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Langues et communication à l'Université de Kinshasa

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LANGUES ET COMMUNICATION EN MILIEUX

ESTUDIANTINS DE KINSHASA : CAS DE


L’UNIVERSITÉ DE KINSHASA

Hippolyte Éric Manduku Sasa


Chercheur au CELTA

Résumé : L’enquête par observation que nous menée sur le site de l’Université de
Kinshasa, révèle, en ce qui concerne la communication quotidienne et usuelle
dans la communauté estudiantine que le français et les quatre langues nationales
entretiennent des rapports de concurrence. Très peu d’étudiants s’adonnent à la
pratique régulière du français, bien que langue officielle de l’État, en l’occurrence
dans l’enseignement. Ils sont plus portés à converser dans les langues nationales,
principalement en lingala, principale langue de la ville et langue maternelle d’un
bon nombre d’étudiants. C’est dire que le français n’a pas plus de dynamisme que
le lingala pour faciliter la communication dans la communauté estudiantine de
l’Université de Kinshasa ; si bien que c’est le lingala qui joue un rôle véhiculaire
plus important. Le français, suivi du kikongo, du ciluba et du kiswahili vient après
le lingala. L’enquête révèle également la prégnance de l’alternance codique
comme l’une des modalités les plus courantes d’expression des étudiants de
l’Université de Kinshasa.
Mots-clés : la langue213, la communication214.

213
La langue doit être comprise ici comme instrument de communication, un système de signes
vocaux spécifiques aux membres d’une même communauté.
214
Jean Dubois définit la communication comme « l’échange verbal entre un sujet parlant et un
interlocuteur dont il sollicite l’écoute et/ou une réponse explicite ou implicite. C’est dans ce sens que
les théoriciens des télécommunications et les linguistes affirment que la communication est le fait
qu’une information est transmise d’un point à un autre ; le transfert de cette information au moyen
d’un message, qui a reçu une certaine forme et a été codé. »
546 PENSER LA FRANCOPHONIE – Concepts, actions et outils linguistiques

INTRODUCTION
Depuis que, en vue d’une thèse doctorale, nous nous intéressons à
l’insécurité linguistique en milieu estudiantin de Kinshasa, nous sommes
amenés à observer attentivement et discrètement les conversation des
étudiants afin de connaître l’état des usages linguistiques auxquels
s’adonnent les étudiants et de comprendre la dynamique des langues
généralement utilisées en milieu estudiantin de l’Université de Kinshasa.
Dans cette communication, nous nous proposons de présenter les résultats
de cette enquête par observation.
Pour ce faire, nous estimons qu’il serait intéressant de décrire brièvement
la situation socio-linguistique de la ville de Kinshasa où se trouve implan-
tée l’Université de Kinshasa.

1. SITUATION SOCIO-LINGUISTIQUE DE LA VILLE DE


KINSHASA
Capitale du pays, « Kinshasa a l’avantage de rassembler des citoyens de
toutes les régions, de toutes les ethnies et de toutes les langues de la
République Démocratique du Congo » (R. KASORO TUMBWE 1998 :
61) ; si bien que sa configuration socio-linguistique n’est très différente de
celle de tous les pays. Comme pour dire que Kinshasa est la République
Démocratique du Congo (désormais RDC) en miniature. Les langues sont
donc organisées en trois strates :
1. Langue officielle et administrative, le français y occupe le haut de la
pyramide. Il assume les fonctions sociales les plus prestigieuses et les
plus valorisantes de la langue littéraire et scientifique, de la langue
d’enseignement, de la justice, de presse, de la langue des intellectuels et
s’impose comme seule langue acceptable dans les discours officiels des
situations officielles. NYEMBWE Ntita et al, (1992 : 293) ajoutent que
« le français, langue officielle, est également empoyée dans la ville non
seulement par ses locuteurs légitimes (francophones lettrés, étrangers,
mais aussi par tous ceux qui font semblant d’en être ou qui se trouve
dans l’obligation professionnelle ou sociale de l’utiliser… ». Dans
certaines familles, le français est l’une des premières langues
qu’acquiert l’enfant à côté du lingala et/ou de langue ethnique ou
régionale des parents. Cependant, bien que la langue officielle, le
français n’a pas plus de dynamise que les quatre grandes langues
véhiculaires, dites ici langues nationales, particulièrement le lingala
pour faciliter la communication à Kinshasa.
2. Les quatre langues nationales sont souvent utilisées comme des
véhiculaires inter-ethniques. Il s’agit des langues suivantes :
Hippolyte Eric Manduku Sasa 547

