Télévision et idéologie bourgeoise en France
Télévision et idéologie bourgeoise en France
C IN E M A
<<Aarmesegales>>: l'ideologiepolitiquebourgeoisealatelevisionJorisIvenset
MarcelineLoridan:LaRevolutiondans
lesstudiosenChinePolitiqueet lutteideologiquedeclasses:
Intervention2Jean-LouisSchefer: Surle<<Delugeuniversel >>
d'UccelloPascalBonitzeretSergeDaney:L'ecrandufantasme
Jean-PierreOudart : Lehors-champdel'auteur
au travail et à la lutte
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intérêts, opinions, et utiliserai le pouvoir qui m’est guer son pouvoir (pouvoir investi, précisément, dans
conféré à les défendre. » Ces notions (on verra leur la notion de citoyen) à des représentants. Cette fonc
contenu idéologique) de délégation, de représentation, tion n’est donc qu’un mécanisme qui détermine la
s’imposent à l ’évidence. Cette évidence est résumable nécessité de l’interpellation des individus en citoyens3.
en une formule, en deux mots précisément : « je
vote ». Je vote, c’est-à-dire, en tant qu’ils me repré 2. « Je vote » (fonctions)
sentent, je désigne des représentants auxquels je délè
gue mon pouvoir (somme des pouvoirs de chaque Nous avons dit deux mots du système politique.
citoyen = pouvoir d ’un député). Il convient mainte Mais que signifient ces deux mots dans leurs impli
nant de poser cette formule synthétique, en exami cations ? Ceci :
nant : 1) ses implications, 2) sa fonction. a) ]e : la société n’est pas divisée en classes. Elle
n’est qu ’un ensemble d’individus (ou bien : les classes
sont des sous-ensembles d ’individus). La société n’est
1. « Je vote » (implications) pas marquée p ar l’exploitation et l’oppression d’une
classe par une autre. Elle réalise la liberté, l’égalitc
Le « Je vote » comporte en lui-même deux aspects : et le droit à la propriété de tous les individus, c’est-à
l ’aspect je et l’aspect vote. dire de tous les citoyens. La notion (idéologique) de
a) je : le je est un individu. C’est un individu bien citoyen sert donc à refouler la division de la société
précis qui va mettre son bulletin dans l’urne. Ou, pour en classes, et les rapports de production qui la fon
prendre les choses dans leur sens véritable : l’acte dent.
de mettre un bulletin dans l ’urne implique — en tant b) Je vote : la société, divisée en classes, n’est pa^
qu’elle la présuppose — l’existence d ’individus-sujets déchirée par la lutte de ces classes. Elle est simple
(je). Ceci est facile à comprendre : le contenu du ment soumise à la lutte entre des représentants det
système politique est l’existence d ’individus-sujets groupes de citoyens (dans la mesure où les citoyenL
(d’individus constitués en sujets) : pour qu’il y ait se regroupent en courants d ’opinion). La lutte poli
vote, il faut qu’il y ait des sujets votants, c’est-à-dire : tique n ’est pas la lutte violente de deux classes qu
ayant le droit de voter et se déplaçant pour rem plir s’affrontent pour la prise du pouvoir d ’Etat. Elle es
leur devoir (le droit est un devoir). Ceci va de soi : une lutte pacifique entre des représentants à qui lee
la notion de citoyen en rend compte. Nous sommes citoyens ont délégué leur pouvoir. Pourquoi paci
tous, potentiellement ou réellement, citoyens français ; fique ? Parce que, ne l’oublions pas, tous les citoyenL
citoyens, c’est-à-dire aptes à voter. Toutefois cette sont libres, égaux et propriétaires : la violence, conno-
notion de citoyen implique, comme nous venons de tant la contrainte, est incompatible avec le fondemen
le voir, les notions d ’individu, puis d ’individu cons même (principiel) du système. Pourquoi pacifique ;
titué en sujet. Précisons : Parce que, ne l’oublions pas, le pouvoir est à la bas;
— au départ il y a des individus : la société civile dans les citoyens. Il n’est que délégué et toujours sus
est un ensemble d ’individus ; ceptible d ’etre repris (réapproprié). Voilà ce que di
— ces individus vont voter pour désigner des repré le « je vote » ; il dit : la lutte est une lutte « repré
sentants chargés de les gouverner (l’Etat au-dessus de sentée » par rapport au citoyen-maître, et cette notior
la société civile). En votant, ces individus sont consti idéologique de la lutte sert à refouler la lutte poli
tués en sujets (le « je », de « je — Dupont — vote ») ; tique de classes réelle, la lutte opposant la bourgeoisie
— ces individus-sujets sont des citoyens. C’est-à- actuellement au pouvoir au prolétariat ayant pou
dire que le terme de citoyen désigne la qualité de but de renverser le pouvoir de la bourgeoisie pou
l ’individu une fois constitué en sujet : cette qualité instaurer sa dictature. Elle sert, en dernière analyse
est : liberté - égalité - propriété. Expliquons : le sujet à perpétuer le pouvoir de la bourgeoisie (conditioi
(le je de je vote) a pour qualité d ’être : de la reproduction des rapports de production).
— libre : je dispose librement de mon opinion ;
— égal aux autres : mon opinion vaut celle des
3. Conclusion sur le système politique
autres ;
— propriétaire : mon opinion m ’appartient. Le système politique est principalement un apparei
En tant que mon opinion m’appartient, que j’en idéologique d ’Etat qui a pour fonction réelle d
dispose librement et qu’elle vaut celle des autres, je refouler la lutte de classes, c’est-à-dire : l’existenc
(ça y est : je suis je) peux voter. Voilà ce que résume de la contradiction principale bourgeoisie-prolétariai.
la notion de citoyen. Elle désigne la qualité du sujet,
du je. 3. Celle d é t e r m in a ti o n , on peut la saisir .s impleme nt': a v a r
d 'a v o ir voté, le ci to ye n n’est q u ’un citoy en potentiel, un
b) vote : le sujet a une fonction : il vote. Cette caté gor ie abstraite. C’est en votant que cette catétfori
fonction, dont on vient de voir qu’elle implique la ab s tra ite p r e n d un c o n t en u co nc ret , que l’in di v id u sc con
titue c o n c r è t e m e n t en ci toyen. On dir a que l’interpellatic
constitution de l ’individu en citoyen, consiste à délé n ’est ri en san s ta cons tit ut ion .
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lette fonction de refoulement est elle-même détermi- télévision) sert ici au système politique à fonctionner
ée par l ’action objective de cette contradiction prin- en tant qu’A.I.E.
ipale : elle garantit la reproduction de la domination Nous avons vu en effet que le système politique
e la bourgeoisie et se réalise par la mise en place reposait sur la notion de citoyen, investie de trois
’un jeu politique (système de la démocratie), censé qualités essentielles : liberté, égalité, propriété. Ces
eprésenter la lutte entre divers courants d ’opinions, qualités sont appelées à se réaliser : « j e v o te» —
^ette lutte est accréditée (rendue crédible) en tant mais ce vote implique un choix, et il y a choix parce
ue ces courants reflètent, en les regroupant (voir qu’il y a reconnaissance (si par « je vote » il faut
?i : classe en tant que sous-groupe), les opinions des entendre « je désigne des représentants », cette dési
itoyens, c’est-à-dire d ’individus libres, égaux et pro- gnation se présente sous la forme d ’un choix : je
riétaires. Ces opinions sont ainsi constituées en fon- choisis tel député parce qu’il représente mon opinion,
ement du pouvoir, de sorte que la lutte politique parce que je reconnais mon opinion dans ce qu’il pro
araît êLre fondamentalement la lutte idéologique. De pose). Ce choix à son tour implique donc l'inform a
orte que la lutte paraît être la lutte entre courants tion. On dira donc que la notion de citoyen, consti
’opinions mise en scène dans le système politique. tutive du système politique, implique pour sa réali
Toutefois : ceci n’est que l ’aspect principal du sys- sation le fonctionnement de l ’appareil d ’information.
me politique, déterminé objectivement par la lutte Donc : la notion d ’information est ici inséparable 1°
'itre bourgeoisie et prolétariat. Cet aspect principal, de la notion de citoyen, 2° du mécanisme de la délé
ésumons-le : gation, sous forme de choix (c’est-à-dire des éléments
1) P a r rapport à la contradiction principale ( b /p ) , constitutifs fondamentaux du système politique).
. système fonctionne en tant qu’A.I.E. et a pour but Mais regardons-y de plus près : dans A armes
e réprimer les masses (d’évacuer la lutte politique égales, on a un débat qui doit permettre aux téléspec
?elle du prolétariat et ses alliés). Le maintien de la tateurs de se forger une opinion. On dira qu’il s’agit
»ntradiction principale b / p avec aspect dominant b d ’une information-débat.
nplique sa méconnaissance par l ’aspect dominé p.
onc : la contradiction agit favorablement à la bour 1. La notion d ’ « information-débat »
geoisie en tant qu’elle (la bourgeoisie) est censée ne
as agir. On a vu que « choix » impliquait « reconnais
2) Toutefois cette fonction — et la mise en scène sance ». Je reconnais mon opinion (et mes intérêts
.l’elle implique — repose sur l’existence objective que mon opinion reflète) dans ce que dit l ’un des
t. contradictions secondaires, internes au camp de la deux protagonistes du débat. Cette reconnaissance
:>urgeoisie. 11 y a donc lutte politique réelle mais implique une connaissance, d’entrée de jeu investie
^condaire qui, en tant qu’elle est déterminée par la d ’un rôle secondaire : je connais pour reconnaître.
•ntradiction principale, joue principalement comme Or ici cette relation renvoie au fonctionnement (dé
urre idéologique. Le réinvestissement de la contra- terminant du système politique) : je me reconnais
îction secondaire dans et par la contradiction prin- dans l’opinion de Untel, donc je vais voter pour lui.
pale la fait fonctionner (la contradiction secondaire) Le vote matérialise cette reconnaissance, préalablement
>mme moyen idéologique de maintien de la domi- inscrite idéologiquement.
Mion de la bourgeoisie. Ceci implique précisément L’intéressant ici est de voir comment l ’émission —
; faire passer la contradiction secondaire pour la en tant qu’information-débat — va remplir sa fonc
mtradiction principale. tion par rapport au système politique, et inscrire,
Autrement dit : c’est le rapport contradiction secon- dans l’opération du choix, la reconnaissance du télé
■ ire/contradiction principale qui transforme ici le spectateur-électeur. Cette fonction se réalise par un
stème politique démocratique en (principalement) mécanisme d ’identification de la structure de l’émis
.I.E.* sion à la structure de la lutte politique, de sorte que
l’interpellation sera à tout moment susceptible d’une
double lecture (et aura elle-même un double aspect).
Cette identification, de la scène de l’émission à la
. Le système politique scène politique, porte au moins sur trois points :
îtervenant dans TA.I.E. a) sujet-téléspectateur/sujet-citoyen. 11 y a ici dou
ble interpellation : interpellation de l ’individu en
e l’information téléspectateur (l’émission s’adresse à chaque sujet qui
L’émission A armes égales intervient dans le fonc- la regarde personnellement), qui supporte l’interpel
•nnement du système politique. Ou plus précisé- lation de l’individu en sujet juridique. « Moi, Sujet
ent : l’appareil de diffusion de l’information (la Leroy, m’adresse à toi, sujet-téléspectateur et te consti
tue en sujet-citoyen. » La position de téléspectateur
11 n ’cn a pas touj ou rs étü ainsi. place l’individu en condition d’être citoyen.
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b) représentation figurative/représentation politi ses, faisant référence à des appareils idéologiques
que. Les représentants politiques sont représentés figu extrêmement variés, font qu’il est impossible pour h
rativement. La scène télévisuelle place le représen téléspectateur de « travailler » la succession même d>‘
tant figuratif en condition d ’être un représentant programme. L’[Link].-TV joue autant sur la successioi
politique. « Vous me voyez, moi, Leroy, représenté anachronique d ’émissions, une sorte de montag<
à la télévision, en tant que je représente vos intérêts. » d ’émissions, plutôt un collage d ’émissions éclectique
La représentation, sur la scène télévisuelle, de la que sur la répétition à heure fixe, misant sur l’accou
lutte politique a pour fonction d ’accréditer la vision tumance ou, au contraire, sur le caractère exceptionne
bourgeoise de la lutte politique en tant que lutte de telle ou telle émission (c’est le cas de A arme
entre représentants. Bien entendu le a) et le b) vont égales) mensuelle, qui mettent le spectateur en éta
de pair : le rapport du téléspectateur au spectacle d ’attente, de réceptivité totale à l’idéologie dominante
de l’émission sert de support à la constitution du rap La programmation éclectique des émissions n’est don
port (interne au système politique) du sujet-citoyen pas innocente elle-même, et son idéologie est esser
au jeu politique. L’irruption du jeu politique dans tiellement fondée sur la jouissance, la paralysie d
l’A.I.E. d ’information permet la mise en scène d ’un travail.
enjeu fictif, à charge de refoulement de l’enjeu réel
(l’enjeu réel principal ne peut être refoulé que si un 3. La forme de l’information
enjeu fictif se substitue à lui). D’où :
c) enjeu de l ’émission/enjeu politique. L’enjeu de On peut affirmer d ’emblée la dominance de l ’A.I.F
l’émission est identifié, par un mécanisme de renvoi, politique sur l ’A.I.E. information. Le système pol
à l’enjeu politique. Le débat individualisé place son tique, la forme que la bourgeoisie institutionnalis
enjeu (qui des deux protagonistes va l’emporter) en pour garder-légaliser son pouvoir de classe, dicte a
condition (fictive) d ’enjeu politique. Sa fonction est système d'information sa forme. Dans un système d
d ’accréditer la valeur de l'enjeu proposé en tant qu’en démocratie bourgeoise, c’est la forme libérale — I
jeu politique (sur la scène réelle de la lutte politique liberté d ’expression de 1789 — qui domine dans 1
en France). système d ’information.
Ces trois points d ’identification vont permettre à Nous avons vu que le système politique avait pou
l’individu : a) de se reconnaître citoyen-téléspecta tâches principales :
teur, b) regardant un représentant politique (effecti — d ’interpeller les individus en citoyens,
vement) représenté, ' c) face à un enjeu politique — de fonder le système de délégation, de pouvoi
(effectivement) joué. Les conditions seront alors rem sous forme du choix de son représentant.
plies pour l ’adhésion idéologique de l ’individu en Le point nodal, l’articulation entre l ’A.I.E. pol
question au système politique. Dupont ira voter pour tique et 1\[Link]. information-TV se trouve là : u r
Leroy car, s’étant reconnu citoyen, il a reconnu en fois l ’individu devenu sujet-citoyen [Link]. inform-
Leroy (je l’ai vu et entendu, je l’ai reconnu) l’expres tion se fixe de prendre la relève, d ’offrir les diff
sion de son opinion par rapport à l’enjeu re p r é s e n té ). rentes solutions au choix du citoyen pour que celui-c
Ces conditions remplies, on ne voit pas vraiment pour en votant, reconduise le système politique bourgeoi
quoi Dupont n’irait pas voter pour Leroy ! Il le fera Ceci est fortement connoté par l ’aspect libéral qu
d ’ailleurs, tout naturellement. Le choix est effectué ? le système d ’information, renforçant l’idée que
En réalité il était effectué depuis longtemps. La ques citoyen est libre de son choix, et que ses sourci
tion est considérablement plus importante : le choix d ’information, de connaissances, sont multiples, contr
est effectué, c’est-à-dire : est reproduite l ’adhésion di ctoires.
des individus, pris isolément, au système politique. A.I.E. Pol. [Link]. Inf. A.I.E. Pol.
L’[Link]. information sert donc de tremplin à FA.I.
2. La programmation de l’information politique, il permet d’idéologiser le procès de l’inte
pellation de l’individu en citoyen, interpellation prirr
On peut avancer que le procès de reconnaissance tivement « politique » — qui redevient principal
est principal et celui de méconnaissance secondaire. ment politique quand Finterpellation du sujet c
En fait nous ne devons pas nous faire trop d ’illusions active, concrète : en période d ’élections, de lutte d
sur le caractère éducatif du système d ’information classes aiguë, de crise de représentativité politiqu
TV. La dominance du procès de reconnaissance, Le tremplin qu’est l’[Link]. d ’information pour FA.I.
principal, est fondamentalement inscrite — simi- politique est une condition d’existence de ce demie
lairement au système de la délégation de pouvoir qui ne peut exister qu’en masquant sa réalité grâ
dans FA.I.E. politique — sur le non-travail. En plus à un tissu idéologique reproduisant, reconduisant, 1
du contenu idéologique relativement facile à décons propositions qui fondent le système politique :
truire, la suite même d’émissions extrêmement diver liberté, l’égalité, la propriété, notions idéologiqu
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jui aident à cerner le concept politique de citoyen, l ’autre ; l ’A.l.E. TV joue sur cette contradiction secon
ont immédiatement intégrables dans, et reflétées par, daire qui lui permet de se reconduire lui-même
e système de l’information : l ’information est libre, comme enjeu du couple contradictoire, comme lieu
►eut provenir de plusieurs sources; étant « n e u t r e » d ’une lutte où c’est Vidéologie bourgeoise elle-même
lans la société bourgeoise, elle égalise entre eux les qui fixe les limites. De la même façon que c’est la
ndividus, de quelque classe qu’ils proviennent ; elle bourgeoisie qui fixe, dans le champ politique, les
^st appropriable par chaque individu (« j ’ai mes sour formes acceptables dans lesquelles peut se dérouler
ces d ’information, vous en avez d ’a u tr e s » ) . la lutte de classes, c’est elle qui fixe les limites
L’éclectisme des émissions, le fait qu’elles s’adres- acceptables des contradictions qui se déroulent dans
ent à tous sans distinction (à part quelques émissions le système d ’information. Le révisionnisme accepte
nterpellant plus spécialement certaines catégories de le cadre politique fixé par la bourgeoisie (l’électo
pectateurs, à des heures d ’écoute exceptionnelle), ral isme). 11 soutient la « fraction libérale » dans
eproduit et renforce le procès de dédoublement de la TV, se met à sa remorque.
’individu (être de classe) en « citoyen » posé en état Une position marxiste-léniniste consisterait au con
«e réception de l’information, de la culture. A la traire, dans une situation d ’exacerbation de la lutte
-uestion « à qui cela s’adresse-t-il ? », I’A.I.E. d ’in- idéologique de classes au sein de la TV, à tenter de
ormation répond : « à to u s » : l’idéologie bourgeoise rallier la « fra c tio n lib é r a le » à une position prolé
’y reproduit, unifiante, totalisante. tarienne, ou tout au moins de la neutraliser. Le
couple autoritaire/libéral s’en trouverait ainsi sub-
verti.
. L’A.l.E. information En conclusion, on dira qu’en tant qu’appareil idéo
eflet de contradictions politiques logique, la TV est un moyen que se donne l’idéologie
t enjeu de la lutte politique bourgeoise pour dominer. Objet de la lutte poli
tique, tout en reproduisant la scène de cette lutte
Nous avons dit que l’A.I.E. politique dictait au politique, l’A.I.E. produit aussi son propre discours
ystème d ’information sa forme libérale bourgeoise. (que nous analyserons plus loin à propos de A
Cependant il serait dangereux de nier les contradic- armes égales), discours idéologique, celui de l’in
ons secondaires. A la TV il exisle une contradiction formation. Quand l’A.l.E. politique se sert de PA-LE.
econdaire — reflétant une contradiction existant information TV, nous assistons à la superposition de
ans le champ politique — entre une conception deux discours qui se reconduisent l’un l’autre, et qui
bérale de l’information et une conception beaucoup reconduisent tous deux les appareils où ils sont p r a
lus autoritaire, et conçue comme devant renforcer la tiqués.
alitique du pouvoir actuel. Soyons clair, il est hors
e question de défendre et de préconiser un retour
une conception libérale de l’information, au nom
e la liberté d ’expression (bourgeoise). La contradic-
on entre information libérale et information
Ve République » est une contradiction entre deux II. L’enjeu fictif
'irmes de la domination bourgeoise. Mais elle existe, (la place de rémission « A armes égales »
ous devons en tenir compte pratiquement, car elle à la télévision : ce pour quoi elle se donne).
oit pouvoir être mesurée concrètement : par exem-
le pourquoi sont passées sur le petit écran les photos
c l ’Agence de presse Libération montrant les condi-
ons du meurtre de Pierre Overney ? Ce passage est
: résultat de quelles luttes entre quelles fractions A. Déterminations historiques
pposées au sein de l’A.I.E. TV ?
La « forme » libérale de l’information n ’est donc L’émission A armes égales intervient dans un lieu
?s immuable, tout comme le système de la démo- précis : la télévision, et à un moment donné de l’his
atie bourgeoise. A une époque où la contradiction toire : après mai 1968. La politique à l ’écran : il
rincipale s’aiguise et où les affrontements entre a fallu que le mouvement de masse révolutionnaire
-turgeoisie et prolétariat se multiplient, on assiste de mai 68 ébranle les fondements même du système
une remise en cause de cette forme libérale par politique, q u ’une brèche importante soit ouverte dans
3S fractions de la bourgeoisie elle-même, et ceci ne le fonctionnement de la « démocratie » bourgeoise,
pas sans contradictions internes, secondaires, pour que la bourgeoisie se préoccupe de redorer le
orme libérale et forme « autoritaire » fonctionnent blason de son idéologie. Que cela ait été imposé par
jmme un couple contradictoire, mais où en dernière la lutte du prolétariat et de ses alliés ne doit pas
■ alyse chaque terme de la contradiction renforce masquer les graves contradictions qui opposent diverses
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couches ou fractions de classe au sein même du camp tive et dévalorisante de la politique et de son statu
de la bourgeoisie et faire oublier le caractère relative soigneusement limité : la politique n ’a place
ment exceptionnel de cette nouvelle émission. On l ’O.R.T.F. — en droit — que dans les émissions d
ne joue pas impunément avec le feu (la politique), la famille « Information », et là-même, le temps d ’an
pas plus qu’avec sa caution idéologique : la liberté tenne lui est compté. De même que l ’Appareil d ’Eta
d’expression. Il faut reconnaître que, pour faire face bourgeois se donne comme « au-dessus des classes »
au danger principal (la lutte révolutionnaire), la l’idéologie de la classe dominante représente les diffé
bourgeoisie monopoliste a dû concéder du terrain rents appareils où elle s’inscrit et qui la diffusen
aux « opposants ». Aussi — car on ne sait jamais — comme eux aussi « au-dessus des classes », à l’écar
a-t-elle entouré cette concession de précautions qui, de cette politique qui « divise les Français ». L’un-
pour être peu visibles, n’en sont pas moins effi des fonctions principales de la T.V. est de reconduir
caces. cette mise à l’écart de la politique, en reflétant et ei
re-marquant le champ étriqué, clôturé et spécialisé oi
1° Un des aspects principaux de la structure de l ’enferme l ’idéologie bourgeoise.
