Les hommes de Mokorno La prison
VIII- LA PRISON
LE COUP D'ÉTAT DE Z'BIRI
Le monde arabe n'a pas mesuré l'impact de la défaite de 1967. Ce fut
pourtant un moment déterminant dans notre histoire. Cette date marque
le début d'un grand reflux, un immense mouvement de régression, après
deux décennies qui ont permis aux pays arabes d'aller dans le sens de
l'histoire et de la libération partielle de leurs sociétés, après avoir accédé à
l'indépendance.
Les régimes hérités des luttes antérieures étaient arrivés au bout de
leurs capacités. Ils n'étaient plus capables d'apporter des idées nouvelles,
d'impulser le progrès au sein de sociétés animées d'une formidable soif
de progrès et de justice. Le symbole le plus éclatant en était Nasser,
contraint d'accepter la défaite, incapable d'en tirer les conséquences, parce
que son régime et son pays étaient tous les deux à bout.
Dès lors, s'ouvrait dans le monde arabe une nouvelle période, qui allait
révéler toute la détermination des régimes en place à se maintenir en
réprimant leurs peuples. Même si nombre d'entre eux réussissaient, grâce
à un discours populiste, à obtenir l'adhésion des foules.
L'Algérie n'a pas échappé à ce mouvement. D'autant que Boumediene
pouvait exploiter sa nouvelle notoriété à l'extérieur pour réprimer ses
opposants à l'intérieur, des opposants qu'il pouvait accuser d'être au serv-
ice de l'impérialisme ou de la réaction. Des décennies plus tard, on se rend
compte à quel point ces accusations sont futiles et absurdes. Elles ont
pourtant provoqué de terribles dégâts dans le pays, et de nombreux
Algériens, des hommes libres, de grande valeur, en ont payé le prix.
Boumediene avait alors totalement verrouillé le jeu politique.
L'opposition avait été laminée. La sécurité militaire veillait au grain. Toute
contestation était réduite de manière impitoyable. Dès lors, la seule
contestation d'envergure ne pouvait venir que de l'intérieur du pouvoir,
des proches de Boumediene.
Tahar Z'Biri était chef d'état-major de l'armée sous Houari
Boumediene. A ce titre, il était donc l'un de ses proches, et un de ses hom-
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mes de confiance. C'est pourtant lui qui a lancé la tentative de coup d'é-
tat la plus osée contre Boumediene, le 11 décembre 1967, révélant toutes
les contradictions du pouvoir de cette époque.
Boumediene cumulait alors les postes de président de la république,
président du conseil des ministres, président du conseil de la révolution
et ministre de la défense. Il était à la tête d'une pyramide dont la base était
très hétérogène. Celle-ci comprenait des moudjahidine, des hommes de
valeur, qui avaient fait preuve d'un sens du sacrifice très poussé en restant
fidèles aux idéaux du 1er novembre, cohabitant avec toutes sortes d'op-
portunistes, d'officiers de l'armée française, de ralliés de la dernière heure
et de serviteurs zélés au service des puissants du moment.
Cette confusion a provoqué des dégâts irréparables. L'armée avait
perdu sa vitalité. Elle avait peu à peu perdu cette force qu'elle avait héri-
té de la guerre de libération, du fait de son lien constant avec le peuple,
pour se transformer en une force dont la tâche principale est de prendre
ou de conserver le pouvoir. Les officiers les plus attachés à une armée au
service du peuple et non au service du pouvoir ont été progressivement
écartés ou éliminés, pour être remplacés par les clients de Boumediene
dont la plupart venaient de l'armée française.
Le parti était de son côté devenu un simple appareil bureaucratique,
sans aucun pouvoir. Vidé de ses cadres, sans moyens, placé sous sur-
veillance étroite de l'administration et des services de sécurité, il a été isolé
de la population, qui a fini par s'en méfier.
Trahisons
C'est dans ce contexte que Tahar Z'Biri a tenté de renverser
Boumediene. Je n'ai ni participé, ni été mis au courant de cette opération.
J'allais pourtant y être mêlé de près, à mon insu. Pour moi, tout a com-
mencé par un appel téléphonique, à une heure avancée de la nuit, en ce
11 décembre 1967. J'avais passé une soirée tranquille, et me préparais à
dormir, quand le téléphone a sonné. Je n'étais guère habitué à des appels
aussi tardifs. Je pris le combiné.
Mon interlocuteur parlait d'une voix claire, puissante. Il était apparem-
ment en pleine forme. Aucune trace de fatigue ne perçait dans ses propos.
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- Je t'appelle du siège du parti, à Blida, dit-il. Je suis avec des compa-
gnons qui souhaitent te rencontrer de toute urgence, pour une affaire de
la plus haute importance.
Sans me laisser le temps de répondre, il a raccroché. J'étais intrigué. Et
gêné aussi, par une question toute simple : je n'avais pas de voiture pour
me rendre à Blida. Ma femme se rendait compte de mon anxiété. Elle
était inquiète. Elle pensait que ce coup de téléphone apportait des mau-
vaises nouvelles concernant peut-être un parent ou un proche. Elle ne put
se retenir, et me demanda de quoi il s'agissait.
- Un évènement grave a est survenu à toute l'Algérie, pas seulement
à un parent, dis-je sans trop y réfléchir.
Je ne sais si ma réponse l'avait satisfaite. Je sortis aussitôt, à la recher-
che d'un véhicule pour me rendre à Blida. Mais peine étais-je sorti que je
me rendais compte que les rues étaient désertes.
Je me rendis chez un voisin, qui avait une voiture. Sans même lui expli-
quer de quoi il s'agissait, je lui demandai de m'emmener à Blida. Il répon-
dit à ma requête sans poser de questions. Je ne sais même pas si je lui ai
adressé la parole pendant le trajet, tant j'étais préoccupé par cet appel me
demandant simplement de me rendre à Blida.
J'arrivai au siège de la mouhafadha du FLN à Blida aux premières
lueurs du jour. J'y trouvai un groupe important, des civils et des militai-
res. J'en connaissais quelques uns. Avant que j'aie pu poser la moindre
question, Youcef Benkherouf, alors responsable de la mouhafadha de
Blida, me prit par le bras pour m'emmener à l'écart. Je lui demandai les
raisons de ce rassemblement où se mélangeaient militaires et civils.
Il me répondit rapidement :
- Pas besoin de détails pour le moment. Un bataillon de chars fait
mouvement en ce moment d'El-Asnam (Chlef) vers nous. Un soulève-
ment militaire a eu lieu.
- Pourquoi m'avez-vous appelé ? Quel rôle suis sensé avoir dans ce
soulèvement ? Et puis, qui organise ce soulèvement ? Quels en sont les
objectifs ? Y a-t-il une organisation sérieuse ?
Un des compagnons de Benkherouf, qui s'était joint à nous, m'a coupé:
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- On n'a pas suffisamment de temps pour tout expliquer. Ceux que tu
vis ici sont au courant. Ils sont partie prenante. Tu auras tous les détails
plus tard.
Aussitôt, il a entraîné Benkherouf avec lui, et ils sont sortis. Je me
trouvais de nouveau seul. Les questions se bousculaient dans ma tête. Qui
menait le soulèvement ? Avec quels moyens ? Pour quels objectifs ? Avait-
il une chance de réussir ? Mais, surtout, quelles en seraient les consé-
quences pour le pays ?
J'entrai dans une grande salle de réunion, où beaucoup de gens se
bousculaient. Des militaires, des civils, et d'autres, en pyjama, maladroite-
ment dissimulé par un manteau militaire, négligemment jeté sur leurs
épaules. J'étais choqué par tant de négligences, de manque de rigueur.
Tenter un coup d'état en pyjama équivaut à affronter un char avec un
jouet en bis. J'étais tenté de leur dire ces simples vérités.
Je gardai cependant le silence, car j'avais reconnu quelques personnes
que je connaissais : Si Hassan, Omar Ramdane, mon ami Mohamed
Bousmaha, Salah Boubnider (Saout El-Arab), Hamid Allouache.
Finalement, j'ai été mis au courant des détails de l'opération. Z'Biri menait
un coup d'état contre le pouvoir de Boumediene et les officiers de l'armée
française qui constituaient son équipe. Z'Biri lui-même était en route vers
la mouhafadha de Blida pour nous réunir. Il pouvait compter sur trois
bataillons. L'un, commandé par Ammar Mellah, venait de Médéa, le sec-
ond, dirigé par Abdessalam, venait de Miliana, et le troisième, dirigé par
un proche de Z'Biri, Layachi Houasnia, faisait mouvement à partir d'El-
Asnam. Tous trois devaient converger vers Alger.
J'étais, à priori, favorable à une action pouvant remettre la révolution
sur sa trajectoire naturelle. Mais j'appréhendais les conséquences de cette
opération qui me paraissait bâclée. J'imaginais ces chars, faisant mouve-
ment dans un vacarme assourdissant, devant des citoyens étonnés, ne
sachant ce qui se passait, pendant que Boumediene et ses hommes pré-
paraient une riposte impitoyable. Ceux qui avaient planifié l'opération
avaient-ils tenu compte du temps qu'il faut à un char pour parcourir la
distance d'El-Asnam à Alger ? Avaient-ils prévu des points de ravitaille-
ment ? Etaient-ils en mesure de savoir combien de temps de temps il fau-
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drait à Boumediene pour apprendre le départ des unités, de se préparer à
l'affronter, et quels moyens il mettrait en œuvre ?
J'avais de sérieux doutes, mais je gardai cependant ces réflexions pour
moi-même. J'attendais simplement la suite des évènements. Au petit
matin, je fus invité à prendre place à bord d'une voiture qui faisait partie
d'un long cortège se dirigeant vers Alger. Arrivés près de Oued El Alleug,
les voiturent prirent un sentier, pour s'arrêter devant une ferme, au cœur
de la Mitidja. Tout le monde descendit.
Je me mis de nouveau à l'écart, avec ces questions qui me taraudaient
toujours : cette opération mettrait-elle fin au pouvoir de Boumediene, qui
aurait ainsi duré deux ans et demi, comme celui de son prédécesseur ?
Aboutirait-elle à un assainissement de l'armée ? Pourrait-elle instaurer un
régime démocratique en Algérie ? Quelle était la position des autres offi-
ciers supérieurs ? Avaient-ils décidé de soutenir Z'Biri ? El les membres
du conseil de la révolution ?
Nous étions dans une ferme, une de ces exploitations autogérées qui
faisaient la fierté de la Mitidja. Mais nous étions totalement coupés du
monde extérieur. Personne n'était en mesure de nous informer de ce qui
se passait dans le pays. Aucune nouvelle ne nous parvenait de ces
bataillons sensés faire mouvement sur Alger. Je voyais ces hommes,
menant leur coup d'état en pyjama, attendant Z'Biri pour leur donner des
ordres. De quelque manière que je prenais la situation, j'étais contraint
d'admettre l'évidence : ces hommes couraient à la débâcle.
A ce moment surgirent deux hommes, exténués à force d'avoir couru.
Ils avaient été envoyés pour suivre le mouvement des unités rebelles. Ils
apportaient une nouvelle dramatique : les bataillons de Z'Biri n'avaient pu
dépassé El-Affroun. Les forces restées loyales à Boumediene les avaient
anéantis. L'aviation, la gendarmerie et le gros de l'armée étaient restés
fidèles à Boumediene.
La nouvelle eut l'effet de la foudre. Certains se sont jetés contre le mur,
d'autres sont carrément tombés par terre. C'était la panique. Chacun pen-
sait à sa propre survie, à son propre salut. Le sauve qui peut primaire.
Cruel. Pathétique.
- Je n'ai rien à voir avec ce qui s'est passé à El-Affroun, dit l'un d'eux.
Je n'ai pas été consulté pour le déclenchement de cette opération.
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- C'est la fin, dit un second. Bloqués à El-Affroun, cela signifie la
défaite. Et notre fin !
- Non, ce n'est pas la fin, renchérit un troisième. C'est ta fin à toi. Je
n'ai rien à voir dans ce qui se passe. Toute la responsabilité incombe à
celui qui a organisé la rébellion. Je suis en civil, ce qui atteste clairement
que je n'ai rien à voir avec vous. Personne ne m'a consulté, et je n'ai par-
ticipé à aucune concertation !
C'était l'hystérie. Sans même s'assurer de ce qui s'était réellement passé,
tout le monde acceptait la défaite, se laisser aller à une surenchère pitoya-
ble. La courage affiché auparavant laissait place en une peur panique, l'a-
mitié et la solidarité laissaient place à la trahison et un égoïsme pitoyable.
- Je propose qu'on rentre chez nous, u qu'on se cache dans des
endroits sûrs, en attendant que la situation soit plus claire, proposa quel-
qu'un.
Ses paroles furent accueillies comme une délivrance. Chacun se ruait
vers sa voiture, pour s'enfuir. Ils ne prenaient même pas la peine de se
saluer. Ils avaient perdu toute dignité. Je ne pus me retenir :
- Attendez un moment, dis-je. Qu'on sache au moins pourquoi vus
vous êtes rebellés, et pourquoi vous avez donné votre accord à cette
action ! Vous ne savez même pas si la rébellion a définitivement échoué !
Tout en se dirigeant vers la sortie, Hamid Allouache répondit :
- Nous avons été appelés exactement comme toi, sans même savoir
de quoi il était question. Je ne savais même pas pourquoi j'étais venu.
- Je ne pense que tu ignorais la raison de ta présence, répondis-je. Ta
fuite, maintenant, est une trahison, et un acte d'une grande bassesse.
Je me tournai vers les autres :
- Vous devez au moins attendre l'arrivée de Z'biri il vous a fait
confiance. Soyez dignes de cette confiance.
Mais mes paroles n'eurent aucun écho. Ces hommes avaient peur.
Incapables d'assumer leurs actes, ils s'enfuyaient, dans une débandade
indescriptible. L'un d'eux, Hamid Allouache, se rendit dans une pièce
contiguë, pour appeler au téléphone Salah " Vespa ", célèbre commissai-
re de police, un des bras droits du patron de la sûreté nationale de l'é-
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poque Ahmed Draïa. Il lui fit une description détaillée des évènements,
passant tout en détail, citant les noms, les paroles, les comportements et
l'ambiance qui avait régné parmi les partisans de Z'Biri. Il avait le numé-
ro de téléphone personnel de Salah " Vespa ", à qui il communiquait tou-
tes les informations sur les initiatives des amis de Z'Biri.
Son forfait accompli, il revint, comme si de rien n'était. Mais il était
visiblement sur les nerfs. J'avais remarqué son manège. J'avais instinctive-
ment deviné sa mission. Je m'adressai à lui, à haute voix, de manière à être
entendu par ceux qui étaient encore présents :
- Chacun d'entre nous doit assumer ses responsabilités, maintenant
que les autorités sont au courant de tout, nos noms, l'endroit où nous
sommes, et notre participation au coup d'état. Nous n'avons plus de sec-
ret à cacher aux forces de sécurité, n'est-ce pas, mon frère ?
