Critique de Marx et Engels sur Gotha
Critique de Marx et Engels sur Gotha
CRITIQUE
des programmes
de Gotha et d’Erfurt
Traduction française, 1949.
Une édition électronique réalisée à partir du livre de Karl Marx et Friedrich Engels,
Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt. (1875)
I
1. Le travail est la source de toute richesse et de toute culture
2. Dans la société actuelle, les moyens de travail sont le monopole de la classe
capitaliste
3. L'affranchissement du travail exige que les instruments de travail soient élevés à
l'état de patrimoine
4. L'affranchissement du travail doit être l'œuvre de la classe ouvrière, en face de
laquelle toutes les autres classes NE forment QU'UNE MASSE
RÉACTIONNAIRE.
5. La classe ouvrière travaille à son affranchissement tout d'abord DANS LE
CADRE DE L'ÉTAT NATIONAL ACTUEL, sachant bien que le résultat
nécessaire de son effort, qui est commun aux ouvriers de tous les pays civilisés,
sera la fraternité internationale des peuples
II Partant de ces principes, le Parti ouvrier allemand s'efforce, par tous les moyens
légaux, de fonder L'ÉTAT LIBRE - et - la société socialiste,- d'abolir le système
salarié avec la LOI D'AIRAIN des salaires... ainsi que... l'exploitation sous
toutes ses formes; d'éliminer toute inégalité sociale et politique.
ANNEXES
Préambule
Statuts
Avertissement
La Critique du programme de Gotha est, avec le Manifeste du Parti communiste, une des
plus importantes contributions immédiates de Marx à l'édification du programme du Parti
ouvrier.
Écrite en 1875, elle portait le titre modeste de Gloses marginales au programme du Parti
ouvrier allemand. Ce programme était celui que, d'un commun accord, les deux organisations
de la classe ouvrière allemande, voulaient soumettre au congrès d'unification qui se tint à
Gotha du 22 au 27 mai 1875.
D'autre part, au mois d'août 1869, s'était tenu à Eisenach le congrès de fondation du Parti
ouvrier social-démocrate d'Allemagne que dirigeaient des hommes comme Bebel et W.
Liebknecht, acquis toits deux au marxisme. Les statuts adoptés au congrès s'inspiraient de
ceux de l’Association internationale des travailleurs, fondée en 1864 par Marx et Engels.
Leur organe, le Volksstaat, menait campagne contre les lassalliens avec une fermeté qui pou-
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 7
vait faire illusion sur la solidité théorique de ses rédacteurs. En tout cas, la classe ouvrière, se
sentant mieux défendue, se rassemblait toujours plus autour de ceux « d'Eisenach ».
Tölcke était ici hier; il veut l'union avec nous. Fritsche m'a écrit hier dans le même sens.
D'après Fritsche, Reimer et Hasselmann veulent, eux aussi, au moins une liaison constante :
la fusion n'est pas possible pour le moment. Je t'en dirai davantage oralement; j'irai te voir
huit jours avant l'ouverture du Reichstag. Une chose est certaine : L'Association générale
allemande est en déroute 1.
La fusion allait tout de même se réaliser et, après d'assez longs pourparlers, une commis-
sion fut formée qui siégea à Gotha les 14 et 15 février 1875 et élabora un projet de program-
me d'unification. Il semble que W. Liebknecht ait agi dans cette commission sans tenir ses
amis particulièrement au courant. En tout cas, dès qu'il eut transmis le projet à Bebel, celui-ci
protesta et rédigea un vaste contre-projet. Bracke s'en émut tout autant et expédia en fin de
compte le texte à Marx. Telle fut l'origine de ces Gloses marginales.
Elles furent transmises à Bracke, un des chefs du groupe d'Eîsenach, le 6 mai 1875. De
son côté, Engels avait écrit plus d'un mois auparavant, une longue lettre à Bebel dans laquelle
il se livrait à une critique acerbe du mélange de lassallisme et d'idéologie petite-bourgeoise
qui constituait le fond du projet de programme commun. Les dirigeants allemands étaient,
par conséquent, parfaitement au courant des réserves capitales que Marx et Engels faisaient
sur le texte qu'ils avaient mis au point avec les chefs du Parti lassallien. Les deux fondateurs
de l'Internationale n'avaient pas caché leur intention de se désolidariser par une déclaration
publique du programme du Pari! ouvrier social-démocrate allemand au cas où celui-ci serait
adopté mu profonde modification.
Quoi qu'il en soit, il ne fut tenu aucun compte des Gloses marginales de Marx. Soit par
souci de voir aboutir à tout prix une unité, souhaitable certes, mais dont les lassalliens ne
pouvaient plus se passer, soit pour des raisons moins avouables, les critiques de Marx et
d'Engels furent tenues secrètes, même par ceux qui n'étaient pas d'accord avec le projet de la
commission et le programme dit de Gotha fut adopté sans modifications essentielles. Marx et
Engels ne cachèrent pas leur déception devant ce recul idéologique. Mais l'attitude de la
presse bourgeoise, qui vit dans ce programme ce qui n'y était pas et le qualifia de commu-
niste, les dispensa de rompre ouvertement avec le Parti social-démocrate allemand.
*
**
Trois ans après le congrès, en 1878, fut promulguée la loi contre les socialistes qui resta
en vigueur jusqu'en 18.90. Dès lors, il ne pouvait plus être question de révision du program-
me. Mais l'influence grandissante du Parti ouvrier démontra à la bourgeoisie elle-même
l'inefficacité de pareilles mesures. Elle devait conduire à leur abrogation. Dès que la liberté
1 August BEBEL. Aus meinen Leben, tome II, p. 258. Berlin, 1946.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 8
leur fut rendue, la nécessité d'édifier un nouveau programme apparut si nettement aux socia-
listes que la question fut mise à l'ordre du jour dès le mois d'octobre 1890, à la conférence de
Halle.
Engels saisit l'occasion pour publier sous le titre Critique du programme de Gotha les
fameuses Gloses marginales que Marx avait réussi à récupérer à grand'peine. La chose n'alla
pas d'ailleurs sans difficulté. A la vue des résistances qu'Engels eut à vaincre et des conces-
sions qu'il lui fallut faire, on pourrait presque parler d'un véritable blocus des dirigeants du
Parti social-démocrate allemand contre un texte qui mettait à nu leurs responsabilités dans les
erreurs passées et critiquait de façon acerbe leur opportunisme. Pour vaincre cette résistance,
Engels dut non seulement affaiblir le texte de Marx 1, mais menacer de le publier dans
l'Arbeiter Zeitung de Vienne.
La Critique parut, en fin de compte, dans la Neue Zeit, no 18 du 31 janvier 1891 et fut
imprimée dans le Vorwaerts, organe central du Parti, du let au 3 février. Cette publication
souleva de nombreuses réactions. Le groupe parlementaire alla même jusqu'à voter une mo-
tion se désolidarisant de la direction du Parti et désapprouvant l'impression de ce texte. Mais
le résultat était tout de même acquis. L'opportunisme des dirigeants sociaux-démocrates ne
pouvait plus se déployer impunément et le nouveau programme, adopté au congrès d'Erfurt
(14-20 octobre 1891) marquait la rupture avec la démagogie lassallienne et un raffermisse-
ment des bases théoriques du Parti. Toutefois, cela n'empêcha ni l'opportunisme à la Berns-
tein, ni la trahison de l'internationalisme en 1914, ni, enfin, sous la direction de Kautsky et de
ses successeurs, l'opposition à la dictature du prolétariat et le rejet de la Révolution sovié-
tique qui devaient mener la social-démocratie allemande à l'abdication devant Hitler en 1933.
C'est qu'en effet, seul le Parti bolchévik, le Parti de Lénine, sut mener une lutte conséquente,
durant cette période, non seulement contre le révisionnisme, mais aussi contre le centrisme,
aussi bien dans le mouvement ouvrier russe qu'à l'échelle de la Ile Internationale.
*
**
Et, pourtant, dès 1852, dans une lettre à Weydemeyer, Marx avait déjà insisté sur ce com-
plément indispensable à l'agitation révolutionnaire, sur cette forme indispensable de la lutte
de classes :
En ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert ai l'exis-
tence des classes dans la société moderne, ni leur lutte entre elles. Longtemps avant moi, des
historiens bourgeois avaient décrit le développement historique de cette lutte des classes et
des économistes bourgeois en avaient exprimé l'anatomie économique. Ce que je fis de nou-
veau, ce fut : 1. de démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases de dévelop-
pement historique déterminé de la production ; 2. que la lutte des classes conduit nécessaire-
ment à la dictature du prolétariat; que cette dictature elle-même ne constitue que la transition
à l'abolition de toutes les classes et à une société sans classes 1.
L'expérience de la Commune était venu apporter une confirmation dans les faits de l'exactitude des
vues de Marx. Aussi Lénine pouvait-il dire, en parlant du passage de la Critique où Marx situe la dicta-
ture du prolétariat comme la période de transition politique entre la société capitaliste et la société
communiste :
Est-ce à dire que la question de la dictature du prolétariat soit moins d'actualité à l'heure où les
régimes de démocratie populaire semblent indiquer que d'autres voies conduisent au socialisme ?
Absolument pas. Certes, comme l'a dit Maurice Thorez :
On peut envisager pour la marche au socialisme d'autres chemins que celui suivi par les
communistes russes.
Mais la recherche « des voies spécifiques qui rendent moins pénible la marche au socialisme »
(Dimitrov) ne signifie en aucun cas qu'il sera possible de passer au socialisme sans la suppression des
antagonismes de classes. Et celle-ci est impossible sans la dictature du prolétariat. Dans son analyse
magistrale des fonctions de la démocratie populaire, Dimitrov dit :
Qu'est-ce que cela signifie, sinon que la démocratie populaire exerce les fonctions de la dictature
du prolétariat ? La révolution soviétique nous a donné la forme soviétique de la dictature du prolétariat.
Les démocraties populaires nous en donnent une autre forme. Mais la nature de l'État, dans cette
période de transition, reste bien conforme aux définitions de la Critique du programme de Gotha,
définitions élargies par Lénine en une doctrine de l'État socialiste dans L'État et la révolution qui reste
le meilleur commentaire du texte de Marx.
Ce n'est pas là d'ailleurs le seul titre de ce texte à l'actualité. Outre la démonstration qu'il
donne de la rigueur de la pensée marxiste, qui admet des unions dans l'action, mais ne tran-
sige pas sur les principes, ce texte apporte des clartés sur les rapports de Marx et de Lassalle
et notamment il insiste sur l'invention lassallienne de la « loi d'airain des salaires », fausse-
ment attribuée à Marx. On sait assez les conséquences qu'en a tiré la social-démocratie fran-
çaise avec son prétendu « cycle Infernal » pour qu'il ne soit pas nécessaire d'insister sur
l'opportunité de la Critique. C'est une œuvre qu'il est bon de méditer et qui prend dignement
sa place dans la série des « classiques du marxisme ».
1 Karl MARX et Friedrich ENGELS : Études philosophiques, Édit. soc., 1961, p. 151.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 10
*
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L'édition que nous présentons de la Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt est es-
sentiellement basée sur le texte publié en 1933 par le Bureau d'éditions. La traduction a toute-
fois fait l'objet d'une révision minutieuse et d'une confrontation avec les éditions publiées
sous le contrôle de l'Institut du marxisme-léninisme de Moscou (Ring Verlag, Zürich 1934, et
Neuer Weg, Berlin 1946). Un certain nombre de textes tirés de la correspondance y ont été
ajoutés. Notre édition se présente en conséquence sous la forme suivante :
4. Une série d'extraits de la correspondance de Marx et d'Engels que nous avons réunis
sous la rubrique : « La lutte pour le parti du prolétariat » et qui font notamment le point sur la
question des rapports Marx-Lassalle et la vie et les luttes de la ire Internationale.
5. Un inédit de Lénine qui comprend ses notes sur divers textes publiés dam notre volume
et fait partie des travaux préparatoires à son ouvrage : L'État et la révolution.
Juin 1949.
Émile BOTTIGELLI.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 11
I
Karl MARX
CRITIQUE DU PROGRAMME
DE GOTHA
Le manuscrit imprimé ici, - la lettre d'envoi à Bracke 1 aussi bien que la critique du projet
de programme, - fut adressé à Bracke en 1875, peu de temps avant le congrès d'unité de
Gotha, pour être communiqué à Geib 2, Auer 3, Bebel 4 et Liebknecht 5 et être retourné ensui-
1 BRACKE, Wilhelm (1842-1880): Après avoir été trésorier de l'organisation lassallienne, l'Association
générale des ouvriers allemands, il fut, en 1869, un des fondateurs du Parti d'Eisenach. il fut condamné en
1871 à seize, puis à trois mois de prison pour avoir protesté contre la continuation de la guerre franco-
allemande et l'annexion de l'AlsaceLorraine, et appelé les ouvriers à l'action. Député au Reichstag en 1877.
Auteur d'une brochure de propagande bien connue : A bas les socialistes!
2 GEIB, August (1842-1879) : Libraire, trésorier du Parti lassallien. Condamné en 1871 à la prison pour
avoir protesté contre la continuation de la guerre franco-allemande et l'annexion de l'Alsace-Lorraine.
Député au Reichstag de 1874 à 1877.
3 AUER, Ignace (1846-1907) : Secrétaire du Parti d'Eisenach. Fut député au Reichstag presque sans
interruption, de 1877 à sa mort. Ouvrier sellier, il devint à la fin de sa vie, l'un des principaux fonction-
naires du Parti.
4 BEBEL, August (1840-1913) : Chef politique et tacticien de la socialdémocratie allemande et de la Ile
Internationale. Ouvrier tourneur. Vers 1865, sous l'influence de W. Liebknecht, s'affilia à la Ire Internatio-
nale. En 1869, fonda avec lui à Eisenach le Parti ouvrier socialdémocrate. Fut jusqu'à sa mort le chef
incontesté du Parti. En 1908, Lénine fit de lui un vif éloge. Dans ses dernières années devint centriste, par
suite de son désir de conserver au Parti son unité à tout prix. Principaux ouvrages : Christianisme et
socialisme (1874), La Femme et le socialisme (1879), Charles Fourier, sa vie et sa théorie (1888), Ma vie
(3 vol., 1910-1914).
5 LIEBKNECHT, Wilhelm (1826-1900) : Avec Bebel, le chef le plus important de la social-démocratie alle-
mande. Prit part à la révolution allemande de 1848. Émigra ensuite en Suisse et à Londres, où il devint
socialiste scientifique sous l'influence de Marx et d'Engels. En 1869, fonda avec Bebel, à Eisenach, le Parti
ouvrier social-démocrate d'Allemagne. Combattit le réformisme, fut rédacteur du Vorwaerts, l'organe
central du Parti. Lénine l'estimait comme un véritable tribun révolutionnaire. Liebknecht fut matérialiste et
athée intransigeant. A écrit de nombreuses brochures. Père de Karl Liebknecht.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 12
te à Marx. Le congrès de Halle 1 ayant mis à l'ordre du jour du Parti la discussion du pro-
gramme de Gotha, je croirais commettre un détournement si je dérobais plus longtemps à la
publicité ce document considérable, le plus considérable peut-être de ceux qui concernent
cette discussion 2.
Mais le manuscrit a encore une autre portée, et de beaucoup plus grande. Pour la pre-
mière fois, on trouve ici, clairement et solidement établie, la position prise par Marx en face
des tendances inaugurées par Lassalle 3 dès son entrée dans le mouvement, et cela en ce qui
concerne à la fois les principes économiques et la tactique.
Malgré cela, j'ai retranché, là où la chose était indifférente, et remplacé par des points
quelques expressions ou appréciations âprement personnelles 4. Marx le ferait lui-même, s'il
publiait aujourd'hui son manuscrit. La vivacité de langage qu'on y rencontre parfois s'expli-
quait par deux circonstances. D'abord nous étions, Marx et moi, mêlés au mouvement alle-
mand plus intimement qu'à tout autre ; la régression manifeste dont témoignait le projet de
programme devait nous émouvoir tout particulièrement. En second lieu, nous étions à ce
moment, deux ans à peine après le congrès de La Haye de l'Internationale 5, en pleine bataille
avec Bakounine 6 et ses anarchistes qui nous rendaient responsables de tout ce qui se passait
en Allemagne dans le mouvement ouvrier ; nous devions donc nous attendre également à ce
1 Le congrès social-démocrate de Halle (1890), le premier qui suivit l'abrogation de la « loi contre les
socialistes », avait décidé, après un rapport de Wilhelm Liebknecht, d'élaborer un nouveau programme du
Parti. Au congrès suivant (Erfurt, 1891), l'ancien programme (de Gotha) fut remplacé par celui d'Erfurt.
2 Le 17 janvier 1891, Engels écrit dans une lettre à Sorge * (New York); « Le no 17 de la Nette Zeit ** va
lancer une bombe : la critique du programme de 1875, de Marx. Tu te réjouiras, mais chez certains en
Allemagne cela provoquera l'indignation et la colère. » Le 11 février 1891, il lui écrit encore : « Tu as
certainement lu l'article de Marx dans la Neue Zeit. Il a provoqué au début, chez les dirigeants socialistes en
Allemagne, une colère qui tend à s'apaiser actuellement; par contre au sein du Parti même, - exception faite
de vieux lassalliens, - la joie est grande. » (Sorge-Briefwechsel, Stuttgart, 1906, pp. 352 et 355.)
* SORGE, Friedrich-Anton (1828-1906) : Communiste allemand, fut l'un des dirigeants des sections locales
de la Ire Internationale aux États-Unis et, après le transfert du Comité général de l'Internationale à New
York, le secrétaire général de l'Internationale. Il a entretenu avec Marx et Engels une correspondance
suivie.
** Revue théorique de la social-démocratie allemande. Dirigée depuis 1883 et pendant de nombreuses années
par Kautsky.
3 LASSALLE, Ferdinand (1825-1864) : Orateur brillant, agitateur passionné. Idéaliste, déformant et trahis-
sant les principes du marxisme, il finit par échouer dans le socialisme national et le réformisme social.
Lassalle fonda, le 20 mars 1867, l'Association générale des ouvriers allemands. Comme l'a dit Marx (1868),
le mérite de Lassalle sera d'avoir réveillé les ouvriers allemands de quinze ans de sommeil. Oeuvres
principales : La Philosophie d'Héraclite l'obscur, Capital et Travail.
4 Comme nous l'avons indiqué dans l'avertissement, nous publions le texte complet de la lettre d'envoi et de
la critique du programme.
5 Non pas « deux ans à peine après » le congrès de La Haye, qui est de septembre 1872, mais plus de deux
ans et demi après. A ce congrès fut décidée l'exclusion de Bakounine de l'Association internationale des
travailleurs.
6 BAKOUNINE, M. A. (1814-1876) : Anarchiste russe. Émigré en 1846, participa à la révolution allemande
de 1848, fut un des dirigeants des insurrections de Dresde et de Prague. Livré par l'Autriche à la Russie,
emprisonné à Saint-Pétersbourg, puis déporté en Sibérie, il s'en évada et reprit en Europe occidentale son
activité.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 13
qu'on nous attribue la paternité inavouée du programme. Ces considérations sont aujourd'hui
caduques, et, en même temps, la raison d'être des passages en question.
Il y a, en outre, quelques phrases qui, pour des raisons légitimées par la loi sur la presse,
sont remplacées par des points. Là où je devais choisir une expression atténuée, je l'ai mise
entre crochets. A cela près, la reproduction est textuelle.
F. ENGELS.
Londres, 6 janvier 1891.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 14
LETTRE D'ENVOI
DE KARL MARX À W. BRACKE
Les gloses marginales qui suivent, critique du programme de coalition, ayez l'amabilité
de les porter, après lecture, à la connaissance de Geib et d'Auer, de Bebel et de Liebknecht.
Je suis surchargé de travail et fais déjà beaucoup plus que ce qui m'est prescrit par les méde-
cins. Aussi n'est-ce nullement pour mon « plaisir » que j'ai griffonné ce long papier. Cela n'en
était pas moins indispensable pour que, par la suite, les démarches que je pourrais être amené
à faire ne pussent être mal interprétées par les amis du Parti auxquels cet destinée cette
communication.
Après le congrès d'unité nous publierons, Engels et moi, une brève déclaration dans la-
quelle nous indiquerons que nous n'avons rien de commun avec le programme de principe en
question.
Cela mis à part, c'est pour moi un devoir de ne pas reconnaître, fût-ce par un diplomati-
que silence, un programme qui, j'en suis convaincu, est absolument condamnable et qui dé-
moralise le Parti.
Tout pas fait en avant, toute progression réelle importe plus qu'une douzaine de program-
mes. Si donc on se trouvait dans l'impossibilité de dépasser le programme d'Eisenach, - et les
circonstances ne le permettaient pas, - on devait se borner à conclure un accord pour l'action
contre l'ennemi commun. Si on fabrique, au contraire, des programmes de principes (au lieu
1 Il s'agit du livre de Bakounine : Staat und Anarchie (État et Anarchie), Zürich, 1873.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 15
d'ajourner cela à une époque où pareils Programmes eussent été préparés par une longue
activité commune), on pose publiquement des jalons qui indiqueront au monde entier le
niveau du mouvement du Parti. Les chefs des lassalliens venaient à nous, poussés par les
circonstances. Si on leur avait déclaré dès l'abord qu'on ne s'engagerait dans aucun marchan-
dage de principes, il leur eût bien fallu se contenter d'un programme d'action ou d'un plan
d'organisation en vue de l'action commune. Au lieu de cela, on leur permet de se présenter
munis de mandats qu'on reconnaît soi-même avoir force obligatoire, et ainsi on se rend à la
discrétion de gens qui ont besoin de vous. Pour couronner le tout, ils tiennent un nouveau
congrès avant le congrès d'unité, tandis que notre parti tient le sien post festum 1. On voulait
manifestement escamoter toute critique et bannir toute réflexion de notre propre Parti. On sait
que le seul fait de l'union donne satisfaction aux ouvriers, mais on se trompe si l'on pense que
ce résultat immédiat n'est pas trop chèrement payé.
Je vous enverrai bientôt les derniers fascicules de l'édition française du Capital. L'édition
en a été longtemps suspendue, par suite de l'interdiction du gouvernement français. Cette
semaine-ci, ou au commencement de la semaine prochaine, l'édition sera terminée 2. Avez-
vous eu les six premiers fascicules ? Veuillez me procurer l'adresse de Becker 3 à qui je dois
envoyer les derniers.
La librairie du Volksstaat 4 a des manières à elle. C'est ainsi que par exemple, on ne m'a
pas encore adressé un seul exemplaire imprimé du Procès des communistes de Cologne 5.
Karl MARX.
1 Après la fête. En effet, le congrès lassallien se tint avant celui de Gotha en mai; et le congrès des
eisenachiens à Hambourg le 8 juin.
2 La première traduction française du premier volume du Capital fut publiée, sous la surveillance de Marx
lui-même, par fascicules à Paris entre 1872 et 1875.
3 BECKER, J. Ph. (1800-1886) : Militant de la Ire Internationale, ami de Marx, jardinier de profession.
Révolutionnaire actif de l'Allemagne des années 1830 et 1840. A l'époque de la révolution (1848-1849)
participa activement à l'insurrection de Bade. Rédacteur de l'organe de la Ire Internationale Der Vorbote (le
Précurseur).
4 Organe central des eisenachiens de 1870 à 1876. Il paraissait hebdomadairement à Leipzig. Wilhelm
Liebknecht en était le rédacteur en chef.
5 Le petit volume de Marx sur le procès des communistes de Cologne (procès jugé en 1852) parut au
commencement de 1875 : il a été traduit en français par Léon Rémy, ainsi que l'importante introduction
historique dont l'a fait précéder Engels et qui contient, sur la célèbre Ligue des communistes, tout ce qu'il
est essentiel d'en savoir. (K. MARX: L'Allemagne en 1848, pp. 255-400; Paris. 1901.) L'introduction
d'Engels est reproduite dans l'édition de 1966 du Manifeste du Parti communiste par les Éditions sociales.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 16
GLOSES MARGINALES
AU PROGRAMME DU PARTI
OUVRIER ALLEMAND
I
I. - Le travail est la source de toute richesse et de toute culture, et comme le travail produc-
tif n'est possible que dans la société et par la société, son produit appartient intégrale-
ment, par droit égal, à tous les membres de la société 1.
