthropologie, la
sociologie et les études littéraires et artistiques. Il s’appuiera sur des exemples concrets
(monuments, œuvres, fêtes, proverbes), sur des références bibliographiques académiques,
ainsi que sur des témoignages et archives historiques
Chapitre Préliminaire
Histoire du Maroc : des origines à l’époque contemporaine
1. Aux origines : le Maroc antique
Le territoire marocain témoigne d’une présence humaine très ancienne. Les découvertes de
Jebel Irhoud (près de Safi), attribuées à Homo sapiens et datées de plus de 300 000 ans,
figurent parmi les plus anciennes traces de l’humanité.
À l’époque protohistorique, les populations berbères (Imazighen) structurent déjà des sociétés
pastorales et agricoles, développant des échanges avec la Méditerranée.
Contacts phéniciens et carthaginois : dès le XIIᵉ siècle av. J.-C., des comptoirs
maritimes sont établis à Lixus, Tingis (Tanger), Mogador (Essaouira). Ils introduisent
l’écriture phénicienne et de nouveaux savoirs agricoles.
L’influence romaine : après la chute de Carthage, Rome s’installe durablement (42
av. J.-C.). La province de Maurétanie Tingitane, avec Volubilis, devient un centre de
production agricole (huile d’olive, blé).
Ces échanges antiques posent les bases d’un Maroc déjà tourné vers le bassin méditerranéen.
2. Le Maroc médiéval : islamisation et dynasties
Avec l’arrivée de l’islam au VIIᵉ siècle, une nouvelle ère s’ouvre.
2.1. Les Idrissides (788-974) : naissance de l’État marocain
Idriss Ier fonde Fès, future capitale spirituelle. Les Idrissides réussissent à unifier une partie
des tribus amazighes et à introduire une islamisation progressive.
2.2. Les Almoravides (XIᵉ siècle) : empire saharien et rayonnement andalou
Issus des Sanhadja du Sahara, les Almoravides créent un empire reliant le Maghreb et al-
Andalus. Ils fondent Marrakech (1062), capitale politique et religieuse, et protègent
l’orthodoxie malikite.
2.3. Les Almohades (XIIᵉ–XIIIᵉ siècle) : réforme religieuse et puissance impériale
Leur idéologie unificatrice s’appuie sur un rigorisme religieux et une centralisation forte. Leur
empire s’étend du Sahara au sud de l’Espagne. Les grands monuments (Koutoubia, Giralda,
Tour Hassan) témoignent de leur apogée.
2.4. Les Mérinides (XIIIᵉ–XVe siècle) : sciences et médersas
Dynastie berbère zénète, ils déplacent la capitale à Fès et fondent de prestigieuses médersas
(Bou Inania, al-Attarine). Leur règne correspond à une effervescence intellectuelle.
2.5. Les Saadiens (XVIᵉ–XVIIᵉ siècle) : prospérité et ouverture
Connu pour la victoire de Oued al-Makhazin (1578) et la gloire d’Ahmed al-Mansour, le
Maroc devient une puissance africaine (expédition du Soudan, contrôle de Tombouctou).
Marrakech rayonne par son architecture (Tombeaux Saadiens, palais el-Badi).
2.6. Les Alaouites (XVIIᵉ siècle à nos jours) : continuité dynastique
Originaires du Tafilalet, ils établissent leur autorité sur l’ensemble du territoire. Sous Moulay
Ismaïl, Meknès devient une capitale impériale. Cette dynastie, toujours régnante, incarne la
continuité de l’État marocain.
3. Villes impériales et centres de pouvoir
L’histoire marocaine est indissociable de ses quatre villes impériales :
Fès : capitale spirituelle et intellectuelle, siège de l’université al-Qaraouiyine.
Marrakech : centre politique des Almoravides et Almohades, puis symbole
touristique et artistique.
Meknès : ville forteresse de Moulay Ismaïl, souvent comparée à Versailles.
Rabat : capitale des Almohades puis choisie comme capitale moderne par le
protectorat français et confirmée après l’indépendance.
Ces villes sont des symboles vivants du pouvoir dynastique, de l’art architectural et de
l’identité culturelle marocaine.
4. Le Sahara et la dimension africaine
Le Sahara a toujours été un espace stratégique pour le Maroc. Les routes caravanières reliaient
Sijilmassa (Tafilalet) au Soudan occidental (Tombouctou, Gao). Elles assuraient la prospérité
économique et favorisaient un brassage culturel (islamisation de l’Afrique subsaharienne,
diffusion de la langue arabe et de l’écriture).
Le Sahara reste jusqu’à aujourd’hui un élément essentiel de l’identité marocaine et un espace
de contestations politiques.
5. Relations avec al-Andalus et la Méditerranée
La relation entre le Maroc et l’Espagne musulmane fut déterminante :
flux de savants, d’artisans et de poètes andalous réfugiés après la chute de Grenade
(1492) ;
transmission de styles architecturaux (zellige, arcs outrepassés, jardins) et
d’instruments musicaux (oud, rebab, qanoun).
Cette symbiose andalouse nourrit encore la mémoire marocaine à travers la musique
al-âla, l’urbanisme et les traditions culinaires.
6. Le Maroc moderne et la confrontation coloniale
Dès le XIXᵉ siècle, le Maroc subit les pressions européennes :
défaite d’Isly (1844) contre la France ;
occupation espagnole de Tétouan (1860) ;
ingérences économiques et financières (banque d’État, endettement).
Le Traité de Fès (1912) consacre le Protectorat français, tandis que le nord et le Sahara
passent sous administration espagnole. Cette colonisation impose modernisation
(infrastructures, urbanisme, écoles) mais aussi spoliations, fractures sociales et résistances
armées (Rif, Moyen Atlas, Sahara).