Je voulais, par ces propos, signifier à cet homme qu'il était impliqué,
comme les autres, dans la tentative de coup d'état. Sa trahison ne le blan-
chissait pas totalement. Mais ses autres compagnons ne prêtaient plus
attention à ce qu'on disait. Ils étaient abattus. Seule la fuite les intéressait.
Certains n'hésitaient pas à proférer des insultes et des accusations odieu-
ses contre Z'Biri. C'était plus que je ne pouvais supporter.
- Je refuse de fuir. Je reste jusqu'à ce que Z'Biri arrive. Votre attitude
est indigne. Vous n'avez pas le droit de proférer des accusations pareilles
contre lui après l'avoir considéré comme El-Mehdi El Mountadhar (le
messie). Comment osez-vous le transformer en criminel après l'avoir
porté aux nues ? Quelle que soit votre attitude, j'attendrai Z'Biri. Même si
je reste seul à l'attendre !
Je restai effectivement seul à l'attendre. Au bout de quelques minutes,
il n'y avait plus personne. J'étais toujours dans cette ferme, au milieu des
arbres. Le bruit de camions et d'ambulances, les navettes de voitures de
police, au loin, tranchait avec le magnifique paysage des plantations de la
Mitidja. Les orangers, chargés de fruits mûrs, leur donnaient une couleur
particulière, atténuant le froid de décembre.
Une voiture s'approcha de la ferme. Youcef Benkherouf, accompagné
d'un de ses adjoints, en descendit. Il balaya du regard cette espèce de clai-
rière devant la ferme où il pensait trouver les partisans de Z'Biri. Il com-
prit. Il dit, d'une voix décirée :
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- Si Tahar se trouve, avec son chauffeur, dans la région de Chréa, dit-il.
Nous partîmes aussitôt, en direction de Chréa. La circulation, domi-
née par des véhicules militaires, révélait une tension extrême dans la
région. Les traces des combats étaient visibles. Des dizaines de véhicules
blindés sillonnaient les routes. La ronde des ambulances se poursuivait.
Des barrages de contrôle barraient toutes les routes.
Nous avons cependant réussi à atteindre sans encombre le refuge de
Z'Biri. Il était en compagnie de son chauffeur, Belkacem. Il s'était réfugié
chez un moudjahid, fils de chahid, Djamel Mokhbat. Je lui tendis la main.
C'était la première fois. Je ne l'avais pas bien connu auparavant. Je le
regardai. Son visage reflétait la sincérité.
Je suis entré directement dans le vif du sujet, en lui demandant quels
étaient les objectifs de cette opération, et les raisons de son échec. Avant
de répondre, il m'a posé, à son tour, une question sur ces responsables,
civils et militaires, avec qui j'avais passé une partie de la matinée.
- Ils sont tous partis, répondis-je simplement. Ils sont rentrés chez
eux.
Il était surpris. D'un ton éprouvé, il posa plusieurs questions, comme
s'il parlait pour lui -même :
- Partis ! Pourquoi sont-ils partis ? Pourquoi se sont-ils dispersés ?
Pourquoi n'ont-ils pas attendu mes ordres ? Et où sont-ils allés ?
Il me faisait pitié. Je mesurais ce que la trahison avait fait de cet
homme. Je lui racontai brièvement ce qui s'était passé, la fuite de ses com-
pagnons. Il ne devait plus penser qu'à son propre salut.
- Tu es dans une situation difficile. Tu es seul, face au pouvoir. Tu n'as
ni amis, ni partisans.
D'une main tremblante, il essuya la sueur qui inondait son front, mal-
gré le froid. Il se rendait compte de la gravité de la situation.
Curieusement, ceci l'apaisait. Le baroudeur reprenait le dessus.
- Il faut que je passe ce qui s'est passé à El-Affroun, dit-il. Je ne peux
rien faire avant de savoir ce qui s'est passé.
- Laisse tomber, répondis-je. Occupe-toi de ce qui est plus impor-
tant, maintenant.
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J'étais d'abord préoccupé par les conséquences terribles de cette opé-
ration, mal préparée, sans objectif précis. Une action impulsive, menée
sur un coup de tête par des amateurs. Elle avait déjà fait trop de victimes,
pour rien. Je ne pouvais m'empêcher d'en faire la remarque à Z'Biri.
- Je ne peux soutenir cette action, ni dans la forme, ni dans le fond,
lui dis-je. Non pas que je soutienne ce pouvoir, et tu le sais. Mais c'était
une aventure hasardeuse qui a fait des morts inutiles. Je ne peux en aucu-
ne manière cautionner une quelconque opération qui fait couler le sang
des Algériens.
Mais c'était là une simple mise au point, sans conséquence. Z'Biri le
savait. Le plus urgent était de s'informer, de le protéger, en attendant de
trouver une issue. Pour le moment, il était en sécurité. Mais les prochains
jours risquent d'être difficiles.
Je me dirigeai de nouveau vers El-Affroun, en compagnie de Hamoud
Bey, un des homes de Z'Biri. Nous étions tous deux en civil. Nous avons
pu effectuer le trajet sans encombre.
Mais aussitôt à El-Affroun, nous avons été frappés par l'ampleur des
destructions. De habitations avaient été détruites, des véhicules, brûlés,
jonchaient les routes. Des débris de toutes sortes, résultat des bombarde-
ments de l'aviation, donnaient à la ville un aspect sinistre. Et, par-dessus,
de nombreux cadavres étaient encore là, jetés pêle-mêle, au bord de la
route, parmi les décombres ou aux abords des maisons détruites.
Des unités de l'armée et de la gendarmerie occupaient les lieux, dans
un climat de tension extrême. A l'entrée de la ville, la route avait été bar-
rée par un amoncellement de véhicules et de barricades de toutes sortes,
pour couper la route aux chars de Z'Biri. Des deux côtés de la route, des
unités loyalistes avaient été déployées.
Il n'y avait guère besoin de se poser de question. La bataille était finie.
Z'Biri l'avait perdue. Ses chars avaient été bloqués au pont de Oued
Bouroumi, à la sortie d'El-Affroun. Ironie de l'histoire, les premiers chars
de la colonne sur laquelle comptait Z'Biri avaient causé sa perte. Arrivés
aux abords du pont, peut-être impressionnés par le déploiement des for-
ces de Boumediene, peut-être ayant simplement pris peur, les éléments de
tête avaient abandonné leurs engins pour s'enfuir. Ces chars avaient alors
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Les hommes de Mokorno La prison
constitué un obstacle qui a bloqué tout le reste de la colonne. C'est alors
que les forces de Boumediene, appuyées par l'aviation, se sont déchaînées
contre les " rebelles ", offrant un spectacle effroyable.
Des corps gisaient aux abords de la route, sur le pont, à côté des chars.
Des hommes, très jeunes, certains à peine sorts de l'enfance, sans
connaissance des armes ni du combat, ramenés des écoles de sous-offi-
ciers et de l'école des cadets, avaient été sacrifiés. Ils avaient servi de chair
à canon, pour être massacrés sans pitié dans une bataille qui ne les regar-
dait pas.
Le chef des forces loyalistes était le commandant Zerguini. Celles de
Z'Biri étaient dirigées par Ammar Mellah et Layachi Houasnia. Zerguini
avait choisi de bloquer les forces de Z'Biri au pont de Oued Bouroumi,
sur la seule route menant vers Alger. Il avait établi des barricades, et
déployé d'imposantes forces pour stopper les chars de Z'Biri. Au petit
matin, les belligérants se sont retrouvés face à face, séparés par un pont.
Des moudjahidine, des anciens compagnons d'armes, allaient s'affronter
pour le pouvoir.
Le combat a été engagé, mais la première attaque n'a pas duré long-
temps. Elle n'a pas débouché sur une victoire significative d'une partie ou
de l'autre. Mais peu après, est intervenue l'aviation, restée fidèle à
Boumediene. En fait, il a suffi de deux avions militaires pour faire bascu-
ler la victoire en faveur des forces loyalistes. Les deux appareils ont bom-
bardé la zone de combats, sans faire de distinction entre unités alliées et
ennemies. Cet fut un carnage, qui explique le nombre élevé de victimes.
Zoubir Benounnès, commissaire d'El-Affroun, a été tué dans les bom-
bardements, menés sans distinction entre alliés et ennemis.
Boumediene voulait visiblement faire une démonstration. Il avait mis
en place un énorme dispositif militaire, qui aurait largement suffi à cont-
rer Z'Biri sans faire intervenir l'aviation. Mais il ne voulait pas seulement
contrer la tentative de coup d'état, qui était en fait une opération bâclée
et mal préparée. Il voulait surtout faire un exemple, pour signifier à tous
ses opposants sa détermination à les écraser impitoyablement. Il adressait
un message à tous ceux qui étaient susceptibles de le contester, et signi-
fiait à l'opinion algérienne qu'il ne tolérait aucune forme de contestation.
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Les homme de Z'Biri se sont alors dispersés dans les bois et les plan-
tations de la cette partie ouest de la Mitidja. Ils ont longtemps attendu l'ai-
de promise par Saïd Abid, alors chef de la première région militaire, dont
le siège et à Blida, et dont dépendait les bataillons rebelles. Saïd Abid avait
promis son aide à Z'Biri. Il n'a pas tenue sa promesse, laissant les forces
de Z'Biri faire face au déluge.
Saïd Abid a même tenté une habile manœuvre, dans laquelle
Boumediene ne s'est toutefois pas laissé prendre. Il a appelé Boumediene
pour lui proposer une médiation avec Z'Biri. Mais Boumediene avait
compris le manège. Il lui répondit de manière cinglante :
- C'est trop tard. Il n'y a plus place pour les tergiversations après le
lancement de la rébellion. Tu auras du savoir ce qui se tramait sur un ter-
rain placé sous ton autorité. Maintenant que le coup est parti, et que la
tentative a échoué, je ne veux plus que tu prennes contact avec moi une
seconde fois.
Saïd Abid n'a pus supporter ce qu'il venait d'entendre de Boumediene.
Il ne voulait pas être accusé pour sa participation dans la tentative de
coup d'état, ni supporter les reproches de ses amis, qui ne manqueraient
pas de lui rappeler qu'il n'avait pas tenu ses promesses. Il a choisi de se
donner la mort. Il a estimé que c'était, pour lui, la seule issue possible.
Les forces loyalistes ont assuré leur mainmise sur le terrain. Les hom-
mes de Z'Biri, restés sans ordre, tentaient de survivre. Dispersés dans les
environs d'El-Affroun, ils ne pouvaient même pas utiliser leurs chars, en
panne d'essence. Les unités de gendarmerie et de différents services de
sécurité se déployaient à leur recherche, cherchant d'abord à arrêter
Z'Biri.
A la nuit tombée, toute la région était sous le chaos. J'envoyai deux
hommes chercher Z'Biri. Celui-ci réussit, à la faveur de la nuit, à se rend-
re dans la zone de combats, malgré les patrouilles incessantes des gen-
darmes et des parachutistes. Sa présence a quelque peu remonté le moral
de ses hommes. Ils avaient de nouveau envie de se battre. Profitant de
l'obscurité, ils réussirent à tendre une embuscade audacieuse à un convoi
de forces loyalistes, dont ils s'emparèrent facilement. Ils reprenaient l'ini-
tiative. Mais pour combien de temps encore ?
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Les hommes de Mokorno La prison
Tirant profit de ce moment d'embellie, nous nous sommes rendus à
El-Affroun, pour nous approvisionner en carburant. Des dizaines de fûts
ont été ainsi remplis d'essence, pour être transportés vers El-Affroun. Les
chars pouvaient de nouveau être opérationnels.
Z'Biri dirigeait lui-même les opérations. Il a ordonné à ses hommes de
ne pas marcher sur Alger, mais de se replier. Il craignait une nouvelle
intervention de l'aviation, qui ne manquerait pas de décimer ses unités. Il
voulait préserver ces troupes, en attendant que ses partisans se manifes-
tent. Car beaucoup d'officiers supérieurs lui avaient promis de le soutenir.
Il comptait notamment sur l'aide de Mohamed Salah Yahiaoui, alors chef
de la troisième région militaire. Après la défection de Saïd Abid, le sou-
tien de Yahiaoui pouvait être déterminant, car il pouvait à son tour en
entraîner d'autres.
Commença alors une longue nuit d'attente. Je m'allongeai par terre, sur
un sol humide. Je sentis le froid glacial de cette nuit de décembre. Au loin,
les lumières de Hammam Righa brillaient. En contrebas, on pouvait aussi
voir la lumière de rares véhicules empruntant la route par laquelle étaient
arrivés les chars de Z'Biri.
A l'aube du second jour, il fallait se rendre à l'évidence. Personne ne
viendrait au secours de Z'Biri. La plupart de ceux qui l'avaient encouragé
à se rebeller, sentant le vent tourner, se ralliaient à Boumediene. Z'Biri
était abattu.
- Personne ne m'a soutenu, malgré toutes les promesses, me dit-il.
Que faire maintenant de ces hommes qui m'ont accompagné, et qui se
retrouvent pourchassés dans les montagnes ?
Il était épuisé par la fatigue, le manque de sommeil et la déception.
J'eus de nouveau pitié de lui :
- Je t'avais prévenu. Ta confiance était mal placée, et ton opération
bâclée. Mais du moment que tu as trouvé refuge chez moi, je peux te pro-
mettre que je ne te laisserai pas tomber, jusqu'à ce que tu sois en sécurité.
Il gardait le silence, se contentant de fixer ses yeux au loin, à l'horizon.
Comme s'il voulait éviter de regarder ces chars pataugeant dans la boue,
avec leurs canons, devenus inutiles, pointés vers la montagne ; ces hom-
mes qui l'avaient suivi, par conviction ou simplement en obéissant aux
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ordres, et qui se retrouvaient pris au piège, pourchassés, menacés de mort.
Et, au-delà, ces morts, et ce pays déchiré, livré à des aventuriers sans scru-
pules, n'hésitant pas à sacrifier des adolescents pour se maintenir au pou-
voir.
Moi aussi, je restais silencieux. Certes, des dizaines de questions se
bousculaient dans ma tête. Comment Z'Biri avait-il eu l'idée de prendre
Alger en utilisant des unités se trouvant à 200 kilomètres de la capitale,
alors qu'il avait des unités sur place ? Comment avait-il commis des négli-
gences aussi graves comme le fait de ne pas prévoir l'approvisionnement
en carburant ? Et puis, que voulait-il réellement en lançant sa tentative de
coup d'état ? Avait-il de vrais objectifs politiques, et quels étaient-ils, ou
bien était-il, lui aussi, poussé par de simples ambitions de pouvoir ? Et
aussi : qui lui avait promis de l'aide ? Sur quelles forces comptait-il ? Mais
je m'abstins de lui poser la moindre question. Que pouvait-on dire à un
chef militaire au milieu de la débâcle, contraint de subir la défaite, d'as-
sister à la détresse des hommes qui l'ont suivi, et d'admettre la trahison de
ceux à qui il avait fait confiance ?
