Mobilisation populaire au Congo : enjeux et défis
Mobilisation populaire au Congo : enjeux et défis
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PETITE SOCIOLOGIE DE L’ENGAGEMENT EN CONTEXTE
CONGOLAIS
François Polet
Le maintien au pouvoir de Joseph Kabila et les manipulations du processus électoral ont suscité
au Congo une opposition populaire tenace, qui s’est traduite par l’investissement régulier de la
rue : marches, émeutes, sit-in et journées villes mortes se sont succédé depuis 2015, en dépit
d’un contexte autoritaire de plus en plus oppressant. Qu’est-ce qui pousse certains Congolais
à s’engager dans des actions collectives risquées, contre le « glissement » du président Kabila
ou en faveur d’élections équitables ? Si les causes de la révolte paraissent aller de soi, dans un
pays où la pauvreté le dispute à l’injustice, comment alors comprendre que seule une petite
minorité de la population passe à l’action ? L’objectif de cet article est de répondre à ces
questions à l’aide de quelques outils de la sociologie de la mobilisation collective et du
militantisme.
Le maintien au pouvoir de Joseph Kabila au-delà de son deuxième mandat a suscité au Congo une
opposition populaire tenace, qui s’est traduite par l’investissement régulier de la rue : marches,
émeutes, sit in et journées villes mortes se sont succédé depuis 2015, en dépit d’un contexte autoritaire
de plus en plus oppressant. Au-delà du nouvel activisme pro-démocratie de la jeunesse, qui se déploie
sous la bannière médiatisée des « mouvements citoyens », ce mode d'intervention dans l’espace public
a été régulièrement privilégié par les acteurs sociaux congolais, qui le considèrent comme la seule façon
de peser sur un système politique dont les institutions sont noyautées par les réseaux du chef de l’État.
Étudiants et jeunes des quartiers défavorisés, église catholique et partis d’opposition n’ont eu de cesse
d’appeler à la résistance populaire - « Congolais Telema ! ».1
Néanmoins le mouvement de masse « à la burkinabè », tant souhaité par les opposants et craint par
les autorités, n'a pas eu lieu. Au moment où nous écrivons ces lignes – au mois de décembre 2018 –
le président a réussi à arracher à la communauté internationale deux reports d’une année de l’échéance
électorale. La programmation des élections le 23 décembre 2018 et la sélection d’un « dauphin » -
Emmanuel Ramazani Shadary - n’ont pas convaincu la plupart des Congolais, tant le président paraît
demeurer au centre du jeu. Il n’en reste pas moins que la rue et ses réactions ont focalisé l’attention de
l’ensemble des intervenants de la problématique congolaise durant quatre années, depuis que le régime
a paru vaciller, en janvier 2015, lors du soulèvement de plusieurs quartiers de Kinshasa contre une
réforme de la loi électorale. La propension des Congolais à descendre dans la rue a, depuis cette scène
inaugurale, fait l’objet d’une masse de commentaires politiques et journalistiques non dénués de
poncifs.
Mais, dans le fond, qu’est-ce qui pousse certains Congolais à s’engager dans des actions collectives
risquées contre le « glissement » du président Kabila ? « L’indignation contre un régime prédateur et
antidémocratique ! » est-on tenté de répondre spontanément. Si les causes de la révolte paraissent
aller de soi, dans un pays où la pauvreté le dispute à l’injustice, comment alors comprendre que seule
une petite minorité de la population passe à l’action ? Car si les raisons de se mobiliser s’imposent
1
. « Congolais lève-toi ! »
L’objectif de ce texte est de répondre à ces questions à l'aide de quelques outils de la sociologie de la
mobilisation collective et du militantisme. Il ne s’agira pas « d’appliquer » des modèles explicatifs forgés
dans un environnement occidental, mais d’utiliser ces derniers comme autant de portes d’entrées, ou
de tremplins, qui permettent d’interroger l’engagement dans la protestation sous divers angles. L’enjeu
consiste à faire apparaître, par approches successives, ce qui conditionne et donne sens aux différents
types d’engagement dans les luttes contre Kabila. La matière première de cette réflexion est tirée
d’entretiens réalisés à Kinshasa entre 2015 et 2018 auprès de manifestants et de militants congolais,
jeunes pour la plupart.
Entamons notre tour des explications sociologiques par un modèle basé sur une intuition largement
partagée : les mouvements sociaux apparaissent quand la frustration collective augmente. Pour Tedd
Gurr, qui essaie de comprendre en 1970 « pourquoi les hommes se révoltent », ce n'est pas tant l'état
de privation objectif qui pousse à l’action, mais bien la frustration relative, c'est-à-dire celle qui naît de
la comparaison insupportable entre une situation vécue par un groupe et ce qu'il estime en droit
d'attendre. Cette approche nous renvoie à une évidence massive, omniprésente dans les conversations
quotidiennes entre Congolais : le profond état d'insatisfaction dans lequel évolue une majorité de la
population.
« On a brûlé les choses, les véhicules, à cause de la souffrance, de la façon dont le pays marche. Il n'y
a pas de vie sociale, on souffre beaucoup. C’est à cause de cette colère qu'on s'est révoltés. »
Si l'on se réfère à la typologie des frustrations relatives proposée par Ted Gurr, la « frustration du
déclin » semble particulièrement convenir au Congo, dans le sens où le niveau d'attente est relativement
stationnaire ces dernières années, mais les perspectives de le voir se réaliser déclinent. En d'autres
termes, ce qui a été possible autrefois ne paraît plus l'être aujourd'hui, ce qui est particulièrement dur à
accepter. Les milliers de diplômés chômeurs qui sillonnent Kinshasa à la recherche de menus
expédients constituent l'incarnation par excellence de ce type de frustration, en tant que dépositaires
malheureux d'attentes individuelles et familiales qu'ils ne sont pas arrivés à convertir dans le statut
social et matériel espéré. On sait le poids des diplômés chômeurs dans les révoltes arabes. Il se vérifie
également au Congo, où les jeunes diplômés – des juristes aux électriciens - sont surreprésentés dans
les protestations de rue contre Kabila.
« On a étudié, on est intelligents, mais on ne nous prend pas. Si vous voyez souvent le désordre ici à
Tshangu, c'est parce que les jeunes ont la force de travailler, mais qu’il n'y a pas de travail. Les jeunes
ne font rien ».