Le travail n'est pas la source de toute richesse 2. La nature est tout autant la source des
valeurs d'usage (qui sont bien, tout de même, la richesse réelle!) que le travail, qui n'est lui-
même que l'expression d'une force naturelle, la force de travail de l'homme. Cette phrase
rebattue se trouve dans tous les abécédaires, et elle n'est vraie qu'à condition de sous-entendre
que le travail est antérieur, avec tous les objets et procédés qui l'accompagnent. Mais un
programme socialiste ne saurait permettre à cette phraséologie bourgeoise de passer sous
silence les conditions qui, seules, peuvent lui donner un sens. Et ce n'est qu'autant que l'hom-
me, dès l'abord, agit en propriétaire à l'égard de la nature, cette source première de tous les
moyens et matériaux de travail, ce n'est que s'il la traite comme un objet lui appartenant que
son travail devient la source des valeurs d'usage, partant de la richesse. Les bourgeois ont
d'excellentes raisons pour attribuer au travail cette surnaturelle puissance de création : car, du
fait que le travail est dans la dépendance de la nature, il s'ensuit que l'homme qui ne possède
rien d'autre que sa force de travail sera forcément, en tout état de société et de civilisation,
l'esclave d'autres hommes qui se seront érigés en détenteurs des conditions objectives du
travail. Il ne peut travailler, et vivre par conséquent, qu'avec la permission de ces derniers.
Mais laissons la proposition telle qu'elle est, ou plutôt telle qu'elle boite. Quelle conclus-
ion en devrait-on attendre ? Évidemment celle-ci :
« Puisque le travail est la source de toute richesse, nul dans la société ne peut s'approprier
des richesses qui ne soient un produit du travail. Si donc quelqu'un ne travaille pas lui-même,
il vit du travail d'autrui et, même sa culture, il la tire du travail d'autrui. »
Au lieu de cela, à la première proposition, on en ajoute une seconde par le moyen du mot-
cheville : « et comme » pour tirer de la seconde, et non de l'autre, la conséquence finale.
On aurait pu dire, tout aussi bien, que c'est seulement dans la société que le travail inutile,
et même socialement nuisible, peut devenir une branche d'industrie, que c'est seulement dans
la société qu'on peut vivre de l'oisiveté, etc., etc. - bref recopier tout Rousseau 1.
Et qu'est-ce qu'un travail « productif » ? Ce ne peut être que le travail qui produit l'effet
utile qu'on se propose. Un sauvage, - et l'homme est un sauvage après avoir cessé d'être un
singe -, qui abat une bête d'un coup de pierre, qui récolte des fruits, etc., accomplit un travail
« productif ».
TROISIÈMEMENT LA CONSÉQUENCE : « Et comme le travail productif n'est pos-
sible que dans la société et par la société, son produit appartient intégralement, par droit
égal, à tous les membres de la société. »
Belle conclusion! Si le travail productif n'est possible que dans la société et par la société,
son produit appartient à la société, - et, au travailleur individuel, il ne revient rien de plus que
ce qui n'est pas indispensable au maintien de la société, « condition » même du travail.
En fait, cette proposition a toujours été défendue par les champions de l'ordre social
existant, à chaque époque. En premier viennent les prétentions du gouvernement, avec tout
ce qui s'ensuit, car le gouvernement est l'organe de la société chargé du maintien de l'ordre
social ; puis viennent les prétentions des diverses sortes de propriété privée qui, toutes, sont
le fondement de la société, etc. On le voit, ces phrases creuses peuvent être tournées et re-
tournées dans le sens qu'on veut.
1 ROUSSEAU, J.-J. (1712-1778): Philosophe français de l' « époque des lumières ». Représentant l'aile
gauche de la bourgeoisie (le tiers état), de la démocratie bourgeoise ascendante, il fut l'éloquent avocat de la
lutte contre l'exploitation féodale et l'absolutisme et défendit la théorie de la « souveraineté populaire » qui
fut réalisée dans la lutte révolutionnaire plébéienne des Jacobins. Rousseau établit sa critique du système
féodal sur la conception abstraite et nullement historique de l'égalité naturelle, de la condition heureuse de
l'homme dans le communisme primitif et de la supériorité de la nature et des relations naturelles sur celles
de la société. Ses contemporains l'appelaient l' « apôtre de la nature ».
Marx a démontré que le programme de Gotha, au lieu d'une analyse de classe scientifique du système
social et des lois de son développement, reproduit des doctrines abstraites se rapprochant de celles de
Rousseau.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 18
Il n'y a de lien logique entre la première et la seconde partie du paragraphe que si l'on
adopte la rédaction suivante :
« Le travail n'est la source de la richesse et de la culture que s'il est un travail social », ou,
ce qui revient au même : « que s'il s'accomplit dans la société et par elle ».
Cette proposition est incontestablement exacte, car le travail isolé (en supposant réalisées
ses conditions matérielles), s'il peut créer des valeurs d'usage, ne peut créer ni richesse ni
culture.
« Dans la mesure où le travail évolue en travail social et devient ainsi source de richesse
et de culture, se développent, chez le travailleur, la pauvreté et l'abandon, chez le non-travail-
leur, la richesse et la culture. »
Telle est la loi de toute l'histoire jusqu'à ce jour. Au lieu de faire des phrases générales sur
le « travail » et la « société», il fallait donc indiquer ici avec précision comment, dans la so-
ciété capitaliste actuelle, sont finalement créées les conditions matérielles et autres qui
habilitent et obligent le travailleur à briser cette malédiction sociale.
Mais, en fait, tout ce paragraphe, aussi manqué au point de vue de la forme que du fond,
n'est là que pour qu'on puisse inscrire sur le drapeau du Parti, tout en haut, comme mot
d'ordre, la formule lassalienne du « produit intégral du travail ». Je reviendrai plus loin sur le
« produit du travail », le « droit égal », etc., car la même chose reparaît sous une autre forme
un peu différente.
2. - Dans la société actuelle, les moyens de travail sont le monopole de la classe capitaliste.
L'état de dépendance qui en résulte pour la classe ouvrière est la cause de la misère et
de la servitude sous toutes ses formes.
La proposition, empruntée aux statuts de l'Internationale, est fausse sous cette forme
« améliorée ».
Dans la société actuelle, les moyens de travail sont le monopole des propriétaires fonciers
(le monopole de la propriété foncière est même la base du monopole capitaliste) et des capi-
talistes. Les statuts de l'Internationale, dans le passage en question 1, ne nomment ni l'une ni
l'autre classe mopoleuse. Ils parlent du « monopole des moyens de travail, c'est-à-dire des
sources de la vie ». L'addition des mots : « sources de la vie » montre suffisamment que la
terre est comprise parmi les moyens de travail.
1 Le passage en question se trouve dans le célèbre préambule (rédigé par Marx en 1864) des statuts de la
première Internationale : « [Considérant] que l'assujettissement économique des travailleurs aux détenteurs
des moyens de travail, c'est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de la servitude dans toutes ses
formes : misère sociale, avilissement intellectuel et dépendance politique... » (Kart MARX : Adresse
inaugurale de l'Association internationale des travailleurs, précédée d'une lettre de Marx à Engels et suivie
du préambule et des statuts de l'Association, p. 22, Bureau d'éditions, Paris, 1933.)
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 19
On a introduit cette rectification parce que Lassalle, pour des raisons aujourd'hui connues,
attaquait seulement la classe capitaliste et non les propriétaires fonciers 1. En Angleterre, le
plus souvent, le capitaliste n'est pas même le propriétaire du sol sur lequel est bâtie sa
fabrique.
3. - L'affranchissement du travail exige que les instruments de travail soient élevés à l'état
de patrimoine commun de la société et que le travail collectif soit réglementé par la
communauté avec partage équitable du produit.
« Les instruments de travail élevés à l'état de patrimoine commun », cela doit signifier
sans doute : « transformés en patrimoine commun ». Mais ceci seulement en passant.
Qu'est-ce que c'est que le « produit du travail » ? L'objet créé par le travail ou sa valeur ?
Et, dans ce dernier cas, la valeur totale du produit ou seulement la fraction de valeur que le
travail est venu ajouter à la valeur des moyens de production consommés ?
Le « produit du travail » est une notion vague qui tenait lieu, chez Lassalle, de concep-
tions économiques positives.
Les bourgeois ne soutiennent-ils pas que le partage actuel est « équitable » ? Et, en fait,
sur la base du mode actuel de production, n'est-ce pas le seul partage « équitable » ? Les rap-
ports économiques sont-ils réglés par des idées juridiques ou n'est-ce pas, à l'inverse, les
rapports juridiques qui naissent des rapports économiques ? Les socialistes des sectes 3 n'ont-
ils pas, eux aussi, les conceptions les plus diverses de ce partage « équitable » ?
Pour savoir ce qu'il faut entendre en l’occurrence par cette expression creuse de « partage
équitable », nous devons confronter le premier paragraphe avec celui-ci. Ce dernier suppose
une société dans laquelle « les instruments de travail sont patrimoine commun et où le travail
collectif est réglementé par la communauté », tandis que le premier paragraphe nous montre
que « le produit appartient intégralement, par droit égal, à tous les membres de la société ».
« A tous les membres de la société » ? Même à ceux qui ne travaillent pas ? Que devient
alors le « produit intégral du travail » ? - Aux seuls membres de la société qui travaillent ?
Que devient alors le « droit égal » de tous les membres de la société ?
Mais « tous les membres de la société » et le « droit égal » ne sont manifestement que des
façons de parler. Le fond consiste en ceci que, dans cette société communiste, chaque
travailleur doit recevoir, à la mode lassallienne, un « produit intégral du travail ».
Si nous prenons d'abord le mot « produit du travail » (Arbeitsertrag) dans le sens d'objet
créé par le travail (Produkt der Arbeit), alors le. produit du travail de la communauté, c'est
« la totalité du produit social » (das gesellschaftliche Gesamtprodukt).
Comparativement à ce qui se passe dans la société actuelle, cette fraction se trouve d'em-
blée réduite au maximum et elle décroît à mesure que se développe la société nouvelle.
Deuxièmement ce qui est destiné à satisfaire les besoins de la communauté écoles, instal-
lations sanitaires, etc.
C'est alors seulement que nous arrivons au seul « partage » que, sous l'influence de
Lassalle et d'une façon bornée, le programme ait en vue, c'est-à-dire à cette fraction des ob-
jets de consommation qui est répartie individuellement entre les producteurs de la collec-
tivité.
De même que le terme de « produit intégral du travail » s'est évanoui, de même nous
allons voir s'évanouir celui de « produit du travail » en général.
Au sein d'un ordre social communautaire, fondé sur la propriété commune des moyens de
production, les producteurs n'échangent pas leurs produits; de même, le travail incorporé
dans des produits n'apparaît pas davantage ici comme valeur de ces produits, comme une
qualité réelle possédée par eux, puisque désormais, au rebours de ce qui se passe dans la
société capitaliste, ce n'est plus par la voie d'un détour, mais directement, que les travaux de
l'individu deviennent partie intégrante du travail de la communauté. L'expression : « produit
du travail », condamnable même aujourd'hui à cause de son ambiguïté, perd ainsi toute
signification.
Ce à quoi nous avons affaire ici, c'est à une société communiste non pas telle qu'elle s'est
développée sur les bases qui lui sont propres, mais au contraire, telle qu'elle vient de sortir de
la société capitaliste; une société par conséquent, qui, sous tous les rapports, économique,
moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l'ancienne société des flancs de laquelle elle
est issue 1. Le producteur reçoit donc individuellement - les défalcations une fois faites -
l'équivalent exact de ce qu'il a donné à la société. Ce qu'il lui a donné, c'est son quantum indi-
viduel de travail. Par exemple, la journée sociale de travail représente la somme des heures
de travail individuel; le temps de travail individuel de chaque producteur est la portion qu'il a
fournie de la journée sociale de travail, la part qu'il y a prise. Il reçoit de la société un bon
constatant qu'il a fourni tant de travail (défalcation faite du travail effectué pour les fonds
collectifs) et, avec ce bon, il retire des stocks sociaux d'objets de consommation autant que
coûte une quantité égale de son travail. Le même quantum de travail qu'il a fourni à la société
sous une forme, il le reçoit d'elle, en retour, sous une autre forme 2.
C'est manifestement ici le même principe que celui qui règle l'échange des marchandises
pour autant qu'il est échange de valeurs égales. Le fond et la forme diffèrent parce que, les
conditions étant différentes, nul ne peut rien fournir d'autre que son travail et que, par
ailleurs, rien ne peut entrer dans la propriété de l'individu que des objets de consommation
individuelle. Mais pour ce qui est du partage de ces objets entre producteurs pris individu-
ellement, le principe directeur est le même que pour l'échange de marchandises équivalentes :
une même quantité de travail sous une forme s'échange contre une même quantité de travail
sous une autre forme.
Le droit égal est donc toujours ici, dans son principe... le droit bourgeois, bien que princi-
pe et pratique ne s'y prennent plus aux cheveux, tandis qu'aujourd'hui l'échange d'équivalents
n'existe pour les marchandises qu'en moyenne et non dans le cas individuel.
En dépit de ce progrès, le droit égal reste toujours grevé d'une limite bourgeoise. Le droit
du producteur est proportionnel au travail qu'il a fourni; l'égalité consiste ici dans J'emploi
comme unité de mesure commune.
1 Voir les commentaires très importants sur les deux phases de la société capitaliste dans L'État et la
révolution, de Lénine, Oeuvres complètes, tome 25, Éditions sociales. 1957, p. 45 et suiv.
2 Marx nous a déjà donné une fois le tableau d'une société communiste dans laquelle « le temps de travail
joue un double rôle » : « D'un côté, sa distribution dans la société règle le rapport exact des diverses
fonctions aux divers besoins; de l'autre, il mesure la part individuelle de chaque producteur dans le travail
commun et en même temps la portion qui lui revient dans la partie du produit commun réservée à la
consommation. » (Le Capital, tome I. p. 90).
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 22
Mais ces défauts sont inévitables dans la première phase de la société communiste, telle
qu'elle vient de sortir de la société capitaliste, après un long et douloureux enfantement. Le
droit ne peut jamais être plus élevé que l'état économique de la société et que le degré de
civilisation qui y correspond.
Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l'asservissante
subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l'opposition entre le travail
intellectuel et le travail manuel; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre,
mais deviendra lui-même le premier besoin vital; quand, avec le développement multiple des
individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la
richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l'horizon borné du droit bour-
geois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : « De
chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins! »
Je me suis particulièrement étendu sur le « produit intégral du travail », ainsi que sur le
« droit égal », le « partage équitable », afin de montrer combien criminelle est l'entreprise de
ceux qui, d'une part, veulent imposer derechef à notre Parti, comme des dogmes, des concep-
tions qui ont signifié quelque chose à une certaine époque, mais ne sont plus aujourd'hui
qu'une phraséologie désuète, et d'autre part, faussent la conception réaliste inculquée à
grand'peine au Parti, mais aujourd'hui bien enracinée en lui, et cela à l'aide des fariboles
d'une idéologie juridique ou autre, si familières aux démocrates et aux socialistes français.
Abstraction faite de ce qui vient d'être dit, c'était de toute façon une erreur que de faire
tant de cas de ce qu'on nomme le partage, et de mettre sur lui l'accent.
A toute époque, la répartition des objets de consommation n'est que la conséquence de la
manière dont sont distribuées les conditions de la production elles-mêmes. Mais cette
distribution est un caractère du mode de production lui-même. Le mode de production capita-
liste, par exemple, consiste en ceci que les conditions matérielles de production 1 sont
attribuées aux non-travailleurs sous forme de propriété capitaliste et de propriété foncière,
tandis que la masse ne possède que les conditions personnelles de production : la force de tra-
vail. Si les éléments de la production sont distribués de la sorte, la répartition actuelle des
1 C'est-à-dire les instruments de production (terre, bâtiments, outillage, etc).
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 23
Le premier couplet provient du préambule des statuts de l'Internationale, mais sous une
forme « améliorée » 1. Le préambule dit : « L'affranchissement de la classe des travailleurs
sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes »; tandis qu'ici c'est la « classe des travailleurs » qui
doit affranchir -quoi ? le « travail ». Comprenne qui pourra.
En compensation l'antistrophe est, par contre, une citation lassallienne de la plus belle
eau: « [la classe ouvrière] en face de laquelle toutes les autres classes ne forment qu'une
masse réactionnaire ».
Dans le Manifeste communiste, il est dit : « De toutes les classes qui, à l'heure présente,
s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les
autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie; le prolétariat, au contraire, en
est le produit le plus authentique 2. »
La bourgeoisie est ici considérée comme une classe révolutionnaire, - en tant qu'elle est
l'agent de la grande industrie, - vis-à-vis des féodaux et des classes moyennes résolus à main-
tenir toutes les positions sociales qui sont le produit de modes de production périmés.
Féodaux et classes moyennes ne forment donc Pas avec la bourgeoisie une même masse
réactionnaire.
D'autre part, le prolétariat est révolutionnaire vis-à-vis de la bourgeoisie parce que, issu
lui-même de la grande industrie, il tend à dépouiller la production de son caractère capitaliste
que la bourgeoisie cherche à perpétuer. Mais le Manifeste ajoute que « les classes moyen-
nes... sont révolutionnaires... en considération de leur passage imminent au prolétariat 3 ».
De ce point de vue, c'est donc une absurdité de plus que de faire des classes moyennes,
conjointement avec la bourgeoisie, et, par-dessus le marché, des féodaux « une même masse
réactionnaire » en face de la classe ouvrière.
Lors des dernières élections, a-t-on crié aux artisans, aux petits industriels, etc., et aux
paysans : « Vis-à-vis de nous, vous ne formez, avec les bourgeois et les féodaux, qu'une seule
masse réactionnaire » ?
Lassalle savait par cœur le Manifeste communiste, de même que ses fidèles savent les
saints écrits dont il est l'auteur. S'il le falsifiait aussi grossièrement, ce n'était que pour farder
son alliance avec les adversaires absolutistes et féodaux contre la bourgeoisie.
Dans le paragraphe précité, sa maxime est d'ailleurs bien tirée par les cheveux, sans
aucun rapport avec la citation défigurée des statuts de l'Internationale. Il s'agit donc ici sim-
plement d'une impertinence et, à la vérité, une impertinence qui ne peut-être nullement
déplaisante aux yeux de M. Bismarck 1 une de ces grossièretés à bon compte comme en
confectionne le Marat berlinois 2.
Il va absolument de soi que, ne fût-ce que pour être en mesure de lutter, la classe ouvrière
doit s'organiser chez elle en tant que classe et que les pays respectifs sont le théâtre immédiat
de sa lutte. C'est en cela que sa lutte de classe est nationale, non pas quant à son contenu,
mais, comme le dit le Manifeste communiste, « quant à sa forme ». Mais le « cadre de l'État
national actuel », par exemple de l'Empire allemand, entre lui-même, à son tour, économi-
quement, « dans le cadre » du marché universel, et politiquement « dans le cadre » du systè-
me des États. Le premier marchand venu sait que le commerce allemand est aussi commerce
extérieur et la grandeur de M. Bismarck réside précisément dans le caractère de sa politique
internationale.
1 BISMARCK, Otto (1815-1898) : Le « Chancelier de fer » de l'Empire allemand, qu'il contribua puissam-
ment à édifier. Édicta, le 21 octobre 1879, contre les social-démocrates, les fameuses « lois d'exception »
qui, contrairement à ses prévisions, eurent pour résultat de développer fortement le socialisme en
Allemagne. Ces lois ne furent abolies qu'en 1890, à la chute du pouvoir de Bismarck.
2 Marx désigne, sous cette appellation ironique, Hasselmann le rédacteur en chef du Neuer Sozial-Demokrat,
organe central des lassalliens.
3 La Ligue internationale pour la paix et la liberté, fondée à Genève en 1867, était une organisation inter-
nationale de démocrates bourgeois et de pacifistes partisans du libre-échange, contre laquelle Marx et la 1re
Internationale menèrent une lutte résolue.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 25
comme un équivalent de la fraternité internationale des classes ouvrières dans leur lutte
commune contre les classes dominantes et leurs gouvernements. Des fonctions internatio-
nales de la classe ouvrière allemande par conséquent, pas un mot! Et c'est ainsi qu'elle doit
faire paroli 1 face à sa propre bourgeoisie, fraternisant déjà contre elle avec les bourgeois de
tous les autres pays, ainsi qu'à la politique de conspiration internationale de M. Bismarck!
II
Partant de ces principes, le Parti ouvrier allemand s'efforce, par tous les moyens légaux,
de fonder L'ÉTAT LIBRE - et - la société socialiste,- d'abolir le système salarié avec la LOI
D'AIRAIN des salaires... ainsi que... l'exploitation sous toutes ses formes; d'éliminer toute
inégalité sociale et politique.
Ainsi, à l'avenir, le Parti ouvrier allemand devra croire à la « loi d'airain » de Lassalle!
Pour que cette loi ne soit pas ruinée, on commet l'insanité de parler « d'abolir le système
salarié » (il faudrait dire : système du salariat) « avec la loi d'airain des salaires ». Si j'abolis
le salariat, j'abolis naturellement en même temps ses lois, qu'elles tiennent de l' « airain » ou
de l'éponge. Mais la lutte de Lassalle contre le salariat gravite presque exclusivement autour
de cette prétendue loi. Pour bien montrer, par conséquent, que la secte de Lassalle a vaincu, il
faut que le « système salarié » soit aboli « avec la loi d'airain des salaires », et non pas sans
elle.
De la loi « d'airain des salaires », rien, comme on sait, n'appartient à Lassalle, si ce n'est
le mot « d'airain » emprunté aux « lois éternelles, aux grandes lois d'airain » de Goethe. Le
mot d'airain est le signe auquel se reconnaissent les croyants orthodoxes. Mais si j'admets la
loi avec l'estampille de Lassalle et, par conséquent, dans l'acception où il la prend, il faut éga-
lement que j'en admette le fondement. Et quel fondement! Comme Lange le montrait peu
après la mort de Lassalle, c'est la théorie malthusienne de la population 1 (prêchée par
Lange 2 lui-même). Mais si cette théorie est exacte, je ne puis pas abolir la loi, dussé-je abolir
cent fois la salariat, parce qu'alors la loi ne régit pas seulement le système du salariat, mais
1 Dans ses notes sur le salaire ouvrier (1847), Marx développe une critique vigoureuse de la théorie
malthusienne (voir. Travail salarié et Capital, p. 52 et suiv.). Dans Le Capital. (tome III, p. 58, E. S.) Marx
écrit sur l'Essay on the Principle of Population de Malthus * (1798) :
« ... Ce livre de Malthus n'est qu'une déclaration d'écolier sur des textes empruntés à De Foë, Franklin,
Wallace, sir James Steuart, Townsend, etc. Il n'y a ni une recherche ni une idée du cru de l'auteur. » Et à la
page 80 : « Les variations du taux général des salaires ne répondent... pas à celles du chiffre absolu de la
population ; la proportion différente suivant laquelle la classe ouvrière se décompose en armée active et en
armée de réserve... voilà ce qui détermine exclusivement ces variations. »
* MALTHUS Thomas (1766-1834): Économiste anglais, auteur du célèbre Essai sur le principe de la
population dans lequel il déclare que la population s'accroît d'après une progression géométrique (1, 2, 4, 8,
16, 32), alors que les subsistances ne peuvent s'accroître que d'après une progression arithmétique (1, 2, 3,
4, 5). Il faut donc limiter la population. Malthus préconise à cet effet le moral restraint, c'est-à-dire
l'abstention du mariage pour ceux qui ne pourraient procréer sainement et assurer à leurs enfants une
aisance relative. Marx a montré la futilité de cette « loi » de Malthus, en démontrant que « en fait chaque
mode de production historique a ses propres lois de population, valables historiquement dans ses propres
limites ».