7. L’indépendance et l’époque contemporaine
En 1956, le Maroc retrouve son indépendance sous Mohammed V. Hassan II (1961-1999)
consolide l’État, malgré des crises politiques et sociales.
Depuis 1999, Mohammed VI modernise le pays : réformes institutionnelles, reconnaissance
officielle de l’amazigh comme langue nationale (2011), développement culturel (salons du
livre, festivals de musique, musées), et ouverture économique vers l’Afrique et l’Europe.
8. Héritage et mémoire historique
Chaque période a laissé une empreinte durable :
Antiquité : archéologie et ouverture méditerranéenne.
Moyen Âge : médinas, mosquées, sciences et arts.
Époque moderne : affirmation de la souveraineté face aux pressions.
Colonisation : modernité introduite mais aussi mémoire douloureuse.
Indépendance : quête d’équilibre entre tradition et modernité.
Ainsi, l’histoire du Maroc constitue une matrice dans laquelle s’ancrent toutes les expressions
culturelles étudiées dans ce cours.
hapitre I
Fondements culturels et identitaires du Maroc
1. Diversité ethnolinguistique
Le Maroc se caractérise par une mosaïque linguistique et culturelle héritée de son histoire.
1.1. L’amazighité, matrice originelle
Les Amazighs (Imazighen) représentent la population autochtone du Maroc. Leur langue,
l’amazighe, comporte plusieurs variantes régionales :
le tachelhit (Souss, Anti-Atlas),
le tamazight (Moyen Atlas),
le tarifit (Rif).
Ces parlers, longtemps marginalisés, ont été réhabilités par la Constitution de 2011 qui
reconnaît l’amazigh comme langue officielle aux côtés de l’arabe. Leur culture se manifeste
dans les traditions orales (contes, proverbes), les musiques (ahwach, ahidous, reggada),
l’artisanat (tapis, bijoux) et les pratiques sociales.
1.2. L’arabité et l’héritage islamique
L’arrivée des Arabes au VIIᵉ siècle a profondément marqué le Maroc. La langue arabe, dans
sa variante classique, est devenue langue du culte, du droit et du savoir. L’arabe dialectal
marocain (darija), mélange d’arabe, d’amazigh, d’andalou et d’apports subsahariens, est
aujourd’hui la langue véhiculaire de la majorité.
1.3. Le judaïsme marocain
Présent depuis l’Antiquité, renforcé après l’expulsion des Juifs d’Espagne (1492), le judaïsme
marocain a joué un rôle considérable dans la culture et l’économie. Les mellahs (quartiers
juifs) témoignent encore de cette présence. La musique andalouse, la cuisine et la liturgie
juive marocaine ont influencé la culture nationale.
1.4. Le hassani et l’identité saharienne
Dans le sud (Sahara), la langue hassaniyya reflète l’héritage arabo-bédouin. Elle véhicule des
traditions poétiques riches (poèmes hassani), valorisant l’honneur, l’hospitalité et la mémoire
collective.
2. Religion et spiritualité
2.1. L’islam malikite comme cadre normatif
La majorité des Marocains adhèrent au rite malikite, qui structure la jurisprudence et les
pratiques religieuses quotidiennes. Ce cadre religieux favorise une certaine stabilité et une
continuité dans la vie sociale.
2.2. Le soufisme et la dimension mystique
Le Maroc est un haut lieu du soufisme. Des confréries (Zaouïas) comme les Tijaniyya,
Boutchichiyya ou Kettaniyya ont façonné la vie spirituelle et sociale. Elles diffusent des
valeurs de piété, de tolérance et d’universalité, et organisent des moussems rassemblant
musique, danse et spiritualité.
2.3. La coexistence religieuse
Le Maroc a connu une cohabitation entre musulmans, juifs et, dans une moindre mesure,
chrétiens. Les synagogues encore présentes à Fès, Essaouira ou Casablanca, ainsi que les
sanctuaires vénérés conjointement (comme celui de Rabbi Haim Pinto à Essaouira), illustrent
cette mémoire partagée.
3. Mémoire collective et identité nationale
Le Maroc se définit par une identité plurielle, exprimée dans la formule officielle : arabo-
islamique, amazighe et saharienne, enrichie par les affluents africain, andalou,
hébraïque et méditerranéen.
Cette pluralité est à la fois une richesse et un enjeu : elle nourrit un patrimoine culturel
unique, mais pose aussi la question de l’équilibre entre unité nationale et reconnaissance des
diversités locales.
4. Transmission et préservation des fondements identitaires
La famille : cellule fondamentale de la transmission des valeurs et traditions.
L’éducation religieuse et traditionnelle : le msid (école coranique) joue un rôle
majeur dans l’apprentissage de la langue arabe et du Coran.
Les fêtes et rituels : Achoura, Ramadan, Aïds, mariages et moussems renforcent le
sentiment d’appartenance.
La mémoire orale : contes (hikayat), proverbes, poésie populaire transmettent des
savoirs et des valeurs collectives.
5. Fondements identitaires dans la mondialisation
Le Maroc contemporain est traversé par des dynamiques de modernisation et d’ouverture
(médias, internet, migration). Ces évolutions interrogent la pérennité des fondements
identitaires :
Comment préserver l’amazighité à l’ère numérique ?
Comment maintenir l’équilibre entre tradition soufie et islam globalisé ?
Comment valoriser le patrimoine juif et andalou dans un cadre national homogène ?
Ces questions montrent que l’identité marocaine n’est pas figée, mais qu’elle se reconstruit
sans cesse en dialogue entre mémoire et modernité.