Pour être complet, le jeu des comparaisons sociales désavantageuses qui nourrit cette frustration se
décline sur trois plans : temporel, géographique et entre groupes sociaux. Il y a donc le sentiment qu'on
était mieux lotis avant : sous Mobutu, où « le Congolais était respecté à l'étranger », où « il ne fallait pas
payer l’école », où « le transport était gratuit pour les étudiants », et même sous les Belges, pour
La frustration liée au sentiment de son déclassement vis-à-vis des autres groupes sociaux est
classiquement présentée comme un puissant levier de mobilisation collective. Peut-on élargir cette
affirmation au Congo, où les inégalités de statut sont mieux acceptées qu'en Europe ? La réponse est
résolument positive : la réussite visible des groupes favorisés par le système politique alimente le
ressentiment des manifestants, à commencer par le train de vie des politiciens eux-mêmes, en
particulier (mais pas seulement) ceux de la coalition au pouvoir. Plus généralement, c'est la
comparaison de sa propre trajectoire individuelle avec celle des pairs qui ont pu bénéficier de
« branchements », c’est-à-dire d’accès à des opportunités via des relations familiales ou politiques bien
placées, qui nourrit un sentiment de révolte. Les gagnants du système Kabila, ce sont donc globalement
les personnes liées directement ou indirectement aux détenteurs du pouvoir politique, administratif et
militaire. Ils forment collectivement un réseau informel et opaque, hiérarchisé en fonction de la proximité
avec la présidence, davantage qu’une classe sociale à proprement parler.
« Pour avoir un boulot, faut être recommandé par un père ou un oncle au gouvernement. On étudie
dans des conditions difficiles, on aimerait être valorisés. Mais ici, sur cent places, cinquante ou
soixante sont déjà réservées. Ici ce sont les incompétents qui l'emportent. (...) Les députés envoient
leurs enfants étudier à l'étranger une simple formation de six mois. L’enfant revient et il est pris. »
Si l'approche par la frustration relative éclaire les sources du mécontentement collectif au Congo, elle
n'explique néanmoins pas pourquoi seule une (toute) petite minorité des Congolais participe à la
protestation sociale. De fait, les principales mobilisations depuis 2014 ont rassemblé tout au plus
quelques milliers de manifestants à Kinshasa, pour une population avoisinant les dix millions d’âmes...
Pourquoi les Congolais se révoltent-ils si peu dans cet océan de frustration ? L’insatisfaction paraît
déboucher davantage sur des logiques de cavalier seul, de mise en dépendance vis-à-vis des
personnes haut placées ou de résistance passive que sur la contestation collective d'un ordre des
choses ne permettant pas à la majorité de vivre une vie jugée digne. Il est évident que la frustration
collective est un ingrédient nécessaire, mais insuffisant, au surgissement d’une mobilisation. D’autres
variables doivent être mobilisées.
Deux sociologues en particulier ont questionné l'idée suivant laquelle la protestation était le débouché
naturel d’une situation d’insatisfaction : Mancur Olson et Albert Hirschman. L'un et l'autre inscrivent leur
réflexion dans le paradigme utilitariste, au sein duquel les phénomènes sociaux ne peuvent être
expliqués autrement que par les choix individuels - « chaque individu pèse (calcule, évalue) les
avantages (gains) et les inconvénients (coûts) de ses conduites et choisit la plus intéressante
(gratifiante, facile, efficace) pour lui, étant donné l'idée qu'il se fait de son intérêt personnel » (Bajoit,
1988). D'aucuns pourraient trouver ces approches individualistes particulièrement contre-indiquées en
contexte africain, où les conduites individuelles sont enserrées dans des identités et normes collectives
plus contraignantes qu’en Europe ou aux États-Unis. Nous verrons au contraire qu'elles sont
Commençons par Hirschman, qui se base sur la relation clients-firme pour poser que le
mécontentement ne se traduit pas nécessairement par la prise de parole (voice), mais résulte tout aussi
bien dans des conduites de défection (exit) - aller chez la concurrence - ou de loyauté, soit tolérer une
situation imparfaite par fidélité à une entreprise (1970). Le sociologue estime que l'approche vaut pour
comprendre le rapport des citoyens aux États et le surgissement de la contestation. À condition d’être
complexifié, ce modèle ouvre effectivement sur une gamme de stratégies très présentes dans le
contexte qui nous intéresse, caractérisé par le poids des obstacles à la mobilisation.
Déjà en 1985, des analystes politiques du Congo voyaient dans les alternatives de survie à travers les
activités du secteur informel, un des principaux facteurs retardant l’explosion sociale « de terribles
proportions » que laissait présager l’évolution inégalitaire de la structure sociale depuis l’indépendance
(Young et Turner, 1985). Le développement des activités économiques informelles ressort de prime
abord de l’exit option à la Hirschman : face aux défaillances de plus en plus prononcées de l’État, une
partie croissante de la population s’invente de nouvelles sources de revenus à côté ou à la place des
activités reconnues par l’État. Mais s’il s’agit de ne plus « compter sur » l’État, force est de constater
qu’on ne peut pas non plus compter sans : il est très actif dans la sphère de l’économie informelle, qu’il
s’emploie à ponctionner de mille et une manières. Difficile pour les commerçants ambulants d’échapper
aux « tracasseries » de toute sorte des agents publics. Et les postes de pouvoir, même aux échelons
les plus bas, demeurent des points de départ ou d’appui privilégiés des stratégies de débrouille et
d’accumulation personnelles.
Une exit option plus radicale réside dans le choix de quitter le Congo. Le fantasme migratoire est bien
3
présent dans l’esprit des Congolais. Pour autant des images contradictoires sont associées au grand
départ. Si l’extérieur est pour d’aucuns l’unique planche de salut, l’idée de s’en aller n’est pas
unanimement perçue comme une panacée. Nombre de jeunes, parmi les plus engagés, refusent de
l’envisager au nom d’une certaine idée de leur pays. Nécessité (de rester) faite vertu ? En partie
seulement, car les idées patriotiques sont structurantes dans l’imaginaire politique local, nous y
reviendrons. Admettons néanmoins que l’espoir discret qu’un retournement de situation politique se
traduise par une promotion personnelle subite n’est pas pour rien dans cet attachement au pays. Qui
plus est, plusieurs épisodes récents ont accrédité l’idée selon laquelle le Congolais n’est plus respecté
à l’étranger.
