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Cinq... le sixième étant "Mounir"
Zahi, Habib, l’Faqih Chaabane, Mokhtar, Safia, et Mounir sont au cœur de ce quartier où les
rues sont des rivières de désespoir, fatigué de bruit, et noyé dans son mystère jusqu'à sa ruelle
la plus reculée. Il n’y a pas de différence entre le doux et l'amer, le blanc et le noir. Des
pensées noires traversent votre esprit lorsque vous êtes l'invité de ce lieu étrange, et ceux qui
y résident et s'y cachent, le considèrent comme un blanc éclatant. Des clichés noyés dans
l'optimisme vous encerclent, et pour les habitants du quartier, ils sont un présage de malheur
insupportable. Peu importe que la logique soit absente. La logique ici est inutile. Seule la voix
de l'amitié s'élève, ainsi que l'attente de "la sortie" et l'intrusion d’une porte si large, percée en
son centre d'un trou d'où s'échappe une lueur d'espoir.
Étrange est l'affaire de ce quartier avec sa monotonie. Sur sa terre, les gens sont égaux devant
des défis de la vie, la détresse et le manque de ressources. Un soir, Safia a rencontré "Mounir"
alors qu'il était très en colère contre sa situation et celle des habitants de son quartier.
Elle lui conseilla :
- « Mounir, laisse glisser les railleries acerbes de ces jeunes du quartier, ces mots qui, tels des
cailloux, ne cherchent qu'à te faire trébucher. Ne t'aventure pas dans des querelles qui ne sont
pas les tiennes, n'attise pas le feu de la colère qui gronde en ces Malheureux, l’Hayech et
Fertass, avec leurs voix graves et gros sourcils froncés. Je répète, laisse-les à leur vacarme, à
leur insignifiance. »
Elle ajouta, son regard croisant le sien avec insistance :
- « Laisse derrière toi la haine, ce poison qui abîme l'âme et obscurcit l'esprit. Ne cède pas à la
provocation, cette flamme qui anime la violence. Même si la raison te semble vaciller, même
si le monde te paraît un désert aride, ne laisse pas l'amertume t’envahir. Toi qui as déjà tant
souffert des injustices et des humiliations, toi qui portes les cicatrices d'un passé douloureux,
ne laisse pas ces blessures se rouvrir. Que ton cœur soit un jardin secret, où la douceur et la
sérénité règnent en maîtres.
Imagine un fleuve tranquille, où les eaux calmes reflètent la beauté de votre âme. Laisse les
mots couler, tel un chant mélodieux, une symphonie qui apaise les soucis. Que votre esprit
s'ouvre à la lumière, à l'espoir qui scintille au loin. »
Mounir, l'âme agitée, s'adressa à Safia avec une soudaineté qui tranchait l'air :
- « Je dois l'avouer, le monde s'est voilé à mes yeux, hormis pour quelques âmes rares, pas
plus que les doigts d'une main, et tu en fais partie. »
Un sourire en coin comme pour masquer sa mélancolie :
- « Que tes cartes de tarot me parlent, me lisent, Safia. Peut-être qu’elles me révèlent quand ce
trou noir, ce salut tant espéré, m'engloutira. Pourvu qu'il n'emprisonne pas mon temps à
jamais. Quand enfin, je pourrai m'envoler, libre comme je le rêve ? Même la pluie semble
vouloir se joindre à ma nuit orageuse. »
Un rire étrange, presque forcé, s'échappa de ses lèvres :
- « Mais ne t'y trompe pas, je ne suis pas orageux. Au contraire, je suis au sommet de mon
optimisme et rempli d'une joie immense. Je m'en vais. »
Mounir, tel un funambule sur le fil de ses émotions, s'étira, un bâillement lui ouvrant la
bouche, ses paupières s'alourdissant. Son regard, blanc et glissant comme un mirage dans le
désert, se posa sur Safia, empreint d'une spontanéité troublante.
