PROJET DE THESE
SUJET :
Logique modale aléthique et le problème de l’essentialisme
métaphysique : A propos de l’interface épistémologie / ontologie.
1. IDENTIFICATION DE LA CHERCHEUSE
Nom : MOUKAMA MOUSSONDA
Prénoms : Amissah
Niveau : 1ere année
Laboratoire : STL – Savoirs, Textes, Langage – UMR 8163 CNRS
Champ de Recherche : Forme, Sens et Contexte
Département : Philosophie
Spécialité : Logique et Epistémologie
Tel : +33 6 19 05 57 60 / +241 62 04 99 43
E-mail : amissahmoukama@[Link] / [Link]@[Link]
2. Axes de recherche :
Logique, Philosophie du langage, Théorie de la connaissance,
Ontologie, Philosophie des Mathématiques.
3. PROBLEMATIQUE
Les problèmes soulevés par la logique modale des prédicats posent plusieurs défis,
parmi lesquels l’identification frégéenne1 et russellienne2 du nom propre et descriptions
définies. Chez Frege, on entend par « nom propre » (« Eigenname »), toute expression ou
terme singulier qui désigne au plus un objet de manière individuelle, unique
Une description définie est une expression quelconque qui décrit un individu ou un
objet singulier, déterminé. La théorie des descriptions définies nous renvoie à la distinction
entre un élément du domaine et sa classe telle qu’elle fut développée par Russell. Ce sont
des expressions dénotantes qui caractérisent l’unicité d’un individu existant ou non
existant car elles décrivent un individu précis et unique. Tandis que certains les
considèrent comme des expressions référentielles, d’autres les considèrent comme des
expressions quantifiantes, et même comme des prédicats.
Cette identification a permis à Russell de résoudre le problème de l’existentiel négatif
– problème résultant des énoncés niant l’existence des objets fictionnels et donc
appartenant à une classe vide. Par exemple si on veut exprimer que Pégase n’existe pas on
substitue le nom propre par la description « il y’a un seul et unique cheval ailé blanc dans
la mythologie grecque ». Autrement dit, on remplace le nom propre par un existentiel qui
porte sur un prédicat ou une conjonction de prédicats : ce que nous pouvons représenter
comme suit :
∃x (Cx Bx) (∀y ( Cy By) → x = y).
1
Frege, Gottlob (1971). « Sens et dénotation », dans Ecrits logiques et philosophique, p.102-126. Editions du Seuil
Traduction Imbert Claude.
2
Russell, Bertrand (1989). « De la dénotation » dans Écrits de logique philosophique, p.203-218. Presses
universitaires de France. Traduction. Roy Jean-Michel. Collection Epiméthée.
Mais cette thèse soulève un véritable problème d’un point de vue ontologique.
Lorsqu’on affirme qu’une chose n’existe pas on affirme que ce prédicat exprime une classe
vide. Quine3 signale que cette identification nous conduit au problème de la
coréférentialité, en mettant en échec la substitution uniforme dans les contextes
intentionnels. La conclusion de Quine est que la logique modale des prédicats ne marche
pas car, comme dans l’exemple ci-dessous, elle présuppose une identité de re. Elle attribue
une croyance à un individu. Il pense que l’identification est claire, on doit rejeter la
modalité de re et par conséquent la logique modale des prédicats. En effet, prenons les deux
phrases suivantes :
1. Paris est la capitale de la France.
2. Pierre croit que Paris est la capitale de l’Allemagne.
En substituant le nom Paris par la description définie La capitale de la France dans
la deuxième phrase, nous aurons la proposition :
3. Pierre croit que la capitale de la France est la capitale de l’Allemagne. Ce qui
attribue une contradiction à la première phrase, nous conduisant ainsi à une forme
d’absurdité.
La solution de Kripke4 était d’expliquer l’échec de la substitution uniforme car on
identifie des choses qui sont différentes. Tandis que la référence de la première phrase est
constante dans toutes les circonstances alternatives ou contrefactuelles, celle de la
deuxième change. Aristote réfère toujours à la même personne même si cette personne
n’est pas identifiée dans toutes les circonstances comme l’auteur de l’Organon. Une autre
3
Quine, Willard Van Orman (2003) « Référence et modalité », dans Du point de vue logique. Neuf essais logico-
philosophiques, p.197-222. Paris. Vrin. Collection Bibliothèque des textes philosophiques. Sous la direction de
Laugier Sandra.
4
Kripke, Saul, 1972; Naming and Necessity, Harvard University Press, Cambridge (Massachusetts).
solution qui est complémentaire est celle de Ruth Barcan5 qui explique cet échec par les
différentes structures du domaine de la quantification, c’est-à-dire que la substitution est
assurée si on présuppose que tous les objets possibles sont dans le domaine de discours,
actuellement existant ou pas. L’approche de Barcan nous amène à réfléchir sur un autre
type de fallacy (erreur) qui consiste à passer du possible au réel.
