Polluants chimiques et écotoxicologie aquatique
Polluants chimiques et écotoxicologie aquatique
1
1.1 Analyses et dosages des contaminants chimiques dans le
poisson et l’écosystème
Une des conséquences des pollutions chroniques est la présence dans l’eau, les
sédiments et les chaînes alimentaires aquatiques, de nombreux polluants rémanents tels
que les polychlorobiphényles (PCB), les dioxines, les hydrocarbures aromatiques
polycycliques (HAPs), les métaux lourds et les pesticides.
Les espèces indicatrices de l’accumulation des polluants sont choisies d’après les
critères suivants : ubiquité (c’est-à-dire présence dans de nombreux types de milieux),
sédentarité (pour refléter fidèlement le milieu étudié), longévité (15 à 20 ans) et
résistance aux polluants (permettant d’accumuler ces derniers sans succomber trop
rapidement à leurs effets toxiques). Ainsi a-t-on retenu en France : pour les milieux
dulçaquicoles, le chevesne Leuciscus cephalus et la lotte Lota lota, gadidé très gras qui
concentre les polluants tels que les PCBs et a été utilisé pour étudier la pollution du lac
Léman ; pour les milieux marins, la moule Mytilus edulis, animal filtreur plus ubiquiste
que l’huître, utilisée pour la surveillance par le Réseau d’observation de la
contamination chimique (ROCCH). Des études sont également réalisées chez des
poissons littoraux comme la limande Limanda limanda, la morue Gadus morhua et le
flet Platichthys flesus, dans le cadre de programmes de développement pour la
surveillance des côtes européennes de l’Atlantique Nord (Lang et Wosniok, 2008).
Les analyses chimiques sont menées par des techniques classiques, souvent mises en
œuvre sous forme de variantes dont la portée est limitée à des laboratoires équipés et
expérimentés : chromatographie en phase gazeuse, absorption atomique, spectrométrie
de masse. Le développement des méthodes d’extraction et de quantification a permis
une augmentation notable des rendements. Par exemple, plus d’une quarantaine de
molécules d’HAP peuvent être quantifiées à la fois dans un même échantillon d’eau de
mer ou de chair de poissons. Pour développer les opérations de surveillance des eaux,
de nombreux réseaux ont été mis en place, opérant à des échelles très variables et
n’interdisant pas un intérêt ponctuel pour des sites sensibles ou des espèces animales
très exposées.
2
application du programme de surveillance établi par la directive cadre européenne sur
l’eau (voir 2.2, Contaminants des écosystèmes, p. 8).
Normes NF en ISO
Déterminations Organismes tests Désignations
(numéro)
Toxicité aiguë Brachydanio rerio CL 50-24, 48,
7346-1
concentration létale poisson zèbre 72 ou 96 h
Toxicité aiguë
Daphnia magna daphnie CI 50-24 h 6341
inhibition de la mobilité
Toxicité chronique, Pseudokirchneriella
inhibition de la croissance subcapitata CI 50-72 h 1253
d’une population d’algues
Toxicité aiguë,
inhibition de Vibrio fischeri CE 50-5 à 30 min 11348-1
bioluminescence
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du milieu et aux substances toxiques). En milieu marin, le bar Dicentrarchus labrax est
le poisson le plus largement recommandé en France pour les tests standardisés Afnor.
Les invertébrés tests sont : des branchiopodes (daphnie Daphnia magna) et des
amphipodes (gammares Gammarus sp.) en eau douce ; des branchiopodes anostracés
(artémie Artemia salina) en écotoxicologie marine ; des phyllopodes (Thamnocephalus
platyurus) et des rotifères (Brachionus plicatilis) qui, lyophilisés et commercialisées
sous la forme de tests en kits (le Thamnotoxkit F® et le Rotoxkit M®), se conservent et
s’utilisent facilement. Des multitests macro-invertébrés permettent par ailleurs de faire
des recoupements de CL50 sur plusieurs espèces.
Les protistes sont représentés par des algues chlorophycées (Scenedesmus, Chlorella)
qui, vivantes, sont vertes mais virent rapidement au jaune quand elles meurent. Quant
aux bactéries, ce sont des organismes phosphorescents (Aliivibrio [Vibrio] fisheri), qui
dans des conditions défavorables perdent leur luminescence. Des tests commercialisés
en version terrain (Microtox®, DeltaTox®) permettent de déterminer la CI50. Le
tableau 1 présente certains des organismes tests employés dans les essais d’écotoxicité
qui ont fait l’objet de normes AFNOR ou CEN.
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Tableau 2. Substances xénobiotiques responsables de troubles pathologiques chez
les poissons (et les écosystèmes aquatiques).
Acides "
Bases "
Alkylphénols (AP)
AP fabriquée pour produire des APE.
Alkylphénols polyéthoxylés (APE)
Tensioactifs hydrosolubles. Surfactants.
noyau phénol greffé de chaînes
Perturbateurs endocriniens
hydrocarbonées non halogénées
Hydrocarbures aromatiques
polycycliques halogénés (HAPH)
5
Plus de 200 PCBs connus. Action neurocomportementale et perturbations
métaboliques
Polychlorodibenzodioxines (PCDD)
Polychlodibenzofurane (PCDF)
Diazine et triazine
Composés métalliques
Produits de raffinage
Les pesticides apparaissent comme les composés les plus souvent impliqués dans les
troubles toxiques aigus. Autrefois, les insecticides organochlorés comme le lindane
étaient fréquemment responsables de mortalités. Depuis une vingtaine d’années ces
substances sont interdites de fabrication et d’emploi dans les pays développés mais il
peut encore en être relargué à partir d’anciens stocks ou d’usages frauduleux (voir 4.1, p.
22). Même après cette date, au Laboratoire de toxicologie de l’ENVL, les substances les
plus recherchées (et par conséquent les plus trouvées) étaient les organochlorés (21 %),
les inhibiteurs des cholinestérases – organophosphorés et carbamates – (14 %) et les
pyréthrinoïdes (8 %) (figure 2). Les pourcentages d’analyses positives sont de 35 pour
les organochlorés, 25 pour les inhibiteurs de cholinestérase, et 30 pour les
pyréthrinoïdes.
