Fissuration des structures en béton précontraint
Fissuration des structures en béton précontraint
R É S U M É A B S T R A C T
Cet article traite de la fissuration et de l’armature minimale This paper discusses the influence of minimum rein-
des structures en béton armé et précontraint. Il traite de la forcement on the cracking behaviour of prestressed concrete
modélisation de la refermeture des fissures sous un effort de structures. It deals with modelling of the reclosing of cracks
compression dû à la précontrainte. Le béton, l’acier d’armature induced by a permanent compressive stress due to prestress-
et l’adhérence sont décrits par un ensemble de lois constitutives ing. Concrete, reinforcement and bond are described by a
permettant, pour la montée en charge et la décharge, de tenir set of constitutive laws for loading and unloading taking
compte du comportement iso-adoucissant du béton et de into account the softening of cracked concrete and creep of
l’endommagement de la liaison acier-béton. Le modèle permet the bond between steel and surrounding concrete. The com-
de déterminer le glissement entre acier et béton, la contrainte puterised model allows to determine steel-to-concrete slip,
d’adhérence, la contrainte dans les aciers et le béton le long de bond stress, concrete stress and steel stress along the trans-
la zone de transmission. Il permet en outre de calculer la lon- mission length. It is also able to calculate the transmission
gueur de transmission entre la section fissurée et la section voi- length between the crack and the homogeneous section
sine fonctionnant de façon homogène (stade I). Une bonne (state I). Good agreement was observed between the ana-
correspondance est observée entre les prévisions du modèle et lytical model and the results of 11 large scale tests of RC &
une série de 11 essais sur des tirants armés et précontraints PC tie elements performed at Swiss Federal Institute of
conduite à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne. Cet Technology at Lausanne. This paper also presents some
article présente en outre quelques applications du modèle, ainsi applications and conclusions of a large parametric study
que quelques résultats et conclusions d’une vaste étude paramé- performed using the analytical model.
trique basée sur le modèle.
1. INTRODUCTION élevées, indépendamment du risque effectif de fissuration.
On peut s’attendre à ce que l’armature minimale nécessaire
Les questions relatives à l’armature minimale qu’il est soit, dans le cas des structures précontraintes et en particu-
nécessaire de disposer pour contrôler la fissuration dans lier des ponts, selon toute vraisemblance moins importante
les ouvrages en béton ont fait l’objet de nombreuses que dans le cas des structures en béton armé ; ceci d’autant
recherches et publications ces dernières décennies (Favre plus que l’état de contrainte à l’état permanent est plus
et al. [1]). Il en est résulté une augmentation notable des favorable (compression plus importante, traction plus
exigences réglementaires concernant les quantités faible, voire nulle). Les contraintes de compression sont
d’armature à mettre en œuvre. Si cette évolution est plei- favorables puisqu’elles ont tendance à refermer les fissures.
nement justifiée dans de nombreux cas par la diminution Elles ne sont malheureusement pas faciles à calculer si l’on
du risque d’apparition de larges fissures isolées, préjudi- désire tenir compte de l’histoire de la construction et des
ciables en premier lieu pour ce qui est de la durabilité et effets différés (fluage + retrait) sous les sollicitations dues au
de l’esthétique, il est non moins vrai que cette évolution poids propre de l’ouvrage, aux surcharges permanentes et à
peut être moins justifiée dans certaines situations et peut la précontrainte.
même s’avérer néfaste à l’économie du projet. Le problème dans sa globalité est extrêmement com-
Ainsi, dans de nombreux cas pratiques, les recomman- plexe. Le véritable comportement à la fissuration d’une
dations actuelles ne sont pas suffisamment nuancées, et structure précontrainte soumise à des actions cycliques
conduisent à mettre en œuvre des quantités d’armature est gouverné par deux types de conditions :
Editorial Note
Dr. J.-P. Jaccoud is a RILEM Senior Member.
