Ce jour-là, je m’en souviendrai toute ma vie.
Le jour où, pour la toute première fois, mes yeux ont croisé
ton visage. Je ne connaissais encore ni ton nom, ni ton âge, et pourtant, déjà, mon esprit s’emplissait de
mille pensées, de mille images inventées. Comme si, sans même te connaître, je pressentais que tu allais
occuper une place particulière dans mon cœur.
À l’époque, j’avais 16 ou 17 ans. L’âge des premiers émois sérieux, l’âge où l’on commence à comprendre
ce que signifie aimer. Et toi, tu avais 12 ou 13 ans à peine, encore si jeune, encore concentrée sur l’école
et les découvertes de la vie. Mais malgré cet écart, je me surprenais à trouver sans cesse des excuses pour
passer chez vous, juste pour t’apercevoir. C’était plus fort que moi : je voulais voir ton sourire, entendre
ta voix. C’était l’attitude de quelqu’un amoureux, même si je n’osais pas encore l’admettre pleinement.
Très vite, nous étions devenus inséparables. Nous faisions tout ensemble, même les petites choses simples
comme aller aux commissions. Ce qui me fascinait le plus chez toi, ce n’était pas seulement ta présence,
mais ton esprit : tu étais ouverte, curieuse, toujours prête à discuter. Nos conversations en français
résonnent encore dans ma mémoire. Je me souviens de nos disputes légères, parfois juste parce que j’avais
utilisé le mauvais mot. Mais même ces moments-là me plaisaient, car ils nous rapprochaient d’une
certaine façon.
Quand j’ai appris que tu allais vivre dans la même commune que moi, je n’ai pas pu cacher ma joie.
Cela signifiait que je ne serais jamais bien longtemps sans te voir. Mais au fond de moi, je savais aussi
qu’il y avait des limites. Nous étions peulhs, et notre culture, notre religion, imposent des règles qu’il
faut respecter. Dans nos traditions, aimer une personne n’est pas un jeu d’adolescents : il faut aller voir
ses parents, parler d’un mariage. Être simplement “en couple”, comme on le dit aujourd’hui, n’était pas
bien vu. Même si ton père m’appréciait beaucoup, je savais qu’apprendre mes sentiments aurait été mal
perçu. Tu étais trop jeune, et j’avais conscience de cela.
Je voyais bien que tes priorités étaient ailleurs. Tu étais concentrée sur tes études, et je ne pouvais que
t’encourager dans cette voie. Tu venais tout juste d’arriver dans un pays dont tu ne connaissais pas
encore la langue. Changer d’environnement, de culture, de cadre de vie : ce n’était pas une chose facile.
Je me sentais investi, presque naturellement, d’un rôle de soutien. Je voulais vous aider, toi et ta
famille, à vous adapter.
Puis vint la rentrée. Tous les deux, nous devions retourner à l’école. Je profitais de chaque instant de
libre pour venir te voir, t’offrir des conseils. Parfois, j’étais dur dans mes paroles : je me rappelle
encore t’avoir presque interdit d’avoir un copain, te répétant sans cesse que les études devaient passer
avant tout. Je voulais ton bien, même si je ne savais pas encore l’exprimer autrement. J’étais allé
jusqu’à proposer à ma mère de parler à ton père pour que toi et ta petite sœur puissiez suivre des cours de
renforcement. Tout cela faisait que nous nous voyions régulièrement. Et à chaque rencontre, mon
affection pour toi grandissait. Pourtant, je n’attendais rien de toi, car je savais que tu étais encore trop
jeune pour comprendre ou partager ce que je ressentais.
Cette année-là, une chose nous a rapprochés encore plus : nos problèmes de vue. Nous avions tous deux
besoin de consulter un ophtalmologue. Je me rappelle très bien ce jour-là : j’avais emporté mon cahier de
SVT dans la voiture pour réviser, mais je n’ai rien pu apprendre, tant nous avions parlé, ri, partagé.
C’était cela, ce que j’aimais le plus avec toi : nous ne manquions jamais de sujets de conversation. Une
fois la consultation terminée, on nous avait prescrit des lunettes. Quand nous les avons essayées, je me
souviens de nos rires, car en baissant les yeux, nous avions l’impression de tomber. Un souvenir simple,
mais inoubliable.
Quelques mois plus tard, ta mère donna naissance à une magnifique petite fille. Je me rappelle
l’effervescence des préparatifs pour le baptême : nous courions partout pour aider. Quand ton père
choisit de l’appeler Aïssatou, comme ma grand-mère, j’y ai vu un signe, comme si nos destins étaient
liés. Je me suis dit qu’entre toi et moi, il se passerait un jour quelque chose d’important.