Les métaux lourds tels que le cuivre, le plomb, le chrome, le zinc et le mercure peuvent
aussi être impliqués, notamment par des rejets industriels ou lors de l’emploi de certains
produits d’hygiène (sulfate de cuivre ou de zinc).
Des rejets de chlore industriels ou domestiques (piscines) peuvent également être à
l’origine de mortalités. Les composés ammoniacaux résultent généralement de pollutions
organiques (station d’épuration en dysfonctionnement, eaux d’égout ou d’élevage),
6
tandis que les hydrocarbures proviennent de déversements accidentels (accidents de
circulation, fuites de canalisations, débordements lors du remplissage de cuves).
70
60 Analyses réalisées
Analyses positives
50
40 47
30
32
20
17
10 11
15 7 6 5
8 5 4
5 5 4 4 5 5 4
0 3 3 1 3 1 2 2 1 1 1 1 1 1
1
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Substances chimiques contaminant les écosystèmes
aquatiques et leurs hôtes
Afin de protéger les écosystèmes aquatiques et la santé humaine, l’Union européenne a
établi un cadre communautaire pour la protection et la gestion des eaux intérieures de
surface, des eaux souterraines, des eaux de transition et des eaux côtières. L’objectif
ultime de cette Directive cadre sur l’eau (DCE) était d’atteindre un « bon état »
chimique et écologique de toutes les eaux communautaires dès 2015 :
− Le bon état chimique devait reposer sur le respect de Normes de qualité
environnementale (NQE) établies pour une liste de 41 substances précisées dans
l'annexe X de textes régulièrement mis à jour (voir la directive 2013/39/UE,
dernière parue), ainsi que dans la liste I de la directive 2006/11/CE.
− Le bon état écologique prenait en compte, quant à lui, la diversité biologique, la
présence d’espèces non indigènes, la santé du réseau trophique, l’eutrophisation, la
modification des conditions hydrographiques et les concentrations de contaminants
pour des molécules appartenant à la liste II de la directive 76/464/CE, dont la
détermination des valeurs limites d’émission ne semble pas encore achevée.
Les substances ainsi retenues appartiennent à différentes familles comme les métaux, les
dérivés du pétrole, les pesticides, les solvants, les détergents, et différents autres
composés provenant de l’industrie. À côté des cas, le plus souvent accidentels, de
toxicité aiguë évoquée plus haut, ces substances sont présentes en quantités variables
dans la plupart des écosystèmes. Certaines, très stables, s’accumulent dans les poissons :
polychlorobiphényles (PCBs), polybromodiphényléthers (PBDE), insecticides organo-
chlorés, métaux lourds) ; d’autres sont biodégradées (insecticides organophosphorés et
pyréthrinoïdes). Les PCBs, PBDEs et insecticides organochlorés font partie de la
catégorie des polluants organiques persistants (POP). Ces substances lipophiles se
concentrent dans les chaînes alimentaires et on les retrouve principalement dans les
graisses animales. Les effets apparents de la contamination des poissons par les
xénobiotiques vont, selon les facteurs de risque, de l’absence de signe clinique à des
troubles morbides anatomopathologiques et fonctionnels qui seront présentés plus loin
(voir 3 et 4).
Lors d’un travail cherchant à évaluer l’impact d’une contamination chimique sur la
santé des poissons (Danion, 2011), un état des lieux de la nature et des concentrations
en hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) et en pesticides a été dressé dans les
cours d’eau bretons. La concentration cumulée des HAP recherchés a atteint
fréquemment 200 ng L-1 en un des points de prélèvement. Concernant les pesticides, qui
intégraient 5 molécules classées prioritaires (SP) au sens de la DCE, les limites
réglementaires de 2 µg L-1 par substance active (SA) et de 5 µg L-1 pour la
concentration totale des SA présentes simultanément ont été atteintes pour 3 % des
points de suivi.
L’attention grandissante portée depuis la fin des années 1980 aux contaminations
chimiques des écosystèmes aquatiques a entraîné la recherche d’autres substances
contaminantes que celles résultant des activités industrielles et agricoles. Les efforts
n’ont pas été déçus : les contaminants qui ont pris de l’importance émanent des
traitements médicaux et vétérinaires ainsi que de l’usage des produits d’hygiène
humaine et animale (antiseptiques et désinfectants) et des cosmétiques (colorants,
photoprotecteurs). Ainsi révèle-t-on de façon systématique dans les eaux usées
hospitalières, la présence de diverses familles pharmaco-thérapeutiques employées en
8
infectiologie, en parasitologie, en immunologie, en cardiologie, en gynécologie, ainsi
que d’antiseptiques et de désinfectants (concentrations importantes de molécules
chlorées et présence plus ponctuelle de métaux lourds tels que le mercure et l’argent).
Les essais biologiques déjà évoqués, Microtox® et daphnie, montrent d’ailleurs que les
effluents hospitaliers ont une toxicité élevée (Emmanuel et al, 2002 ; Emmanuel et al,
2004). Les stations d’épuration n’éliminent pas ces produits qui sont ensuite détectés à
leur aval, dans les eaux superficielles et phréatiques. Des stéroïdes sont également
observés dans les rivières en aval des stations d’épuration (Labadie et Budzinski, 2005).
Les dangers des médicaments pour l’environnement ont été pris en considération depuis
plus longtemps en médecine vétérinaire qu’en médecine humaine. Les effets
écotoxicologiques sont étudiés dans le dossier d’autorisation de mise sur le marché
(AMM) des médicaments vétérinaires depuis près de 25 ans. Les tests retenus sont ceux
utilisés le plus couramment pour les autres substances chimiques : danio rayé, daphnie,
algues microscopiques, bactéries (Microtox®) etc. Après commercialisation du
médicament, ces risques sont également pris en compte par la pharmacovigilance
vétérinaire, secteur désormais bien développé dans le contexte européen.
