Un jour quand j’étais enfant
J'étais enfant et je jouais près de la case de mon père. Je devais être très jeune encore: cinq
ans, six ans peut-être. Ma mère était dans l'atelier, près de mon père, et leur voix me
parvenaient rassurante, tranquille, mêlée à celles des clients de la forge et au bruit de
l'enclume.
Brusquement j'interrompis de jouer, l'attention, toute mon attention, fut captée par un
serpent qui rampait autour de la case, je m’approchai bientôt. Je ramassai un roseau qui
traînait dans la cour et, à présent, j'enfonçai ce roseau dans la gueule de la bête. Le serpent ne
se dérobait pas: il prenait goût au jeu; il avala lentement le roseau, il l'avala comme une proie.
Il vint un moment où le roseau se trouva à peu près englouti, et où la gueule du reptile se
trouva terriblement proche de mes doigts. Je riais, je n'avais pas peur du tout, et je crois bien
que le serpent n'eût plus beaucoup tardé à m'enfoncer ses crochets dans les doigts si, à
l'instant, Damny, l'un des apprentis, ne fût sorti de l'atelier. L'apprenti fit signe à mon père, et
presque aussitôt je me sentis soulevé de terre: j'étais dans les bras d'un ami de mon père !
Un peu plus tard, j’entendis ma mère m’avertir sévèrement de ne jamais recommencer un
tel jeu.
Camara LAYE. In. L’enfant noir. Ed. Plon. Paris. 1953
Un jour quand j’étais enfant
J'étais enfant et je jouais près de la case de mon père. Je devais être très jeune encore: cinq
ans, six ans peut-être. Ma mère était dans l'atelier, près de mon père, et leur voix me
parvenaient rassurante, tranquille, mêlée à celles des clients de la forge et au bruit de
l'enclume.
Brusquement j'interrompis de jouer, l'attention, toute mon attention, fut captée par un
serpent qui rampait autour de la case, je m’approchai bientôt. Je ramassai un roseau qui
traînait dans la cour et, à présent, j'enfonçai ce roseau dans la gueule de la bête. Le serpent ne
se dérobait pas: il prenait goût au jeu; il avala lentement le roseau, il l'avala comme une proie.
Il vint un moment où le roseau se trouva à peu près englouti, et où la gueule du reptile se
trouva terriblement proche de mes doigts. Je riais, je n'avais pas peur du tout, et je crois bien
que le serpent n'eût plus beaucoup tardé à m'enfoncer ses crochets dans les doigts si, à
l'instant, Damany, l'un des apprentis, ne fût sorti de l'atelier. L'apprenti fit signe à mon père, et
presque aussitôt je me sentis soulevé de terre: j'étais dans les bras d'un ami de mon père !
Un peu plus tard, j’entendis ma mère m’avertir sévèrement de ne jamais recommencer un
tel jeu.
Camara LAYE. In. L’enfant noir. Ed. Plon. Paris. 1953