2. CAMPAGNE EXPÉRIMENTALE
2.1 Objectifs
L’ouverture des fissures a déjà été largement étudiée
sous des sollicitations de traction ou de flexion qui crois-
sent de manière monotone. En revanche, on dispose de
A. HERZOG
relativement peu d’informations sur ce qui se passe en
cas de décharge, voire d’inversion des contraintes (élé- Fig. 1 – Stand d’essais.
ments précontraints) sous l’effet d’actions cycliques.
Dans le cadre de cette recherche, nous nous sommes
attachés à résoudre le cas fondamental du tirant en béton tions importantes lors de la construction par exemple
armé et précontraint. Il s’agit en fait de déterminer quelle d’un pont poussé, passage d’un convoi exceptionnel, ...).
est l’aptitude de la précontrainte à refermer les fissures, L’évolution de la totalité de la fissuration lors de la
ainsi que de juger de l’effet de chargements répétés sur montée en charge et des cycles est mesurée à l’aide de
un élément sollicité en traction pure. septante jauges de déformation de type oméga fixées sur
l’élément (base de 100 mm).
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3. MODÉLISATION
Fig. 3 – Modèle caractérisant le comportement du béton fissuré
Dans ce qui suit, nous proposons un modèle local seul sous chargement cyclique tiré de Hordijk [5].
permettant de prédire la refermeture des fissures sous un
effort de compression donné (précontrainte), en fonc- 3.1 Matériaux : lois retenues
tion d’une sollicitation maximale rencontrée auparavant,
des caractéristiques géométriques et mécaniques de la Béton
section et des divers matériaux la constituant, ainsi que Af in de clairement déf inir le comportement du
de leur liaison. béton, il s’agit de faire la distinction entre le béton
homogène (c’est-à-dire non fissuré) admis ici élastique
Tableau 1 - Paramètres et désignation des tirants d’essai linéaire (avec Ec = module d’élasticité du béton [MPa]) et
le béton fissuré, de part et d’autre d’une fissure au com-
ρ [%] portement admis iso-adoucissant (tension softening).
0,62 0,45 0,31 0,20 Lors de la décharge de la zone fissurée, il est bien connu
-0 S01 S02 qu’il est nécessaire de recomprimer les lèvres de la fissure si
σperm [MPa]
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Laurencet, Jaccoud, Favre
Acier
L’acier d’armature est caractérisé par un comporte-
ment élasto-plastique. Dans ce qui suit, la plastification
des barres d’armature constitue une limite supérieure au
delà de laquelle notre modèle n’est plus applicable. Cette
restriction ne pose aucun problème étant donné que
dans les normes et les applications pratiques on ne tolère
généralement pas l’écoulement des aciers d’armature.
Liaison acier-béton
La relation d’adhérence est le facteur principal
influençant l’ouverture et la refermeture des fissures. De
très nombreux modèles (parfois extrêmement com-
plexes) tentent de reproduire ce qui se passe à l’interface
acier-béton sous sollicitations alternées. Dans le cadre de
cette étude, nous optons pour un modèle simplif ié Fig. 4 – Loi de comportement proposée pour la montée en charge
tenant compte au mieux des principales observations et la décharge.
faites ces dernières décennies en matière de comporte-
ment d’interface.
De façon unanimement reconnue (CEB [3]), la dans le cas où l’on se trouve dans la partie ascendante de
branche ascendante de la loi qui caractérise la montée en la courbe t-s, ce qui est généralement le cas sous sollici-
charge peut être formulée comme suit (Fig. 4) : tations de service.