Malgré son apparente sérénité, son humeur est un océan agité. Le sourire, figé sur son visage,
ne parvenait pas à masquer sa tempête intérieure. Il rit, certes, mais avec une politesse qui
sonne faux. Il est incapable d'apaiser ses souffrances, cette rage qui le brûle de l'intérieur.
Seule sa lecture du «Hisn Lhassine», ce mini livre que son ami l’Faqih Chaabane lui avait
conseillé, semblait lui apporter un semblant de paix.
***
l’Faqih Chaabane, l'ascète, avait tourné le dos au monde, son regard fixé sur l'au-delà, une
litanie qu'il murmurait à qui voulait l'entendre. Ni la joie, ni la tristesse ne trouvaient prise sur
son âme, ne serait-ce que pour atteindre son union avec le divin.
Sa vie se tissait autour des mots, des talismans qu'il façonnait, remparts invisibles contre les
pensées négatives et les sortilèges. Ses mots comme un chant ensorcelant et captivant les
foules par son aura mystérieuse. Son turban, il le portait avec une fierté céleste, en le
nommant « nuage », disait-il, en écho à celui du Prophète. C’est une confidence murmurée à
Mounir. À son épaule, le chapelet vert, présent de son ami Habib, scintillait dans l'obscurité,
tel un phare de foi.
Dès qu'il franchissait le seuil de sa demeure, sa voix s'élevait, psalmodiant les versets du
Coran, tantôt mélodieuse comme une brise, tantôt brisée par les sanglots. Mounir, maintes
fois, avait tenté de le ramener à la raison, de polir ses intonations. Mais les larmes qui perlent
aux yeux de l’Faqih Chaabane, étaient-elles une humilité ou autre chose ? Ce mystère planait.
Une énigme suspendue dans l'air.
Mounir, avec un son feutré, confia :
- « Les langues vont bon train, quoi qu'on fasse. Mais lui, c'est mon faqih. Notre amitié, un
lien sacré, flotte au-dessus des bassesses de ce quartier que j'aime. Je ne le trahirai jamais,
jamais. »
Avant de franchir le seuil de la mosquée, comme à son habitude, l’Faqih Chaabane s'arrêtait,
immobile, devant sa porte. Un quart d'heure suspendu, où il se parlait, psalmodiait, priait
peut-être, offrant aux voisins et aux passants le spectacle de sa modestie, celle d'un ascète,
d'un adorateur.
Puis, sur le trottoir, il s'asseyait, levant les mains vers le ciel, implorant la clémence divine
pour les habitants du quartier, petits et grands, pour une pluie bienfaisante, et pour que Dieu «
ouvre la porte de « la sortie » à ceux qui ne peuvent plus supporter ce quartier ».
Mounir, son ombre fidèle, le suivait, pas après pas, avec une grâce silencieuse, une dignité qui
se lisait dans chaque mouvement. Il y avait dans cette dévotion un lien invisible qui unissait
les deux hommes. Mounir, témoin silencieux de l’Faqih Chaabane, trouvait dans ses prières
une source d'inspiration, une force qui nourrissait son propre amour.
****
Mounir, d'une voix douce, s'adressa à Mokhtar :
- « Mokhtar, mon ami, je ne t'ai pas choisi, ni ta présence. C'est Dounia qui t'a imposé à moi,
sans que je comprenne pourquoi. Toi, l'ermite du quartier, tu es pourtant si proche de mon
âme. Et tu ne supportes pas que je m'éloigne.
Mokhtar, toi, l'énigmatique sage, ma venue auprès de toi n'a jamais été un choix, ni une
volonté. C'est le destin. C’est "Dounia", elle m'a contraint à te côtoyer, sans que je ne
comprenne les raisons de cette étrange rencontre. Tu te tiens à l'écart du monde. Loin des
sentiers battus, tu demeures pourtant l'écho le plus vibrant de mon âme. L'idée de notre
séparation t'est insupportable, comme si un fil invisible et ténu, à la fois fragile et puissant,
nous reliait, tissé par les mystères insondables de l’existence et forgé dans les secrets de la vie
elle-même. »
Mokhtar répondit, avec une sagesse teintée de douceur :
- « Mon cher Mounir, tes paroles me réconfortent profondément. Bien que tu sois plus
jeune que moi, certes, mais, ta persévérance surpasse de loin ta simple intelligence. Le
labeur, tel un fleuve tranquille, est un cours d'eau patient qui atteint ses rives et mène à
la réussite. Car, il affine sans cesse nos capacités.