Mais il était dit que Z'Biri était condamné à subir d'autres épreuves
encore. Il espérait toujours le soutien de Yahiaoui. Et, qui sait, d'autres
responsables pouvaient encore se rallier à son opération.
Au petit matin, nous nous sommes regroupés pour écouter les infor-
mations. Elles étaient sans illusion. L'opération menée par Z'Biri avait
échoué. Les forces loyalistes contrôlaient la situation. Houari
Boumediene, président du conseil de la révolution et chef des armées, fit
un discours à la Nation.
Puis vint le tour de Yahiaoui. Sa déclaration était la plus attendue. Le
choc fut terrible. Z'Biri était littéralement anéanti. Yahiaoui était plus vio-
lent envers lui que Boumediene, qui avait évité d'utiliser certains termes
prononcés par Yahiaoui. " L'ami " et " l'allié " Yahiaoui ne se contentait
pas de trahir. Il faisait de la surenchère.
Z'Biri perdait toutes ses illusions. C'était fini. Il avait perdu la bataille,
ses rêves, ses amis. Il était désormais seul. Il serait impitoyablement pour-
chassé par les hommes de Boumediene, qui utiliseraient désormais tous
les moyens pour l'avoir, mort ou vif. Il n'avait établi aucun plan de retrai-
303
Les hommes de Mokorno La prison
te, n'avait rien prévu au cas où la situation tournerait en sa défaveur, ce
qui, à mes yeux, confirmait l'absence totale de rigueur dans sa démarche.
Il était désemparé. Sa survie devenait une priorité. Je lui proposai de
rester sur place, jusqu'à la tombée de la nuit. Nous pourrions alors nous
rendre dans un autre endroit sûr. Il était inutile de tenter de se déplacer
en plein jour, alors que des opérations de ratissage étaient menées un peu
partout à sa recherche.
Quand l'obscurité envahit la région, nous nous sommes mis en route.
Nous étions quatre. Deux fidèles de Z'Biri nous accompagnaient.
D'étranges souvenirs me revenaient. Il me semblait que la vie était un
éternel recommencement. Combien de fois, combien d'années, j'avais
ainsi circulé la nuit à travers les montagnes ! Je retrouvais naturellement
des réflexes que je pendais avoir perdus depuis l'indépendance. Gravir la
pente, escalader des roches, deviner la piste, marcher la nuit, se diriger à
l'instinct, ne pas faire de bruit, tout me revenait naturellement. J'avais
alors 34 ans, et la guerre était finie depuis cinq ans.
Nous avons atteint un petit hameau, avec des maisons pauvres, des
murs en terre, le toit recouvert d'un mélange de boue et de chaume. Des
habitations construites à flanc de montagne, à peine visibles. Un homme
âgé nous accueillit. Un simple regard dans la masure révélait le dénue-
ment dans il vivait. A voix haute, il dit à sa femme de nous préparer ce
qu'elle avait de mieux comme plat. On était alors en plein Ramadan. Peu
après, elle nous offrait nous offrait une soupe de lentilles et un peu de
pain d'orge.
Je me tournai vers Z'Biri :
- Tu vois ce que mangent les gens du peuple en plein Ramadhan ?
C'est ce qu'ils ont de mieux. Ils ont tout donné à la révolution, et voilà
comment ils sont récompensés!
Il s'arrêta de manger. Il pleurait. Lui qui, il y a deux jours à peine, était
le puissant chef d'état-major de l'armée, était l'invité d'hommes humbles,
pauvres, dont le pouvoir avait presque oublié l'existence. Il retrouvait
cette Algérie des campagnes, misérable mais fière, vivant dans le plus
grand dénuement mais n'oubliant jamais l'hospitalité. Il allait de nouveau
vivre parmi ces gens de longues semaines.
304
Les hommes de Mokorno La prison
Dès lors, notre vie avait basculé. Nous vivions la nuit, nous déplaçant
de montagne en montagne, reprenant ces pistes qui m'avaient été si fami-
lières. De Hammah Righa, nous avons pris vers le sud-ouest, en direction
de Djebel Ellouh, pour repartir ensuite à l'est, vers Médéa. Les caches
étaient nombreuses, disponibles, les hommes de confiance nombreux. Ils
ne connaissaient pas Z'Biri, mais nous recevaient correctement, selon les
règles ancestrales de l'hospitalité. Il s'agissait en majorité de moudjahidi-
ne que j'avais côtoyés pendant la guerre de libération. Ils étaient restés
dans leurs villages, ou à la campagne, ce qui les épargnés des tentations
du pouvoir et de toutes les formes de corruption qui s'y rattachent. Dans
la douleur, Z'Biri redécouvrait la solidarité, l'amitié et la confiance.
Sauver Z'Biri
De puissant chef d'état-major de l'armée, Tahar Z'Biri n'était plus
qu'un fugitif, fuyant à travers les montagnes, se déplaçant de cache en
cache chez les rares personnes qui acceptaient encore de l'héberger. Le
destin m'a encore une fois placé sur con chemin. Ce moudjahid avait
accompagné Boumediene, avant de se rebeller, et de tout perdre. Ses amis
le reniaient, ses compagnons se détournaient en entendant son nom.
C'était un homme seul, un proscrit. Il était venu trouver refuge dans cette
région qui m'était si chère, pour demander de l'aide. Il ne l'a pas trouvée
chez ses amis, ses compagnons, ceux qu'il considérait comme ses parti-
sans.
J'ai effectué de longs périples en sa compagnie à travers les montagnes
que je sillonnais déjà pendant la guerre de libération. Ce furent des
moments difficiles, pénibles, mais émouvants. Ils incitent à la réflexion et
aux confidences. Nous avons eu de longues discussions.
- Pourquoi tu ne t'es pas plus tôt révolté contre Boumediene ? lui
demandai-je un jour, alors que nous nous trouvions en pleine montagne.
Tu étais l'un des plus chauds partisans du coup d'état du 19 juin 1965.
Pourtant, tu savais que Ben Bella avait donné son accord pour te nommer
au poste de chef d'état-major, un poste qui t'aurait permis de changer le
rapport de forces au sein de l'armée et de contribuer à l'assainir.
Il était nerveux.
305
Les hommes de Mokorno La prison
- Je reconnais que j'étais l'un de ceux qui souhaitaient la destitution
de Ben Bella, après avoir été l'un de ses partisans, répondit-il sur un ton
gêné. J'ai soutenu le coup d'état de Boumediene sans en calculer les
conséquences.
Il m'a ensuite expliqué ce son différend avec Ben Bella.
- J'ai commencé à en vouloir à Ben Bella depuis qu'il m'a manqué de
respect, dit-il. C'était au cours d'une cérémonie officielle à Moscou. Nous
étions invités aux cérémonies marquant l'anniversaire de la révolution
d'octobre en Union Soviétique. J'ai suggéré à Ben Bella de promouvoir un
des officiers de l'ANP au grade de maréchal, un grade symbolique qui lui
donnerait un prestige suffisant pour recevoir dignement les délégations
étrangères qui venaient en Algérie. J'avançai le nom de Mohand Oulhadj,
qui était le plus âgé d'entre nous.
" Ben Bella m'a répondu ironiquement. L'ère du couteau est finie, m'a-
t-il dit-il. Je ne pus alors me contenir. Je répliquai sèchement : S'il n'y avait
eu le couteau, tu ne serais pas président de la république, et tu n'aurais
jamais pu accéder à la Place Rouge.
" J'ai aussitôt quitté la cérémonie, pour regagner l'hôtel, avec l'idée de
rentrer à Alger par le premier avion, avant la fin de la visite.
Mohamed Harbi m'a suivi dans ma chambre, à l'hôtel. Il s'est assis au
bord du lit, et m'a dit, en souriant :
- Il ne faut pas prendre ces choses là au sérieux. Le président voulait
te taquiner. N'oublie pas qu'il te voue un respect sans égal. Et puis, pour-
quoi te mettre en colère alors que ta réplique a été encore plus dure que
sa réponse?
" Harbi m'a alors convaincu. La visite s'est poursuivie sans autre indi-
cent. Nous sommes rentrés à Alger. Mais au cours de ma première réuni-
on avec Boumediene, celui-ci m'a dit, de but en blanc :
- " Ne t'ai-je pas dit que Ben Bella nous égorgerait tous l'un après
l'autre?
" Je compris que Boumediene était au courant de l'incident de
Moscou. Un de ses fidèles le lui a rapporté. Il m'a relancé, ravivant ma
colère contre Ben Bella. Cet incident constituait en fait le point de départ
306
Les hommes de Mokorno La prison
du changement de mon attitude envers Ben Bella, qui devait aboutir à
mon soutien au coup d'état du 19 juin ".
C'est l'histoire de Z'Biri avec Ben Bella. Un incident mineur, qui aurait
pu rester sans suite. Il a été exploité par Boumediene, qui a progressive-
ment monté le chef d'état-major contre le chef de l'état, pour préparer sa
prise du pouvoir, avant que Z'Biri ne se rebelle à son tour contre
Boumediene, pour échouer finalement dans sa tentative de coup d'état.
S'il n'y avait eu toutes ces victimes, et si Z'Biri n'était à son tour menacé
de mort, la situation aurait prêté à sourire. J'avais tout le temps, durant ces
journées de fuite éperdue, pour réfléchir à ces petits riens, ces incidents
mineurs qui décident finalement du destin d'un homme.
Mais en cette journée où je me trouvais avec Z'Biri en pleine forêt,
fuyant les unités de l'armée et de la gendarmerie qui recherchaient l'au-
teur de la tentative de coup d'état de décembre 1967, Ben Bella avait été
destitué depuis plus de deux ans. J'évitai délibérément de demander à
Z'Biri des informations sur les membres du conseil de la révolution qui
avaient promis de le soutenir. La situation était suffisamment pénible
pour éviter de remuer le couteau dans plaie. Il était encore plus difficile
de parler de ses partisans qui avaient été arrêtés. Ils se trouvaient tous au
siège de la daïra de Aïn-Defla, enchaînés comme des bêtes sauvages,
attendant leur destin. Seul Z'Biri était encore en fuite.
Les services de sécurité ont eu recours à tous les moyens de torture
pour faire parler les partisans de Z'Biri qui avaient été arrêtés. Ils vou-
laient repérer le chef de l'opération, connaître les itinéraires probables
qu'il serait amené à emprunter dans sa fuite, ainsi que les pistes suscepti-
bles de le mener vers l'étranger. Les recherches se poursuivaient sans relâ-
che, nuit et jour, dans les zones où nous nous trouvions. Mais elles res-
taient infructueuses.
Cet échec a amené les services de sécurité à utiliser d'autres méthodes.
Ils firent appel à un moudjahid à qui me liait une profonde amitié,
Benmira Madjen, surnommé Benmira el-djadarmi (le gendarme). C'était
un officier de la Wilaya IV, un valeureux combattant, originaire de
Djelida, près de Aïn-Defla, établi ensuite à Khemis-Miliana. Lui aussi était
un rebelle, dans son genre. Il avait participé à la création du FFS, et avait
307
Les hommes de Mokorno La prison
pris le maquis deux fois après l'indépendance, avant de passer de longues
années en prison. Cette fois-ci, il avait reçu carte blanche pour me contac-
ter. Un laisser passer lui a été remis pour lui faciliter les déplacements. Il
était chargé de me transmettre un message personnel de Boumediene.
Benmira connaissait les réseaux, les gens, les pistes et les refuges où
j'étais susceptible de passer. Ayant fait les mêmes maquis de l'ALN, je
suppose qu'il avait acquis la même manière de raisonner que moi. Après
une longue période de prospection, il a retrouvé ma trace, et réussit à me
contacter. Mais il est resté fidèle à lui-même, à son honneur de moudja-
hid. Il n'a pas monnayé cette information. Il ne l'a même pas transmise à
ceux qui nous traquaient. Il m'a simplement fait savoir qu'il souhaitait me
rencontrer, pour me transmettre un message.
De mon côté, je restais méfiant. Je n'ai pas permis à Benmira de me
rencontrer avant de m'assurer de ses intentions. Quand j'ai estimé avoir
suffisamment de garanties, j'ai demandé à des amis de l'amener. Je me
trouvais alors avec Z'Biri à Ouled Brahim, au sud-ouest de Médéa. Je
reçus le message, que je lus à Z'Biri. Je le relus une seconde fois : on nous
demandait de nous rendre. En contrepartie, nous ne serions pas poursui-
vis. La crise était finie. Le coup d'état de Z'Biri avait échoué, ses partisans
arrêtés ou éliminés. Il n'y avait plus de risque. Il était donc inutile de relan-
cer la crise par une nouvelle affaire qui risquait de déstabiliser le pays.
Je devais me concerter avec Z'Biri. Il fallait discuter cette proposition.
Nous nous sommes isolés. J'ai donné mon point de vue à Z'Biri :
- Le but de ce pouvoir n'est pas de mettre fin à l'effusion de sang. Ils
veulent seulement gagner du temps pour savoir si ce mouvement a des
partisans autres que ceux qui ont été arrêtés.
L'émissaire attendait une réponse. On ne pouvait la lui donner. Nous
manquions d'informations. De plus, c'était à Z'Biri de trancher.
Finalement, nous avons eu recours à une formule vague, qui nous per-
mettait de gagner du temps. J'ai demandé à l'émissaire d'informer
Boumediene que s'il fallait s'entendre, nous ne ménagerions pas nos
efforts.
L'émissaire repartit sans réponse précise. Quant à nous, nous poursui-
vions nos déplacements continus, sans jamais nous attarder dans un
308
Les hommes de Mokorno La prison
endroit. Notre fuite à travers monts et vallées a duré tout un mois. Jusqu'à
ce que Z'Biri décide de rentrer à Alger. Il a beaucoup insisté. Je tentai de
l'en dissuader, sans succès.
Nous avons alors entamé une nouvelle étape de notre périple, celle qui
devait nous ramener à Alger. Nous empruntions des chemins non fré-
quentés qui me rappelaient les maquis de l'ALN. Mais il y avait une gran-
de différence. J'avais dix années de plus, l'Algérie était indépendante, et
ceux qui nous traquaient étaient des Algériens.
Nous sommes partis de Médéa en direction de Hammam Melouane.
Nous pûmes nous reposer un peu, avant de repartir, toujours à pied, vers
Chebli, avant de parvenir à Birkhadem, dans la banlieue d'Alger, à la
faveur de la nuit.
Z'Biri pensait pouvoir trouver un peu d'aide auprès de ses partisans. Il
fut désappointé en ne voyant, durant tout notre parcours, que les
patrouilles de l'armée et de la gendarmerie, ainsi que les projecteurs aux
barrages et chez les unités mobiles qui sillonnaient alors la Mitidja.