« Nous sommes des licenciés, qu'est-ce qu'on va faire ? Traverser la Méditerranée, pour aller en
Europe où il n'y a rien, où on vit dans les mêmes conditions ? Quand nos frères partent là-bas, certains
rêvent encore d’Europe, moi je ne partirai pas, même si vous m'amenez le passeport, le visa. Fuir son
pays d'origine ? Moi je ne fuirai jamais mon Congo ».
L’autre alternative qu’Hirschman identifie à la protestation - la loyauté -, n'est en revanche pas de mise
parmi la masse des mécontents. La faible légitimité politique que la réunification du pays a valu au
président est depuis longtemps évaporée, en particulier à Kinshasa. Les notions de « résignation » ou
d'« apathie » proposées par Guy Bajoit décrivent mieux l'attitude de ces millions de Kinois ne pouvant
échapper au système, mais s'efforçant de composer avec ce dernier pour en minimiser les
inconvénients (1988). Cette résignation se nourrit par ailleurs de la méfiance vis-à-vis des challengers
de Kabila - « à quoi bon aller se faire tuer pour une opposition qui ne pense qu'à bouffer? » entend-on
parfois - et du sentiment que la culture de la prédation, le fameux « mal zaïrois », s'est généralisée à
l'ensemble des relations politiques et sociales au Congo.
Le concept de loyauté n'est néanmoins pas inutile pour saisir le rapport entre les Congolais et le système
3
. Notons que la migration n’est pas nécessairement une alternative à la prise de parole dans le cas du Congo. Elle peut même être un adjuvant
de la protestation, en témoigne la vigueur des mobilisations anti-Kabila à Bruxelles ou Paris et le phénomène, très médiatisé sur les réseaux
sociaux, des « combattants », ces jeunes de la diaspora qui se sont spécialisés dans la perturbation des shows des artistes pro-Kabila.
Pour Mancur Olson en revanche, ce n'est pas l'existence d’autres stratégies (défection et loyauté) qui
explique que les mouvements sociaux n'apparaissent pas nécessairement lorsqu'il y a de la frustration
sociale, mais tout simplement le fait qu’à l’échelle individuelle, les gens n'ont pas intérêt à s'engager
dans la poursuite d'intérêts communs. En effet, la participation induit des coûts individuels certains
(dépenser du temps et de l'argent pour se rendre à une manifestation) et génère des avantages
collectifs (incertains) dont les non-participants jouiront de toute façon. Il est donc paradoxal aux yeux
d’Olson que des mobilisations collectives émergent. Cette approche économiciste froide, contestée par
des générations de sociologues et anthropologues... est féconde pour comprendre les attitudes des
Congolais face à la mobilisation politique contre Kabila.
La raison est bien simple : à Kinshasa comme dans les autres capitales d’Afrique, la majorité de la
population est quotidiennement plongée dans une quête désespérée d’expédients pour subvenir à ses
besoins de base et assumer ses obligations sociales. En l’absence de revenu garanti, le temps c’est de
l’argent. Et la participation à une action collective non directement rentable économiquement est donc
considérée comme un temps « mort », un temps non consacré à la survie. En d’autres termes le coût
de la participation, qui prend la forme d’un manque-à-gagner, est particulièrement lourd pour les millions
de Kinois qui peinent à joindre les deux bouts. Les autorités en sont bien conscientes et insistent dans
les médias sur les préjudices que les manifestations et villes-mortes causent aux petits vendeurs pour
stigmatiser les organisateurs. Plus cyniquement, elles misent, dans leurs calculs pour s’éterniser au
pouvoir, sur le fait que les gens ne peuvent se permettre financièrement de manifester plus d’une
journée.
Mais ce qui augmente radicalement le coût individuel de l’action protestataire, au point de la rendre
rédhibitoire, est le risque répressif, autrement plus élevé que sous les cieux européens. Risque de « se
faire chicotter », d’essuyer des gaz lacrymogènes, des tirs à balle réelle, de se faire dépouiller par les
policiers, de se faire arrêter, maltraiter, torturer, de devoir quémander auprès de sa famille cent ou deux
cents dollars pour être libéré, risque de l’enlèvement par les services de renseignement... Cette
énormité des coûts doit être mise en regard de l’incertitude des bénéfices attendus de la mobilisation.
En effet, le gouvernement congolais est particulièrement hermétique aux revendications collectives et
sa capacité à produire des politiques publiques pour répondre aux demandes de la population est
limitée. Qui plus est, le discrédit de la classe politique, déjà évoqué, réduit la probabilité, dans l’esprit
de la majorité silencieuse, que le remplacement du leadership améliorera leur quotidien.
Une manière de faire baisser ces coûts consiste, pour les contestataires, à organiser des
« journées ville-morte », c’est-à-dire des journées durant lesquelles les gens restent chez eux pour
marquer leur désaccord avec la politique gouvernementale. Déjà populaires durant les années de
transition, les journées villes-mortes ont été nombreuses en 2016 et 2017. Ces dernières sont
systématiquement suivies de batailles médiatiques, images de rues plus ou moins désertes à l’appui,
« Aucun politicien ne nous distribue des pains gratuits dans nos maisons. Nous vivons au taux du
jour. Ils ne peuvent pas nous empêcher d’aller nous débrouiller ».
Habitante de Kinshasa en colère contre les organisateurs d’une « journée ville-morte », 2017.
- « J'ai été arrêté au niveau du rond-point. Nous avons fait le tour de la ville dans la jeep (de la police).
On nous tirait, on nous piétinait, on nous frappait. On nous a amenés au niveau du parquet du district
à Kalamu. On nous a placés dans des cachots. Là où il y avait des urines et tout, on chiait même là,
il y avait des gens là, pas même donc de notion d'hygiène. »
- « De dix heures à quinze heures. On était là, il n’y avait même pas moyen de respirer. On nous
mettait sous les bancs des jeeps des policiers. »
- « Entassés, c'est difficile de respirer, certains sont décédés d'asphyxie, je l'ai vu. (Ensuite) on nous
a amené en camion au bureau de l’Inspecteur provincial de la ville de Kinshasa. Là il y a des cachots
spécialement faits pour les criminels. Là on nous posait la question : " qui vous a envoyé pour
revendiquer ? " On nous interrogeait brutalement, on nous tabassait, on a électrocuté certains.