Par exemple, il est possible que quelqu’un pourra résoudre le conflit Ukraine – Russie
dans le futur. De cette prémisse on ne peut pas inférer qu’il y a déjà une personne dans le
présent qui va résoudre ce conflit et mettre un terme à la guerre. Cela présuppose que le
problème n’est pas croissant. La solution kripkéenne a des arguments qui présuppose les
propriétés essentielles individuelles. Elle donne lieu à la réintroduction des propriétés
essentielles. Celle de Barcan nous semble engagée à réintroduire l’existence comme un
prédicat, déjà dénoncée par Kant comme une erreur.
Entre les divers développements après Kripke et Barcan, apparait l’approche de
Robert Brandom qui reformule toute la problématique dans un autre cadre, notamment
dans le cadre de l’attribution de croyances. En général, l’approche de Brandom, les termes
singuliers servent à conserver la chaine anaphorique dans une interaction dialectique.
Dans cette approche, l’échec de la substitution est dû à la rupture de la chaine anaphorique
entre la personne qui parle et celle dont on parle. L’exemple favori de Brandom est quand
le procureur affirme : « l’avocat pense de monsieur X, qui est un menteur, qu’il va donner
un témoignage fiable ». Bien sûr que ce n’est pas le cas que l’avocat pense que le menteur
est un témoin fiable. Avec ce type d’approche, il essaye d’éviter le piège de s’engager sur les
propriétés essentielles d’individus et par conséquent, le piège d’introduire les propriétés
essentielles comme des prédicats. En d’autres termes, la chaine anaphorique est
5
Barcan Marcus, Ruth (1993); Modalities. Philosophical Essays, Oxford University Press, Oxford & New York.
contextuellement assurée. On n’a pas besoin de connaitre le sens du nom, vu qu’il est fixé
dès le départ.
Mais jusqu’à ce jour, il n’y a pas une étude du cadre logique qui rende compte de cette
approche dialectique de l’attribution des croyances. En outre, les contextes modaux dans
l’approche de Brandom ne peuvent pas être explicités ou développés. Nous avons donc
l’impression qu’il donne une justification dialogique de la logique modale, et nous voulons
ainsi refaire la logique modale d’une autre manière, notamment avec la logique temporelle.
À ce propos, nous allons nous inspirer de la reconstruction de Barcan et Malink de la
théorie des prédicables sur la notion des modalités chez Aristote. Le but est d’explorer
quel autre chemin il peut y avoir pour la solution à la question donnée, tout en donnant
une présupposition de la dialogique dans un cadre ou les modalités sont définies comme
une relation entre le sujet et le prédicat. Plus précisément, nous verrons la relation qu’il y
a entre l’existence du prédicat et l’existence du domaine sur lequel le prédicat est défini.
Qu’est-ce que la logique modale aléthique, l’essentialisme métaphysique ? Pourquoi
la philosophie analytique refuse-t-elle l’usage de la logique modale dans son programme de
recherche et qui en sont les principaux tenants ? Comment la question des modalités est-
elle réintroduite en philosophie analytique ? Quel rapport peut-on tirer entre la logique
modale aléthique et le problème de l’essentialisme ? Les modalités ne peuvent-elles pas
prendre une nouvelle place dans l’agenda de la philosophie analytique ? En somme, qu’est-
ce que l’existence d’un point de vue analytique et quel est l’intérêt moderne d’une telle
étude ? Ce sont, concrètement, quelques interrogations qui guideront notre recherche et
auxquelles nous tenterons d’apporter des réponses. Nous allons poursuivre cette
recherche sous forme de sections, en commençant par présenter le contexte.
Section 1 : Le problème de l’existence et comment on est arrivé à la désignation
rigide, les termes singuliers et l’identité des constantes individuelles et des
descriptions définies.
Ici, il s’agira principalement de présenter les idées suivantes :
a) l'idée de Frege, appliquée et développée par Russell, selon laquelle une assertion
d'existence est une assertion quantifiée et qu'un quantificateur est une propriété de
second ordre6. Nous présenterons brièvement les trois puzzles de Russell auxquels
Russell répond à travers sa théorie des descriptions définies (l’apparente violation
du principe de non-contradiction, la négation des énoncés existentiels et
l’apparente violation du principe d’indiscernabilité des identiques dans les
contextes intentionnels lors de la substitution salva veritate).
b) l’idée d’unicité : les constantes individuelles -les noms propres en langage naturel
(Pierre, Socrate, Mangue, Lit, etc.) - dont le rôle est d'identifier un et uniquement
un seul objet en le nommant sont identiques aux descriptions définies, qui
identifient exactement un objet en le décrivant et en définissant un prédicat ou une
conjonction de prédicats (exprimant des propriétés) qui ne s'applique qu'à un seul
individu. Cette idée a permis à Russell de traiter le difficile problème des
existentiels négatifs. Comment puis-je exprimer que quelque chose n'existe pas
sans supposer qu'il y a "quelque chose" dont j'affirme la non-existence.