Parmi les produits à usage vétérinaire utilisés pour les poissons, les désinfectants se
retrouvent dans les effluents de pisciculture à des concentrations susceptibles de
représenter, à terme, une menace pour certains écosystèmes aquatiques. L’étude de la
toxicité aiguë de trois produits désinfectants (ammoniums quaternaires, formaldéhyde et
glutaraldéhyde) a montré que malgré de fortes variations en fonction des constituants la
toxicité potentielle de ces produits apparaît globalement assez élevée (Emmanuel et al.,
2005). De manière générale, les risques écotoxicologiques des médicaments sont
devenus un sujet de préoccupation prioritaire, tant pour les protecteurs des milieux
sauvages que pour les toxicologues et les autorités réglementaires (Emmanuel et al.,
2005).
1
REACH (Registration, Evaluation, Authorization and Restriction of Chemicals) est un règlement de
l’Union européenne visant à mieux protéger la santé humaine et l’environnement contre les risques liés
aux substances chimiques, tout en favorisant la compétitivité de l’industrie chimique européenne. Il
encourage également des méthodes alternatives pour réduire le nombre d’essais sur animaux dans
l’évaluation des dangers liés aux substances chimiques.
9
apportent en de nombreux secteurs : chimie et matériaux, micro-électronique, industries
textile et cosmétique et même la santé, en tant que vecteurs de médicaments au niveau
de cellules-cibles. En fait, la menace concerne plus particulièrement les nanoparticules
et nanotubes non enrobés dans la mesure où l’enrobage dans une couche protectrice
abolit pratiquement le risque d’intoxication. Les risques représentés pour les poissons
sont de plus en plus documentés (Shaw et Handy, 2011). Par exemple, il a été démontré
que les fullerènes pouvaient provoquer un choc oxydatif dans les bulbes olfactifs du
black bass Micropterus salmoides après avoir cheminé le long du trajet du nerf olfactif
(Oberdörster, 2004). Le problème des micro- et nano-plastiques, assez comparable, reste
relativement mal appréhendé du point de vue des effets physiopathologiques à redouter
mais paraît bien se poser au niveau de la contamination alimentaire et digestive, avec les
risques de propagation qu’il en résulte au long des chaînes trophiques. Tous les animaux
aquatiques, poissons compris, tant en milieu marin que dulçaquicoles, sont directement
concernés dans la mesure ou les produits de consommation et les effluents urbains en
constituent la source essentielle (Mattsson et al., 2015).
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biologique (de la cellule jusqu’à la population) chez des organismes exposés de manière
chronique dans leur habitat naturel. Les réponses cellulaires notamment, précoces et
spécifiques, permettent de caractériser l’effet des contaminants chimiques après
pénétration dans l’organisme, l’apparition de signes cliniques chez les individus
exposés en permanence venant confirmer le lien entre les événements cellulaires
signalant un effet polluant et le désordre tissulaire qui apparaît à plus long terme.
11
L’examen nécropsique révèle d’éventuelles hépatomégalies ou néphromégalies et
l’histopathologie fait apparaître des lésions dégénératives ou néoplasiques plus ou
moins importantes selon l’intensité et l’ancienneté de l’atteinte au moment du
prélèvement. Les organes contrôlés sont le foie, le rein, la rate et la branchie et c’est à la
présence de HAP, de PCB et de dioxines que sont associées les prévalences les plus
élevées de néoplasmes. Le foie, que son rôle dans la détoxification expose au premier
chef à l’action des substances toxiques, a beaucoup retenu l’attention (Feist et al.,
2004 ; Lang et al., 2006). De fait, Lang et al. (2006) ont décelé plus de 80 % de lésions
hépatiques (figures 5 et 6) sur plus de 3 000 flets contrôlés et 5 % de ces lésions
atteignaient des stades pré-tumoraux ou tumoraux.
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Du point de vue des caractéristiques cliniques ainsi rapportées, ce sont les
pleuronectiformes qui sont les plus touchés, particulièrement dans les estuaires des
cours d’eau fortement anthropisés et les zones maritimes dans lesquelles ils aboutissent.
À la fin des années 1990, une étude épidémiologique a été conduite dans l’estuaire de la
Seine, dont la pollution était alors importante. Sur 800 flets (Burgeot et al., 2000)
échantillonnés d’amont en aval pour systématiquement rechercher les foyers
d’altération cellulaire et les adénomes hépatocellulaires, 5 % des adultes présentaient
des lésions hépatiques tumorales ou pré-tumorales tandis que les juvéniles étaient
indemnes. Parmi les flets atteints, seuls les plus âgés vivant dans l’estuaire aval (en
zone marine) présentaient des lésions, les femelles étant 3,5 fois plus sensibles que les
mâles. L’âge des poissons et plus vraisemblablement la durée d’exposition apparaissent
donc ici prépondérants puisque les flets juvéniles, contrairement aux adultes, vivent en
amont de l’estuaire dans les parties les plus contaminée. Des résultats sensiblement
identiques ont été observés chez les flets des côtes néerlandaises (Vethaak et Wester,
1996).
À l’échelle européenne, l’effort de recherche et de standardisation, développé dans le
cadre de la convention OSPAR (pour Oslo-Paris) pour la protection du milieu marin de
l’Atlantique Nord-Est, est resté l’exemple type d’une démarche internationale de
surveillance sanitaire des poissons benthiques menée en rapport avec la contamination
chimique de leur habitat naturel. L’approche descriptive normalisée des lésions externes
(cutanées) et internes (hépatiques), associée à des exercices d’inter-calibration, a abouti
sous l’égide du Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM) à la rédaction
d’un référentiel méthodologique (Feist et al., 2004) et à la construction d’une base de
données commune gérée par le CIEM (Wosniok et al., 1999). Le flet européen et la
limande commune sont les deux espèces sélectionnées, caractérisées par des modes de
vie différents permettant de couvrir les effets spatio-temporels de contaminants, tant en
milieu estuarien avec le flet que dans des zones littorales avec la limande.