2 LANGE, F.-A. (1828-1875) : Savant allemand. Philosophe idéaliste. Auteur du livre réformiste, exprimant
le point de vue de la démocratie radicale : La Question ouvrière, sa signification pour le présent et l'avenir
(1865). Célèbre par son Histoire du matérialisme et critique de son importance dans le temps présent
(1866).
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 27
tout système social. C'est précisément en se basant là-dessus que les économistes ont démon-
tré, depuis cinquante ans et plus, que le socialisme ne peut supprimer la misère qui est fondée
dans la nature des choses, mais qu'il ne peut que la généraliser, la répandre (lu même coup
sur toute la surface de la société!
Mais tout cela n'est pas le principal. Abstraction faite, absolument, de la fausse version
que Lassalle donne de cette loi, le recul vraiment révoltant consiste en ceci :
Depuis la mort de Lassalle, notre Parti s'est ouvert à cette vue scientifique selon laquelle
le salaire du travail n'est pas ce qu'il paraît être, à savoir la valeur (ou le prix) du travail, mais
seulement une forme déguisée de la valeur (ou du prix) de la force de travail. Ainsi, une fois
pour toutes, était mise au rebut, la vieille conception bourgeoise du salaire en même temps
que toute la critique dirigée jusqu'ici contre elle, et il était clairement établi que l'ouvrier sala-
rié n'est autorisé à travailler pour assurer sa propre existence, autrement dit à exister, qu'au-
tant qu'il travaille gratuitement un certain temps pour les capitalistes (et par suite pour ceux
qui, avec ces derniers, vivent de la plus-value); que tout le système de la production capita-
liste vise à prolonger ce travail gratuit par l'extension de la journée de travail ou par le déve-
loppement de la productivité, c'est-à-dire par une plus grande tension, de la force de travail,
etc.; que le système du travail salarié est, par conséquent, un système d'esclavage et, à vrai
dire, un esclavage d'autant plus dur que se développent les forces sociales productives du
travail, quel que soit lé salaire, bon ou mauvais, que reçoit l'ouvrier. Et maintenant que cette
vue pénètre de plus en plus notre Parti, on revient aux dogmes de Lassalle, alors qu'on de-
vrait savoir que Lassalle ignorait ce qu'est le salaire et qu'il prenait, à la suite des économis-
tes bourgeois, l'apparence pour la chose elle-même.
C'est comme si, dans une révolte d'esclaves qui auraient enfin pénétré le secret de l'escla-
vage, un esclave empêtré dans des conceptions surannées inscrivait au programme de la
révolte : l'esclavage doit être aboli parce que, dans le système de l'esclavage, l'entretien des
esclaves ne saurait dépasser un certain maximum peu élevé!
Le seul fait que les représentants de notre Parti aient pu commettre un aussi monstrueux
attentat contre la conception répandue dans la masse du Parti montre avec quelle légèreté
criminelle, avec quelle mauvaise foi ils ont travaillé à la rédaction du programme de com-
promis!
Au lieu de la vague formule redondante qui termine le paragraphe : « éliminer toute iné-
galité sociale et politique », il fallait dire : avec la suppression des différences de classes
s'évanouit d'elle-même toute inégalité sociale et politique résultant de ces différences.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 28
III
Le Parti ouvrier allemand réclame, pour PRÉPARER LES VOIES A LA SOLUTION DE
LA QUESTION SOCIALE, l'établissement de sociétés de production avec L'AIDE DE
L'ÉTAT, SOUS LE CONTRÔLE DÉMOCRATIQUE DU PEUPLE DES TRAVAIL-
LEURS. Les sociétés de production doivent être suscitées dans l'industrie et l'agriculture avec
une telle ampleur QUE L'ORGANISATION SOCIALISTE DE L'ENSEMBLE DU
TRAVAIL EN RÉSULTE.
Après la « loi d'airain du salaire » de Lassalle, la panacée du prophète. D'une manière di-
gne on « prépare les voies ». On remplace la lutte des classes existante par une formule
creuse de journaliste : la « question sociale », à la « solution » de laquelle on « prépare les
voies ». Au lieu de découler du processus de transformation révolutionnaire de la société,
« l'organisation socialiste de l'ensemble du travail résulte » de « l'aide de l'État », aide que
l'État fournit aux coopératives de production que lui-même (et non le travailleur) a « susci-
tées ». Croire qu'on peut construire une société nouvelle au moyen de subventions de l'État
aussi facilement qu'on construit un nouveau chemin de fer, voilà qui est bien digne de la
présomption de Lassalle!
Par un reste de pudeur, on place « l'aide de l'État »... sous le contrôle démocratique du «
peuple des travailleurs ».
Dire que les travailleurs veulent établir les conditions de la production collective à
l'échelle de la société et, chez eux, pour commencer, à l'échelle nationale, cela signifie seule-
ment qu'ils travaillent au renversement des conditions de production d'aujourd'hui; et cela n'a
rien à voir avec la création de sociétés coopératives subventionnées par l'État. Et pour ce qui
est des sociétés coopératives 1 actuelles, elles n'ont de valeur qu'autant qu'elles sont des
créations indépendantes aux mains des travailleurs et qu'elles ne sont protégées ai par les
gouvernements, ni par les bourgeois.
IV
J'arrive maintenant à la partie démocratique.
Tout d'abord, d'après ce qu'on a vu au chapitre 11, le Parti ouvrier allemand cherche à
réaliser l' « État libre ».
Faire l'État libre, ce n'est nullement le but des travailleurs qui se sont dégagés de la men-
talité bornée de sujets soumis. Dans l'Empire allemand, l' « État » est presque aussi « libre »
qu'en Russie. La liberté consiste à transformer l'État, organisme qui est mis au-dessus de la
société, en un organisme entièrement subordonné à elle, et même de nos jours les formes de
l'État sont plus ou moins libres ou non libres selon que la « liberté de l'État » s'y trouve plus
ou moins limitée. Le Parti ouvrier allemand - du moins s'il fait sien ce programme montre
que les idées socialistes ne sont pas même chez lui à fleur de peau; au lieu de traiter la société
présente (et cela vaut pour toute société future) comme le fondement de l'État présent (ou
futur pour la société future), on traite au contraire l'État comme une réalité indépendante,
possédant ses propres fondements intellectuels, moraux et libres.
Et maintenant, pour combler la mesure, quel horrible abus le programme ne fait-il pas des
expressions « État actuel », « société actuelle » et quel malentendu, plus horrible encore, ne
crée-t-il pas au sujet de l'État auquel s'adressent ses revendications !
La « société actuelle », c'est la société capitaliste qui existe dans tous les pays civilisés,
plus ou moins expurgés d'éléments moyenâgeux, plus ou moins modifiée par l'évolution
historique particulière à chaque pays, plus ou moins développée. L' « État actuel », au con-
traire, change avec la frontière. Il est dans l'Empire prusso-allemand autre qu'en Suisse, en
Angleterre autre qu'aux États-Unis. L' « État actuel » est donc une fiction.
Cependant, les divers États des divers pays civilisés, nonobstant la multiple diversité de
leurs formes, ont tous ceci de commun qu'ils reposent sur le terrain de la société bourgeoise
moderne, plus ou moins développée au point de vue capitaliste. C'est ce qui fait que certains
caractères essentiels leur sont communs. En ce sens, on peut parler d' « État actuel » pris
1 Voir à ce sujet l'Adresse inaugurale de l'A. I. T., p. 16, Bureau d'éditions, 1938.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 30
comme expression générique, par contraste avec l'avenir où la société bourgeoise, qui lui sert
à présent de racine, aura cessé d'exister.
Dès lors, la question se pose : quelle transformation subira l'État dans une société com-
muniste ? Autrement dit : quelles fonctions sociales s'y maintiendront analogues aux fonc-
tions actuelles de l’État ? Seule la science peut répondre à cette question; et ce n'est pas en
accouplant de mille manières le mot Peuple avec le mot État qu'on fera avancer le problème
d'un saut de puce.
Le programme n'a pas à s'occuper, pour l'instant, ni de cette dernière, ni de l'État futur
dans la société communiste.
Ses revendications politiques ne contiennent rien de plus que la vieille litanie démocrati-
que connue de tout le monde : suffrage universel, législation directe, droit du peuple, milice
populaire, etc. Elles sont simplement l'écho du Parti populaire bourgeois 2, de la Ligue de la
paix et de la liberté. Rien de plus que des revendications déjà réalisées, pour autant qu'elles
ne sont pas des notions entachées d'exagération fantastique. Seulement, l'État qui les a
réalisées, ce n'est nullement à l'intérieur des frontières de l'Empire allemand qu'il existe, mais
en Suisse, aux États-Unis, etc. Cette espèce d' « État de l'avenir », c'est un État bien actuel,
encore qu'il existe hors du « cadre » de l'Empire allemand.
Mais on a oublié une chose. Puisque le Parti ouvrier allemand déclare expressément se
mouvoir au sein de l' « État national actuel », donc de son propre État, l'empire prusso-
allemand, - sinon ses revendications seraient en majeure partie absurdes, car on ne réclame
que ce qu'on n'a pas, - le Parti n'aurait pas dû oublier le point capital, à savoir : toutes ces
belles petites choses impliquent la reconnaissance de ce qu'on appelle la souveraineté du
peuple, et ne sont donc à leur place que dans une république démocratique.
Puisqu'on n'ose pas - et on fait bien de s'abstenir, car la situation commande la prudence,
-réclamer la République démocratique, comme le faisaient, sous Louis-Philippe et Louis-
Napoléon, les ouvriers français dans leurs programmes, il ne fallait pas non plus recourir à
cette supercherie aussi peu « honnête » que respectable qui consiste à réclamer des choses
qui n'ont de sens que dans une République démocratique, à un État qui n'est qu'un despotisme
militaire, à armature bureaucratique et à blindage policier, avec un enjolivement de formes
parlementaires, avec des mélanges d'éléments féodaux et d'influences bourgeoises et, par-
dessus le marché, à assurer bien haut cet État, que l'on croit pouvoir lui imposer pareilles
choses «par des moyens légaux ».
1 Déjà en 1852, Marx écrit, dans une lettre à Weydemeyer *, que « la lutte des classes mène nécessairement à
la dictature du prolétariat ». Voir un important commentaire de cette lettre par Lénine dans « L'État et la
Révolution », Œuvres complètes, tome 25, pp. 444 et suiv.
* WEYDEMEYER, J. (1818-1866). Révolutionnaire allemand, qui participa aux événements de 1848,
fut lié avec Marx, appartint à la Ligue des communistes. Réfugié en 1851 aux États-Unis, participa au
mouvement ouvrier américain et publia dans sa revue Revolution certains travaux de Marx, notamment Le
18 Brumaire de Louis Bonaparte. Prit part à la guerre de Sécession.
2 Le Parti populaire allemand ou Parti démocrate, fondé en 1865, groupait la petite bourgeoisie des petits et
moyens États d'Allemagne. Elle s'opposait à la politique bismarckienne en revendiquant la création d'une
République démocratique.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 31
Que par « État » l'on entende, en fait, la machine gouvernementale, ou bien l'État en tant
que constituant par suite de la division du travail un organisme propre, séparé de la société,
c'est déjà indiqué par ces mots : « Le Parti ouvrier allemand réclame comme base économi-
que de l'État un impôt unique et progressif sur le revenu, etc. ». Les impôts sont la base
économique de la machinerie gouvernementale, et de rien d'autre. Dans l'État de l'avenir, tel
qu'il existe en Suisse, cette revendication est passablement satisfaite. L'impôt sur le revenu
suppose des sources de revenu différentes de classes sociales différentes, donc la société
capitaliste. Par conséquent, il n'y a rien de surprenant si les financial reformers de Liverpool,
des bourgeois ayant à leur tête le frère de Gladstone 1, formulent la même revendication que
le programme.
Éducation du peuple, la même pour tous ? Qu'est-ce qu'on entend par ces mots ? Croit-on
que, dans la société actuelle (et l'on n'a à s'occuper que d'elle), l'éducation puisse être la
même pour toutes les classes ? Ou bien veut-on réduire par la force les classes supérieures à
ne recevoir que cet enseignement restreint de l'école primaire, seul compatible avec la
situation économique non seulement des ouvriers salariés, mais encore des paysans ?
« Obligation scolaire pour tous. Instruction gratuite. » La première existe même en Alle-
magne, la seconde en Suisse et aux États-Unis pour les écoles primaires. Si, dans certains
États de ce dernier pays, des établissements d'enseignement supérieur sont également « gra-
tuits », cela signifie seulement qu'en fait ces États imputent sur les chapitres du budget
général les dépenses scolaires des classes supérieures. Incidemment, il en va de même de
cette « administration gratuite de la justice », réclamée à l'article 5. La justice criminelle est
partout gratuite ; la justice civile roule presque uniquement sur des litiges de propriété et
concerne donc, presque uniquement, les classes possédantes. Vont-elles soutenir leurs procès
aux frais du trésor public ?
Le paragraphe relatif aux écoles aurait dû tout au moins exiger l'adjonction à l'école
primaire d'écoles techniques (théoriques et pratiques).
Une « éducation du peuple par l'État » est chose absolument condamnable. Déterminer
par une loi générale les ressources des écoles primaires, les aptitudes exigées du personnel
enseignant, les disciplines enseignées, etc., et, comme cela se passe aux États-Unis, surveil-
ler, à l'aide d'inspecteurs d'État, l'exécution de ces prescriptions légales, c'est absolument
autre chose que de faire de l'État l'éducateur du peuple! Bien plus, il faut proscrire de l'école
au même titre toute influence du gouvernement et de l'Église. Bien mieux, dans l'Empire
prusso-allemand (et qu'on ne recoure pas à cette échappatoire fallacieuse de parler d'un cer-
tain « État de l'avenir » : nous avons vu ce qu'il en est), c'est au contraire l'État qui a besoin
d'être éduqué d'une rude manière par le peuple.
D'ailleurs, tout le programme, en dépit de tout son drelin-drelin démocratique, est d'un
bout à l'autre infecté par la servile croyance de la secte lassallienne à l'État ou, ce qui ne vaut
pas mieux, par la croyance au miracle démocratique ; ou plutôt c'est un compromis entre ces
deux sortes de foi au miracle, également éloignées du socialisme.
Me voici à la fin, car l'appendice qui accompagne le programme n'en constitue pas une
partie caractéristique. Aussi serai-je ici très bref.
1 « (La fameuse « lutte pour la culture », le Kulturkampf, c'est-à-dire la lutte que Bismarck mena après 1870
contre le Parti catholique allemand, le Parti du « Centre », au moyen de persécutions policières dirigées
contre le catholicisme.) Par cette lutte Bismarck n'a fait que raffermir le cléricalisme militant des
catholiques; il n'a fait que nuire à la cause de la véritable culture, en mettant au premier plan les divisions
religieuses, au lieu des divisions politiques, il a fait dévier l'attention de certaines couches de la classe
ouvrière et de la démocratie, des tâches essentielles que comporte la lutte de classe et révolutionnaire, vers
J'anticléricalisme le plus superficiel et le plus bourgeoisement mensonger. » (LÉNINE : « De l'attitude du
Parti ouvrier à l'égard de la religion ». Article écrit en 1909. Voir : Lénine et la religion, Éditions sociales,
1949, p. 14.).
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 33
En aucun autre pays, le parti ouvrier ne s'en est tenu à une revendication aussi imprécise,
mais toujours il assigne à la journée de travail la durée qu'il considère comme normale,
compte tenu des circonstances.
Étant donné l'État prusso-allemand, il fallait incontestablement demander que les inspec-
teurs ne fussent révocables que par les tribunaux ; que tout ouvrier pût les déférer à la justice
pour manquement à leurs devoirs ; qu'ils fussent pris dans le corps médical.
Il fallait dire ce qu'on entend par une loi « efficace » sur la responsabilité.
1 En matière d'accidents.
2 J'ai dit et j'ai sauvé mon âme.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 35
II
Friedrich ENGELS
SUR LE PROGRAMME DE GOTHA
J'ai reçu votre lettre du 23 février, et je me réjouis de savoir que vous êtes en si bonne
santé.
Vous me demandez ce que nous pensons de toute cette histoire de fusion. Malheureuse-
ment, il en est de nous absolument comme de vous. Ni Liebknecht, ni qui que ce soit ne nous
a fait parvenir la moindre communication, et nous ne savons donc, nous aussi, que ce que
nous apprennent les journaux. Or, ces journaux ne contenaient rien à ce sujet jusqu'à la
semaine dernière, où ils publièrent le projet de programme. Vous pensez si ce projet nous a
étonnés.
Notre parti avait si souvent tendu la main aux lassalliens pour faire la paix ou tout au
moins pour former un cartel, il avait été repoussé si souvent et de façon si cassante par les
Hasenclever 1, les Hasselmann 2 et les Tölcke 1 que même un enfant aurait pu en conclure
1 HASENCLEVER, W. : Un des chefs du parti lassallien. Après la fusion avec les eisenachiens, il remplit
plusieurs emplois importants dans le Parti, mais ne joua plus longtemps un rôle important. Il mourut en
1889.
2 HASSELMANN, W. (né en 1844) : Social-démocrate allemand, adhéra au mouvement ouvrier sous
l'influence de Lassalle. Avec Schweitzer rédigea le Neuer Sozial-Demokrat. En qualité de représentant de
l'Association générale des ouvriers allemands, mena des pourparlers de fusion avec le Parti social-
démocrate ouvrier ; plus tard repoussa la proposition de rédiger avec Liebknecht le Vorwaerts (En avant) et
fonda son propre organe Die Rote Fahne (le Drapeau rouge) dans lequel il défendit des conceptions
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 36
que si ces messieurs viennent aujourd'hui eux-mêmes nous offrir la réconciliation, c'est qu'ils
sont dans une sacrée impasse. Étant donné le caractère bien connu de ces gens, c'est notre
devoir de tirer profit de l'impasse où ils se trouvent, pour exiger toutes les garanties possibles,
afin que ce ne soit pas aux dépens de notre Parti qu'ils raffermissent leur position ébranlée
dans l'opinion des masses ouvrières. Il fallait les accueillir de la façon la plus froide, leur té-
moigner la plus grande méfiance, et faire dépendre la fusion des dispositions qu'ils montre-
ront à abandonner leurs mots d'ordre sectaires ainsi que leur aide demandée à l'État et à
accepter, dans ses points essentiels, le programme d'Eisenach de 1869 ou une nouvelle édi-
tion de celui-ci améliorée et conforme aux circonstances présentes. Du point de vue théo-
rique, c'est-à-dire ce qu'il y a de décisif pour le programme, notre Parti n'a absolument rien à
apprendre des lassalliens, alors que c'est l'inverse pour les lassalliens. La première condition
de la fusion serait qu'ils cessassent d'être des sectaires, c'est-à-dire des lassalliens ; en d'autres
termes, que leur panacée, à savoir l'aide de l'État, fût sinon abandonnée tout à fait par eux, du
moins reconnue comme mesure transitoire et secondaire, comme une possibilité parmi beau-
coup d'autres. Le projet de programme prouve que si nos gens sont théoriquement très
supérieurs aux leaders lassalliens, ils leur sont bien inférieurs en fait de roublardise politique.
Les « honnêtes » (Ehrlichen) 2 ont de nouveau réussi à se faire cruellement rouler par les
« malhonnêtes » 3.
On commence, dans ce programme, par accepter la phrase suivante de Lassalle qui, bien
que ronflante, est historiquement fausse : « Vis-à-vis de la classe ouvrière, toutes les autres
classes ne forment qu'une seule masse réactionnaire ». Cette phrase n'est vraie que dans
quelques cas exceptionnels, par exemple dans une révolution du prolétariat comme la
Commune, ou dans un pays où ce n'est pas la bourgeoisie seule qui a modelé l'État et la
société à son image, mais où, après elle, la petite bourgeoisie démocratique a achevé cette
transformation jusque dans ses dernières conséquences 4, Si en Allemagne, par exemple, la
petite bourgeoisie démocratique appartenait à cette masse réactionnaire, comment le Parti
ouvrier social-démocrate aurait-il pu pendant des années marcher la main dans la main avec
elle, avec le Parti populaire (Volkspartei) ? Comment le Volksstaat aurait-il pu tirer toute la
substance de son programme politique de l'organe de la petite bourgeoisie démocratique, la
Frankfurter Zeitung 5 ? Et comment se fait-il qu'au moins sept des revendications de ce mê-
me programme se retrouvent absolument mot à mot dans les programmes du Parti populaire
et de la démocratie petite-bourgeoise ? J'entends les sept revendications politiques numéro-
tées de 1 à 5 et de 1 à 2, dont il n'est pas une qui ne soit bourgeoise-démocrate.
En troisième lieu, nos gens se sont laissé octroyer la « loi d'airain des salaires » de
Lassalle, qui repose sur une conception tout à fait désuète d'économie politique, à savoir
qu'en moyenne l'ouvrier ne reçoit qu'un salaire minimum, et cela parce que, d'après la théorie
malthusienne de la population, il y a toujours trop d'ouvriers (c'était là l'argumentation four-
nie par Lassalle). Or, Marx a abondamment prouvé dans Le Capital que les lois qui régissent
les salaires sont très compliquées et que, suivant les circonstances, c'est tantôt tel facteur
tantôt tel autre qui domine ; qu'il n'y a donc pas lieu de parler d'une loi d'airain, mais, au
contraire, d'une loi fort élastique, et qu'il est impossible, par conséquent, de régler l'affaire en
quelques mots comme Lassale se l'imaginait. Le fondement malthusien de la loi que Lassalle
a copiée dans Malthus et dans Ricardo 2 (en falsifiant ce dernier) tel qu'on le voit reproduit à
la page 5 du Manuel du travailleur, autre brochure de Lassalle, a été abondamment réfuté par
Marx dans son chapitre sur l' « accumulation du capital » 1. En adoptant la « loi d'airain » de
Lassalle, on fait donc siennes une proposition fausse et une démonstration fallacieuse.
En quatrième lieu, la seule revendication sociale que le programme fasse valoir est l'aide
lassallienne de l'État, présentée sous la forme la moins voilée et telle que Lassalle l'a volée à
Buchez. Et cela, après que Bracke ait prouvé tout le néant d'une pareille revendication 2 ;
après que presque tous, sinon tous les orateurs de notre Parti aient été obligés, dans leur lutte
contre les lassalliens, de la combattre! Notre Parti ne pouvait pas tomber plus bas dans l'hu-
miliation. L'internationalisme descendu au niveau d'Armand Goegg 3, le socialisme à celui du
républicain-bourgeois Buchez, qui opposait cette revendication aux socialistes pour les
combattre !
Au mieux, l' « aide de l'État », dans le sens où Lassalle l'entend., ne devrait être qu'une
mesure entre beaucoup d'autres, pour atteindre le but désigné ici par les paroles boiteuses que
voici : « Préparer la voie à une solution de la question sociale ». Comme s'il y avait encore
pour nous, sur le terrain théorique, une question sociale qui n'ait pas trouvé sa solution! Par
conséquent, lorsqu'on dit : le Parti ouvrier allemand tend à supprimer le travail salarié, et par
là même les différences de classes, en organisant la production, dans l'industrie et dans
l'agriculture sur une base coopérative et sur une échelle nationale ; il appuiera chaque mesure
qui pourra contribuer à atteindre ce but! - il n'y a pas un lassallien qui puisse avoir quelque
chose à y redire.
