ECT 2ème A.
La Nature
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Contraction de texte : A résumer en 250 mots (+/-10%)
« Il n'est pas étonnant qu'un castor ronge l'arbre qui est au bord de l'eau ; non plus qu'il le ronge du
côté de l'eau ; non plus que l'arbre tombe en travers du ruisseau ; non plus qu'un barrage se forme, par tout
ce que le ruisseau charrie. Pour arriver à expliquer cette célèbre industrie des castors par des causes de ce
genre-là, il faudrait observer sans admirer. Une sorte de religion va naturellement à l'animal, et les pensées
du naturaliste sont toujours trop égyptiennes. Un chasseur prête généreusement à son chien. Les oiseleurs
font conversation avec les oiseaux. Un oiseau trouve à se baigner, et ensuite il chante ; on veut croire qu'il
remercie.
Le tissu des nids est un objet d'étonnement ; il nous semble que l'oiseau a entrelacé les racines, les
roseaux et les crins à la manière d'un vannier. Je remarque à ce sujet-là que le crin d'un vieux coussin,
longtemps foulé, forme une sorte de feutre ; il aurait fallu un adroit vannier pour entrelacer les brins comme
nous voyons qu'ils sont ; mais cela s'est fait par élasticité et tassement, chaque brin se coulant par où il
trouve passage.
Un chien fait son lit dans l'herbe en tournant sur lui-même plusieurs fois avant de se coucher ; les
brins d'herbe s'arrangent comme ils peuvent, et selon la forme de cet animal tournant ; et cela fait une sorte
de corbeille, qui semble construite en vue d'une fin, quoiqu'elle s'explique par les causes. J'en dirais autant
du nid et de l'oiseau, qui lui aussi se tourne en tous sens et foule son matelas, traçant une sorte de cercle sans
y penser. Plus évidemment le ver à soie, dès qu'il secrète un fil aussitôt séché et résistant, a bientôt limité ses
mouvements, et finalement s'emprisonne lui-même. Comprendre cela, c'est penser qu'il fait son cocon ; mais
faire naître un cocon d'une pensée, c'est ne rien penser du tout. Il faut toujours que, partout, du pourquoi
j'arrive au comment. Aussi, par précaution de méthode, je poserais d'abord la sévère idée de Descartes,
d'après laquelle les animaux ne pensent point. Cette idée offense tout le monde. Mais pourtant que dit-on
quand on explique un fait par une pensée ? Quand on dit que l'oiseau fait son nid pour y pondre et y couver,
qu'explique-t-on par là ? Il faut voir comment il fait, c'est-à-dire considérer sa forme, ses mouvements et les
choses autour.
L'instinct est entièrement inventé ; nous imaginons quelque besoin s'éveillant à l'intérieur de la
bête. Or c'est l'occasion qui fait l'instinct ; c'est le terrain qui change l'agitation en un mouvement. Il n'y a
donc rien à admirer dans l'animal, ni aucune âme à y supposer, ni aucune prédiction à en attendre ; l'animal
est une masse matérielle qui roule selon sa forme et selon le plan. C'est en observant ainsi d'un œil sec le vol
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des oiseaux que l'on est parvenu au vol plané. Nos actions valent mieux que l'instinct et quand nous avons
éliminé d'un problème physique tout ce qui est hors physique, nous tenons la solution si nous nous laissons
aller ; telle est, au fond, l'histoire de la technique.
Bossuet, en sa célèbre histoire, pose que le peuple romain a étendu ses conquêtes d'après un décret
providentiel, et en vue de préparer la monarchie spirituelle, dont il faisait le lit ou le nid, en quelque sorte.
Voilà donc une pensée à l'œuvre. Mais il faut voir le comment, ce qui revient à considérer le climat, le
terrain, les productions, l'industrie, le régime des fleuves, les estuaires. Car il est très évident, qu'un homme
ne peut agir où il n'est pas, ni couper un arbre avec ses dents, ni percer le bois avec ses ongles, et qu'un
bateau à grande quille ne naviguera point sur un marais ; et penser que les choses ont été faites comme Dieu
l'a voulu, c'est toujours penser qu'elles ont été faites selon les lieux et selon les forces. Par exemple c'est la
fièvre due aux brouillards nocturnes qui explique ce forum, qui n'était habité que de jour. Et il est
remarquable que Bossuet ait conduit ses pensées dans le vrai chemin, préparant Montesquieu et le
marxisme, qui nous apprennent enfin comment est fait un nid, laissant aller le pourquoi.
Une bataille étonne d'abord l'historien, par l'entrelacement des causes qui mènent au résultat. Et
comme ce résultat était la fin poursuivie par l'un des généraux, tous les mouvements sont orientés à partir de
la pensée dirigeante ; ainsi raisonnent les théologiens bottés. Mais le naturaliste recherche les passages
abrités, sûr que les troupes ont incliné par là, expliquant le mouvement tournant par l'obstacle, et la
reconnaissance de cavalerie par le fourrage. Comme Tolstoï, expliquant le génie du général par ceci qu'il
veut avec confiance ce que ses troupes font. D'où l'on voit qu'il se glisse de l'anthropomorphisme dans
l'étude de l'homme aussi [...].