Un indice pathologique (Fish Diseases Index), visant à estimer l’atteinte globale des
populations de poissons benthiques sur la base d’un choix d’étiologies reconnues, de
leurs signes externes et des lésions hépatiques observées, a été mis au point chez la
13
limande dans le cadre d’un programme de surveillance initié en 1990 par les instituts
allemands. Les éléments servant à établir cet indice figurent dans le tableau 3. Ainsi
défini, il a permis d’évaluer l’état sanitaire des limandes vivant dans des zones plus ou
moins contaminées de la mer du Nord et partant, le niveau de contamination chimique
présumé de secteurs maritimes définis dans le carroyage du CIEM (figure 7). D’après
Lang et Wosniok (2008), on trouve les indices les plus élevés entre 54 et 56°5 N alors
qu’ils sont faibles entre 56°5 et 57° N. Il existe également des zones dans lesquelles les
valeurs de l’indice sont modérées. Cet indice est particulièrement utile aux décideurs
politiques européens. Il permet avec un outil très simplifié de classer des zones de la
mer du Nord suivant l’état sanitaire de leurs poissons et d’en inférer la probabilité de
contaminations chimiques.
Troubles locomoteurs
Les troubles de la locomotion affectent les capacités d’attaque ou de fuite, ainsi que la
possibilité de migration, qui se répercute elle-même sur la reproduction. Bien que la
majorité des données provienne plutôt des crustacés, les travaux menés sur plusieurs
espèces de poissons ont montré que des expositions à l’atrazine, au diuron et à différents
pesticides perturbaient de manière significative leur comportement natatoire et social et
pouvaient en faire des biomarqueurs de la contamination des milieux aquatiques
(Triebskorn et al. 1997).
14
Troubles trophiques
Les troubles trophiques sont révélés par des ralentissements de croissance dont la
détermination fait également partie des biomarqueurs utilisés pour la surveillance
écotoxicologique des zones côtières servant de nourricerie aux juvéniles de
pleuronectiformes (Amara et al., 2007).
Troubles génésiques
Les troubles génésiques sont ceux qui ont les conséquences les plus significatives aux
niveaux des populations et des écosystèmes. Ils concernent à la fois le comportement
(parades, choix des partenaires, soins parentaux) et les étapes du cycle reproducteur
(gamétogenèse, fécondation, développement embryonnaire et larvaire) (Devaux et al.,
2015 ; Goksøyr et al., 2003 ; Lawrence et al., 2003 ; Chen et al., 2017). L’atteinte de la
fécondité peut s’exprimer par des stérilités, des mortalités embryonnaires et larvaires,
des malformations des juvéniles et des inversions sexuelles. Il peut alors en résulter une
diminution du recrutement et la régression d’une ou plusieurs espèces de poissons, mais
aussi une inversion de la pyramide des âges et un changement de sex-ratio chez les
poissons d’un écosystème. Dans la majeure partie des cas actuels, ces troubles sont
engendrés par la présence dans les écosystèmes aquatiques de « perturbateurs
endocriniens », représentés par les œstrogènes animaux (naturels ou de synthèse) et
végétaux (phytœstrogènes issus de la fabrication de la pâte à papier), ainsi que par les
nombreux xénobiotiques présentant des analogies de formules chimiques avec les
hormones stéroïdiennes. Ces substances dont Goksøyr et al. (2003) ont fait la revue,
figurent dans les familles chimiques suivantes : HAPH (PCB, dioxines), insecticides
organochlorés et organophosphorés, autres pesticides (atrazine, perméthrine),
alkylphénols, phthalates.
L’exemple devenu classique de la corrélation entre présence de micropolluants
chimiques et troubles de la reproduction est celui des poissons carnassiers consommant
des proies contaminées par les HAPH. Les effets en ont été observés chez des
salmonidés des Grands Lacs nord-américains, de la mer Baltique et du lac Léman. Dans
ce dernier, en effet, il avait été trouvé chez des ombles Salvelinus alpinus, une
corrélation très significative (p < 0,01) entre les taux de PCB et de DDT (dichloro-
diphényl-trichloroéthane) dans le contenu lipidique des ovules et les pourcentages
d’œufs non viables et de mortalités embryonnaires précoces (Monod et Keck 1982). Des
résultats analogues devaient être obtenus chez le saumon atlantique Salmo salar, dont
les œufs présentaient des niveaux de contamination de leurs lipides par les PCB compris
entre 7 et 34 ppm (Jensen et al, 1970). Ainsi, bien que cela n’indique pas
obligatoirement une relation de cause à effet, il existe une nette association entre la
bioaccumulation de résidus organochlorés et les échecs de reproduction des salmonidés
concernés. Les poissons de l’estuaire de la Seine, qui compte parmi les plus contaminés
d’Europe, sont particulièrement touchés par les perturbations du système endocrinien,
notamment par le phénomène d’intersexualisation et par un taux élevé de vitellogénine
chez les mâles (Minier et al., 2000a et 2000b). Ces poissons intersexués ont des
testicules engendrant à la fois des spermatozoïdes et des ovocytes (figure 8). Les
ovocytes dégénèrent prématurément et sont éliminés par les macrophages. Il en résulte
une perte du potentiel reproducteur des animaux et une dépense énergétique importante
qui peut leur être préjudiciable. Le phénomène d’intersexualisation a pu être induit
expérimentalement chez les poissons, montrant l’implication de certains composés, dont
des stéroïdes, (Baroiller et D’Cotta, 2001). Certaines expositions peuvent aller jusqu’à
inverser complètement le sexe d’un individu. Pratiquement toutes les espèces étudiées
15
dans la Seine ouu ses afflueents (gardonn, goujon, chevaine
c et brême) sonnt sensibless à ce
phénnomène. Dess espèces teelles que le fflet et l’épeerlan Osmerus eperlanuus, vivant daans la
zone estuariennee, sont aussi touchées. Ce phénom mène n’est pas
p circonsccrit à l’Europe du
Nordd car sur less côtes de laa Méditerrannée, des esppadons (Xip
phias gladiuus) et des ro
ougets
barbeets (Mulluss barbatusi)) intersexuéés (figure9)) ont été id dentifiés (D
De Metrio et al.,
20033 ; Martin-Skilton et al.., 2006).