Il faisait très froid. La pluie rendait notre marche éprouvante. Mais le
mauvais temps était une aubaine pour nous, car les itinéraires que nous
empruntions étaient libres. De nuit, nous pûmes nous rendre de
Birkhadem à Bouzaréah, sur les hauteurs d'Alger. Z'Biri a tenté d'entrer
en contact avec certains de ses partisans, à Hydra et Bouzaréah. Il n'a
trouvé personne. Il apprit seulement que l'un de ses compagnons, le com-
mandant Ali Mellah, était lui aussi dans la nature.
Pendant toute cette période, je n'avais pas perdu le contact avec l'é-
missaire du pouvoir. Je ne lui ai pas révélé l'endroit où se trouvait Z'Biri.
Je lui laissais entendre que le fugitif se trouvait toujours dans la région du
Titteri, aux environs de Médéa, alors qu'il se trouvait en sécurité à
Bouzaréah, dans la villa d'un ami en qui j'avais toute confiance.
Les contacts avec cet émissaire avaient changé de nature. Il n'était pas
habilité à négocier. Il se contentait de transmettre les messages. Ils pou-
vaient, en outre, mettre en danger Z'Biri, car si l'émissaire lui-même
m'inspirait confiance, je ne pouvais en dire autant de la sécurité militaire.
Malgré les précautions qu'il prenait, l'émissaire pouvait être suivi, y com-
pris à son insu. Je décidai donc de procéder autrement. Je l'informai que
309
Les hommes de Mokorno La prison
si les contacts devaient se poursuivre, ils devaient avoir lieu avec un
responsable, habilité à décider.
La réponse me parvint rapidement. Un homme, mandaté par
Boumediene, était chargé de me rencontrer. Nous avons convenu d'une
rencontre à Hydra au domicile de Hamid Allouache, autre officier de la
Wilaya IV. Nous étions alors au début du Ramadhan 1967.
Je me rendis discrètement de Bouzaréah à Hydra pour cette rencont-
re que j'appréhendais. J'avais encore en mémoire l'assassinat de Mohamed
Chaabani. Je demandai donc à des amis de surveiller discrètement le lieu
du rendez-vous, de venir armés et d'intervenir en cas de nécessité.
A mon arrivée, je trouvai Salah " Vespa ", alors chef de sûreté de la
wilaya d'Alger, en compagnie de Laribi, fonctionnaire à la direction géné-
rale de la police. Une troisième personne se trouvait également sur les
lieux. J'ai appris plus tard qu'il s'agissait d'un officier de la sécurité mili-
taire.
L'un d'eux engagea le dialogue.
- Ecoute bien ce que je vais te dire, commença-t-il, car ce que je vais
te dire, ce sont les mots du président Boumediene lui-même.
- Et que dit Boumediene ? demandai-je.
- Boumediene te dit que c'est fini. La rébellion de Tahar Z'Biri est
finie. Ses conséquences sont effacées. Tu ne seras pas poursuivi. Nous te
considérons comme innocent, malgré le concours que tu lui as apporté
dans sa fuite, ce qui nous a empêchés de l'appréhender. Nous sommes
convaincus que tu as été mêlé malgré toi à cette rébellion. Nous savons
que tu n'en as pas eu connaissance dans ses phases de préparation et
d'exécution. C'est ce qui nous a convaincus de ton innocence.
Un autre intervint :
- Boumediene te dit : ce qui t'est demandé aujourd'hui, c'est un rap-
port détaillé concernant le déroulement des faits jusqu'à ta rencontre avec
Z'Biri. Tu peux rentrer chez toi, auprès des tiens après nous avoir indiqué
où se trouve Z'Biri.
Je souris. J'étais convaincu que leur seul objectif, c'était de manœuvrer,
de gagner du temps, en attendant de trouver la cachette de Z'Biri. Je ne
pus m'empêcher de leur dire ce que j'avais sur le cœur :
310
Les hommes de Mokorno La prison
- Dites à votre président que s'il veut un rapport sur la rébellion, sur
sa préparation et son déroulement, ce n'est pas à moi qu'il faut s'adresser.
Lui-même est au courant de tous les détails, ceux que je connais et même
ceux que je ne connais pas. Vous aussi d'ailleurs, vous en savez plus que
moi. C'est un travail de police et de services de renseignements. Moi, je
ne suis qu'un militant, ajoutai-je.
" Par contre, si Boumediene veut parler de la situation politique et
sociale du pays, c'est moi qui lui demande d'expliquer l'impasse actuelle,
qui a conduit à la rébellion de Z'Biri. Dites-lui que si Boumediene avait
été perdu cette bataille, je l'aurais protégé de la même manière, car c'est
un moudjahid. Je refuse que son sang coule, je refuse qu'il soit humilié,
car c'est un symbole et une page de l'histoire de notre pays. La protection
de Z'Biri est un devoir national. Vous le remettre, c'est accepter sa
condamnation à mort et son exécution, comme ce fut le cas pour
Chaabani. Je suis disposé à rencontrer Boumediene pour lui expliquer
mon point de vue.
Ainsi prit fin l'entrevue avec les émissaires de Boumediene. Je quittai
le lieu du rendez-vous en prenant soin de ne pas être suivi. Je retournai
auprès de Z'Biri. J'avais l'esprit tranquille. J'avais accompli mon devoir.
J'étais resté fidèle à mes convictions.
J'informai Z'Biri des détails de la rencontre. Il décida de se rendre à
Batna, une idée à laquelle il avait déjà pensé auparavant. C'était la derniè-
re étape de sa cabale avant son départ vers l'étranger.
Je menai des tractations difficiles avec un camionneur que m'avait indi-
qué Z'Biri, et en qui il avait confiance. Il transportait des marchandises
acquises auprès d'un grossiste d'Alger, qu'il devait convoyer jusqu'à Batna.
Il voyageait de nuit. Nous convînmes que Z'Biri prenne place à bord de
son camion le quatrième jour après l'Aïd.
Une voiture fut amenée devant la villa où se cachait Z'Biri. Le moteur
restait en marche. Un dispositif d'alerte a été mis en place, discrètement.
Il était composé de sympathisants et d'hommes de confiance. Quand
Z'Biri est sorti de la villa, pour entamer ce dernier voyage, il était entou-
ré d'un petit cercle d'amis. Le propriétaire de la villa, qui avait pris des
risques énormes, était également présent.
311
Les hommes de Mokorno La prison
Z'Biri nous donna l'accolade. Il regarda longuement la demeure qui l'a-
vait abrité en ces moments difficiles. Il était très ému. Je lui souhaitai
bonne chance, et il partit. Il devait se rende au port d'Alger, où l'attendait
le routier chargé de le transporter vers Batna. Je ne devais le revoir que de
longues années plus tard.
Il était sauf. Moi, je m'apprêtais à vivre l'enfer.
Avec Krim Belkacem
Tahar Z'Biri évacué sain et sauf vers les Aurès, je quittai le refuge de
Bouzaréah pour revenir chez moi, à Hydra. J'étais tenu au courant de ses
déplacements. Je ne fus vraiment rassuré que lorsque je fus informé de
son arrivée à bon port. Car j'avais entre-temps acquis la conviction que
Z'Biri avait été trahi par ses propres compagnons. Il n'avait pas perdu la
bataille le jour où des informateurs avaient mis Boumediene au courant
de ses fréquents déplacements à Bordj El-Kiffan où se trouvait le
bataillon de chars avec lequel il a tenté son coup d'état, ni le jour où il a
donné son accord pour le déplacement de ce bataillon vers El-Asnam, ni
même le jour où ses troupes ont été battues à l'entrée d'El-Affroun alors
qu'elles faisaient route vers Alger, venant d'El-Asnam. Sa défaite remon-
tait au jour où il avait vendu son âme à des hommes indignes de confian-
ce, le jour où il a dévoilé ses secrets à Saïd Abid et Mohamed Salah
Yahiaoui, en leur confiant ses projets, et a cru à leur engagement et à leur
appui. En fait, la trahison a été plus rapide que la défaite.
Mais cette parenthèse était close. Je retrouvais ma famille, après ces
dures journées d'hiver passées dans les montagnes, puis à Alger, de cache
en cache. Les services de sécurité pensaient que Z'Biri était encore dans
la région, et que je gardais un contact direct avec lui. Ils misaient sur le
temps, attendant la faute qu'il commettrait, pour l'arrêter. Ils décidèrent
de ne pas me persécuter sur ce coup là. Je ne reçus aucune visite de poli-
cier ou de gendarme, jusqu'en avril 1968.
En fait, ils n'avaient pas baissé les bras. Ils avaient seulement utilisé
d'autres méthodes. La maison mitoyenne de la mienne a été évacuée de
ses habitants, remplacés par des personnes âgées et des enfants de mem-
bres de services de sécurité, qui servaient de couverture. Des caméras et
312
Les hommes de Mokorno La prison
des instruments d'écoute ont été installés, mon téléphone mis sur écoute,
ce qui leur permettait de suivre tous mes mouvements et mes contacts. Je
pus même entendre mon propre souffle lorsque, plus tard, je fus arrêté et
interrogé !
Je ne changeai pas mon mode de vie pendant toute cette période. Ma
maison était ouverte à tous. Riches et pauvres, jeunes et vieux, femmes et
hommes, je recevais beaucoup de gens. La plupart des visiteurs étaient
des anciens compagnons d'armes, leurs parents, et des enfants de chou-
hada. Ils ont été tous interrogés plus tard, lorsque je fus arrêté. Aucun
d'eux n'a échappé aux enquêtes de la police et de la sécurité militaire, y
compris les personnes âgées.
J'étais outré par ce traitement indigne que subissaient mes proches.
M'avoir rencontré ou invité, être venu chez moi était suffisant pour deve-
nir suspect. Ceux qui m'approchaient faisaient l'objet d'une persécution
de tous les instants. Leur situation devenait intenable.
Je décidai mettre fin à la pression qui s'exerçait sur eux et sur moi. La
seule solution qui s'offrait à moi était de partir momentanément à l'é-
tranger. Avec l'appui de quelques amis, je réussis à me procureur un faux
passeport. J'entamai, le 27 avril 1968, un long périple qui devait m'ame-
ner en France. Mes photos étaient alors placardées dans tous les com-
missariats. La police des frontières devait m'empêcher de quitter le terri-
toire. Je pus cependant m'embarquer à l'aéroport Es-sénia d'Oran.
Je laissais derrière moi des amis qui m'étaient chers, ma femme, mon
fils et ma fille, qui n'avait alors que six mois.
Aussitôt arrivé à Paris, je fus contacté par des hommes de Krim
Belkacem, qui dirigeait alors un mouvement d'opposition, le "
Mouvement Démocratique pour la Révolution Algérienne" (MDRA).
Krim souhaitait me rencontrer. Je donnai mon accord, après avoir préci-
sé qu'il s'agirait d'une rencontre serait amicale, d'ordre privé, et non un
contact politique. J'avais posé cette condition, que Krim a acceptée.
Je me trouvais quelques jours plus tard dans un modeste café apparte-
nant à un Algérien, dans le neuvième arrondissement, quand j'aperçus
Krim Belkacem. Il prenait un café tout en lisant un journal. Je m'appro-
chai de lui. Il me reconnut à son tour, se leva, et me donna longuement
313
Les hommes de Mokorno La prison
l'accolade tout en riant, un rire d'enfant, franc, comme si, à travers moi, il
donnait l'accolade à l'Algérie, ses montagnes, ses oliviers et ses oueds. Je
ne l'avais pas vu depuis qu'il avait quitté l'Algérie en 1965, quatre années
plus tôt.
Je le dévisageai. Ses traits étaient tirés. Son regard, triste, avait perdu
l'éclat qui avait été celui du combattant, puis celui de l'homme libre dans
l'Algérie indépendante. L'homme était visiblement éprouvé.
Nous évoquâmes longuement le passé, les souvenirs communs, nous
informant mutuellement des anciens amis et compagnons. Puis Krim me
posa des questions sur la rébellion de Tahar Z'Biri, ses conséquences sur
l'Algérie, ainsi que sur le sort de Z'Biri. Je le mis au courant de tout ce que
je savais, et lui fis par de mon point de vue. Je le rassurai quant au sort de
Z'Biri.
Krim me parla alors longuement de son mouvement politique, le
MDRA, et de ses objectifs. Il aspirait à renverser le régime de
Boumediene, et à assainir l'ANP. Il parlait avec enthousiasme, s'exprimant
à haute voix, au point de se faire entendre par les autres clients du café.
En parlant de ses projets, il redevenait tel que je l'avais connu, déterminé,
courageux, ne connaissant pas la peur.
Je sentais dans ses propos sincérité et honnêteté. J'oubliai Krim l'exi-
lé, pour me rappeler Krim le militant, le jeune homme qui avait pris le
maquis bien avant le début de la guerre de libération, après avoir abattu
un collaborateur de l'administration coloniale. C'était un parent à lui, mais
Krim n'avait pas tenu compte de ce lien familial, privilégiant l'intérêt
supérieur du pays. Plus tard, quand ses compagnons lui firent part du pro-
jet de lancer la lutte armée, il n'a pas hésité, devenant le meilleur des com-
pagnons, le plus sincère des moudjahidine et le dirigeant le plus valeureux.
Au moment de conclure la guerre de libération, c'est encore lui qui dirige
la délégation algérienne à Evian, négociant âprement, discutant point par
point, jusqu'à obtenir satisfaction.
Malgré son passé héroïque, le voici réduit à l'exil, condamné à chercher
des appuis pour tenter d'exister dans ce pays qu'il avait contribué à libé-
rer. Il sait que le temps presse, car le pouvoir d'Alger se renforce. Mais il
n'est pas abattu. Il reste déterminé à lutter, à tenter de corriger le cours
314
Les hommes de Mokorno La prison
de l'histoire. Il m'apparaissait, ce jour là, comme un monument de notre
histoire, une lumière qui ne s'éteindra jamais.
Nous nous séparâmes sans prendre de rendez-vous précis, ni d'enga-
gement. Il ne m'a rien promis. Mais nous pûmes nous revoir plusieurs
fois. Finalement, Krim me demanda d'adhérer à son mouvement. Je décli-
nai poliment l'invitation.
Les hommes de la Sécurité Militaire
Deux hommes ont assisté à une de mes rencontres avec Krim
Belkacem. Ils font partie de ces gens qui aiment être sous les feux de la
rampe, briller et occuper les médias. Je les connaissais bien. J'ai rapide-
ment compris qu'ils avaient réussi à embobiner Krim Belkacem. Ils lui
avaient présenté la situation en Algérie sous une image grotesque, au
point de le convaincre que sa simple arrivée à Alger provoquerait la chute
du régime.
Krim pensait qu'ils étaient attachés à lui. En fait, ils travaillaient pour
la Sécurité Militaire, qui les avait chargés d'infiltrer le mouvement. Je
connaissais de près l'un d'eux, le commandant Azzeddine. Il avait intégré
les services secrets pour satisfaire ses ambitions personnelles, non pour
servir une cause. Il avait été officier de l'ALN. Blessé dans des conditions
obscures, fait prisonnier, il avait réussi à s'évader, dans des conditions tout
aussi obscures, pour rejoindre Tunis où il avait tissé de solides relations
avec Krim Belkacem, alors membre du GPRA.