6
C’est la première fois qu’on exprime clairement ce qu’est l’existence, la quantification. Par ailleurs, Quine félicitera
Frege et Russell mais il dira que la logique modale quantifiée enveloppe une forme d’essentialisme et s’insurgera ainsi
contre le principe ou théorème de la nécessité suivant lequel tout énoncé d’identité est nécessaire : xy(xy)
□(x=y). En effet, ceci nous ramène à une forme d’aristotélisme et d’essentialisme que Quine considère comme étant
la conséquence de l’acceptation de la modalité de re, entrainant ainsi l’échec de la substitution en logique des prédicats
quantifiée. La solution de Russell fonctionne pour l’existentiel négatif et non pour la logique modale et les fictions.
En outre, Kripke donnera raison à Quine car on ne peut substituer le nom propre (désignateur rigide) par une
description définie (désignateur non rigide) qui peut varier d’un monde possible à un autre.
Section 2 : Adhésion de Quine à l’idée d'identification par Frege et Russell de la
description définie et des constantes individuelles (nom propre, terme singulier ou
désignateur rigide) et le rejet de la logique modale des prédicats.
Dans la logique standard, nous avons des termes singuliers (les noms propres en
l’occurrence représentés par des minuscules latines a, b, c…) et les termes généraux
(les prédicats représentés par des majuscules latines A, B, C…). Les premiers
identifient un et exactement un seul objet, le séparant du domaine, tandis que les
seconds classifient des objets dans un domaine. Ainsi :
I (A) {1, 2} Dn : interpréter un prédicat c’est trouver un ensemble ou une
classe d’individus appartenant au domaine.
I (a) 1 D : interpréter une constante individuelle c’est trouver un individu
ou objet appartenant au domaine.
Quine - et déjà Frege lui-même -, avait remarqué que la substitution uniforme d’un
terme singulier par une description définie ne fonctionne pas dans les contextes
modaux.
Section 3 : Le rejet de Kripke de l'identification par Frege et Russell des
descriptions définis et de la constante individuelle et la naissance des modèles dans
la logique modale des prédicats théoriques.
Présentation brève de la théorie des désignateurs rigides et la sémantique des
mondes possibles. L’identité est une propriété essentielle de tout objet, une relation
interne qu’il entretient avec lui-même ; il est alors évident que le principe de
nécessité de l’identité va de soi. Pour Kripke les identités sont toujours nécessaires ;
Aristote désigne le même objet dans tous les mondes possibles, d’où il parle de
désignation rigide. Le sens de la nécessité de l’identité est que deux objets ne
peuvent pas être identique de façon contingente ; Ils sont nécessairement
identiques s’ils sont ‘‘de fait’’ identiques. Nous expliciterons ce point plus tard.
Section 4 : Problèmes soulevés par l'approche de Kripke et la question de la portée
De re, de Dicto : la réintroduction de l’existence comme prédicat.
La logique des prédicats ne s’applique pas aux modalités épistémiques. Suivant
Kripke, elle ne marche que pour les modalités aléthiques. Le point ici sera de
montrer que dans des contextes modaux la modalité peut être De re et De dicto, et on
ne peut pas croiser les deux formes de modalités, c'est-à-dire qu’on ne peut pas
remplacer une description définie par un terme singulier, par exemple d'un de dicto
à un de re, car cela implique l'erreur de passer du possible au réel. Nous ne pouvons
substituer que par la désignation rigide.
Barcan avait une autre façon d’aborder cette question. Sa solution, qui est d’ailleurs
complémentaire à celle de Kripke est liée aux domaines. La substitution peut avoir
lieu si les domaines incluent tous les objets possibles. Nous le verrons à travers les
célèbres formules de Barcan, les développements de Malink et la critique de
Brandom.
Section 5 : après avoir clairement distingué le problème de l’existence, les solutions
proposées, nous allons présenter la logique modale des prédicats dans un cadre
différent, sous une nouvelle perspective.
Analyse dialogique et distinction des modalités De re, De dico ; considération des
modalités comme des relations ; chercher à résoudre le problème
syntaxe/sémantique et tenter de construire des modèles de l’essentialisme. Voir
comment concilier la logique modale des prédicats avec la logique temporelle, et
ainsi résoudre autrement le problème de la référence et de l’identité à travers les
mondes.