fonctionnement de l’O.R.T.F. est ce que ses respon
sables nomment la « grille des programmes » (noter 2° Non seulement l’information et « en » elle 1
la redondance : c’est bien un souci de classification politique ont à l’O.R.T.F. cette place quantitativemen
qui s’affiche ici) : l’ensemble des émissions diffusées et qualitativement marginale, mais, l ’A.I.E. d ’infor
par l ’appareil se répartit en classes et genres (dram a mation fonctionnant, comme tous les A.Ï.E., aussi «
tiques, feuilletons, films, tribunes, jeux, variétés, etc.), la violence », cet enclos déjà contrôlé est soumis, plu
mais cette diversité se rassemble en deux grandes que les autres zones des programmes, à toutes le
familles : émissions de type informatif, émissions formes de censure : directe ou détournée, par sélectior
de type distractif. Clivage en deux secteurs dont omission, déformation, etc. On comprend que le po<
l ’étanchéité est bien sûr difficile à maintenir (les voir bourgeois, qui n’a, en dépit de ses innombrable
émissions culturelles par exemple circulent d ’un pôle dénégations, jamais réussi à masquer la domination *:
à l’autre) : l’on verra comment ces deux catégories le contrôle qu’il exerce politiquement sur l ’O.R.T.F
communiquent plus sans doute que ne le voudraient ni l’usage qu’il en fait d’instrument de propagande
les programmateurs, comment elles déteignent cons son service, tienne à s’assurer, indépendamment d
tamment l’une sur l ’autre. Mais cette préoccupation leur encadrement idéologique, du contenu même de
de sériage, de bi-polarisation, d ’ordre, concrétisée sur informations et tribunes politiques. Si l’exercice de l
chacune des deux chaînes par une double direction censure politique est donc nécessaire, il est aussi dar
(pour l’information : Desgraupes / Chaîne 1 / , Bau gereux : pour ne pas démasquer son caractère d
drier / Chaîne 2 / ; pour le « reste » : Dhordain / classe, le pouvoir bourgeois est tenu de ne pas app;
1 / , Sabbagh / 2) que l’on veut à elle seule raître comme majoritairement répressif. Il y a là u r
garante de l’autonomie des secteurs, désigne une contradiction — entre la dictature de fait de la bou
conception et un choix politiques : ne pas « mé geoisie et l ’idéologie libérale et démocratique dont ell
langer les genres », assigner à l’information, partiel tient à se parer — qu’aucun des A.I.E. bourgeois n’a
lement mais inévitablement politique et sociale, une rive à dominer parfaitement. Nécessaire, inévitable, 1
place « à part », soigneusement séparée du reste, censure ne doit pas apparaître comme telle — ci
sorte de quarantaine protégeant de toutes contamina cette contradiction est l’un des lieux de la lutte pol
tions — on connaît l ’un des thèmes majeurs de tique et de la lutte idéologique de classes : tout « fau
l ’idéologie dominante, tel que de façon caricaturale pas » du pouvoir peut être retourné contre lui. L
et inquiétante il se donne fréquemment à lire dans censure ne peut fonctionner que masquée : masque «
les interventions des C.D.R. : interdiction de « mettre la « moralité » (c’est la Commission de Contrôle Cin
de la politique partout » : ni à l’Ecole, ni à l’Eglise, matographique) ou plus simplement censure de co*
etc. Pour la classe dominante la politique est une lisses.
activité spécialisée (ayant ses spécialistes, ses repré On peut avancer que ce sont les tentatives partielle
sentants, ses appareils) parmi d ’autres activités plus ou moins efficaces, elles-mêmes contradictoires, <
conçues, elles, comme « a-politiques », et sur lesquelles résolution de cette contradiction par le pouvoir qi
elle ne « doit » pas déborder — et l’on ne cesse de déterminent les différents « statuts » de l’[Link]
regretter qu’elle le fasse, « salissant » ainsi tel ou tel ses différentes époques (avant mai 68, pendant, après
des secteurs que l ’on tient à protéger d ’elle : dans ainsi que le statut et la fonction différentielle des émi
l’idéologie bourgeoise, la politique est représentée sions d ’information politique. Avant mai 68, sous F
comme quelque chose de louche, des combines, des Gaulle, l’O.R.T.F. apparaissait bien pour ce qu’elle et
intérêts vils (cf. les déclarations de Chaban-Delmas un appareil idéologique au service de l’Etat bourgeoi
sur « l’ignoble » politisation de la culture). L’appareil sans que le pouvoir semble gêné p ar la clarté de cei
télévisuel entérine et reconduit cette conception restric dépendance, ni des protestations de l’opposition pari
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dentaire, des syndicats, des associations de téléspecta- 3° A armes égales apparaît en effet comme :
2 urs, etc. L’opposition, précisément, n ’avait accès à
’écran que lors des campagnes électorales, et selon un
a) une émission politique : certes, il lui arrive
2 mps de parole pesé au sablier. Les journaux télévisés
d’opposer -des personnalités qui ne représentent pas
'épargnaient même de se donner le masque de l’objec-
directement des groupes de pression politiques ou
ivité. Sous la pression des luttes de mai, des boule-
sociaux (ex. : C lavel/Royer sur la censure), mais
ersements idéologiques qu’elles provoquèrent, et aussi
l’émission s’est constituée historiquement (post-mai
e la grève des journalistes, réalisateurs, techniciens
68) et s’est rendue célèbre en faisant s’affronter des
e l’O.R.T.F. (grève redoutable pour le pouvoir, les
hommes politiques et des « conceptions du monde »
icenciements massifs des grévistes l’ont prouvé), la
politiquement antagonistes. Cette inscription politique
uestion de l’objectivité et de l’importance de la place
majoritaire connote la totalité des débats. Mais aussi :
!e l’information politique à la télévision vint au pre-
son impact est politique. C’est l’une des émissions les
iier plan ; la crise de l’idéologie juridico-politique
plus vues, les plus attendues (les mieux annoncées
onsécutive aux coups portés par le mouvement de
dans la presse), les plus commentées : commentaires
iasse de mai 68 au fonctionnement du système de la
le plus souvent politiques qui témoignent q u ’elle est
démocratie » bourgeoise, rendit impossible même
l’une des seules (sinon la seule) émissions régulières
ux idéologues bourgeois de ne pas les revendiquer,
dont la lecture et les effets sont immédiatement
lors qu’ils avaient soigneusement fait silence sur les
politiques. Et encore : les producteurs de l’émission
bus antérieurs (abus au sens même de l’idéologie
choisissant généralement les adversaires parmi des di-
ourgeoise de la démocratie). A la suite de ces luttes,
rigeants politiques ou syndicaux qui se donnent réelle
?. pouvoir dut changer de ton (mises à part les quel-
ment comme adversaires, dont l ’antagonisme est m a r
ues semaines qui suivirent mai 68 et où l’on eut droit
qué, les positions de classe relativement tranchées
une télévision de « jaunes ») et promettre une
(majorité/opposition, droite/gauche, patro n a t/p ro lé
réforme du statut » de l ’O.R.T.F. garantissant « l ’ob-
tariat), et les thèmes sélectionnés pour les débats res
ctivité » et la « neutralité » de l’information poli-
tant commodément abstraits, flous (« grands thèmes »:
que. Masque libéral qui devait se confirmer comme
la démocratie, l’université, la culture...), la première
idispensable à la publicité de la « Nouvelle société »
règle du jeu de l’émission est que les adversaires
iaban-delmasienne ; c’est une loi de l’histoire, on
prennent prétexte du vague même de ces thèmes pour
: sait, qu’au « libéralisme » qui caractérise le capi-
y inscrire le maximum d’arguments politiques offen
-lisme concurrentiel, succède avec le développement
sifs : les thèmes servent de tremplins aux discours
u capitalisme monopoliste d ’Etat une répression (po-
politiques, si bien que même quand le thème est in
cière, politique), qui va croissant, et dont le dégui
temporel (idéologie et culture) l’émission et les dis
s e n t en libéralisme devient de plus en plus néces-
cours qui s’y tiennent s’inscrivent dans la conjoncture
ire et de plus en plus difficile. La question prenant
politique française, qu’ils en tirent directement parti
insi une autre tournure : on ne pouvait plus empê-
dans leurs attaques e t/o u qu’ils y jouent un rôle par
■er le retour du refoulé politique à la télévision —
leurs répercussions. Les thèmes ne sont là que comme
iais il importait de le contenir (d’où la séparation
prétexte à l’affrontement de deux personnages, de
es domaines) — et il y avait même avantage à
deux idéologies, de deux politiques (c’est pourquoi
utiliser comme signe et preuve du « libéralisme »
l ’émission n’est guère « informative »: plutôt polé
u régime.
m ique/politique) : c’est cet affrontement qui est la
raison d ’être de l’émission : donner la parole contra
A armes égales répond à cette double détermina- dictoirement aux « opposants », aux « mécontents »,
on : aux « contestataires », mais endiguer cette prise de
parole p ar le discours majoritaire.
1° Ses deux heures mensuelles ont à charge de
mdenser les luttes politiques du moment, de les
:fléter quasiment en exclusivité (cf. le rituel final b) une émission « libre », une manifestation,
e la « question d ’actualité » posée aux deux prota- un porte - drapeau de la « liberté d ’expression à
>nistes — cf. infra. I I I ) , le temps d’antenne leur l’O.R.T.F. La seconde règle du jeu de A armes égales
ant mesuré par ailleurs. est ce libéralisme : toute censure, tout intervention
gouvernementale y sont affirmées, en public, par les
2° Son parti pris de « neutralité », affiché dès le producteurs de l’émission, comme impossibles et in
re, et infiniment ressassé dans le cours de l’émis- terdites. Mais le film de Clavel a été censuré ? La
on, a à charge de cautionner l ’objectivité de portée de cet « incident de parcours » est complexe :
O.R.T.F. tout entière, sur le principe de la synec- Clavel a prouvé que, même dans l’émission la plus
:>que : puisqu’il y a une émission « objective » à la « libre », le libéralisme avait des limites bien p ré
V, la TV est objective. cises ; « tout est possible », mais justement pas l ’at
taque du chef de l’Etat, ou pas cette attaque-là, ou pas divers groupes politiques de l’Assemblée nationale)
cette jaçon-là d’attaquer. Il y a toujours un seuil, et du code des « écarts de langage » propres aux
une borne de l’interdit. Mais du même coup, en ponc- affrontements politiques tels que la petite-bourgeoisie
tualisant et démasquant une censure qui a tout intérêt se les représente : des députés s’injuriant dans le
à rester difTuse et discrète, cet épisode a valorisé désordre.
l’émission comme scène où justement « tout est pos La seconde fonction de A armes égales est donc,
sible », puisque Clavel a pu dire devant des millions conformément aux affirmations de ses producteurs,
de spectateurs que la censure existait à l’O.R.T.F. de témoigner du libéralisme à la fois de l ’O.R.T.F.
D’autre part, celte ponctualisation implique que tout et du pouvoir — confortant p ar là la relation des
le reste de l’émission, toutes les autres émissions de deux, soulignant qu’ils ne l’ont pas toujours été (avant
la série n ’ont effectivement pas été censurées (les p a r A armes égales) et qu’on peut légitimement craindre
ticipants ne seraient peut-être pas partis en claquant qu ’ils ne le soient pas, puisqu’il leur est nécessaire
la porte, mais n’auraient pas manqué de protester d^ d ’en fournir une exceptionnelle preuve avec A armes
toute censure) : or, une carte maîtresse de A armes égales. Le pouvoir a besoin d ’apparaître comme libé
égales est qu’on y dit, dans les films ou dans les ral, mais il ne peut pour autant sacrifier à ce besoin
débats, beaucoup de choses qu ’aucune autre émission les intérêts de classe qu ’il sert : cette contradiction
ne tolérerait. Si on ne peut pas « tout » y dire, on que nous avons déjà notée, il serait n a ïf de penser
peut en tout cas y dire ce que la télévision d’ordinaire qu ’elle ne passe pas aussi dans A armes égales.
ne dit pas. Liberté relative, mais relativement au sys L’émission garantit la façade libérale de l’O.R.T.F.
tème de censure de PO.R.T.F., liberté formidable. A nouvelle manière : renonce-t-elle pour autant à tout
armes égales n ’est certes pas la seule émission qui contrôle, à toute intervention ? Apparemment oui :
revendique tel libéralisme : toutes les émissions de cette intervention ne peut se faire de façon visible ;
débats (type Les dossiers de Vécran) réalisées en elle ne peut porter sur les discours ni les films du
direct ou auxquelles participent des hommes poli représentant de l’opposition ; elle ne peut s’exercer
tiques (type La parole est à l*Assemblée) ne peuvent au niveau des contenus, des messages. Elle joue donc
guère faire autrement que laisser plus ou moins — à un autre niveau : l’analyse du fonctionnement et
le « meneur de jeu » tentant malgré tout, ce qu’il de la structure formelle de l’émission le manifestera
s’interdit formellement et explicitement dans A armes (cf. in fra ). Tenons pour acquis qu’il est effectivement
égales, un minimum de filtrage — la parole à leurs possible de (presque) « tout dire » à Arm es égales,
invités. Les Dossiers de Vécran se garantissent du nous verrons plus tard à quel prix. Cette possibilité
risque en choisissant soigneusement à la fois leurs ouvre une brèche non négligeable dans le système de
thèmes — rarement politiques, rarement actuels, ou défense du pouvoir bourgeois (même s’il l ’utilise pour
rarement sur les problèmes français, comme les films faire valoir son libéralisme) : il faudra en question
qui embrayent les débats, d’ailleurs — et leurs invités ner les conditions d’utilisation politique.
— sélectionnés parmi des « personnalités » de tout
repos : cf. le « dossier » sur les prisons où, peu ou c) une émission impartiale. Objective, neutre. Lee
prou, seul le point de vue officiel était représenté. « armes » s’y donnent pour réellement « égales » :
La parole est à /’Assemblée s’en tire en reversant les les films sont réalisés sous la responsabilité des ad
excès et les polémiques au compte de la règle du jeu versaires, ils sont de même durée, chacun commente
parlementaire (sont confrontés les présidents des le film de l’autre, les temps de parole sont le plu^
quitablement répartis, bref, tout un rituel, minutieux
I ostentatoire, signale éperdument cette « égalité »,
B. L’émission
-.arante de la « neutralité » absolue du meneur de jeu face à elle-même
t au-delà et à travers lui, de l’O.R.T.F. Quantitative
ment, l’égalité règne, seules leurs qualités respectives Compte tenu des déterminations historiques de
îoivent départager les concurrents. On verra que ce l ’émission, il convient de s’interroger plus précisé
l’est pas pour rien que l’émission ressasse en ses' ment sur sa fonction. Nous avons déjà signalé dans
iifférentes phases ce système égalitaire : non seule la première partie l’enjeu réel et principal de A
ment pour s’auto-valoriser, se féliciter de son « objec- armes égales : contribuer à la reproduction de
ivité », mais parce qu’il est pour elle une condition l’appareil politique. Nous avons vu que l ’existence
’itale. Un écart dans un sens ou dans l’autre la ferait de cet enjeu réel était déterminée objectivement par
*asculer : elle avance sur une corde raide. Ou plutôt : l’action de la contradiction principale (bourgeoisie/
■n seul écart, dans le mauvais sens (celui des oppo prolétariat), mais que cette action se manifeste par
s io n s), la perdrait. On peut supposer que les pro la mise en avant de contradictions secondaires internes
moteurs de l’émission ont dû livrer bataille pour en au camp de la bourgeoisie. Enfin, nous avons déjà
mposer le principe à tel ou tel groupe de pression marqué que ce rôle de masquage de l’enjeu réel (du
ltra-gouvernemental pour qui toute apparition de l’op- refoulement de l’action déterminante de la contradic
•osition à la télévision est scandaleuse : seule la mul- tion principale) est précisément ce qui caractérise
iplication des garanties d ’impartialité a pu emporter l’idéologie bourgeoise en général, et l ’idéologie ju ri
sur accord. Car ces garanties n ’ont pas pour fonction dico-politique en particulier ; masquage qui a pour
e mettre à égalité les concurrents (comment le se- but, en dernière analyse, de détourner les masses
aient-ils : les discours des représentants de la classe de la lutte politique principale, en orientant leur
u pouvoir et de son idéologie s’enlèvent sur un fond attention vers des luttes à caractère secondaire : en
omplice : à longueur de journée l’appareil télévisuel engendrant une politique réformiste, la pénétration
iffuse l’idéologie même qu’ils vont défendre), mais de l’idéologie bourgeoise dans les rangs du prolétariat
3 constituer des règles, un cadre, une mise en scène,
et de ses alliés atteint précisément son objectif5.
ne formalisation qui — au moins — obligeront le L’enjeu réel, principal, est masqué par un enjeu
^présentant d e . « l’opposition » à laisser parler son secondaire : nous appellerons ce dernier « enjeu fic
dversaire, à jouer lui-même le jeu de 1’ « objecti-
tif », le terme de « fictif » connotant ici le processus
ité ». Il pourra (presque) « tout dire », mais pas de transformation d ’un enjeu secondaire (mais réel)
’importe comment, n ’importe quand. en enjeu principal (mais fictif en tant q u ’enjeu prin
Toute « règle du jeu », toute norme de neutralité c ipal). Autrement dit : l’enjeu fictif est ce pour quoi
une fonction répressive : on dira que cette fonction l ’émission se donne, mais qu’elle n’est pas — sa
'■pressive, le concurrent de la classe au pouvoir la fonction principale étant justement de se donner pour
«bit et y obéit autant que son adversaire, mais ce ce qu’elle n’est pas principalement, sur le mode idéo
’est pas lui qu’elle vise» car ce n’est pas lui qui fait logique de l’évidence.
roblème pour la classe au pouvoir (sauf après-coup, Concrétisons ces indications sur un exemple : celui
il est lamentable). de l ’émission du mardi 25 janvier 1972, qui « oppo
sait », rappelons-le, un représentant du Parti « commu
Aussi, quelle que soit la teneur du discours propre niste » français et un représentant de l ’UDR sur le
e 1’ « opposant », celui-ci s’inscrit d'abord dans le thème : « Idéologie et culture » (émission participant
iscours globalisant de l ’émission. Il y prend place de la lutte politique actuelle, centrée sur les pro
■ tant que faire-valoir d’un système « démocratique » chaines élections législatives).
ii a besoin, pour justifier sa prétention à l ’être, de
apposition de deux points de vue (au moins). Avant
»nc d ’envisager les possibilités d ’utiliser politique- 1. L’enjeu de rémission du 25 janvier 1972
ent les contradictions qui ont contraint le pouvoir
">urgeois à « offrir » une tribune politique « libre » Pour ne pas nous référer uniquement à un souvenir
ses adversaires, il importe de s’interroger sur la qui risquerait d ’être partiel, nous laisserons à un
•ntradiction spécifique de A armes égales, entre article de « L’Humanité » du 26 janvier le soin de
?njeu qu’elle propose aux discours invités, et le sens nous commenter l’émission. Cet article a pour titre :
ême de cette invitation au regard de la lutte poli-, « Culture : soumission à l ’argent ou essor par la
liberté ».
:rue des masses qui constitue le dehors décisif de
émission. Cette contradiction spécifique principale
5. Rappelons-le : la politique est tou jours o b je cti ve me nt ou
« surdétermine une autre : celle entre les conditions poste de c o m m a n d e m e n t . Q u a n d bien m ê m e la fonction
rmelles imposées à ces discours et la « liberté » d ’une émiss io n serait p r in c i p a le m e n t idéologique — ci
c ’est le cas ici — cette fonction esl tou jours liée à un
n leur est laissée d ’attaquer le pouvoir. objectif politique.
13
I
L ’enjeu du débat est donc le suivant : opposer nombre d ’ouvriers qualifiés, de techniciens, d ’inge
deux voies par rapport à la culture : nieurs ».
a) la voie du pouvoir (pouvoir des monopoles,
pouvoir de l ’argent) : la culture est soumise au pou Deuxième point : la censure.
voir, donc à l’argent, et cette soumission s’incarne
dans la censure (en ce qui concerne l ’information), Il y a une censure, des émissions « de qualité
dans la sélection (en ce qui concerne l’enseignement); sont supprimées. Et, nous révèle encore « L’Hume
b) la voie du parti révisionniste : l’essor de la nité », reprenant Leroy :
culture p ar la liberté. La culture est soumise à « l’argument selon lequel nous réclamon
l’argent ; il faut la libérer, et elle trouvera un nouvel uniquement pour nous faire large place app.
essor. raît dérisoire devant nos propositions. Et devar
les faits : les interdictions frappant des réal
Signalons, avant d ’aborder ces points essentiels qui
sateurs'de toutes tendances, de toutes opinions v
constituent le fond du débat sur l’idéologie et la
11 ne s’agit donc même pas de faire large plac
culture, que Habib-Deloncle a tenté d’engager une
au porte-parole (ou supposé tel) de la classe ouvrièr
discussion sur la nature du capitalisme, a prétendu
définir le socialisme, a fait référence à l’idéologie en lutte contre la bourgeoisie. Non. Ici, comme poi
marxiste-léniniste. Dépassant ces petites querelles l’Ecole, ce qui importe c’est l’œcuménisme : une tél
(« Nous n’allons pas gaspiller le temps des téléspec ouverte à tous, où tous les courants d ’opinion puisseï
tateurs en querelles de v o c a b u la ire » ), Leroy, nous s’exprimer selon les meilleurs principes de la concu
dit « L’Humanité », prend de la hauteur : « Il faut rence libérale. Résumons donc :
réformer la société française (...)» donner à tous le Quels sont les griefs de Leroy envers la socié:
temps de vivre, soustraire le pays à la néfaste entre actuelle ? Pour reprendre la métaphore de Deloncl
prise capitaliste, le remettre en ordre. » Leroy, repré en la modifiant quelque peu : supposons deux verre
sentant du parti réformateur de la société française, représentant deux types de milieu culturel, et susce>
peut donc aborder maintenant les points essentiels tibles d ’être remplis par le même liquide : la cultui
qui vont permettre de remettre le pays (et sa culture) (au fait, quelle culture ? Q u’est-ce que c’est ? ). Ce
en ordre. tains, les verres privilégiés, peuvent être remplis ju
qu’au bord. Tandis que d ’autres, les verres non pr
vilégiés, ne le peuvent. Pourquoi ? Sélection, censur
Premier point : la ségrégation, à l’école. à quoi -il^est possible d ’ajouter : la. fatigue de
journée de travail, les transports; etc. Le premi«
Leroy et Habib-Deloncle sont d ’accord sur le fait groupe a le monopole de la culture nationale, la gart
que le milieu culturel joué un rôle capital dans l ’évo rien que pour lui et ainsi l ’étouffe. Il faut donc
lution d ’un enfant. Cet accord est logique : il n ’y a, rendre à tous :
pour eux, qu’une seule culture, et, p ar rapport à elle, « Nous voulons rendre à la nation ce q‘
des milieux plus ou moins cultivés. Mais voilà où doit lui appartenir et briser le monopole d
interviennent les divergences : le représentant de trusts sur la culture. »
l’UDR néglige cette évidence que les milieux culturels Voilà donc le fond du débat, ce qui sépare Détone
les moins denses se trouvent dans les classes exploi de Leroy, l’U.D.R. du parti révisionniste : une qut
tées. Nul doute qu ’il s’agisse là d’une évidence : les tion de répartition de la quantité de culture. En ell
classe exploitées sont celles qui ont le moins faci même la culture est bonne. Plus on en a, mieux c’e^
lement accès à la culture. Notons que la culture, étouffée par l ’argent, est si
Leroy passe alors à une seconde évidence : le ceptible de connaître un essor, donc la quantité d ’au
nombre des étudiants a certes augmenté, mais d’une menter. Et c’est bien, les quantités variant, de la mênr
part, cette augmentation est insuffisante, et d’autre culture qu’il s’agit : la bourgeoise.
part, il s’agit là d ’un résultat obtenu grâce à l’inter-
ventions des masses populaires0 — intervention qui, 2. Remarques à propos de cet enjeu
remarquons-le, coïncide avec « le besoin exprimé par
les grandes entreprises capitalistes d ’un plus grand Le discours révisionniste est pris ici en tant qu
marque, mieux que le discours U.D.R., l ’enjeu fictif
l’émission portant précisément sur « Idéologie et ci
G. Notons au passage, en ce qui co n c e r n e l ’Ecole, que le ture », elle inscrit de ce fait les principaux thèrn
P «C» F csl un fervent d éf e n se u r de l’Ecole laïque. L ’Ecole
laïque, no us a p p r e n d < L 'H u m a n it é », doit être le lieu de l’idéologie juridico-politique dominante.
d' en se ign em ent de d iv ers es philos op hics , cl le m a rx i sm e Quelle est ici la contradiction secondaire, pos
de vr a it être ensei gn é de pu is longt emp s co m m e un e des
p h il o so ph ic s exi stan tes ». (Aut reme nt dit le m a rx is m e- comme principale ? La contradiction opposant la ba
lé n in is m e n ’est q u ' u n e p h il oso ph ie p a r m i d ’aulrcs. On de classe du révisionnisme (aristocratie ouvrière, cc
peut y c r o ir e ou non, mais enfin... elle fait p ar ti e du p a t r i
m o i n e culturel.) ches de la petite bourgeoisie) à la bourgeoisie. (
14
sait que la petite bourgeoisie, dont la place au sein léniniste d ’un révisionniste n ’est pas que le dernier
des rapports de production est très instable, est, notam soit pour des réformes et le premier contre. La diffé
ment pour ce qui est de ses couches les mieux « pla rence est tout autre. Pour le marxiste-léniniste, la
cées », fascinée par la possibilité d ’une promotion lutte pour des réformes est secondaire. Il sait q u ’elle
sociale. Cette fascination s’inscrit en référence aux ne sera jamais en mesure de remettre en cause les
grands thèmes de l’idéologie bourgeoise et est vécue fondements de la société bourgeoise, qu’elle ne peut
sur le mode de la demande : plus de. Plus de liberté, en aucun cas se substituer à la lutte révolutionnaire.
plus d ’égalité et plus de propriété. Cette demande, la Pour le révisionniste, la lutte pour des réformes est
petite bourgeoisie la fait assumer par l ’ensemble de menée comme principale, présentée comme un but
la population : plus de liberté, plus d ’égalité et plus en soi. C’est ce qui éclate dans le discours de Leroy
de propriété, c’est-à-dire : liberté pour tous, égalité sur la culture. L’essentiel apparaît maintenant : le
pour tous, propriété pour tous. Ce faisant — en ten caractère secondaire de la contradiction bourgeoisie-
tant de faire passer son intérêt particulier pour l ’in révisionnisme.
térêt général — la petite bourgeoisie est contrainte A aucun moment en effet Leroy n ’a contesté la
de reprendre les illusions mêmes propagées par l ’idéo notion de culture en soi ( « c u ltu re u n iv erse lle » ).
logie bourgeoise — mais avec une différence : ces « L’Humanité » pose nettement l ’enjeu : il s’agit sim
illusions sont posées comme des exigences. En un plement de la concurrence de deux modes de gestion
mot : la petite bourgeoisie retourne l'idéologie bour d'une mêm e culture. Est ainsi refoulée la base de
geoise contre elle-même, dans un mouvement d ’éternel classe concrète de toute culture. La Culture avec un
recommencement. « Vous dites, déclare le petit-bour grand C, universelle, mise au-dessus des classes, telle
geois au bourgeois, que la culture est à tous. Mais que d ’un côté et de l’autre elle était postulée dans
dans la réalité, nous constatons que c’est faux. Nous l ’émission, n ’est, on le sait, que la forme idéaliste
revendiquons donc notre droit à la culture. » sous laquelle se présente généralement la culture bour
C’est un droit (promis mais non réalisé) qui est ici geoise, produit d ’une société donnée, à une époque
revendiqué. Tout le discours du parti révisionniste donnée. La lutte de classes n’était réintroduite par
sur la culture est une reprise du discours bourgeois, Leroy que jusqu’au seuil de cette Culture, au seul
?ur le mode de la revendication7. niveau des modalités d ’accès et de participation à
On peut donc dire que la petite bourgeoisie n ’a pas cette Culture. Contradiction certes entre bourgeoisie
un discours propre, en tant qu’originalement cohérent et révisionnisme, mais reposant sur un accord premier,
(il n’y a pas de conception petite-bourgeoise du fondamental.
monde).