ƒ Le lingala joue un rôle prépondérant dans la communication linguistique


quotidienne à Kinshasa. C’est la langue véhiculaire de la capitale. À ce
titre, il domine les interactions extra-familiales et interethniques d’un grand
nombre de la population kinoise. Langue de la communication courante, sa
présence est très marquante dans les lieux publics, notamment au marché.
En effet « si on observe l’emploi des langues selon les thèmes de
l’interaction : appel aux clients, marchandage entre acheteurs et vendeurs,
discussions ou causeries, le lingala est partout prépondérant. »
(NYEMBWE Ntita, 1991 : 17). Bien que depuis l’avènement de l’actuel
pouvoir le 17 mai 1997, le kiswahili bénéficie d’un traitement de faveur, le
lingala jouit et continue de jouir d’un préjugé favorable comme langue de
grande importance fonctionnelle à Kinshasa.
ƒ Le kikongo est parlé les ressortissants des provinces du Bas-Congo et
du bandundu.
ƒ Le ciluba est la langue véhiculaire des originaires du Kasaï Orientale et
Occidentale, deux provinces situées au centre de la RDC.
ƒ Le swahili est surtout parlé à Kinshasa par les ressortissants du Katanga,
du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, du Maniema et de la partie Est de la province
Orientale.
Les langues ethniques occupent le bas de l’échelle sociale à Kinshasa.
Elles se trouvent dévalorisées et exclues de la vie publique et ne sont
employées que dans des situations particulières.
Il y a lieu ici, de noter que le kikongo, le ciluba, le kiswahili sont utilisés
entre les ressortissants d’une même aire linguistique.
3. En plus du français, des quatre langues nationales et des langues
ethniques, il faut signaler la présence à Kinshasa, de certaines langues
étrangères, notamment l’anglais, même si elles ne sont couramment
parlées.
Comme on peut bien le remarquer, Kinshasa favorise l’interaction des
peuples d’origines linguistiques et géographiques diverses. C’est donc un
lieu de rassemblement où le français, les quatre langues nationales et les
langues ethniques sont utilisés avec une large prédominance du lingala.

2. RÉSULTATS DE L’ENQUÊTE PAR OBSERVATION


2.1. Notes préliminaires
Le site de l’Université de Kinshasa est le cadre communicationnel qui nous
a servi de terrain d’enquête. Nous y avons identifié quatre types
548 PENSER LA FRANCOPHONIE – Concepts, actions et outils linguistiques

