Automorphismes et graduations en algèbres
Automorphismes et graduations en algèbres
AUTOMORPHISMES, GRADUATIONS ET
CATÉGORIES TRIANGULÉES
RAPHAËL ROUQUIER
Mathematical Institute, University of Oxford, 24–29 St Giles,
Oxford OX1 3LB, UK (rouquier@[Link])
(Reçu le 8 novembre 2010 ; révisé le 6 avril 2011 ; accepté le 6 avril 2011)
À Pierre Schapira
Résumé Nous donnons une construction comme espace de modules du groupe d’automorphisme d’une
algèbre de dimension finie analogue à celle du groupe de Picard d’un schéma. Nous en déduisons
que la composante connexe de l’identité du groupe des automorphismes extérieurs est invariante par
équivalences stables et dérivées. Ceci permet de transférer des graduations entre algèbres et fournit con-
jecturalement une construction homologique de graduations sur les blocs à défaut abélien de groupes
finis. Nous donnons des applications au relèvement d’équivalences stables en équivalences dérivées. Nous
donnons une version du résultat d’invariance pour les variétés projectives lisses : le produit Pic0 × Aut0
est invariant par équivalences dérivées.
Abstract We give a moduli interpretation of the outer automorphism group Out of a finite-dimensional
algebra similar to that of the Picard group of a scheme. We deduce that the connected component of Out
is invariant under derived and stable equivalences. This allows us to transfer gradings between algebras
and gives rise to conjectural homological constructions of interesting gradings on blocks of finite groups
with abelian defect. We give applications to the lifting of stable equivalences to derived equivalences.
We give a counterpart of the invariance result for smooth projective varieties: the product Pic0 × Aut0
is invariant under derived equivalence.
1. Introduction 714
2. Notations 715
3. Groupes d’automorphismes d’algèbres de dimension finie 716
3.1. Structure 716
3.2. Familles algébriques d’automorphismes et bimodules 718
3.3. Familles d’automorphismes extérieurs 720
714 R. Rouquier
1. Introduction
Il est classique qu’un automorphisme σ d’une algèbre de dimension finie A fournit une
version tordue Aσ du bimodule régulier et qu’on obtient ainsi une bijection entre auto-
morphismes extérieurs et classes d’isomorphismes de bimodules, libres de rang 1 commes
modules à gauche et à droite. Dans ce travail, nous donnons une version géométrique
de ce résultat (théorème 3.14). Le groupe des automorphismes extérieurs représente le
foncteur qui associe à une variété S le quotient du groupe des classes d’isomorphisme de
(Aen ⊗ OS )-bimodules qui sont localement libres de rang 1 comme (A ⊗ OS )-modules
et comme (A◦ ⊗ OS )-modules par Pic(S × Spec ZA). Le résultat classique s’en déduit
par passage aux points fermés (i.e., cas où S est un point). Ceci est à rapprocher de la
description de la variété de Picard d’une variété projective lisse X comme représentant
le foncteur S → Pic(X × S)/Pic(S).
Nous déduisons de cette description de Out que la composante connexe Out0 de
l’identité est invariante par équivalence de Morita (théorème 4.2), résultat dû à Brauer
[16]. De manière similaire, on déduit l’invariance de Out0 par équivalence dérivée
(théorème 4.6), résultat obtenu indépendamment, et par des méthodes différentes, par
Huisgen-Zimmermann et Saorı́n [11]. Nous donnons aussi une version de ce résultat pour
les géomètres : pour une variété projective lisse, le produit Pic0 × Aut0 est invariant par
équivalence de catégories dérivées (théorème 4.18).
Le cas d’équivalences stables entre algèbres auto-injectives est plus délicat. La rigidité
des modules projectifs est bien connue, celle de facteurs directs projectifs n’est pas nou-
velle non plus. Ces propriétés sont de nature locale et nous avons besoin d’un critère qui
nous assure de la présence globale d’un facteur direct projectif, à partir d’informations
Automorphismes, graduations et catégories triangulées 715
ponctuelles. C’est l’objet de la proposition 4.11. On déduit alors l’invariance de Out0 par
équivalence stable de type de Morita entre algèbres auto-injectives (théorème 4.15).
Nous en déduisons la possibilité de transporter des graduations par de telles équi-
valences : en particulier, on s’attend, de cette manière, à obtenir des graduations
intéressantes pour les blocs à défaut abélien des groupes finis (car l’algèbre de groupe
d’un p-groupe fini sur un corps de caractéristique p admet une graduation compatible
aux puissances du radical) ou pour les algèbres de Hecke aux racines de l’unité.
Le bloc principal de la catégorie O d’une algèbre de Lie semi-simple complexe peut
être munie d’une (( graduation )) extrêmement intéressante—les polynômes de Kazhdan–
Lusztig s’interprètent alors comme les multiplicités graduées des modules simples appa-
raissant dans les modules de Verma. Cette graduation provient de l’équivalence avec une
catégorie de faisceaux pervers sur la variété des drapeaux, où la graduation provient des
structures de poids (structure de Hodge mixte ou action de l’endomorphisme de Frobe-
nius). La graduation a aussi été construite algébriquement par Soergel [26] et notre
travail est en ce sens une continuation de celui de Soergel.
