Le temps nous appartient-il ?
(le temps – la nature)
Dans le film Premier contact de Denis Villeneuve, une civilisation extraterrestre apprend à
une linguiste à maîtriser le temps par le biais de leur écriture particulière qui leur permet
d’envisager les événements non pas de façon linéaire, mais circulaire. Ainsi, le futur étant connu,
les hommes peuvent le contrôler en agissant sur le présent. Dès lors, le temps nous appartient-il ?
Le terme « temps » renvoie à l’enchaînement des événements. Il provient du grec « temnô » qui
signifie « couper », ce qui souligne son aspect découpable en intervalles réguliers, mesurables.
Toutefois, il peut être aussi pensé comme durée, c’est-à-dire comme un enchaînement parfaitement
continu. Quant à lui, le verbe « appartenir » renvoie à la propriété. Ainsi, nous avons le parfait
contrôle de ce qui nous appartient. Si le temps appartient à l’homme, alors il peut être modifié par
l’action de l’homme. Il relèverait de la culture, c’est-à-dire de l’ensemble des produits des actions
des hommes, et non pas de la nature, de ce qui existe de façon spontanée. Il semble alors que le
temps ne nous appartienne pas, car c’est dans le temps que les hommes évoluent : nous sommes
soumis à son écoulement qui fait partie des lois qui régissent la nature. Toutefois, le temps semble
être une production du sujet qui en a la pleine propriété, qui crée différentes étapes mesurées dans le
réel, et dont la perception diffère selon les individus. Il en va donc, semble-t-il, de deux choses
l’une : ou bien le temps ne nous appartient pas car nous le subissons en tant que propriété de la
nature, ou bien le temps nous appartient et il pourrait être modifié par les hommes.
I) Le temps ne nous appartient pas, car il est une propriété de la nature.
A) La vie de l’homme est soumise à l’enchaînement perpétuel des événements.
Il est manifeste que le temps ne nous appartient pas lorsque l’on observe les effets qu’il a sur nous :
l’homme, soumis au temps, grandit, se forme, puis vieillit, et aucun retour en arrière n’est possible.
Le temps est ainsi composé de différents instants vécus dans un ordre précis que l’on ne peut
changer. C’est ce que remarque Nietzsche dans Le Gai savoir. Effectivement, il suggère une
expérience de pensée consistant à imaginer que l’on revivrait sa vie éternellement et que chaque
instant, normalement unique et fugace, reviendrait sans cesse. Ainsi, alors même que certains
instants nous semblent agréables, comme la vue du « clair de lune entre les arbres », il se
transformerait en cauchemar s’il était répété à l’infini. Par conséquent, on peut comprendre que ce
que c’est par sa rareté, son unicité, que l’instant est précieux. Cette expérience de pensée proposée
par Nietzsche nous permet ainsi de comprendre que chaque instant est irremplaçable et doit être
apprécié comme tel. Dès lors, l’homme subit la fuite du temps, l’enchaînement des instants, et ne
peut trouver son bonheur que dans la conscience de leur unicité.
Une expérience de pensée semblable à celle proposée par Nietzsche se retrouve dans le film Un
jour sans fin réalisé par Harold Ramis
B) Le temps comme durée est étranger à l’esprit de l’homme.
Nous venons d’envisager le rapport de l’homme à la succession des instants qu’il ne peut maîtriser.
Or, il s’avère que le temps envisagée comme une durée parfaitement continue, et non plus comme
une suite d’instants, ne peut encore moins être la propriété de l’homme, car il ne peut y accéder par
la pensée. C’est ce qu’envisage Bergson dans La Pensée et le mouvant. En effet, il présente le temps
comme une « durée réelle » qui est différente de la façon dont l’homme perçoit la durée. Celle-ci est
pensée comme la succession de portions distinctes du temps. Or, pour Bergson, il est impossible de
décomposer la durée réelle en différents intervalles de temps. Lorsque nous le faisons, nous
confondons la représentation spatiale et la représentation temporelle. C’est dans l’espace que nous
pouvons distinguer des parties séparées les unes des autres, où l’extrémité d’une partie coexiste
avec l’extrémité de la partie suivante. Or, dans le temps, il n’y a un écoulement parfaitement
continu et ininterrompu. Si nous sommes habitués à distinguer dans le temps des parties, c’est que
la pensée a besoin de repères dans cet écoulement qu’elle ne peut pas saisir. Ainsi, le temps à
proprement parler, la « durée réelle » est insaisissable et l’homme ne peut accéder qu’à une
représentation déformée du temps. Ainsi, le temps n’appartient pas à l’homme qui ne peut pas s’y
rapporter directement.