Alors on a fait lundi, mardi, mercredi là-bas, sans manger ni boire. On buvait simplement par pitié des
policiers, qui nous amenaient parfois l'eau de manière frauduleuse. »
Coûts considérables, bénéfices incertains : dans la perspective du courant utilitariste, l’implication dans
une mobilisation collective est « encore moins » rationnelle au Congo qu’ailleurs. S’il faut reconnaître
que le raisonnement olsonien nous aide à comprendre la faiblesse des mobilisations, il paraît incapable
de nous dire pourquoi des Congolais s’engagent malgré ce contexte défavorable. Á moins d’introduire
le concept d'incitation sélective, que le même Olson mobilise pour résoudre son paradoxe : si les gens
se mobilisent malgré tout, c'est que les organisateurs d'actions collectives prévoient des avantages
De fait, l'intéressement monétaire est une composante centrale d'un grand nombre d'activités sociales
et politiques en Afrique. Ainsi la pratique du per diem, c'est-à-dire l'indemnisation financière du
participant, s'est-elle généralisée au sein de la société civile comme de la coopération internationale ou
de la sphère étatique. Une rencontre, un atelier, un séminaire pour lequel les organisateurs n'auraient
pas prévu de « dédommagement » à la hauteur du profil des participants est généralement voué à
l'échec. Il va sans dire que l'objet de l'activité devient secondaire aux yeux des participants - « les gens
sont là physiquement, mais pas mentalement » - comme le concède un militant associatif.
On ne mesure pas, depuis l’Europe, combien l'argent est associé à la mobilisation politique au Congo.
La capacité à fournir cette incitation sélective est bien entendu corrélée aux ressources dont disposent
les acteurs politiques et sociaux, dont le niveau est fortement dépendant de la participation aux affaires
publiques et aux prébendes. Ainsi les jeunes participants aux marches en soutien à Kabila organisées
au cours de l'année 2016 percevaient-ils généralement une somme de cinq ou dix dollars. Ces mêmes
dollars sont symétriquement utilisés pour démobiliser les potentiels contestataires. Á l’Université de
Kinshasa par exemple, des fonds d’urgence sont régulièrement mis à disposition des autorités
académiques pour désamorcer les révoltes étudiantes via la corruption des meneurs.
« Le 20 janvier (ndlr : deuxième jour de soulèvement), le recteur nous a appelés, nous a réunis, on était
plus de deux cents. Il a sorti cinq cents dollars de sa poche et nous a dit : « Prenez de l’eau et cessez
de faire ça, sinon il y aura du chaos ! Et je vous garantis, on va arrêter un à un parmi vous ! ». C'était
le matin, pour apaiser les étudiants. »
Le contrôle de la machine publique offre d'autres leviers pour baisser ou augmenter les coûts et
bénéfices de la participation. La séquence de la « guerre des meetings » entre majorité et opposition,
en juillet 2017, en offre une illustration caricaturale. Lors du grand meeting de la majorité du 29 juillet,
c'est à travers une très officielle lettre du ministre de la fonction publique que les fonctionnaires ont été
invités à l'événement, la journée étant déclarée « chômée ». Á cette baisse du coût de la participation
a d'ailleurs été ajouté un coût de la non-participation, sous la forme de pressions de la hiérarchie vis-à-
vis des absents. Par ailleurs les bus de la compagnie municipale ont été réquisitionnés et gracieusement
mis à disposition des manifestants le 29 juillet. Á l'inverse, deux jours plus tard, lors du meeting de
l'opposition, ces mêmes bus ont purement et simplement été retirés de la circulation. Et si ce 31 juillet
n'était pas tombé un dimanche, il y a fort à parier que les fonctionnaires auraient été menacés de
sanction par leur hiérarchie en cas d'absence au bureau, comme c'est le cas lors des « journées ville
morte » organisées par l'opposition.
Dans l'ensemble néanmoins, les manifestations contre Kabila n'ont que marginalement fait l’objet de
rétributions monétaires à l’endroit des participants. Il faut se tourner vers des explications moins
économicistes pour comprendre ce qui fait marcher les gens malgré les coûts et les risques. Les
réflexions de Daniel Gaxie autour des rétributions du militantisme offrent un cadre utile à cette fin. Le
sociologue part de la notion d'incitation sélective d'Olson et l’élargit à l'ensemble des gratifications -
matérielles, mais aussi symboliques et psycho-affectives - que génère non officiellement
l'investissement militant, en plus (et parfois à la place de) de l'attachement à la cause : revenu, prestige
et pouvoir sur les gens liés à l'occupation de positions à l’intérieur de l’organisation militante, mais aussi
acquisition de compétences, reconnaissance sociale, accès à des espaces de sociabilité, sentiment
gratifiant d'agir en conformité avec ses valeurs, etc. (Gaxie, 2005).
« (...) la « société civile » congolaise se trouve, de multiples manières, invitée, voire incitée, à
participer à la vie politique. Tout d’abord elle intériorise, sans doute naïvement, la nécessité de
contribuer efficacement à faire reculer la pauvreté et de lutter, de l’intérieur du pouvoir, contre la misère
et l’analphabétisme, les violences et les violations des droits humains. (…) En outre, les associations
sont incitées à se mêler des affaires publiques par la « communauté internationale » (…). En confiant
des tâches de responsabilité et un certain certificat de crédibilité aux leaders de la société civile, la
communauté internationale rend ces derniers plus visibles sur la scène publique nationale.
Mais c’est à l’occasion d’événements politiques particuliers que l’envie politique éclate au grand jour.
Le capital social dont disposent les leaders de la société civile est vite mis à profit et investi en capital
politique chaque fois que la possibilité d’accès au pouvoir politique pointe à l’horizon. Á la Conférence
nationale souveraine (1992) censée forger des institutions politiques nouvelles pour mettre fin à la
dictature de Mobutu, et remplacer un personnel politique jugé corrompu et pervers, la société civile
occupe une place capitale (40% des participants). Les concertations politiques qui ont jalonné l’histoire
de la longue transition de la République démocratique du Congo ont été des occasions de valses
formidables des représentants de la société civile entre les multiples partis et plates-formes politiques
cherchant à accéder aux postes de pouvoir.
Mais c’est surtout le Dialogue inter-congolais (2002) qui fournit l’occasion suprême à la société civile
d’arborer au plus haut du mât des désirs sonnant clairs, fulgurants et intransigeants, d’accéder au
pouvoir politique. Ces négociations politiques devaient en effet déboucher sur le « partage des
responsabilités » entre les différentes « composantes » et « entités » parties prenantes au Dialogue.
Un nombre important et équitable de postes de pouvoir devait revenir de droit aux « délégués » de la
Société civile / Forces vives. Cette « offre politique » a ravivé l’envie et l’avidité pour le pouvoir des
représentants de la société civile. Les soixante « délégués » ont vite fait de s’approprier tous les
postes réservés à la société civile, se les distribuant entre eux, sans songer aux acteurs qui n’auront
pas été délégués.