La spécificité de son discours n ’est rien d ’autre que L’émission permet de constater que cette contra
-on mode spécifique de reprise de l ’idéologie bour diction, en tant qu’elle est secondaire et déterminée
geoise, lui-même déterminé pa r la place de la petite par la contradiction principale bourgeoisie-prolétariat,
bourgeoisie dans les rapports de production. Le terme opère un effet de redoublement de l’idéologie bour
d’économisme rend ici largement compte de ce mode : geoise. Redoublement, par sa confrontation avec elle-
le droit à la culture est revendiqué comme le sont le même, qui vise — et c’est là l ’enjeu réel — la répres
droit au travail, à des salaires plus élevés, etc. Bien sion (idéologique) des masses. Prenons un exemple :
entendu, ce mode est susceptible d ’engendrer des effets le thème de la liberté d’opinion. On connaît l ’impor
Particuliers que nous ne prétendons pas saisir dans tance de ce thème dans la vision bourgeoise du monde,
2 et article. ainsi que son caractère révolutionnaire à l’époque où
Mais il faut noter la possibilité d ’exploiter celte il a été produit (lutte contre la noblesse féodale). Il
contradiction secondaire : du point de vue du prolé- participe directement de l ’idéologie juridico-politique
ariat, le discours révisionniste (re)m arque les limites et renvoie à une conception d ’ensemble de la lutte
nternes de l ’idéologie bourgeoise. Du point de vue politique, dont noua avons tracé les grandes lignes
du prolétariat, car il faut pour cela sortir de la pro- dans la partie précédente. Dans l’émission, ce thème
•lématique bourgeoise toujours déjà renvoyée à elle- était sans cesse renvoyé à lui-même par un effet de
même et qui trouve, dans ce renvoi, une condition redoublement produit p ar 1’ « a ffro n te m e n t» des deux
expresse de sa reproduction. De même : il faut se discours. Dans la mesure où deux positions sont cen
>lacer du point de vue du prolétariat — c’est-à-dire sées s’affronter, sans qu’à aucun moment la valeur
;ortir de la problématique réformiste — pour pouvoir du thème lui-même soit remise en cause, on aboutit
envisager une lutte sur des réformes. Il n ’est pas à une valorisation de ce thème — valorisation qu’à
nutile de rappeler que ce qui distingue un marxiste- lui seul le discours de l’un des deux protagonistes
aurait été incapable de produire. La nécessité de
'. Double r e v e n d ic a ti o n de l’idéologie bourgeoise : p o u r clIe- cette valorisation par le redoublement renvoie à la
nôme ( p o u r s ’a p p r o p r i e r , m a i n t e n i r el co n s e r v e r l’idéolo-
;ie bourgeoise) et p a r r a p p o r t à elle-même (c o n tr e ceux
pratique sociale des masses (la lutte de classes) qui
;ui la m o n o p o l is en t ). les conduit à mettre en doute l ’existence d’une véri
15
table « liberté d ’opinion », à prendre, de façon tique précis. Autrement dit : l’essentiel dans l ’opé
embryonnaire et pratique, conscience de la portée ration de redoublement n’est pas tant le redoublement
idéologique réelle de ce thème. Cette prise de cons lui-même que la fonction de redoublement ainsi accré
cience est récupérée — et c’est là qu’intervient mas ditée. Les thèmes sont supports d ’affrontement — d ’un
sivement la répression idéologique — sous forme mode précis d’affrontement identifié à la lutte poli
d ’une lutte fictive qui évacue la question principale tique en général. Leur valorisation supporte la valo
(que signifie la liberté dans la société capitaliste) au risation du système. Peu importe à la limite que les
profit d ’une question secondaire (plus ou moins de téléspectateurs-électeurs croient à la liberté d ’expres
liberté). On dira que la confrontation des deux « ad sion en tant que telle. L’essentiel est q u ’ils croient à
versaires » donne lieu à une confrontation de l ’idéo la liberté d ’opinion en tant qu’enjeu d’une lutte ainsi
logie bourgeoise avec elle-même, dont l’effet est de déterminée (dans son mode d ’existence).
la valoriser (de redorer son blason) et le but de répri On saisit alors toute l’importance du fonctionne
mer les masses. Toutefois, comme nous l’avons noté, ment de l’émission. Il joue un rôle décisif dans la
ce redoublement ne va pas sans un refoulement de fusion des deux discours « o p p o s é s » . A partir de
la question principale, et de l’idéologie qui y répond, cet exemple, il est possible de situer l’enjeu princi
à savoir l’idéologie marxiste-léniniste. Pour s’en tenir pal : il s’agit de faire croire aux masses que la lutte
à l ’exemple de la liberté d ’opinion, la position du inscrite dans le cadre du système politique possède
parti révisionniste est de dire : la liberté (en soi) un caractère déterminant. En un mot, il s’agit de
existe, il est juste de la revendiquer pour elle-même. valoriser l ’idéologie juridico-politique, en mettant en
Cette position refoule la position marxiste-léniniste de action les thèmes qui la constituent (dont la vision
principe : dans une société de classes, il n’existe que bourgeoise de la politique est constituée). Cette mise
la liberté de classe, jamais de liberté au-dessus des en action et ses effets sont ici rendus possibles par
classes. Et la pensée d’un individu ne saurait être une le fonctionnement de l’émission — en tant que partie
pensée isolée, qui lui appartient en propre. Elle est de l’appareil idéologique d ’information — qu’il
nécessairement l ’expression de la pensée, des intérêts convient maintenant d ’analyser.
et des aspirations d ’une classe déterminée, le reflet
des rapports existants entre les classes d ’une société
donnée. Les thèmes de : liberté de création, de pen
sée, d ’opinion, etc., ne sont que des affabulations
abstraites et idéalistes.
C’est uniquement en partant de cette position de ni. Structure
principe et en tenant compte du caractère idéaliste
et bourgeois de la notion de liberté d ’opinion que l’on et fonctionnement
peut, dans des circonstances bien précises et sans qu’à
aucun moment il soit question d’entretenir des illu
sions dans les masses, adopter une attitude juste sur C’est en tant que déterminés de part en part par
la censure par exemple (et sortir de 1’ « alternative » l ’enjeu réel plus haut défini — et modelés par, adaptés
opportunisme de droite/opportunisme de gauche). à l’enjeu fictif postulé par l ’émission comme reflet de
Mais Leroy et Deloncle n ’étaient pas seulement contradictions de la classe au pouvoir — que la struc
d ’accord sur la validité des thèmes disputés. Ils étaient ture et le fonctionnement de A armes égales doivent
d ’accord sur la dispute. D’accord pour dire : la liberté être analysés.
d ’opinion (sa gestion) est susceptible d ’un affronte Cette structure, les formes qu’elle agence, les élé
ment, réglé selon des codes précis — codes impli ments de représentation qu’elle fait jouer, ne sauraient
quant précisément le respect, de part et d ’autre, de en effet être constitués — d ’un point de vue structu
l’enjeu considéré. La conception de la politique comme raliste ou formaliste — comme un système signifiant
affrontement concurrentiel d ’individus-représentants clos sur lui-même, indifférent à l’histoire et aux déter
trouve ici le moyen de se reproduire. Le fic tif n e s t minations politiques. Pour tout appareil idéologique;
pas seulement dans le signifié précis véhiculé par fonctionnement et fonction sont au contraire insépa
Vémission, mais dans l'émission elle-même, son donné. rables. Les déterminations politiques qui gouverneni
Au reste les deux sont inséparables : le signifié précis l ’émission ne bornent pas leur effet à en définir le
(liberté d ’opinion) est investi dans le jeu politique principe, à en autoriser l ’existence : elles conditionner
(lutte électorale). L’essentiel semble être, à travers la son dispositif scénique comme son découpage struc
valorisation des thèmes, la valorisation du système turel.
politique. De même qu’il y a redoublement des thèmes La détermination principale, on l’a vu, est de fain
de l’idéologie juridico-politique, il y a redoublement passer un certain nombre de thèmes de Vidéologv
de leur investissement dans et par un système poli politique dominante (constitution du tv-spectateur e»
16
tique, sport, jeux, western...), mais dont les représen
sujet-citoyen; notion de représentativité; et, secon
tations sont en fait accordées, à la fois en ce qu’elles
dairement : ressassement de la « preuve » de la « neu
relèvent toutes de la même idéologie, celle de la
tralité » — i.e. « o b je c tiv ité » , i.e. place «au-dessus
bourgeoisie au pouvoir, et en ce que toutes elles sont
des classes » — de la télévision et métonymiquement
inscrites dans le même programme télévisuel. Les
du pouvoir bourgeois dont elle est 1’ « office » ) . Mais
thèmes de l ’idéologie politique dominante qui règlent
il s’agit de faire passer ces thèmes à la télévision :
l ’émission et qu’elle a à charge de reconduire et diffu
la détermination spécifique est donc le système d ’arti
ser vont, représentés, se charger de résonances d’autres
culation entre l ’A.I.E. politique et la télévision, en
champs idéologiques. Ce sont ces condensations qu’il
■ant à la fois que mixte des A.I.E. information et
faut analyser.
culture, et carrefour de l’ensemble des A.I.E.
(cf. infra, IV ).
La scène télévisuelle, apparemment éclatée et p a r
tagée entre un grand nombre d ’A.I.E., a — entre A. Dispositif de base
autres fonctions — celle de les regrouper, d ’en tenter
’unification, de marquer — de façon leurrante — et Nous avons disjoint l ’étude du déroulement même
He reproduire une cohérence entre eux. Sur la scène de l’émission de celle d ’un certain nombre de ses
élévisuelle, chaque scène idéologique inscrite se éléments constitutifs, qui règlent son dispositif scéni
rouve ainsi surdéterminée par toutes les autres, elles que de base. Cela, non seulement parce que ce dispo
aussi « en scène » à leur tour. D’une scène à l’autre, sitif scénique vaut pour chacune des parties, des
^’un champ, d ’un appareil idéologique à l’autre, un « séquences » de l ’émission, qu’il conditionne de façon
•ystème d ’échanges, de déplacements, de redouble contraignante, mais aussi parce que ces séquences,
ments, d’équivalences est mis en place à longueur de dans leur suite, ne font guère que rejouer, répéter avec
trogramme. L’ensemble de ces champs (le corps entier de minimes variations — des « petites différences»
ries pratiques où s’investit l’idéologie dominante ; des d ’information — les signifiés majeurs mis en jeu par
ppareils de la superstructure) devant apparaître le ce dispositif.
•lus possible comme sans failles, solide, cohérent,
ogique.
Autrement dit, à la télévision, un thème idéologique 1. Condensation principale : le duel
ie vient jamais seul, ne joue jamais sur un seul Deux adversaires/deux concurrents/.
.ableau : redoublé, amplifié, légitimé par d ’autres C’est p ar ce deux qu’il faut commencer : à la base
hèmes idéologiques, rejoué sur d ’autres scènes, il du principe même de l ’émission, il en inscrit les
emporte avec lui un réseau de connotations, d ’impli thèmes idéologiques principaux, il en organise la
cations, il dévide une chaîne idéologique quasi sans structure scénique.
m où les représentations, les pratiques, les appareils Rappelons d’abord que A armes égales dérive (en
'appellent et s’appuient l ’un l’autre. Représenté, il est la perfectionnant) d ’une émission apparue peu après
e-idéologisé. mai 68 et nommée Face à face. L’un et l’autre titre
A armes égales fonctionne ainsi comme une scène inscrivent le thème du duel. De la lutte à'individus.
nultiple, ou plutôt comme un rassemblement de scènes Mais A armes égales insiste, elle — et ce n’est pas
déologiques diverses, apparemment hétérogènes (poli pour rien (cf. II, l’enjeu fictif : la séquence / / i m p a r
tialité/neutralité/objectivité/lïberté d ’expression / / n é vidu ; le faire se reconnaître en d ’autres sujets, comme
cessaire à la façade libérale de la « nouvelle société », lui maîtres de leurs opinions, libres et responsables.
et qui a dû s’imposer contre les courants les plus Se passant entre des sujets en tant que tels « se
réactionnaires de la majorité) — sur l'égalité qui valent », la lutte devient un contrat : puisque vous
vient tempérer la mention des armes. Le duel est êtes comme moi et que je suis comme vous, discutons
loyal/les cartes ne sont pas truquées/. Mais pour être d ’homme à homme. Le tv-spectateur est non seulement
assurées « égales », c’est toujours d ’armes qu’il s’agit : le témoin de ce contrat, mais il en est partie prenante,
plus que dans Face à face (supposant aussi bien « dia il en est même l’objet. Ce sont ses réaction d ’individu
logue » q u ’ « affrontement ») l’accent est mis sur la qui constamment sont sollicitées, c’est en tant que tel
lutte, et l ’égalité est aussi là pour garantir la qu’il est visé, interpellé, et comme tel qu’on tâche de
« réalité » de cette lutte, son « authenticité » : lutte le convaincre. Le contrat fonctionne aussi dans l’autre
équitable, mais sans merci. Mais dans cette « dureté » sens : possesseur d’un poste de télévision, c’est à moi
affichée de la lutte, c’est davantage une nécessité d ra que vous parlez, pour moi. (C’est ce contrat qu’a
matique qui se marque : la loyauté du duel tient non rompu Clavel en quittant la scène : et là sans doute
seulement à ce que les armes ne sont pas truquées, est le seul aspect subversif de son geste.) L’enjeu du
mais à ce que la lutte elle-même puisse apparaître contrat est dès lors, la lutte de classes étant repré
comme réelle, et non pas de pure forme. « Armes » sentée comme inter-individuelle, d ’atomiser classes et
engage donc, avec le thème du duel, un certain sus masses en individus, d ’autonomiser chaque spectateur
pense, une dramaticité nécessaire à la publicité, aux en individu, de lui inculquer l ’illusion qu’il est seul
répercussions de l’émission. Un échange poli ne ferait juge de la justesse de discours d ’autres individus,
pas l’affaire — il faut faire mousser un danger, un discours donnés comme débats d ’idées, de paroles,
risque (cf. infra, sur le direct). 11 le faut d ’autant coupés de toute pratique. Il s’agit d’entériner et de
plus que, on va le voir, les dits « adversaires » sont faire entériner la représentation bourgeoise de la poli
le plus souvent du même camp, celui de la bourgeoisie tique comme a) terrain de discours et de discussion?
e t/o u du révisionnisme son allié (précisément pour qui doivent en rester au plan verbal, b) diversité de
l ’affrontement Leroy/Habib-Deloncle : pseudo-duel de points de vue indépendants des conditions sociales
complices idéologiques) : entre eux, le plus souvent, d ’existence et entre lesquels chacun « p e u t » choisir
une lutte de pure forme, une discussion qui n ’entame en toute conscience, librement, choix sentimental ou
en rien leur collusion, ou leur solidarité. Le titre de intellectuel — subjectif — qui n’engage que lui ei
l’émission a donc à charge de brandir un effet de de lui que « ses idées », non sa vie, ses pratiques. La
menace — des armes — pour valoriser dram atique politique doit être coupée du reste, comme les « idéei
ment un combat mené, en dépit des invectives, à fleu politiques » doivent être sans rapports avec les condi
rets mouchetés. On retrouve ici la série des clivages, tions sociales d ’existence, les classes, les pratiques
des crans d ’arrêt qui déchirent et bornent l’émission : quotidiennes. Mais aussi : puisque ce sont des indi
tout dire, mais pas n’importe comment ; équilibrer les vidus qui se « battent » et entre lesquels il faut choisir
armes, mais pas les émousser ; mettre en scène des non seulement les idées qu’ils défendent vont jouei
antagonismes, mais sur la même scène ; etc. un rôle dans ce choix, mais aussi — parfois surtout —
Duel. Duel fictif (les adversaires sont le plus sou les qualités individuelles des adversaires : physiques
vent et en dernière analyse du même bord). Mais et psychologiques (séduction, charme, brillant, sens de
duel qui doit produire la fiction de sa réalité, de sa la répartie, sympathie...) : c’est bien sur le terrain d«
non-fictivité. la subjectivité que la lutte se place, toute détermina
tion politique pouvant être mise entre parenthèses par
le tv-spectateur qui peut « préférer » tel sujet à te
a. Duel = deux individus.
autre. Disons que c’est là une détermination massive
La première et principale implication du principe de la télévision qui joue : la fameuse « télégénie » dee
du duel joue dans et avec l’idéologie politique domi hommes politiques, qui peut régler leur carrière publi
nante : la lutte politique telle que la représente l ’idéo que. Il est dans la nature et dans la logique de l ’élec
logie politique dominante se ramène à la lutte d ’un toralisme que les critères subjectifs prennent le pat.
individu contre un autre, d ’un sujet contre un autre. sur les déterminations objectives, qu’une élection soii
Lutte de sujets, d ’idées « subjectives », de discours finalement, et de plus en plus, affaire de publicité,
individuels. Deux hommes se partagent la scène et la de mise en scène et de bons comédiens. En ce sens.
parole. On sait la place centrale, dans l’idéologie bour A armes égales renforce le rôle de la télévision Ion-
geoise, de la notion d ’individu : mettre en scène le des campagnes électorales : déplacer les contradictions
duel de deux individus c’est avant tout installer de politiques en opposant ceux qui « passent l’écran » ei
ces individus au tv-spectateur une équivalence : comme ceux qui « ne passent pas ». De plus en plus, le
vous et moi, ils ont des idées et ils ne sont pas citoyen-spectateur est invité à choisir entre des « pro
d ’accord ; c’est désigner le tv-spectateur en égal indi fils » électoraux, des têtes, des photos.
le
b. D uel / match. nages qui les débattent,, extrême gravité des présen
tateurs, etc.) A armes égales met en place une struc
Quand les qualités physiques et psychologiques des
ture dont le code de référence est celui des jeux télé
sujets confrontés pèsent, dans le résultat, autant ou
visés : Monsieur Cinéma ou Intervilles sont ici des
presque que leurs thèses, la mise au prem ier plan des
modèles dont il est difficile à toute émission affrontant
« individualités » inscrit immanquablement la chaîne
deux concurrents ou produisant des débats de sortir.
des connotations sportives : duel, ou tournoi, compé
La prégnance du modèle est marquée, outre la mise
tition, joute, match ? C’est ce dont ne se privent en
en concurrence de deux individus, p ar l’importance
tout cas pas les commentaires journalistiques de l ’émis
que revêt dans le déroulement de l ’émission et dans
sion. Pour présenter le « match » Leroy-Deloncle, par
le discours de ses présentateurs (nommés d ’ailleurs
exemple, les métaphores du ring sont convoquées :
« meneurs de jeu ») le rappel de la règle du jeu. On
allonge, round, tapis, challenger, tout y passe, jusqu’à
a vu l’inscription politique de cette règle : produire
Leroy donné « gagnant à 3 contre 1 » (Claude Roy in
« Le Nouvel Observateur » n° 3 7 6 ). le leurre de l’égalité-neutralité-objectivité et garantir
l ’émission sur sa droite en imposant un cadre strict
Il n’est pas indifférent q u ’ainsi A armes égales soit
aux discours oppositionnels. A cela on peut ajouter :
aisément, « naturellement », régulièrement assimilée à
colorer, teinter de futilité (en dernière analyse : les
un match ; ni, plus généralement, que les idéologues
« joueurs » sont bons ou mauvais, ils respectent ou
bourgeois (se) représentent les luttes politiques comme
un type particulier de sport, avec ses règles, ses cham- non la règle du jeu, ils savent ou non la tourner à
üions, ses outsiders (les « jo u te s électorales», etc.). leur avantage) l ’affrontement et ses modalités. Relati
Dans la mesure où le langage sportif form ule et viser l’enjeu politique de chaque émission : ce n’était
condense admirablement l ’idéologie bourgeoise et après tout qu’un jeu, les promesses faites, les conces
sions obtenues, les points marqués, au lendemain de
”»etite-bourgeoise / concurrence, compétition, lutte
égoïste « pour la vie », culte du succès individuel, l’émission qui les revendiquera ? Un accord tacite
'mite de l’individu, spectacle et jouissance de l’effort (fondement de tout jeu) est passé entre les parte
il du travail de l’autre, fascination devant la force naires : ne pas y revenir au-delà des commentaires
physique, chauvinisme, sujets doués, respect des règles du lendemain ; ce qui sur le moment a pu compter
Hu jeu qui garantissent l’égalité des chances, etc. / il n ’est plus pris en compte. Discrètement, la lutte est
l’est pas surprenant qu’il investisse et traduise de cantonnée : celle d’un soir, distraction d’un moment.
açon privilégiée l ’idéologie politique dominante, telle En l’occurrence, les connotations ludiques et spor
Hu moins que la diffusent et q u ’ont intérêt à la diffu* tives se recouvrent à peu près. Le même ciment idéo
.er les idéologues bourgeois. La lutte des classes, logique les fait adhérer. Mais aussi le fait que les
»ar là encore, est métaphorisée comme rivalité inter- jeux télévisés sont la fo rm e spécifique de représen
ndividuelle. Mais ce n ’est pas tout. On sait le rôle tation de l’A.I.E. sport à la télévision (comme les
déologique du sport aujourd’hui en France : sa fonc- débats et tribunes politiques sont la forme spécifique
ion de dérivation, d’exutoire, de soupape. Une part de représentation de l’A.I.E. politique à la télévi
ion négligeable de l ’énergie des masses est mobilisée, sion) : ils sont le sport télévisuel. De même que le
iévoyée sur des affrontements symboliques, au béné- duel reproduit la structure du jeu, le jeu reproduit
ice d ’un leurre d ’unification idéologique derrière le celle du match.
anion d ’un club, un clocher, les trois couleurs du
•ays. La place du sport à la télévision reflète sa place A son niveau et avec ses moyens spécifiques, la
ans l’idéologie dominante (la première, du samedi au télévision se trouve ainsi reproduire une scène idéolo
imanche soir, dans les journaux télévisés), et même gique importée d ’un autre [Link]. On aperçoit que sa
ors des émissions qui lui sont spécifiquement consa- fonction n’est pas seulement d ’importer purement et
rées, l’idéologie sportive règle, comme l ’un des codes simplement, de refléter passivement, de diffuser méca
ïajeurs de la télévision, l ’ensemble des émissions : niquement tel ou tel aspect d ’un A.I.E., mais aussi
notion de performance p ar exemple domine tous de reprendre et réinterpréter — de re-idéologiser selon
zimuts, dans la culture (assimilation du travail artis- d ’autres codes — les thèmes idéologiques produits ori
que à un exploit solitaire) comme dans l’information. ginairement dans d’autres A.I.E.
armes égales n’échappe pas à cette règle, et pour
c qui est de la reconduction de l ’idéologie politique d. duel / western
t de sa représentation en termes de sport, la relance
l la renforce. C’est évidemment le western qui surdétermine enfin
le duel. Non seulement parce qu’il en a codifié la
représentation, institué la figure dans l’ordre du mythe,
duel / jeu
diffusé et généralisé culturellement la forme (face à
En dépit de ses assertions et de ses effets de face « à armes é g a le s» de deux solitaires). Mais
sé rie u x » (gravité des thèmes, gravité des person aussi en raison du réglage massif de tout le corpus
19
télévisé par les codes du spectacle tels qu’ils ont été rence » du cinéma et de la télévision, il faut penser
installés comme « normes universelles » par l’impé celle-ci comme le triomphe, l ’apogée d ’Hollywood : la
rialisme du cinéma hollywoodien — et précisément transparence du monde à domicile, la représentation
par le plus universel de ses genres, le western (cf. sur qui abolit les divisions de classe, le « spectacle fami
ce point : 1) « U n discours en d é fa u t» , de J.-P. liai et universel » par excellence.