Je vois en toi un avenir radieux, à la mesure de ta noblesse et de la pureté de ton cœur.
Nos échanges sont une source de joie, un réconfort dans la solitude. Nous sommes
comme ces jumeaux siamois, que la vie a liés d'un lien indissoluble, ainsi que l'a dit notre
Faqih Chaabane. Mais le mystère de ce lien, je ne l'ai pas encore percé. »
Mounir, avec une admiration sincère, reprit :
- "Tu es mon ami, mon maître. A ta source de savoir, j'ai puisé, mais ma soif demeure
vive. Ton savoir, d'une pureté rare, est celui d'un autodidacte, un homme qui a exploré
les vastes contrés des sciences humaines. Tu réfutes l'argument par l'argument, la
preuve par la preuve. Tu surpasses tous tes interlocuteurs. Ton livre et ton stylo, fidèles
compagnons, ne quittent jamais tes mains. Je t'envie, Mokhtar. J'aurais tant aimé être
comme toi. »
Mokhtar, avec un sourire bienveillant, répondit :
- « Mon ami, plus tu t'aventures dans l'océan du savoir, plus tu réalises que tu n'as fait
qu'effleurer le rivage. La connaissance est un abîme insondable, drapé de brumes et
d'écumes. Tu crois avoir atteint un sommet, mais tes convictions se fissurent, et tu
repars à la conquête. La soif de savoir ne peut pas être éteint, aussi avide sois-tu. Socrate,
le philosophe grec, avec sa grandeur et sa prestance à son époque, s'humilie devant la
connaissance. Il disait constamment qu'il ne savait rien. Mais il savait aussi que la quête
du savoir est un devoir, un chemin vers la vertu. »
Mounir, intrigué, demanda :
- « Mokhtar pourquoi as-tu abandonné l'université ? »
Il lui répondit, à voix basse et avec une pointe d’amertume:
- « J'ai quitté les bancs de l'université à ton âge, j’y était contraint, non un héros. »
Mounir insista :
- « Qui t'a contraint ? Toi, le porteur de flambeau du savoir, comment as-tu pu le renier ? »
Mokhtar, le regard lointain, en avançant :
- « J'ai été de ceux qui embrassent les idéaux avec fougue, membre d'une faction politique où
l'extrême était la norme. Les grèves, les cris des manifestations, voilà mon quotidien, jusqu'à
ce que les barreaux de la prison ne viennent le briser. L'amnistie m'a rendu ma liberté, mais
l'université, elle, m'avait déjà rayé de ses registres.
Il s’étend :
- « Un goût amer d'échec s'est répandu en moi, tel un poison. Pourtant, je n'ai pas cédé. Ce
n'est qu'une pause, me suis-je dit. Un temps mort pour un guerrier. Et je suis remonté en selle,
m'accrochant aux notes de mes amis pour décrocher ma licence en sciences sociales. J'ai alors
trouvé refuge dans l'enseignement privé, gagnant ma vie avec honnêteté. Et aujourd'hui, me
voilà, serein, les revenus que j'ai durement gagnés assurant le bien-être de ma famille. »
- « Mon ami, mon sage, accorde-moi ton pardon. Mes mots, je le sais, viennent se mêler à ta
propre douleur. Mais qui, mieux que toi, pourrait comprendre les tourments qui s'agitent au
plus profond de moi, les feux qui embrasent mon cœur ? Cette souffrance, elle est le reflet de
celle de notre quartier, ce lieu âpre et tendre où nous avons appris à connaître la rudesse,
l'amour et l'éveil. Te souviens-tu, Mokhtar, de cette promesse que tu m'as faite ? Tu ne
quitterais ce quartier que porté par les épaules de tes frères, ton dernier voyage. Et moi,
comment oublier les paroles du l’Faqih Chaabane, cette prière qui implorait le ciel « d'ouvrir
les portes de "la sortie" à ceux qui ne peuvent plus supporter ce quartier. »
***
Zahi, buveur de vin et coureur de jupons. L’âme vagabonde, Il oscillait entre les plaisirs
éphémères du vin et la poursuite incessante des cœurs féminins. Un jour, dans un accès de
fureur, il manqua de transformer une bouteille de bière en arme contre Mounir, son
compagnon de quartier. Il a failli la briser sur son visage, sans l'intervention prompte de Safia
qui s'est précipitée à son secours, telle une apparition salvatrice qui évita le pire.