4
. Ces conduites relèvent d'un mécanisme d'assimilation des contre-élites bien rodé au Congo, Mobutu ayant habilement utilisé les promotions
pour neutraliser les oppositions, notamment dans les années 1980-1990 pour freiner l'ascension du principal parti d’opposition, l'UDPS (Union
pour la Démocratie et le Progrès Sociale).
Elie Ngoma-Binda, « Confusion des genres à Kinshasa », Manière de voir 84, décembre 2005 - janvier
2006.
La lutte politique au Congo serait toujours en dernière instance une lutte pour l’accès particulariste à
l’État à ses avantages sonnant et trébuchant ? L’essor récent de mouvements citoyens intransigeants
ou l’engagement des prêtres dans les marches organisées par les laïcs catholiques depuis la fin 2016
nous obligent à relativiser cette thèse. D’autres motivations, d’ordre symbolique et morale, animent les
protestataires.
Il faut d’abord tenir compte du fait que la contestation du régime Kabila est socialement valorisée au
sein de larges couches de la population kinoise. Cette appréciation positive est liée à une conjoncture,
à une humeur politique clairement hostile au président. Elle est plus profondément le produit d’une
mémoire politique collective au sein de laquelle trônent les figures de la révolte contre l’arbitraire. Les
strates de cette mémoire sont les luttes pour l'indépendance, les rébellions lumumbistes, la résistance
de l’église catholique contre le mobutisme, les marches de l’UDPS pour la démocratie, la résistance
populaire contre les invasions rwandaises... Les années pas si éloignées de la lutte contre la dictature
mobutiste en particulier ont secrété un éthos de la résistance, du courage et du sacrifice.
Ces rétributions symboliques de l’engagement - l’admiration des autres - sont plus spécifiquement
produites et entretenues dans un certain nombre de sphères associées à la lutte politique. Parmi les
rangs des militants de l’UDPS en particulier, l’absence de calcul et le don de soi ont été érigés en norme
morale durant les années 1990, au plus fort de la lutte contre Mobutu. Les « combattants », ces militants
qui prenaient des risques et sacrifiaient vie familiale et professionnelle à l’avancement de la cause - la
victoire d’Étienne Tshisekedi, érigé en rédempteur du Congo –, étaient présentés par les cadres des
5
partis comme des modèles faisant « la fierté du peuple congolais ». Mais ce niveau d’engagement
s’étiole généralement avec le temps. Parmi les troupes de l’UDPS, la répression, les échecs successifs
du leader maximo et les déchirements entre factions ont entraîné un désenchantement qui s’est
graduellement traduit par des défections, l’apparition d’attentes matérielles parmi les militants ou la
migration vers des partis de la coalition au pouvoir.
L’émergence récente d’un espace de mobilisation des mouvements citoyens s’accompagne néanmoins
d’un phénomène remarquable de réenchantement de l’engagement militant. Un effet surgénérateur
s’observe même au sein de cet univers : alors que le discrédit vis-à-vis du militantisme partisan n’a
jamais été aussi grand, les animateurs de ces organisations s’emploient avec un réel succès à redonner
ses lettres de noblesse au militantisme, à l’activisme « citoyen » dans leur cas. Á travers une narration
particulièrement soignée et scénarisée, les membres de La Lucha exaltent le don de soi, héroïsent les
militants les plus engagés, subliment les coûts de l’engagement (en particulier les séjours en prison) et
en rejettent ostensiblement ses bénéfices les plus prosaïques. « J’aime être à côté de mes
compatriotes avec le risque de se faire tirer dessus » va jusqu’à déclarer une militante en vue de la
section kinoise de La Lucha Kin (voir ci-dessous), tandis que les membres du mouvement refusent les
offres des dirigeants – des 50 000 dollars proposés par Joseph Kabila lui-même pour « financer des
projets au sein de la jeunesse » à la tasse de café offerte lors des rencontres avec les autorités
5 Camille Dugrand, « Combattants de la parole » : parlementaires-debout et mobilisation partisane à Kinshasa », Politique africaine, vol. 127, no.
3, 2012.
Extrait d’un message posté sur sa page facebook par une militante de Lucha.
Notons le rôle primordial d’acteurs internationaux dans la distribution de gratifications symboliques aux
militants de la Lucha - le soutien d’ONG humanitaires, les interviews par de grands médias
internationaux, l’attribution de prix, les invitations à témoigner devant des instances onusiennes ou
européennes sont autant d’adoubements qui grandissent les militants aux yeux de leurs compatriotes.
On ne saurait exagérer le prestige, sur la scène locale, associé au fait d’être considéré comme un
interlocuteur légitime par les politiques étrangers, a fortiori pour des jeunes n’ayant pas vingt-cinq ans.
Il ne s’agit pas de sous-entendre que ces activistes sont mus par la seule quête de gloriole, mais de
souligner les conséquences statutaires considérables que génère le nouvel activisme citoyen.
Pressions morales
Á côté de ces promotions personnelles résultant de l’engagement, il y a lieu d’envisager les incitations
proprement morales à participer au mouvement pour l’alternance. L’idée d’un devoir de participation,
de la nécessité d’agir en concordance avec des valeurs supérieures - « protéger la nation », « sauver
la démocratie », « obéir aux principes chrétiens » - est un ressort effectif de l’investissement militant
pour de nombreux manifestants. « Je n’avais pas le choix » entend-on parfois lorsqu’on interroge ces
derniers, sous-entendant le soulagement d’une tension psychologique associée à l’inaction.
« Donc autrement dit, il faut être suffisamment insensible… il y a plus d'efforts à fournir pour vivre
dans son égoïsme si on a un statut quand même au Congo, que de se sentir concerné par cette
souffrance générale. Supposons que vous êtes bien salarié, que vous avez 3000$-4000$ de salaire,
ce qui était le cas de ma fonction, que vous êtes dans une parcelle clôturée, voiture, etc. Dès que
vous sortez de votre parcelle, c'est la maison du voisin dans laquelle vous voyez des enfants à moitié
vêtus, ventre bedonnant, qui pour certains est signe de bonne santé, mais moi je sais que c'est la
malnutrition. »
Cette injonction morale intérieure est renforcée par les injonctions des organisations mobilisatrices, qui
recourent régulièrement, dans leurs discours, communiqués et tracts, à des arguments d’autorité pour
mobiliser la population.