Voilà le bilan de toutes les concessions que nos gens ont eu la complaisance de faire aux
lassalliens. Et qu'est-ce qui leur a été concédé en échange ? Le droit de faire figurer au
programme toute une série assez confuse de revendications parement démocratiques dont
une partie est uniquement affaire de mode, telle que la « législation directe » qui existe en
Suisse et y fait plus de mal que de bien, si tant est qu'elle y fasse quelque chose. Si encore il
s'agissait d'administration par le peuple! De même, il manque la première condition de toute
liberté, à savoir que vis-à-vis de chaque citoyen, chaque fonctionnaire soit responsable de
chacun des actes qu'il accomplit pendant l'exercice de ses fonctions, devant les tribunaux
ordinaires et selon la loi commune. Je n'insisterai pas sur le fait que des revendications com-
me la liberté de la science et... la liberté de conscience figurent dans tout programme libéral
de la bourgeoisie et ne sont guère à leur place ici.
1 Karl MARX : Le Capital, livre premier, tome III, p. 58 et suiv. E. S., 1962.
2 Dans une brochure : Les Propositions lassalliennes.
3 GOEGG, Armand (1820-1897) : Chef bourgeois démocrate de Bade qui prit une grande part à la révolution
de 1848-49. Entre 1860-1870, il se consacra à la propagande pacifiste et fut un des chefs de la Ligue de la
paix et de la liberté.
4 Voir à ce sujet les matériaux concernant la théorie syndicale de Marx et Engels : Salaire, prix et profit
(Annexes).
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 39
L'État populaire libre est devenu un État libre. D'après le sens grammatical de ces termes,
un État libre est un État qui est libre à l'égard de ses citoyens, c'est-à-dire un État à gouver-
nement despotique. Il conviendrait d'abandonner tout ce bavardage sur l'État, surtout après la
Commune qui n'était plus un État, au sens propre. Les anarchistes nous ont assez jeté à la tête
l'État populaire, bien que déjà le livre de Marx contre Proudhon 1, et puis le Manifeste
communiste disent explicitement qu'avec l'instauration du régime social socialiste l'État se
dissout de lui-même et disparaît 2. L'État n'étant qu'une institution temporaire, dont on est
obligé de se servir dans la lutte, dans la révolution, pour réprimer par la force ses adversaires,
il est parfaitement absurde de parler d'un État populaire libre : tant que le prolétariat a encore
besoin de l'État, ce n'est point pour la liberté, mais pour réprimer ses adversaires. Et le jour
où il devient possible de parier de liberté, l'État cesse d'exister comme tel. Aussi, propose-
rions-nous de mettre partout à la place du mot État le mot Communauté (Gemeinwesen),
excellent vieux mot allemand, répondant au mot français Commune.
Je termine, bien que presque chaque mot, dans ce programme sans sève ni vigueur, soit à
critiquer. Il est conçu de telle sorte qu'au cas où il serait accepté, ni Marx ni moi nous ne
pourrions jamais adhérer au nouveau parti fondé sur une pareille base, et que nous serions
obligés de réfléchir très sérieusement à l'attitude que nous prendrions - également devant
l'opinion publique - vis-à-vis de lui. Songez qu'à l'étranger on nous rend responsables de cha-
que action, de chaque déclaration du Parti ouvrier social-démocrate allemand. C'est ce qu'a
fait par exemple Bakounine dans son livre Politique et anarchie, où nous sommes rendus
responsables de chaque parole inconsidérée que Liebknecht a pu prononcer ou écrire depuis
la fondation du Demokratisches Wochenblatt 3. Les gens s'imaginent que nous tirons d'ici les
ficelles de toute cette histoire, alors que vous savez aussi bien que moi que nous ne nous
sommes presque jamais mêlés des affaires intérieures du Parti et que, si par hasard nous
l'avons fait, ce fut uniquement pour redresser dans la mesure du possible les bévues qui selon
nous avaient été commises et à vrai dire toujours dans l'ordre de la théorie. Vous verrez
vous-mêmes que ce programme marque un tournant qui pourrait fort bien nous forcer à
récuser toute solidarité quelle qu'elle soit avec le Parti qui le reconnaît.
En général, il est vrai, le programme officiel d'un parti importe bien moins que ses actes.
Mais un nouveau programme est comme un étendard qu'on vient d'arborer au regard de tous,
et c'est d'après lui que l'on juge le Parti. Il ne devrait donc en aucun cas marquer un recul,
comme c'est le cas, sur le programme d'Eisenach. Il faudrait également songer à ce que les
ouvriers des autres pays vont dire de ce programme et à l'impression que l'on aura à l'étranger
à voir ainsi tout le prolétariat social-démocrate à genoux devant les lassalliens.
De plus, je suis persuadé qu'une fusion sur une pareille base ne durera pas un an. Vous
voyez d'ici les hommes les plus intelligents de notre Parti s'appliquant à répéter par cœur les
phrases de Lassalle sur la loi d'airain et l'aide de l'État ? Je voudrais vous y voir, vous par
exemple! Et s'ils le faisaient, leurs auditeurs les siffleraient. Or, je suis sûr que les lassalliens
tiennent justement à ces parties-là du programme, comme le Juif Shylock tenait à sa livre de
chair humaine. La scission viendra, mais nous aurons rendu « honnêtes » les Hasselmann,
Hasenclever, Tölcke et consorts ; nous sortirons de la scission plus faibles et les lassalliens
plus forts ; notre Parti aura perdu sa virginité politique et ne pourra plus jamais s'opposer
franchement aux phrases creuses de Lassalle, puisqu'elles auront, pendant un temps, été ins-
crites sur son étendard ; et si les lassalliens prétendent alors de nouveau qu'ils sont le parti
ouvrier le plus authentique et le seul, et que les nôtres sont des bourgeois, le programme sera
là pour leur donner raison. Toutes les mesures socialistes de ce programme sont les leurs ;
quant à notre Parti, il y a fait figurer uniquement les revendications de la démocratie petite
bourgeoise, définie par lui aussi, dans le même programme, comme faisant partie de la «
masse réactionnaire » !
J'ai tardé à vous faire parvenir cette lettre, car je savais que, le 1er avril seulement, vous
deviez être mis en liberté, en l'honneur de l'anniversaire de Bismarck, et je ne voulais pas
l'exposer au risque de la voir saisie en route, au moment où je vous la transmettais en fraude.
Mais voici justement qu'arrive une lettre de Bracke, qui, lui aussi, exprime les plus vives
objections et veut savoir notre façon de penser. Pour hâter les choses, je vous envoie donc la
lettre par son intermédiaire, afin qu'il la lise lui aussi, et que je ne sois pas obligé de répéter
toute l'histoire. J'ajoute qu'à Ramm également j'ai dit ses vérités. A Liebknecht je n'ai écrit
que très brièvement. Je ne lui pardonne pas de ne nous avoir pas écrit un seul mot de toute
l'histoire avant qu'il ait été en quelque sorte trop tard (alors que Ramm et d'autres croyaient
qu'il nous avait tenus tout à fait au courant). Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'il agit
de la sorte, comme en témoigne la correspondance nombreuse et désagréable que Marx et
moi nous avons échangée avec lui ; mais, cette fois, cela passe les bornes, et nous ne pouvons
décidément plus faire route ensemble.
Tâchez de vous arranger de façon à venir ici cet été. Inutile de vous dire que vous descen-
drez chez moi, et, si le temps le permet, nous irons passer quelques jours au bord de la mer,
ce qui vous sera bien nécessaire après avoir entendu toutes ces récriminations.
J'ai remis jusqu'à ce jour le soin de répondre à vos dernières lettres, la dernière étant du
28 juin, d'abord parce que nous avons été, Marx et moi, séparés pendant six semaines, - lui
était à Karlsbad et moi à la mer, où je n'ai pas reçu le Volksstaat, - et ensuite parce que je
voulais attendre un peu afin de voir à l'œuvre le Comité directeur général et le résultat de
l'unité récente 1.
Nous sommes absolument de votre avis quand vous estimez que Liebknecht a tout gâté
dans son ardeur à voir aboutir l'unité, d'y arriver à tout prix. Si cette unité était nécessaire, il
ne fallait néanmoins pas le dire ni le montrer aux autres contractants. Ensuite, - une erreur
servant toujours à en justifier une autre, - le congrès d'unité une fois mis à l'œuvre, sur des
bases pourries et à son de trompe, ne devait à aucun prix échouer, et on a été ainsi amené à
composer sur des points fondamentaux. Vous avez raison : cette unité porte en elle le germe
de la scission, et je m'estimerai heureux si cette scission éloigne un jour de nous seulement
les fanatiques incorrigibles, mais non toute une masse par ailleurs capable et, à l'aide d'une
bonne formation, possible à redresser. Tout cela dépendra du moment et des conditions dans
lesquels l'inévitable se produira.
1. Des phrases et des mots d'ordre de Lassalle qu'il ne fallait accepter sous aucune condi-
tion. Lorsque deux fractions fusionnent, on inscrit dans le programme les points sur lesquels
on est d'accord, et non pas les points litigieux. Cependant, lorsque nos hommes ont accepté
cela, ils sont passés volontairement sous les fourches caudines.
1 Conformément aux nouveaux statuts, trois organismes directeurs furent élus au congrès de Gotha : le
Bureau administratif, la Commission de contrôle et le Comité. La fonction du Comité était d'intervenir en
cas de désaccord entre le Bureau administratif et la Commission de contrôle.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 42
prend pas ces choses-là, il ne faut pas y toucher, ou bien il faut les recopier textuellement
d'après ceux qui s'y connaissent mieux.
L'activité du Comité directeur est, comme j'ai pu le voir, peu satisfaisante. D'abord, la
décision contre vos écrits et contre ceux de B. Becker 1 ; ce West pas la faute du Comité si
cela n'a pas passé. Ensuite, Sonnemann 2 que Marx a rencontré au cours de son voyage, a
raconté qu'il avait proposé à Vahlteich 3 le poste de correspondant pour la Frankfurter
Zeitung, mais que le Comité directeur avait interdit à Vahlteich d'accepter cette offre! Mais
voilà qui dépasse les bornes, et je ne comprends pas comment Vahlteich a pu se soumettre à
une telle interdiction. Au surplus, quelle maladresse! Ils auraient dû plutôt veiller à ce que la
Frankfurter Zeitung soit renseignée partout en Allemagne par les nôtres! Enfin, la conduite
des membres lassalliens lors de la fondation de l'imprimerie coopérative de Berlin me semble
peu nette. Après que nos hommes ont, en toute confiance, nommé le Comité directeur com-
me conseil d'administration de l'imprimerie de Leipzig, il a fallu contraindre ceux de Berlin à
accepter cette nomination. Mais je ne connais pas assez tous les détails de cette affaire.
En attendant, il est bon que le Comité directeur ne déploie pas une grande activité et se
borne, comme dit K. Hirsch 4 (il était ici dernièrement), à végéter comme bureau de corres-
pondance, et d'information. Toute intervention de sa part ne ferait que précipiter la crise, et
les gens semblent comprendre cela.
Et quelle faiblesse d'accepter pour le Comité directeur trois lassalliens et deux des
nôtres 5 !
1 BECKER, Bernard (1826-1882) : Ami intime de Lassalle après la mort duquel il devint, conformément au
testament de celui-ci, président de l'Association générale des ouvriers allemands. En 1865, soupçonné
d'appartenir à la police, il dut abandonner ses fonctions. Auteur d'un ouvrage sur la mort de Lassalle et d'un
autre sur la Commune de Paris contenant un grand nombre d'attaques contre cette dernière.
Il est fait ici allusion à la proposition du Comité d'enlever de la liste de la littérature du Parti les
ouvrages anti-lassalliens de B. Becker : Révélations sur la mort tragique de Ferdinand Lassalle (1868),
Histoire de la propagande de Lassalle parmi la classe ouvrière (1874), et de W. Bracke : Les Propositions
lassalliennes (1873).
2 SONNEMANN, Léopold (1831-1909) : Politicien et publiciste allemand. Un des fonctionnaires du Parti
national. Éditeur de la Frankfurter Zeitung. Son opposition à la politique de Bismarck le rapproche des
eisenachiens sur une série de questions.
3 VAHLTEICH, Julius (1839-1915) : Socialiste allemand, un des fondateurs de l'Association générale des
ouvriers allemands, dont il fut expulsé pour s'être opposé à la dictature de Lassalle. Député au Reichstag en
1878. Pendant le régime des lois d'exception contre les socialistes, il émigra en Amérique et se fixa à
Chicago.
4 HIRSCH, Karl (1841-1900) : Publiciste allemand. Membre de l'Association générale des ouvriers
allemands (lassallienne). Sortit de l'Association par suite de divergences avec Schweitzer, qui en était
devenu président en 1867. Publia, avec W. Liebknecht, en 1868, le Demokratisches Wochenblatt. Après
l'arrestation de Bebel et de Liebknecht, en 1870, fut rédacteur du Volksstaat, organe de la fraction
d'Eisenach, et comme tel arrêté. Collabora par la suite à plusieurs journaux démocratiques.
5 Le comité comprenait trois lassalliens : Hasenclever, Hasselmann, Derossi et deux membres de la tendance
d'Eisenach : Geib et Auer.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 43
Tout bien considéré, il semble malgré tout qu'on l'a échappé belle, bien que quelque peu
malmené. Espérons qu'on en restera là et qu'entre-temps, la propagande parmi les lassalliens
fera sentir ses effets. Si l'on arrive ainsi jusqu'aux nouvelles élections au Reichstag, ce sera
bien. En attendant, Stieber 1 et Tessendorf 2 feront de leur mieux, et c'est avec le temps seule-
ment qu'on verra de quoi on a hérité avec Hasselmann et Hasenclever.
Marx est revenu de Karlsbad tout à fait changé : robuste, allègre, vif et en bonne santé, et
il pouffa donc très prochainement se remettre au travail. Lui et moi, nous vous saluons
cordialement. Écrivez-nous à l'occasion pour nous faire savoir comment va l'affaire. Les gens
de Leipzig 3 sont trop dans le bain pour nous dire toute la vérité, et il est tout à fait opportun
que l'histoire intérieure du Parti ne vienne pas précisément à l'heure actuelle devant l'opinion
publique.
Sincèrement,
Votre F. E.
1 STIEBER, W. (né. en 1818) : Agent de la police allemande, commença son activité dans les organismes
judiciaires et policiers avant la révolution de 1848. Se spécialisa dans les poursuites politiques. Fut
l'organisateur du procès des communistes de Cologne (1851), participa activement aux poursuites contre les
socialistes après 1860.
2 TESSENDORF : Procureur général en Prusse. Acquit une grande réputation vers 1860-1880 dans les
procès politiques contre les socialistes.
3 C'est-à-dire Liebknecht, Bebel et autres membres de la rédaction du Volksstaat.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 44
Votre lettre vient tout à fait confirmer notre opinion, à savoir que la fusion était de notre
part prématurée et qu'elle porte en elle le germe d'une scission proche. Si nous parvenons à
éviter la scission avant les élections prochaines au Reichstag, nous pourrons déjà nous
estimer heureux...
1. Les propositions et mots d'ordre de Lassalle dont l'acceptation restera une honte pour
notre Parti. Lorsque deux fractions font l'unité sur un programme commun, elles essayent
d'ordinaire de faire entrer dans ce programme les choses sur lesquelles elles sont d'accord et
ne touchent pas à celles où elles ne le sont pas. L'aide de l'État de Lasalle figurait bien au
programme d'Eisenach 1, mais comme une des nombreuses mesures provisoires, et d'après ce
qu'on m'a dit, s'il n'avait pas été question de fusion, elle n'aurait pas manqué d'être définitive-
ment écartée par une motion de Bracke au congrès de cette année. Et voilà qu'elle y figure
maintenant comme le remède unique et universel de tous les maux sociaux. En se laissant
imposer la « loi d'airain des salaires » et autres phrases de Lassalle, notre Parti a subi une
terrible défaite morale. Il s'est converti à la fois lassallienne. Cela est désormais indéniable.
Cette partie du programme, ce sont les fourches caudines, sous lesquelles notre parti a passé
pour la plus grande gloire de saint Lassalle.
2. Des revendications démocratiques, qui sont rédigées tout à fait dans l'esprit et dans le
style du Parti populaire.
3. Des revendications à « l'État actuel » qui sont très confuses et illogiques, (encore qu'on
ne sache pas à qui les autres « revendications » peuvent bien être posées).
4. Des propositions générales, empruntées pour la plupart au Manifeste communiste et
aux statuts de l'Internationale, mais qui ont été tellement remaniées qu'elles sont ou bien
1 Le dernier point des « revendications immédiates » dans le programme du Parti ouvrier social-démocrate
(eisenachien) est libellé comme suit : « Appui donné par l'État au mouvement coopératif, crédits spéciaux
affectés par l'État aux associations libres de production, sous certaines garanties démocratiques ». (Voir
plus loin, p. 147)
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 45
absolument fausses, ou bien tout à fait ineptes, ainsi que Marx l'a prouvé en détail, dans
l'écrit que vous savez 1.
Le tout est au plus haut point désordonné, confus, incohérent, illogique et blâmable 2. Si
dans la presse bourgeoise il y avait eu un seul esprit critique, il se serait saisi de ce program-
me, l'aurait examiné phrase à phrase, de façon à réduire chacune d'elles à son vrai contenu, et
aurait mis en évidence tous les illogismes, toutes les contradictions et bévues commises sur le
terrain économique (par exemple le passage où il est dit que les instruments de travail sont
aujourd'hui le « monopole de la classe capitaliste », comme s'il n'y avait pas de propriétaires
fonciers ; ensuite tout le bavardage sur « l'affranchissement du travail », alors qu'il ne peut
être question que de l'affranchissement de la classe ouvrière 'actuelles ment le travail, lui, est
précisément bien trop libre), il n'aurait pas eu de peine à faire sombrer notre Parti dans le
ridicule. Au lieu de cela, ces ânes que sont les journalistes bourgeois ont pris ce programme
tout à fait au sérieux, ils y ont lu ce qui n'y était pas et l'ont interprété comme étant commu-
niste. Les ouvriers semblent faire la même chose. C'est cette circonstance seule qui nous
permet, à Marx et à moi, de ne pas nous désolidariser publiquement d'un pareil programme.
Tant que nos adversaires et aussi les ouvriers substitueront malgré tout nos intentions à ce
programme, il nous est permis de nous taire.
Si vous êtes content du résultat quant à la question de personnes, c'est une preuve que nos
exigences ont sensiblement diminué. Deux des nôtres et trois lassalliens ! Ainsi donc, dans
cette question-là, les nôtres ne sont pas traités en alliés jouissant des mêmes droits, mais en
vaincus qui se trouveront d'emblée en minorité. L'action du comité, pour ce que nous en
connaissons jusqu'ici, n'est pas non plus édifiante : 1. Décision de ne pas mettre sur la liste
des écrits du Parti deux écrits de Bracke et de B. Becker sur Lassalle ; si elle a été révoquée
ce n'est pas la faute du comité, pas plus que celle de Liebknecht. 2. Défense faite à Vahlteich
d'accepter le poste de correspondant de la Frankfurter Zeitung qui lui avait été offert par
Sonnemann. C'est Sonnemann lui-même qui a raconté le fait à Marx, à son passage en
Allemagne. Ce qui m'étonne encore plus que l'arrogance du comité et la complaisance avec
laquelle Vahlteich s'y est soumis au lieu de s'en moquer, c'est la bêtise monumentale de cette
décision. Le comité devrait avoir à cœur qu'un journal comme la Frankfurter Zeitung soit
renseigné partout uniquement par nos gens.
... Vous avez cependant raison de dire que toute l'affaire nous servira d'expérience par les
enseignements que nous en tirerons, et qu'elle promet, même dans les circonstances qui
l'accompagnent, d'avoir un bon résultat. La fusion en soi est un très grand pas de fait, si,
toutefois, elle tient deux ans. Mais on aurait pu, sans aucun doute, l'obtenir à bien meilleur
marché.
F. E.
1 Engels se réfère ici à la Critique du programme de Gotha, de Marx. Mais il se trompe en pensant que Bebel
connaissait la Critique. Quand la Critique fut publiée par Engels, en 1891, on apprit que W. Liebknecht, en
dépit de la demande expresse de Marx (voir sa lettre à Bracke, p. 16) n'avait pas communiqué ce document
à Bebel. En mai et juin 1875, écrit Engels, ce document fut caché délibérément et ne fut pas mis en
circulation (voit sa lettre à Kautsky du 11 février 189 1, p. 71 et suivantes); Bebel ne l'apprit qu'en 1891,
alors que la Critique était déjà publiée dans la Neue Zeit. Nous devons ajouter qu'ayant lu la Critique avant
qu'elle sortît des presses, Bebel essaya d'en arrêter la publication et envoya même un télégramme à cet
effet, mais il était déjà trop tard (voir Vorwaerts du 26 février 1891).
2 Dans une lettre à J. Ph. Becker, du Il janvier 1878, Engels qualifie le programme de Gotha de tissu
d'absurdités élaboré en Allemagne à l'occasion de l'unité (ENGELS : Vergessene Briefe [Lettres oubliées]).
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 46
Cher Kautsky,
Je t'ai envoyé hier, par lettre recommandée, le manuscrit de Marx auquel tu auras certai-
nement trouvé du plaisir 2. Je doute qu'il puisse paraître tel quel dans le Saint Empire alle-
mand. Examine-le de ce point de vue et chaque fois que c'est possible, laisse de côté les pas-
sages sujets à caution et remplace-les par des points. Là où la suite des idées ne le permet
pas, sois assez bon pour me signaler les passages sur l'épreuve et pour m'indiquer en deux
lignes les motifs de difficulté; je ferai alors mon possible. Je pourrais mettre les modifications
entre parenthèses et dans ma préface je dirais que ce sont des passages modifiés. Donc épreu-
ve, s'il te plaît!
Il se pourrait d'ailleurs que d'autres personnes encore prennent ombrage de cette publi-
cation, outre les hautes sphères de la police. Si tu croyais nécessaire d'avoir des égards sous
ce rapport, je te prierais d'envoyer le manuscrit en recommandé à Adler. Là-bas, à Vienne, il
pourra probablement être imprimé dans sa totalité (à l'exception, hélas, du magnifique passa-
ge sur les besoins religieux); et imprimé, il le sera de toute façon. Mais j'inclinerais à penser
que ce dessein bien arrêté qui est le mien et que je te communique ici, te couvre entièrement
contre toute lamentation possible, car comme vous ne pouvez tout de même pas empêcher
l'impression du manuscrit, il est bien préférable qu'il paraisse en Allemagne même et dans
l'organe du Parti spécialement créé pour des publications de ce genre, la Neue Zeit.
J'ai interrompu mon travail sur Brentano 3 pour mettre ceci au point pour toi; il faut en
effet que j'y utilise les passages relatifs à la loi d'airain des salaires et pendant que j'y étais,
autant préparer immédiatement ce texte pour l'impression.
1 KAUTSKY, Karl (1854-1938) : Social-démocrate allemand, théoricien éminent de l'époque de la Ile
Internationale, économiste et historien. Kautsky commença son activité scientifique sous la direction
d'Engels. Depuis 1883, rédacteur à l'organe théorique de la social-démocratie allemande la Neue Zeit (le
Temps nouveau), où il combattit le révisionnisme. Vers 1910, époque où commencèrent les discussions
avec la gauche (Luxemburg, Mehring, Zetkin), Kautsky devint « centriste ».
Au début de la guerre impérialiste, il hésita d'abord, puis devint purement réformiste. Lutta avec
acharnement contre le soulèvement révolutionnaire en Russie et le pouvoir soviétique, qu'il couvrit
d'injures et de calomnies. Principaux ouvrages (écrits alors que Kautsky était encore révolutionnaire) : Le
Programme socialiste (1892) [programme d'Erfurt], La Question agraire (1899), Le Marxisme et son
critique Bernstein (1900), La Révolution sociale (1902), Parlementarisme et socialisme, Le chemin du
pouvoir (1909).
2 La Critique du programme de Gotha.
3 Allusion au travail d'ENGELS : Dans l'affaire Brentano contre Marx au sujet de soi-disant falsifications de
citations. Histoire et documents. Ce travail a paru sous forme de brochure en 1891 à Hambourg.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 47
Donc, s'il y avait des obstacles, sois assez bon pour me tenir au courant.