Oudart, CdC n° 232 ; 2) infra : l’analyse de la scène
de l ’émission).
On l’a déjà noté, la télévision est aujourd’hui (et
pas seulement en France) le principal instrument de
diffusion du cinéma hollywoodien : inépuisable réser
2. Deux représentants
voir de la série Z, des feuilletons télévisés américains A armes égales n’affronte pas seulement deux indi
(qui sont à la fois le sous-produit et le banc d’essai vidus — ou plutôt ces individus ne sont pas n’importe
d ’Hollywood) ; en dehors des films américains, la qui : ce sont des représentants. Elus, responsables,
sélection des films français et européens remarque hommes publics, porte-parole) (cf., en note, la list;
aussi cette domination : un seul type de cinéma sem des émissions), c’est à ces vedettes que l’émission doi•
ble supportable par la télévision, celui du spectacle, aussi sa célébrité, son rôle politique. On a analyse
du triomphe de la représentation. Choix, règle, bien (cf. 1) le statut, dans l’idéologie politique dominante:
sûr non innocents idéologiquement. de cette fonction de représentant. Quelques remarquée
complémentaires :
Cette importance quantitative, ce poids idéologique
du spectacle à la télévision ne jouent pas pour la a) La télévision tout entière fonctionne sur le
seule partie des programmes assignée aux films et représentativité. A quelques exceptions près, fortemeni
feuilletons. Toutes les émissions en inscrivent la déter codées (« l’homme de la rue », « la ménagère », ei
mination. Celles qui se donnent pour « spectacles » autres types sociaux), la parole n ’est donnée qu’r
(dramatiques, théâtre, documentaires, publicitaires, des responsables, spécialistes, délégués, etc. Et dam
sportives, jeux, etc.), mais celles aussi que la grille A armes égales même l’intervention finale des ques
des programmes en distingue et range dans la caté tionneurs (représentants, aussi, du téléspectateur) noi
gorie « à part » de l’information : reportages bien seulement ne les laisse pas anonymes mais inscrit, s o u l
sûr, enquêtes, interviews, débats (A armes égales leur nom, leur fonction et leur appartenance poli
donc, Les dossiers de l’écran, etc.), jusqu’aux jour tique : ils sont là en tant que mandatés, ou à tout 1:
naux télévisés, qu’ils soient explicitement conçus moins comme partie pour le tout d ’un syndicat o«
comme un « one man show» (Joseph Pasteur sur la d ’un appareil politique. L’accès à l’écran est ains
première chaîne) ou comme la représentation d ’une filtré par les titres sociaux : au téléspectateur inconm
salle de rédaction (deuxième chaîne). Les journalistes n ’importe qui ne s’adresse pas, seule une élite.
sont nécessairement en position d ’acteurs, et jugés
b) On retrouve par là la chaîne idéologique ana
comme tels : sachant plus ou moins bien leurs rôles,
lysée plus haut : des représentants, ce sont aussi de
faisant des numéros attendus (Zitrone aux courses...),
héros, des vedettes (western/spectacle/sport).
etc. Et même les séquences télévisées dont la fonction
est le plus platement informative : les annonces des c) Au premier filtrage ainsi réalisé (ne faire inter
programmes par les speakerines : y sont guettés la venir que des « p e rs o n n a lité s» ) s’ajoute un second
ronde des têtes, les variations des dccors, les change le choix de ces représentants. C’est là que joue san
ments de garde-robe. Dans tous les cas priment la réserve la censure préalable d’une émission qui affect
performance individuelle, le geste du héros, la trans de s’en interdire la moindre. Il peut y avoi
parence des mises en scène et des discours, l’utilisation « l i b e r t é » dès lors qu’il y a contrôle des partenaire
illustrative de la musique, le naturalisme du décor, laissés « libres ». Quels critères règlent cette censure
etc. C’est dans le moule de la représentation fondu à Outre l’inévitable jeu d ’équilibre entre pression
Hollywood que la télévision continue de couler. Tous contradictoires, l’attention portée, sans doute, à 1
les discours sur la « spécificité télévisuelle » refoulent relative compatibilité des deux adversaires. Non se»
cette matrice : jusqu’aux émissions d’Averty, tenues lement à leur pertinence commune au thème du déba*
par les connaisseurs pour exemplaires de cette spéci mais à la possibilité pratique d’un dialogue entre eu:-'
ficité, qui reproduisent la scène de Busby Berkeley de leur réunion sur un écran. Les adversaires doiver
ou de Walt Disney. Pas question d ’en accuser un quel être aussi des partenaires. P a r leurs responsabilité
conque « manque d ’imagination » des réalisateurs ou propres, par leur sérieux mutuel, et pourquoi pas pa
producteurs : c’est bien la fonction idéologique de la l’estime réciproque qu’ils peuvent se porter ou,
télévision qui règle sa soumission aux vieilles recettes défaut, savoir feindre (peu d’insultes à A armes égale.
du système de la représentation. Contrairement aux débat poli même si rude). Ce terrain commun, avar
étemels débats sur la « lutte à mort » ou la « concur même que la règle de l’émission ne s’en charge ave
20
ostentation, équilibre déjà les armes et les chances 3, La scène
des adversaires. Il n ’est pas dans l ’intérêt (dram a
tique) de A armes égales que l ’un des deux fasse trop
piètre figure. Il faut des champions. Il faut du sus
a. La structure de la scène
pense, du spectacle, et pas seulement une conversation
de salon ou l’écrasement sans surprise d’un mauvais A travers le duel, la scène est désignée dans sa
« debatter ». clôture. Dès le plan-générique (le studio), elle se
donne comme totalisante et figurant métonymiquement
Les contradictions politiques sont ainsi recouvertes : la « s o c ié t é » (communauté d ’intérêts et de pensée),
empérées d ’une part par la compatibilité des adver elle inscrit ses éléments selon deux axes :
saires et souvent leur connivence ou leur complicité
a) L’antagonisme entre les deux discours (A /B :
objective (ils sont, p ar leurs fonctions, du même côté
Leroy/Deloncle ).
de la barrière de classe), déplacées d ’autre part sur
e terrain de la concurrence politique (entre Giscard b) En position d’arbitrage par rapport à ces dis
^t J.-J. S.-S. par exemple) ou celui du savoir faire, cours et à ceux qui les tiennent, la place du médiateur
de la technique de débat, voire de la télégénie. neutre (meneur de je u ), impliquant, appelant celle du
Il s’agit de faire miroiter le leurre d ’un débat et public, non inscrite comme telle dans la structure de
out aussitôt d ’en déporter l’enjeu du terrain politique la scène, mais vaguement représentée comme sa marge
^ d ’aufres, moins risqués. (public, questionneurs, présents dans le studio mais
non sur la scène).
L’ensemble des connotations inscrites à la fois par Plus précisément donc, référée aux codes majeurs
’émission et par la télévision constitue le discours du spectacle qui la déterminent, la scène se divise
•ropre de l’émission, qui traverse et recouvre plus entre :
»u moins les discours « a n ta g o n is te s » auxquels elle
a) ce q u ’elle montre (A /B, plus les meneurs de
lonne lieu. Mais ces séries connotatives sont diffuses
jeu) : l’espace que la lumière circonscrit et isole
îans tout le texte télévisé, jouent dans toutes les émis
dans le studio comme le lieu où la vérité ne peut
ions, plus ou moins : seule leur condensation dans
qu’advenir.
4 armes égales confère à celle-ci une place privi-
égiée. Le « discours propre » de l ’émission est en b) ce q u ’elle appelle. C’est-à-dire son « quatrième
ait le discours idéologique dominant représenté par côté » : dans l’ombre, le public et, à travers ce public,
a télévision. C’est bien sur le terrain de cette idéo- chaque récepteur comme ce qui la garantit, comme
ogie que se tiennent les débats politiques de l ’émis- « dehors » authentifiant.
ion. A supposer qu’elle fût possible, c’est de ce Simultanément, il y a affirmation d ’une présence
errain d ’abord que devrait tenir compte une inter- d ’individus-représentants (dans l’arène, d ’où on ne sort
ention marxiste-léniniste à A armes égales, pour en pas) pour l ’individu-sujet dont l’inscription, nécessai
e n tr e r les effets. Rien dans l ’intervention de Roland rement différente, se trouve en quelque sorte reflétée,
-eroy ne permet de conclure qu’il ait analysé (et révélée par la place des présentateurs, la façon dont
Tiême seulement aperçu) cette contradiction : l’émis- ils sont eux-mêmes posés : neutres idéologiquement,
ion, la télévision ne sont pour lui et pour le parti pâles, anonymes, interchangeables (ils ne doivent
évisionniste qu’un « moyen de s’adresser à tous les jamais voler la vedette) mais possédant la maîtrise
?rançais ». Que ce « moyen » ait pour fin de recon- réelle du jeu. Pas plus que le récepteur dont ils
iuire pour « to u s les F ra n ç a is» l’idéologie bour représentent — dans la scène — la position de maî-
geoise dominante n’importe pas. tre-arbitre, ils ne doivent tenir l ’écran, ils doivent y
régner sur le mode d ’une présence-absence (utilisation
quasi exclusive de la « v o ix off », etc.). Ils produisent
l'otc : D eb r é/ D u c lo s : Le p at ri o ti sm e ; Giscar d/J .-J . S.-S. :
jlgalité des c h a n c e s d a n s la vie ; D c s c a m p s / R i b o u d : L'en- ainsi un effet camouflé de dernière instance qui
re p r is e a u j o u r d ’hui et d e m a in ; D a n i é l o u / G a r a u d y : excède leur rôle officiel (poser, organiser, l’alterna
' a r x i s t e s et c h r é ti e n s da ns le m o n d e m o d e rn e ; F a u r e /
îo ea rd : Le rôle de l ’Etat ; M e n d è s / San gu in et ti : Les tive A /B sur le mode du ou bien/ou bien). Car cette
eu ne s et la poli tique ; C e y r a c / S é g u y : La grève ; G i r o u d / alternative n’est pas le dernier effet du discours :
"oyer : Faut-il d éc ol o ni s er la fe m m e ? ; D c f e r r e / J c a n n e -
ey : La région d a n s l' E u ro p e ; G u i c h a r d / M i t t e r a n d :
celui-ci rétroagit sur l’alternative, sur l ’opposition des
/é co le et le ci to y en ; C a r t i c r / B u r o n : L ’Algérie, la F r a n c e deux termes, il institue cette opposition comme faux-
t le Tie rs-Monde ; P is a n i /M a n s h o lt L 'a g r ic u l tu re d a n s semblant d’un autre antagonisme : celui produit entre
a société m o d e r n e ; Couve de M u rv ill e/ R o y J e n k i n s :
' a r c h é c o m m u n ; F o u ch et /M a lle t : L ’o r d re , pou rq uoi A /B et le troisième terme non inscrit comme tel dans
aire ? ; C l ia r b o n n e l /D u b e d o u t : Les c o m m u n e s et l’Elat ; le discours de l’émission : le téléspectateur interpellé
' g r H a u p t m a n n / P o n i a t o w s k i : L ’Eglise et la politique ;
! a r c h a i s / C h i r a c : Les parti s po litiques d a n s la F r a n c e en sujet de l’idéologie bourgeoise. Autrement dit, la
' a u j o u r d ’hui ; B e rg e r o n /V c r d c il : Les p r ix ; G r i o t t c r a y / signification politique bourgeoise (ou b ien /o u bien)
a v a r y : La polit iqu e et l’ar ge nt ; C l a v e l/ R o y e r : Les
■ œ ur s, la société f ra nç a is e est-elle cou pa b le ? qui est donnée au jeu des participants est elle-même
21
comprise, bordée par un discours idéologique latent tolérable que parce qu’il y a, en même temps, unit
(non actualisé) qui l’annule comme antagonisme poli dans la division, effet de fusion produit par l’équila
tique pour le restaurer en dernière instance comme téralité, l’équivalence des deux termes de l’antagc
opposition idéologique déjà/toujours dépassée. L’in nisme. La différence que l’on fait jouer (« ils ne Si
terpellation en sujet idéologique du téléspectateur valent p a s » ) n’est productrice que de son effacemen
consiste donc, sous cette alternative, en ce que le dis (« mais valent aussi bien l’un que l’a u t r e » ) , dans L
cours de l’un des deux figurants lui tienne lieu de mesure où elle est subsumée, résolue par le troisième
réfèrent au moment où ce figurant n’est pas inscrit terme : le téléspectateur dont le geste individuel (d’ar
comme tel (comme référent). Car il est toujours bitrage) répond en définitive à l ’idéologie bourgeois;
menacé, dans la mesure où il parle et où son énon de l ’égalité des chances (« Le meilleur aurait pu êtr;
ciation lui fait risquer de perdre sa position référen l’un ou l’autre ». « Ce ne sont pas les idées justes
tielle, de ne pas « tenir l’écran ». qui l’emportent, mais les individus doués » ) au regar<
d'un arbitre.
b. Scène unie / divisée
La scène télévisuelle se donne donc comme unité
et division, à la fois homogène et hétérogène. Cette
division dans Vunité (écran fracturé, clivé) 4. L’idéologie du direct
a) implique que le spectateur doit tout voir (l’arbi
Evaluer la façon spécifique dont l ’idéologie dv
tre est toujours mieux placé), doit surtout voir ce que
« direct » joue dans une émission comme A arme
les protagonistes ne voient pas, le simultané de leurs
égales revient d ’abord à rapporter la pratique télé
réactions, l’un parlant, l’autre écoutant. D’où néces
visuelle du direct à la pratique du cinéma-direc
sité d ’un morcellement spatial de la scène (mise en
(cinéma-vérité, etc.) puis à en marquer les différences
encart, « split screen », etc.) et d ’un morcellement
Différences qui sont de deux ordres :
temporel (ordre impératif des tours de parole, coup
1. La TV (contrairement au cinéma) se donne for.
p o rté/p arad e, etc.),
damentalement comme « en prise directe avec 1
b) répond au discours idéologique latent de l’émis
monde » ; comme « le monde », elle n’arrête jamai
sion : le téléspectateur est celui qui regarde quelqu’un
de fonctionner. L’effet de direct propre à telle o«
qui regarde quelqu’un : mise-en-abîme de la scène.
telle émission s’enlève donc toujours sur un (fantasm
Pour lui parler, l’un des protagonistes doit passer par
de) direct généralisé propre à la TV.
dessus son adversaire. Tous deux sont contraints de
2. En conséquence, la TV se trouve dispensée d
soutenir deux dialogues en même temps (cf. : l’attitude
ce qui faisait problème pour le cinéma-vérité : l ’obli
de Leroy, ne cherchant pas à convaincre Deloncle
gation de produire sa « scène » et, partant, celle d
mais les téléspectateurs qu’il est obligé d ’interpeller).
la respecter pour y permettre l ’émergence de la véritC
Réciproquement, le téléspectateur occupe simultané
3. D’où la possibilité de fractionnements et d
ment deux positions, l ’une d ’arbitrage pur et simple
morcellements infinis, propre à la scène télévisuelle r
(s’il se sent interpellé dans un débat où le duel est
dont il faudra étudier l’efficace.
acharné), l’autre de spectateur non concerné (si le
débat oppose, comme il arrive souvent, deux prota 1. Aux USA, les programmes ne s’arrêtent q
gonistes quasiment d ’accord). quelques heures dans la nuit : la TV, pas plus qu
Mais ce vacillement de la place du récepteur n ’est le monde, ne peut s’arrêter. 11 est essentiel que sc
fonctionnement soit ressenti comme quelque chose le succès ou l ’échec de l’expérience en cours : expé
d ’automatique, auquel on ne peut rien, un monstre rience inédite, scène nouvelle, toutes deux à construire.
auquel il faut toujours sacrifier (à commencer par le Il fallait donc, créant peu à peu un espace homogène,
défilé de ses serviteurs-journalistes, pénétrés de leur éviter un trop grand morcellement (montage) qui le
« mission » ) : la TV ne fait pas appel au direct : rendrait méconnaissable, respecter une continuité spa
elle est déjà, fondamentalement, en direct. Il faut tio-temporelle.
masquer l’existence de la TV comme un A.I.E. aux
3. Or, cette obligation ne joue plus à la TV où,
mains de telle ou telle classe et pour cela l ’accréditer
non seulement, la scène (le studio) est déjà donnée
comme une machine qui colle au réel qu’elle ne cesse mais aussi, donnée en tant que telle. Beaucoup plus
de spéculariser. La fameuse phrase de Bazin (« La facilement que le cinéma, la TV a parfaitement admis
peau de l’Histoire tombe en pellicule » ) est réalisée, de désigner le studio comme studio, de ne pas, de
bien au-delà de ce que pouvait rêver Bazin : c’est à ne plus, cacher « micros et caméras ». Il est de plus
la TV que l ’idéologie du direct trouve sa plus grande en plus fréquent que le Journal télévisé terminé, un
efficace, q u ’elle mystifie le plus. Contribuant à recon plan d ’ensemble recadre, négligemment et œcuméni-
duire l ’idée d ’un déroulement infini des programmes quement, speakers, cameramen et balayeurs, unis dans
(puisque son carburant — le réel — est inépuisable), l ’espace du studio. De même, c’en est fini du respect
elle s’accommode parfaitement de tout ce qui semble sacro-saint propre à l ’idéologie du direct de la conti
infirmer cette idée : pépin, incident technique (ou nuité et de l’espace homogène. Ce qui caractérise les
humain : Clavel), accroc, speakerine bafouillante, ne dernières émissions de A armes égales, c’est — au
sont pas vraiment ressentis comme choquants mais contraire — la rupture de la continuité spatiale et
comme des ratés insignifiants au regard de la suite le parasitage de la continuité temporelle (réduite, on
ininterrompue des programmes. Mieux : loin de dési- le verra, à rien puisque morcelée en phases impéra-
gner-démasquer le caractère matériel de l’appareillage tives, en rituel sadique). Il n ’est plus suffisant que
technique, ils en fétichisent les imperfections comme le spectateur n’ait pas plus d’avance (de savoir) sur
retard, décalage humain, flottement de la science, les protagonistes que le meneur de jeu lui-même, il
encore incapable d ’être vraiment en direct avec le faut qu’il soit en possession de cartes, d ’éléments,
monde. dont personne d ’autre ne dispose. Tout ceci implique
la fracture de l’écran. Fracture à ne surtout pas pen
2. C’est sur cet effet global de direct propre à la
ser comme rupture avec l’idéologie du direct et intro
TV que différents types de direct vont s’enlever comme
duction subversive d’une pratique productive du mon
cas particuliers, jouant les uns avec les autres, les uns
tage, mais bien au contraire déplacement de l ’endroit
contre les autres. P a r exemple, au cours du Journal
à partir duquel tout le spectacle est compréhensible,
télévisé, le direct du studio joue par rapport au direct
l ’endroit qui permet le meilleur arbitrage : la place
en extérieurs (scènes de rue, etc.) un rôle de caution
du maître-absent : le tv-spectateur. C’est donc le
et de référence. C’est que l’endroit privilégié, celui
raffinement du direct qui aboutit à une fracture de
où le direct doit être encore plus direct qu’ailleurs —
l’écran, à l ’accentuation de la place du tv-spectateur
comme présent indépassable et risque absolu — en
comme principe d ’unification et d ’arbitrage.
droit où l’erreur est impardonnable et où le bafouil-
lis scandalise, c’est le studio dont on sait déjà (voir
supra) que c’est la scène par excellence, unificatrice
de toutes les autres scènes télévisuelles (les autres
« studios ») et modèle analogique de toutes les scènes B. Fonctionnement
sociales, telles q u ’elles se matérialisent dans des [Link].