« Notre marche ne s’arrêtera pas tant que nos droits ne seront pas respectés et que notre dignité ne
sera pas rétablie. Notre dignité d’homme et de femme ainsi que notre foi nous y obligent ».
Appel du Comité laïc de coordination. Dimanche 21 janvier 2018 : ensemble, marchons pour prendre
en main notre destin.
Il y a lieu également d’envisager la dimension relative des rétributions, au sens où non seulement elles
parlent à certains et moins (ou pas) à d’autres, mais aussi au sens où leur valeur évolue chez une même
personne suivant les moments de sa vie et les phases de son engagement militant. Cette attention à la
7
temporalité dans l’analyse des rétributions est au coeur de la sociologie des carrières militantes . Sous
cet angle, un aspect s’impose avec force s’agissant des carrières militantes au Congo : la rapidité avec
laquelle la convertibilité du capital de notoriété dérivé de l’engagement militant en positions
institutionnelles (cooptation) et ressources matérielles est découverte et recherchée par une majorité
d’acteurs. En d’autres termes, la phase « désintéressée » ou « idéologique » de l’engagement est très
tôt submergée par l’attrait de ses retombées les plus prosaïques. On s’engage certes, mais il s’agit de
« se retrouver ». Un penchant « naturel » de l’engagement contre lequel le mouvement citoyen Lucha
lutte avec une certaine efficacité, en primant symboliquement le désintéressement et en sanctionnant
sévèrement les écarts à la règle du non-intéressement.
On l’a vu, l’efficacité des rétributions non matérielles dans les décisions d’engagement met en jeu des
mécanismes d’ordre identitaire. Cela invite à se pencher plus spécifiquement sur les processus
d’identification qui concourent au développement des mobilisations contre Kabila dans la ville de
Kinshasa. Á l’encontre du courant utilitariste et au départ d’une réflexion sur les comportements
électoraux, Pizzorno entre autres a démontré que les mobilisations politiques étaient guidées par la
motivation très symbolique de (ré-)affirmer, pour soi comme pour les autres, son appartenance à un
8
groupe ou une communauté d’appartenance ainsi que la force et la légitimité de cette collectivité.
Le référent identitaire le plus systématiquement exprimé par les différents groupes engagés dans les
manifestations ces dernières années est celui de la communauté nationale. C’est en tant que « mwana
ya mboka » (fils du pays) et « par amour pour la patrie » que la plupart des manifestants se définissent
et définissent leur engagement. Le registre nationaliste se retrouve dans les slogans et les chants des
étudiants comme des jeunes chômeurs des quartiers populaires, sur les tracts des partis d’opposition
comme dans les communiqués des mouvements citoyens ou les longues déclarations de la Conférence
épiscopale du Congo. Il est sans surprise mobilisé par les autorités elles-mêmes pour se relégitimer et
discréditer des opposants qui, en mettant les gens dans la rue et en contestant les appels au dialogue,
veulent « détruire le Congo ». Bref, la parole politique légitime au Congo doit être articulée d’une
manière ou d’une autre à l’argument nationaliste, quand bien même l’enjeu dont il est question est
éloigné des questions de souveraineté territoriale.
6
. Pierre Bourdieu (1988), « Intérêt et désintéressement », Cours du Collège de France à la faculté de sociologie et d’anthropologie de l’Université
Lumière Lyon II, Cahiers du GRS, n° 7, 1988, p. 10.
7
. Olivier Filleule (2001), « Propositions pour une analyse processuelle de l’engagement individuel Post-scriptum », Revue française de sciences
politiques 2001/1 (vol.51).
8
. Lilian Mathieu, Comment lutter, Paris, Textuel, 2004.
« La chanson qui m'a motivé, c'est " Debout congolais. Pour toujours ". Là vous allez partir en
désordre même s'il y a des policiers, on y va. Tout le monde s'y met. »
On peut, dans la manipulation de ce référent, distinguer des registres plus ou moins excluants : d’un
côté des églises et mouvements citoyens qui invitent les habitants qui « aiment leur pays » à se lever
pour « un plus beau Congo », de l’autre des jeunes qui, dans la rue et sur les réseaux sociaux,
9
expriment leur rejet de Kabila en lui déniant sa qualité de Congolais - « Kabila zonga na Rwanda !» -
ou s’en prennent aux commerces chinois lors des manifestations, au motif qu’ils s’approprient une
activité théoriquement réservée aux nationaux. Le recours à la contestation de la nationalité est une
forme de disqualification courante dans la sphère politique congolaise, qui s’est renforcée au début des
années 1990 avec la réouverture de la compétition politique, lorsque la nationalité zaïroise de certaines
populations rwandophones de l’est a été mise en doute par des élites concurrentes manipulées par
Mobutu.
Á la différence du référent nationaliste, l’appartenance ethnique est peu visible dans les processus de
mobilisation contre Kabila. « Toutes les races étaient dans la rue », insiste un jeune de Ngiri-Ngiri ayant
participé aux manifestations de janvier 2015. De fait, difficile de trouver des arguments communautaires
dans les discours rassembleurs des principaux partis d’opposition, de l’église ou des mouvements
citoyens. À l’instar de la « transition », au crépuscule du mobutisme, la période du « glissement » de
Kabila configure une situation où « la volonté de changement (...) l’emporte dans de larges couches de
la population sur les adhésions ethniques et régionales, sur les solidarités et les antipathies ou rivalités
qui accompagnent ces adhésions » (de Villers, 1998).
Et pourtant l’influence des solidarités ethniques dans les dynamiques qui nous intéressent ne doit pas
être trop vite écartée. Elle est compatible avec la rhétorique nationaliste, le processus de différenciation
ethnique étant utilisé, « non pas pour défier l’identité nationale prônée par l’État, mais comme
justification des demandes de participation aux bénéfices du système » (Englebert, 2003). Ainsi les
années de transition évoquées plus haut ont également été le théâtre de l’expression parfois violente
d’un clivage est-ouest, notamment sur le campus de l’Université de Kinshasa. Et même le parti
d’opposition dont le profil « national » était le moins discutable, l’UDPS d’Étienne Tshisekedi, combinait
un discours universaliste (l’État de droit), avec un profil franchement kasaïen, région d’origine des
principaux cadres. La surreprésentation des Balubas du Kasaï dans les marches convoquées par
l’UDPS reflétait bien l’existence d’une proximité communautaire avec le successeur pressenti de
Mobutu - Étienne Tshisekedi – et ses cadres.
