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Simone Signoret : Portrait d'une icône du cinéma

Simone Signoret

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Avec «le poids et les temps des plus nobles

rides » et un cœur gros rôles, comme celui de


comme ça, voici venu, Mme Baron dans L‘Étoile
pour Simone Signoret, le à du Nord de Granier—Deferre.

oublié _
mpressionnant d‘aller inter—
ais jolie
vous sait son tiers—monde opprimé sur officiellement pris en charge tout ce que
viewer Simone Signoret, ce le bout du doigt; elle forme avec nous avions défendu. Nous nous sen—
monument du cinéma fran— Montand un couple légendaire d‘ar— tions relaÿés. Mais nous ne sommes pas
çais. Casque d‘or d‘illustre tistes combattants. pour autant des maîtres à penser, seule—
mémoire, elle s‘est métamorphosée du Mais Simone Signoret a prouvé aus— ment des pense—bêtes, capables de lan—
côté des veuves Couderc intrépides, si qu‘elle savait écrire, conjuguer ses cer des signaux d‘alarme sur tel ou tel
des mamans—putains sublimes (La Vie souvenirs à la mémoire collective (La problème. Je suis tout à fait consciente
devant soi), des femmes de fer intrai— Nostalgie n‘est plus ce qu‘elle était), et se du côté sentimentalo—humaniste de mes
tables et admirables (Judith Ther— battre pour cette reconnaissance litté— engagements facilement utopiques et
pauve). Elle est des rares à être passée raire—là (Le Lendemain elle était sou— idéaËstes. Il faut pourtant avoir le cou—
sans transition d‘une jeunesse sulfu— riante, son deuxième livre). Comme rage de passer pour des dingues qui se
reuse à une vieillesse fiévreuse. elle a en plus affronté la mort, il n‘y a donnent bonne conscience à coups de
Comme s‘il n‘était de vraie folie qu‘aux pas si longtemps (le tournage de L‘E— rêves...
extrémités de la vie, comme si la simple toile du Nordadû être retardé d‘un an), Simone Signoret a de l‘humour.
maturité n‘était que tiédeur et médio— un personnage d‘une telle vitalité finit Parlant de sa carrière, aujourd‘hui, elle
crité. par devenir mythique, et bigrement souligne avec ironie le danger qui la
Une sacrée leçon de rage de vivre. intimidant... guette : « Devenir une statue de vertu »,
De quarante à cinquante ans, les rôles Simone Signoret, premier coup une vieille dame bougonnante qui cla—
de Signoret à l‘écran s‘étaient, en effet, d‘œil : assise à un petit bureau, lunettes merait le bon droit avec autorité. Un
quelque peu amoindris. Il y avait eu, sur le nez, elle écrit. Répondant sans eu comme Gabin, sur le tard. Dans
bien sûr, Compartiment tueurs, L‘A— doute aux dizaines de lettres quoti— ‘Etoile du Nord, de Pierre Granier—
veu, de Costa—Gavras et L‘Armée des diennes qui réclament sonintervention Deferre, son personnage, Mme Ba—
ombres, de Jean—Pierre Melville. Mais dans des luttes de tout poil. Elle a des ron, patronne d‘une honnête pension
ce n‘est guère qu‘avec Le Chat, de airs, impressionnants, de maîtresse— de famille, n‘affiche—=t—il pas une morale
Pierre Granier Deferre, Rude Journée femme ; arbore un badge « Solidar— de l‘existence g>animlierement rigide
pour la reine, de René Allio et Police nosc » au revers de son gilet. Pas la et pudibonde ? Même si elle a été
Python 357, d‘Alain Corneau que Si— eine de renchérir, de votre côté, sur le capable de coups de folie dans sa
gnoret redémarrait une nouvelle car— alvador, injustement oublié. Simone jeunesse, même si elle est secrètement
rière, au début des années 71 , avec une Signoret _ en parle aussi depuis des amoureuse d‘EÉdouard, interprété par
galerie de personnages forts et durs, années. Impossible de la prendre en Philippe Noiret... ,
enracinés dansla vie, exigeants, unrien défaut : elle a sa générosité pour elle. — Actrice, j‘ai suivi un parcours
« matriarcaux ». — Montand et moi, on n‘a jamais rare, en trois périodes. Quand j‘étais
Comme elle. Apparemment rien de fait de politique Ëolificienne, on n‘a jeune et belle— et c‘est en me regardant
ce qui est humain ne lui est étranger. jamais participé à aucune campagne maintenant, seulement, que je réalise
Elle a le cœur gros comme ça dès qu‘on électorale. Après le 10 mai, nous avons combien j‘ai pu être jolie — j‘étais
touche aux Droits de l‘Homme ; elle seulement trouvé rafraîchissant de voir abonnée aux garces (Manèges) ou aux