Les animaux ont la mémoire aussi bonne que nous. Un cheval reconnaît, après des années, le
tournant qui mène à la bonne auberge ; et le chien qui a trouvé un lièvre en un certain buisson ne manque
jamais d'y regarder, et tout étonné que le lièvre manque. L'animal se trompe donc par être trop fidèle.
L'homme a seul des souvenirs et un tout autre genre de fidélité. Les souvenirs sont un mélange du vrai et du
faux, que la rêverie compose avec bonheur. Mémoire est adaptation ; j'apprends un mouvement pour chaque
situation. Souvenir est plutôt un refus de s'adapter, et une volonté de tenir l'homme dans la situation de roi.
Qui se souvient fait des immortels.
Ce que l'on remarque dans les animaux, c'est qu'ils ne font point de commémoration, ni de
monuments, ni de statues. Ils célèbrent les fêtes de nature comme nous et mieux que nous ; au reste
l'anémone et la violette célèbrent le printemps non moins que le font le merle et le loriot. Ce n'est toujours
qu'adaptation. C'est pourquoi les sociétés d'animaux font voir un oubli étonnant en même temps qu'une
mémoire merveilleuse. Chaque fourmi sait ce qu'une fourmi doit faire, mais, autant que nous savons, elle
n'en fait point honneur à quelque illustre fourmi morte depuis longtemps. Et pareillement les chevaux
galopent selon leur structure, sans qu'on les voie jamais arrêtés et méditant devant l'image d'un cheval au
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galop, qu'ils auraient faite. Encore moins voit-on les bêtes devant un tombeau fait de pierres amoncelées ; et
pourtant il n'est pas difficile de faire un tombeau. Mais l'ancêtre est oublié dès qu'il est mort. On le
recommence, sans penser jamais à lui. Or, si la pensée n'est pas le pouvoir de penser à ce qui n'est plus, est-
elle pensée ? Et cette société des bêtes, qui n'est que de présence, est-elle société ?
Auguste Comte, qui a poussé fort loin ce genre de remarques, conclut qu'il n'y a point de sociétés
animales, et finalement définit la société par le culte des morts, idée immense, et qui n'a pas été suivie. Au
reste il est bien facile de manquer une idée ; et je crois même que, sans la piété en quelque façon filiale qui
cherche des idées dans les grands précurseurs, on n'aura point d'idées du tout. Et c'est par là que nos
sociétés, même avec toutes leurs machineries risquent de retomber à l'animal. Mais faut-il craindre ?
L'homme s'interrompt de voler par-dessus les océans pour célébrer le premier homme qui ait volé. Ainsi il
ne faut point rire de toutes ces statues, qui sont véritablement nos pensées.
Quelles pensées ? D'étranges pensées qui se moquent du vrai. Car le plus ancien des inventeurs et
des précurseurs, nous le voulons plein de génie, plus courageux que nous, plus juste que nous. Il faut de
grandes preuves contre lui pour nous détourner d'en faire un dieu. Aussi quel heureux culte que celui
d'Homère, dont nous ne savons rien, que ses œuvres ! Il se peut bien que les grands hommes aient été
mélangés, capricieux et faibles comme nous. Mais quoi ? Si nous partons sur cette idée, nous n'avons donc
plus à imiter que nous-mêmes ? La triste psychologie régnerait ? Je conviens qu'il n'est pas facile d'admirer
un homme vivant. Lui-même nous décourage. Seulement dès qu'il est mort un choix se fait. La piété filiale
le rétablit d'après le bonheur d'admirer, qui est l'essentielle consolation. À chaque foyer se composent les
dieux du foyer, et tous ces efforts, qui sont réellement des prières, se rassemblent pour élever les statues des
grands hommes, plus grands et plus beaux que nous. Ils sont nos modèles, désormais, et nos législateurs.
Tout homme imite un homme plus grand que nature, que ce soit son père, ou son maître, ou César, ou
Socrate ; et de là vient que l'homme se tire un peu au-dessus de lui-même. Le progrès se fait donc par la
légende ; et au contraire par l'histoire exacte on arriverait vite à se prendre au-dessous de soi ; d'où une
misanthropie qui, après avoir rabaissé les inventeurs d'idées, perdrait bientôt les idées elles-mêmes. Comte
en est lui-même un exemple ; car j'ai remarqué que ceux qui pensent mal de lui manquent bien aisément la
présente idée, quoiqu'ils connaissent la célèbre formule : « Les morts gouvernent les vivants. » Et ils ne
savent point trouver l'autre formule, plus explicite : « Le poids croissant des morts ne cesse de régler de
mieux en mieux notre instable existence. » Souvent on se trompe faute d'admirer. »
ALAIN, Esquisses de l’homme, (1927).
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