Des mécanismes de mobilisation des loyautés ethniques et régionales jouent également un rôle dans
les manifestations contemporaines contre le maintien au pouvoir de Kabila. La part de l’identification
communautaire dans le ressentiment contre le président est logiquement décelable dans les provinces
dont les populations se sentent marginalisées par le pouvoir central ainsi que parmi les Kinois originaires
de ces régions.10 Dans les représentations des habitants de Kinshasa, le régime demeure associé à
l’hégémonie des « swahiliphones » en général et des Katangais en particulier, que les membres des
autres groupes estiment privilégiés dans l'attribution des postes et des promotions au sein de l’État. La
9
. « Kabila, retourne au Rwanda ! »
10
. Deux mobilisations anti-Kabila en particulier ont une dimension identitaire affirmée : le mouvement Bundu Dia Kongo (BDK) du Kongo central
et l’insurrection Kamuina Nsapu du territoire de Kasai Central. Les discours au vitriol du leader messianique du BDK contre le président a
indubitablement influencé la participation des Bakongos de la capitale aux manifestations contre Kabila d’après certains observateurs avisés.
Conflit de générations
On sait la désespérance dans laquelle végète la jeunesse urbaine condamnée à vivre d’expédients et
le rôle qu’elle a joué dans les révoltes arabes ou le soulèvement burkinabè. Être jeune en Afrique est
devenu synonyme de vulnérabilité et de marginalité sur les plans social, politique et économique. S’il
est rarement formulé en termes de conflit de générations, dans une conjoncture polarisée qui favorise
les postures rassembleuses contre le camp adverse, force est de constater qu’un malaise générationnel
agit derrière la propension de la jeunesse kinoise à se joindre aux manifestations de l’opposition. La
révolte contre le blocage du système politique reflète un mécontentement sourd contre un ordre social
dont les places sont accaparées par les aînés. Ce que Gauthier de Villers disait il y a vingt ans à propos
de la perturbation du cycle des générations dans le Zaïre finissant - « (P)ar égoïsme et du fait de
l’amenuisement des ressources dont ils disposent, les « aînés », les dominants, bloquent la circulation
de la richesse sociale et empêchent la promotion des cadets » - reste vrai vingt ans plus tard et se
vérifie dans les témoignages de certains manifestants (1992).
« J’ai été diplômé en 2007. Je n’ai pas de boulot depuis lors. Il n’y a pas de travail au Congo. Il n’y a
que dix pour cent qui travaillent et ce sont des vieux. Les vieux doivent laisser la place aux petits pour
travailler. Les vieux ne prennent pas leur retraite, même après cinquante ans dans la même société ».
Jeune diplômé en électricité de la commune de Lemba, 2016.
La prolifération de mouvements citoyens ces dernières années doit être interprétée à l’aune du ras-le -
bol qui prévaut au sein de larges pans de la jeunesse éduquée vis-à-vis de sa condition d’infériorité
politique. Dans les discours comme dans les pratiques de ces organisations, où l’horizontalité et la
rotation sont valorisées, s’exprime un rejet des pratiques d’instrumentalisation dont la jeunesse est
invariablement l’objet sur la scène politique, notamment sous la forme de ligues des jeunes et autres
milices subordonnées aux mots d’ordre des directions des partis. Notons que cette problématique de la
jeunesse marginalisée est tout à la fois une (des) cause(s) ayant motivé la constitution de ces
associations et un véhicule permettant à une génération d’entrepreneurs politiques en attente d’accéder
personnellement à la visibilité et à l’existence publique. Mais à la différence des innombrables
associations de jeunes, qui souvent leur préexistent, les mouvements citoyens ne se limitent pas à la
défense des intérêts de la catégorie « jeunes », leur objectif est plus global et vise à restructurer les
rapports entre la population et ses représentants au sein de l’État.
La capacité d’intervention dans la sphère publique de ces organisations a néanmoins contribué à porter
la thématique de la jeunesse dans l’arène politique, au plus fort du débat sur l’alternance, en s’appuyant
opportunément sur un passage du discours à la nation du président Joseph Kabila pour dénoncer la
non-prise en charge de ce problème social et s’ériger en interlocuteurs sur la question. Le passage
incriminé affirmait que des acteurs politiques et des « officines étrangères » instrumentalisaient les
jeunes et les sans-emplois qui « se sentaient victimes d’exclusion socio-économique » en les poussant
à l’insurrection, alors que des stratégies d’insertion socio-économique de la jeunesse « étaient en
cours ».11 Quelques jours plus tard, une plateforme de mouvements citoyens s’insurgeait contre cette
annonce faite à vingt-neuf jours de la fin de son mandat par un président ayant fait preuve « d’un
manque d’intérêt criant » pour la « jeunesse clochardisée » durant ses quinze ans au pouvoir. Une
Les manifestations contre Kabila peuvent donc avantageusement être envisagées comme une
opportunité pour la construction, le renforcement et la représentation d’identités stratégiques (Filleule
et Tartakowsky, 2013). Sous cet angle, des hiérarchies symboliques sont remises en jeu à l’intérieur de
la mobilisation, non pas seulement entre acteurs en conflit, mais entre groupes sociaux s’efforçant
d’affirmer, à travers la vigueur de leur engagement, la valeur des collectifs qu’ils forment sur leurs
scènes sociales respectives. Dans le cadre de notre enquête à Kinshasa sur les manifestations du 19
au 21 janvier 2015, deux sous-groupes de la jeunesse en particulier nous ont paru avoir associé des
enjeux identitaires forts à leur participation à cet épisode protestataire : les étudiants de l’Université de
Kinshasa (Unikin) et les jeunes chômeurs des quartiers populaires.
Dans le compte-rendu que les étudiants de l’Unikin font du déclenchement de la protestation et des
interactions avec les autres groupes mobilisés transparaît la préoccupation de réhabiliter la figure de
l’étudiant en tant qu’élite intellectuelle et politique de la nation, statut qui était le sien dans les premières
années du Congo indépendant. L’image des étudiants n’a cessé de se détériorer depuis les années
1980, parallèlement aux conditions d’études et à la valeur des diplômes. Détrôné par les chanteurs à
succès, les sportifs et les gens de la diaspora, l’étudiant n’est plus que résiduellement associé à la
réussite sociale. Pire, il est de plus en plus considéré comme un futur chômeur, voire un fauteur de
trouble potentiel.