Affecctant les différents
d niveaux
n dees chaînes alimentairees, ces conntamination ns se
trouvvent amplifiiées à chacuun d’eux et elles étend dent leur imp pact à la san
anté des animmaux
partaageant les écosystèmes
é s des poisssons atteintts : oiseaux piscivores et mammiifères
aquaatiques. Sonnt ainsi touuchés les aaigles pêcheeurs, les baalbuzards, lles bélougaas du
fleuvve Saint-Lauurent, les phoques de lla mer Balttique et les loutres. Pouur ces dernières,
les chances de maintien
m dee l’espèce s ont liées au
ux taux d’orrganochloréés, en particculier
de PC CB, présentts dans les poissons
p doont elle se nourrit
n (Allaan et al., 19990). La préssence
de laa loutre et son
s taux de reproductioon ont mêm me permis une
u estimatiion du niveaau de
polluution des coours d’eau par les microopolluants.
Figuree 8: Coupe
C
histoloogique de testi-
cule dd'un mulet, Mullus
M
barbattus, montraant le
dévelooppement d'un
ovotesstis empli d’ovo-
d
cytes prévitello
ogéni-
ques. (flèche). Noter
l'épaisssissement des
septa et la fibrose au
sein ddu tissu conjonctif
(pointete de flèche).
Barre = 1 mm)
Photo C. Minier 20 007.
Figurre 9 : Platichhthys
flesuss, flet. Couppe his
tologgique montraant le
dévelloppement d'ovo-
cytes primaires dans T
le teesticule (T) d'un
sujet mâle. Barrre =
500 µm. P
Photo
C. M
Minier 2007.
16
3.2 Aspects pathogéniques des intoxications par les
substances chimiques polluantes
Deux revues, celles de Cajaraville et al. (2003) et de Lawrence et al. (2003), apportent
l’essentiel des données utiles à la compréhension de la pathogénie des substances
chimiques polluantes.
17
complexe enzymatique à cytochrome P450 (les mono-oxygénases sont des oxygénases à
fonction mixte qui assurent conjointement l’oxydation et l’hydroxylation du substrat).
La phase II est une phase de conjugaison, qui combine des molécules oxydées avec un
substrat endogène comme le glutathion sous l’effet d’enzymes comme les glutathion S-
transférases (GST). Pris en charge par des molécules de transport, les complexes
solubles ainsi formés sont éliminés de la cellule.
Cependant, l’action des mono-oxygénases n’est pas toujours bénéfique. En effet,
parallèlement aux oxydations et hydroxylations détoxifiantes elles conduisent, avec la
participation d’autres enzymes, à la formation d’une proportion plus ou moins grande
d’espèces chimiques possédant un ou plusieurs électrons non appariés sur leur couche
externe. La présence d’électrons célibataires confère à ces espèces une grande instabilité
en même temps qu’une forte activité cytotoxique. Les espèces chimiques les plus
souvent évoquées sont les espèces réactives de l’oxygène (ERO). Elles comprennent
l’anion superoxyde O2•- qui aboutit au peroxyde d’hydrogène H2O2 (ce dernier ne
portant pas l’électron célibataire indiqué dans les formules par un point), en engendrant
au passage les radicaux hydroxyle OH• et hydroperoxyle HO2•. Notons que ces espèces
chimiques, dont les cibles sont l’ADN, les membranes biologiques et de nombreuses
protéines, sont également impliquées dans l’immunité innée sous la forme d’effecteurs
de l’inflammation. D’autres molécules que les ERO peuvent résulter de l’oxydation des
xénobiotiques et représenter des métabolites souvent plus réactifs que leurs composés
parents.
Face aux ERO, l’organisme a élaboré des défenses antioxydantes qui les détruisent ou
les piègent. La destruction des ERO est enzymatique et repose sur des métalloenzymes :
la superoxyde-dismutase (SOD), qui convertit O2•- en H2O2, la catalase et la glutathion-
peroxydase, qui engendrent H2O mais aussi le radical OH•, moins inoffensif. La capture
de ces même ERO est due à des molécules non enzymatiques : la vitamine E, dont les
propriétés antioxydantes protègent les acides gras du système membranaire de la cellule
de la peroxydation (voir Compléments, chapitre 5)2, la vitamine C et le β-carotène,
également impliqués dans la protection des membranes contre l’oxydation ; le
glutathion. La protection par capture de xénobiotiques fonctionne également vis-à-vis
des métaux, piégés par les métalloprotéines.
Il apparaît en fin de compte que les troubles morbides vont se manifester quand le
potentiel de défense antitoxique sera dépassé, soit par la concentration excessive dans
l’organisme du xénobiotique, s’il est toxique par lui-même, soit par celle des substances
nocives qui en dérivent par le jeu des biotransformations, qui dépendent aussi, en
général, de la concentration du xénobiotique initial. En outre, des effets directs et
indirects se combinent le plus souvent, car le poisson se trouve confronté en même
temps à des contaminants multiples. Les effets initiaux et les réponses se déroulent au
niveau moléculaire et cellulaire. Ils s’amplifient ensuite au niveau tissulaire et finissent
par affecter des fonctions de l’organisme tout entier. Les cellules les plus exposées à
l’action des toxiques sont celles des organes assurant les fonctions d’absorption et
d’épuration chez le poisson : épithéliocytes branchiaux, entérocytes, hépatocytes et
épithéliocytes des tubules urinaires. Les atteintes cellulaires tendent ensuite à se
généraliser, bien qu’à des degrés variables, et leurs conséquences peuvent être graves
quand elles concernent les cellules germinales. Le tableau pathogénique, qui ne saurait
être détaillée ici, est d’une extrême complexité. Néanmoins, les indications données dans
2
De Kinkelin P., 2019. L'alimentation et les maladies d'origine alimentaire. En [ligne], doi : ...
18
ce qui précède sur le devenir des xénobiotiques dans l’organisme fournissent des pistes
pour rendre compte des signes d’intoxication et de contamination exprimés.
Neurotoxicité
Des substances neurotoxiques comme les insecticides organophosphorés, les carbamates,
les triazines et le paraquat, agissent en inhibant l’acétylcholinestérase et engendrent par
là des troubles de l’équilibre et de la locomotion (Renick et al., 2016). Depuis une
quinzaine d’années, de nombreux travaux concernant poissons, crustacés et mollusques
ont été conduits en France, pays qui compte parmi les trois plus grands utilisateurs
mondiaux de pesticides. Le biomarqueur acétycholinestérase, qui a été développé depuis
plusieurs dizaines d’années chez les insectes, permet aujourd’hui de révéler les effets
neurotoxiques de contaminants chimiques présents dans les rivières et dans les estuaires
(Galgani et Bocquené, 2000).