Pourtant, derrière cette façade tumultueuse, Zahi avait gravi les échelons de la fonction
publique, dans laquelle il s'était engagé dès son jeune âge, avec une discipline exemplaire.
Son sens aigu de l'administration lui avait valu les éloges de ses supérieurs, qui voyaient en
lui un modèle de rigueur.
Cependant, avec sa chute dans le bourbier de la perversion au point de s'y enfoncer, ses soucis
l'accablèrent et sa faiblesse s’aggrava. Les mèches argentées commencèrent à parsemer sa
chevelure. Ces cheveux gris envahissent sa tête. Mais le destin, tel un courant impitoyable,
l'entraîna vers les bas-fonds de la dépravation.
Zahi est devenu un homme alcoolique. L'alcool devint son refuge, le bar voisin de son lieu de
travail, son sanctuaire. Il fut accroché à sa fréquentation. Il s'y noya, cherchant un répit
illusoire aux souffrances qui le rongeaient. L'homme autrefois loué pour sa discipline
sombrait lentement, victime de ses propres démons.
Zahi a révélé une fois à "Mounir", en raison de leurs rencontres fréquentes chez l'un des
épiciers du quartier :
- « J'eus l'intention de partir pour le pays des Francs. Je m'installerais là-bas chez ma fille
Tamou. Pourquoi pas, alors que j'étais devenu veuf et endeuillé ? Je n'avais pas supporté la
solitude et je ne l'avais pas endurée. Les jours m'avaient réuni avec de mauvaises
fréquentations et j'avais persisté dans l'imprudence. Je l'avouais. J'avais été insensé et mon
esprit avait diminué, hélas. Ma mémoire cauchemardesque me torturait à chaque heure dans
ma solitude. »
Il a raconté à "Mounir" son histoire le jour où il a diffamé un collègue de travail avec des
propos obscènes, ce qui lui a coûté quatre coups de poing violents et deux semaines de soins.
Il lui a juré avec les serments les plus solennels qu'il rendrait les "clés" au début de l'année
prochaine et qu'il quitterait définitivement son travail :
Zahi continua sa narration :
- « Mounir, les mots résonnaient avec une amertume palpable, accusant une bureaucratie
omniprésente, une oppression feutrée. Ils n'avaient pas daigné nous accorder le moindre
respect. Ils nous avaient mis à la merci de cette bureaucratie dont ils se vantaient de l'imposer
à nos cous, nous les employés, sous prétexte d'améliorer la productivité et leur prétendue
efficacité. Sous couvert d'une amélioration de la production, ils nous avaient assujettis, nous
humiliant du haut de leur piédestal, de leur échelle administrative. Fils de puts, ces arrogants,
ces tyrans de l'autorité, nous traitaient avec un mépris souverain. Ils ne nous avaient mis à leur
merci que pour nous chier dessus du haut. »
Mounir l'a rencontré par hasard assis accroupi dans un coin sombre du quartier. L'ivresse
excessive lui avait fait perdre ses esprits. Il ne savait plus quel pied avancer ou reculer. Il
marmonnait seulement. "Mounir" l'a provoqué :
- « Es-tu toujours en train de traîner dans le même bar ? Tu y habites. Tu y manges. Tu y bois.