Or, cette scène, lieu d’émergence de la vérité par
le direct, se différencie de la scène cinématographique 1. Caractéristiques générales
en ce q u ’elle est donnée une fois pour toutes, indé
pendamment de chaque émission. Elle est, en ce sens,
plus près de la scène théâtrale : elle est toujours là, Lorsqu’ils désignent leur émission, les animateurs
prête à servir, à accueillir les plus larges débats et de A armes égales utilisent volontiers le mot « rituel ».
les luttes à mort. Inversement, ce qui a caractérisé Ce n ’est pas par hasard. Il faut que le téléspectateur
le cinéma-vérité à ses débuts, ce fut la nécessité de soit convaincu du caractère contraignant et intangible
constituer une scène tout en faisant avancer le film, de la « règle du jeu », faute de quoi il risque de ne
de montrer en même temps la scène qui se constitue pas suffisamment rêver de la transgression de cette
et ce qui vient s’y dire, parfois même ne filmer que règle (rêve toujours latent dans l’émission en vertu
la constitution et ses difficultés. Qu’on se souvienne de l’idéologie du direct, dont nous avons vu qu’elle
de La Pyram ide humaine de Jean Rouch : de la cons s’épuise à faire miroiter la possibilité d ’un dysfonc
titution d’une scène (ici, le lycée d ’Abidjan) dépend tionnement inouï, d ’un sabotage inattendu. Cf. aussi :
23
le soin avec lequel l ’équipe qui prépare l’émission hétérogène et sauvage une idée de ce que sera le
rend compte des difficultés qu’il y a — chaque fois — spectacle dans sa totalité continue. (Signalons en pas
à faire l ’émission : la réalisation touche, chaque fois, sant que l’émission est réellement annoncée dans le
au m iracle). Cette règle dont la transgression est tou Journal télévisé qui la précède et résumée dans celui
jours donnée comme possible fonctionne néanmoins : qui la suit. Cette pratique nouvelle n’est pas isolée :
elle rend le téléspectateur complice d ’un « rituel », de plus en plus, la TV fonctionne comme un immense
habitué à l’ordre immuable qu’il ordonne et, en tant système auto-référentiel.)
qu’habitué (connaissant — comme au sport — les Comment une partie valorise l’autre ? En faisant
finesses et les règles du jeu ), le gardien et le défen appel, par exemple, à la notion du « cœur du débai » ;
seur de la règle. Cette règle consiste à incarner une par ce terme commode, on indique que le sujet est
idée maîtresse — la symétrie propre à un débat à déjà abordé/bientôt abordé : tantôt on insinue que
armes égales — à travers chaque phase, chaque mo tout le débat étant politique, le sujet est abordé dès
ment de l’émission, du rituel. Ce mot de « rituel » la première seconde, tantôt on assigne un lieu et un
chargé de toutes ses connotations religieuses est donc moment précis pour aborder, enfin, le sujet. Ici encore,
là pour désigner le studio comme une scène ritualisée l ’effet escompté est celui produit par n’importe quel
(point très différente donc de la messe du dimanche rituel : une suite de moments différents valorise un
m atin), idéologème programmant tous les autres, leur moment crucial (communiel, nodal) en en différant
assignant leur place et leur efficace. la venue et ce moment crucial, décisif, rétroactivement,
Nous voici donc obligés de poser la question : par contagion, déplacement, valorise ces moments. Une
qu’est-ce qui caractérise un rituel ? Comment fonc- partie de l’émission en valorise une autre pour mieux
tionne-t*il ? Avançons la réponse suivante : dans un bénéficier, en retour de celte valeur. Le résultat final
rituel, un événement, vécu sur le mode de la commu c’est le court-circuit entre les deux parties, leur neu
nion et relevant du sacré, est sans cesse différé à tralisation effective, par manque de temps, empiète
travers une suite, un déroulement réglé, de phases ments réciproques.
différentes. Autrement dit : une diffêrance ne cesse Car la partie constituée par le débat lui-même est
d ’être reconduite pa r un jeu de différences. Aussi le doublement relativisée. D’une part, parce que la règle
problème essentiel à ce genre d ’émission est-il celui du jeu (symétrie) continue à imposer le principe du
de l ’emploi du temps. Plus que l’importance ou l ’u r « c o u p pour coup », allouant à chaque joueur le même
gence des problèmes politiques abordés, c’est la ma temps de parole, instituant des tours de parole, etc.
nière concrète dont le temps de l ’émission est utilisé, En un sens, il suffit que l’un d ’eux perde son tour
réparti, qui décidera du succès, de la popularité de de parole pour tout perdre, qu ’il ne le perde jamais
l’émission. Dans le cas de A armes égales, si l’émis (quoi qu’il dise) pour rester « à la h a u te u r» . D’autre
sion n ’était pas complètement et d’entrée de jeu placée part, comme nous l ’avons déjà indiqué, par une véri
sous le signe du « compte à rebours », si elle ne jouait table psychose du « compte à rebours » qui fait peser
pas constamment du décalage énorme entre la gravité sur tous la panique du manque de temps et achemine
des problèmes et le temps qui lui est chichement les participants (surtout les invités de la fin) vers un
accordé, elle manquerait l’un de ses effets les plus complet affolement.
sûrs : hystériser le débat, brouiller les cartes et inno Compte à rebours qui correspond certes à une
center l’O.R.T.F. réalité objective (limites temporelles de l’émission)
Le propre d ’un rituel, disions-nous, est de différer mais qui est soigneusement dramatisé par les meneurs
un moment de communion intense. Dans A armes de jeu, une grande partie du temps « qui reste » est
égales ce moment consiste en la mise en présence du ainsi gâchée à dire qu’il ne reste presque plus de
quatuor mystique O.R.T.F./téléspectateur-Leroy/De- temps : on ne cesse de scinder le temps qui reste en
loncle, moment cathartique où tout est possible. On deux parties égales, créant ainsi l’impression qu’il
sait que l’émission est le plus souvent réduite par les n’en reste presque plus, que l ’émission est aussi des
commentateurs à ce débat, comme s’il constituait à tinée à tourner court qu’Achille à ne jamais rattraper
lui seul toute l’émission. Réduction de celle-ci à son la tortue.
« image de marque » mais qui semble ignorer que Nous avons indiqué une autre caractéristique du
le débat proprement dit occupe à peu près la moitié « rituel ». Si la première était de « faire patienter »,
de l’émission. L’autre moitié est donc loin d ’être une il en est une seconde qui est de « varier les plaisirs ».
simple présentation-conclusion, et son rôle, son impor L’une des grandes originalités de A armes égales, sa
tance — qualitative et quantitative — est décisive : spécificité, sa fonction probable de modèle pour d ’au
elle a pour fonction de faire mousser l ’autre. De tres émissions à venir (elle-même pouvant vite dispa
relancer sans arrêt l’intérêt, de mettre en condition, raître, remplacée par une variante différemment bap
de décevoir l ’attente en différant sans cesse « l’attrac tisée. Elle-même ou une variante ayant d ’abord porté
tion ». Elle est au débat ce qu’un bande-annonce est le titre sauvage et westernique de Face à face qu’elle
à un film : donnant sur le mode d ’une fragmentation a vite troqué contre celui de A armes égales. L’oscil
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lation entre ces deux titres pourrait du reste être moment où commence l’émission, chacun des partici
efficacement résumée par une formule de Baudelot pants, quelle que soit son habileté n ’est pas en pos
et Establet, sur l’idéologie dominante : « L’égalité session de toutes les cartes, que certains éléments lui
des chances en fonction des aptitudes » ) , consiste sans échappent, q u ’il aura à surmonter un certain handicap
doute en ce qu’elle constitue un véritable modèle réduit (au sens sportif), à improviser.
de la programmation dans tout l’appareil télévisuel. P a r cette division du travail, les deux groupes
Modèle réduit en ce qu’elle réunit en deux heures un (ORTF/duellistes) mettent l ’émission en rapport avec
grand nombre de techniques, styles, épisodes propres son dehors, ou plutôt ses dehors. Rappelons que si
à la télévision, différents les uns des autres et dont le studio-scène se donne comme métonymie de la
la différence concourt ici au renforcement de l ’impact société, il faut que celle-ci soit représentée à l ’inté
de l’émission, celle-ci cessant d’être un simple débat rieur de cette scène, que la scène soit ouverte sur
mais devenant un montage de moments et de pratiques l’extérieur. Il ne s’agit pas d ’un psychodrame où une
hétérogènes. A l’intérieur de la division des program vérité se ferait peu à peu jour à l ’intérieur d ’un enclôs
mes propre à la TV, l ’émission A .armes égales ins et à cause de lui, mais d ’un enclos qui doit se recon
taure une division intérieure qui reproduit la pre duire comme tel au terme de chaque intrusion du
mière, et la valorise. dehors, intrusions dont nous verrons qu’elles répondent
Cette hétérogénéité joue surtout dans la première à deux modèles : au nom de la « science », au nom
partie (avant le débat) et, dans une moindre mesure, du « réel ».
après. On passe du direct à la projection de films
inédits, du dessin animé au tirage au sort, de l’éta
lage de tout ce qui a été préparé en vue du débat au Dehors 1
débat lui-même, etc. Subsumée par l’idée maîtresse Examinons d ’abord les éléments rassemblés, orga
(la symétrie impliquée par le titre), cette hétérogé nisés p ar et grâce à l ’ORTF. Ils se donnent tous
néité, jouant sur différents axes, joue efficacement son comme
rôle qui est, outre de valoriser « l ’attraction » du — utilitaires, donc neutres,
débat en la différant, de rappeler l’étendue des — reproduisant la symétrie de « l ’égalité des
moyens que l’O.R.T.F. se donne pour aller au cœur chances ».
du problème. Moyens dont il faut rapidement faire Il va de soi que cette neutralité ne peut guère être
le décompte, restituer Tordre et dégager l’impact trop ouvertement mise en avant. Toutes les fois qu’elle
idéologique propre. ne serait pas crédible, on insiste donc sur la symétrie :
tantôt les interventions de l’ORTF sont neutres parce
qu’utilitaires, tantôt elles sont neutres parce qu’égale
ment partiales, pénalisant de la même manière les
protagonistes. Cette neutralité est impliquée également
2. Déroulement de l’émission par le fait que c’est en tant que médiateur que l ’ORTF
intervient, médiateur entre le débat et tout ce qui
On a vu que ce qui était sans cesse différé et/donc (sondages, information) va dès lors fonctionner comme
valorisé, c’était le débat où se réalisait la mise en caution scientifique. Ce qui nous permet de dire que
présence de tous avec tous, condition fantasmatique c’est surtout sous la forme de la scientificité que le
de l’émergence de la Vérité sur une Scène unique dehors que l’ORTF a à charge de faire intervenir va
(condensant toutes les autres scènes), mais aussi fonctionner. Nous disons « surtout » parce qu’il n ’y
confrontation de tout avec tout, moment où chacun a pas que la science qui puisse être un gage de neu
dispose enfin de tous les différents éléments, réunis, tralité : ainsi au moment du tirage au sort, ce n ’est
élaborés en vue de l’émission. 11 importe qu’à tous plus l ’objectivité du savoir mais celle du hasard qui
les niveaux, ce qui était séparé soit réuni, ce qui fut joue. L’essentiel, c’est qu’il s’agisse toujours d ’objec
préparé dans le plus grand secret, rendu public, tivité — d ’un dehors objectif qui cautionne l ’émission
qu’une certaine division du travail s’efface dans le et sur lequel elle s’ouvre.
spectacle du produit fini. Cette division du travail Ce dehors, c’est bien sûr T « opinion publique »,
dans l’élaboration de l’émission reproduit la division telle qu’elle est mesurable, chiffrable, dans les son
entre l ’ORTF (choix du sujet, des protagonistes, des dages. Mais cette opinion, il faut avant de la consulter
questionneurs, établissement des biographies, sondages, sur un sujet, s’assurer de l’urgence de ce sujet. Faute
dessins, etc.) et les acteurs du duel (auteur des films de faire un sondage qui aurait pour objet d ’établir
« ré a lisé s sous leur responsabilité»). Même si cette sur quel sujet l ’opinion publique rêve d ’un débat à
division du travail est assez illusoire (l’incident Clavel armes égales, l’ORTF est obligée de présumer de cette
prouve qu’il y a un droit de regard — donc de cen « demande », de la devancer, de la créer. Ainsi, en
sure — de l’ORTF sur les films avant q u ’ils soient ce qui concerne l ’émission Leroy/Deloncle, le trait
projetés), il est important d ’accréditer l’idée qu’au pertinent résidait-il dans l’apparition du mot « idéo
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logie » dans le titre : apparition récente, envahissante, reposant. C’est pourtant à ce moment-là, quand elle
symptomatique, nécessitant un débat. s’y attend le moins, que l’idéologie dominante se trahit
Le dehors, c’est donc les sondages de la SOFRES. le plus : nous pensons au dessin indiquant le pour
Sans rappeler ici la fonction dans les formations capi centage des fils d ’ouvriers accédant à l’enseignement
talistes de notions telles que celle d ’ « opinion publi supérieur, dessin représentant un personnage sortant
que », on peut renvoyer utilement à N. Poulantzas d ’un trou noir (un é g o u t? ) vers la surface où l ’on
(Pouvoir politique et classes sociales, tome II, p. 39) : voit un panneau indicateur : Fac.
« L’opinion publique, facteur nécessaire au fonction
nement de l ’Etat capitaliste et forme moderne du Tous ces dehors, comme nous venons de le voir
consentement politique — du consensus — ne peut rapidement, sont de faux dehors. Ni l’énoncé en chif
fonctionner en fait que dans la mesure où elle réussit fres des sondages, l’exactitude des détails biographi
à se présenter, et à être acceptée, sur le mode de tech ques, la convocation de spécialistes ou l ’insignifiance
nique scientifique rationnelle, dans la mesure où elle d ’un dessin ne sont des garanties de neutralité ou de
se constitue dans ses principes contre ce qu’elle dési scientificité : on voit qu’au contraire, l’idéologie domi
gne en lui assignant une place, comme ” utopie”» et nante ne cesse jamais d ’investir ces dehors complexes.
« L’idéologie bourgeoise s’est en fait toujours donnée, C’est ce que cherche à dénier l’ORTF lorsqu’au
dans son fonctionnement politique, comme technique milieu de cet océan de neutralité, elle indique lourde
scientifique, en assignant à ce terme un sens : savoir, ment, ostensiblement, le moment où elle reconnaît sa
en désignant un au-delà qu’elle a nommé : utopie ». non-neutralité, où elle prend sur elle de poser à cha
Cette opinion publique chiffrée se pense ainsi analo
cun une question difficile, sans rapport au sujet de
giquement sur le mode de fonctionnement de l’A.I.E.
l’émission. Il s’agit bien sûr d’un leurre, d ’une ruse :
politique : le seul « bond qualitatif » pensable dans
les meneurs de jeu concentrent en un seul coup leur
un sondage est le passage de 49 % à 51 %>, de la
intervention pour nous dispenser de la chercher
minorité à la majorité. Enfin, un sondage ne dit rien
ailleurs.
de la répartition des réponses selon les classes sociales
puisqu’il a comme fonction de nier celles-ci ou de les
remplacer par les douteuses « catégories socio-pro
fessionnelles ». Dehors 2
Le dehors, c’est aussi bien l’établissement et la Nous venons de voir que l’ORTF ouvre l ’émission
récitation des biographies. Référence à la vérité indé sur un dehors qui se ramène à l’idée reçue, idéolo
passable des faits et des destins individuels, des faits gique, de la science comme objectivité. Si nous inter
d ’armes et des curriculum vitæ : renforcement de la rogeons le rôle attribué aux protagonistes dans la
personnalisation du débat, assaisonnement égal de division du travail, nous voyons qu’il se réduit à un
« vacheries » tendant à montrer que la société est seul élément (le film réalisé sous leur responsabilité)
truffée d ’individus aux vies riches et pleines, mûrs mais à un élément dont la nouveauté, le caractère
pour l ’objectivité du dictionnaire, exceptionnels mais inédit, sont déterminants dans « l ’image de m a rq u e »
non parfaits et toujours criticables. De même que de l’émission. Pour la première fois, un film, fait pour
l ’ORTF a les moyens de faire faire un sondage, elle la télévision, est projeté en tant que tel, sur un écran
dispose d ’un savoir sans failles sur les protagonistes. qui fait partie du studio mais qui ne le remplace pas.
Le dehors, c’est enfin (et en fin d ’émission) le choix L’effet spécifique produit p ar l’intrusion des films
et la convocation des questionneurs, spécialistes à des doit d ’abord être rapporté à la recherche d’une plus
titres divers du sujet abordé. C’est en tant que « spé grande hétérogénéité des phases de l’émission, dont on
cialistes » dont le temps de parole est insignifiant a vu qu’elle renforçait l’efficacité du rituel. D’autre
qu’ils ont pour fonction de donner le sentiment que part, leur déroulement introduit au cœur de l’émission
le problème n’a pas vraiment été abordé, que des une sorte de pause, de temps de repos où la distrac
pans entiers sont restés dans l’ombre. C’est en tant tion est possible. Enfin, ils ouvrent l’émission sur un
que spécialistes divisés entre eux selon deux lignes, dehors qui n’est plus la science (comme réel mis en
selon qu’ils attaquent l’un ou l’autre des protagonistes, chiffres) mais quelque chose qui fonctionne comme
qu’ils ont pour mission d ’indiquer que la science — son envers complice : le réel, comme donnée empi
malgré toute son objectivité — est divisée sur le rique, connaissance sensible, affective, voire artistique.
sujet, et divisée également. Au réel rationnalisé correspond ici le réel compris et
Enfin, il n ’est pas inutile de mentionner les dessins transcendé par un regard. Ce ne sont plus les chiffres
(de Piem) qui accompagnent l ’énoncé des sondages. mais les choses qui parlent. D’où de nouveaux pro
Leur caractère futile, le statut particulier du dessin blèmes.
et du dessin animé à l’ORTF (statut insignifiant, en
deçà de toute signification), peuvent paraître de bon 1. Il est de moins en moins question pour qui qu
nes garanties de neutralité, un dehors divertissant et ce soit de nier l’importance du travail de « propa
26
gande » et la place déterminante du cinéma dans cette blème du film politique : m anipuler quoi ? Com
lutte. Ceci, qui devrait aller de soi pour le P « c » F, ment ? Comment penser l ’image (illustration, allégo
est moins évident pour le parti au pouvoir, pour la rie, symbole) dans ses rapports avec le son (une voix
bourgeoisie qu ’il représente. Jusqu’ici, le film de pro qui commente, décrit, interroge, proclame) ?
pagande était banni, connoté péjorativement. Dans le Ces problèmes, il est clair qu’on commence seule
discours de Deloncle, c’est à-d e la propagande (sale, ment à se les poser (cf. : le film d’Edmond Maire
indécente) que se ramène l’idéologie ; pour Leroy, dans l’émission qui suivit, film-gimmick, se prenant
l’idéologie ce n ’est jamais que la circulation des pour objet, se donnant comme impossible, etc.) et
idées. Dans les deux cas : impossibilité ou refus de c’est bien parce qu’ils les ont à peine pressentis que
penser consciemment une « lutte idéologique de Leroy et Deloncle leur ont souvent donné les mêmes
classes », mais en même temps aveu implicite que solutions. Soit en démarquant le cinéma publicitaire
cette lutte existe puisqu’il devient soudain possible de (Leroy vantant le petit livre orange et Deloncle les
fabriquer sans honte des films de propagande sous « Cent livres qu’il faut avoir lu » ) . Soit en filmant les
l’égide de l’ORTF. Que ce soit au cinéma, au « film » métaphores à la lettre (celle de la tartine est nodale :
que l’on ait recours indique que ce qui est pensable la culture étant assimilée chez Deloncle à la couche
(de moins en moins évitable, cf. : la prolifération des de beurre et chez Leroy à la couche de confiture).
films « politiques » ) au cinéma, ne l ’est pas à la TV
et que le jour n’est pas venu où l’A.I.E. Information Quant aux différences entre les deux films, elles
se donnera (en spectacle) comme le lieu et l’enjeu nous semblent relever de deux types de raisons :
d’une lutte idéologique intense. Pour préserver sa
« neutralité», l’ORTF est contrainte de désigner impli 1. Le film de Leroy-Bluwal s’inscrit dans une tra
citement le cinéma comme moyen de lutte, non neutre. dition de films de propagande dont l’exemple le plus
fameux demeure « La vie est à nou s» . Il s’agit bien
plus qu’une référence puisque la formule et la struc
2. Pourquoi le cinéma ? Aussi parce qu’a u jo u rd ’hui
ture du film de 1935 sont reprises dans celui de 1972,
plus que jamais, il permet de constituer une nouvelle
puisque la proposition sur laquelle s’ouvrait le pre
métaphore de la scène politique assimilée à un affron
mier (« La France est pleine de richesses inouïes qui
tement d ’acteurs. Il suffit de métamorphoser ceux-ci
sont mal g é ré e s» ) programme le second (sauf qu’il
en « auteurs » : qu’ils soient alternativement devant
s’agit ici de richesses culturelles). De l’un h l’autre,
et derrière la caméra. Il importe peu que, dans la
on retrouve l’index pointé qui interpelle, avec cette
réalité, ce ne soit pas eux qui réalisent les films, que
différence capitale que dans le film de Renoir, des
ceux-ci soient simplement tournés sous leur respon
classes sociales très précises étaient d’abord représen
sabilité. L’important c’est que des hommes politiques
tées dans la fiction puis interpellées sans ambiguïté
bénéficient soudain des deux « privilèges » qui carac
dans la salle (ouvriers, paysans, petite-bourgeoisie)
térisent — depuis la Nouvelle Vague — le cinéma
alors que Leroy, trente-sept ans plus tard, garde l’in
moderne, et qui sont
dex mais interpelle tous les Français, à l ’exception
— tout le monde peut faire du cinéma,
de quelques monopolistes.
— tout le monde est un auteur.
La fameuse « p o litiq u e des a u te u rs » est passée 2. A la différence du film de Deloncle qui, lui,
dans les faits, le vedettariat artistique vient de faire s’adresse sans doute à l ’Homme en général. L’extrême
sa jonction avec le vedettariat politique. médiocrité de ce film — faisant apparaître abusive
Ceci dit, les conditions spécifiques de l ’émission, la ment celui de Leroy comme solide et cohérent — indi
nécessité de réaliser des films courts et efficaces, des que assez la difficulté qu’il y a pour la bourgeoisie
pamphlets, libère une nouvelle série de problèmes, de tenir un discours crédible dès q u ’il s’agit de luttei
problèmes purement « formels » qui reposent toute ouvertement et personnellement sur le front idéolo
la question du film de propagande, du film politique. gique. Ce soin qu’elle a souvent laissé à la petite-
La réponse est simple : personne ne sait faire de bourgeoisie et qu’elle peut sans risque céder demain
films politiques. Ce qui était difficile dans le cinéma au révisionnisme, c’est à l’idéologie religieuse qu’elle
commercial le devient encore plus dans le cadre d ’une Ta confié ici en faisant appel à Deloncle. Idéologie
émission comme AAE : comment faire un film effi religieuse honteuse, camouflée, jouant vaguement un
cace qui ne pourrait reposer ni sur une fiction, ni rôle de dernière instance facultative. D ’où les réfé
se réduire à un documentaire ? Une fiction n’a pas rences à la métaphysique, le côté nettement photolo
le temps en vingt minutes de se constituer, un docu gique du film où des êtres zombiques viennent se
mentaire non plus. Le manque de temps interdit à placer devant une lumière qui les pénètre de culture.
nos « auteurs » les deux voies habituelles et royales Aux projecteurs du studio répond celui qui ouvre le
par lesquelles l’idéologie dominante domine dans le film et la petite phrase de Goethe. Mehr licht : lors
cinéma (et domine sans le dire ). Ils sont donc qu’il y aura plus de lumière, l’homme ne sera plus
contraints de reposer d ’une façon radicale le pro mutilé.
27
d ’Althusser) : par des programmes qui ne sont pas
IV Notes revendicables par tel ou tel A.I.E., mais par plu
sieurs : films, dramatiques, feuilletons, reportages,
enquêtes, etc. ; programmes qui devraient être répar
sur le statut tis en deux catégories : émissions relevant — de
FA.I.E. de l’information, — de FA.l.E. culturel. Mais
et le fonctionnement information comme culture précisément prennent en
écharpe l’ensemble des pratiques et discours idéolo
giques, des A.I.E. Ils constituent leur scène du ras
de la télévision semblement de toutes les scènes idéologiques : un
feuilleton comme François Gaillard par exemple, qui
met en scène un avocat, n ’est pas assignable au seul
A.I.E. juridique : le tout social y est convoqué, et
son propos est même la mise en relation d ’un certain
11 ne saurait être question ici, en reprenant un nombre de thèmes de [Link]. juridique avec Fen-
certain nombre de propositions avancées pour l’ana semble des pratiques sociales, avec d’autres institu
lyse d ’une émission donnée, que de fournir quelques tions, etc. Il en va de même pour la plupart des
hypothèses de travail quant à la constitution de la fictions, la plupart des enquêtes, qui travaillent, avec
télévision en objet théorique. éventuellement la dominance de tel ou tel aspect,
l’ensemble des relations sociales. La caractéristique
principale de l’information et de la culture serait ce
niveau de généralité, cette capacité de disparité et
de mélange, ce geste de rassemblement. Mais ce
mélange, cette réunion de textes apparemment hétéro
1. La télévision gènes, c’est précisément toute la pratique de la télé
et les [Link]. vision, qui fait se succéder émissions spécialisées et
émissions fourre-tout, particulier et général. Il devienl
Empiriquement, la télévision se présente comme donc difficile de classer, comme le fait Althusser, la
un instrument de ’d iffusion au service de l’ensemble TV (avec la presse et la radio) dans le seul [Link].
des appareils idéologiques d ’Etat. De [Link]. de l’information ; mais pas non plus dans le seul
politique, de [Link]. de l’information, de [Link]. cul A.I.E. culturel (les feuilletons, les dramatiques, sont
turel, juridique, religieux, scolaire, etc., pour repren certes des objets culturels, mais ne composent pas
dre F « énumération », la « liste empirique » pro tout le programme télévisé) : à cheval entre les deux
posée par Althusser (qui précise qu’elle devra « être sans doute, et aussi dans la frange de superposition
examinée en détail, mise à l ’épreuve, rectifiée et des deux (informations sur la vie culturelle, et sur
re m a n ié e » ). Cette mise à disposition se fait de deux tout informations délivrées par les objets culturels).
façons, complémentaires. D’une part des émissions, Mixte d’information et de culture, et par là arti
des programmes attribués, réservés à tel A.I.E. (émis culant et mêlant tous les champs idéologiques, la
sions religieuses, TV scolaire, émissions politiques, télévision pourrait se définir non comme un véhicule
culturelles, etc.) : dans ces programmes catégoriels, transmettant les messages de ces champs, mais comme
l ’A.I.E. en question a seul la parole, tout se passant l’instrument de leur rassemblement, le lieu de leur
comme si la télévision s’effaçait de sa propre scène réunion, le ciment qui les unifie. Fonction qu’elle est
pour n’apparaître que comme un moyen transparent, seule à rem plir parmi les appareils d ’information
une technique de communication indifférente au mes et/o u de culture. Qu’il s’agisse d ’émissions « sp é c ia
sage qu’elle véhicule. Leurre d ’indifférence, efface lisées » ou d’émissions-carrefour, la télévision a pour
ment illusoire : on vient d ’analyser comment un fonction de rapporter les uns aux autres les divers
certain nombre de déterminations spécifiques à l’appa discours et pratiques idéologiques, de les faire se sur
reil lui-même réagissaient sur le message transmis, déterminer les uns les autres, d ’unifier leur disparité,
superposaient au discours de l’A.I.E. politique par de sceller leur union, d’affirmer leur cohérence :
exemple un certain nombre d’autres discours idéolo de re-idêologiser les textes idéologiques produits dans
giques programmés dans d’autres A.I.E. a priori non les différents A.I.E. Fonction unifiante qui est bien
concernés par une «ém ission politique». L’instru celle, d ’abord, de l’idéologie elle-même. C’est aussi
ment de diffusion n ’est donc pas passif, neutre. Ce pourquoi on ne peut soutenir qu’elle diffuse méca
que cela implique, on le développera dans un instant. niquement, de façon neutre les « m e s s a g e s » de ces
Mais, toujours au niveau du donné, il est une A.I.E. : elle les charge de connotations, les déplace
autre façon pour la TV d’être au service des A.I.E. sur d ’autres scènes, les traduit selon d’autres codes
(et c’est là qu’une difficulté pointe quant à la liste idéologiques.