Ton
F. ENGELS
Cher baron,
Tu verras d'après les épreuves ci-jointes, que je ne suis pas un monstre et que j'ai même
versé dans mon introduction une légère dose de morphine et de bromure de potassium en
guise de calmant, ce qui ne manquera pas de produire un effet sédatif suffisant sur l'humeur
élégiaque de notre ami Dietz. J'écrirai aujourd'hui encore à Bebel. Je ne lui ai rien dit de
l'affaire auparavant, parce que je n'ai pas voulu le mettre dans une fausse position vis-à-vis de
Liebknecht. Il aurait été dans l'obligation de lui en parler, et Liebknecht qui avait fait des
emprunts au manuscrit, - son discours de Halle 1 sur le programme du Parti est là pour le
prouver, - aurait remué ciel et terre pour en empêcher l'impression.
Si le passage « pour satisfaire leurs besoins religieux et corporels » ne peut subsister sans
inconvénients, raye les deux mots soulignés et remplace-les par des points. L'allusion n'en
sera que plus subtile tout en restant suffisamment intelligible. J'espère qu'il n'y aura plus alors
de difficultés.
Par ailleurs, j'ai fait tout ce que vous m'avez demandé, Dietz et toi, pour vous être
agréable; j'ai même fait davantage, comme tu vois...
Ton
F. E.
1 C'est-à-dire le rapport de W. Liebknecht sur le programme du Parti à l'occasion du congrès du Parti social-
démocrate allemand à Halle le 15 octobre 1890.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 48
Tu crois qu'ici nous sommes bombardés de lettres à cause de l'article de Marx 1. C'est tout
le contraire : nous n'entendons rien, nous ne voyons rien.
Samedi 2 la Neue Zeit n'étant pas venue, j'ai tout de suite pensé qu'il était encore arrivé
quelque chose. Dimanche, Ede 3 est venu et il m'a communiqué ta lettre. J'ai pensé alors que
le coup de la suppression avait tout de même réussi. Enfin, le numéro est arrivé lundi et
quelque temps après j'ai aussi découvert la reproduction dans le Vorwaerts 4.
Du moment que les mesures vexatoires de la loi contre les socialistes ont échoué, ce bond
audacieux était ce que les gens pouvaient faire de mieux. Il a en outre ceci de bon qu'il
comble une bonne part de cet abîme difficile à franchir dont August 5 parle dans sa première
frayeur. En tout cas, cette crainte reposait essentiellement sur le souci de savoir : quel parti
nos adversaires vont-ils en tirer ? En imprimant la chose dans l'organe officiel, on coupe
court à l'exploitation par l'adversaire et l'on se met à même de pouvoir dire : voyez comme
nous faisons notre propre critique; nous sommes le seul parti qui puisse se le permettre;
essayez donc d'en faire autant! Et c'est là le point de vue juste que les gens auraient dû adop-
ter d'emblée.
De ce fait, il sera également difficile de mettre en train des mesures contre toi. En te
demandant d'envoyer éventuellement le tout à Adler, d'une part, j'ai voulu faire pression sur
Dietz, mais, d'autre part, j'ai voulu aussi couvrir ta responsabilité en te mettant en quelque
sorte dans une situation de contrainte. J'ai également écrit à August que je prenais toute la
responsabilité sur moi.
S'il doit y avoir encore quelque autre responsable, c'est Dietz. Il sait que dans ce genre
d'affaire, je me suis toujours montré très coulant à son égard, j'ai non seulement exaucé tous
ses désirs d'atténuation, mais j'ai encore adouci au delà de ce qu'il souhaitait. S'il avait
marqué davantage de passages, il en aurait été aussi tenu compte. Mais pourquoi n'allais-je
pas laisser passer ce qui ne choquait pas Dietz ?
D'ailleurs, à part Liebknecht, une fois la première frayeur passée, la plupart me seront re-
connaissants d'avoir publié cette chose. Elle rendra impossible toute insuffisance et toute
phraséologie dans le prochain programme et elle fournit des arguments irrésistibles que la
plupart d'entre eux n'auraient peut-être pas eu le courage de présenter de leur propre initia-
tive. Qu'ils n'aient pas changé ce mauvais programme sous le régime de la loi contre les
socialistes, parce qu'ils ne pouvaient pas, n'est pas un reproche à leur faire. Maintenant, ils
l'ont abandonné d'eux-mêmes. Et que, lors de l'unification, il y a 15 ans, ils se soient conduits
comme des empotés et se soient laissé rouler par Hasselmann, etc,, à présent ils peuvent vrai-
ment l'avouer sans aucune gêne. En tout cas, les trois éléments constitutifs du programme:
F. E.
Cher Kautsky,
Les Berlinois n'ont pas encore cessé de me boycotter; je ne reçois pas de lettres; ils n'ont
certainement pas encore pris parti. Dans l'Hamburger Echo par contre, il y avait un article de
fond très convenable si l'on songe que ces gens-là ont encore une forte teinture lassallienne et
même qu'ils jurent par le Système des droits acquis 2. Ce journal ainsi que la Frankfurter
Zeitung, m'ont fait voir que l'assaut de la presse adverse bat son plein, s'il n'est pas épuisé
déjà. Dès qu'il sera passé - et dans la mesure où j'ai pu en juger il a été très modéré jusqu'à
présent - nos gens se remettront de leur première frayeur.
Par contre, le correspondant berlinois d'Adler (A. Braun ?), me remercie expressément
d'avoir fait cette publication. Que quelques voix de ce genre s'élèvent encore et la résistance
,cessera.
Que l'on ait intentionnellement caché et soustrait cette pièce 3 à Bebel en mai-juin 1875,
je m'en suis vite rendu compte lorsqu'il m'a fait part de la date de sa sortie de prison, le 1er
avril; c'est pourquoi je lui ai écrit qu'il devait l'avoir vue s'il ne « s'était rien passé d'irrégu-
lier ». Si besoin est, je lui demanderai en temps utile de me répondre à ce sujet. Le document
a été longtemps entre les mains de Liebknecht; ce n'est qu'à grand'peine que Bracke put le
récupérer : Liebknecht voulait le garder pour lui tout seul, afin de l'utiliser lors de la rédac-
tion définitive du programme. De quelle façon, on le voit!
Je n'écrirai pas non plus à Bebel à ce sujet : premièrement il faudra d'abord qu'il me dise
ce qu'il en pense en définitive; deuxièmement, chaque résolution du groupe est signée par
tous, qu'ils l'aient voté ou non. Au reste, Bebel se trompe s'il croit que je me laisserai entraî-
ner dans une polémique grosse d'amertume. Pour cela, il faudrait d'abord qu'ils fassent usage
de contre-vérités que je ne pourrais pas laisser passer. Je suis, au contraire, bel et bien intoxi-
qué par l'esprit de conciliation, je n'ai aucune raison de me fâcher et je brûle du désir de jeter
par-dessus l'abîme ou le gouffre possible pressenti dans le lointain par Bebel, tous les ponts
qu'on voudra, ponton, pont en bois, en pierre, en fer, en or même.
Bizarre! Voilà que Sch. parle dans sa lettre des nombreux « vieux lassalliens » qui sont
fiers de leur « lassallerie », - lorsqu'ils étaient ici, tout le monde affirmait : il n'y a plus de «
lassalliens » en Allemagne! C'est précisément une raison capitale qui a fait disparaître chez
moi mainte hésitation. Et voilà que Bebel lui aussi trouve qu'un grand nombre de camarades,
et des meilleurs, sont gravement blessés. Bien sûr, mais alors il aurait fallu me présenter les
choses telles qu'elles étaient.
D'ailleurs, si maintenant, quinze ans après, on n'a pas le droit de parler ouvertement des
théories absurdes et du prophétisme de Lassalle, quand pourra-t-on le faire ?
Le Parti lui-même, la direction, le groupe parlementaire et tutti quanti sont, du fait de la
loi contre les socialistes, à l'abri de tout reproche, sinon celui d'avoir accepté un tel
programme (et celui-là, ils ne peuvent l'éluder).
Tant que celle-ci était en vigueur, toute révision était impossible. Dès qu'elle est abrogée,
ils mettent la révision à l'ordre du jour. Que veut-on donc encore ?
Que les gens cessent une fois pour toutes de mettre toujours des gants devant les
fonctionnaires du Parti, - leurs propres serviteurs! Qu'ils renoncent à cette attitude soumise
qu'ils adoptent devant eux, comme s'ils avaient affaire à des bureaucrates infaillibles! Qu'ils
les critiquent! Cela est nécessaire aussi.
Ton
F. E.
Tu as lu l'article 1 de Marx dans la Neue Zeit. Au début, il a provoqué chez les pontifes
socialistes en Allemagne une grande colère; mais elle commence déjà à se calmer quelque
peu. Par contre, dans le Parti même - à l'exception des vieux lassalliens - il a causé une très
grande joie. Le correspondant berlinois du journal viennois Arbeiter Zeitung, qui te parvien-
dra par le prochain courrier, me remercie expressément pour le service que j'ai rendu au Parti
(je suppose qu'il s'agit d'Adolf Braun, le beau-frère de Victor Adler et rédacteur adjoint de
Liebknecht au Vorwaerts 2). Liebknecht naturellement est furieux parce que c'est lui qui est
visé tout spécialement par la critique et c'est lui le père qui, avec le pédéraste Hasselmann, a
engendré ce mauvais programme. Je conçois l'épouvante initiale des gens, qui jusqu'ici
tenaient à ne se laisser aborder par les « camarades » qu'avec d'extrêmes ménagements,
lorsqu'ils se voient maintenant traiter à ce point sans façon et que leur programme est démas-
qué comme une pure absurdité. K. Kautsky, qui a eu une attitude très courageuse dans toute
l'affaire, m'écrit qu'on a l'intention de lancer une déclaration du groupe parlementaire disant
que la publication a été faite à son insu et qu'il la désapprouve. Ce plaisir ils peuvent se
l'offrir. Mais il n'en sera peut-être rien non plus, si les approbations émanant du Parti se
multiplient et qu'ils se rendent compte que le tapage fait autour de « cette arme contre nous-
mêmes mise ainsi entre les mains de nos adversaires » ne vaut pas cher.
En attendant, ces messieurs me boycottent, ce qui ne me déplaît pas, car cela m'épargne
mainte perte de temps. Toutefois, cela ne durera pas très longtemps...
Ton
F. E.
Tu as sans doute reçu déjà mes vives félicitations d'avant-hier. Aussi, revenons à nos
affaires, c'est-à-dire à la lettre de Marx 1.
La crainte qu'elle puisse fournir une arme à nos adversaires n'était pas fondée. Des insi-
nuations malveillantes, on en fait à propos de tout; mais, dans l'ensemble, l'effet produit sur
nos adversaires a été celui d'un complet désarroi devant une autocritique aussi impitoyable, et
ils ont senti quelle force interne doit avoir un parti qui peut se permettre cela ! Cela ressort de
la lecture des journaux d'opposition que tu m'as envoyés (ce dont je te remercie) et de ceux
que j'ai eu la possibilité de consulter. Et, pour être franc, c'est aussi dans cette intention que
j'ai publié le document. Que cela pût produire d'abord, de ci de là, une impression très désa-
gréable, je le savais bien, mais c'était inévitable, et les matériaux importants contenus dans ce
document compensaient amplement, selon moi, cet inconvénient. Je savais, par ailleurs, que
le Parti était bien assez fort pour supporter la publication de ce document, et je l'estimais ca-
pable de digérer, aujourd'hui, le franc parler tenu quinze ans auparavant. J'estimais que cette
épreuve de notre force serait considérée avec une légitime fierté et que l'on dirait : quel est le
Parti qui pourrait se permettre pareille audace... Mais on a laissé ce soin à l'Arbeiter Zeitung
de Saxe et de Vienne et à la Zürcher Zeitung.
C'est très aimable à toi d'assumer, dans le numéro 21 de la Nette Zeit, la responsabilité de
la publication, mais n'oublie pas que je suis à l'origine de cette initiative et qu'en outre, je ne
t'ai guère laissé la possibilité d'agir autrement. Aussi, je revendique la principale responsa-
bilité pour moi-même. Il peut, bien entendu, y avoir des divergences d'opinion sur les détails.
J'ai supprimé et changé tout ce que Dietz et toi désapprouviez et si Dietz avait noté d'autres
passages encore, je me serai montré là encore aussi complaisant que possible : je vous ai tou-
jours donné des preuves de ma bonne volonté. Mais l'affaire essentielle, c'était l'obligation
morale où j'étais de publier la chose immédiatement du moment que le programme était mis
en discussion. Cette publication devint plus impérieuse encore après le discours de
Liebknecht au congrès de Halle, dans lequel il s'approprie comme sa chose propre une partie
des extraits qu'il a faits du document, et critique le reste sans mentionner celui-ci. Marx aurait
certainement opposé l'original à cette version, et c'était mon devoir de faire lamé me chose à
sa place. Malheureusement, je n'étais pas alors en possession de ce document, et je ne l'ai
découvert que beaucoup plus tard après de longues recherches.
Tu dis que Bebel t'écrit que la façon dont Marx a traité Lassalle a échauffé la bile des
vieux lassalliens. C'est possible. Jusqu'à présent, il est vrai, les gens n'ont aucune idée de
l'histoire réelle et, en outre, rien n'a été fait pour les éclairer 1. Ce n'est pas ma faute si ces
gens ne savent pas que toute la célébrité de Lassalle vient de ce que, des années durant, il a
pu, avec la permission de Marx, se parer des résultats des recherches de ce dernier comme si
elles étaient les siennes propres, au risque de les fausser, étant donné sa compétence insuffi-
sante en économie. Mais je suis l'exécuteur testamentaire littéraire de Marx et, comme tel, j'ai
mes responsabilités.
Lassalle appartient à l'histoire depuis vingt-six ans. Si pendant un certain temps, en raison
de la loi d'exception contre les socialistes, la critique historique a fait le silence autour de lui,
il est enfin grand temps que la critique fasse valoir ses droits et que la lumière soit faite sur la
position de Lassalle par rapport à Marx. Non, la légende qui déguise et porte aux nues la
véritable figure de Lassalle ne peut pas devenir un article de foi du Parti. Si haut que l'on
puisse estimer les services rendus par Lassalle au mouvement, son rôle historique reste équi-
voque. Le socialiste Lassalle est accompagné pas à pas par le démagogue Lassalle. Dans
Lassalle organisateur et agitateur apparaît le dirigeant du procès de Haltzfeld 2, facilement
reconnaissable au même cynisme dans le choix de ses moyens, au même goût de s'entourer
de gens corrompus, sans foi ni loi, d'en user comme de simples instruments et de les rejeter
ensuite. Jusqu'en 1862, il fut très nettement un démocrate vulgaire marqué par son origine
prussienne avec, dans la pratique, de fortes tendances bonapartistes (je viens de parcourir ses
lettres à Marx) ; il évolua ensuite brusquement pour dés raisons strictement personnelles et
commença son agitation ; et deux ans ne s'étaient pas écoulés, qu'il affirmait que les ouvriers
devaient s'unir au Parti royaliste contre la bourgeoisie et qu'il intriguait avec Bismarck, dont
le caractère ressemblait au sien d'une façon qui l'aurait conduit à une véritable trahison du
Parti s'il n'avait pas, heureusement pour lui, été tué. Dans la propagande écrite de Lassalle,
les vérités qu'il empruntait à Marx sont mêlées de façon si constante et si intime à ses fausses
déductions personnelles qu'il est difficile d'en séparer la vérité de l'erreur. Ceux des tra-
vailleurs qui se sentent blessés par le jugement de Marx ne connaissent que les deux années
d'agitation de la vie de Lassalle, et, d'ailleurs, ils ne les voient qu'à travers des lunettes de
couleur. Mais la critique historique ne peut pas s'arrêter respectueusement et pour toujours
devant de tels préjugés. La tâche m'a été dévolue de déblayer le terrain entre Marx et
Lassalle. Je l'ai fait. Pour le moment, je puis me borner à cela. J'ai d'ailleurs autre chose à
faire maintenant. La publication du sévère jugement de Marx sur Lassalle produira automati-
quement ses effets, et donnera à d'autres le courage de parler franchement. Mais si j'étais
forcé de le faire moi-même, alors il n'y pas à hésiter : il faudrait que je dissipe la légende de
Lassalle, une fois pour toutes.
L'opinion hautement exprimée dans le groupe parlementaire qu'une censure doit être
imposée à la Neue Zeit est heureuse. Est-elle due au souvenir de l'autocratie de la fraction
socialiste du Reichstag au temps de la loi d'exception (qui fût après tout nécessaire et excel-
1 Ce reproche est, en premier lieu, dirigé contre Kautsky. Essayant de tempérer l'impression produite dans les
sphères dirigeantes de la social-démocratie allemande par la publication des critiques de Marx sur le
lassallisme, Kautsky, dans le no 21 de la Neue Zeit, écrivit un article « Nos programmes » dans lequel il
faisait tout pour diminuer l'importance pratique des critiques de Marx, s'en désolidarisant et vantant les
grands « services » rendus par Lassalle. Dans cet article Kautsky écrivait : « L'attitude prise par Marx
envers Lassalle est différente de l'attitude de la social-démocratie allemande... dont l'appréciation sur
Lassalle n'est pas celle de Marx... Pourrions-nous jamais oublier un homme dont les Oeuvres - pour nous,
vieux membres du Parti et aussi pour l'immense majorité des jeunes membres - guidèrent nos débuts dans
notre étude du socialisme et excitèrent nos premiers enthousiasmes pour le socialisme ? Nous lisons
attentivement et méditons tout ce que Marx a dit de son élève Lassalle, mais nous ne devons pas oublier
que Lassalle fut aussi un de nos maîtres et un de nos meilleurs combattants. » (Neue Zeit, février 1891, p.
680.) Ce fut précisément cette fausse appréciation opportuniste de Lassalle qui poussa Engels à sa sévère
appréciation de Lassalle agitateur et de Lassalle leader.
2 Lassalle fut l'avocat de la comtesse de Haltzfeld plaidant en divorce contre son mari.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 54
Dis à Dietz que je travaille à l'édition de l'Origine [de la famille de la propriété privée et
de l'État]. Mais voilà que Fischer 5 m'a écrit aujourd'hui et qu'il me demande trois nouvelles
préfaces 6 !
Ton F. E.
1 Durant la période de la loi d'exception contre les socialistes (1879-1891), quand toutes les organisations
légales de la classe ouvrière étaient interdites, la fraction social-démocrate au Reichstag était l'organisme
directeur du Parti. En dépit du fait que la fraction comprenait un nombre considérable d'opportunistes,
c'était Bebel qui en avait le contrôle grâce à l'appui qu'il recevait de la base du Parti et de l'organe central
illégal du Parti le Sozial-Demokrat, qui fut publié d'abord à Zurich et ensuite à Londres, et fut édité tout le
temps sous la surveillance d'Engels.
2 SCHWEITZER, J.-B. (1833-1875) : Leader des lassalliens dans le mouvement ouvrier allemand vers 1860.
Après la mort de Lassalle, en 1864, dirigea le Sozial-Demokrat, organe central du Parti. Soutint la politique
de Bismarck d'unification de l'Allemagne sous l'hégémonie des junkers prussiens, ce qui détermina Marx et
Engels à rompre avec lui. En 1867, prit la direction de l'Association générale des ouvriers allemands fondée
par Lassalle. Jouissant dans l'Association de pouvoirs dictatoriaux - qu'il maya même d'étendre aux
syndicats - il mena une lutte opiniâtre contre le parti d'Eisenach dirigé par Bebel et Liebknecht. La fusion
des deux tendances de la social-démocratie allemande ne devint possible qu'après que Schweitzer out été
écarté de la direction. En 1871, Schweitzer cessa de participer au mouvement ouvrier.
3 Un article éditorial du Vorwaerts, l'organe central de la social-démocratie allemande, fixait l'attitude
officielle du Bureau administratif du Parti sur la publication de la Critique. L'article s'opposait avec sévérité
à l'opinion de Marx sur Lassalle, et indiquait que l'on devait porter au crédit du Parti le fait que, en dépit
des opinions de Marx, il avait accepté le projet du programme de Gotha. Plus loin, J'article affirmait que le
développement ultérieur du Parti démontrait que Marx s'était trompé et que la fraction social-démocrate du
Reichstag et le Bureau administratif du Parti auraient voulu n'avoir jamais donné leur consentement à la
publication de la Critique. L'article contenait aussi cette déclaration que « les social-démocrates allemands
n'étaient ni marxistes, ni lassalliens, qu'ils étaient social-démocrates ».
4 Liebknecht avait l'intention d'écrire un article spécial pour la Neue Zeit, donnant l'histoire du programme de
Gotha. Cet article, indiquait Kautsky, « devait donner en général l'histoire du programme de notre Parti et,
en particulier, un récit des circonstances qui, en 1875, permirent au programme de Gotha de servir à
exprimer la conscience théorique de la majorité du Parti ». En « supplément », Kautsky écrivit dans son
article sur « Nos programmes » que la critique de Marx est nécessaire et qu' « Engels n'est pas capable de la
donner ».
5 FISCHER, Richard (1855-1926) : Membre de la Commission administrative de la social-démocratie
allemande et administrateur de la maison d'édition du Parti.
6 En 1891, Engels écrivit des introductions pour une nouvelle édition des ouvrages suivants : La Guerre
civile en France ; Travail salarié et Capital; Le Développement du socialisme, de l'utopie à la science
(toutes trois publiées par la maison d'édition de Berlin du Parti social-démocrate.) C'est cette année-là
également que parut, chez Dietz, la 4e édition de L'Origine de la famille.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 55
Cher Sorge,
Ton
F. E.
Cher Bebel,
Je réponds aujourd'hui à tes deux lettres du 30 mars et du 25 avril. C'est avec joie que j'ai
appris que vos noces d'argent se sont si bien passées et qu'elles vous ont donné envie de fêter
vos futures noces d'or. Je souhaite de tout cœur que vous puissiez le faire. Nous aurons be-
soin de toi encore longtemps, après que, - comme on dit dans le Vieux Dessauer, - le diable
m'aura emporté.
Il me faut revenir - et j'espère que ce sera pour la dernière fois - sur la critique du pro-
gramme par Marx. Je suis obligé de contester que « personne n'aurait protesté contre la
publication elle-même ». Jamais Liebknecht n'aurait donné son assentiment de bon cœur et il
aurait tout mis en oeuvre pour empêcher l'impression. Depuis 1875, il a si mai digéré cette
critique qu'il y pense dès qu'il est question de « programme ». Tout son discours de Halle
tourne autour d'elle. Son article ronflant du Vorwaerts n'est que l'expression de sa mauvaise
conscience à cause de cette même critique. En effet, elle est dirigée en premier lieu contre
lui. Nous l'avons considéré et je le considère toujours comme le père de ce qu'il y a de pourri
dans le programme d'unification. Et ce fut la raison qui m'a décidé à agir unilatéralement. Si
j'avais pu discuter de l'affaire à fond avec toi seul, puis envoyer la chose à Kautsky pour
l'impression, en deux heures nous nous serions mis d'accord. Mais j'ai estimé que, - du point
de vue personnel et du point de vue du Parti, - tu étais tenu d'en délibérer aussi avec
Liebknecht. Et je savais alors ce qui allait arriver. C'était ou bien l'étouffement ou bien la
querelle ouverte, du moins pour un certain temps, même avec toi, si je passais outre. La preu-
ve que je n'avais pas tort, la voici : du moment que tu es sorti de prison le 1er avril et que le
document n'est que du 5 mai, il est évident, - jusqu'à plus ample informé, - que c'est à dessein
qu'on t'a caché la chose et qu'en vérité nul autre que Liebknecht ne peut l'avoir fait. Mais, par
amour de la paix, tu le laisses mentir et proclamer que c'est parce que tu étais sous les verrous
que tu n'as pas pu voir le document. Dans ces conditions, même avant l'impression, tu aurais
eu des égards pour lui, afin d'éviter un scandale au Comité directeur. Je comprends très bien
1 Dans la copie dactylographiée de cette lettre, conservée à l'Institut Marx-Engels-Lénine à Moscou, cette
lettre est datée au début de mai, vers la fin du 2 mai. Comme d'après le contenu de la dernière partie de la
lettre, il n'y a aucun doute qu'elle a été écrite le 2 mai, on peut en déduire que la première partie a été écrite
le 1er mai.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 57
cela, mais j'espère qu'à ton tour tu comprendras que j'ai tenu compte du fait que selon toute
probabilité on aurait agi de la sorte.