Tu t'y amuses. Tu y chantes Abdel Wahab. Ta langue y gazouille pour Safia. Tu y urines. Tu
y maudis l'administration. Tu y insultes l'humanité entière. Sans la générosité du portefeuille
de Zahi, aurais-tu été aussi tolérant, ô bar ? Quelle vie misérable, ô Zahi. Tu vieillis et ton
comportement se dégrade de mal en pire. Et maintenant, tu es assis sur la terre. »
Zahi éclata de rire :
- « Et où est le mal à cela ? Un bar sur la terre. Tout ce qui est sur la terre est terre. Abdel
Wahab chante "Ô vous qui dormez sous la terre". Et il y a encore du reste de vie. »
Il le soutint sur son épaule jusqu'à ce qu'il atteigne sa maison et y entre en sécurité. "Mounir"
exprime son accord avec Zahi quant à son intention de de "quitter le quartier vers le pays des
Francs". Pourtant, au milieu de ces pensées vagabondes, le nom de Tamou, fille de Zahi,
résonnait comme un écho persistant dans l'esprit de Mounir.
L'épaule de Mounir devint le refuge de Zahi, le soutenant à travers les ombres du quartier
jusqu'à sa porte, sanctuaire de sa demeure. Il accueillit l'annonce du départ de Zahi vers ce
pays de promesses lointaines. Un désir les unissait, celui de fouler ensemble le sol de cette
"terre heureuse". L'effet de l’alcool sur lui s'est affaibli. Son emprise se dissipait
graduellement, laissant place à une clarté nouvelle.
Avant qu'ils ne se séparent, il insista auprès de son ami "Mounir" pour qu'il lui fasse entendre
un peu de chant d'un grand chanteur qu'il adorait. Avec une ferveur retrouvée, il l’implora à
lui offrir des mélodies envoûtantes de leur chanteur favori :
- « Tu m'as fait voir le monde avec les couleurs du bonheur et du bien, Mounir. Tu m'as donné
la confiance et la volonté. Puisque notre papotage a porté sur la terre, permets-moi de te
fredonner un morceau de Abdel Wahab, la chanson : "Ô vous qui dormez" ».
"Ô vous qui dormez sous la terre (… avec les yeux larmoyants),
Je suis venu pleurer l'amour des êtres chers.
J'avais dans la vie celui que j'espérais.
Puis il est parti et la vie était l'aube de la jeunesse. »
***
Safia, un nom qui incarnait sa pureté. Son nom seul évoquait un éclat qui semblait destiné à
Zahi, digne de Zahi. Il avait perçu son talent de barmaid lorsqu’il lui avait tendu la première
bière, symbole de leur rencontre. Elle lui avait répondu par un sourire, une étincelle qui avait
embrasé ses passions et l'avait entraîné dans le tourbillon de l'enfer du vin. Le salut de Safia
fut bref, un regard, un mouvement de corps, comme un défi lancé par un athlète. C’est un
éclair, un geste, une promesse silencieuse. Elle avait captivé son regard.
Leurs rencontres se renouvelèrent dans le bar. Elles se succédèrent dans son atmosphère
feutrée, où elle échange à lui, avec une assurance déconcertante :
- "J'ai dépassé mes pairs, je les ai laissés loin derrière, et j'ai fait le serment de ne jamais me
lier par les chaînes du mariage. Nombreux sont ceux qui ont convoité ma beauté, cette beauté
qui alimente mes émotions, qui inspire mon humanité, cette beauté physique que tu
contemples. N'est-ce pas ? »
Un sourcil levé, un clin d'œil, un défi silencieux le lui a lancé, une invitation à déchiffrer le
mystère de son être.
Que Safia se pare de voile ou se dévoile, cela importait peu aux yeux de Zahi. Seul son
orgueil, cet amour d'elle-même qui frôlait la démesure, le choquait, le troublait. Elle
poursuivait son rêve éveillé, forte d'une intelligence vive, d'une compréhension fulgurante qui
embrassait les vérités en un éclair.