Puis arriva ce jour particulier. Tu étais venue chez nous, et en te raccompagnant chez toi, je rassemblais
mon courage. Sur le chemin, presque en tremblant, je te posai cette question qui me brûlait les lèvres
depuis longtemps :
— Est-ce que tu voudrais te marier avec moi, plus tard ?
Il faut dire que beaucoup nous taquinaient, toi et moi. Alors, je me disais que peut-être… Mais ta
réponse fut directe, sans hésitation : Non. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les études.
Je ne te cache pas que cette réponse m’a fait mal. J’étais surpris, presque blessé. J’avais tant espéré un
mot d’encouragement, un signe, un sourire qui me donnerait l’illusion que mes sentiments n’étaient pas
vains. Mais non, la réalité me rappelait à l’ordre. Dans ma tête, je m’étais déjà imaginé une toute
autre histoire.
Et pourtant, malgré cette déception, je n’ai jamais cessé de garder ces souvenirs en moi. Parce qu’au
fond, ils représentent une part importante de ma jeunesse, une partie de ce que j’étais, et de ce que j’ai
ressenti pour la première fois de ma vie.
L’année suivante, à la rentrée, je passais en terminale. Pourtant, au fond de moi, j’étais encore blessé
par ta réponse. Je ne sais pas si tu l’avais remarqué à l’époque, mais je faisais tout pour t’éviter. Je
fuyais ton regard, j’évitais les conversations, les moments où nous aurions pu nous retrouver seuls. Nous
nous voyions de moins en moins. Mais ce qui n’avait pas changé, c’était ce que je ressentais :
paradoxalement, je t’aimais encore plus fort qu’avant.
Tu ne l’as jamais su, mais tu as été l’une des raisons qui m’ont poussé à travailler davantage à l’école.
J’avais trouvé dans les études la seule porte de sortie, le seul chemin qui me semblait digne. Alors je
m’y accrochais de toutes mes forces. J’étais concentré à 100%, je révisais avec acharnement, parfois
jusqu’à m’en épuiser. Je n’avais presque plus de temps pour moi, mais au fond de moi je portais une
détermination inébranlable : réussir, coûte que coûte.
En parallèle, je nourrissais aussi un rêve : celui de partir en France. Je t’en avais parlé, je me souviens
encore de ce jour. C’était pour moi un horizon, une manière d’aller chercher une nouvelle vie, peut-être
même un avenir meilleur.
Quand j’ai obtenu mon bac, ce fut un grand soulagement. Ton père est venu me féliciter en personne. Il
m’avait dit qu’il était fier de moi, et ces mots m’avaient profondément marqué. C’était comme une
reconnaissance, une preuve que mes efforts n’avaient pas été vains.
Une fois libéré du stress du bac, je me surprenais parfois à croiser ton chemin. Mais quelque chose
avait changé. Nos discussions n’étaient plus les mêmes, elles avaient perdu la spontanéité et la
complicité d’autrefois. On ressentait un vrai éloignement, une distance invisible mais bien présente.
Pourtant, dans mon cœur, rien n’avait changé : je t’aimais toujours.
Puis le jour arriva. J’avais obtenu le visa, et j’étais fou de joie. Mais cette joie se mélangeait à une
grande tristesse, car je savais que je devrais te dire au revoir. Je me rappelle encore le moment où toi, ta
maman et tes petites sœurs étiez venus me saluer avant mon départ. C’était un instant lourd d’émotions.
Je souriais à l’extérieur, mais à l’intérieur, je me brisais.
Je me souviens particulièrement de ce que tu m’avais offert ce jour-là : un stylo. Un objet simple en
apparence, mais pour moi chargé de sens. J’aurais tellement aimé que tu m’écrives une lettre à la place.
J’aurais aimé voir des mots couchés sur le papier, même s’ils n’étaient pas des mots d’amour. Peut-être
m’auraient-ils rendu triste, peut-être m’auraient-ils fait comprendre une nouvelle fois que mes
sentiments n’étaient pas partagés. Mais, qui sait ? Peut-être que j’y aurais vu une lueur d’espoir.
En partant, je savais une chose avec certitude : je t’aimerai toujours. Cet amour n’était pas un feu de
paille, il était devenu une partie de moi. Tu peux en être sûre : peu importe le temps, peu importe la
distance, mes sentiments resteront gravés. Et, au fond de mon cœur, j’espère encore qu’un jour, nous
pourrons nous aimer mutuellement. Pas en cachette, pas dans le silence, mais avec la bénédiction de nos
parents et dans le respect de notre culture.
Je t’aime ❤