Alarme
Les protéines de choc thermique induites chez les poissons par divers métaux sont des
signaux d’alarme endogènes pour l’immunité innée. Elles peuvent conduire à des
réponses impliquant des ERO, dont la synthèse, nous l’avons vu, est déjà la plaque
tournante de la pathogénie de nombreux xénobiotiques.
Génotoxicité
Les atteintes de l’ADN s’adressent aux gènes eux-mêmes (mutations) et aux
chromosomes, affectant alors la ploïdie quand elles touchent la mitose ou la structure
(cassures, délétions, translocation). Bien que des agents physiques puissent affecter
l’intégrité de l’ADN, seule la génotoxicité des agents chimiques est envisagée ici. Les
altérations de l’ADN par les ERO résultent d’oxydations et de la formation d’adduits. Ce
sont par exemple, l’oxydation de la guanine en 8-hydroxyguanine par O2•- et surtout
OH•, ou celle du déoxyribose par OH•, qui déstabilisent les liaisons hydrogène entre
bases complémentaires et conduisent à la rupture du brin concerné, voire des deux brins
de la molécule d’ADN. Les adduits à l’ADN sont le fait de substances comme les HAP
ou les HAPH ayant subi le premier stade de la biotransformation, qui leur confère un
certain degré d’hydrosolubilité et donc de charge électrique. La plupart des altérations de
la molécule d’ADN, quand un seul brin est concerné, sont réparables par des systèmes
enzymatiques normalement présents dans les cellules. Cependant, certains métaux lourds
(cadmium, plomb, cobalt) inhibent les étapes d’excision-resynthèse des nucléotides,
faisant ainsi preuve d’une génotoxicité indirecte.
La prévalence et l’intensité des dommages infligés à l’ADN chez les organismes
aquatiques sont liés à la contamination de leurs écosystèmes. La mise en contact, au
laboratoire, d’organismes indemnes avec des échantillons provenant de sites contaminés
19
par les HAP, les HAPH et les métaux lourds permet de les reproduire à l’identique
(Clément et al., 2004 ; Akcha et al., 2004).
Les lésions de l’ADN peuvent se traduire par une évolution néoplasique menant à la
formation de tumeurs ou créer dans le matériel génétique des cellules des anomalies
affectant leur descendance. Il a été montré que des mutations ponctuelles altérant ou
supprimant l’expression de gènes inhibiteurs de l’apoptose (p53) ou activateurs de proto-
oncogènes (Ki-ras) pouvaient élever le risque ou directement être inductrices de cancers
hépatiques ou gonadiques (Cachot et al., 2000). D’un autre côté, l’altération du matériel
génétique pendant la gamétogenèse voit ses effets amplifiés, voire pérennisés, au cours
des divisions cellulaires qui précèdent puis suivent la fécondation, accréditant une
possible origine génotoxique pour les troubles de la reproduction précédemment
évoqués. Theodorakis et al. (1997) avaient d’ailleurs montré que le potentiel
reproducteur de gambusies originaires d’écosystèmes pollués par des HAP, HAPH
(PCB), métaux et radionucléides, variait en raison inverse des altérations de leur ADN
érythrocytaire.
Cytotoxicité
Outre leur génotoxicité, les ERO, et donc les substances dont elles proviennent, exercent
leur pouvoir peroxydant sur les acides gras des phospholipides constituant les
membranes cellulaires, non seulement ceux de la membrane plasmique mais aussi ceux
des membranes du réticulum endoplasmique, des mitochrondries et des lysosomes. Le
fonctionnement cellulaire se trouve donc paralysé et la mort des cellules s’ensuit
d’autant plus vite que la rupture des membranes lysosomiales entraîne la libération dans
le cytosol de nombreuses enzymes protéolytiques qui provoquent leur destruction. Cette
mort avec destruction correspond à une nécrose qui peut former des foyers plus ou
moins étendus. Aussi, les lésions de destruction des nageoires et des téguments
recensées chez des poissons d’écosystèmes très contaminés par les xénobiotiques,
apparaissent-elles cohérentes avec l’action nécrosante des ERO par le biais de la
péroxydation membranaire. L’altération membranaire confère vraisemblablement aux
ERO une action nocive systémique et, compte tenu des relations membranaires qu’elle
implique, on pressent que l’immunité représente potentiellement pour ces espèces
chimiques une cible de prédilection.
Protéinotoxicité
Le radical hydroxyle peut attaquer les acides aminés constitutifs des protéines. Quand il
s’agit d’enzymes, l’action de OH• peut entraîner l’inactivation de leur site actif et les
dysfonctionnements qui s’en suivent.
Immunotoxicité
Le fait que la pollution, au sens le plus large, soit un facteur de risque d’infections par le
biais d’un affaiblissement de l’immunité est un ressenti spontané et largement répandu.
L’immunodépression est devenue un élément d’explication souvent mis en avant mais si
l’on considère l’extrême diversité des éléments qu’elle implique (polluants, poissons,
organismes pathogènes, écosystèmes), une approche globale n’est probablement pas la
plus adaptée. Bols et al. (2001) ont passé en revue des travaux concernant 35 espèces de
poissons, effectués pour la plupart ex vivo, qui visaient à confronter certains effecteurs
de l’immunité innée à des xénobiotiques appartenant le plus souvent aux HAPs, HAPH,
insecticides organochlorés et métaux lourds. Il ressort de cette revue et de travaux
20
ultérieurs (Reynaud et Deschaux, 2006) qu’un ou plusieurs mécanismes immunitaires
peuvent être affectés mais que les effets sont parfois contradictoires et souvent limités
au cadre de l’expérimentation présentée. Bref, rien ne démontre que sur le terrain
l’immunodépression d’origine toxique soit un facteur de risque de maladie infectieuse.