d’interlocuteurs susceptibles d’entrer en interaction avec les étudiants : le


personnel enseignant que nous symbolisons par P, les membres du
personnel administratif que nous désignons par A, les étudiants que
représentons par E et enfin, les interlocuteurs quelconques, notamment les
petits vendeurs et autres inconnus symbolisés par I.
L’enquête a retenu quatre relations de rôle :
– « E-P » : Cette interaction verbale met en scène le personnel enseignant
et les étudiants.
– « E-À » : Interaction entre les membres du personnel administratif et
les étudiants.
– « E-E » : Cette interaction met en scène des étudiants entre eux.
– « E-I » : Échange de paroles entre les étudiants et les interlocuteurs
quelconques.
Les productions langagières observées dans le cadre de cette enquête sont
ancrées dans huit principaux thèmes suivants :
1. « Cours ou enseignement » (et tout ce qui s’y rapporte : travaux
pratiques, interrogations, examens, délibérations, travaux de fin de
cycle, mémoires, etc.)
2. « Sciences et technologie »
3. « Musiques »
4. « Sports et loisirs »
5. « Appels et salutations »
6. « Politique nationale »
7. « Amour et Amitié » (et tout ce qui leur est associé : fiançailles,
mariage, sexualité,…)
8. « Autres »
Le français, les quatre langues nationales, les alternances codiques
français/langues nationales et l’anglais servent de support à ces thèmes.
2.2. Langues et thèmes
En ce qui concerne les emplois des langues et les thèmes du discours, nous
avons constaté que le lingala prédomine avec 1.512 occurrences. Cette
langue est abondamment utilisée pour les « appels et salutations », la
« musique », les « sports et loisirs », « Amour et Amitié » et la « poli-
tique ». Pour le thème « cours ou enseignement », nous avons constaté que
certains étudiants recourent de temps en temps au lingala pour s’expliquer
les enseignements qui leur ont été dispensés en français.
Le français vient loin après le lingala avec 605 occurrences. Il domine
toutes les langues recensées sur le Campus, le lingala y compris, dans les
thèmes « cours ou enseignement » avec 222 occurrences : « Amour et
Amitié » (121 occurrences), « Appels et salutations » (103 occurrences),
Hippolyte Eric Manduku Sasa 549

« Politique » avec 38 occurrences et « Autres » avec 121 occurrences. La


prédominance du français pour le thème « cours » s’explique par le fait que
durant le cours les emplois des langues sont régularisés pas des textes
statutaires qui instituent le français comme langue officielle d’enseigne-
ment. À cet effet, les instances de parole sont ritualisées. Les régulations
linguistiques sont formelles. En ce qui concerne le thème « science et
technologie », le français est beaucoup utilisé parce que plusieurs notions
que les étudiants doivent traduire dans le langage n’ont de signifiants qu’en
français.
Nous avons enregistrés 230 occurrences de l’alternance codique
français/lingala dans les thèmes « musique », « sports et loisirs », « amour
et amitié », « appel et salutation ».
L’anglais apparaît avec 56 occurrences dans les thèmes « cours ou
enseignement », « science et technologie » et « appels et salutations ».
2.3. Langues par types d’interactions
Ici, il est question de faire l’état de la dynamique des langues d’usage selon
les différents types de relations de rôle entretenues par les étudiants en
interaction. Les quatre langues nationales, l’alternance codique et l’anglais
ont des occurrences dans les quatre types d’interactions retenues par
l’enquête.
Dans l’ensemble, c’est le lingala et le français qui dominent. Comptant
4.577 occurrences, ces deux langues sont les langues de communication les
plus importantes sur le campus universitaire de Kinshasa. Mais, pour des
raisons de compétence, de préférence et/ou d’habitude linguistique, les
deux langues ne connaissent pas les mêmes distributions entre les quatre
types de relation de rôle retenus.
En ce qui concerne le lingala, principale langue de communication en
milieu estudiantin de l’Université de Kinshasa, 1.794 de ses nombreuses
occurrences ont été observées dans le type E – E, 640 dans E – I, 560 dans
E – A. 18 occurrences ont été observées dans le type E – P.
Comme on peut le remarquer, aucun type de relation de rôle ne se passe
de la langue lingala, langue véhiculaire de Kinshasa.
Le français vient après le lingala en importance sur le site universitaire de
Kinshasa. Nous avons observé 347 occurrences seulement dans le type E –
E. Ce faible taux donne la mesure de la pratique du français dans
communauté estudiantine de l’Université de Kinshasa. En effet, nous
avons constaté que les étudiants ne parlent pas couramment le français
entre eux.
Dans les types E – P et E – A, un taux plus ou moins élevé d’occurrences
a été observé. Il s’agit en fait des rapports verticaux. Dans ce type de
550 PENSER LA FRANCOPHONIE – Concepts, actions et outils linguistiques