Je viens de relire la Critique. Possible qu'on ait pu supprimer encore certains passages
sans nuire à l'ensemble. Pas beaucoup en tout cas. Quelle était la situation ? Nous savions
aussi bien que vous et que la Frankfurter Zeitung du 9 mars 1875, par exemple, que j'ai
retrouvée, que l'affaire était tranchée dès l'instant que ceux qui avaient plein pouvoir pour
mettre le projet sur pied l'avaient accepté. C'est pourquoi Marx a écrit la Critique et il a ajou-
té « dixi et salvavi animan meam 1 » : c'est la preuve qu'il l'a écrite pour sauver sa conscience
et sans aucun espoir de succès. Et la forfanterie de Liebknecht avec son « non » 2 catégorique
n'est donc que pâle vantardise et il le sait aussi. Si donc vous avez fait une gaffe en choisis-
sant vos représentants et que pour ne pas gâcher toute l'unification vous avez été obligés
d'avaler le programme, vous ne pouvez vraiment pas voir d'inconvénients à ce qu'on publie
maintenant au bout de quinze ans, l'avertissement qui vous a été adressé avant l'ultime
décision. Vous ne passerez pour autant ni pour des imbéciles, ni pour des tricheurs, à moins
que vous ne revendiquiez pour vous l'infaillibilité dans vos actes officiels.
De toute façon, tu n'as pas lu l'avertissement. Ce fait aussi a été publié. Ainsi, tu tiens une
position exceptionnellement favorable par rapport à d'autres qui l'ont lu et qui cependant se
sont accommodés du projet.
J'estime que la lettre d'envoi est très importante, car on y expose la seule politique juste.
Mener une action parallèle pendant une période d'essai, voilà l'unique chose qui eût pu vous
sauver du marchandage sur les principes. Mais Liebknecht ne voulait à aucun prix se voir
privé de la gloire d'avoir réalisé l'unité, et dans ces conditions, il est encore étonnant qu'il ne
soit pas allé plus loin dans ses concessions. Il a rapporté de la démocratie bourgeoise une
véritable frénésie d'unification et il l'a toujours conservée.
Les lassalliens sont venus parce qu'ils y étaient obligés, parce que tout leur parti s'en allait
en morceaux, parce que leurs dirigeants étaient ou des gredins ou des ânes que les masses ne
voulaient plus suivre : voilà ce qu'on peut dire aujourd'hui en se servant des termes modérés
qu'on a choisis. Leur « organisation robuste » finissait tout naturellement par la décomposi-
tion complète. Liebknecht se couvre donc de ridicule lorsqu'il excuse l'acceptation en bloc 3
des articles de foi lassalliens en prétendant que les lassalliens ont sacrifié leur « organisation
robuste ». Il n'y avait plus rien à sacrifier !
sante pour ramener de force la manière de s'exprimer du Parti allemand à ce même point de
vue dépassé. Et, en aucune façon, on ne peut affirmer qu'il l'ait fait « en sachant que c'était
faux », car, en fait, il n'en savait pas plus long et je me demande si ce n'est pas encore le cas à
présent. En tous cas, aujourd'hui encore, il replonge à pleines mains dans cette vieille façon
confuse de s'exprimer ; il faut reconnaître qu'on peut en tirer de meilleurs effets de rhétori-
que. Et comme il tenait aux revendications démocratiques fondamentales, qu'il croyait com-
prendre, au moins autant qu'aux principes économiques, qui n'étaient pas nets dans son esprit,
il était certainement honnête quand il a cru avoir fait une affaire brillante en troquant les
articles de l'arsenal démocratique contre les dogmes lassalliens.
En ce qui concerne les attaques contre Lassalle, elles étaient pour moi l'essentiel, comme
je vous l'ai dit. En acceptant toute la phraséologie et les revendications économiques essen-
tiellement lassalliennes, ceux d'Eisenach étaient de fait devenus des lassalliens, du moins
d'après le programme.
Les lassalliens n'avaient rien sacrifié, mais rien du tout de ce qu'ils auraient pu tenir. Pour
compléter leur victoire, vous avez adopté comme chant du Parti les phrases creuses, rimées et
moralisantes où Audorf célèbre 1 Lassalle. Et pendant les quinze années que dura la loi contre
les socialistes il n'y avait à vrai dire aucune possibilité de réagir dans le cadre du Parti contre
le culte de Lassalle. Il fallait y mettre fin et c'est ce que j'ai provoqué. Je ne permettrai plus
que la fausse gloire de Lassalle se maintienne aux dépens de Marx et qu'elle soit prêchée à
nouveau. Les gens qui ont encore connu personnellement Lassalle et qui l'ont adoré sont
clairsemés, chez tous les autres le culte de Lassalle est purement fabriqué, entretenu par notre
tolérance tacite, bien que nous sachions qu'il est faux; il ne se justifie donc même pas par le
dévouement personnel. On a eu assez d'égards pour ceux qui ne sont pas au courant, et pour
les nouveaux adhérents, en publiant la chose dans la Neue Zeit. Mais je ne veux pas du tout
admettre que sur de pareils sujets la vérité historique soit obligée - après quinze années de
patience et de douceur - de céder le pas aux convenances de quelques-uns ou au danger de
choquer certains dans le Parti. Il est inévitable que dans ce genre d'affaires on vexe à chaque
fois de braves gens. Il est inévitable aussi qu'ils grognent. Et s'ils disent alors que Marx a été
jaloux de Lassalle et s'il y a des journaux allemands, et même (!!) le Chicagoer Vorbote (qui
écrit pour davantage de gens spécifiquement lassalliens à Chicago qu'il n'en existe dans toute
l'Allemagne) pour se joindre à leur voix, j'y suis moins sensible qu'à la piqûre d'une puce. On
nous a fait bien d'autres reproches et nous avons passé à l'ordre du jour. L'exemple est là :
Marx a rudoyé saint Ferdinand Lassalle et cela suffit en attendant.
Encore un mot. Depuis que vous avez essayé d'empêcher par la force la publication de
l'article et que vous avez fait parvenir un avertissement à la Neue Zeit la menaçant, en cas de
récidive, d'une étatisation possible par le Parti et de la censure, il est inévitable que la prise de
possession de toute votre presse par le Parti m'apparaisse sous un jour bien singulier. En quoi
vous distinguez-vous de Puttkamer 2 si vous introduisez une loi contre les socialistes dans
vos propres rangs ? A moi personnellement, cela m'est assez indifférent; aucun Parti dans
aucun pays ne peut me condamner au silence, si je suis décidé à parler. Je vous invite à
réfléchir cependant et à vous demander si vous ne feriez pas mieux d'être un peu moins
susceptibles et de vous montrer dans vos actes un peu moins... Prussiens. Vous, le Parti, vous
avez besoin de la science socialiste et celle-ci ne peut pas vivre sans la liberté du mouvement.
il faut alors accepter les inconvénients par-dessus le marché et le mieux est de le faire
décemment, sans broncher.
1 Allusion au prologue composé par Audorf à l'occasion du service funèbre de Ferdinand Lassalle le 4
septembre 1876.
2 Bismarck.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 59
Une tension, même faible, à plus forte raison une fissure entre le Parti allemand et la
science socialiste allemande seraient tout de même un malheur et un discrédit sans pareil. Il
est évident que le comité, c'est-à-dire toi personnellement, vous avez et devez avoir une
influence morale importante sur la Neue Zeit et sur toutes les autres publications. Mais cela
doit et peut vous suffire. Dans le Vorwaerts on vante toujours la liberté sacrée de la discus-
sion, mais on ne s'en aperçoit guère. Vous ne savez pas à quel point une telle tendance à
vouloir réglementer par la force vous inspire des sentiments singuliers ici, à l'étranger, où on
a l'habitude de voir les vieux chefs des partis dûment appelés à rendre des comptes à l'inté-
rieur de leur parti (par ex. le gouvernement tory par lord Randolph Churchill). Et puis, il ne
faut pas non plus oublier que la discipline ne peut pas être aussi stricte dans un grand parti
que dans une petite secte, et que la loi socialiste, qui a eu pour résultat la fusion en un seul
bloc des lassalliens avec ceux d'Eisenach (à en croire Liebknecht, c'est son magnifique
programme qui a eu cet effet!) et a entraîné la nécessité de se serrer les coudes, n'existe plus.
Ouf! me voilà débarrassé de ces vieilles histoires; parlons d'autre chose maintenant...
Présente mes respects à ta femme; salue de ma part Paul 1, Fischer, Liebknecht et tutti
quanti.
F. E.
III
Friedrich ENGELS
CRITIQUE DU PROGRAMME
D'ERFURT
LETTRE A KAUTSKY
29 juin 1891.
Je me suis réfugié pour quelques jours ici chez P ... ; c'était à n'y plus tenir, avec tous les
travaux qui m'assaillaient. Alors que j'étais heureux et content, au milieu du mariage par
groupe 1, voilà que, tout à coup, le programme du Parti me tombe sur le dos et je ne pouvais
pas ne pas l'étudier. Je voulais d'abord essayer de rédiger d'une façon un peu plus concise les
considérants préliminaires; mais je n'ai pu y arriver faute de temps. Et puis, il m'a semblé
qu'il était plus important d'exposer les défauts, en partie évitables et en partie inévitables, du
programme politique, puisque j'y ai trouvé l'occasion de taper sur le paisible opportunisme...
et sur le « passage » sans façon (das frisch - fromm - fröhlichfreie « Hineinwachsen ») du
vieux gâchis « à la société socialiste ». Depuis, j'ai appris que tu leur as proposé une nouvelle
introduction; tant mieux! 2
1 A cette époque, Engels travaillait -à la 4e édition de L'Origine de la fa mille... C'est à cela qu'il est fait
allusion ici.
2 Le congrès d'Erfurt (1891) vota le projet du programme de Kautsky au lieu du projet du Comité directeur,
critiqué par Engels. Dans une lettre à Sorge, Engels écrit, le 24 octobre 1891 : « Le projet de programme
soutenu par Kaustky, Bebel et moi-même a servi de base pour la partie politique du programme. Nous
avons eu la satisfaction de voir la critique marxiste du programme triompher complètement. » (Sorge-
Briefwechsel, p. 370.)
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 61
D'une façon générale, ces considérations préliminaires ont souffert de ce qu'on a tenté de
réunir deux choses inconciliables : on a voulu en faire un programme et, en même temps, les
commentaires de ce programme. On craint de n'être pas assez clair en choisissant des
formules brèves et frappantes; aussi, ajoute-t-on des commentaires qui traînent la chose en
longueur. A mon avis, le programme doit être aussi court et précis que possible. Il importe
même peu qu'il s'y trouve par hasard un mot ou une phrase dont il est impossible, à première
vue, de saisir toute la portée. Dans ce cas, la lecture publique dans les réunions, l'explication
écrite dans la presse feront le nécessaire; et alors la phrase courte et frappante, une fois
comprise, se fixe dans la mémoire et devient un mot d'ordre, ce qui n'arrive jamais pour une
explication plus longue. Il ne faut pas faire trop de concessions au souci de la popularité; il ne
faut pas sous-estimer les facultés intellectuelles et le degré de culture de nos ouvriers. Ils ont
compris des choses bien plus difficiles que celles que pourra leur présenter le programme le
plus concis et le plus court; et bien que l'époque de la législation anti-socialiste ait rendu plus
difficile et même ait totalement empêché par endroits l'entier développement de la conscience
dans les masses nouvellement conquises, sous la direction des anciens il sera facile de
rattraper tout cela, maintenant que l'on peut de nouveau conserver et lire librement nos écrits
de propagande.
Je vais essayer de rédiger d'une façon plus brève tout ce passage, et si je réussis, je le
joindrai à ma lettre ou je l'enverrai plus tard, J'aborde maintenant, un à un, les articles numé-
rotés de 1 à 10. Dans la feuille supplémentaire 1, vous trouverez le projet de rédaction de mes
propositions 1.
Paragraphe 1. - La « séparation » etc. « Bergwerke, Gruben, Minen », trois mots pour
désigner une seule et même chose; il faudrait en supprimer deux. Pour ma part, je laisserais
Bergwerke, puisque ce terme est usité chez nous même dans la plaine la plus plate, et je
1 Malheureusement, cette pièce est restée introuvable. (Note de la rédaction de la Neue Zeit.)
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 62
désignerais le tout par l'expression usuelle. Par contre, j'ajouterais : « chemins de fer et autres
moyens de communication » 1.
Paragraphe 2. - Ici je mettrais : « Dans les mains de leurs accapareurs (ou de leurs pos-
sesseurs), les moyens de travail de la société, sont devenus... »; et de même, plus loin,
« dépendance... des possesseurs (ou accapareurs) des moyens de travail », etc.
L'affirmation que ces messieurs ont fait de ces choses leur propriété exclusive figure déjà
à l'article premier, et ne peut constituer ici qu'une répétition, si l'on tient absolument à y
introduire le mot « monopoliste ». Ni l'un ni l'autre de ces deux mots n'ajoute la moindre des
choses au sens. Or, tout ce qui est superflu dans un programme ne peut que l'affaiblir.
Si la fin se rattache à l'exposé des motifs des statuts internationaux 2, je préférerais que
l'on s'y tînt entièrement : « la misère sociale (ceci, c'est le no 1), le dépérissement intellectuel
et la dépendance politique ». Le dépérissement physique est compris dans la misère sociale et
la dépendance politique est un fait, tandis que la privation des droits politiques n'est qu'une
phrase déclamatoire d'une valeur toute relative, dont la place n'est pas dans un programme 3.
Paragraphe 3. - A mon avis, la première phrase est à modifier. « Sous la domination des
possesseurs exclusifs. » Premièrement, ce qui suit est un fait économique qu'il faut expliquer
du point de vue économique. Or, l'expression domination des possesseurs exclusifs ferait
croire faussement que c'est un effet de la domination politique de cette bande de brigands.
Deuxièmement, les possesseurs exclusifs ne comprennent pas seulement « les capitalistes et
les grands propriétaires fonciers » (que viennent faire ici les bourgeois ? constituent-ils une
troisième catégorie de possesseurs exclusifs ? les grands propriétaires fonciers sont-ils aussi
des « bourgeois » ? faut-il donc, lorsque, par hasard, il est question de grands propriétaires
fonciers, passer sous silence les restes colossaux de féodalité, qui donnent à tout notre gâchis
politique en Allemagne son caractère particulièrement réactionnaire ?). Les paysans et les
petits bourgeois sont aussi des « possesseurs exclusifs », du moins aujourd'hui encore; mais
ils ne figurent pas dans tout le programme; c'est pourquoi il faut s'exprimer de telle façon
qu'ils ne soient pas compris du tout dans la catégorie de possesseurs exclusifs dont on parle.
1 Voici comment était rédigé le paragraphe en question dans le projet du Comité directeur du Parti, projet
publié peu de jours après l'arrivée du jugement d'Engels; on y verra dans quelle mesure ses propositions
furent prises en considération. Le paragraphe 1 était ainsi conçu :
« Le fait que les moyens de travailler la terre et le sol, les mines, les carrières, les machines et les
instruments de travail, les moyens de communication sont séparés de l'ouvrier et sont devenus la propriété
exclusive d'une partie des membres de la société, a eu pour effet la division de la société en deux classes :
celle qui travaille et celle qui possède. » (Note de la Neue Zeit.)
2 Statuts de l'A. I. T.
3 Le paragraphe 2 fut rédigé ainsi
« Dans les mains de leurs accapareurs les moyens de travail sociaux sont devenus des moyens
d'exploitation. L'asservissement économique ainsi déterminé des ouvriers aux possesseurs des moyens de
travail, c'est-à-dire des sources de vie, est la base de l'esclavage sous toutes us formes, de la misère sociale,
du dépérissement intellectuel, de la dépendance politique. » (Note de la Neue Zeit.)
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 63
« Augmente... entre les mains des capitalistes avec une vitesse toujours croissante. » Et
les « grands propriétaires fonciers » et les « bourgeois » de tout à l'heure, qu'en faites-vous ?
Si les capitalistes suffisent ici, ils auraient également dû suffire plus haut. Mais si l'on veut
préciser, détailler, alors ils ne suffisent pas du tout.
Le nombre des prolétaires et leur misère s'accroissent de plus en plus. Cela, affirmé d'une
façon aussi absolue, n'est pas exact. Il est possible que l'organisation des travailleurs, leur
résistance toujours croissante opposent une certaine digue à l'accroissement de la misère.
Mais ce qui grandit certainement, c'est l'incertitude de l'existence. Voilà ce que j'ajouterais 1.
Les deux phrases finales disent deux fois la même chose. Je donne dans la pièce supplé-
mentaire I un projet de changement 3.
1 Voici le paragraphe 3 dans la rédaction définitive que lui donna le Comité directeur :
« Sous l'empire de cette exploitation, l'accumulation de la richesse produite par des exploités entre les
mains des exploiteurs - capitalistes et grands propriétaires fonciers - augmente avec une vitesse toujours
croissante. Toujours plus inégale devient la répartition des produits du travail entre exploiteurs et exploités,
toujours plus grand le nombre des prolétaires, et toujours incertaine leur condition, de plus en plus
formidable l'armée des ouvriers superflus, et de plus en plus aiguë l'opposition des classes, qui divise la
société moderne en deux camps ennemis et constitue la marque commune de tous les pays industriels. »
(Note de la Neue Zeit.)
2 Reproduisant cette phrase dans L'État et la révolution, Lénine ajoute : « Nous avons ici l'essentiel d'une
appréciation théorique du capitalisme moderne c'est-à-dire de l'impérialisme: que le capitalisme se trans-
forme en capitalisme monopoliste ».
3 Paragraphe 4 dans le projet du Comité directeur :
« L'absence de plan qui a son fondement dans le caractère même de la production capitaliste, produit
ces crises et ces arrêts du travail toujours plus longs qui ne peuvent qu'aggraver la condition des
travailleurs, qui, par la ruine des classes moyennes, urbaines et rurales - des petits bourgeois et des petits
paysans - élargissent l'abîme existant entre les possédants et les non possédants, qui érigent en état normal
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 64
Paragraphe 5. - Au lieu « des causes », il faut mettre « de ses causes »; c'est sans doute
un lapsus 1.
Paragraphe 6. - « Bergwerke, Minen, Gruben »; voir plus haut, no 1. - « Production pri-
vée » : voir plus haut au no 4. - Je mettrais : « transformation de la production capitaliste
actuelle, pour le compte de particuliers ou de sociétés par actions, en production socialiste
pour le compte de la société entière et d'après un plan établi d'avance, transformation... par
laquelle seule se réalisera l'émancipation de la classe ouvrière et, par là, l'émancipation de
tous les membres de la société sans exception 2 ».
Paragraphe 7. - Je mettrais ce qui se trouve dans la pièce supplémentaire I 3.
Paragraphe 9. - Phrase finale : « ... et qui par là réunit en une seule main la puissance de
l'exploitation économique et de l'oppression politique » 5.
de la société l'insécurité générale et fournissent la preuve que la classe des accapareurs des moyens de
travail sociaux a perdu, en même temps que sa mission, l'aptitude à la suprématie économique et politique.
» (Note de la Neue Zeit.)
1 Paragraphe 5 :
« Mettre un terme à cet état, qui devient de jour en jour plus insupportable, par la suppression de ses
causes, et obtenir l'émancipation de la classe ouvrière, voilà le but et le devoir de la classe ouvrière. » (Note
de la Neue Zeit.)
2 Paragraphe 6 :
« Le Parti social-démocrate d'Allemagne travaille en conséquence à la transformation des moyens de
travail - la terre et le sol, les mines, les machines et les instruments de travail, les moyens de communi-
cation - en propriété commune de la société, et à la transformation de la production capitaliste en producion
socialiste ; transformation pour laquelle la société capitaliste a créé elle-même et ne cesse de créer les
conditions matérielles et intellectuelles, et par laquelle seule se réalisera l'émancipation de la classe
ouvrière et, avec elle, l'émancipation de tous les membres de la société sans exception. » (Note de la Nette
Zeit.)
3 Le paragraphe 7 a été déplacé. Dans le projet du Comité directeur qui a été publié, l'ancien paragraphe 9 est
devenu la paragraphe 7. lx paragraphe publié comme no 8 était sans doute le no 7 dans le premier projet,
connu d'Engels. En voici la rédaction définitive :
« L'émancipation de la classe ouvrière ne peut être l'œuvre que de la classe ouvrière elle-même, parce
que toutes les autres classes et tous les autres partis se tiennent sur le terrain du capitalisme et que, malgré
les rivalités d'intérêts entre eux, ils ont cependant un but commun, la conservation et la consolidation des
bases de la société actuelle. » (Note de la Nette Zeit.)
4 Voici ce paragraphe, no 9 dans le projet publié
« Les intérêts de la classe ouvrière sont les mêmes dans tous les pays à production capitaliste ; avec
l'extension du trafic mondial et de la production pour le marché mondial la condition des travailleurs de
chaque pays devient de plus en plus dépendante de la condition des travailleurs dans les autres pays ;
l'émancipation de la classe ouvrière n'est donc pas une tâche nationale, mais une tâche sociale, à laquelle
participent, d'une façon égale, les travailleurs de tous les pays civilisés. Dans cet esprit, le Parti social-
démocrate d'Allemagne se sent et se déclare uni avec les travailleurs conscients de tous les autres pays. »
(Note de la Nette Zeit.)
5 Ce paragraphe se trouve dans le projet du Comité directeur en 7e lieu, et est ainsi conçu :
« Le Parti social-démocrate n'a rien de commun avec ce qu'on appelle le socialisme d'État, avec le
système des exploitations par l'État dans un but fiscal, système qui substitue l'État à l'entrepreneur
particulier et qui, par là, réunit en une seule main la puissance de l'exploitation économique et de
l'oppression politique. » (Note de la Neue Zeit.)
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 65
Dans la pièce supplémentaire I, j'ai ajouté dans ce sens une phrase finale, que je considère
comme très importante à cause des remarques que j'ai formulées dans le chapitre suivant 1.
Les revendications politiques du projet ont un grand défaut. Ce que justement il eût fallu
dire, ne s'y trouve pas. Si ces dix revendications étaient toutes accordées, nous aurions, il est
vrai, divers moyens de plus pour faire aboutir la revendication politique principale, mais nous
n'aurions absolument pas cette revendication principale elle-même. La constitution du Reich
est, en ce qui concerne la limitation des droits reconnus au peuple et à ses représentants, une
copie pure et simple de la constitution prussienne de 1850, constitution où la rédaction la plus
extrême trouve son expression dans des paragraphes, où le gouvernement possède tout
pouvoir effectif et où les Chambres n'ont pas même le droit de refuser les impôts; constitu-
tion qui, pendant la période de conflit, a prouvé que le gouvernement pouvait en faire ce qu'il
voulait. Les droits du Reichstag sont exactement les mêmes que ceux de la Chambre prus-
sienne, et c'est pourquoi Liebknecht a appelé ce Reichstag la feuille de vigne de l'absolu-
tisme 2. Vouloir, sur la base d'une alliance entre la Prusse et Reuss-Greiz-Schleiz-Lobenstein,
1 Paragraphe 10 :
« Le Parti social-démocrate ne combat point en faveur de nouveaux privilèges de classe ni en faveur de
nouvelles prérogatives; il lutte pour la suppression de la domination de classe et des classes elles-mêmes,
pour les droits égaux et les devoirs égaux de tous sans distinction de sexe ni d'origine. Dans cette lutte
émancipatrice, la social-démocratie, en défendant non seulement les salariés, mais encore tous les exploités
et les opprimés en général, soutient toutes les revendications, mesures et institutions qui sont propres à
améliorer la condition du peuple en général et de la classe ouvrière en particulier. » (Note de la Neue Zeit.)