Telle est d’ailleurs la conclusion de Bols et al. (2001), qui déclarent qu’un volume de
travail considérable sera encore nécessaire pour dégager des connaissances solidement
établies sur les liens entre pollution et réponse immunitaire. Déjà Bucke (1997) et
Nogushi (1998) allaient dans le même sens en écrivant que le vaste domaine des
rapports entre pollution et immunité était peu, voire mal, documenté. Trop de choses
restent à définir dans de telles approches, à commencer par le contexte et la nature de
l’organisme ou des organismes pathogènes auxquels on s’intéresse car il n’est pas rare
de constater des effets inverses de ceux auxquels on s’attendait : la réduction du risque
de certaines infections parasitaires, du fait de la sensibilité de leurs agents ou de leurs
sources à une pollution (Lafferty et al., 2004).
Endocrinotoxicité
Les perturbateurs endocriniens, xénohormones et analogues de formules chimiques,
peuvent se fixer sur les récepteurs d’hormones stéroïdiennes des poissons.
Trois possibilités de perturber les réponses physiologiques normales leurs sont offertes :
la liaison au récepteur suivie d’un effet analogue à celui de l’hormone naturelle, la
liaison au récepteur suivie d’un blocage (antagonisme) et l’action sur la régulation de la
synthèse de l’hormone et de ses récepteurs. En fonction des facteurs de risque, il y a là
de quoi expliquer la diversité des troubles génésiques constatés chez les poissons
peuplant des secteurs de bassin fortement anthropisés. L’impact des rejets urbains ne se
limite évidemment pas aux seuls poissons et les conséquences des perturbations
endocriniennes sur les crustacés et les mollusques sont également bien documentées
(Gagné et al., 2007).
21
4. Aspects épidémiologiques
Au plan général, l’évaluation de l’impact économique des pollutions chimiques sur la
production piscicole est peu documentée. En pisciculture, lors de pollutions aiguës et
quand les pertes subies donnent lieu à indemnisation, les coûts peuvent être connus au
cas par cas. Il peut en aller de même dans les milieux aquatiques naturels lorsque le
responsable de la pollution aiguë est condamné aux dépens à l’issue de procédures
généralement longues.
22
En milieu continental, on a tiré quelques leçons des catastrophes écologiques passées.
Ainsi en 1982, près de Bâle, une usine hébergeant un stock de pesticides obsolètes
retirés du marché a pris feu spontanément (le fait peut arriver quand des produits
chimiques sont placés côte à côte). Pour maîtriser l’incendie, les pompiers ont utilisé
des dizaines de mètres-cubes d’eau qui se sont ensuite écoulés dans le Rhin, chargés de
toxiques. Il en résulta la mort de milliers de poissons sur des centaines de kilomètres de
fleuve. Aujourd’hui, la mise en place de bassins de rétention des eaux à proximité de
ces usines est impérative, pour éviter que de telles catastrophes ne se reproduisent. Les
pays en développement hébergent d’importants stocks de pesticides. Ceci est dû au fait
que les gouvernements de ces pays procèdent par appels d’offre et achètent à prix bas de
très grandes quantités d’organochlorés qui sont stockés, souvent à proximité des
fleuves, pour être utilisés en situations d’urgence, comme par exemple lors de grandes
invasions de sauterelles. Toute crue soudaine de fleuve peut ainsi tourner à la
catastrophe écologique.
Il arrive que les pollutions accidentelles prennent la forme de contaminations chimiques
quand les émissions toxiques demeurent discrètes, à la suite de fuites légères par
exemple. Leurs effets se mêlent alors à ceux des contaminations résultant des activités
régulières et pour ainsi dire normales des collectivités humaines qui ont l’impact le plus
élevé sur l’environnement.
24
Rôle des éléments constitutifs
La contribution aux effets toxiques des pollutions aquatiques des facteurs de première
importance que sont la température, le pH, la teneur en oxygène et la salinité de l’eau, a
fait depuis des décennies l’objet d’études expérimentales comme celles d’Amend et al.
(1969). L’élévation thermique, qui accélère le rythme de la ventilation, augmente
l’absorption branchiale des toxiques et la sensibilité des poissons. Le pH influe sur
l’ionisation des acides et des bases, modifiant de ce fait leur absorption branchiale. La
teneur de l’eau en oxygène dissous, qui conditionne également le rythme respiratoire et
diminue avec l’élévation thermique, entre en synergie avec cette dernière pour influer
elle aussi sur l’absorption branchiale des toxiques. Dans les écosystèmes naturels, des
taux de saturation de O2 supérieurs ou égaux à 80 % sont associés au risque minimum
pour la toxicité d’éventuels polluants, de même qu’ils sont optimaux pour la vie
piscicole en général. La salinité (teneur totale en minéraux), que reflète la dureté de
l’eau ou TH exprimant la concentration en Ca++ et Mg++, abaisse pour sa part la toxicité
des métaux, qui forment des complexes avec ces ions.
25
plus forte que dans le mélange, où les interactions peuvent entraîner la formation d’un
précipité (dépôt) qui diminue leur biodisponibilité.
3
De Kinkelin P., Michel C., Calvez S., 2018. La thérapeutique chez les poissons. In : Gestion de la santé
des poissons (C. Michel coord.), collection Savoir faire, éditions Quae, Versailles, p. 381-465.
26
Plusieurs études ont été effectuées en France sur l’évaluation du risque sanitaire des
micropolluants accumulés dans les poissons vis-à-vis des populations, notamment des
pêcheurs.
Concernant les insecticides organochlorés, les taux de contamination sont en diminution
notable depuis l’interdiction de ces substances entre 1970 et 1980. Cependant, il s’en
retrouve encore dans les sédiments aquatiques et les chaînes alimentaires, notamment
chez les poissons, bien que les taux aient toujours été bien inférieurs aux LMR fixées
pour les aliments d’origine animale (Keck, 1980 ; Luckas et Oheme, 1990). La
surveillance, initiée dans les années 1970 dans le cadre des inventaires nationaux de la
qualité des eaux (Keck, 1981), est aujourd’hui organisée selon les prescriptions de la
Directive cadre sur l’eau (DCE) européenne.
D’autres composés organochlorés mais d’origine industrielle, comme les PCB ou les
contaminants de produits commerciaux à base de PCB (polychlorodibenzofurane PCDF
et polychlorodibenzodioxine PCDD), sont nettement plus étudiés à l’heure actuelle : les
poissons et les animaux aquatiques apportent en effet une proportion importante de ces
polluants dans l’alimentation humaine, en raison de leurs niveaux de contamination
élevés. Dans l’organisme humain les PCB s’accumulent plus particulièrement au niveau
du tissu adipeux. Ils tendent également à se retrouver en concentrations importantes
dans le lait maternel et les lipides sanguins.