4. ORIGINALITE DU PROJET DE THESE
La motivation explicite de notre recherche est le point sur les attributions de
connaissance ou de croyance de Brandom. L'un des problèmes de la désignation rigide,
c'est que la substitution uniforme ne fonctionne pas dans des contextes épistémiques, car,
remplacer une désignation rigide par une autre non rigide ne préserve pas la vérité.
Dans sa distinction des modalités De re et De dicto Brandom explique l’échec de la
substitution à travers les jeux de langage dans le cadre d'attributions de connaissance ou
de croyance. L’objectif est de vérifier si une approche dialogique des jeux de Brandom
résoudra le contre-exemple de Kripke et formuler ainsi une approche essentialiste de la
désignation rigide. Notons que si la désignation rigide est comprise comme une essence
individuelle, une propriété essentielle qui s’applique uniquement à un individu dans tous
les mondes possibles ; deux noms, tels que Vénus et Hespérus, expriment la même essence
individuelle, c’est-à-dire le même concept : étoile.
À y voir de plus près, Brandom considère la théorie de Kripke comme correcte. Nous
ne voulons pas donner une simple interprétation dialogique pour l’attribution des
croyances, mais voir une autre manière de définir les modalités. Nous allons réfléchir sur
la possibilité de voir la contingence dans le cadre du temps branché et l’incidence que peut
avoir la temporalité sur les modalités. Ainsi, on verra si on peut aborder différemment le
problème ou la solution. Ce qui est particulier dans notre projet c’est le problème du sens,
qui donne place à la désignation rigide.
5. MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE
Nous utiliserons la méthodologie de L’Université de Lille qui présuppose
fondamentalement que la signification et la connaissance émergent par l’interaction. Cette
interaction portera sur l’attribution des modalités et une analyse critique des solutions
proposées. La recherche sera menée au sein d’une équipe de doctorants qui résolvent sous
des perspectives différentes, le problème mentionné plus haut.
6. ÉCHÉANCIER
Nous envisageons de mener ce projet sur trois années, et ce, en trois phases d’une
année chacune. La première année sera la phase d’introduction à la recherche. Nous
procèderons à une recherche bibliographique intense ainsi qu’aux lectures des principaux
ouvrages développant le problème soulevé dans ce projet. La deuxième année sera
consacrée à une étude approfondie des solutions de Kripke, Barcan, Malink et Ranta ainsi
que la rédaction d’un plan détaillé. Enfin, la troisième année sera la phase de finalisation
de la recherche par rédaction du projet. Cette rédaction sera accompagnée de plusieurs
autres travaux parmi lesquels, la production d’articles et la participation active aux
colloques, journées d’études et séminaires disciplinaires et interdisciplinaires.
7. BIBLIOGRAPHIE DE BASE
BARCAN MARCUS, RUTH :
- 1966; ‘‘Iterated Deontic Modalities’’, in Mind, New Series, Vol. 75, n° 300. (Oct., 1966),
pp. 580-582, Oxford University Press.
- 1967; ‘‘Essentialism in Modal Logic’’, in Noûs, vol. 1, n° 1, Blackwell Publishing
- 1972; ‘‘Quantification and Ontology’’ in Noûs, Vol. 6, n° 3. (Sep., 1972), pp. 240-250,
Blackwell Publishing
- 1993; Modalities. Philosophical Essays, Oxford University Press, Oxford & New York
Frege, Gottlob (1971). « Sens et dénotation », dans Ecrits logique et philosophique, p.102-126.
Editions du Seuil Traduction Imbert Claude.
KRIPKE, SAUL, 1972; Naming and Necessity, Harvard University Press, Cambridge
(Massachusetts).
Lewis, Clarence Irving, 1918; A Survey of Symbolic Logic, University of California Press.
Russell, Bertrand (1989). « De la dénotation » dans Écrits de logique philosophique, p.203-218.
Presses universitaires de France. Traduction. Roy Jean-Michel.
QUINE, W. V. ORMAN:
- 1953; ‘‘Reference and Modality’’ in From a Logical Point of View, Harvard University Press.
- 1960; Word and Object, the MIT Press, Cambridge, Massachusetts.
PRIOR, ARTHUR NORMAN, 1956; ‘‘Modality and quantification in S5’’, Journal of
Symbolic Logic, vol. 21, p 60-62.
RANTA, ARNE, 2007; ‘‘Constructing possible worlds’’, Academy of Finland.
MALINK, MARKO, 2013; Aristotle’s Modal Syllogistic, Harvard University Press, Cambridge,
Massachusetts & London, England.