Cet homme avait un petit magnétophone camouflé sous ses vêtements
lors de ma rencontre avec Krim. Quant à son compagnon, il notait tout
ce que disait le leader du MDRA. Celui-ci exposait son plan pour renver-
ser le régime de Boumediene. Les deux hommes le poussaient à aller plus
loin possible dans le détail. Il se laissait curieusement entraîner. Il donnait
force détails sur son organisation, ses structures, ses relais, ses dirigeants,
ses objectifs politiques et militaires. Finalement, il a remis aux deux hom-
mes une copie du programme de son mouvement.
Je décidai de garder le silence. A part les salutations et les formules de
courtoisie, je ne prononçai pas un mot en leur présence. Au moment de
nous séparer, j'exprimai mon scepticisme à Krim:
315
Les hommes de Mokorno La prison
- Je pense que l'opposition à partir de l'étranger est condamnée à l'é-
chec. Le peuple algérien, que tu connais mieux que moi, n'accepte pas
cette idée. Notre peuple a une sensibilité extrême envers ce qui vient de
l'extérieur. Le seul moyen de le convaincre est de créer un mouvement en
son sein, à l'intérieur du pays.
Krim me répondit avec un calme étonnant.
- Crois-moi, j'ai une base populaire très large sur laquelle je pourrai
compter quand le moment sera arrivé, dit-il.
Je n'osai lui faire remarquer que ce slogan était usé, que Mohamed
Boudiaf et Mohamed Khider l'avaient utilisé avant lui. Je le remerciai de
son invitation et de la chaleur de son accueil. Il avait en effet tenu à nous
proposer un plat bien algérien, et avait dit, en servant le café :
- Rien ne vaut un bon café bien chaud pour nous protéger contre le
froid de la France.
Je le quittai, lui souhaitant plein succès, sans convenir d'un nouveau
rendez-vous. Nous avions échangé nos points de vue, qui nous a permis
de mesurer la différence dans notre perception de la situation de l'Algérie
et des moyens d'agir.
Je fus de nouveau englouti par le métro, puis par les rues parisiennes.
Je regardais ces énormes affiches publicitaires, ces murs froids et ces rues
qui ravivaient en moi le sentiment d'exil. Dans ce pays, je n'avais ni
parents, ni amis, ni fortune. Tout ce que me rappelait ce pays, c'était un
combat dur, sanglant, la répression contre mon peuple, la pauvreté, le
pillage de ses richesses, la négation de son identité.
J'étais de nouveau face à moi-même, et à cette réalité, aussi simple que
cruelle : je n'avais d'autre alternative que de revenir en Algérie. Le souve-
nir de mes enfants s'imposait à moi. J'étais pris d'une envie folle de me
retrouver auprès des miens, pour partager leur quotidien, rencontrer mes
compagnons et discuter avec eux de ces idéaux qui nous avaient unis. Je
décidai, à cet instant précis, de renter en Algérie. Peu m'importaient les
conséquences. J'étais disposé à les affronter.
Je rentrai à l'hôtel. A peine avais-je franchi la porte de ma chambre que
le téléphone se mit à sonner. On m'appelait d'Alger. Mon interlocuteur
316
Les hommes de Mokorno La prison
était Mourad Krimi, originaire de Beni Haoua, près de Ténès. Il avait été
capitaine de zone, puis député à l'assemblée constituante. Sa famille
comptait dix sept chouhada.
Il n'y alla pas par quatre chemins :
- Les services de sécurité te recherchent. Ils poursuivent sans relâche
tous ceux qui étaient mêlés aux évènements du 17 décembre, me dit-il. Il
me conseilla de ne pas rentrer en Algérie.
Je lui demandai qui était recherché, et quel sort avait été réservé aux
autres. Je citai son nom, délibérément, parmi celui d'autres personnes
dont je faisais semblant de demander des nouvelles. Il me répondit :
- Toi seul fais l'objet de recherches soutenues.
Je répliquai :
- Si la situation est telle que tu la présentes, alors, je rentre sur le
champ à Alger, par le premier avion.
Je ramassai mes affaires, réglai ma note d'hôtel, et sortis rapidement,
pour prendre le premier vol disponible vers l'Algérie. Mais le hasard a fait
que les employés d'Air France soient en grève ce jour là. Je demandai à
un ami, Mohamed Boudia, de me procurer un billet sur n'importe quelle
autre compagnie aérienne. Il ne put l'obtenir, mais il me proposa de
m'emmener en voiture à Genève, d'où je pourrais trouver un vol vers
Alger. Pendant le trajet vers la Suisse, j'étais tiraillé entre l'envie de télé-
phoner à Blida, pour m'informer auprès de mes parents et amis, et l'idée
de ne pas retourner en Algérie.
Arrivé à Genève, je fus surpris de ne trouver aucun vol en partance
pour Alger. Par contre, il y avait un vol pour le Maroc prévu pour le len-
demain. Je n'avais pas suffisamment d'argent pour les frais d'un séjour
devant durer jusqu'au prochain vol d'un avion algérien.
Je descendis dans un hôtel modeste, fréquenté par les Africains et les
personnes fauchées, comme je l'étais en ce moment. J'y passai une nuit
difficile, et fus heureux de partir tôt le lendemain matin vers l'aéroport.
J'accomplis les formalités douanières, et montai à bord de l'avion. Une
nouvelle surprise m'attendait. L'hôtesse annonça que nous devions
accomplir une escale à Madrid, où nous devions rester une journée entiè-
317
Les hommes de Mokorno La prison
re, pour repartir le lendemain. Je fus soulagé en apprenant que les frais de
séjour dans la capitale espagnole seraient à la charge de la compagnie
aérienne. J'étais sans ressources.
Arrivé dans la capitale espagnole, j'allai flâner dans cette ville magni-
fique, découvrant ses habitants, ses monuments, son histoire. J'essayai de
déceler des traces de la civilisation musulmane qui avait porté ce pays à
son apogée, il y a plus de dix siècles, mais elle n'en avait pas gardé.
Je me laissai aller sans itinéraire précis, ni plan de visite. J'allais là où
mes pas me guidaient. J'avais une journée à passer, je ne voulais pas me
fixer de contrainte précise. Marcher, se laisser aller à l'instinct, flâner sans
but précis, sans rien chercher. Moment de liberté, où les pensées s'envo-
lent, traversent les frontières, rejoignent ceux qu'on aime, ceux qu'on
admire, évoquent des moments ou des hommes dont le seul souvenir
redonne un sens à la vie. Il y a dix ans que Si M'Hamed Bougara était
mort. Que dirait-il de l'Algérie d'aujourd'hui ?
Je m'engageai dans une rue fortement animée. Au milieu de la foule, je
bousculai quelqu'un. Je me retournai pour m'excuser et tombai nez à nez
avec Krim Belkacem !
J'étais aussi surpris que lui. Il me demanda, soupçonneux :
- Que fais-tu ici ? Je t'ai laissé à Paris…
- Je suis en route pour Alger.
Je lui expliquai les raisons de ma présence à Madrid. Il m'écouta, et
finit par se convaincre. Il me demanda alors de l'accompagner vers un
grand hôtel de Madrid. Nous prîmes un café, et nous engageâmes dans
une longue discussion. Je ne savais pas alors que ce café avec Krim allait
me coûter dix années de prison.
Avant de le quitter, je lui demandai les raisons de sa présence à Madrid.
- J'attends le président tunisien Habib Bourguiba qui revient des
Etats-Unis, dit-il. Nous avons convenu d'un rendez-vous à Madrid pour
voir ce que nous pouvons faire ensemble pour le Maghreb, et évoquer
d'autres questions qui nous intéressent. J'ai gardé une solide amitié avec
le président Bourguiba, que je connais depuis longtemps. Il a beaucoup
de sympathie pour notre organisation (le MDRA), qu'il considère comme
un des leviers possibles pour l'unité du Maghreb.
318
Les hommes de Mokorno La prison
J'étais gêné. Je ne pouvais lui répondre que, dans le climat de l'époque,
cette rencontre allait encore jeter la suspicion sur son mouvement, déjà
accusé d'extrémisme et de sectarisme berbériste. Bourguiba en serait évi-
demment le bénéficiaire, car il aurait une idée encore plus claire de
l'Algérie, dont les relations avec la Tunisie étaient alors difficiles.
Je quittai Krim Belkacem. Depuis ce jour, je n'en entendis plus parler
qu'en prison. C'est toujours en prison que j'appris son assassinat par les
services secrets de Boumediene.
Le lendemain, je pris l'avion pour Casablanca. De là, je pris le bus pour
Rabat, où je me rendis directement chez l'attaché militaire, Larbi Redjam,
que je connaissais. Il avait été officier de l'ALN en Willaya II. Il me sur-
prit en me disant qu'il n'était pas au courant de ma situation. Lui-même
pensait qu'il avait été nommé à Rabat simplement pour être éloigné
d'Algérie.
Je lui demandai d'informer les services de la sécurité militaire que je
rentrais à Alger en passant par Oujda et Maghnia. Il refusa de le faire, par
égard pour moi et pour notre combat commun. Il préférait rentrer à
Alger et informer ses supérieurs de mon insistance à rentrer en Algérie.
A mon tour, je rejetai sa proposition. J'allai jusqu'à le menacer de révéler
notre entretien quand je serais rentré.
Je pris un bus pour Oujda, et, de là, rentrai en Algérie. Pendant que
traversais la frontière, je rencontrai Slimane Amirat, un des proches de
Krim Belkacem. Les services de renseignements ont noté cette rencont-
re, et l'ont inscrite comme un nouvel élément d'un plan visant à renver-
ser le pouvoir en place en Algérie.
Pour ma part, j'étais simplement heureux de rentrer chez moi, de
retrouver les miens. Mais mon bonheur ne devait durer qu'un court
moment.
LA PRISON
Z'Biri a quitté l'Algérie, sain et sauf. Krim Belkacem est exilé en
Europe, où il a créé un mouvement d'opposition. Ayant aidé l'un à sortir
d'Algérie, et décliné l'invitation du second à rejoindre son mouvement, je
319
Les hommes de Mokorno La prison
suis rentré chez moi. Je voulais reprendre ma vie normale auprès des
miens. Mais les services de sécurité ne m'avaient pas oublié.
Je fus arrêté le 3 juillet 1967, rue Larbi Ben M'Hidi, au cœur d'Alger.
Des policiers en civil m'ont encerclé et littéralement séquestré alors que
je me rendais chez une de mes connaissances. Ils m'ont passé les menot-
tes devant de nombreux témoins, et embarqué à bord d'une Peugeot 403
noire. Peu après, j'ai été emmené au commissariat du " Cavaignac ", à
deux pas de la Grande Poste. J'y restai jusqu'aux alentours de minuit. Des
hommes de faction se succédaient pour me surveiller. Ils entraient, me
regardaient silencieusement, restaient un moment, puis repartaient sans
dire un mot.
Je fus ensuite conduit ailleurs, dans une gigantesque bâtisse, où je fus
jeté dans une cellule sombre, au sous-sol. J'appris plus tard que d'autres
personnes, accusées d'appartenir au mouvement de Krim Belkacem,
étaient détenues dans le même bâtiment.
Je fus détenu dans cette cellule pendant un mois, où je subis toutes
sortes de tortures, physiques et psychologiques. J'ai été frappé par des tor-
tionnaires qui utilisaient des bâtons ou me piétinaient pendant que j'étais
maintenu allongé. J'ai subi la gégène, appliquée sur les parties les plus sen-
sibles. Il n'était pas rare je sois aspergé d'eau sale, dont on me balançait
tout un seau sur le corps. La torture variait, selon le tortionnaire. Quand
je me sentais défaillir, ou m'évanouissais, ils arrêtaient les sévices, pour
reprendre aussitôt que je reprenais conscience.
Je ne pouvais soupçonner l'existence, dans nos services de sécurité,
d'hommes aussi haineux, capables de tels actes. Ils poussaient leur horri-
ble tâche jusqu'aux limites du possible. Ils devaient savoir qu'avec le
temps, l'organisme s'habitue à la torture, car je commençais, moi-même,
à m'habituer aussi bien sur le plan physique que psychologique. Je ne sen-
tais presque plus la douleur. Une sorte de défi m'opposait à des tortion-
naires. Ils n'arrivaient pas à me faire plier, pour m'amener à leur dire ce
qu'ils voulaient. Et moi, de mon côté, je ne pouvais ni mourir ni me sou-
mettre et passer outre mes principes.
L'affrontement gagnait en violence avec le temps, pour atteindre son
paroxysme. Mais je leur répétais continuellement que tout ce que je savais,
320
Les hommes de Mokorno La prison
les services de sécurité le connaissaient parfaitement. Ils continuèrent,
misant sur le temps et la douleur pour me faire plier, espérant chaque jour
que je m'écroule et les implore. Ce traitement se poursuivit jusqu'au 27
août 1968, date à laquelle je fus transféré, presque inanimé, à la prison de
Sid El-Houari, à Oran.
Je ne pus changer de vêtements pendant trois mois de détention. On
m'a même empêché de laver ceux que je portais. Et quand arrivé l'heure
de m'emmener de ma cellule à Alger vers une autre cellule, à la prison de
Sid El-Houari, à Oran, je fus menotté, et attaché avec d'autres prisonniers.
Nous avions tous les yeux bandés. Nous fûmes jetés dans un camion sans
aération, dont la seule odeur aurait pu nous étouffer. Nous avons fait plus
de quatre cent kilomètres dans ce camion.
Je restai deux mois à la prison de Sid El-Houari, sans que ma famille
et mes amis sachent où je me trouvais. Quand mes proches s'en inquié-
taient auprès des services de sécurité, on leur répondait qu'eux aussi me
recherchaient, et qu'il fallait les aider à me retrouver !
A Sid El-Houari, bien que j'aie les yeux toujours bandés, je compris
qu'on me mettait dans les sous-sols. J'entendis de nombreuses portes
s'ouvrir et se fermer, ainsi qu'un grand brouhaha. Je fus amené à descen-
dre des escaliers abrupts pour aboutir au sous-sol. Je fus jeté, seul, dans
une cellule.
C'était une prison terrible, sinistre. Le froid y était glacial en hiver. La
saleté y était repoussante. Il fallait mener une guerre continue contre les
moustiques. Les cellules étaient en fait des sortes de puits creusés le long
des couloirs. Elles n'étaient pas suffisamment larges pour qu'on je puisse
s'y allonger. La mienne ne devait pas faire un mètre sur deux. S'y retro-
uver donne l'impression d'être avalé par la terre.
Mon plus grand ennemi, dans cette cellule, était le silence. Un silence
lourd, pesant, terrifiant. Il donnait un sentiment de solitude absolue. Il
était interrompu par de rares bruits tout aussi sinistres, le grincement
d'une porte qui s'ouvre, la toux d'un détenu malade, le cri d'un détenu qui
se laisse aller au désespoir.