28
Reprenons cela : aux deux fonctions déjà notées lui masquant par là sa place réelle dans les rapports
de la télévision (1° outil de propagande politique au de production.
service de la classe dominante ; 2° instrument d ’incul-
quation et de reconduction de l’idéologie bourgeoise
par le pointage de chaque téléspectateur en sujet 3. La perte de vue
de cette idéologie), il convient d’ajouter maintenant
une nouvelle fonction, dont le champ et les consé Tout ce que la TV diffuse est re-idéologisé parce
quences sont aussi politiques : celle de justifier, de que représenté. La représentation, c’est aussi un
valoriser chacun des A .LE ., justification qui ne peut moyen de d iffé re r. On pourrait dire qu’un problème
venir que des autres A .I.E ., de leur ensemble. ne franchit les filtres (censures, programmes, codes)
Non seulement la télévision est affrétée par les de l ’ORTF et n ’apparaît à l ’écran que quand la pos
[Link]. et cette location leur sert directement à s’auto- sibilité de son désamorçage ne fait plus de doute.
justifier, à affirmer leur importance, à s’imposer L’une des fonctions principales de la TV (de l’A.I.E.-
davantage, à bénéficier d ’une certaine ubiquité que lnformation en général, mais multipliée à la TV) est
la pratique sociale ne leur permet pas toujours : à de noyer le poisson. Deux façons principales de le
se fam iliariser, se faire apprivoiser, mieux connaître, noyer :
intérioriser. Mais, surtout, elle met en évidence leur — dans la masse : le flot quasi continu, la succes
solidarité, leur interdépendance, elle manifeste leur sion, d ’une heure à l’autre, d ’un jour à l ’autre,
cohérence : elle est le service de relations publiques d ’émissions d ’apparence différente, de sujets diffé
de tous les A.I.E., et grâce à elle chacun d ’eux est rents, produit un effet de masse qui relativise. Ce
le représentant de commerce des autres. Ce qui se défilement, ce dégorgement incessant est une carac
joue là, c’est la reconduction du système des appa téristique spécifique de la TV (l’opposant au cinéma,
reils idéologiques en tant que tel : non seulement les au journal, au livre). C’est toujours dans un texte
discours idéologiques de ces appareils sont repro qui l’excède, qui la dilue que la question se débat.
duits, mais le schéma de la superstructure tout entière, Pour le téléspectateur, ce gavage n ’est pas sans
de ses hiérarchisations, compartimentations, circula conséquences : 1° mise de tout sur le même plan,
tions. Un ordre des choses, un modèle du fonction équarrissage des contradictions ; 2° baisse d ’attention,
nement de la société qui a tout intérêt à se faire on subit mécaniquement ; 3° illusion, impression soi
gneusement entretenue qu’il y a sans cesse du nou
« naturaliser ». L’organigramme de la société bour
geoise (avec sa division du travail, ses appareils, ses veau. Ce qui contredit lé 1° : il y a là quelque chose
spécialistes, etc.) a constitué sur son modèle la grille de l’ordre du clivage : les deux impressions contra
des programmes de l’O.R.T.F. La TV reflète la repré dictoires cohabitent, c’est infiniment la même chose
sentation des instances et appareils sociaux que la et c’est toujours autre chose. Tout reste en suspens.
classe dominante se donne à elle-même et donne 11 peut arriver... Pas de dernier mot. A ce suspense
d ’elle-même. Si les appareils idéologiques servent à les journaux télévisés font grande place : leur fré
la reproduction des conditions de production, on peut quence de retour dans une seule journée installe cette
dire que la télévision sert, en les représentant, à attente incomblable du nouveau détail qui périmera
reproduire les modalités d’existence de ces appareils l’édition précédente (en témoignant que le temps
et leurs relations : la structure de la société bour passe, la terre tourne). Rien n’est définitif, tout est
geoise. différé, ce sont les événements qui prennent parti à
la place des hommes. Pour fonctionner, la TV a
besoin de faire attendre son spectateur, de lui impo
ser sa temporalité. L’impatience tue la TV ;
2. TV-Famille — dans le labyrinthe, la nasse des « difficultés » :
toute question brûlante est décrétée complexe et néces
Noter simplement qu’il est un [Link]. avec lequel site la convocation d’un ou plusieurs « spécialistes ».
la télévision entretient des relations privilégiées : Effets : 1° temporiser : les explications complexes
l’A.I.E. familial. Lui aussi, elle tâche de le cimenter, posent plus de questions qu’elles n’en solutionnent ;
d ’en ressouder les morceaux : chaque soir, la TV 2° prendre du « recul » : le spécialiste désactualise
unifie un instant une « famille » éclatée. L’A.I.E. toujours la question, l’éternalise, l’abstractise ; 3°
familial a besoin de l’idéologie bourgeoise que lui reproduire la hiérarchie, la division sociale bour
sert la TV, comme l’idéologie bourgeoise a besoin geoise : à chaque thème son fort ; 4° déplacer,
de l’appareil répressif et éducateur de la famille. brouiller. Le problème politique « posé » n ’est jamais
C’est donc comme un relais indispensable, vital, entre vraiment là : on va y arriver, on s’en éloigne, etc.
l’appareil familial et l’idéologie dominante qu’appa- On le fait miroiter, on l’escamote.
raît la télévision, resserrant et rassurant la famille /
quant à son importance dans l’idéologie dominante, Croupe Lou Sin d’intervention idéologique
29
Luis Bunuel : Knmiyi» rie. u n c r i u i r n . Los Oloidadoa.
Un c h i e n antUtlou.
I.<is H u r d r s .
Exemples :
Bête / Bête
« Il y a là un moment grandiose quand, après avoir
approché les cachalots et cherché assez cruellement le
contact qui allait provoquer deux accidents dans le trou
peau, on sent peu à peu les hommes devenir solidaires
de la souffrance des mammifères blessés contre le requin
qui n’est, après tout, qu’un poisson» (p. 6 4 ). Il faut
adm irer cet « a p r è s to u t» . Il nous dit que de deux ani
maux en lutte, l’un est nécessairement plus proche de
nous et qu’une connaissance abstraite — les cachalots
(cétacés) sont des mammifères comme les hommes — sup
plée aisément là où l’évidence sensible ne joue plus. Les
35
hommes, destinataires du spectacle de cette lutte, n’y sont
intéressés que s’ils y sont représentés : entre deux autres,
il faut choisir.
Iïomme / Bêle
« C haplin, dans « L e c irq u e » est effectivement dans
la cage du lion et tous les deux sont enfermés ensemble
dans le cadre de l’écran. » Le cadre unique, certes,
emporte le morceau (P. Bonitzer) et puisqu’il est ici
question de castration, il importe de noter que ce que
l ’Un demande à l ’Autre, c’est de le confirmer dans la cer
titude de son unicité, donc de le castrer.
Homme / Homme
Ou la mise en jeu de ce que Freud a appelé « le n a r
cissisme des petites différences » : une contradiction (sou
vent très) secondaire vient à la place de la principale,
l’axe à partir duquel les figurants vont se répartir en
deux camps avec le cadrage comme lieu commun de leur
« lutte à m ort». Tout le cinéma « classique» en fut m ar
qué : chez Ford, p ar exemple, la contradiction m ajorité/
minorité s’applique (abstraitement) à toutes les situations,
la minorité devenant, au gré des films, pionniers, indiens,
armée, irlandais, femmes, etc. Ou chez Hawks : am a
teurs/professionnels, chez Renoir : m aîtres/dom esti
ques, etc.
La vérité et le point de basculement de ce cinéma, le Saisir et fixer cette, chose innommable, ou plu
moment où il doit avouer son essoufflement, nous le ver tôt le fantôme à peine nommable de cette chose
rions volontiers chez Jean Rouch, chez qui le couple docu (te réel lui-m êm e) qui surgit et aussitôt dispa
mentaire/fiction est comme porté au carré avec le raffi raît, s'éclipse, entre les mailles du texte, les
nement du désespoir : pratique du cinéma comme jeu du grains inégaux de la pellicule : c’est fa structure
noir et du blanc. Nous y reviendrons. du fantasme obsessionnel, qui est aussi la forme
du rêve métaphysique.
Issues
Mettant en jeu la lutte de l ’Un contre l’Autre (duel, C'est pourquoi Vanimal sauvage constitue le
rencontre, combat singulier), les fictions classiques — paradigme m ajeur de cette problématique, à
classiques en ce q u ’elles sont toujours résolutoires — oscil condition d ’être saisi en entier, c'est-à-dire non
lent entre deux types de solution : monté. Le fauve est l'une des métaphores les plus
— l’Un se réconcilie avec l’Autre. Discours humaniste radicales du réel ; son inscription sur Vécran, sa
et récupérateur où la petite différence est sacrifiée à une présence dans le cham p, constitue bien un « gain
communauté plus large. (Ex. ; Griffith : Naissance d'une de réalité » dans la mesure où le temps du tour
nation. Cf. : J.-P. Oudart : « l’idéologie moderniste dans nage a pu (aurai/ pu) être le moment d'une lutte
quelques films récents». C. du C. n° 2 3 2 ) ; à m ort. C'est la caméra qui a dévoré le fauve,
—* l ’Un dévore/est dévoré par l ’Autre. Cette élimina mais ç’aiirnit pu être le contraire, ou tout au
tion devient l’objet d ’un spectacle d ’autant plus beau qu’il moins le fauve aurait pu dévorer Vopérateur, le
est insoutenable. On ne table plus sur la réconciliation de metteur en scène. Le fantasme du sj)ectateur,
tous avec tous mais sur la consolation obsessionnelle c’est d'être le m etteur en scène ; c'est lui qui
(esthétique) d ’avoir vu sans broncher la mort en face. jouit de /’Aufhebung de celte lutte à mort. Mais
Dans les deux cas, deux se fondent en un. il faut que le fauve sur Fécran soit entier, plein,
Le cinéma européen d’après-guerre, cinéma « moderne » plein de vie, que le film saisisse à cru un concen
par opposition à son modèle-repoussoir hollywoodien tré de violence qu'un œ il humain n'aurait pu sup
devait quelque peu déplacer ce problème. Ce qui carac porter, devant lequel il sc serait voilé ; le voile
térise ce cinéma, son plus petit commun dénominateur : transparent de l’écran ne garantit la jouissance
c’est le refus violent de ce qui dominait dans le cinéma du spectateur qu’à ce que celui-ci l'oublie comme
américain : la psychologie en dernière instance. Cette tel puisqu'il Ven sépare {il le sépare de sa mort).
remise en question — crise de l’individu-personnage
comme source et finalité des conflits — ne pouvait s’ef
fectuer que sur le mode petit-bourgeois d ’un désarroi
métaphysique. D’où que ce cinéma d ’après-guerre ait été
tantôt tiré vers le mysticisme (évaporation dans le grand
Tout : Rossellini) tantôt vers la pathologie (l’un est l’autre
et tous les deux sont clivés : Bergman, Persona). Dans
les deux cas, il y eut libération — sur le plan formel —
de toute une logique de la permutation et de la vicariance
dont témoigne par exemple l’œuvre tardive de Renoir (Le
Fleuve, Le Carrosse d'or).
Logique dont l’aboutissement, là aussi, se trouve chez
Rouch. La mise en présence de deux groupes (ex. : noirs
et blancs), chacun mimant l’autre, les positions (maîtrise,
subordination) qu’ils occupent alternativement pour les
besoins de la rime et de la symétrie, leur différence reven
diquée mais comme marque distinctive dans un jeu uni
que, destinée à rendre ce jeu plus titillant, non pas à le
détruire. Réduire la lutte à une passation de pouvoirs de
plus en plus rapide a d ’abord pour objet d ’occulter toute
37
lutte des classes au profit d ’un discours humaniste, évi
demment antiraciste, discours sur la « lutte des places ».
Autrement dit, les problèmes de l ’A frique néo-colonisée
ne seront pas résolus lorsque les Dogon feront de l’ethno
logie en Bretagne.
Politiquement
Comment « filmer » la lutte des classes.
Transformation
P o litiq u e m e n t :
Comment filmer la « prise de conscience » ?
Serge DANEY.
40
En Haut : La Règle du jeu, de Jean Renoir ; en bas : Petit à p etit, de Jean Rouch.
*v ; *»•«
pour
R oland Barllirs
figure : le paradigme
Mais au fond de la fresque un arbre est plié, s’arrache par l’effet
d’une soufflerie géante dont les pales détachent, au ralenti, des quartiers
de nuage, de terre, d’eau, de bois, dont le ralenti phasé décrit une dis
jonction des espèces (et si ces hélices lentes, dans des quartiers coupants,
ne produisaient jamais qu’une redistribution des espaces sur les arêtes
de c o u le u r ? ) , arbre plié, bombé jusqu’au déracinement (ce sont les
branches propulsées très vite contre les lattes de l ’arche et qui glissent,
griffent, ralentissent, décomposent jusqu’à la duplication, jusqu’à la
putréfaction le corps qui s’y plaque pour progresser, en sens inverse,
contre le vent : dans une navigation lente vers le fond de la peinture.
S’il l’atteint, quand il semble y toucher, c’est pour s’y écraser en deux
et d ’un geste théâtral (c’est, dira-t-on, du Poussin) se couper en deux, en
deux hommes, en deux mouvements, en deux couleurs : mais là séparés
par la figure emblématique de toute la disruption, les deux corps sonl
disjoints, comme d ’une barre paradigmatique, par l’arbre en train de
se souffler).
le vent de la peinture
( Comment la peindre j feindre) ; du moins de réel actif.
La peste d'Athènes 1
(P o u rq u o i, A risto te , f ré q u e n to n s -n o u s les c a d a v re s ? )
L a v o ix r o u la it en dehors de la b o u c h e son o d e u r im m o n d e
la m êm e q ue re la n c e n t les c a d a v re s je té s au sol, rances.
(et d a n s le m a n n e q u in a n a g r a m m a t iq u e :
de la b o u c h e ils e n v o ie n t des to u rb illo n s d ’o d e u r
la p re m iè re v o ix d u corps je té . Lucrèce)
N i l adeo posses cu iq u a m leue tenueque m em bris
uertere in utilitatem , at u en tu m et frig o r a semper.
I n jlu u io s p a r tim gelidos ardentia morbo
m em bra dabant n u d u m iaciente corpus in u n d a s,
figure : le mazzocchio
Lire ici la fonction de maîtrise et de distancement, quant à deux
moments d ’écriture disjoints, du mazzocchio conjoignant sur ses facettes,
dans son tranchant, et dans son encerclement les deux points d ’un arc de
la couleur ; blason équipolé d’une seule couleur sur ses deux limites,
ses deux termes énonçables, pendu au cou d ’un homme et coiffant une
femme / l e blanc et le noir, comme valeur du vert, restent, dira Vinci,
le comble des effets perspectifs de toute la couleur/ ; le blanc et le noir
répètent dans leur permutation infinie, circulaire, sur ses facettes de dis
persion (l’optique) les deux points de visibilité de la couleur. Bouée de
la couleur pendue au cou, au corps dont elle affecte la différence. Corps
affecté d’une différence de couleur et, brandissant la massue, la tête
prise dans cette ellipse oculaire décentrée : espèce de corps-étymon. Le
mazzocchio est ici rendu (par synecdoque) à la figure qui le porte, touché
différentiellement, corps d ’une métonymie étirée, l’étymologie (l’articula
tion distendue) de l’anneau qui l ’enserre : mazza, le gourdin, la massue,
l’appui-main du peintre, occhio, l’œil de la peinture, le regard de cet
objet tournoyant. Tous les corps ici pris dans cet arc, emportes comme
une graine vers le noir, la gomme charbonneuse comme vers le point
de visibilité ultime d ’une même qualité de blanc.
le mazzocchio, le réfèrent
Ici le détail n’est pas le prélèvement d ’un élément, c’est une trans
formation de l’économie du plan. En tant que suppression de la pro
fondeur perspective, c’est une opération sur la topique référent-signifiant-
dénoté. Cette topique (selon la théorie de Vinci) est caractérisée par le
fait de son instabilisation dans les phénomènes d ’écrasement (dans l’atten
tion portée à ce détail : l ’effet de zoom). Ce zoom qui constitue de toute
figure un fond de la peinture est paradoxalement (et, dans la même
conséquence, contrairement à la théorie perspective de Vinci) ce qui
écarte le référenl pour sembler donner du dénoté.
Le référent traditionnellement considéré comme ce qui est tenu à
distance par le signe dans un déni de la petite différence (ce sur quoi
53
il prélève sa ressemblance), et tenu à distance comme origine, pourrait
se définir comme ce qui ne tient pas la distance ; ce que l’écrasement
du signe (dans le Déluge) ou la fable de la séméioclastie (Profanation)
écarte comme espèce tenant au prélèvement même du signe, puisque ces
deux opérations font apparaître seulement du signifiant en débords (elles
sont effectuées sur l’espace d’abolition, de consumation du signe dans
« l’efTet de r é e l » ) . Mais la même chose s’écrit, produite dans la pein
ture, des deux corps, situés à la jonction des points de fuite, du corps
blanc fuyant son double de suie, posés au fond de la fresque en un
paradigme littéral dont la barre est peinte dans l’arbre soufflé et réins
crite dans une lézarde qui fissure la fresque sur cette ligne.
le mazzocchio, figure
le corps de Noé
La peste d'Athènes 2
Ite m ad s u p r e m u m denique tem pus
compressae nares, n a si p rim o ris acum en
tenue, cauati oculi, caua tem pora, fr ig id a pellis
duraque in ore, iacens rictu m , fr o n s tenta m anebat
N ec n im io rigida p ost artus morte iacebant.
la statue.
dans les mains les nerfs se contractent, les membres tremblent
mais c’est d’abord les pieds que le froid saisit. Au dernier moment,
les narines comprimées, la pointe du nez effilée, le trou des yeux,
les tempes creuses, la peau du visage froide et dure,
les lèvres crispées comme un anus autour des dents tombées, le
front tanné; y
d’une secousse, la statue commence à marcher.
M ultaque h u m i cu m in h u m a ta iacerent corpora su p ra
corporibus, tam en a litu u m genus atque fe r a r u m
aut procul absiliebat, ut acrem exiret odorem
aut, ubi gustarat, languebat morte p r o p in q u a .
le torchon.
et par terre des tas, l’un sur l’autre des corps;
mais les oiseaux et les charognards tentaient, de loin, d’en séparer
l’odeur
et s’ils viennent en manger, sur le théâtre, aussitôt pris dans les
plis des cadavres,
affaissés.
du poisson bouilli
Les créatures aquatiques mourront dans l’eau brûlante (prophéties II,
40 2 ).
De l'eau qui coule en courant trouble, mêlée de terre : de la poussière et
de la brume mêlées à Pair, et du fe u qui confond sa chaleur avec chacun
d'eux.
On verra tous les éléments confondus enfler, en une énorme masse, rou
ler, tantôt vers le centre de la terre, tantôt vers le ciel ; parfois accourus
avec furie des régions du midi vers le glacial septentrion, d ’autres fois
de l’orient à l’occident, et ainsi d ’un hémisphère à l’autre (prophéties
11, 4 0 6 ).
Et les poissons qui sortent de l ’eau, dit Ferenczi, ne dirait-on pas
de ces animaux tristes, essouflés qui ne peuvent flotter sur la terre. Dans
son intitulé « le poisson bouilli », la fable où est comptée dans son
indicialité première, sa première scène, l’indicialité nulle de la peinture.
La stéréographie de la peinture dans des corps comme produit de
la couleur. Il faudra également voir, pour ses effets de vérité, ce qu’en
précipite dans la reproduction photographique, le noir et blanc.
(ce qui s’impose aussi à la lecture du dossier du Déluge :) le person
nage de Noé est-il, selon la perspective, en proportion à l’arche, à l’en
semble des figures. Mais ce qui se dit, dans ce moulage soutenu instam
ment (et jam ais cet adverbe n ’a été aussi justement soutenu), c’est que
ce corps tenu par les figures n ’y tient pas, hors de leur mesure il les
traverse, passe immobile l’espace, saisi dans un prisme diaphane : toute
la peinture et sa fiction, profonde, est bien la toile, le fond, le mur sur
quoi il passe mais chevillé, attaché comme par son ombre, pa r le mon
treur de marionnettes. L’ombre se prend aux pieds et fuit la tête. Corps
sans ombre. Sa loi traversée : « la fiction est la profondeur de ce qui
se produit sur le p la n » . « L a peinture s’inaugure, scéniquement, se dési
gne de l’indéfectibilité d’un moins de réel. » « Le corps n ’est dans la
peinture qu’un pli de plus. »
« Pour figurer le vent, outre le fléchissement des branches et le rebrous~
semenl de leurs feuilles à son approche, tu représenteras les nuages de
fine poussière mêlés à l'air troublé. »
La peinture s’inaugure non-chronologiquement, sémiquement (?) de
l’indéfectibilité d ’un moins de réel. « Comment peindre le vent » : com
ment représenter en peinture ? le vent.
Le vent de la peinture n’ensemence proprement rien.
Espace, sur son enfoncement, piétiné de figures dénivelées, bous
culé (par les volumes, les couleurs, les proportions retorses) comme si
tout à coup, après un suspens immémorial, toute la peinture (soutenue
dans son mouvement de ces deux coulisses de bois) versait sur nous,
comme d ’une voiture, comme une eau. Comme la couleur rendue à sa
liquidité. Mais ici il n ’y a pas d ’eau, terre sèche, les effets du vent.
L*eau n’est, en ce qu’elle touche justement la peinture, que la couleur du
corps (prise dans un arc, du corps bombant dans la couleur, du corps
pris en scène dans l’arc de la couleur). Une femme une fois de plus cra
che (ne rejette pas) — c’est la femme-jet, le corps amniotique — l ’eau
de la peinture.