24 TELERAMA N° 1681 — 31 MARS 1982


putains (Dédée d’Anverâ. La beauté
agace. Seule exception : Casque d‘Or.
Plus mûre, et moins fraîche, on m‘a
laissé entrer dans la cohorte des femmes
amoureuses et aimées.
Enfin, l‘âge aidant, j‘ai vraiment eu
droitàmes plus beaux rôles. Quandune
femme ose exhiber ses rides et son poids
à l‘écran — c‘est peut—être faire preuve
d‘un immense orgueil — on lui offre,
souvent, en retour, des personnages
exceptionnels et rarement méchants.
Sans doute parce que la vieillesse, si
crûment étalée, fait peur. Surtout quand
on a connu l‘actrice que j‘étais dans
Macadam.
Pour éviter aux spectateurs d‘imagi—
ner, comme par miroir, leur propre
décrépitude, on me donne actuellement
mes plus grands, mes plus nobles rôles.
Histoire d‘enrayer le temps qui passe,
de se le rendre propice.
Résultat logique : je suis beaucoup
plus attachée aux personnages que j‘in—
carne aujourd‘hui 7qu’à ceux que j‘inter—
prétais autrefois. Toutes ces femmes—là
ont des racines, elles sont épaisses, elles
vous enchaînent à elles. Mais le pro—
blème est de ne pas les jouer toutes de la
même façon, de ne pas se caricaturer
soi—même...
Simone Signoret a peur de se copier.
Surtout parce qu‘elle ne travaille ja—
mais ses rôles. Dès la première lecture
du scénario, le personnage pénètre
subrepticement en elle, malgré elle, et
elle se laisse faire, simplement. Elle se
surprend seulement à observer dans la
vie, des détails qu‘elle n‘aurait jamais
remarqués autrement. Elle se sent un
squatter dans la tête.

@ « NE ME FAITES PAS PARLER


DE MONTAND ! » »
Sur le plateau de tournage, elle se
sent paniquée quand le réalisateur
vient à manquer :
— Mon seul automatisme de
comédienne, c‘est de re5arder, après
chaque séquence, l‘œil du metteur en
scène et de juger, à son expression, sij‘ai
été bonne ou non... Il est le papa, le
maître. Lui absent — comme ç‘a été le
cas, pendant une semaine, pour L‘E—
toile du Nord —et je me sens orpheline.
Vous savez, jesuis de lavieilleécole : j‘ai
besoin d‘être dirigée, conseillée. Livrée à
moi—même, je ne me sens bonne à rien.
Au théâtre, seule en scène, je n‘avais
aucune présence. J‘ai besoin de cet état
de dépendance amoureuse où sait vous
mettre un metteur en scène omnipré—
sent, attentif à vos moindres gestes
avant, pendant
et après le tournage. Les
comédiens sont des enfants, ils doivent
se sentir aimés pour travailler.
Il faut croire que la solitude est la
seule chose qui impressionne encore
Sygma

Simone Signoret. Elle parle avec une


« La seule mainmise que j‘ai sur le destin, ce sont mes refus ». admiration éblouie du courage de

TELERAMA N° 1681 — 31 MARS 1982 25


C 1 N E M A

Montand à affronter seul les feux de la Mais, pitié, ne me lancez pas sur le tellement au—delà des problèmes fémi—
rampe... sujet « Montand ». Je suis intarissable : nins traditionnels... Madame Signo—
— C‘est quand il chante qu‘il m‘é— il m‘intéresse bien plus que moi. Et mes ret, c‘est une planète à part, presque un
ate le plus. Habitués à se renvoyer la moments de plus intense délectation, je troisième sexe :
îalle en scène, tous les comédiens sont les ai vécus en l‘accompagnant en tour— — De toute ma vie, je n‘ai eu qu‘un
fascinés par cette discipline solitaire née. Le plaisir était d‘autant plus grand seul désir : quand j‘étais gamine et fau—
qu‘est le music—hall. Et, même mariée que je me savais capable, aussi, de chée, je révais d‘habiter Quai des Or—
avec Montand depuis trente—trois ans, je mener ma carrière de mon propre côté. fèvres. Maintenant, c‘est fait. Pour le
n‘arrive pas à vaincre matimidité quand Simone Signoret se sent aussi bien reste, j‘ai toujours laissé venir. Le be—
je sais qu‘il va entrer en scène. Je suis