Exemple de la durée dans une mélodie et sa représentation spatiale
[Link]
Lorsque l’on scinde la mélodie en différentes parties, elle n’existe plus. L’essence d’une mélodie
repose sur la continuité. Exemple danse hongroise de Brahms.
Nous venons de remarquer que le temps était extérieur au sujet, puisqu’il est tout entier soumis au
passage du temps, il ne peut ni s’en soustraire, ni le percevoir de façon exacte. Toutefois, comment
alors expliquer que le temps ne passe pas de la même façon selon les individus ?
II) Le temps nous appartient, car il est variable selon les sujets.
A) Le temps est psychologique, produit par la perception du changement.
Lorsque l’on affirme que le temps n’appartient pas aux hommes car il sont soumis à son
écoulement, il se peut que l’on confonde le temps avec le changement. Effectivement, il y a du
mouvement et du changement dans la nature. Seulement, le temps est avant tout une conscience de
ce changement par l’esprit humain. Cela explique que la perception du temps varie selon les
individus. Cette conception du temps est étudiée par Aristote dans la Physique. En effet, quand du
changement se produit dans notre esprit, soit que nous changeons de pensée, soit que nous
percevons du changement dans les choses extérieures, alors nous avons l’idée d’une succession
entre un avant et un après. Ceux-ci n’existent pas effectivement puisque seul le présent existe. Au
contraire, lorsqu’il n’y a pas de changement, comme pour ceux qui « dorment auprès des héros en
Sardaigne », les personnes endormies ou dans le coma, alors leur esprit ne perçoit pas de « temps
intermédiaire » entre deux moments distincts. Il y a ainsi du temps que lorsque l’esprit perçoit du
changement.
Cette absence de temps dans la nature peut être envisagée avec l’hypothèse du « démon de
Laplace ». Pour ce physicien des XVIII e et XIXe siècles, un esprit qui serait capable de connaître
l’ensemble de l’univers à l’instant présent serait capable d’en déduire tout l’avenir et tout le passé.
En ce sens, il n’y a pas de temps pour la nature tout entière, mais seulement pour un esprit humain
qui perçoit le changement.
B) Le temps comme donnée physique dépend d’un référentiel.
Nous avons vu que le temps psychologique dépend de chaque individu qui perçoit un changement.
Toutefois, qu’en est-il du temps en tant que mesure, de la variable physique dans laquelle les
changements de la nature prennent place ? Il s’avère qu’elle est elle aussi variable comme le
remarque Einstein dans La Théorie de la relativité restreinte et générale. Il propose l’expérience de
pensée suivante : supposons qu’une personne se trouve dans un wagon en mouvement frappé en ses
deux extrémités par deux éclairs au même moment. Son wagon lui paraîtra immobile et il verra les
deux éclairs s’abattre sur le wagon au même moment. Toutefois, si quelqu’un en dehors du train
l’observe. Cet observateur verra le wagon en mouvement et les deux éclairs s’abattre sur le wagon.
Comme les éclairs ont lieu pendant le déplacement du wagon, alors il lui semblera que le passager
s’approche d’un éclair et s’éloigne de l’autre. Pour que le passager voie les éclairs en même temps,
il faudrait donc que l’éclair duquel il s’éloigne se soit produit avant l’autre. Ainsi, deux phénomènes
qui sont simultanés pour une personne ne le sont pas pour une autre. Le temps dépend donc d’un
référentiel.