2 Wilhelm Liebknecht dans son premier discours au Reichstag en 1867.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 66
États dont l'un couvre autant de lieues carrées que l'autre couvre de pouces carrés, vouloir sur
une telle base réaliser la « transformation des moyens de travail en propriété commune » est
manifestement absurde.
Y toucher serait dangereux. Mais, de toute façon, les choses doivent être poussées en
avant. Combien cela est nécessaire, c'est ce que prouve précisément aujourd'hui l'opportunis-
me qui commence à se propager dans une grande partie de la presse social-démocrate. Dans
la crainte d'un renouvellement de la loi contre les socialistes ou se souvenant de certaines
opinions émises prématurément du temps où cette loi était en vigueur, on veut maintenant
que le Parti reconnaisse l'ordre légal actuel en Allemagne comme pouvant suffire à faire
réaliser toutes ses revendications par la voie pacifique. On fait accroire à soi-même et au
Parti que « la société actuelle en se développant passe peu à peu au socialisme », saris se
demander si par là elle n'est pas obligée de sortir de sa vie Ile constitution sociale, de faire
sauter cette vieille enveloppe avec autant de violence que l'écrevisse crevant la sienne;
comme si, en Allemagne, elle n'avait pas en outre à rompre les entraves de l'ordre politique
encore à demi absolutiste et, par-dessus encore, indiciblement embrouillé. On peut concevoir
que la vieille société pourra évoluer pacifiquement vers la nouvelle dans les pays où la
représentation populaire concentre en elle tout le pouvoir, où, selon la constitution, on peut
faire ce qu'on veut, du moment qu'on a derrière soi la majorité de la nation; dans des
républiques démocratiques comme la France et l'Amérique, dans des monarchies comme
l'Angleterre, où le rachat imminent de la dynastie est débattu tous les jours dans la presse, et
où cette dynastie est impuissante contre la volonté du peuple. Mais en Allemagne, où le
gouvernement est presque tout-puissant, où le Reichstag et les autres corps représentatifs sont
sans pouvoir effectif, proclamer de telles choses en Allemagne, et encore sans nécessité, c'est
enlever sa feuille de vigne à l'absolutisme et en couvrir la nudité par son propre corps.
Une pareille politique ne peut, à la longue, qu'entraîner le Parti dans une voie fausse. On
met au premier plan des questions politiques générales, abstraites, et l'on cache par là les
questions concrètes les plus pressantes, qui, aux premiers événements importants, à la pre-
mière crise politique, viennent d'elles-mêmes s'inscrire à l'ordre du jour. Que peut-il en
résulter, sinon ceci que, tout à coup, au moment décisif, le Parti sera pris au dépourvu et que
sur les points décisifs il régnera la confusion et l'absence d'unité, parce que ces questions
n'auront jamais été discutées ? Allons-nous revoir ce qui est arrivé en son temps pour la
question des droits de douane 1, que l'on déclara alors ne concerner que la bourgeoisie et ne
pas toucher le moins du monde les travailleurs, et dans laquelle par conséquent, chacun
pouvait voter comme il voulait, tandis qu'aujourd'hui plus d'un tombe dans l'extrême opposé
et, par opposition avec les bourgeois devenus protectionnistes, réédite les absurdités écono-
miques de Cobden 2 et Bright 3, et prêche comme le plus pur socialisme - le plus pur man-
chestérianisme 4 ?
1 La question des droits de douane avait provoqué une scission au sein de la fraction social-démocrate du
Reichstag (9 députés social-démocrates avaient été élus en 1878). Le député Kayser * avait voté pour
l'élévation des droits de douane sur le fer.
* KAYSER, Max (1853-1888) : Social-démocrate de la fraction d'Eisenach. Rédacteur du Volksboten (le
Messager populaire), membre du Reichstag.
2 COBDEN, Richard (1804-1865) : Homme d'État anglais. Économiste, assura par sa victoire sur les grands
propriétaires ruraux, le succès des idées libre-échangistes.
3 BRIGHT, J. (1811-1889) : Homme politique anglais, dirigeant du parti manchestérien ou libre-échangiste.
4 Manchestérianisme, mouvement pour le libre-échange dans la première moitié du XIXe siècle. Les
partisans de ce mouvement créèrent une ligue contre les droits de douane sur le blé, dont le siège était à
Manchester (d'où manchestérianisme) et dont les représentants les plus célèbres étaient Cobden et Bright.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 67
Cet oubli des grandes considérations essentielles devant les intérêts passagers du jour,
cette course aux succès éphémères et la lutte qui se livre tout autour, sans se préoccuper des
conséquences ultérieures, cet abandon de l'avenir du mouvement que l'on sacrifie au présent,
tout cela a peut-être des mobiles honnêtes. Mais cela est et reste de l'opportunisme. Or,
l'opportunisme « honnête » est peut-être le plus dangereux de tous. Quels sont maintenant ces
points délicats, mais essentiels ?
Premièrement. - Une chose absolument certaine, c'est que notre Parti et la classe ouvrière
ne peuvent arriver à la domination que sous la forme de la république. démocratique. Cette
dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l'a déjà montré la
grande Révolution française 1. N'est-il pas, en effet, inconcevable que nos meilleurs hommes
doivent devenir ministres sous un empereur, comme, par exemple, Mique] 2 ?
1 Voir les commentaires de Lénine sur ce passage dans l'État et la révolution, édition citée, pp. 496 et suiv.
2 MIQUEL (1829-1901) ; Homme d'État allemand. Participa à la révolution de 1848. Vers 1850, il fut
communiste. Après 1860, adhéra au Parti national libéral. Fut ministre des Finances de Prusse.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 68
l'État unitaire. Et il ne nous appartient pas de faire rétrograder la révolution d'en haut, faite en
1866 et 1870; au contraire, nous avons à y apporter le complément et l'amélioration néces-
saires par un mouvement d'en bas.
Ainsi donc, république unitaire. Mais pas dans le sens de la République française d'au-
jourd'hui, qui n'est pas autre chose que l'Empire sans empereur fondé en 1798. De 1792 à
1798, chaque département français, chaque commune eut sa complète autonomie administra-
tive, sur le modèle américain, et c'est ce qu'il nous faut avoir de même. Comment organiser
cette autonomie et comment on peut se passer de la bureaucratie, c'est ce que nous ont dé-
montré l'Amérique et la première République française; et c'est ce que nous montrent encore
aujourd'hui l'Australie, le Canada et les autres colonies anglaises. Une semblable autonomie
provinciale et communale est beaucoup plus libre que le fédéralisme suisse par exemple, où
le canton est, il est vrai, très indépendant à l'égard de la Confédération, mais où il l'est égale-
ment à l'égard du district (Bezirk) et de la commune. Les gouvernements cantonaux nomment
des gouverneurs de districts (Bezirksstatthalter) et des préfets, dont on ne sait rien dans les
pays de langue anglaise et dont, à l'avenir, nous devons nous débarrasser aussi résolument
que des conseillers provinciaux et gouvernementaux (Landrat et Regierungsrat) prussiens.
De toute cela on ne pourra pas mettre grand'chose dans le programme. Si j'en parle, c'est
surtout pour marquer le caractère de la situation en Allemagne, où il n'est pas permis de dire
de telles choses, et aussi pour montrer en même temps combien s'illusionnent ceux qui
veulent, par la voie légale, transférer pareil état de choses dans la société communiste. Et
c'est aussi pour rappeler au Comité directeur du Parti qu'il existe encore d'autres questions
politiques importantes que la législation directe par le peuple et la justice gratuite, sans
laquelle, en fin de compte, nous avancerons tout de même. Vu l'état d'insécurité générale, ces
questions peuvent devenir brûlantes du jour au lendemain, et qu'adviendrait-il alors si nous
ne les avons pas discutées, si nous ne nous sommes pas mis d'accord à leur sujet ?
Mais ce qui cependant peut entrer dans le programme et qui, d'une façon indirecte au
moins, peut servir d'indication pour ce qu'il est impossible de dire, c'est cette revendication :
Quant à savoir si en dehors de cela, il serait possible de formuler, en ce qui concerne les
points que je viens de discuter, d'autres revendications dans le programme, je ne puis en juger
ici aussi bien que vous, là-bas. Mais il est désirable que ces questions soient débattues au sein
du Parti, avant qu'il soit trop tard.
1. Je ne saisis pas la différence qu'on établit entre « droit d'élection et droit de vote, res-
pectivement élections et votes ». Si une distinction est nécessaire, il faudrait en tout cas
l'exprimer plus clairement ou l'expliquer dans un commentaire qui accompagnerait le projet.
2. « Droit de proposition et de veto du peuple. » Pour quoi ? Il faudrait ajouter : pour
toutes les lois ou résolutions de la représentation nationale.
8. et 9. Ici, je voudrais attirer l'attention sur ceci : Ces points exigent l' « étatisation » 1.
des avocats, 2. des médecins, 3. des pharmaciens, dentistes, sages-femmes, infirmiers, etc. En
outre, on demande pour plus tard l'étatisation totale de l'assurance ouvrière. Est-ce que tout
cela pourra être confié à M. de Caprivi 1, et est-ce que tout cela concorde bien avec la
déclaration faite précédemment, lorsqu'on s'est prononcé contre tout socialisme d'État ?
10. Ici je mettrais : « Impôts... progressifs pour faire face à toutes les dépenses dans l'État,
les districts et la commune, dans la mesure où les impôts seront nécessaires. Suppression de
tous les impôts indirects soit de l'État, soit locaux. des droits, etc. » Le reste est superflu et
n'est qu'un commentaire ou un exposé des motifs; cela ne peut qu'affaiblir.
Paragraphe 2. - Nulle part plus qu'en Allemagne le droit de coalition n'a besoin d'une
garantie vis-à-vis de l'État. La phrase finale « pour réglementer... » serait à ajouter comme
article 4 et à rédiger en conséquence. Ici, il serait à remarquer qu'avec les Chambres de tra-
vail composées moitié par des ouvriers et moitié par des patrons, nous serions floués. Avec
ce système, les majorités seront pendant des années toujours du côté des patrons, à qui
suffirait la présence d'un « mouton noir » parmi les ouvriers. Si l'on ne stipule pas qu'en cas
de litige les deux moitiés émettront leur opinion séparément, il serait de beaucoup préférable
d'avoir une Chambre de patrons, et à côté, une Chambre indépendante d'ouvriers.
1 CAPRIVI (1831-1899) : Général et homme d'État prussien. En 1890, il succéda au prince de Bismarck en
qualité de chancelier de l'Empire allemand.
2 Le programme du Parti ouvrier français, adopté par le congrès national tenu au Havre du 16 au 22
novembre 1880. Les considérants sont de Marx.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 70
IV
Karl MARX et Friedrich
ENGELS
LA LUTTE POUR LE PARTI
DU PROLÉTARIAT
(Extraits de la correspondance)
23 février 1865.
Cher ami 1,
J'ai reçu hier votre lettre qui m'a vivement intéressé, et je veux répondre à ses différents
points.
Tout d'abord permettez-moi de vous exposer brièvement mes rapports avec Lassalle. Pen-
dant toute son agitation nos relations furent suspendues : 1. à cause de ses fanfaronnades et
de ses vantardises doublées du plagiat le plus honteux de mes oeuvres; 2. parce que je
condamnais sa tactique politique; et 3. parce que je lui avais déclaré et «démontré», avant
même qu'il eût commencé son agitation dans le pays, que c'était un non sens de croire que
1 Karl Marx écrivit cette lettre où il s'exprime sans réserve et d'une façon détaillée sur Lassalle, environ six
mois après la mort de ce dernier. Les éditeurs de la Neue Zeit, lors de la publication des lettres en 1902,
détournèrent cette lettre, sans même faire la moindre allusion au fait que la collection des lettres était
incomplète. Deux jours après l'envoi de cette lettre à Kugelmann, Marx écrivit à Engels : « Je ne lui ai pas
mâché la vérité » (sur Lassalle).
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 71
l' « État prussien » pourrait exercer une action socialiste directe 1. Dans les lettres qu'il
m'adressa, de 1848 à 1863, ainsi que dans nos entrevues personnelles, il s'était toujours pro-
noncé pour le Parti que je représente. Mais dès qu'il se fût convaincu à Londres (fin 1862)
qu'il ne pourrait poursuivre son petit jeu avec moi, il décida de se poser en « dictateur ouvrier
» contre moi et contre le vieux Parti. Malgré tout, je reconnus ses mérites d'agitateur quoique,
vers la fin de sa courte carrière, son agitation m'apparût sous un jour de plus en plus
équivoque. Sa mort subite, notre vieille amitié, les lettres de deuil de la comtesse de Hatzfeld,
ma répugnance pour l'insolence poltronne des feuilles bourgeoises envers celui qu'elles
avaient tant redouté de son vivant, tout cela me détermina à publier une courte déclaration
contre ce misérable de Blind; mais cette déclaration ne se rapportait pas à l'action même de
Lassalle (la Hatzfeld envoya la déclaration à la Nordstern). Pour ces mêmes raisons, et dans
l'espoir de pouvoir éloigner ainsi des éléments qui me semblaient dangereux, je promis, ainsi
qu'Engels, de collaborer au Sozial-Demokrat (cet organe avait publié une traduction de
l'Adresse 2). Quant à moi, sur son désir, j'envoyai à la mort de Proudhon un article sur ce
dernier et je permis à la rédaction de nous considérer comme ses collaborateurs, après que
Schweitzer nous eût envoyé un Programme satisfaisant. Et, enfin, le fait que W. Liebknecht
était membre officieux de la rédaction nous fut également une garantie. Cependant, il s'avéra
très vite - nous en reçûmes bientôt la preuve - que Lassalle, en fait, avait trahi le Parti. Il
avait conclu un véritable contrat avec Bismarck (et naturellement sans recevoir aucune
garantie de son côté). Il devait se rendre à la fin de septembre 1864 à Hambourg et là (avec le
fou Schramm 3 et l'espion de police prussien Marr) «forcer » Bismarck à annexer le
Schleswig-Holstein, c'est-à-dire proclamer cette annexion au nom des « ouvriers ». En com-
pensation, Bismark avait promis le suffrage universel et quelques charlataneries socialistes.
Dommage que Lassalle n'ait pu jouer cette comédie jusqu'au bout! Elle l'aurait rudement
ridiculisé et aurait montré combien il avait été mystifié. Toute autre tentative de ce genre eût
été rendue impossible à jamais 4 ?
Lassalle s'est engagé sur cette fausse route parce que, dans le genre de M. Miquel, c'était
un Realpolitiker 5 mais de plus grande envergure et avec des mobiles plus élevés. (By the
bye 6. j'étais depuis si longtemps fixé sur Miquel que je m'expliquais son attitude par le fait
que la National Verein 7 était une superbe occasion pour cet avocaillon du Hanovre de se
faire écouter par l'Allemagne en dehors des quatre murs de sa maison. Il voulait aussi, d'une
façon rétroactive, faire valoir sa personne dans le Hanovre et jouer le « Mirabeau hanovrien »
sous la protection de la Prusse.) Tout comme Miquel et ses amis actuels s'emparent de l' «
1 Lassalle était persuadé que Bismarck, dans sa lutte contre le particularisme de la petite bourgeoisie, pour
l'unification de l'Empire allemand sous l'égide de la Prusse, avait besoin de s'appuyer sur les masses. Il
voulait influencer Bismarck dans ce sens, et croyait que l'État prussien, en retour, serait obligé de prendre
des mesures socialistes.
2 L'Adresse inaugurale.
3 Il est question ici de Rudolf Schramm.
4 De certains débats au Reichstag, après 1870, il ressort que Bismarck et Lassalle avaient échangé quelques
lettres et eu ensemble des pourparlers. Jusqu'à ces derniers temps, on ne disposa d'aucun document sur le
contenu de ces lettres, mais il y a quelques années, on découvrit dans une armoire secrète du ministère de
l'Intérieur de Prusse, la correspondance entre Lassalle et Bismarck. Ces documents montrent que Lassalle
prenait très au sérieux la possibilité d'une « royauté sociale » et croyait pouvoir convaincre Bismarck que,
sans son aide, il ne réaliserait pas l'unification de l'Empire allemand. L'annexion du Schleswig-Holstein «
par les ouvriers » faisait partie de son plan d'alliance politique avec Bismarck.
5 Homme politique pour qui seule la « réalité », c'est-à-dire les résultats immédiats, compte.
6 Soit dit en passant.
7 L'Union nationale : une association de la grande bourgeoisie créée vers 1860. Parmi ses fondateurs se
trouvaient un grand nombre de participants à la révolution de 1848. Les membres de la National Verein
fondèrent plus tard la Parti national libéral qui conclut le compromis avec Bismarck (et la Prusse).
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 72
Pour une nature théâtralement altière comme celle de Lassalle, que des vétilles telles que
postes, titres de bourgmestres, etc., ne pouvaient corrompre, c'était une pensée bien sédui-
sante : une action directe en faveur du prolétariat, réalisée par Ferdinand Lassalle! En fait, il
était trop ignorant des véritables conditions économiques d'une telle action pour pouvoir faire
œuvre de critique envers lui-même. Quant aux ouvriers allemands, ils étaient tombés trop bas
à la suite de la vile politique de réalités par laquelle les bourgeois allemands avaient enduré
la réaction de 1849-1859 et toléré l'abrutissement du peuple, pour ne pas acclamer ce sauveur
charlatanesque qui leur promettait de les faire passer d'un seul bond en terre sainte!
Reprenons le fil interrompu plus haut : à peine le Sozial-Demokrat était-il fondé, qu'on
s'aperçut que la vieille Hatzfeld voulait exécuter après coup le « testament » de Lassalle. Elle
était en relations avec Bismarck par l'intermédiaire de Wagener, de la Kreuzzeitung. Elle mit
l'Arbeiterverein (Allegemeinen Deutschen 4), le Sozial-Demokrat, etc. à la disposition de ce
dernier. L'annexion du Schleswig-Holstein devait être proclamée dans le Sozial-Demokrat et
Bismarck reconnu patron. Tout ce plan fut déjoué par la présence de Liebknecht à Berlin et à
la rédaction du Sozial-Demokrat. Quoique la rédaction de la feuille nous déplût fort, à Engels
et à moi, malgré le culte flagorneur pour Lassalle, la coquetterie occasionnelle avec
Bismarck, etc., qui étaient en vigueur, il était naturellement beaucoup plus important pour le
moment, de ne pas rompre publiquement avec la feuille, afin de déjouer l'intrigue de la vieille
Hatzfeld et d'empêcher que le Parti ouvrier fût complètement compromis. C'est pourquoi
nous fîmes bonne mine à mauvais jeu 5 tout en écrivant privatim au Sozial-Demokrat qu'il
devait faire front aussi bien à Bismarck qu'aux progressistes. Nous tolérâmes même les
intrigues de Bernhard Becker (ce vaniteux plein de lui-même qui prenait au sérieux
l'importance que Lassalle lui avait léguée par testament) contre l'International Workingmen's
Association 6.
1 Nationalzuvereinlern, créer une National Verein, conclure un compromis avec Bismarck. Le gouvernement
du prince régent de Prusse ayant instauré un régime un peu plus libéral, après dix années de réaction noire,
l'ancienne bourgeoisie d'opposition s'empressa de saluer cette « ère nouvelle » et s'accommoda de la
domination prussienne, de son militarisme, de sa bureaucratie.
2 Le marquis Posa est le héros d'une pièce de Schiller; il se fait fort de « persuader » le tyran Philippe II de la
justesse de sa cause. Le marquis Pm est devenu le symbole du chef qui croit pouvoir modifier le cours de
l'histoire grâce à ses qualités personnelles, son intelligence, etc.
3 Le roi de Prusse.
4 L'Association générale ouvrière allemande.
5 En français dans le texte.
6 L'Association internationale des travailleurs.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 73
Je suis persuadé que Schweitzer et consorts agissent de bonne foi, mais ce sont des
Realpolitiker. Ils veulent faire la part des circonstances existantes et ne pas laisser aux
Miquel et Cie le privilège de la « politique de réalités ». (Ces derniers semblent vouloir se
réserver le droit d'intermixture 2 avec le gouvernement prussien.) Ils savent que les feuilles
ouvrières et le mouvement ouvrier en Prusse (et, par conséquent, dans le reste de l'Alle-
magne) ne se maintiennent que par la grâce de la police 3. Ils veulent donc Prendre les choses
comme elles sont, ne pas provoquer le gouvernement, etc., tout comme nos Realpolitiker
républicains sont prêts à accepter un Hohenzollern comme empereur « par-dessus le mar-
ché ». Mais, comme je ne suis pas un Realpolitiker, j'ai estimé nécessaire de démissionner
avec Engels, du Sozial-Demokrat, en faisant une déclaration publique. (Vous la trouverez
bientôt dans quelque journal.)
Vous voyez par là, du même coup, pourquoi je ne peux actuellement rien faire en Prusse.
Le gouvernement prussien a refusé catégoriquement de me renationaliser. On ne me permet-
trait l'agitation en Prusse que si elle revêtait des formes agréables à un M. de Bismarck.
J'y préfère cent fois mon agitation ici, dans l'Association internationale. L'influence sur le
prolétariat anglais est directe et de la plus haute importance. Nous piochons actuellement la
question du suffrage universel qui a ici, naturellement, une tout autre importance qu'en
Prusse.
Dans l'ensemble, les progrès de cette Association dépassent toutes les attentes, ici, à
Paris, en Belgique, en Suisse, en Italie. Il n'y a qu'en Allemagne que les successeurs de
Lassalle, naturellement, s'opposent à moi. D'une part, ils craignent d'une façon insensée d'y
perdre leur importance; d'autre part, ils connaissent mon aversion prononcé contre ce que les
Allemands appellent Realpolitik. (Il s'agit de cette sorte de « réalité » qui place l'Allemagne
si loin en arrière de tous les pays civilisés.)
Étant donné que toute personne qui achète une carte de 1 shilling peut devenir membre de
l'Association, que les Français ont choisi cette forme de l'adhésion individuelle (ainsi que les
Belges), car la loi leur interdit de se joindre à nous en tant qu' « Association », et puisque la
situation est semblable en Allemagne, je viens de décider d'inviter mes amis d'ici et ceux
d'Allemagne à fonder de petites sociétés dans chaque localité, quel que soit le nombre de
membres, et où chacun d'eux pourra prendre une card of membership 4. L'Association anglai-
se étant publique, rien ne s'oppose à cette façon d'agir, même en France. J'aimerais également
que vous entriez de cette manière en relations avec Londres, dans votre proche entourage.
Le 29 novembre 1871.
Son programme était un pêle-mêle superficiel ramassé de droite et de gauche avec com-
me point d'aboutissement du mouvement social l'égalité des classes (!), l'abolition du droit
d'héritage (une idiotie saint-simonienne), l'athéisme prescrit comme dogme aux membres, et
comme dogme essentiel (proudhonien) se tenir à l'écart du mouvement politique.
Cet abécédaire a trouvé un écho (et se maintient dans une certaine mesure) en Italie et en
Espagne où les conditions concrètes du mouvement ouvrier sont peu développées encore et
parmi quelques doctrinaires vaniteux, ambitieux et vides en Suisse romande et en Belgique.
Pour Monsieur Bakounine, la doctrine (son fatras mendié chez Proudhon, Saint-Simon,
etc.) était et est chose accessoire; ce n'est qu'un moyen destiné à le mettre personnellement en
valeur. Comme théoricien il est nul; mais comme intrigant il est dans son élément.