Cette relégation dans l’imaginaire collectif a une résonance particulière à l’Unikin, héritière de la
première université du Congo, dont l’identité demeure marquée par un élitisme fort, malgré la
déliquescence objective de ses infrastructures comme de la qualité de son enseignement, et son
déclassement par les diplômes étrangers (Poncelet et al., 2015). En jouant un rôle déterminant dans le
déclenchement et le développement des manifestations du 19 janvier 2015, les étudiants ont aussi
cherché à imposer au reste de la société une représentation valorisante de leur groupe, à requalifier
positivement le rôle de l’étudiant-intellectuel doté d’un bagage politique, bref à se réaffirmer comme
avant-garde de la société congolaise. Ils réduisent de la sorte à leur avantage la tension cognitive entre
la façon dont ils continuent à se percevoir et la représentation de moins en moins enviable que la société
leur renvoie. Si le jeu d’(auto-)perceptions croisées durant l’événement protestataire est difficile à
restituer, il prend une place prépondérante dans la narration que les étudiants font a posteriori du
déroulement de l’événement.
Ceux-ci tiennent à souligner qu’ils ont pris d’eux-mêmes l’initiative de marcher - « si nous sommes sortis
en route, ce n'est pas pour l'appel de l'opposition, mais pour nous-même, les élites ». Cette anticipation
est liée à leur niveau de connaissance des enjeux politiques - « nous autres nous sommes des
intellectuels bien sûr, alors il faut suivre comment le pays est en train d'avancer » ; « on est des
intellectuels, des scientifiques, on est l'avenir, on doit s'intéresser ». Elle dérive aussi de leur
« conscience de groupe » - « quant à nous-mêmes, l'université, donc les étudiants, nous avons pensé
premièrement à notre avenir. Demain, si le président se maintient pendant trois ans, cela va donner
quoi à l'université ? ». Leur propre mobilisation a permis de conscientiser les autres catégories de la
société : « On voulait seulement alerter la population réelle du pays " c'est Kabila qui veut rester au
pouvoir !". C'est à ce moment-là que la population se rendait compte que quelque chose n'allait pas et
nous accompagnait ». Autres catégories auxquelles ils ne se confondent pas dans leur mode de
protestation - « Nous on ne pillait pas, c'était la population et la police ». Autres catégories enfin auprès
desquelles, ils ont redoré leur blason - « tout le monde était content avec nous. (…) Tout le monde,
même les mamans, les habitants de la cité " les étudiants, vraiment, l'espoir de demain, les élites,
félicitation, courage, continuez comme ça" ».
Des mécanismes de mise en scène d’identités collectives sont également décelables dans les facteurs
qui ont amené les jeunes des quartiers populaires à se soulever. Si ces derniers se plaignent de la
souffrance, de l’absence de « vie sociale » et de l’arbitraire de la police à leur endroit, la réputation de
12
. RFI, « La présidence répond aux jeunes de la campagne « Bye Bye Kabila », 25/11/2016.
Lorsqu’on a vu que cela brûlait déjà à Ngaba et partout, nous aussi, en tant qu’habitants de Ngiri-
Ngiri, nous devions nous joindre à ce mouvement.
Conclusion
Comme sous d’autres cieux, l’engagement des dominés dans la protestation politique « ne va pas de
soi » au Congo. Elle résulte de l’interaction complexe de facteurs collectifs et individuels. Nous l’avons
vu, si les raisons de se mobiliser ne manquent pas, si les jeunes Congolais sont habités par un vif
sentiment de frustration et d’indignation, les contraintes de tous ordres qui pèsent sur la mobilisation
amènent la majorité à se replier sur des stratégies de survie individuelles et à faire jouer les solidarités
familiales et factionnelles. Le risque répressif et la peur qu’il engendre a des effets inhibiteurs massifs
sur les candidats naturels à la protestation ouverte, à savoir les étudiants et les diplômés chômeurs.
D’autant que les bénéfices sociaux d’une alternance politique sont loin d’apparaître évidents pour le
Congolais ordinaire.
Dans un État sous surveillance internationale, les coûts exorbitants de la mobilisation peuvent être
tempérés pour ceux qui arrivent à placer leurs actions sous le radar des acteurs étrangers. Qui plus est,
la tradition pour le pouvoir d’acheter ses opposants sociaux et politiques est tellement implantée au
Congo que la contestation est devenue une modalité conventionnelle d’accès à l’État et ses ressources.
La quête de cooptation ne peut cependant être envisagée comme le principal moteur de
l’investissement des milliers de Congolais qui ont marché ces dernières années contre le maintien au
pouvoir de Kabila.
Si l’on se place sur le registre symbolique, une série de rétributions se dégagent qui contrebalancent
les risques associés à la protestation dans l’esprit des manifestants. Á certaines conditions, la posture
militante, le courage face à la police et l’expérience de la prison sont source de visibilité et de
reconnaissance sociale. Elles peuvent grandir socialement des jeunes que la société maintient dans un
statut d’infériorité en les mettant en situation d’interagir avec la presse, les autorités, les opposants et
les ambassades. Mais les ressorts tout simplement moraux de la mobilisation ne doivent pas pour autant
être mis de côté : le choix de s’engager résulte aussi, bien qu’à des degrés divers, de pressions
intérieures, d’enjeux de conscience renvoyant à des notions de devoir et de responsabilité face au
franchissement de seuils de l’inacceptable par les autorités. L’existence et la valeur de ces rétributions
immatérielles sont fortement dépendantes du milieu d’origine et de la trajectoire des individus.
Enfin nous avons vu que le soulèvement des obstacles à la mobilisation dépend aussi de processus
identitaires. Á ce niveau, la prégnance du référent nationaliste dans les discours militants n’est pas
incompatible avec l’influence plus ou moins assumée des affinités ethniques. Si Kabila n’est populaire
dans aucune contrée du Congo, tous les territoires ne sont pas logés à la même enseigne et l’usage du
swahili, d’après beaucoup de Kinois, est un adjuvant clé pour sortir son épingle du jeu. La présence
collective sur le terrain de la lutte contre Kabila peut également être vécue comme une manière de
rehausser la réputation de groupes, comme dans le cas des étudiants de l’Université de Kinshasa ou
des jeunes de certains quartiers, à l’intérieur de l’espace social. Manifester en dépit des risques revient
. François Polet, « Kinshasa, les 19, 20 et 21 janvier 2015. Une révolte démocratique ». Revue Tiers Monde 228, octobre-décembre 2016.
13
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