Nous venons de remarquer que le temps pouvait varier selon les perceptions du sujet ainsi
que son emplacement dans l’espace. Toutefois, Si le temps varie selon les sujets, n’est-ce pas parce
qu’ils sont capables de le produire ?
III) Le temps nous appartient, car il est un produit de l’action humaine.
A) Notre passé dépend de notre futur
Le passé n’existe plus, il est aboli, écrasé par le présent. Comment pourrait-il alors avoir une
quelconque influence sur nous ? Le déterminisme, la position selon laquelle le sujet est entièrement
déterminé, enchaîné par ses actions passées, ne serait alors un prétexte douteux pour justifier une
absence d’envie de changer, de faire des efforts pour devenir quelqu’un d’autre. Pour Sartre, dans
L’Être et le néant, cette posture relève de la « mauvaise foi ».
"La signification du passé est étroitement dépendante de mon projet présent. Cela ne signifie
nullement que je puis faire varier au gré de mes caprices le sens de mes actes antérieurs ; mais, bien
au contraire, que le projet fondamental que je suis décide absolument de la signification que peut
avoir pour moi et pour les autres le passé que j'ai à être. Moi seul en effet peut décider à chaque
moment de la portée du passé : non pas en discutant, en délibérant et en appréciant en chaque cas
l'importance de tel ou tel événement antérieur, mais en me projetant vers mes buts, je sauve le passé
avec moi et je décide par l'action de sa signification. […]
Ainsi tout mon passé est là, pressant, urgent, impérieux, mais je choisis son sens et les ordres qu'il
me donne par le projet même de ma fin. […]
C'est le futur qui décide si le passé est vivant ou mort. Le passé, en effet, est originellement projet,
comme le surgissement actuel de mon être. Et, dans la mesure même où il est projet, il est
anticipation ; son sens lui vient de l'avenir qu'il préesquisse. Lorsque le passé glisse tout entier au
passé, sa valeur absolue dépend de la confirmation ou de l'infirmation des anticipations qu'il était.
Mais c'est précisément de ma liberté actuelle qu'il dépend de confirmer le sens de ces anticipations
en les reprenant à son compte, c'est-à-dire en anticipant, à leur suite, l'avenir qu'elles anticipaient ou
de les infirmer en anticipant simplement un autre avenir. En ce cas, le passé retombe comme attente
désarmée et dupée ; il est « sans forces ». C'est que la seule force du passé lui vient du futur : de
quelque manière que je vive ou que j'apprécie mon passé, je ne puis le faire qu'à la lumière d'un
projet de moi sur le futur".
Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant, 1943
Ainsi, le passé n’existe qu’en fonction d’un projet futur : l’être humain fondamentalement libre, est
capable de faire des choix dans l’absolu, de se projeter vers l’avenir. Et ce sont ces choix à venir qui
font ressurgir le passé. Les aspects du passés qui sont déterminants pour nous ne sont que ceux que
notre futur révèle. Le futur que l’on choisit influence donc notre passé. Dans son autobiographie
intitulée Les Mots, Sartre rappelle l’aspect décisif des instants passés dans la bibliothèque de son
grand-père lorsqu’il était enfant. Or, ces éléments n’ont de l’importance qu’en fonction de son
projet d’être écrivain et philosophe. S’il avait voulu être biologiste, il aurait plutôt souligné le fait
qu’il passait du temps à observer les insectes dans le jardin, ce que tous les enfants font.
B) Le temps est la condition de nos perceptions.
Nous avons pensé le temps comme ce qui résultait d’une perception du changement. Or comment
percevoir le changement si nous n’avons pas déjà en nous une chronologie, un sens de l’avant et de
l’après ? Il semble que le temps existe en nous avant toute expérience. C’est ce qu’affirme Kant
dans la Critique de la faculté de juger. Pour lui, le temps, tout comme l’espace, est une dimension
dans laquelle les objets, et leurs changements, prennent place. Or, ce n’est pas en percevant les
choses et leurs changements que nous pouvons percevoir ce qui les contient. Le temps est donc la
condition de la perception du changement, il est en nous avant toute expérience, il est une donnée a
priori.