b
a
τ = a 1 ⋅ fcm 2 ⋅ s
s1 3.2 Modèle numérique
Il ressort d’une étude approfondie de la littérature que
la décharge peut être caractérisée, de façon simplifiée (Fig. Préambule
4), par un segment de droite quasi-linéaire de pente (K) Pour mettre en évidence l’effet des propriétés du
très importante, puis par un palier à contrainte d’adhérence béton et des propriétés d’adhérence acier-béton sur
quasi-constante dite contrainte de friction (τf ). l’ouverture des fissures, il est indispensable de calculer
Il est primordial de relever ici que le domaine des celles-ci par une méthode adéquate permettant d’appré-
glissements négatifs ne nous intéresse pas. En effet, hender le comportement de l’élément entre la zone fis-
conformément à nos essais (Laurencet et al. [2]), et en surée et la zone fonctionnant en stade homogène (stade
accord avec la loi de décharge retenue pour le béton fis- I). La zone transitoire entre la fissure et le stade I est
suré (Hordijk [5]), les fissures ne se referment jamais appelée zone ou longueur de transmission ( r). C’est
complètement, et, en conséquence, les glissements ne dans cette zone que l’armature transmet les efforts au
changent pas de signe. béton (Fig. 5).
Note : La loi de comportement que nous proposons néglige la
contribution des zones sans discontinuité dans lesquels l’adhé- Relations de base
rence n’a pas été rompue. De plus, nous n’avons pas incorporé de Tassios [7] fut le premier à discrétiser la zone de
modification de la loi permettant de tenir compte d’une diminu- transmission (r) (Fig. 6) afin d’en étudier le comporte-
tion progressive des contraintes d’adhérence τ au voisinage immé- ment et de calculer la répartition du glissement acier-
diat d’une fissure. béton (s), de la contrainte d’adhérence (τ), de la
Selon le CEB-FIP [3], basé sur les travaux de contrainte dans le béton (σc) et de la contrainte dans
Eligehausen et al. [6] il est tenu compte de l’endomma- l’acier (σs) le long de cette zone. Dans le cas de son
gement de la liaison acier-béton résultant d’une succes- étude, il admettait pour connues soit la longueur de
sion de cycles au moyen d’un facteur (kn), fonction du transmission (r), soit l’espacement des fissures. L’intérêt
nombre de cycles. Ce facteur permet de prendre en de la démarche décrite ci-dessous réside dans le fait
compte le f luage de l’interface acier-béton (s), et donc qu’elle permet l’obtention de la longueur de transmission
l’accroissement de l’endommagement résultant des (r) (et de sa variation sous chargements cycliques) ainsi
cycles. Cette façon de procéder est strictement valable que la prise en compte du « tension softening » du béton.
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Fig. 5 – Comportement
de la zone de transmission
(r) entre la fissure et le
stade homogène (a) lors
de la montée en charge
(b) lors de la décharge.
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Fig. 10 –
Répartition du
glissement et des
contraintes dans
la zone de
transmission lors
de la première
décharge.
ment de signe de la contrainte τ. En effet, la actions cycliques ne progresse de manière significative que
contrainte τ (multipliée par un coefficient qui est fonc- dans la mesure où la sollicitation maximale durant un
tion des matériaux considérés) correspond aux dérivées cycle se rapproche, atteint et surtout dépasse le niveau
des contraintes dans les aciers et le béton par rapport à la extrême observé lors d’un cycle précédent (Fig. 11). Ainsi,
distance x à la fissure. Au point de cisaillement nul (τ = 0) une succession de très nombreux cycles de faible ampli-
correspond également le point d’inflexion de la courbe tude n’accroîtront pas (ou extrêmement peu) l’ouverture
des glissements acier-béton pour le cas de charge consi- de fissure mesurée après le précédent chargement d’ampli-
déré. Ceci s’explique par le fait que la dérivée d’ordre 2 tude supérieure.
du glissement est définie dans les équations (2) par une
constante multipliant la contrainte τ.
Notons enfin que sous l’effort de compression maxi-
mal (F = -400 kN) l’acier d’armature, comprimé au voi-
sinage de la fissure, se retrouve localement en traction,
comme si, sous l’effet de l’adhérence, il y avait une « mise
en précontrainte » localisée du béton par l’armature.