L‘ÉTOILE DU N
dans sa peau d‘épouse que dans sa peau soin d‘écrire y compris. La seule main—
pétrifiée. Je n‘ose même plus lui d‘actrice. Elle les revendique aussi fort mise que j‘ai sur le destin, ce sont mes
parler... l‘une que l‘autre. Le bel équilibre ! Et refus Fabienne Pascaud

M Édouard
mmm m

fascine
He

Mme Baron
r

Français (2 h) Réal. : Pierre Granier—


Deferre ; avec Phiéippe Noiret, Simone
Signoret, FannË 0 ttençon.
pe Egypte... Les pyra—
mides, le sphynx, le so—
leil éclatant, les eaux du
Nil... Tous les parfums
de l‘Orient brûlent dans
une cassolette et M.
Edouard, envelopÆ}é
d‘une ample djellabah,
les hume avec volupté. Ces effluves
exotiques, les mélopées qu‘il passe et
repasse sur un tourne—disque prêté par
sa logeuse, étonnent, puis exaspèrent
les autres pensionnaires de Mme Ba—
ron, qui loue des chambres « simples,
mais convenables», comme on dit,
dans une petite ville des environs de
Bruxelles.
A la table d‘hôte, c‘est pire encore. Philippe Noiret et Simone Signoret : la bague est en toc, mais le sujet du film
M. Edouard, quinquagénaire ron— est beau, poétique, traité et servi à merveille.
douillard, n‘a pas grand—chose pour
lui, mais quand même du bagout et la tion, ils découvrent un moyen impa— outre, le Simenon belge, chantre navré
voix de violoncelle de Philippe Noiret. rable de démonter le beau parleur. Il des parquets encaustiqués qu‘on ne
Il parle, il parle, dévide des anecdotes suffit d‘évoquer devant lui certain foule pas sans patins, des poëles
où Ramsès II, lui—même et une grande crime ‘Il“i» depuis quelques jours, ali— bourrés jusqu‘à la gueule et des rues
chanteuse dont il a étél‘amant tiennent mente la page des faits divers: un riche luisantes de pluie, y donnait la main au
les premiers rôles. Madame Baron homme d‘affaires égyptien a été assas— Simenon tropical, moins connu, mais
l‘écoute avec ravissement, un peu cho— siné dans le train Bruxelles—Paris, l‘Æ— au moins aussi saisissant, celui du Coup
quée quand les histoires prennent une toile du Nord. Aussitôt, Edouard se de lune. Le monde des petits blancs qui
tournure leste, mais conquise par le trouble, bredouille. Les soupçons, croupissent aux colonies, tremblants
prestige du voyageur. Elle aussi aurait comme on pense, ne tardent pas à de frustration et de paludisme, n‘est
aimé voir du Æaf's ; elle rêvait de l‘Aus— prendre forme. En même temps, l‘a— pas bien différent de celui des hôtes de
tralie, quand elle était jeune. mitié entre M. Edouard et Mme Baron pensions de famille flamandes, mais,
Les autres locataires, en revanche, s‘a Profondit... en se croisant, comme dans L‘Etoile du
sont moins bon public. Ils piquent du Etoile du Nord fut, d‘abord, en Nord, ils s‘enrichissent mutuellement.
nez dans leurs assiettes, tripotent leur 1934, un superbe roman de Simenon : Adaptateur chevronné du roman—
rond de serviette, agacés, ronchonnent Le Locataire. Climat pesant, grisaille, cier (Le Chat, La Veuve Couderc, Le
à mi—voix. Au hasard de la conversa— personnages veules et déboussolés. En Train...), Pierre Granier—Deferre a su

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