Dans sa clairvoyance, elle pressentait qu'elle aurait le pouvoir de rapprocher Mounir et ses
compagnons, de panser les plaies des désaccords qui ne manqueraient pas de surgir. Zahi,
dans une tentative de tempérer cet orgueil qui le déconcertait, lui tendit une seconde bouteille
tentant de briser la glace de son arrogance, ainsi comme un gage de réconciliation :
- « Écoute, Safia, ton orgueil est un sable mouvant, engloutissant la raison. Il cache une
blessure, une illusion qui te mène à la folie. Un jour, tu comprendras que l'orgueil est une
fleur sans fruit, une enfant qui tombe à son premier pas. Sois belle, sois joyeuse, pour ne pas
être brisée par la réalité. Ne laisse pas ton orgueil te transformer en démone. Sois humble, et
ta beauté brillera sans artifice. Le beau est ce qui émeut, ce qui enchante, rien de plus. »
Par un miracle de retenue, Zahi avait contenu sa colère. Sa sagesse, telle une oasis dans le
désert de ses emportements, avait pris le dessus. D'ordinaire, il laissait libre cours à un torrent
d'obscénités, frappant là où ça fait mal, mêlant le sacré et le profane.
Safia, soudain muette, se retrouva prisonnière d'un nœud de langue. Seuls quelques mots
avaient percé le brouillard de sa stupeur, suffisant à peine pour saisir l'étendue de sa sagesse,
fruit de son expérience en administration et de ses années de vie. Mais le silence pesant devint
insupportable. Elle était étonnée par sa maîtrise des mots, son art de mener la conversation, sa
capacité à anticiper ses pensées, comme s'il lisait en elle. La méfiance s'installa, un soupçon
de magie, la crainte d'un magicien repenti, toujours lié à son monde souterrain.
Pour briser ce sortilège, cette lecture de son âme, elle se dit, intérieurement :
- « Les jours te révéleront, Safia, les secrets de cet homme »
***:
- « Habib, ô toi, âme de douceur façonnée par la main divine. Tu es mon roc dans la tempête
de la maladie, mon guérisseur depuis que tu as revêtu la blouse d'infirmier. Tu es celui qui
apaise mes maux, qui me tend sa bourse quand le besoin se fait sentir. Ta voix, douce comme
le miel, me ramène à la raison, et autour d'une tasse de thé fumante, elle me détourne des
chimères qui hantent mes pensées. Tu m’offres ton toit, sans compter, car le mien se fait trop
exigu pour accueillir un invité.
Ton absence m’a été une longue nuit depuis ton départ, Habib. Elle a été une nuit sans fin, un
exil intérieur. J'ai frôlé les rives du Styx, ce fleuve de la haine ou du frisson. J'ai failli être
englouti par une baleine, voguer dans ses entrailles obscures, puis être recraché dans l'abîme
des ténèbres, moi, l'errant de mon propre quartier. L’exilé de mon quartier.
Ta voix, Habib, toujours une mélodie pour mes oreilles, un chant tissé de cordes douces, un
poème brodé sur la lune. Elle a touché mon âme, fouillé les profondeurs de mon cœur. Tu me
rappelais sans cesse le quartier, le départ, avec notre chanson "Rahila", que nous chantions en
chœur :
‘ Le silence me parle dans tes pupilles.
Et ton regard doux,
Fané que tu es de notre quartier,
Partante,
Le bien part-il de sa rose ? ‘
Habib, tu as franchi les frontières de notre quartier. Mais, mes pas sont restés ancrés au sol.
Cette "sortie" tant espérée, promise dans le creux de mon rêve de décembre, ce rêve de
noyade, de plongée abyssale dans les flots tumultueux. Je descends, je remonte, je nage, je
me débats, prisonnier d'un océan intérieur. Est-ce là la richesse, le prestige dont Ibn Sirin a
parlé dans ses interprétations oniriques ? Ou bien un esquif d'immigrants, fendant les vagues
de l'inconnu, m'attend-il au loin ? »