Mon arrivée dans ce monde des ténèbres fut brutale. Mon geôlier
m'enleva le bandeau que je portais depuis mon départ d'Alger, et, d'une
321
Les hommes de Mokorno La prison
violente poussée de la crosse de son arme, me désigna ma destination. Je
trébuchai, et m'étendis de tout mon long dans la cellule. Je n'avais pas vu
la fosse. Il faisait sombre, et mes yeux n'étaient pas encore habitués à l'ob-
scurité, ni d'ailleurs à la lumière, après ces longues heures durant lesquel-
les je portais une cagoule.
Je tâtonnai, essayant de découvrir ce nouveau monde dans lequel j'at-
terrissais. Je vis très une faible lueur. Elle provenait du bas de la porte de
la cellule. Je devais me mettre à genoux pour arriver à sa hauteur, car la
cellule était aménagée à un niveau inférieur d'un mètre environ de celui
du couloir.
Il n'y avait pas d'aération. Je dus bientôt faire face à un autre problè-
me : comment faire mes besoins ? Je tâtonnai, mais ne trouvai rien. Il n'y
avait même pas la fenêtre aux traditionnels barreaux. Rien que l'obscuri-
té. Pas une anfractuosité. Des murs en terre, fissurés, je le sentais au tou-
cher, avec une odeur tenace. Un toit humide, et des moustiques. Un sol
avec des pierres qui me forçaient à changer constamment de place, pour
tenter de trouver, en vain, une position confortable. Je regrettais ma cel-
lule d'Alger!
Je désespérais. Je ne voyais pas de solution en vue. J'étais condamné à
combattre la mort et la démence dans cet environnement terrifiant. J'y
restai trente jours et trente nuits. Je ne pouvais plus faire la différence
entre le jour et la nuit, entre le réel et l'illusoire, entre la crainte de la mort
dans des conditions dont mes proches ne seraient jamais au courant, et la
peur de la démence. Je dépensais l'essentiel de mon énergie à tenter de
garder ma lucidité, à conserver mes esprits. Je voyais jusqu'où la barbarie
pouvait entraîner les hommes, et de quelle manière elle pouvait les ame-
ner à traiter leurs pairs.
Le 27 septembre 1968, à 19 H, la porte s'ouvrit enfin. Mon geôlier
m'ordonna de ramper pour sortir. Je pus ramper, difficilement, agrippai
le rebord de la cellule, et finis par sortir du trou. Je me retrouvai dans le
couloir. J'étais face à un groupe de gardiens. En fait, il s'agissait d'hom-
mes de la sécurité militaire, comme je l'appris plus tard.
Ils me firent sortir, pour m'embarquer dans une voiture et me rame-
ner de nouveau à Alger. Avant de me remettre en prison, ils m'ont bandé
322
Les hommes de Mokorno La prison
les yeux et m'ont fait longuement tourner dans les rues d'Alger, pour que
je ne puisse situer l'endroit où on m'emmenait. J'avais envie de vomir, j'é-
tais exténué, mais par dessus tout, j'avais faim et j'étais très affaibli.
La voiture s'est enfin arrêtée. J'étais presque soulagé de me retrouver
en prison. Je fus de nouveau emmené vers une cellule. Le plus âgé d'ent-
re mes geôliers me dit :
- Maintenant, tu es entre des mains sûres. Tu es à la sûreté nationale.
Nous t'avons ramené à Alger pour terminer l'interrogatoire. Le premier
était insuffisant.
Un nouveau round d'interrogatoires débuta alors. Des questions, tou-
jours des questions, mille fois répétées, sous mille formes, jour et nuit,
posées par un homme, puis un autre, et un troisième, puis c'est un tout
un groupe à la fois qui s'acharne contre moi. Elles variaient, concernaient
un sujet puis un autre, sans logique apparente. Elles n'étaient pas ratta-
chées à une seule affaire, mais portaient sur des accusations multiples.
J'étais convaincu que ces hommes étaient des déséquilibrés qui se réjouis-
saient de la souffrance des autres. Pas un seul sujet concernant ma vie, y
compris dans ses aspects privés, n'a été épargné. Ils me demandaient des
précisions, revenaient sur des détails infimes.
Je n'avais plus une conscience réelle de ce qu'ils me voulaient. J'étais
exténué, j'avais faim et je tombais de sommeil. J'étais éprouvé par la tor-
ture et les humiliations qu'ils m'ont fait subir. J'étais convaincu que je
mourrais entre leurs mains.
Ils regardaient les traces des blessures que j'avais subies pendant la
guerre de libération quand, les poitrines nues, nous combattions ce que je
pensais être l'ennemi de l'Algérie, le seul… Ils regardaient bien la cicatri-
ce, sur ma peau, puis y éteignaient leurs cigarettes. Ils le faisaient d'un
geste détaché, tout en parlant d'autre chose. L'un d'eux y appliquait un
morceau de fer chauffé à blanc, et demandait avec ironie, à ses compa-
gnons :
- S'agit-il d'une vraie blessure ou d'une morsure de chien ?
Son collègue prenait le relais :
- C'est bien une morsure de chien. Je vois la trace des crocs.
Les hommes de Mokorno La prison
Le troisième ne pouvait être en reste et enchaînait :
- Le moudjahid pouvait-il réellement faire face aux mitrailleuses et à
l'aviation française ? On va voir aujourd'hui s'il est vraiment aussi coura-
geux. Et il enfonçait sauvagement ses ongles dans la blessure.
Quand mes geôliers se sont rendus compte que ces méthodes ne don-
naient pas de résultat, ils en ont adopté d'autres. Ils me suspendaient au
plafond par les poignets, à l'aide d'une chaîne, et me laissaient dans cette
position pendant plusieurs heures, jusqu'à sentir que mes articulations
étaient sur le point de rompre. L'un d'eux se mettait ensuite sur une chai-
se, au-dessous de moi. Je pouvais alors laisser mon poids reposer sur ses
épaules. Je ressentais un énorme soulagement, qui ne durait cependant
que quelques secondes. Car l'homme se retirait brutalement. Tout le poids
de mon corps était attiré le vide, pour être retenu par les chaînes que qui
me retenaient, suspendu. Les souffrances aux poignets et aux bras étaient
atroces.
Mes tortionnaires s'amusaient. Ils avaient établi une sorte de compéti-
tion pour voir qui d'entre eux serait le plus inventif sur les moyens de me
torturer. Tout au long des séances de torture, ils ne cessaient de me frap-
per de leurs matraques recouvertes de caoutchouc. La plupart des coups
étaient destinés aux parties les plus sensibles. Je n'avais plus de force pour
protester, ni pour crier. Je m'évanouissais régulièrement, mais ils me
réveillaient en m'aspergeant d'eau.
Plus le temps passait, plus ils se montraient cruels. Je ne savais ce qui
suscitait le plus leur colère : est-ce le fait que refusais de parler, ou que je
refuse de les supplier ? Ma seule requête, c'était de demander de l'eau.
Dans tout ce que je subissais, il me semblait qu'une gorgée d'eau, une
seule, pouvait soulager toutes mes douleurs. Je n'avais jamais imaginé que
la douleur provoquée par la soif puisse être plus forte que tout le reste.
Mais mes tortionnaires étaient des professionnels. Eux savaient. Ils oppo-
saient un refus systématique à ma demande. Par contre, ils me plon-
geaient souvent la tête dans de l'eau sale, que je buvais jusqu'à ce que mon
ventre gonfle. Alors, ils m'allongeaient sur le dos et l'un d'eux me mar-
chait sur le ventre, jusqu'à ce que l'eau se mettre à couler de ma bouche,
de mon nez, de mes oreilles et d'autres orifices naturels.
324
Les hommes de Mokorno La prison
J'ai été soumis à cette torture pendant un mois, après mon retour de la
prison d'Oran. Je ne dis pas un mot de plus que ce que j'avais déclaré lors
des premiers interrogatoires. Pour une raison simple : je n'avais rien à dire.
Finalement, ils se lassèrent, et me ramenèrent en prison. Je fus embarqué
dans un camion, qui tourna longtemps dans les rues d'Alger, pour me
donner l'impression qu'on m'éloignait de la capitale. Je fus ensuite rame-
né à la même prison que j'avais déjà connue avant celle d'Oran. J'avais les
yeux bandés, mais je me repérai grâce à la forme des marches que je des-
cendis et aux différents bruits de portes que j'entendais. J'en fus convain-
cu car peu après mon arrivée, j'entendus un muezzin dont je reconnais-
sais la voix. Son appel, " Allah Akbar ", m'a fortement remonté le moral.
Dieu était avec moi.
Je fus rapidement mis en présence d'un officier de la sécurité militaire.
J'étais pieds et poings liés, enchaîné à une chaise. L'homme me faisait face.
- Nous avons examiné ton dossier, dit-il. Tu es un homme propre. Il
n'y a pas l'ombre d'un doute. Mais les enquêteurs de la police t'ont beau-
coup chargé, après que tu aies reconnu des actes graves, peut-être sous
l'effet de la torture. Nous, à la sécurité militaire, nous souhaitons que ton
interrogatoire soit concis, précis et définitif, qu'on puisse savoir exacte-
ment ce qu'il en est.
- Je vous laisse avec votre conscience, répondis-je aussitôt. Je vous ai
dit, à vous et aux policiers, ce que je savais des évènements du 11 décem-
bre 1967. Je n'ai rien à ajouter. Peu importe pour moi de savoir quel est
le service responsable de ma torture. Ce que j'ai fait, je l'ai fait par convic-
tion, de ma propre volonté. Si vous voulez vous-mêmes ajouter quelque
chose à mes déclarations, libre à vous. Je suis votre prisonnier.
- Je veux entendre une seule chose, dit-il calmement. Des informa-
tions nous sont parvenues selon lesquelles tu as planifié l'assassinat du
président Boumediene.
Je ne pus me retenir. J'éclatai d'un rire nerveux. Malgré la douleur, et
la situation désespérée dans laquelle je me trouvais, je ne pus me contrô-
ler. Je voyais parfaitement leur démarche. Il se préparait à m'envoyer de
nouveau à la torture, pour me contraindre à avouer un acte aussi grave.
L'entretien fut bref. Il ne donna aucun résultat. Je n'avais rien à dire. Je
fus donc de nouveau ramené à Oran. C'était le 27 octobre 1968. Le départ
325
Les hommes de Mokorno La prison
eut lieu à quatre heures du matin. Arrivé en fin de matinée, je fus de nou-
veau jeté dans une autre cellule, où je ne vis pas de lumière pendant trois
jours, à l'exception des courts moments durant lesquels le geôlier ouvrait
la porte pour glisser un sombre plat de lentilles et une morceau de pain
datant de plusieurs jours.
Je n'y restai pas longtemps. Nouveau transfert. Il commença, cette fois
encore, par un bruit de clés, puis une voix, celle du geôlier, m'appelant à
prendre mes affaires et à sortir. Quelles affaires pouvais-je posséder ? Un
seau, pour faire mes besoins, une vieille couverture et une natte.
- Tu as bénéficié d'une amnistie, me dit-il. Le procureur t'attend.
- A quelle occasion cette amnistie a été décidée ? demandai-je.
- Ne sais-tu pas qu'on est à la veille du 1er novembre ? répondit-il,
sur un ton qui n'appelait pas de réplique, ni n'admettait de nouvelles ques-
tions.
Je quittai ma cellule et m'engageai dans le couloir, mes poignets ratta-
chés à mes pieds par une chaîne. Je marchais au milieu de deux rangées
de gardiens, dans un climat fiévreux, avec de nombreux détenus attendant
leur libération. Nous entendîmes des youyous et des coups de feu dehors,
des parents qui fêtaient l'événement.
Un gardien s'approcha de moi. Il me scrutait attentivement. Il fit plu-
sieurs tours autour de moi, me regardant comme on détaille une bête, au
marché, avant de se décider à l'acheter. Il me fit descendre un escalier en
pierre, pour aboutir à un couloir. J'y étais à peine arrivé qu'un autre gar-
dien me poussait vers une porte métallique. Un troisième me donna un
violent coup de pied, et je me retrouvai à l'intérieur d'une cellule où je
faillis perdre mon équilibre. Un froid glacial y régnait.
Je fis connaissance avec la cellule qu'on m'offrait en cadeau à la veille
de l'anniversaire du 1er novembre. En fait, il s'agissait d'un petit espace
aménagé à côté d'une fosse sceptique. La pièce était un peu plus spacieu-
se que mon ancienne cellule. Sous la porte, je pouvais voir les chaussures
des gardiens quand ils passaient devant ma cellule. Mais au centre, la fosse
dégageait une odeur insupportable. J'étais exténué, affaibli. J'avais maigri,
et mes anciennes blessures me faisaient souffrir. Mais comment dormir ?
Et où mettre ma tête ? Du côté de la porte, qui laissait passer un froid gla-
cial, ou du côté de la fosse avec son odeur pestilentielle ?
326
Les hommes de Mokorno La prison
J'avais un compagnon. Un rat. Comme si ma présence le dérangeait, il
se présenta peu après mon arrivée, me regardant bien en face. Je voulus
le chasser en le menaçant avec le seau, mais j'avais peur de faire tomber
cet unique ustensile dans la fosse sceptique. J'utilisai finalement ma abaya
pour faire semblant de le menacer. Il s'enfuit, plongeant dans la fosse.
Je pensais m'en être débarrassé, mais je me trompais. Il revint peu
après, accompagné de plusieurs autres rats, de tailles différentes. J'avais
droit à la visite de toute la famille. Je me mis légèrement en retrait, pour
es surveiller. Nous observions une sorte de trêve.
Mon esprit était cependant ailleurs. Nous étions à la veille du 1er
novembre. Je me rappelais des moments qui m'étaient chers. Mon village,
quand j'étais gamin, lorsque nous allions pêcher dans l'oued. Ou dans la
forêt, quand nous allions chasser des oiseaux. Puis la guerre de libération,
quand, avec les miens, nous menions le grand combat contre le colonisa-
teur pour libérer notre terre sacrée ; la fraternité et le sens du sacrifice qui
avaient marqué cette époque.
Après cette épopée, je me retrouvais prisonnier dans un sous-sol, à
côté d'une fosse sceptique, assiégé par les rats, à la veille du 1er novemb-
re. Est-ce là le destin de ceux qui ont aimé leur pays ? J'avais envie de
pleurer devant toutes ces injustices, cette persécution, qui me ramenait à
une existence quasi-bestiale.
Mais je devais aussi faire face. Je me mis à cultiver le souvenir. J'appris
progressivement, dans la douleur, à développer une sorte de mémoire
sélective. Je revivais les grands moments d'émotion, je forçais mes pen-
sées à aller vers ce qui était fort, puissant, dans cette épopée qui fut la
nôtre. Le bonheur absolu de savoir qu'on vit pour défendre sa liberté ; la
terrible douleur d'apprendre qu'on a perdu un frère, un ami, un compa-
gnon ; les larmes d'impuissance quand on voit l'un d'eux tomber, à un
mètre, en sachant qu'il a eu droit à la récompense suprême, la chahada.