La prise de conscience, aux États-Unis et Europe du Nord en premier lieu, de la menace
que pouvait représenter pour la santé publique l’utilisation des PCB et de nombreux
autres produits chimiques a conduit assez tôt à la mise en place de programmes de
prévention pour éviter la consommation régulière de poissons contaminés (Keck, 1980).
Concernant la France, où il a d’abord été considéré que la contamination des poissons
dulçaquicoles représentait un risque sanitaire relativement réduit pour la consommation
humaine, la situation a brutalement changé au début de 2008 quand une étude menée
par le WWF (World Wildlife Fund) dans le cours inférieur du Rhône révéla dans la
population riveraine des niveaux de contamination par les PCB supérieurs à ceux
connus dans les autres pays, ainsi qu’une nette sur-imprégnation par ces polluants chez
des pêcheurs consommateurs de poissons dulçaquicoles. Des niveaux élevés de
contamination des poissons, dépassant les LMR, furent également relevés dans le cours
supérieur du fleuve et dans d’autres zones fluviales, comme l’aval de la Seine. Des
interdictions de pêche ont été prises dans le Rhône, les lacs alpins et certains secteurs du
cours de la Seine mais il faut reconnaître que des niveaux élevés de PCB existent dans
de nombreuses rivières et plans d’eau de France, ce qui a conduit l’Afssa (future Anses)
et l’Institut national de veille sanitaire à recommander une étude nationale de
l’imprégnation aux PCB chez des populations fortement consommatrices de poissons
dulçaquicoles. Les résultats des plans de surveillance ont par ailleurs conduit à définir
des zones où la consommation des poissons pêchés peut être interdite, soumises à des
mesures de restriction temporaire ou totalement libre, selon les données accumulées à
l’échelle locale.
Parallèlement, l’impact sanitaire des PCB chez l’homme faisait l’objet de nombreux
travaux aux États-Unis, au Canada et en Europe, toujours en relation avec la
consommation de poisson. Les résultats obtenus ont fait l’objet d’une revue exhaustive
de Carrier et al. (2007) publiée par l’Institut national de santé publique du Québec. Il en
ressort une extrême difficulté pour dégager un lien causal entre l’exposition aux PCB et
les effets présumés de cette dernière, sauf en ce qui concerne le développement mental
et moteur de l’enfant, qui constitue le point critique. La concentration en PCB au-
dessous de laquelle il est possible d’écarter tout effet sur le développement, d’après
27
différents tests, est estimée à 900 µg de PCB totaux/kg de lipides plasmatiques. Établi
chez les femmes enceintes, ce chiffre a pris valeur d’indicateur, à la fois pour le
développement de l’enfant et pour la santé globale de la population, tous âges
confondus (in Carrier et al., 2007). De nombreuses simulations ont fait ressortir chez
97,5 % des différentes composantes de population étudiées au Canada des niveaux de
contamination compris entre 80 et 400 µg/kg de lipides plasmatiques, quelques rares
observations dépassant le millier chez les peuples pêcheurs autochtones. La moyenne
des concentrations dans la population tendra dans le futur vers 50 µg/kg de lipides
plasmatiques, niveau bien inférieur aux 900 µg/kg précités.
Comme tous les êtres vivants, les poissons d’élevage recèlent des substances chimiques
persistantes qui ont longtemps été associées à leur alimentation à base de farines et
d’huiles de poissons, ces dernières reflétant plus ou moins la contamination des chaînes
alimentaires. La part décroissante de ces huiles et farines dans les rations actuelles
devrait désormais éloigner les inquiétudes. Au reste, la contamination des poissons
d’élevage ne s’est jamais montrée nocive, ni pour les poissons eux-mêmes ni pour leurs
consommateurs, vraisemblablement en raison de l’insuffisance relative des doses
auxquelles ils étaient exposés (Hendricks, 2002 ; Kaushik, 2004).
Conclusions
À côté de mortalités soudaines et massives généralement d’origine accidentelle, les
polluants chimiques engendrent chez les poissons des maladies d’évolution chronique
résultant de l’effet cumulatif de la contamination par des molécules persistantes
(polluants organiques persistants, ou POP). Ces maladies affectent les poissons
sauvages, se traduisant par des ralentissements de croissance, des perturbations
comportementales, des baisses de fertilité, des dermatoses, des néoplasmes. La
contamination s’instaure soit directement, par contact avec les sédiments renfermant les
polluants ayant abouti dans le milieu aquatique, soit par les chaînes alimentaires. Les
poissons constituent de la sorte des sources de polluants organiques pour leurs
consommateurs animaux ou humains, mais aussi d’excellents bio-indicateurs de la
qualité des eaux.
Les quelques aspects de contaminations des milieux et chaînes aquatiques par les POP
qui ont été présentés illustrent les relations existant entre leurs impacts écologiques et
leur danger potentiel pour la santé humaine. De ce fait, le suivi des POP dans les
poissons est une activité importante pour la surveillance de la qualité des eaux, qu’il
concerne les risques de toxicité aiguë, liés à des pollutions massives accidentelles, ou les
risques de toxicité chronique à long terme, liés aux résidus de composés persistants.
Dans tous les cas, une toxicovigilance des POP doit être exercée, afin de mieux évaluer
leurs impacts sanitaires et de les réduire.
La directive cadre sur l’eau constitue une base solide pour l’évaluation de la qualité
écologique des milieux aquatiques. Ses normes de qualité environnementale (NQE)
précisent des concentrations de polluants ou de groupes de polluants à ne pas dépasser
dans l’eau, les sédiments ou le biote, afin de protéger la santé humaine et
l’environnement. Dans ce contexte, le développement de programmes de suivi du
devenir et des effets biologiques des contaminants chimiques reste plus que jamais
nécessaire et une approche épidémiologique sur les rivières et les estuaires les plus
28
contaminés semble la démarche la mieux adaptée à l’évaluation de l’état sanitaire des
poissons.
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