57
le batteur :
Le mouvement même de ce joueur de golf pose, dans la violence
qui annule la dérive de son socle, un visage masqué et le retrait (acci
dentel) de l ’expression aux traits du visage n’est-elle pas la pression
même du corps, qui le défonce ? ; les yeux et les pommettes noyés,
noircis, émettant de l’ombre. Un masque, une craquelure de la peinture
qui aveugle ici une de ses figures. Un carré noir à ce texte : « le sujet
de la peinture est aveugle» (c’est un signifié du système). De ses pieds
non dessinés, non déliés, massifs. Sa chevelure est ourlée, comme un tur
ban, contre le vent, frisée par derrière dans le vent de la peinture (ces
boucles, en lignes brisées, comme le signe de l’eau dans toutes les écri
tures, créneaux en repeint verdâtre sur le mélange blanc-vert-noir, rappel
en ce point de la soufflerie).
l’ombre :
L’ombre, comme un frotté du corps, cette espèce de positivité du
signifiant est ici ce qui bouge constamment. Elle est saisie non pas d ’un
site du corps topique mais pourrait-on dire, d ’un enjeu positif ; son
enjeu n’est pas le calqué, le décollé, le simple hors-jeu du corps, son
enjeu est celte « mise taxinomique ». Non pas un complément mais un
corps varié (tout comme le mazzocchio est un corps de peinture durci,
solide et pris en tournant d ’un pouvoir comminutif : sa dispersion —
celle qu’il règle et qui lui appartient — est le gain, gain de plaisir, d ’un
ordre nouveau, inouï). L’ombre, doublure défaite, estompage sans corps
est alignée, profilée dans une perspective paradigmatique.
« On verra souvent un homme devenir triple, et tous trois
avanceront ensemble, et souvent celui qui est le plus réel,
l ’abandonnera » (de l’ombre projetée par le soleil, et son
reflet dans l ’eau en un seul et même temps, prophéties
II. 4 0 5 ) .
La peste d'Athènes 3
la disposition
celui qui réchappait de cette perte d’un sang noir
voyait la peinture descendre dans les articulations et surtout dans
les couilles.
Epouvantés d’être déjà sur ce versant, ils tentaient de vivre en
tranchant leurs parties.
D ’autres vivaient encore sans pieds ni mains, et d’autres encore
sans yeux : c’est jusque-là que la peur de mourir avait enfoncé
sa pointe.
Et même il y en eut que saisit l’oubli de toutes les choses au
point qu’ils ne pouvaient se reconnaître.
Etendu, immobile, regardant déjà ses funérailles celui-là se divisait.
les plis :
Dos de la femme au mazzocchio. Le pli florentin est appuyé de
repeints de couleur blanche : cette figure de peinture présente ici selon
une nécessité manifeste ce qui tient à son jeu dans la figuration ; c’est un
énoncé apodictique qui tient au système (tel un ongle « incarné ») :
comme autre figure de l’aveuglement elle tient, de son dos, « ce qui ne
voit pas dans la p e inture». L’espace de la fiction est un pli tragique
dans sa minutie (— puisque le Déluge de la peinture est joué ici sur
une disproportion des effets : les objets, les corps, leur mise taxinomique
sont renvoyés à une sorte d ’immensité de la nullité du travail de la pein
ture — il n ’y a pas ici de drapé dramatique qui reprenne, depuis un
ihéâtre prescrit dans sa rhétorique, un drame de la peinture). Ce qui
est touché sur le dos de la femme et dans les deux croupes qui l’asseyent
(croupe de la femme, croupe du bœuf qu’elle monte) c’est l’aveuglement
domestique d ’un corps de peinture (son incongruité dram atique) qui
entre, de biais, vers le centre de la fresque. Ici comme dans le bazar
oriental la fin du monde n’est que l’insécurité des marchandises : elles
ne se repèrent que dans une défaite taxinumique : sans ordre, mais
pourvu de lieux transitoires, tout objet dans son flottement est trans-histo-
rique ; il traverse à la fois tout un corps de fiction et la règle de la
figuration : traversant du même mouvement l’ordre, toujours supposé,
d ’une topique signifiante et prenant de biais, comme corps sans répéti
tion, l ’histoire de la peinture. Sa place infime signe, comme pièce m aî
tresse et catégorème instable d ’une fiction (la figuration du Déluge), un
grand dérangement de l ’ordre cosmique. C’est de ce signifié laborieux
que se touchent les signifiés du système ; c’est aussi de là que la signi
fication « usine » du signifiant.
Toute figure signale ici l ’apparition du sens dans cette instabilité
taxématique : celle-ci n’en est pas la restriction mais, exactement, l ’éco
nomie.
vie d’Uccello
Uccello est un système obsessionnel. Vasari notait sa fétichisation
forcenée : la perspective, les couleurs, la fascination du détail, les cons
tructions, l’obsession animalière. Uccello a peur du fromage (d’une peur
ontologique). Pontormo de son côté mange quotidiennement des œufs en
quantité fabuleuse (son journal consigne jour après jour cette ingestion
monstrueuse : il compte les œufs). Avant son clivage ou en lui-même le
sujet est le carrefour de plusieurs textes contradictoires. Sa symbolisation
(son travail) est sa sortie hors de ces textes. Le sujet est le nœud aveugle,
traversé, de ce q u ’il ne peut lire en un seul temps. Un hiatus dans le
temps du travail signifiant.
La peste d'Athènes. 4
fin : le début, le débat. Qui donc au fonds, dans le mannequin,
gît ? Un corps volé, une sépulture indue.
N a m q u e suos consanguineos aliéna rogorum
in su p e r extructa ingenti clamorc locabant (la bouche carrée, noire)
subdebanlque faces, m ulto cum sa n g u in e saepe
rixantes p o tiu s quam corpora desererentur.
au début, d’une position de ce qui gît à l’autre place, le débat,
la rixe plutôt, enfin, que déserter les cadavres.
Il n’y a dans le tableau athénien qu’une forme, dit Lucrèce,
l’allocuté : « Tu verrais leurs corps souillés, mais tu ne peux les
vêtir », une seule personne : l’allocuté.
S e d a quo verba proferentur ? Tallocuté. Uideres m em bra.
Toute la symbolisation tient (et tout le système de la peinture) à
ce manque actif. Personne, ne dit Je : allocuteur y est une adresse,
c’est le sujet mythique dont la prolifération travaille les corps de
la peinture.
Jean-Louis SCHEFER.
Veuillez me faire parvenir ............ exemplaire(s) de la Table des matières n° 160 à 199.
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La Révolution
Culturelle dans les studios en Chine
par Joris Ivens et Marceline Loridan
Cette deuxième intervention se proposait d’aborder le modernes de ses principes universels, au moment même
problème fondamental du rapport entre la lutte écono où ils protestent de leur fidélité à ces principes, et de
mique et la lutte politique de classes, entre la politique l’application « créatrice » qu’ils en font aux conditions
et Féconomie, tel qu’il a été théoriquement élucidé à concrètes de la lutte de classes en France.
partir et en vue de la pratique révolutionnaire des Voici la citation intégrale de la thèse de Marchais
masses par les dirigeants prolétariens Marx, Engels, (.Nouvelle Critique, n° 51, p. 6), qu’on peut légitimement
Lénine, Mao Tsé-toung, et tel que le conçoivent les révi isoler du reste de l’entretien sans en altérer le sens,
sionnistes modernes du P arti dit communiste français. puisqu’elle forme un tout cohérent, une démonstration
Le numéro 51 de La Nouvelle Critique (mars 72) pré complète. Marchais y répond à un contradicteur imagi
sentant un exemple éclatant de cette conception sous la naire sur la question du statut et de la nature de classe
plume du plus haut responsable de ce Parti, Georges de la « démocratie avancée » : « On dit : mais puisque
Marchais, dans un entretien qu’il accorde à la revue la démocratie avancée ne sera pas encore le socialisme,
sous le titre « Trois réponses sur l’union populaire », nous continuerons donc à vivre en régime capitaliste...
il nous a paru plus intéressant de Fétudier concrè Ce : « ou bien... ou bien » est une vue un peu simpliste.
tement que de nous livrer à une analyse générale, tou Car c’est oublier que, f>our nous, la démocratie avancée
jours susceptible de formalisme et d'abstraction. Nous sera et doit être «ne transition. Elle sera donc essentielle
disons qu’il s’agit d’un exemple éclatant parce que s’y ment une phase de lutte destinée à faire reculer, à affai
trouvent condensés en 32 lignes les procédés et méthodes blir de plus en plus le grand capital monopoliste, qui
les plus éprouvés par lesquels les révisionnistes falsifient constitue (ne l'oublions peu) la caractéristique essentielle
la position marxiste-léniniste de base quant au problème du capitalisme contemporain. Qu'on pense à la significa
qui nous occupe. L’opération se déroule, classiquement, tion de mesures telles que la nationalisation des secteurs-
selon le schéma suivant : 1) réfutation d’une objection clés de Vindustrie qu'un gouvernement démocratique devra
présentée comme « dogmatique » au nom de la dialec progressivement réaJiser. Eh bien, j'en dirais ce que
tique matérialiste ; 2) citation, à l’appui, d ’un classique Lénine disait en septembre 1917 de mesures — pourtant
du marxisme a) fausse, b) détachée de tout contexte incommensurablement moins décisives — susceptibles
historique précis ; 3) une fois éliminé du fragment pré d'être prises par un gouvernement populaire, démocra
levé tout ce qui pouvait gêner et en constituait l’essentiel, tique : € Ce n ’est pas encore le socialisme, mais ce n’est
utilisation de ce fragment à des fins étrangères, voire déjà plus le capitalisme. C’est un pas immense vers le
antagonistes, au projet de son auteur ; 4) déplacement qui socialisme, un pas après lequel il est impossible, dans
s’opère au détriment de la politique marxiste-léniniste les conditions d’une véritable démocratie, de revenir au
et au profit d’une ligne économiste, donc bourgeoise. Le capitalisme, sans user des pires violences contre les
tout présenté avec assurance et tranquillité (sur le mode masses. » Il disait aussi que le socialisme, c'est la dém o
de l’évidence), pour renforcer dans leur conviction — cratisation « jusqu'au bout ». C'est-à-dire que la dévelop
c’est là le dernier tour de force — ceux qui sont déjà pem ent de la démocratie nouvelle, de la démocratie
convaincus, et n ’éveiller aucun soupçon chez les autres. politique et économique que nous préconisons, fera appa
Notre intention est précisément de démontrer la mysti raître la nécessité du pas décisif, révolutionnaire, vers le
fication et de faire apparaître la ligne politique qu’elle socialisme. C'est ainsi qu'il faut entendre que cette
sert, preuves à l’appui et aussi longuement qu’il sera démocratie « débouchera » sur le socialisme » (les mots
nécessaire, non pas tellement à l’intention des marxistes- soulignés le sont par G. M.)
léninisles conséquents qui savent depuis longtemps à quoi Marchais prétend donc ne rien dire d ’autre que Lénine,
s’en tenir quant à de tels procédés, qu’en direction de el va même jusqu’à affirmer sans rire que les tâches
ceux qui — confiance aveugle ou impréparation théo assignées par celui-ci au prolétariat russe et à ses alliés
rique — pourraient encore être dupes. La longueur de en septembre 1917 étaient « incommensurablement moins
la démonstration excédera de beaucoup celle de l’exem décisives » que celles que se propose la « démocratie
ple analysé, niais c’est toujours inévitable en présence avancée ». Mais de quel texte de Lénine s’agit-il, el dans
(Fopérations délibérées de brouillage. Bien que portant quel contexte historique précis ? Le fragment prélevé par
sur une conjoncture historique précise et la référence qui Marchais vient de la brochure La catastrophe im m inente
y est faite, elle nous paraît pouvoir aider — dans la et les moyens de la conjurer, écrite entre le 10 et le
mesure où l’exemple engage un certain nombre de points 14 septembre (23-27) 1917 et reproduite dans le
essentiels de la théorie marxiste-léniniste — à la mise tome XXV des œuvres de Lénine (Editions; Sociales). Il
en lumière de la déformation par les révisionnistes se trouve page 391, où n'im porte qui peut le lire en
92
entier. La citation exacte aérait en effet la suivante : nouveau gouvernement, si « populaire » se proclamât-il,
« Le service de travail obligatoire institué, réglé, dirigé un nouveau « chassé-croisé ministériel », mais « l’organi
par les Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans. sation armée de la population et, en premier lieu, des
ce n’est pas encore le socialisme, mais ce n ’est déjà plus ouvriers et des paysans » (texte cité, page 389), organi
le capitalisme. C’est un pas immense vers le socialisme. sation déjà existante sous la forme des Soviets.
un pas après lequel il est impossible, toujours en dém o Il faut également rappeler que la brochure de Lénine
cratie intégrale, de revenir en arrière, de revenir au brièvement résumée ci-dessus est exactement contempo
capitalisme, à moins d'user des pires violences contre raine :
les masses » (les mots soulignés le sont par Lénine). On 1) d ’un autre texte fondamental, véritable supplice
constate donc que Marchais, qui prétend ne rien dire pour les opportunistes depuis plus de cinquante ans,
de plus que Lénine, en dit même un peu moins, puisqu’il L'Etat et la Révolution, où Lénine rappelle, analyse,
supprime carrément la ligne suivante : « dirigé par les développe et réaffirme la thèse marxiste de base, valable
Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans », c’est-à- pour toute révolution populaire, selon laquelle « la classe
dire pas autre chose que la question du pouvoir (qui ouvrière ne jteul pas se contenter de prendre la machine
contrôle qui, qui dirige qui), dont Lénine répète inlas d ’Etat toute prête, et de la faire /onctionner pour son
sablement qu’elle est « la question la plus importante de propre com pte », mais doit la briser, la démolir, la
toute révolution », « la question (qui) ne saurait être ni mettre à bas, la détruire (répétition obstinée de ces ter
éludée, ni reléguée à Varrière-plan » (tome XXV, p. 399), mes, repris, relancés, permutés, soulignés dans tout le
sinon bien entendu par la bourgeoisie et ses alliés démo texte de Lénine), et la remplacer par un Etat nouveau,
crates petits-bourgeois, par les opportunistes el les révi prolétarien, lequel, n ’étant plus un Etat au sens ordinaire
sionnistes. (bourgeois) du terme, est appelé à s’éteindre et à dépérir.
Marchais parle également, de la façon la plus vague, de 2) de l ’article « Une des questions fondamentales de
« septembre 17 » (1). La brochure de Lénine, écrite entre la révolution* (14 (27) septembre 1917). Rappel de cette
le 10 et le 14 septembre, s’inscrit dans un moment parti question : le pouvoir. Quelle classe détient le pouvoir ?
culièrement critique de la révolution russe, qu’elle com Analyse des raisons qui font qu’il est impossible, dans
mence par analyser : guerre impérialiste, famine immi le cadre de la vieille machine cTEtat, même dans la
nente, débâcle économique, sabotage de la production plus « démocratique » des républiques parlementaires,
par les capitalistes, impuissance ou franche collaboration d’envisager la moindre transformation révolutionnaire.
de classes des partis « socialistes », inaction totale du Nécessité absolue de supprim er l’armée permanente et
gouvernement en dépit de ses promesses renouvelées, la police et de Ja remplacer par l ’organisation armée
risque grandissant de restauration de la toute-puissance de la population sous la direction du prolétariat et de
de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers. Pour son parti, suppression de l'immense corps parasite des
Lénine, un seul moyen de conjurer la catastrophe : le fonctionnaires, de l ’administration. Remplacement de
contrôle, la surveillance, la réglementation par l’Etat cette machine d’Elat par un Etat nouveau, véritablement
des principaux secteurs de la vie sociale. Il préconise démocratique, populaire. Etat existant déjà, les Soviets :
un certain nombre de mesures immédiates : nationali nouvelle forme d ’organisation de masse de tous les o ppri
sation des banques, suppression du secret commercial, més et exploités, dirigés par le prolétariat, organisation
groupement en cartels, réglementation de la consomma de lutte, mais surtout nouvel appareil (TEtat, nouvel
tion, impôt sur le revenu avec taxes très élevées sur les organe du pouvoir d ’Etat (force armée des ouvriers et
gros et très gros revenus (c’est à ces mesures — « incom- des paysans), lié au peuple, non bureaucratique, alliant
mensurablement moins décisives » que celles de la « dé les avantages du parlementarisme et de la démocratie
mocratie avancée » — que Marchais fait sans doute allu immédiate et directe et réunissant dans la personne des
sion dans son entretien). Lénine analyse pourquoi ces représentants élus les fonctions législatives et exécutives...
mesures, qui devraient être décrétées et appliquées depuis 3) de la lettre adressée au Comité Central, aux Comités
des mois, sont ajournées par un gouvernement se pro de Pétrograd el de Moscou du POSDR (12-14 (25-27)
clamant « démocratique révolutionnaire », et en conclut septembre 1917) : « Les Bolcheviks doivent prendre le
que la seule façon de remédier à cette inertie ou à ce pouvoir », mot d ’ordre rendu possible par le passage de
sabotage est la substitution à l’Etat existant, « démocra la majorité aux bolcheviks dans les Soviets des deux
tique révolutionnaire » en paroles mais en fait au service capitales après plusieurs mois de domination des partis
de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers (volon conciliateurs menchéviks et social istes-révolutionnaires.
tairement ou non, peu im porte), d’un véritable Etat Préalable auquel est aoumis le problème du gouverne
démocratique révolutionnaire. De ces trois termes, celui ment. Les bolcheviks prendront le pouvoir, et « ils fo r
que Lénine souligne, celui sur lequel il revient avec meront un gouvernement que personne ne renversera ».
insistance, le déterminatif, est le terme révolutionnaire :
seul le caractère révolutionnaire de cet Etat le rendra Tel est le contexte historique et textuel exact dans
capable de réaliser la démocratie la plus complète, la lequel s’inscrit la brochure sollicitée par Marchais. H
démocratisation « j u s q u ’au b o u t» qu’est la dictature du faut dès lors une singulière impudence pour mettre en
prolétariat. Les thèses opportunistes au contraire posent comparaison les pitreries de la démocratie avancée et les
d’abord une démocratie neutre, abstraite ou avancée, et mesures économiques — « incommensurablement moins
lui font miraculeusement engendrer la révolution, voire décisives » ! — préconisées par Lénine, en escamotant
même le socialisme sans révolution. Lénine y insiste : complètement la condition expresse de possibilité de leur
cet Etat démocratique révolutionnaire ne saurait être un application effective posée par celui-ci, soit le passage
de tout le pouvoir aux Soviets, forme russe de la dicta
1) D e fu^on v ag ue, «‘l p a r l à - m ê m e r e t o r s e « s e p t e m b r e 1917 > ture du prolétariat, nouvel appareil d’Etat tout prêt à
e.n effet, c ’est « c n l r c » f é v r i e r ( r é v o l u t i o n d é m o c r a t i q u e b o u r g e o i s e ) fonctionner, fonctionnant même déjà en nombre d’en
et o c t o b r e ( r é v o l u t i o n s oc i a l i s t e ) . D e lu à é t a b l i r u n e h o m o l o ^ i c droits du territoire (2).
avec la « d é m o c r a t i e u v a nc éc » c o m m e p é r i o d e d e t r a n s i t i o n , ii n ’y
u q u ' u n pa s à f r a n c h i r , ce q u e M a r c h a i ? fait a l l è g r e m e n t , et q u ' i l 2) F o r m e ru sse d e la d i c t a t u r e d u p r o l é t a r i a t : cel a v e ut d i r e q u e
a i m e r a i t v o i r f a i re à d 'a u t r e s . lea f o r m e s d e cet te d i c t a t u r e — d o n t l'e s se n c e n e c h a n g e p a s —
83
Ici. on peut prévoir «ptalre objections : tude ? » (« Lettre aux camarades, tome XXVI, p. 203).
1) (> pouvoir de la majorité de la population repré Quel rapport y a-t-il entre cette position révolutionnaire et
senté en septembre 1917 par les Soviets, n’est-ce pas ce les lamentations des révisionnistes sur l'inconsistance
«pie se propose d'assurer « notre » « gouvernement démo de « notre » Parlement, balancés entre la nostalgie du
cratique d union populaire », « authentique représentant «Q u a n d nous étions ministres» (Billoux) et 1 espoir du
des intérêts de la nation » ? € Quand nous redeviendrons ministres » (Wurmser,
II s'agit là «l’une phraséologie «le démocrate pelit- H um anité du 4-3-72) ? (3)
hnurgeois destinée à duper les masses. Cette objection 3) Mais nous disons que « passage pacifique au socia
est aussi ancienne «pie le parlementarisme, et Lénine y lisme ne signifie pas passage parlementaire », que nous
répondait «léjà, donnant sa réponse comme valable non comptons sur de larges mouvements de masse afin de
seulement dans les conditions concrètes el spécifiques «le gagner la majorité de la population et d’isoler la mino
la révolution russe, niais pour toute république parle rité d’exploiteurs...
mentaire bourgeoise, « la plus révolutionnaire et la plus Il est vrai que depuis le choc de mai-juin 68, les révi
dém ocratique» : «.Mais le mot cFordre : « L e pouvoir sionnistes français ont pris quelque distance à l’égard
aux Soviets » est très fréquem m entT sinon dans la plupart de la voie parlementaire krouchtchévienne, mais cela
des cas, compris de façon absolument fausse, dans le change-t-il quelque chose à l ’affaire ? La démocratie,
sens de « ministère formé par les partis qui ont la majo est-ce, comme on nous le répète sans cesse, la soumission
rité dans les Soviets » ; el ce st sur cette opinion profon de la minorité à la majorité ? « Non. La démocratie et
dém ent erronée que nous voudrions nous arrêter plus en la soumission de la minorité à la majorité ne sont pas
détail. Un « ministère form é par les partis qui ont la des choses identiques. La démocratie, c'est un Etat recon
majorité dans les S o v ie ts», cela veut dire des change naissant la soumission de la minorité à la majorité ;
ments de personnes dans la composition du cabinet, tout autrement dit, c'est une organisation destinée à assurer
Fancien appareil gouvernemental demeurant intangible, l’exercice systématique de la violence par une classe
appareil foncièrement bureaucratique, foncièrement anti contre une autre, par une partie de la population contre
démocratique,, incapable de réaliser aucune réforme l'autre partie (« L’Etat et la Révolution », tome XXV,
sérieuse, même celles qui figurent au programme des p . 493).
socialistes-révolutionnaires. » Une fois encore, rappel de 4) Donc, si la question du pouvoir d’Etat est fonda
ce point décisif r dans le cadre de la machine d ’Etat mentale, pas de moyen terme, pas d’étape intermédiaire
bourgeoise, au moyen de cet appareil d’Etat, prétendre entre la dictature de la bourgeoisie et la dictature du
appliquer des réformes, « ne disons pas abolissant, mais prolétariat. Pourtant, en septembre et même en octobre
même rognant ou lim itant effectivement les droits du 1917, Lénine et le Parti parlent de dictature du prolé
Capital, les droits de la « sacro-sainte propriété privée », tariat et des paysans \muvres. N ’est-ce pas là une étape
c’est entretenir les pires illusions dans les masses. intermédiaire « ouvrant » en quelque sorte « la voie au
2) Bien que déclarant le parlementarisme périmé, les socialisme » ?
bolcheviks n ’ont-ils pas participé aux élections pour le D’abord, il n’y a aucune comparaison possible entre
Parlement bourgeois, pour l’Assemhlée constituante, et l'organisation armée des ouvriers, soldats, paysans sous
cela, jusqu’en septembre-novembre 1917 ? Lénine lui- la direction du prolétariat et les bêlements sur le « pas
même ne le rappelle-t-il pas contre les « gauchistes » sage pacifique » ou la classe ouvrière « opposée à toute
antiparlement dans La Maladie infantile ? forme de violence ». Ensuite, dans « Sur les trois mots
La Maladie infantile du communisme est une bible et <Tordre dans la question paysanne », Staline avait déjà
un trésor pour les révisionnistes, à condition de le vider répondu : « Nous avons marché vers octobre sous le
de son contenu révolutionnaire, à condition de le lire mot d'ordre de la dictature du prolétariat et de la pay
à moitié. La tactique des bolcheviks était alors déter sannerie pauvre, et nous l'avons réalisé en octobre, for
m ellem ent, pour autant que nous faisions bloc avec les
minée par la nécessité de démontrer aux masses retar
dataires, aux masses laborieuses non encore prêtes, et socialistes-révolutionnaires de gauche et partagions avec
eux la direction, quoique en fait nous eussions déjà
de démontrer dans la pratique, pourquoi les Parlements
avaient fait leur temps, pourquoi il fallait les dissoudre. alors la dictature du prolétariat, puisque. nousT bolche
Il s’agissait de faciliter, dans la mise en évidence de viks, formions la m a jo rité » («Les Questions du léni
nism e», tome I, p. 236, Ed. Norman Béthune, Paris).