Mais d'autres pensées réussissaient à revenir, faisaient une intrusion, et
finissaient par s'imposer, car ce sont les images du présent ; des images de
ces moments de déchéance, quand des hommes, ayant pris le pouvoir de
manière illégitime, en abusent au profit de dictateurs sans scrupules.
Pendant que ces pensées contradictoires se bousculaient dans mon
esprit, j'entendis des légers coups répétés, tout proches. Je crus que les
327
Les hommes de Mokorno La prison
rats grignotaient quelque chose, ou tentaient de creuser un trou dans le
mur. Je compris ensuite que le détenu de la colline voisine voulait me par-
ler. Il attendait que je lui réponde. Je craignais cependant que ce ne soit
un piège. Je m'abstins de répondre à ses appels.
Mais il ne s'est pas découragé. Quel drame vivait-il, lui aussi ? Comme
moi, il devait avoir un besoin terrible de parler, de communiquer, de se
confesser. De trouver un mot de réconfort, d'encouragement. La pru-
dence lui dictait d'éviter tout contact avec les autres détenus. Le châtiment
risquait d'être terrible. Mais il avait visiblement dépassé le stade de la peur.
Il finit par m'appeler. Il me semblait que sa voix me parvenait du bout du
monde.
- Je suis un détenu comme toi. Ecoute ce que je vais te dire, clama-t-il.
Je gardai le silence. Son audace avait accentué mes doutes. J'étais de
plus en plus convaincu que c'était un piège. Mais l'homme continuait à
frapper à coups réguliers, tout en m'appelant. Je finis par lui demander qui
il était, où il se trouvait, et ce qu'il voulait.
- Je suis détenu comme toi, dit-il. Approche-toi.
Je m'approchai du mur. Il reprit :
- Je les ai entendus ouvrir les portes de la cellule et la refermer sur toi
tard dans la nuit. J'ai compris qu'ils amenaient un prisonnier. D'où viens-
tu ?
- Pourquoi ?
- Je voudrais savoir d'où tu viens pour te demander des nouvelles de
certains de mes amis dont j'ignore le sort, dit-il.
Je le devançai :
- Depuis quand tu es ici ?
- Depuis un mois.
Je mis ses paroles en doute. J'étais de nouveau convaincu que c'était
l'un des gardiens qui me tendait un piège. Ou un homme de la sécurité
militaire enfermé à côté de moi à cet effet. J'excluais qu'un homme puis-
se tenir un mois dans ces conditions. J'étais décidé à connaître ses inten-
tions, au moins pour voir clair. Je lui demandai de me décrire sa cellule, et
ce qu'elle contenait.
328
Les hommes de Mokorno La prison
- J'étais dans ta cellule, où je suis resté plusieurs jours. Ensuite, ils
m'ont transféré dans ma cellule actuelle. Elle est meilleure, et moins dan-
gereuse. Suis mes conseils. N'attaque pas les rats. Ne les tue, ils n'en
seront que plus nombreux quand ils reviendront. La bouche d'égout qui
est dans ta cellule se déverse dans la collecte principale de la ville. Tout ce
que tu peux faire, c'est disposer des petits morceaux de pain au bord de
la bouche d'égout. Les rats s'en contenteront et te laisseront tranquille.
Pendant que mon voisin me révélait ces plans de bataille contre les
rats, je me rappelai le roman d'Albert Camus, La Peste. Je remerciai mon
interlocuteur. Je devais apprendre, plus tard, qu'il faisait partie du mouve-
ment de Krim Belkacem. J'appris donc à combattre les rats, ou plutôt à
éviter de les combattre, pour me contenter de les éviter, et d'accepter de
cohabiter avec eux. Puis, me vint également à l'esprit l'histoire d'Abou
Firas El-Hamadani, ce grand chevalier, détenu par les romains, qui avait
une tourterelle pour seule voisine. Il lui chantait :
Que dire avec une tourterelle comme voisine,
Chère voisine, sais-tu ce que j'endure ?
Chère voisine, la vie ne nous a pas gâtés,
Viens partager mes soucis, viens.
Mais mes compagnons à moi sont des rats et des geôliers. Il n'y avait
ni Romains ni tourterelle. J'enviais Abou Firas. J'en voulais à ce destin, à
l'Histoire, qui me donnait des concitoyens si cruels, et des compagnons si
peu agréables. J'étais contraint de partager ma nourriture avec les rats.
Pendant cette période de détention, je pris l'habitude de respecter scru-
puleusement les conseils de mon voisin. Je disposais un peu de pain sec
au bord de la fosse sceptique, attendant que les rats viennent déjeuner. Je
mangeais ensuite le plat, avec un vague goût de lentilles, qu'on me servait
invariablement. Je respectais ma part du pacte avec les rats, et ils ne me
dérangeaient pas trop. J'avais besoin de compagnie dans ces moments dif-
ficiles. Je me surpris à trouver du réconfort à leur présence. Une fois
dépassé le dégoût qu'ils suscitent, ils étaient les seuls êtres vivants que je
côtoyais.
Je décidai, un jour, de voir de quoi se composait le plat qu'on m'offrait.
Je le versai dans le seau me servant à faire mes besoins. Je sacrifiais ainsi
329
Les hommes de Mokorno La prison
un repas, rien que pour savoir. Je comptai exactement dix sept lentilles,
navigant dans un demi-litre d'eau. C'était ma ration alimentaire.
Après la commémoration de l'anniversaire du 1er novembre, je fus
déplacé vers une autre cellule. J'abandonnai le précieux seau. J'étais
content de m'en débarrasser, mais il m'avait été très utile. En plus de dif-
férents autres usages hygiéniques, si on peut parler d'hygiène quand on est
acculé à vivre près d'une fosse sceptique, je l'utilisais, le soir, pour y met-
tre les pieds. J'avais peur que les rats ne m'attaquent, profitant de mon
sommeil.
J'étais convaincu que j'avais atteint le fond, et que je ne pourrais que
remonter. Mais le destin m'emmenait sur une autre piste, cruelle. Je fus
transféré vers une cellule où avait été détenu mon compagnon d'armes et
ami, Mohamed Chaabani, quelques jours avant son assassinat. Il avait
gravé son nom sur le mur de la cellule, dans une pratique à laquelle aucun
prisonnier au monde ne peut échapper.
Un autre personnage y avait séjourné. C'est le " Barbu ", un ressortis-
sant yougoslave arrêté par les autorités françaises après avoir acheminé
clandestinement des armes en faveur des maquis de l'ALN à bord de
l'Athos, en 1956. Avant de mourir, il avait, lui aussi, gravé son nom, sa
date de naissance et son pays sur le mur de la cellule. Il avait creusé le mur
avec ses ongles. Depuis, cette cellule était devenue " la cellule du Barbu ".
Dans les jours qui suivirent, je peu enfin rencontrer des hommes. Des
êtres humains, ou ce qui en restait. Certains faisaient partie de l'organisa-
tion de Krim Belkacem, d'autres étaient liés au soulèvement de Tahar
Z'Biri. D'autres, enfin, avaient été des officiers de l'ANP. Mais le régime,
avec sa vision étroite du nationalisme, avait mis en doute leur nationalité,
les considérant comme marocains, et travaillant donc pour les services
spéciaux de Rabat. Certains avaient été rapatriés de l'étranger, notamment
d'Egypte, où ils avaient été envoyés en formation par l'armée. Ces offi-
ciers nés au Maroc, ou dont l'un des parents était marocain, avaient pour-
tant été de brillants soldats ou officiers de l'ALN. Beaucoup sont tombés
en martyrs, et les autres se retrouvaient suspects et emprisonnés.
Ils auraient pu constituer une base pour renforcer la solidarité entre les
pays du Maghreb, et raffermir cette fraternité dans le combat qui avait
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Les hommes de Mokorno La prison
émergé pendant la guerre de libération. Ils sont devenus des détenus,
suspectés de trahison, rejetés par leur propre pays parce soupçonnés de
travailler pour le voisin, le frère ! Simple illustration de la dérive mons-
trueuse que prenaient les régimes en place dans les pays du Maghreb.
Ces hommes ne constituaient qu'une infime partie du drame que rece-
lait la prison d'Oran, devenue un des centres où étaient punis, humiliés,
détruits les révolutionnaires. J'ai vu des compagnons mourir de faim,
tomber sous la torture ou emportés par la maladie. D'autres ont perdu la
raison. D'autres encore ont attrapé la tuberculose, ou ont perdu la vue. A
ma connaissance, personne n'est sorti totalement indemne de cette pri-
son, que nous appelions " le sous-marin ". On l'appelait ainsi car bien que
construite sur un monticule relativement élevé, ses cellules avaient été
aménagées dans les sous-sols, que nous atteignions avec toutes les peines
du monde. Je n'ai pas vu la lumière pendant une année. Je n'ai pas aperçu
le soleil ni la lune pendant toute cette période, et je n'ai pas entendu le cri
d'un oiseau ou d'un animal, à l'exception des rats et des aboiements de
chiens qui nous menaçaient parfois devant les portes des cellules.
Les visites familiales étaient totalement interdites. Mon épouse et mes
enfants sont venus à plusieurs reprises jusqu'à la prison, à Oran, dans des
conditions pénibles, mais ils ont été systématiquement empêchés de me
voir. Une vieille oranaise, Mme Behiri, les a aperçus une fois, au cours de
l'un de ces voyages. Elle fut prise de pitié devant le spectacle de ces
enfants, assis à côté de leur mère devant la porte de la prison, attendant
vainement une autorisation pour voir leur père. Elle s'approcha d'eux, fit
connaissance avec ma femme et de mes enfants, et les invita chez eux.
Elle leur offrit l'hospitalité. Elle est devenue une amie de toute ma famille.
Une drôle de justice
J'ai passé près d'une année dans l'obscurité la plus totale. Je ne quittais
une cellule que pour me rendre dans une autre cellule. Je ne reçus aucu-
ne visite. Personne ne m'a appelé par mon nom pendant toute cette pério-
de. J'avais perdu tout contact avec l'humanité, à l'exception des gardiens
de la prison, si on peut encore parler d'humanité en ce qui les concerne.
J'apercevais parfois leur tenue sombre. La notion de lumière perdait son
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Les hommes de Mokorno La prison
sens. On m'interdisait de lire et d'écrire. Je fus empêché de me changer
pendant quatre mois. Mes vêtements partaient en lambeaux, et tout mon
corps en souffrait. Mon état physique se dégradait, du fait des privations
et de la torture.
Je fus maintenu dans ces conditions inhumaines jusqu'en juillet 1969.
Alors que j'avais perdu toute notion de temps et de calendrier, un gardien
est venu, un jour, ouvrir la porte de ma cellule. Il me fit sortir dans le cou-
loir. Je redécouvrais la lumière. J'étais aveuglé. Je ne pus la supporter. Je
m'évanouis. J'avais un handicap visuel, que je n'ai jamais réussi à soigner.
Moi non plus, je ne sortirais pas indemne du " sous-marin ", si jamais je
devais en sortir vivant.
Je fus emmené par des éléments des services de sécurité vers le tribu-
nal militaire d'Oran, appelé " cour révolutionnaire ". J'y croisai, pour la
première fois, le regard de certains des accusés qui, comme moi, avaient
séjourné en prison pour les mêmes accusations. C'était un moment péni-
ble, mais émouvant. Je pus lire des regrets, des reproches dans ces
regards, mais aussi beaucoup de respect partagé. Il y avait notamment Ali
Mellah, Layachi Amirat, Maammar Kara, ainsi que d'autres, des officiers,
des chefs de bataillons, des chefs d'unités, des militants.
J'étais surpris par la composition hétéroclite de la cour. Elle compre-
nait des officiers, des anciens de l'ALN, mais aussi d'autres, qui prove-
naient des promotions Lacoste, ces hommes formés par l'ancien gouver-
neur d'Algérie pour prendre le relais du colonisateur. Je me demandais
comment ils pouvaient cohabiter. Mais je me rendais aussi compte à quel
point Boumediene avait réussi à écraser tous ces hommes, pour les met-
tre à son service.
Certains membres de la cour portaient la robe traditionnelle des
magistrats, mais d'autres étaient venus en tenue d'officier, arborant grades
et décorations. Je constatai que quelques uns avaient accédé au grade de
colonel pendant ma détention. C'était la première promotion de colonels
depuis l'indépendance.
La salle du tribunal fut envahie par un public nombreux, composé de
proches des accusés et de curieux venus assister à la condamnation de
ceux que la presse avait présentés comme de dangereux criminels. Un cli-
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Les hommes de Mokorno La prison
mat particulier régnait alors. Le pouvoir avait réussi à créer des conditions
favorables pour organiser le procès selon sa volonté. Nous fûmes pré-
sentés comme des criminels aussi dangereux que des nazis. Une grande
campagne avait été orchestrée autour du procès, jusqu'à convaincre l'opi-
nion publique que nous étions le Mal.
Dans l'enceinte du tribunal, le climat était particulièrement tendu. La
cour était présidée par Mohamed Benahmed Abdelghani, colonel, futur
ministre de l'intérieur, futur chef du gouvernement, le chef d'une équipe
de fossoyeurs venus enterrer des victimes déjà détruites par la prison et
les sévices. Il était secondé par Ahmed Draïa, futur patron de la police et
futur ministre, et Mohamed Touati, futur idéologue du régime.
En pleine séance du tribunal, sont arrivés les responsables de la sécu-
rité militaire. A leur tête, le colonel Kasdi Merbah, patron de la SM, futur
ministre, chef du gouvernement, accompagné de Yazid Zerhouni, un de
ses adjoints, futur ministre de l'intérieur. Ils s'installèrent sur des sièges au
premier rang. Ils avaient des cartables, dont ils tiraient des dossiers, des
documents par paquets, qu'ils mirent bien en évidence, face aux magis-
trats. Ils voulaient visiblement les impressionner, pour les pousser à pro-
noncer les condamnations les plus sévères.
C'était un jeu très curieux. La plupart des membres de la cour étaient
considérés comme suspects dans la tentative de coup d'état de Tahar
Z'Biri, y compris le président de la cour, Abdelghani. Un des détenus l'a
d'ailleurs publiquement accusé d'avoir participé aux préparatifs du putsch.
Cet homme aurait donc pu se retrouver parmi les accusés. Il était leur
juge. La simple présence de Kasdi Merbah et Yazid Zerhouni lui rappe-
lait la précarité de sa situation. Il devait donc se montrer d'autant plus
zélé, pour prouver à Boumediene sa fidélité. Et le seul moyen de prouver
sa loyauté devait l'amener à nous enfoncer.