relation, les interlocuteurs sont instanciés « comme des valeurs en désé-


quilibre », l’un des interactants ayant de l’ascendant sur l’autre. Le choix
linguistique, dans ce cas, est imposé d’en haut. Les étudiants n’ont pas le
libre choix. Ils ne peuvent que se conformer.
Dans le type E – E, nous avons remarqué que les étudiantes sont moins
enclines à parler français par rapport aux étudiants. Elles excellent dans
l’usage des langues nationales et des alternances codiques. Même parmi les
étudiants, il faut préciser que ce sont surtout les étudiants de la Faculté des
Lettres et Sciences Humaines qui s’adonnent à la pratique du français que
les étudiants des autres Facultés.
Dans le type E – I, l’emploi du français par les étudiants relève purement
et simplement de la volonté d’ostentation et du désir de démontrer leur
supériorité dans le domaine du savoir scolaire.
Le kikongo vient en troisième position après le lingala et la langue
française, la géolinguistique aidant. Les étudiants locuteurs du kikongo sur
le site de l’Université de Kinshasa se recrutent, en effet, parmi les
originaires du Bas-Congo et du Bandundu, deux provinces géographique-
ment situées à proximité de la ville de Kinshasa.
Le ciluba et le kiswahili sont parlés respectivement par les étudiants
ressortissants des deux Kasaï, Oriental et Occidental et ceux des provinces
du Katanga, du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, du Maniema et de la partie Est
de la Province Orientale.
Les langues ethniques n’entrent en ligne de compte que dans des
situations particulières. Les pourcentages relevés sur le site universitaire de
Kinshasa en ce qui concerne l’utilisation de ces langues sont très faibles.
L’enquête révèle également que les alternances codiques français/langues
nationales se confirment de plus en plus comme l’une des modalités les
plus courantes d’expression des étudiants de l’Université de Kinshasa.
Nous avons également noté l’usage à faible fréquence de l’anglais par
une minorité d’étudiants, notamment ceux du département d’anglais.
Comme on peut s’en rendre compte, l’enquête révèle que le plurilin-
guisme qui caractérise le site universitaire de Kinshasa se traduit par un
bilinguisme français/langues nationales, beaucoup plus français/lingala.

CONCLUSION
L’étude de la dynamique des langues sur le site universitaire de Kinshasa
nous a conduit « à une meilleure perception des rapports de force réels
entre les langues » recensées (Ngalasso, 1990 : 460). Certaines langues ont
pris effectivement de l’ascendant sur d’autres.
Ainsi donc, le français et les quatre langues nationales entretiennent des
rapports de concurrence dans leurs usages quotidiens. Bien que langue
Hippolyte Eric Manduku Sasa 551

officielle, le français n’a pas plus de dynamisme que les quatre langues
nationales, particulièrement le lingala, pour faciliter la communication dans
la communauté estudiantine de l’Université de Kinshasa : si bien qu’il se
fait facilement remplacer par le lingala qui joue un rôle véhiculaire plus
important et dont l’usage n’est pas du tout limité.
L’enquête a, en effet, démontré que très peu d’étudiants s’adonnent à la
pratique régulière du français. Le français est donc de moins en moins
parlé alors que dans un passé relativement récent, il était la langue
ordinaire, la langue la plus normalement attendue dans conversation
spontanée sur la « Colline inspirée ».
On dirait que les étudiants de l’Université de Kinshasa d’aujourd’hui sont
allergiques au français. La prégnance du phénomène d’alternance codique
comme l’une des modalités les plus courante d’expression des étudiants
révèle un certain sentiment d’insécurité linguistique qui serait largement
répandu chez les étudiants de l’Université de Kinshasa. Cette situation
interpelle les décideurs politiques ainsi que les acteurs de la diffusion et de
la promotion du français en RDC : les uns pour définir une politique
linguistique nationale réaliste, claire et tranchée, les autres pour envisager
et adopter des stratégies susceptibles de redynamiser la pratique de la
langue française dans l’enseignement.

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