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Fig. 15 – Évolution de l’ouverture résiduelle des fissures (wres) en Fig. 16 – (idem Fig.15-) Évolution de l’ouverture résiduelle des
fonction de la précontrainte (σperm). fissures (wres) en fonction de l’armature passive (ρ).
7. CONCLUSIONS
Un modèle permettant de prédire la fissuration des
structures en béton armé précontraint sous chargements
cycliques a été proposé. Ce modèle reproduit de façon
fidèle les mesures et observations effectuées dans le cadre Fig. 17 – Relation entre sollicitation cyclique due à des charges
imposées (∆σ), précontrainte (σperm) et taux d’armature (ρ) pour
d’une campagne expérimentale menée à l’École une ouverture de fissure résiduelle souhaitée (wres).
Polytechnique Fédérale de Lausanne [2], sur 11 spécimens
en béton armé et précontraint de grandes dimensions.
Il ressort de l’étude paramétrique et des essais que :
– dans les structures en béton précontraint, l’ouverture fissures de l’ordre de 0,1 mm avec une contrainte de
de fissure résiduelle est largement influencée par l’état de compression à l’état permanent d’environ -0,5 MPa,
compression permanent. Alors que l’influence du taux mais cependant tout accroissement d’exigences en
d’armature est quasi linéaire, l’ouverture résiduelle est matière d’ouverture résiduelle (vers des valeurs plus
inversement proportionnelle à la contrainte de compres- faibles), engendre une augmentation très importante de
sion. Par contre, pour une même charge utile imposée la quantité de précontrainte à mettre en œuvre ;
(∆σ), l’ouverture de fissure maximale est inversement – l’augmentation relative de l’ouverture de fissure rési-
proportionnelle au taux d’armature et varie quasi linéai- duelle sous chargement cyclique d’amplitude constante
rement avec le taux de précontrainte ; est légèrement inférieure à l’accroissement de l’ouver-
– il en résulte que le taux d’armature passive (ρ) a une ture maximale, toute chose égale par ailleurs. Cette aug-
influence plus faible sur l’ouverture de fissure résiduelle mentation se produit en grande partie durant les pre-
(sous sollicitations à l’état permanent) que sur l’ouver- mières centaines de cycles ; elle diminue progressivement
ture de f issure maximale, et ce d’autant plus que le par la suite, sans toutefois sembler devoir se stabiliser
niveau de précontrainte est élevé ; après un nombre élevé de cycles (augmentation linéaire
– il est relativement aisé de garantir une refermeture des sur une échelle logarithmique). Après une centaine de
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cycles, cet accroissement vaut environ 10% de l’ouver- [6] Eligehausen, R., Popov, P. and Bertero, V., ‘Local Bond Stress-
ture maximale observée lors du premier cycle. Elle Slip Relationships of Deformed Bars under Generalized
Excitations’, UCB/EERC 83 (23) (1983).
atteint 20% après plus d’1 million de cycles ; [7] Tassios, T. and Yannopoulos, P. J., ‘Analytical studies on reinfor-
– outre l’augmentation de l’ouverture des f issures, ced concrete members under cyclic loading based on bond stress-
l’endommagement de la liaison d’adhérence acier/béton slip relationships’, ACI Journal 78 (19) (1981) 206-216.
se manifeste par une augmentation, en fonction du [8] Balázs, G. L. and Koch, R., ‘Influence of Load History on Bond
nombre de cycles, de la longueur de transmission (r). Behaviour’, CEB, International conference, Riga, Oct. 1992
(CEB, Lausanne, 1992) 7.11-7.20.
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2e éd. (PPUR, Lausanne, 1997). [12] CEB, ‘Serviciability Models: Behaviour and Modelling in
[2] Laurencet, P., Jaccoud, J.-P. et Favre, R., ‘Fissuration des struc- Serviciability Limit States including Repeated and Sustained
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