La dérive a commencé aussitôt après l'ouverture de ce procès mara-
thon. Il était clair qu'il ne serait guère question de justice. Les accusations
les plus absurdes s'alignaient contre nous, alors que le vocabulaire utilisé
n'avait aucun rapport avec la justice. On entendait beaucoup plus des
mots comme " impérialisme ", " réaction ", " sionisme ", que ceux sup-
posés être utilisés traditionnellement dans les tribunaux. On ne parlait pas
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Les hommes de Mokorno La prison
de loi, d'article, de procédure, de code pénal, de preuves, mais de contre-
révolution, de suppôts de l'étranger et de déstabilisation. Nous sommes
rapidement devenus des agents de l'impérialisme et de la réaction, comme
si ces grands mots venaient de trouver la preuve de leur existence en
Algérie. La loi, principal fondement des sociétés civilisées, était totale-
ment bafouée.
Le président de la cour a lu un long discours, rédigé par des officiers
de la sécurité militaire. Il lisait difficilement, il ânonnait, sans même saisir
le sens de ce qu'il disait. Il nous a ensuite appelé à la barre les uns après
les autres. Certains ne pouvaient se tenir debout, conséquence de la tor-
ture et des sévices subis pendant le long séjour en prison. Personne ne
nous a demandé les circonstances de notre arrestation, ni où nous trou-
vions depuis cette date. Torture, méthodes particulières d'interrogatoire,
détention dans les cachots, tout ceci fut occulté.
Quand est arrivé mon tour, je me suis levé, face au président de la
cour, Abdelghani. Il a cité les charges retenues contre moi. après une
courte pause, il m'a posé une première question :
- Quelle a été ta participation à la guerre de libération ?
- Je souhaiterais être dispensé de répondre à cette question dans les
conditions actuelles, répondis-je aussitôt, car le passé ne jouit plus d'au-
cune considération. Comment allez-vous tenir compte de mon passé mili-
tant alors que je suis accusé d'être un agent de l'impérialisme, de la réac-
tion et du sionisme ? Je ne pense pas que mon djihad puisse avoir la moin-
dre crédibilité face à l'ampleur de ces accusations…
Il me coupa sèchement :
- La cour veut, à travers cette question, confirmer que tu es un spé-
cialiste de l'agitation. Tu es le grand opposant, ajouta-t-il ironiquement.
Nous savons que tu es un homme qui a participé à de multiples révolu-
tions. Tu sais ce que je veux dire, comme nous savons à propos de quel-
les révolutions nous allons t'interroger.
Je voyais où il voulait m'entraîner. Je décidai donc de répondre calme-
ment à toutes ses questions. Mais l'atmosphère changea très rapidement,
quand il m'accusa d'avoir organisé un projet d'attentat contre Houari
Boumediene. Je ne pus me contenir :
334
Les hommes de Mokorno La prison
- Personne, parmi ceux qui me connaissent, ne pourra croire que je
suis homme à tremper dans un assassinat. L'assassinat ne fait pas partie
de mes principes, et ma morale révolutionnaire le rejette. Quand j'ai vu
que la méthode de gouvernement de Houari Boumediene menait le pays
à la dérive, je l'ai combattu par les armes, puis au sein du FFS, et enfin
après le soulèvement du 11 décembre. Je remercie Dieu d'avoir réussi à
sauver Tahar Z'Biri. Tout mon combat contre Boumediene a été public.
Je l'ai mené de ma seule volonté. Quant à l'assassinat, à l'organisation d'at-
tentats et de manière générale, tout ce qui vise à frapper un homme dans
le dos, tout ceci ne fait pas partie de ma morale, ni de mes méthodes d'ac-
tion. Vous le savez très bien.
Abdelghani m'a interrompu :
- Ne dis pas " Boumediene ". Il faut dire : " Monsieur le Président ".
- J'ai pris l'habitude de l'appeler Boumediene. Si vous voulez que j'u-
tilise une formule plus respectueuse devant vous, cela ne me fera aucun
mal.
Tout en fouillant dans le dossier, contenant des centaines de pages, il
reprit :
- Ce que tu as dit à l'instruction n'est pas conforme à la réalité. Le tri-
bunal ne fait pas confiance à tes déclarations.
Le président de la cour parlait en français, aussi bien lorsqu'il s'adres-
sait à moi que quand il parlait à ses assistants. Il n'a pas prononcé un mot
en arabe.
Je décidai de prendre l'initiative :
- Si je dois répondre à d'autres questions pour permettre d'établir la
vérité, je suis prêt.
Il sortit alors une lettre. Il l'étala devant lui, et commença à en lire des
extraits :
- Tu as rencontré Krim Belkacem. Vous avez eu de longues discus-
sions sur l'avenir de son organisation. Après une pause, il ajouta :
- N'essaie pas de nier. L'auteur de la lettre est un témoin oculaire.
Il cita le nom de l'auteur : le commandant Azzeddine. C'est l'un des
deux hommes qui avaient assisté à ma rencontre avec Krim Belkacem.
335
Les hommes de Mokorno La prison
Parmi ceux que j'avais vus, c'est lui qui se montrait le plus enthousiaste
pour pousser Krim à agir contre Houari Boumediene.
Je ne fus pas surpris d'entendre ce nom. Je le connaissais bien. Je
connaissais son aptitude à la trahison et son opportunisme. C'est lui qui
avait longuement pleuré Si Lakhdhar, dans l'espoir de le remplacer au sein
du Conseil de la Wilaya IV. Il avait fini par y arriver. Il avait saisi toutes les
opportunités pour servir les puissants du moment, là où il s'est trouvé.
Mon opinion sur sa moralité et sur le sens de ses engagements se trouvait
confirmée.
- Si je dois être jugé par cette cour, je refuse d'être jugé par cor-
respondance, dis-je à mon tour. Je ne pense pas qu'il y ait un seul tribu-
nal au monde qui fonctionne de cette manière. Si vous tenez absolument
à présenter cette lettre comme preuve contre moi, pourquoi ne pas évo-
quer mes contacts avec l'ambassade d'Algérie à Rabat ? Pourquoi refuser
d'en tenir compte, alors qu'ils peuvent constituer des preuves à décharge
et influer sur votre jugement ? J'aurais pu rester à l'étranger, mais mon
innocence m'a poussé à rentrer dans mon pays et affronter le régime
selon d'autres règles. Et puis, s'il faut absolument avoir recours à ce genre
de témoignages, pourquoi ne pas ramener le témoin lui-même ? Je suis
convaincu qu'il est ici même, à Oran. Peut-être même est-il devant la
porte du tribunal, ou dans une pièce à côté…
Le procureur, Ahmed Draïa, a demandé une suspension de séance. Je
n'avais pas eu le temps de m'asseoir que trois personnes me menottaient
et m'emmenaient hors de la salle. J'étais assailli par le doute. Ne seraient-
ils pas tentés de m'exécuter sur le champ ? J'en étais là de mes pensées
quand surgit devant moi le procureur, Ahmed Draïa, en compagnie d'un
officier, Hassan Merabet. Sur un ton qui m'a surpris, car dépourvu de
haine, il m'a demandé :
- Qu'est-ce que tu entendais par cette " justice par correspondance"?
- Une cour révolutionnaire ne peut tenir compte d'une lettre portant
d'aussi graves accusations, répondis-je. Qu'est-ce qui vous prouve qu'elle
est authentique ? Vous risquez de prononcer une condamnation à mort
sur la base d'un document suspect. Il serait plus juste de convoquer l'au-
teur de la lettre.
336
Les hommes de Mokorno La prison
Il ordonna aux gardiens de me ramener dans la salle du tribunal. Je fus
invité à me lever pour entendre le verdict prononcé contre moi, après
trois jours de procès. La peine était de trente années de prison ferme.
J'étais condamné à vingt années de prison pour avoir participé à la rébel-
lion de Tahar Z'Biri du 11 décembre 1967, et à dix années de détention
pour avoir fait partie de l'organisation de Krim Belkacem. La peine pro-
noncée était plus lourde que ce que le procureur avait requis !
La prison, pas la soumission
Je n'étais pas surpris par la sentence. Je m'attendais au pire. Nous
vivions sous une junte militaire, qui n'avait aucun respect pour les liber-
tés et les Droits de l'Homme. Au fond de moi, je n'en attendais guère
mieux. J'étais même un peu soulagé que ce chapitre prenne fin. Je n'ou-
bliais pas les tortionnaires et les geôliers, avec leurs matraques et leur
gégène, ainsi que ses rats, ses poux, ses puces, et, par dessus tout, l'enfer
de l'isolement.
Ma famille et mes amis furent plus frappés que moi par la dureté de la
peine. Ils étaient terrifiés. Une consolation, tout de même : mes enfants
étaient encore trop jeunes, et ne mesuraient pas la signification de ce qui
m'arrivait.
Nous fûmes emmenés hors de la salle du tribunal, pour être transférés
en prison. Le jour même, vers minuit, les geôliers nous ordonnèrent de
nous regrouper dans une salle. En présence de nombreux policiers et
hommes de la sécurité militaire, le directeur de la prison demanda à haute
voix aux hommes impliqués dans le soulèvement de Tahar Z'Biri d'écrire
une lettre au président du conseil de la révolution Houari Boumediene
pour solliciter une mesure de grâce.
Tous les détenus acceptèrent cette proposition. Ils se dispersèrent,
cherchant qui un stylo, qui du papier, chacun essayant de trouver la belle
formule qui toucherait la sensibilité de Boumediene. Plusieurs d'entre eux
durent déchirer la lettre, pour la réécrire, puis la déchirer une seconde fois,
ne la trouvant pas assez expressive ni assez touchante pour émouvoir le
chef de l'état.
337
Les hommes de Mokorno La prison
Je refusai de me plier à cette démarche humiliante. J'ai été arrêté, mis
au secret, affreusement torturé, injustement condamné à l'issue d'une
parodie de procès. Et maintenant, on me proposait une suprême humi-
liation, celle de demander au responsable de tous mes malheurs d'avoir
pitié de moi !
J'informai mes compagnons de malheur que je refusais d'écrire un seul
mot à Boumediene pour demander son pardon. Ils me regardèrent, sur-
pris et apitoyés. Ils me demandèrent de ne pas être trop " extrémiste ".
Certains murmuraient, entre eux, que je n'y croyais pas, ou que je n'avais
plus toute ma tête. Le directeur de la prison me supplia. Il évoqua mes
enfants, me demandant de le faire pour eux. Il se proposa pour rédiger
lui-même ma demande de grâce. Je n'aurais qu'à la signer. Je rejetai son
offre.
Mes co-détenus s'apitoyaient sur mon sort. Mais en fait, c'est moi qui
avais pitié d'eux. J'en arrivais presque à les mépriser. La vie ne leur avait
décidément pas appris grand chose. Ils n'avaient pas compris la nature de
ce système. Ils acceptaient d'être reconnaissants envers leur propre bour-
reau. Il étai, certes, difficile de les condamner, mais je refusais une liberté
à n'importe quel prix. En rejoignant l'ALN, j'avais accepté l'idée de mou-
rir pour la liberté. Mais je la refusais si le prix en était l'humiliation.
Tout le monde s'y mettait, essayant de me convaincre de revenir sur
ma décision. J'en avais assez de ces sollicitations. Pour y mettre fin, je m'a-
dressai au directeur de la prison :
- S'il faut absolument que je sollicite une mesure de grâce, je deman-
de qu'au préalable, nous soyons transférés dans une autre prison, avec les
truands et bandits de grand chemin. Ce sera beaucoup mieux pour nous.
Personne ne saisit la portée de ma déclaration. Tout le monde était
occupé à chercher son propre salut, attendant une nouvelle journée qui
signifierait peut-être la liberté. Mais quelle liberté ? Je refusais celle à
laquelle on accède en demandant pardon à son tortionnaire. Le poids de
la soumission me paraissait plus dur à supporter que la prison, malgré ce
que j'avais enduré.
Face à mon attitude intransigeante, le président du tribunal qui m'avait
condamné à trente ans de prison, Mohamed Benahmed Abdelghani, a
338
Les hommes de Mokorno La prison
demandé, à son tour, à me rencontrer en tête-à-tête. Il avait déjà rencon-
tré les autres détenus, après avoir reçu leurs demandes de grâce. Je fus
introduit auprès de lui. Sa promotion était encore récente, et il montrait
le zèle nécessaire pour la justifier. Il avait une allure soignée, et portait des
lunettes à monture dorée.
Le face à face ne manquait pas de piment. La sentence qu'il avait pro-
noncée constituait une barrière définitive entre nous.
- Pourquoi n'as-tu pas fait une demande de grâce comme tes com-
pagnons ? me demanda-t-il
- Pour une raison simple, répondis-je. Le tribunal qui m'a condamné
à trente ans de prison peut tout aussi bien prononcer mon acquittement.
Pourquoi une demande de grâce, alors que la sentence avait été décidée
avant même l'ouverture du procès ?
Il hésita un moment, puis reprit :
- Ne désespère pas, dit-il. La sentence prononcée constitue une
condamnation de principe. Elle n'est pas définitive. A la première fête
nationale, tu seras transféré vers une prison à Alger, pour être près de
tiens. On attendra un peu, et tu seras ensuite libéré.
Comme s'il parlait pour lui-même, il poursuivit :
- Quelle confiance peut-on accorder à cette vie ? Et qui sait ? Un jour
viendra peut-être où je serai le détenu, et toi, tu seras alors un homme
libre, en face de moi. C'est la vie !
Il s'arrêta, comme s'il attendait une réponse de ma part. Je gardai le
silence. Je ne voulais pas m'engager avec lui dans une discussion qui m'a-
mènerait à lui révéler le fond de ma pensée. C'est lui qui devait se sentir
tourmenté. Peut-être sentait-il que j'étais plus libre, dans ma prison, que
lui, dans son uniforme de colonel. Je n'avais rien à solliciter. Je ne voulais
montrer aucun regret. J'avais fait des choix, conformes à mes principes,
mon éthique et ma morale. J'avais pris des risques pendant le grand dji-
had, la guerre de libération. J'étais prêt à assumer les souffrances de l'in-
dépendance.
Elles devaient s'avérer particulièrement dures. Je passai encore sept
années en prison. J'ai connu la plupart des prisons algériennes. La frater-
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Les hommes de Mokorno La prison
nité avec les autres détenus allégeait partiellement le poids de la détention
et du sentiment d'injustice qui ne m'a jamais quitté. La prison m'a appris
certaines règles de la sagesse et la patience. J'y nouai des amitiés qui ont
survécu pendant des décennies. J'y découvris des hommes libres, et
découvris que de nombreux hommes se croyant libres sont en fait des
esclaves.
Malgré la durée de la détention, je n'ai jamais perdu espoir. Je préser-
vai ma dignité, malgré les conditions de détention et les traitements inhu-
mains qui y étaient en vigueur. Je m'accrochais à mon pays, je me rappe-
lais le sacrifice des chouhada, et refusais de me laisser entraîner par le dés-
espoir. Dans les moments difficiles, je me rappelais mes compagnons
chouhada, ces immortels, eux que Dieu glorifiait : " Ne croyez pas que
ceux qui sont tombés pour la gloire de Dieu sont morts. Ils sont vivants
auprès de Dieu qui pourvoit à leurs besoins ". Cela me suffisait.
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