leur inutilité, le succès de leur dissolution et de leur
élimination politique. Sans compter que le maintien pro
visoire de l’Assemblée constituante ne pouvait signifier Quelle que soit la façon d ’aborder le problème, nous
«pie sa subordination au pouvoir des Soviets, sa trans sommes donc renvoyés à la question incontournable de
la prise du pouvoir d’Etat, à la question politique par
formation en appendice des Soviets, et qu’il n’était pas
excellence de toute révolution. Marchais, en tronquant
«juestion d’éluder le point fondamental, préalable, du
la citation de Lénine, en la débarrassant de la petite
passage de tout le pouvoir à ces organismes : « Ce « type
ligne traitant de cette question, en escamotant la révolu
m ixte », toits Font admis ; mais faire passer aujourd'hui
t i o n a dès lors tout loisir d'utiliser le reste du fragment
sous le terme « type mixte » la renonciation à la remise
à des fins économistes, c’est-à-dire politiques, mais bour
du jtouvoir aux Soviets... qu'est-ce donc ? Peut-on trouver
geoises. La période de transition économique décrite par
des formules parlementaires pour caractériser cette atti-
Lénine est déportée sur le plan politique, ce «|ui d ’une
simt n é c e s s a i r e m e n t d i f f é r e n t e s s el on les f o r m a t i o n s s oci al es et les part fonde « théoriquement » la démocratie avancée
m o m e n t s h i s t o r i q u e s : C o m m u n e d e P a r i s , S ovi et s r usses, C o m i t é s
r é v o l u t i o n n a i r e s en Chi ne.. . Il en est d ’a i l l e u r s d e m ê m e p o u r les 3 1 O n i m a g i n e d é j à d e B o n i s et C a s a n o v a t r i o m p h a n t : ils se fout
f o r m e s q u e p r e n d lu d i c t a t u r e — d o n t l'essen ce n e c h a n g e pas — les c o m p l i c e s d e C h i r a c , p u i s q u ’ils a t t a q u e n t l e p a r l e m e n t a r i s m e .
d e la b o u r g e o i s i e . D a n s l ' e x e m p l e h i s t o r i q u e a na l y s é ici, il s'unit Ma i s c’est u n e vi ei l le r e n g a i n e , t ant le r é v i s i o n n i s m e a us s i se r é p è t e
d e d é ^ a ^ e r les e n s e i g n e m e n t s u n i v e r s e ls q u ’il c o n t i e n t et d e m e t t r e en p a r o d i e : « L e s e n s e ig n e m e n ts d e M a rx , f o n d e s su r V é t u d e d e
e u é v i d e n c e l e u r a b a n d o n p a r M a r c h a i s , é v i d e m m e n t pas de l e u r la C o m m u n e , so n t si b ie n o u b l ié s q u e le < so c ia l-d é m o c r a te » (l is e z :
a p p l i c u l i o n c o n c r è t e a u x c o n d i t i o n s d e la r é v o l u t i o n en F run cc . l'a ctu el tra îtr e au so c ia lis m e ) est to u t s i m p l e m e n t incapable, d e
Celle-ci n e p o u v a n t t<e c o n c e v o i r q u e d a n s la c o n f o r m i t é i n f le x ib le concci>oir u n e a u tr e c r i ti q u e d u p a r l e m e n ta r i s m e q u e la c r i ti q u e
à ceux-là. a n a rc h iste o u r é a c tio n n a ire (« L 'E ta t et la R é v o l u t i o n »).
A4
comme « ph ase de transition », et d ’autre part permet à d’aider, d’éduquer, d’entraîner dans la voie socialiste les
Marchais de pourfendre les tenants du « ou bien... ou masses travailleuses, les larges couches opprimées et
bien » au nom de la dialectique matérialiste. Lorsque exploitées, et non pas, comme veulent le faire croire
Lénine préconise un certain nombre de mesures urgentes, les révisionnistes dans leurs interminables chicanes avec
indispensables pour conjurer la catastrophe imminente, le Parti socialiste, le fait que « la roue de l ’Histoire ne
en disant que ce n’est déjà plus le capitalisme, mais pas tourne pas à l’envers », ou de prétendues « lois progres
encore le socialisme (la nationalisation du sol par exem sistes de l’Histoire ». Comment s’étonner qu’englués à ce
ple, mesure bourgeoise, mais susceptible de porter un point dans le fatalisme économiste, ils se récrient quand
coup très dur aux capitalistes, de faire mettre à la on leur parle de restauration du capitalisme en URSS,
Russie « un pied dans le socialisme »), il déclare expres où la félichisation du processus de développement des
sément leur possibilité de réalisation soumise à la prise forces productives n’empêche pas qu’une néo-bourgeoisie
en un temps du pouvoir d’Etat par les Soviets. Tenter d’Etat, après avoir arraché le pouvoir à la classe ouvrière,
d’utiliser la phrase de Lénine sur une période de tran le détienne aujourd’hui ? Sous prétexte de s’opposer aux
sition économique (du capitalisme au socialisme) pour divisions mécanistes, aux « ou bien... ou bien » sectaires.
justifier une « période» de transition politique (la démo Marchais reprend la méthode usée de la falsification
cratie avancée), c’est lui faire dire exactement le éclectique de la dialectique, celle qui trompe les masses
contraire de ce qu’elle dit, la détourner de son sens, avec le plus de facilité car, affectant de tenir compte
réviser le léninisme. C’est en effet une donnée élémen de tous les aspects d’un processus, de toutes les influences
taire du marxisme-léninisme que le socialisme ne s’ins- contradictoires, de 1’ « inextricable complexité tlu réel »,
taure pas en un jour, par simple décret, et qu’une elle imite à s’y méprendre la méthode marxiste-léniniste.
période de transition est indispensable pendant laquelle La notion de démocratie avancée « ouvrant la voie au
l’équilibre instable el complexe des différents modes de socialisme » est théoriquement absurde et pratiquement
production coexistant dans une formation sociale se réactionnaire, car ce qui ouvre la voie au socialisme, ce
modifie, et s’effectue le passage de la dominance d’un n ’est pas la démocratie avancée, c’est — reportez-vous à
de ces modes à la dominance d’un autre (socialiste). Les Lénine dont vous vous réclamez tant — le Capitalisme
Chinois, par exemple, expliquent que si la prise du pou monopoliste d ’Etat, la révolution et sa continuation sotis
voir par le prolétariat a eu lieu en 1949, la transfor la dictature du prolétariat assurant seule qu’une forma
mation socialiste de l ’agriculture, de l ’artisanat, de l’in tion sociale s’engage dans la voie socialiste. Car Lénine
dustrie et du commerce a été accomplie pour l’essentiel en parle, du Capitalisme monopoliste d’Etat, qui n ’est
en 1956, ce qui ne signifie pas, bien au contraire, que pas du tout ce monstre, cette aberration, cette inconnue,
la lutte des classes ne s’est pas poursuivie pendant cette cet imprévu qui permettrait d’ « ajuster » le marxisme-
période et qu’elle ne continue pas depuis entre les deux léninisme à notre époque, de pratiquer un « marxisme-
lignes, les deux voies, sur les fronts politique, idéolo léninisme créateur », dégagé des formules toutes faites
gique, économique, culturel, la continuation de la révo et des schémas préfabriqués (5). Les révisionnistes de
lution sous la dictature du prolétariat pouvant seule la Deuxième Internationale prenaient déjà prétexte des
assurer la consolidation de la base économique, l’essor * données récentes du développement économique » pour
des forces productives, et la transformation socialiste des mettre en œuvre leur falsification du marxisme-léninisme,
rapports de production, ce que nous enseigne la Révo et les révisionnistes modernes ne font pas autre chose.
lution culturelle prolétarienne, ce que condensent les C’est Irès précisément une page avant la phrase défor
deux grands motB d ’ordre « Faire la révolution et pro mée, édulcorée par Marchais, que Lénine résume le pro
mouvoir la production », « la politique commande à blème qui nous occupe, avec en prime la métaphore de
l’économie» (4). La manœuvre de Marchais consiste à la « voie » : « ... le Capitalisme monopoliste (TEtat est
déduire, de la nécessité d’une transition économique, celle la préparation matérielle la plus complète du socialisme,
d ’une transition politique et à justifier celle-ci par celle- ranticîiam bre du socialisme, rétapc de VHistoire qu’au
là, c’est-à-dire à confondre période (économique) et étape cune autre étape intermédiaire ne sépare du socia
(dénotant le champ politique de la lutte des classes et lisme... », « ... aujourd'hui, le socialisme est au bout de
de la révolution). Sa thèse n’esf rien d'autre, dans le toutes les avenues du capitalisme contemporain » (tome
contexte du Capitalisme monopoliste d’Etat, que la thèse XXV, p. 390, les mots soulignés le sont par Lénine).
révisionniste des « forces productives » et de « la base Le CME « ouvre la voie » à un nouvel ordre social, et la
économique composite » de Liou-Chao-Chi et Yang-Tsen- nature de classe du pouvoir d'Etat assure ou non la
Hien selon laquelle à une base économique où s’imbri réalisation de cet ordre, telle est la position marxiste-
quent différents modes de production dont l’équilibre léniniste. Marchais confirme au contraire qu ’en substi
est en voie de transformation devait correspondre terme tuant à cette ligne un évolutionnisme économiste qui
à terme une superstructure également composite, ligne ne pose pas la question du pouvoir, en recouvrant
ultra-réactionnaire balayée par la ligne révolutionnaire le problème de l ’Etat par celui de gouvernement, en
de Mao Tsétoung. Ce qui ne sera déjà plus du capita combinant mille fois le terme « démocratie » avec les
lisme mais pas encore du socialisme sera donc assuré termes « avancée », « authentique », « vraie » ou « supé
pour Marchais p ar une démocratie qui ne sera déjà plus rieure » sans avancer d ’un pouce quant à la spécification
bourgeoise maiB pas encore prolétarienne, « avancée » : précise de sa nature de classe, le révisionnisme se place
c’est la démocratie « présocialiste » qui faisait tant rire entièrement sur le terrain de la bourgeoisie dont il
Lénine chez le renégat Kautsky. Ce qui rend impossible contribue à perpétuer les combinaisons internes, l’idéo
le retour en arrière, le retour au capitalisme « à moins logie politique et les pratiques répressives à l ’égard des
d ’user des pires violences contre les masses », c’est la masses, donc que la lutte contre la bourgeoisie est insé
détention du pouvoir politique, du pouvoir d’Etal, par parable de la lutte contre son allié objectif el dernier
la classe ouvrière et son Parti, seuls capables d’organiser, soutien, le révisionnisme. — Jean NARBONI.
5* S u r l 'us age fait d u C M E p o u r e s c a m o t e r la q u e s t i o n d e l’i m p é
4) Mo i s d ' o r d r e s d o n t on e s p è r e a v o i r c o n t r i b u é à m o n t r e r p o u r q u o i r i a l i s m e c o m m e s t a d e u l t i m e d u c a p i t a l i s m e , v o i r T a rl i c l e d e C h a r l e s
l es r é v i s i o n n i s t e s n e p e u v e n t q u e 1«*b t r o u v e r i déal i st es . B e t t e l h e i m d a n s « T e l Q u e l » 48/49, « C h i n e ».
85
L’idéologie moderniste dans quelques filins récents (3)
Le hors-champ de l’Auteur
(“ Quatre nuits d’un rêveur ” )
par Jean-Pierre Oudart
90
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hom m e ne nous laisse pas indifférents », appel de la
C.G.T. à une manifestation contre la répression {quelle
répression ? : provocation, complot, voyous...) Marchais
pleure la mort d ’un ouvrier, tué « aussi froidem ent »
(admirez le « aussi »), et qui n ’est plus centralien (« un
ancien élève de VEcole Centrale, embauché il y a un an
à la Régie » L’Hum anité du 26/2). Interprétons : oppor
tunisme, suivisme, ouvriérisme (c’est-à-dire mépris et peur
des niasses).
« Dans sa déclaration du 25 février, Marchais a accusé
les maos du crime, alors que la victime est un mao ; il
I ni ctrtilnr cu«nli/ était juste de crier : « Marchais, m enteur, complice des
p o u r U t • H uxifcr
l.<QnlVW> tueurs. » Crier ces mots d'ordre, ce n'est pas faire de
d* la • ré v o lu lln n m llu n c llr •
l'anticommunisme, c'est au contraire défendre le com m u
nisme pour lequel est tombé l'ouvrier Pierre Overney,
meurtre par uu chien tle garde zélé (lu capital d’un contre la sinistre caricature q u e n donnent Marchais et
militant ouvrier, René-Pierre Overney. Il y a eu le L’Humanité. » (Brochure Renaull-Vérité.)
P «C » F rivalisant avec la pire presse bourgeoise dans Plus de 150 000 à l’enterrement d’Ovemey.
le mensonge el la calomnie, rivalisant avec Marcellin Réaffirmer sans cesse, et vérifier dans la pratique, dans
dans l’appel à la répression (et là, les indignations el les la lutte : le révisionnisme n’est pas l’adversaire mou de
larmoiements appointés de Wurniser — qui intitule jus la bourgeoisie qu’il faudrait stimuler (suivisme ou
tement son dernier livre « Conseils de révision t> — n’ont entrisme critiques des Irotskystes), mais son allié, son
pas trouvé à s’employer). Mais voyons un peu : agent dans la classe ouvrière, la forme spécifique de sa
Prem ier temps, samedi 26 février, lendemain du meur dictature dans cette classe, appelé à se démasquer de
tre de sang-froid : « Provocation contre le mouvement plus en plus comme tel devant la montée des luttes qui
ouvrier », « L a loi des v o y o u s» (litre de l’éditorial de les balaieront.
L. Sali ni) ; « les hommes de main fascistes, soits des
étiquettes maoïstes, embauchés spécialement, ont monté
à la Régie Renault une série de provocations » (déclara
tion du syndicat C.G.T. de Renault-Billancourt). Mar « L ’Humanité» devant les fîlnis chinois
chais : « Est-ce q u o n va recommencer comme en 68 ?
Je dis non. » Le cri du cœur, les réactions à chaud. Maurin, chantre inlassable des films bourgeois pour
Deuxième temps, lundi 28 : « Non au complot du pou rissants dans L'H um anité deux jours sur trois (l’aulre,
voir » (déclaration du B.P. du P « C » F) ; « Trois reven~ c’est Cervoni) est entré dans la danse à propos de
dications immédiates du syndicat C.G.T. de Renault- La guerre des souterrains, La construction du pont de
Billancourt » ; a) reprise immédiate de véritables dis N ankin sur le Yangtsé et Le Détachement fém in in rouge.
cussions sur le9 salaires et les conditions de travail ; (29-1-72).
h) arrêt des provocations venant du pouvoir et des gau Révisionniste zélé pavlovien, à la sonnerie « Chine ! »,
chistes (appel caractérisé à la répression contre lesdîts il se inel à baver : régression culturelle, aberrations,
« gauchistes >) ; c) élimination des civils armés dans culte de la personnalité, mysticisme, volontarisme, natio
l’usine. nalisme, chauvinisme, mépris des masses (il faut oser !).
C’est un hasard sans doute, si cette élimination est la Billet de satisfaction assuré de la pensée Vidal-Fajon-
dernière des trois « revendications ». Il est vrai que le Girard-Odru. Agenouillé qu’il a toujours etc devant Dieu
premier communiqué de la C.G.T., le 26, rappelait que le Père-Créateur, regardez-le enregistrer ces films collec
la centrale syndicale avait « dénoncé » (où, quand, com tifs, avec la mine offusquée d’un employé d ’Etal-civil
ment, et s’agit-il de « dénoncer » ou de lutter jusqu’à réactionnaire, comme « film s d ’auteurs inconnus »...
satisfaction complète ?) la présence dans l’usine de Pas de géniteur, passe encore, mais pas de génilif, c’est
policiers en civil armés. Tiens, mais ça nous rappelle un un comble. Si au moins 011 disait pensée de. Mao Tsé-
autre communiqué du 26, celui de la C.G.T.-Renault du toung, on saurait à qui 011 a affaire, un homme comme
Mans, posant la « vraie question », savoir « pourquoi vous et moi, avec ses faiblesses, ses défauts et même ses
des gens qui ouvertement et publiquem ent appellent au tares. Un Congrès du style Krouchtcliev-XX" suffirait
meurtre el au sabotage sont encore en liberté ». La éventuellement à balayer tout ça. Mais « penüée-maotsé-
C.G.T.-fasciste du Mans ne plaisante pas (même si Mar toung » ! Regardez le petit notable du « m o n d e » cinéma
cellin s’est vanté depuis de ce que mille trente-cinq tographique ironiser sur la participation des cuisiniers
« gauchistes » ont été condamnés à des peines de prison des cantines de studio à l’élaboration des films. Heureu
— Le Monde du 21/3/72 —, et cherchez donc cette sement qu’on ne verrait jamais ça en démocratie
information dans L 'H um a nité). Le même jour, manifes avancée : division de plus en plus nécessaire du travail,
tation de 50 000 «voyous m anipulés» scandant spontané hiérarchie, hiérarchie, ingénieurs d ’un côté, balayeurs «le
ment des mots d ’ordre anticapitalistes et antirévisionnistes l’autre... Et pour finir, la perle : « En somme, ce pro-
(et non pas anticommunistes). Ajustement de tir et recul gramme ne mérite donc pas un autre intérêt <pte celui
du P « C » F el de la C.G.T. devant le tirage à la hase d'une curiosité éventuelle re/niii;e nn recul enregistré par
(aspect important, mais secondaire) et l’émoi provoqué la culture chinoise sous l’effet de la révolution dite
par leur altitude chez les sociaux-démocrates qu’il faut « culturelle » et de ses aberrations. (?est un mérite bien
séduire el qui vivent ces méthodes comme « persistance limité. » Ce 11’est pas vrai, il ne l’a pas trouvé tout seul ?
du stalinisme » (aspect principal : « union de la gauche », Face à l’essor révolutionnaire en Chine, le révision
législatives, rivalités P «C » F /P S , CGT/CFDT). D’où nisme pleurant sur ce « recul »' : comment les tortues
Troisième temps, mardi 29 : € La mort de ce jeune boudent (cf. p. 69).
92
Les intellectuels
communistes contre
aux éditions champ libre
le révisionnisme
Guy Scarpetta
Le 2 mars
au secrétaire de la cellule JOLIOT*CURIE. NANCY
Lutte entre deux lignes, deux voies, deux classes.
D’un côté : la Chine Révolutionnaire, pays de la
Grande Révolution Culturelle Prolétarienne, mouve
ment historique sans précédent, continuité et hond en
avant par rapport au léninisme, façon inédite de poser
la question de la lutte des classes sous le socialisme, la
andré bazin
question de la démocratie socialiste, la question du pou
voir des niasses ; de l’autre, le camp révisionniste, de
plus en plus bloqué, répressif, tant sur le plan intérieur
JEAN RENOIR
présentai li o n d e F n i n ç o i s Tr uf fai ui
(l’opposition dans les hôpitaux psychiatriques, dogma
tisme administratif, bureaucratie coupée des masses, etc.")
que sur le plan extérieur (soutien à Lon Nol el à l’Inde
réactionnaire, « lâchage » des mouvements palestiniens N o u s : ti mon s a i m e r cl no c r a i g n o n s p:is d ' u s e r des
de Libération Nationale, invasion de la Tchécoslovaquie, m o i s les pl us I o n s p o u r di re n o i r e e x u l t a t i o n .
social-impérialisme). CI ;i u d e M A U R I A C (Le Figaro )
D’un côlé, la pensée-maotsétoung, développement nova
teur du marxisme-léninisme, dialectique souple, vivante,
exucle ; de l’autre, dogmatisme stéréotypé et/ou éclec T r o i s t al ent s r é uni s d a n s un livre.
tisme philosophique liquidateur, mécanisme, économisme. Kuberi C H A Z A L (France-Soir)
D’un côté, ce que devrait être, ici, maintenant, une
pratique révolutionnaire : ferme position de classe pro
létarienne, pas d’alliances sans lutte idéologique. De Le livre le pl us c o m p l e t , le pl us o u v e r t , le plus
l’autre, l ’hégémonie grandissante el acceptée de la petite- g é n é r eu x s u r le pl us p a s s i o n n a n t des ci néast es.
bourgeoisie sur le prolétariat, l’abandon de toute réfé J e a n C O L L UT (Études)
rence à la dictature du prolétariat.
D’un côlé, le primat du politique sur l’économique,
< la politique au poste de commandement », la place Le p r e m i e r travail en On a c c ep t a b l e .sur le pl us
de premier plan accordée à la lutte idéologique ; de g r a n d c in é a s i e Ira lirais.
l’autre, l’économisme vulgaire, la conception mécanisle Le Monde
de la superstructure, la question des rapports sociaux de
production « écrasée » sous celle de « l’essor des forces
productives ». Le mé r i t e essentiel du livre de Razi n est pré ci sé meni
Dans le champ spécifique de mon travail (la « litté de n o u s oi ï ri r le mei l l e ur e x em p l e d ' u n e c r it i q u e
ra tu r e » ), d ’un côté, un mouvement d’avant-garde sans idéaliste d o n t la r i g u e u r e x e m p l a i r e n o u s o bl i ge à
n o u s déli ni r n o u s - m ê m e s .
précédent (groupé autour de « Tel Quel »), profondé
ment novateur, tant Bur le plan théorique que sur le Mi chel C I M E N T (M agazine Littéraire)
plan pratique, et sur la base du marxisme-léninisme ;
de l’autre, le refus net de ce travail, la compromission
avec le discours universitaire le plus éculé, le plus rétro A lire à l o i n pri x le f a b u l e u x o u v r a g e sur R e n o i r
publ i é p a r J a n i n e l i a/ i n.
grade, ou le cirque écœurant du sinistre vieux clown
Aragon, main dans la main avec Guichard. H e n r i CT1APII - K (C om bat)
D’un côté, un militant révolutionnaire assassiné par la
police du patronat ; de l’autre, les amalgames inaccep
tables et les insultes de l’Humanité, on l’assurance don Il faut félieiter l ' é q u i p e qui n o u s a p e r mi s avec cei
o u v r a g e c a p i t a l (cl TiuM' aut a r a i s on : le mei l l e ur
née par Marchais à la bourgeoisie que Mai 68 ne se
s u r R e n o i r s i no n le pl us c r i t i qu e ) de d i s p o s e r d ' u n
reproduirait plus. e n s e m b l e p a n o r a m i q u e i mp r é g n é et d o m i n é p a r le
Je ne peux que choisir. C’est à la veille des obsèques r a y o n n e m e n t d ' u n des pi lot es les pl us a ver t i s de la
des victimes de Charonne, en 1962, que j ’avais adhéré c r i t i q ue m o d e r n e .
au Mouvement de la Jeunesse Communiste. C’esl à la
Mi chel C A l'D lîN A C (Les Lettres Françaises)
veille des obsèques de Pierre Overney que je quitte le
Parti.
Je le quitte en communiste ; le combat continue : ail
leurs, autrement.
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J. Aumont el J.-P. Oudarl : Misère du cinéma français
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J.-L. Comolli : T e c h niq u e et idéologie ( t)
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Po li tiq ue et
lutle idéologique de classes : Intervention 1
P. Bonilzer : llo rs-ch am p
C. Metz : Ponctuation et démarcation
J.-L. Comolli : T e c h n iq u e el Idéologie (5)
S. Daney el J.-P. Oudarl : Le No m-dc-PAu teur
S.M. Eisenslein : Dickens, Grilfith et nous (fin)
« I n t o l e r a n c e » (description plan p ar plan, fin)