Le Conseil général eut à lutter pendant des années contre cette conspiration (soutenue
jusqu'à un certain point par les proudhoniens français, notamment dans le Midi de la France).
Il a finalement porté le coup préparé de longue main par les décisions 1, 2 et 3, IX, XVI et
XVII de la conférence 1.
Mais, d'autre part, tout mouvement qui oppose la classe ouvrière en tant que classe à la
classe au pouvoir et cherche à la vaincre par une pressure from out [pression de l'extérieur]
est un political movement [mouvement politique]. Par exemple, la tentative faite dans une
usine particulière ou bien encore dans un corps de métier pris à part, pour forcer certains
capitalistes par des grèves, etc. à réduire la durée du travail, est un mouvement purement éco-
nomique, par contre, le mouvement qui essaye d'arracher une loi sur la journée de huit heu-
res, etc. est un mouvement politique. C'est ainsi que partout un mouvement politique naît de
tous ces mouvements économiques isolés des ouvriers, c'est-à-dire un mouvement de la
classe pour faire triompher ses intérêts sous une forme générale, sous une forme qui a une
force générale socialement efficace. Si ces mouvements supposent une certaine organisation
préalable, ils sont, pour leur part et dans la même mesure, des moyens de développer cette
organisation.
1 Marx fait allusion à la conférence de la ire Internationale à Londres (septembre 1871) qui s'est occupée
spécialement du problème de l'organisation politique de la classe ouvrière. Les résolutions mentionnées par
Marx se rapportent aux problèmes suivants : 1, 2, 3 : Consolidation de l'Internationale. Renforcement de la
centralisation et du rôle directeur du Conseil général. IX : Nécessité d'un parti politique autonome du
prolétariat et de la liaison la plus étroite entre la lutte politique et économique. XVI et XVII : Liquidation
du groupement fractionnel de Bakounine (Alliance).
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 76
Là où la classe ouvrière n'est pas suffisamment organisée pour mener une campagne
décisive contre le pouvoir collectif, c'est-à-dire contre le pouvoir politique des classes domi-
nantes, il faut, en tout cas, l'y entraîner par l'agitation continuelle contre l'attitude adoptée en
politique par les classes dominantes, attitude qui nous est hostile. Dans le cas contraire, elle
reste un jouet entre leurs mains, la révolution de septembre en France nous en a donné la
preuve : de même que, dans une certaine mesure, le jeu qui réussit jusqu'à présent en Angle-
terre à Monsieur Gladstone et Cie 1.
À FRIEDRICH CUNO
... Bakounine, qui, jusqu'en 1868, avait intrigué contre elle, adhéra à l'Internationale après
avoir fait fiasco au congrès de la paix à Berne 2 et commença aussitôt à conspirer de l'inté-
rieur contre le Conseil général. Bakounine a une théorie très particulière, un salmigondis de
proudhonisme et de communisme, dans lequel l'essentiel en premier lieu est que pour lui le
principal mal à éliminer n'est pas le capital, et par suite l'opposition de classe entre capita-
listes et salariés qui résulte de l'évolution sociale, mais l'État. Tandis que la grande masse des
ouvriers social-démocrates considère avec nous que le pouvoir de l'État n'est rien d'autre que
l'organisation que les classes dominantes - propriétaires fonciers et capitalistes - se sont
donnée pour défendre leurs privilèges sociaux, Bakounine prétend que l'État a créé le capital,
que le capitaliste ne détient son capital que par la grâce de l'État. En conséquence, comme le
mal principal est pour lui l'État, il faudrait avant tout supprimer l'État et le capital s'en irait
alors de lui-même au diable. A l'opposé, nous disons, nous : abolissez le capital, l'appro-
priation de l'ensemble des moyens de production entre les mains de quelques-uns, alors l'État
s'effondrera de lui-même. La différence est essentielle : l'abolition de l'État sans révolution
sociale préalable est une absurdité, l'abolition du capital constitue précisément la révolution
sociale et renferme en soi une transformation de l'ensemble des moyens de production. Or,
comme pour Bakounine l'État est le mal fondamental, on ne doit rien faire qui puisse mainte-
nir en vie l'État, c'est-à-dire n'importe quel État, qu'il soit république, monarchie ou autre. En
conséquence, il faut rester entièrement à l'écart de toute politique. Commettre un acte poli-
tique, et, en particulier, participer à une élection, serait trahir les principes. Il faut faire de la
propagande, déblatérer contre l'État, s'organiser, et, quand on a tous les travailleurs de son
côté, donc la majorité, on dépose toutes les autorités, on abolit l'État et on le remplace par
1 Au sujet de la révolution du 4 septembre 1870 en France, voir La Guerre civile en France. Par « le jeu de
Gladstone », Marx fait allusion à l'influence des libéraux, parti bourgeois (leur chef était Gladstone) sur les
chefs des trade-unions.
2 Le congrès de la « Ligue pour la paix », association pacifiste bourgeoise, eut lieu à Berne en septembre
1868. Bakounine y participa.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 77
Tout cela rend un son extrêmement radical, et c'est si simple qu'on peut l'apprendre par
cœur en cinq minutes; c'est aussi pourquoi, en Italie et en Espagne, cette théorie bakouniniste
a rapidement trouvé un écho auprès de jeunes avocats, de docteurs et d'autres doctrinaires.
Mais la masse des travailleurs ne se laissera jamais mettre dans la tête que les affaires publi-
ques de son pays ne sont pas en même temps ses propres affaires; les travailleurs sont
politiques par nature, et celui qui leur raconte qu'ils doivent laisser la politique de côté, ils le
laissent finalement en plan. Prêcher aux ouvriers de s'abstenir de la politique en toutes
circonstances, c'est les pousser dans les bras des curés ou des républicains bourgeois.
Or, comme, d'après Bakounine, l'Internationale ne doit pas être créée pour la lutte politi-
que, mais pour pouvoir immédiatement, lors de la liquidation sociale, remplacer l'ancienne
organisation de l'État, son devoir est de se rapprocher le plus possible de l'idéal bakouniniste
de la société de l'avenir. Dans cette société, il n'existe avant tout aucune autorité, car
l'autorité... c'est l'État... cela ne vaut absolument rien (comment les gens veulent faire tourner
une usine, rouler un train, conduire un navire sans une volonté qui décide en dernière instan-
ce, cela ils ne nous le disent certes pas). Même l'autorité de la majorité sur la minorité cesse.
Chaque individu, chaque commune sont autonomes; mais comment une société, fût-elle de
deux hommes seulement, serait possible sans que chacun abandonne une parcelle de son
autonomie, là-dessus Bakounine est également muet. Donc l'Internationale doit, elle aussi,
être organisée d'après ce modèle. Chaque section est autonome, et dans chaque section, cha-
que individu. Au diable les résolutions de Bâle 1, qui confèrent au Conseil général une
autorité pernicieuse et qui le démoralisent lui-même! Même si cette autorité est conférée
volontairement, elle doit cesser, précisément parce qu'elle est autorité!
1 Engels pense aux résolutions du congrès de la ire internationale à Bâle (septembre 1869) qui élargissaient
les pouvoirs du Conseil général. Les bakouninistes menèrent une campagne acharnée pour faire annuler ces
résolutions.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 78
19 octobre 1877.
En Allemagne, un esprit « pourri » a prévalu dans notre Parti, non point tant dans la mas-
se que parmi les chefs (supérieurs et « ouvriers »). Le compromis avec les lassalliens 1 a
mené au compromis avec d'autres médiocrités : à Berlin (par l'intermédiaire de Most) avec
Dühring et ses « admirateurs », mais, en outre, avec toute une bande d'étudiants sans maturité
et de docteurs trop savants qui veulent donner au socialisme une tournure « idéale plus
haute », c'est-à-dire remplacer la base matérialiste (qui exige une étude sérieuse et objective
quand on veut opérer sur elle) par la mythologie moderne avec ses déesses de justice, liberté,
égalité et fraternité. Le docteur Hochberg, qui édite la Zukunft est un représentant de cette
tendance et il s'est « acheté sa place dans le Parti », avec les intentions « les plus nobles », je
suppose, mais je me moque des « intentions ». Il est rare qu'ait vu le jour quelque chose de
plus misérable que son programme de la Zukunft avec plus de « suffisance modeste ».
V
V. I. LÉNINE
SUR LA CRITIQUE
DU PROGRAMME DE GOTHA 1
3. Les anarchistes nous ont assez « jeté à la tête » l' « État po-
pulaire ». (Marx et Engels avaient donc honte de cette erreur ma-
nifeste de leurs amis allemands; toutefois, ils la tenaient, et à juste
raison dans les conditions d'alors, pour une erreur incompara-
blement moins importante que l'erreur des anarchistes. Cela N.
B. !)
4. L'État « se décompose de lui-même «( se dissout »), Nota-
bene et disparaît » (Cf. plus tard « dépérit ») «avec l'instauration
du régime social socialiste »...
« Laisse mûrir tes idées sur l'État ». Mais lui ne les a pas
laissé mûrir, il s'est glissé dans la presse comme « Notabene » et il
l'a fait de telle sorte qu'au lieu de démasquer les partisans de
Kautsky, il leur est venu en aide par ses fautes. Dans le fond,
cependant, Boukharine est plus près de la vérité que Kautsky.
MARX.
CRITIQUE DU PROGRAMME DE GOTHA
ANNEXES
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Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 92
I. PRÉAMBULE ET STATUTS
DE LA Ire INTERNATIONALE
PRÉAMBULE
Considérant,
Que l'émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes;
Que la lutte pour l'émancipation de la classe ouvrière n'est pas une lutte pour des
privilèges et des monopoles de classe, mais pour l'établissement de droits et de devoirs égaux
et pour l'abolition de tout régime de classe;
Que, par conséquent, l'émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but
auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen, que tous les efforts
tendant à ce but ont jusqu'ici échoué faute de solidarité entre les travailleurs de différentes
professions dans le même pays et d'une union fraternelle entre les classes ouvrières des divers
pays;
Que l'émancipation du travail, n'étant pas un problème local ou national, mais un pro-
blème social, embrasse tous les pays dans lesquels existe la société moderne et nécessite,
poux sa solution, le concours théorique et pratique des pays les plus avancés;
Que le mouvement qui vient de renaître parmi les ouvriers des pays les plus industrieux
de l'Europe, tout en réveillant de nouvelles espérances, donne un solennel avertissement de
ne pas retomber dans les vieilles erreurs et de combiner le plus tôt possible les efforts encore
isolés.
Elle déclare :
Que toutes les sociétés et tous les individus y adhérant reconnaîtront comme devant être
la base de leur conduite envers tous les hommes sans distinction de couleur, de croyance ou
de nationalité, la Vérité, la Justice et la Morale.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 93
STATUTS
ART. PREMIER. - L'Association est établie pour créer un point central de communi-
cation et de coopération entre les sociétés ouvrières des différents pays aspirant au même but,
savoir, le concours mutuel, le progrès et le complet affranchissement de la classe ouvrière.
ART. 2. - Le nom de cette association sera Association internationale des travailleurs.
ART. 3. - Tous les ans aura lieu un congrès ouvrier général composé des délégués des
branches de l'Association. Ce congrès proclamera les aspirations communes de la classe
ouvrière, prendra l'initiative des mesures nécessaires pour le succès de l'œuvre de l'Asso-
ciation internationale et en nommera le Conseil général.
ART. 4. - Chaque congrès fixera la date et le siège de la réunion du congrès suivant. Les
délégués se réuniront en plein droit aux lieu et jour désignés, sans qu'une commission spécia-
le soit nécessaire. En cas d'urgence le Conseil général pourra changer le lieu du congrès sans
en remettre toutefois la date.
Tous les ans, le congrès réuni indiquera le siège du Conseil général et en nommera les
membres. Le Conseil général ainsi élu aura le droit de s'adjoindre de nouveaux membres.
À chaque congrès annuel, le Conseil général fera un rapport public de ses travaux. Il
pourra, en cas de besoin, convoquer le congrès avant le terme fixé.
ART. 5 - Le Conseil général se composera de travailleurs appartenant aux différentes
nations représentées dans l'Association internationale. Il choisira dans son sein les membres
du bureau nécessaires pour la gestion des affaires, tels que trésorier, secrétaire général,
secrétaires particuliers pour les différents pays, etc.
ART. 6. - Le Conseil général fonctionnera comme agent international entre les différents
groupes nationaux et locaux, de telle sorte que des ouvriers de chaque pays soient constam-
ment au courant des mouvements de leur classe dans les autres pays; qu'une enquête sur l'état
social soit faite simultanément et dans un même esprit; que les questions d'intérêt général
proposées par une société soient examinées par toutes les autres, et que, l'action immédiate
étant réclamée, comme dans les cas de querelles internationales, tous les groupes de l'Asso-
ciation puissent agir simultanément et d'une manière uniforme.
Suivant qu'il jugera opportun, le Conseil général prendra l'initiative des proposi-
tions à soumettre aux sociétés locales et nationales.
ART. 7. - Puisque le succès du mouvement ouvrier dans chaque pays ne peut être assuré
que par la force résultant de l'union et de l'association, que, d'autre part, l'action du Conseil
général sera plus efficace si, au lieu de correspondre avec une foule de petites sociétés loca-
les, isolées les unes des autres, il peut se mettre en rapport avec quelques grands centres
nationaux des sociétés ouvrières : pour ces raisons les membres de l'Association interna-
tionale devront faire tout leur possible pour réunir les sociétés ouvrières, encore isolées, de
leurs pays respectifs en associations nationales représentées par des organes centraux.
Il va sans dire que l'application de cet article est subordonnée aux lois particulières à
chaque pays, et qu'abstraction faite d'obstacles légaux chaque société locale indépendante
aura le droit de correspondre directement avec le Conseil général.
ART. 11. - Quoique réunies par un lien fraternel de solidarité et de coopération, toutes les
sociétés ouvrières adhérant à l'Association internationale conservent intacte leur organisation
particulière.
ART. 12. - La révision des présents statuts peut être, faite à chaque congrès sur la
demande des deux tiers des délégués présents.
ART. 13. - Tout ce qui n'est pas prévu par les présents statuts sera déterminé par des
règlements spéciaux que chaque congrès pourra réviser.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 95
II. - Tout membre du Parti ouvrier social-démocrate s'engage à défendre de toutes ses
forces les principes suivants :
1. Les conditions politiques et sociales présentes sont au plus haut degré injustes; il
convient donc de les combattre avec la plus grande énergie.
2. La lutte pour l'émancipation des classes laborieuses n'est pas une lutte en vue de
privilèges et de monopoles, mais une lutte pour l'égalité des droits et des devoirs et pour la
suppression de toute domination de classe.
III. - Au nombre des revendications les plus urgentes dont le Parti ouvrier social-démo-
crate doit faire l'objet d'une vive agitation, il faut citer les suivantes :
1. Suffrage universel, égal, direct et secret accordé à tous les hommes de vingt ans, pour
les élections au Parlement, aux landtags, aux assemblées provinciales et municipales et à tous
les autres corps représentatifs. Les représentants élus recevront des émoluments suffisants.
6. Instruction obligatoire dans les écoles populaires et instruction gratuite dans tous les
établissements d'instruction publique.
8. Abrogation de toutes les lois sur la presse, sur le droit de réunion et de coalition;
introduction de la journée de travail normale; limitation du travail des femmes, interdiction
du travail des enfants.
9. Suppression des impôts indirects; impôt direct unique et progressif sur le revenu et sur
les héritages.
10. Appui donné par l'État au mouvement coopératif, crédits spéciaux affectés par l'État
aux associations libres de production, sous certaines garanties démocratiques.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 97
Dans la société actuelle, les moyens de travail sont le monopole de la classe capitaliste;
l'état de dépendance qui en résulte pour la classe ouvrière est la cause de la misère et de la
servitude sous toutes ses formes.
II. - Partant de ces principes, le Parti ouvrier socialiste d'Allemagne s'efforce, par tous les
moyens légaux, de fonder l'État libre et la société socialiste, de briser la loi d'airain des salai-
res par la destruction du système du travail salarié, d'abolir l'exploitation sous toutes ses
formes, d'éliminer toute inégalité sociale et politique.
Le Parti ouvrier socialiste d'Allemagne, bien qu'il agisse tout d'abord dans le cadre natio-
nal, a conscience du caractère international du mouvement ouvrier, et il est résolu à remplir
tous les devoirs qui s'imposent de ce fait aux travailleurs en vue de réaliser la fraternité de
tous les hommes.
Le Parti ouvrier socialiste d'Allemagne réclame, pour préparer les voles à la solution de la
question sociale, l'établissement de sociétés ouvrières de production avec l'aide de l'État, sous
le contrôle démocratique du peuple travailleur. Les sociétés de production doivent être
suscitées dans l'industrie et l'agriculture avec une telle ampleur que l'organisation socialiste
de l'ensemble du travail en résulte.
1. Suffrage universel égal, direct, secret et obligatoire pour tous les citoyens âgés d'au
moins vingt ans et pour toutes les élections générales et communales. Le jour de l'élection
sera un dimanche ou un jour férié.
4. Suppression des lois d'exception, notamment des lois sur la presse, sur les réunions et
les coalitions, et en général de toutes les lois restreignant la libre manifestation des opinions
la liberté de la pensée et de l'étude.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 98
6. Éducation générale et égale du peuple par l'État. Obligation scolaire. Gratuité de l'ins-
truction dans tous les établissements scolaires. La religion déclarée chose privée.
1. La plus grande extension possible des droits et des libertés politiques dans le sens des
revendications précitées.
2. Un impôt unique et progressif sur le revenu pour l'État et les communes, à la place de
tous les impôts indirects, spécialement de ceux qui pèsent sur le peuple.
5. Interdiction du travail des enfants, ainsi que du travail des femmes qui porte préjudice
à la santé et à la moralité.
A cette monopolisation des moyens de production sont intimement liés l'élimination, par
des exploitations colossales, des petites exploitations morcelées, la transformation de l'outil
en machine, enfin un prodigieux accroissement du travail humain. Mais tous les avantages de
cette transformation sont monopolisés par les capitalistes et les grands propriétaires fonciers.
Pour le prolétariat et les couches intermédiaires submergées - petits bourgeois, paysans - elle
signifie une augmentation croissante de l'insécurité de leur existence, de misère, d'oppres-
sion, d'asservissement, d'abaissement, d'exploitation.
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt (1875) 99
Toujours plus grand devient le nombre des prolétaires, toujours plus considérable l'armée
des ouvriers superflus, toujours plus profonde, l'opposition des exploiteurs et des exploités,
toujours plus exaspérée la lutte de classe de la bourgeoisie et du prolétariat, lutte qui sépare la
société moderne en deux camps hostiles et qui est la caractéristique commune de tous les
pays industriels.
L'abîme qui sépare les possédants et les non-possédants est encore élargi par les crises qui
ont leur principe dans l'essence du mode de production capitaliste, crises qui deviennent
toujours plus étendues et plus dévastatrices, qui font de l'insécurité générale l'état normal de
la société et fournissent la preuve que les forces productives de la société actuelle ont trop
grandi pour cette société, que la propriété privée des moyens de production est devenue in-
conciliable avec un sage emploi et avec le plein développement de ces moyens de pro-
duction.
La propriété privée des moyens de production, qui servait autrefois à assurer au produc-
teur la propriété de son produit, sert aujourd'hui à exproprier les paysans, les artisans et les
petits commerçants et à mettre les non-travailleurs, - capitalistes, grands propriétaires, - en
possession du produit des travailleurs. Il n'y a que la transformation de la propriété privée
capitaliste des moyens de production, - sol, mines, matières premières, outils, machines,
moyens de transport, - en propriété sociale, et la transformation de la production de marchan-
dises en production socialiste, en production effectuée pour et par la société, qui puisse faire
que la grande exploitation et la productivité, constamment croissante du travail social
deviennent, pour les classes jusqu'ici exploitées, de sources de misère et d'oppression qu'elles
sont aujourd'hui, sources du plus grand bien-être et d'un perfectionnement harmonieux et
universel.
La lutte de la classe ouvrière contre l'exploitation capitaliste est nécessairement une lutte
politique. La classe ouvrière ne peut pas mener ses luttes économiques et ne peut pas déve-
lopper son organisation économique sans droits politiques. Elle ne peut pas réaliser le passa-
ge des moyens de production en la possession de la collectivité sans être entrée en possession
de la puissance politique.
Rendre cette lutte de la classe ouvrière consciente et unitaire et lui montrer son but néces-
saire, telle est la tâche du Parti social-démocrate.
Les intérêts de la classe ouvrière sont les mêmes dans tous les pays où existe le mode de
production capitaliste. A mesure que s'étend le commerce international et que se développe la
production pour le marché du monde, la situation des ouvriers d'un pays dépend toujours
davantage de la situation des ouvriers des autres pays. L'émancipation de la classe ouvrière
est donc une oeuvre à laquelle sont également intéressés les ouvriers de tous les pays civi-
lisés. En connaissance de ce fait, le Parti social-démocrate d'Allemagne se déclare en parfaite
union avec les ouvriers de tous les autres pays qui ont conscience de leur classe.
de ces idées, il combat dans la société présente non seulement l'exploitation et l'oppression
des travailleurs salariés, mais toute espèce d'exploitation et d'oppression, qu'elle soit dirigée
contre une classe, un parti, un sexe ou une race.
1. Le suffrage universel égal, direct et le scrutin secret pour tous les membres de l'Empire
âgés de plus de 20 ans, sans distinction de sexe, dans toutes les élections et tous les votes.
Système de représentation proportionnelle et, jusqu'à ce qu'il soit établi, nouveau remanie-
ment légal des circonscriptions électorales après chaque recensement. Périodes législatives
d'une durée de deux ans. Jours d'élections et de votes fixés au jour de repos légal. Indemnité
pour les représentants élus. Suppression de toute limitation des droits politiques, sauf pour les
personnes frappés d'interdiction.
3. Éducation pour le service militaire pour tous. Milices à la place des armées perma-
nentes. La représentation populaire seule appelée à décider de la guerre et de la paix. Règle-
ment de tous les conflits internationaux par voie d'arbitrage.
4. Abolition de toutes les lois qui limitent ou suppriment la libre expression de l'opinion
et le droit d'association et de réunion.
5. Abolition de toutes les lois qui, au point de vue du droit public et privé, mettent la
femme en état d'infériorité vis-à-vis de l'homme.
6. La religion déclarée chose privée. Suppression de toutes les dépenses faites au moyen
des fonds publics pour des buts ecclésiastiques et religieux. Les communautés ecclésiastiques
et religieuses doivent être considérées comme des associations privées qui règlent leurs
affaires en pleine indépendance.
8. Gratuité de la justice et de l'assistance judiciaire. Justice rendue par des juges élus par
le peuple. Appel en matière pénale. Indemnités pour les personnes accusées, arrêtées et
condamnées reconnues innocentes. Suppression de la peine de mort.
9. Gratuité des soins médicaux y compris les accouchements et les remèdes. Gratuité des
enterrements.
10. Impôt progressif sur le revenu et la fortune pour couvrir toutes les dépenses
publiques, dans la mesure où elles doivent être couvertes par des impôts. Déclaration
obligatoire des revenus. Impôt progressif sur les successions, d'après l'importance de
l'héritage et d'après le degré de parenté. Abolition de tous les impôts indirects, douanes et
autres mesures économiques qui sacrifient les intérêts de la collectivité aux intérêts d'une
minorité privilégiée.
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1. Une législation protectrice du travail efficace, nationale et internationale, sur les bases
suivantes :
c) Interdiction du travail de nuit, sauf pour les branches d'industrie qui, en vertu de leur
nature, soit pour des raisons techniques, soit pour des raisons de bien-être général, exigent le
travail de nuit.
d) Un intervalle de repos ininterrompu d'au moins trente-six heures, une fois par semaine,
pour chaque ouvrier.
3. Même situation pour les ouvriers agricoles et les domestiques et pour les travailleurs
industriels; suppression des règlements concernant les domestiques.