Notre travail montre qu’un phénomène similaire doit se passer pour les blocs à défaut
abélien de groupes finis, malgré l’absence de géométrie pour l’interpréter. L’utilisation
de ces graduations pour prouver la conjecture du défaut abélien de Broué se heurte
au problème de positivité des graduations obtenues. Le point clef est le relèvement
d’équivalences stables en équivalences dérivées. Nous montrons que de tels relèvements
existent pour les algèbres extension triviale d’une algèbre héréditaire (théorème 6.18). Des
résultats similaires dans le cas où le type de représentation est fini sont dûs à Asashiba,
qui avait utilisé des méthodes de revêtement pour relever des équivalences stables en
équivalences dérivées [1].
2. Notations
On prend pour k un corps algébriquement clos. Par variété, on entend un schéma séparé
réduit de type fini sur k. Par groupe algébrique, on entend un schéma en groupe affine
lisse de type fini sur k. Si X est un schéma affine et x un point fermé de X, on note mx
l’idéal maximal correspondant de Γ (X).
On écrira ⊗ pour ⊗k .
Soit A une k-algèbre. On note A◦ l’algèbre opposée et on pose Aen = A ⊗ A◦ . On note
J(A) le radical de Jacobson de A et on pose J i (A) = J(A)i . On note soci (A) l’annulateur
de J i (A) dans A. On note A -mod la catégorie des A-modules à gauche de type fini et
Db (A) sa catégorie dérivée bornée, lorsque A est cohérent. On note A -stab la catégorie
stable des A-modules, quotient de la catégorie additive A -mod par sa sous-catégorie des
modules projectifs.
Si A est de dimension finie et M ∈ A -mod, on note PM une couverture projective de
M . On note ΩA M le noyau d’une surjection PM → M . On pose ΩA 0
M = M et ΩA i
M=
ΩA (ΩA M ) pour i > 0. Si IM est une couverture injective de M et M → IM est une
i−1
−1 −i −1 −i+1
injection, on note ΩA M son conoyau. On définit par induction ΩA M = ΩA (ΩA M)
pour i 1.
716 R. Rouquier
Pour une algèbre graduée A, la catégorie A -modgr désignera la catégorie des A-modules
gradués (de même pour la catégorie stable A -stabgr). Pour V un A-module gradué, on
note W = V i le A-module gradué donné par Wj = Vi+j . On note Homgr(V, V ) =
∗
i Hom(V, V i). Pour V un k-espace vectoriel, on note V = Homk (V, k) le dual
k-linéaire.
Soit X une variété sur k. Pour x point de X, on note k(x) le corps résiduel en x (corps
des fractions de Ox /mx ). Pour F un OX -module, on note F(x) = Fx ⊗Ox k(x). On écrira
parfois (( x ∈ X )) pour (( x est un point fermé de X )).
A
∆A
/ A ⊗ OG
∆A idA ⊗∆
A ⊗ OG / A ⊗ OG ⊗ OG
∆A ⊗idOG
1 → 1 + J(A) → A× → (A/J(A))× → 1
1 → (ZA)× → A× → Int(A) → 1.
Proof (cf. [25, VII § 1.6]. Il suffit de démontrer le lemme lorsque G/H est connexe.
Soit η le point générique de G/H. Son image inverse dans G est un espace homogène
principal sous H, donc est trivial, i.e., possède un point rationnel sur k(η) (car un espace
homogène principal sous un groupe Ga ou Gm est trivial). Un tel point fournit une
section rationnelle du morphisme f .
et Aut0 (A) = F (A) · Int(A), i.e., le morphisme canonique F (A) → Out0 (A) est surjectif.
On a
On déduit du lemme 3.1 que les morphismes canoniques 1 + J(A) → F (A) ∩ Int(A) et
F (A) → Out0 (A) sont localement scindés.
En particulier, on a la proposition suivante.
Proposition 3.3. Le morphisme de variétés Aut(A) → Out(A) est localement scindé.
Proposition 3.4. On a AutK (A) = CAut(A) (S) · Int(A).
Démonstration. Tout d’abord, les éléments de CAut(A) (S) et Int(A) fixent les classes
d’isomorphisme de A-modules simples.
On prend φ ∈ AutK (A). Alors φ(S) est conjuguée à S [27, Théorème 7.3(c)]. Quitte à
changer φ par un automorphisme intérieur, on peut supposer φ(S) = S. Par hypothèse,
φ induit alors un automorphisme intérieur de S. Donc, quitte à multiplier par un élément
inversible de S, on se ramène au cas où φ agit trivialement sur S.
718 R. Rouquier
Remarque 3.5. Soit G(A) le sous-groupe de F (A) des éléments qui agissent trivialement
sur JA/J 2 A. Alors G(A) agit trivialement sur J i A/J i+1 A pour tout i, donc G(A) est
unipotent (notons au passage que Aut(A) est contenu dans le sous-groupe parabolique de
Endk -mod (A)× fixateur du drapeau A ⊃ JA ⊃ J 2 A ⊃ · · · et que G(A) est l’intersection
du radical unipotent de ce sous-groupe parabolique avec Aut0 (A)).
Ainsi, le noyau de l’application canonique
est unipotent : la partie réductive de Out(A) se retrouve dans l’action de F (A) sur
l’espace cotangent.
Notons enfin que
End(A/J(A))⊗(A/J(A))◦ (JA/J 2 A)× GL(Ext1A (V, W )),
V,W
revient à demander que ρ soit un morphisme d’algèbres. Demander que f soit à valeurs
dans la variété des endomorphismes inversibles revient à demander que le morphisme
ρ⊗idO id ⊗δ ∗
ρ ⊗ 1 : A ⊗ OS −−−−−→
S
A ⊗ OS ⊗ OS −−A−−−→ A ⊗ OS
ρ
soit un isomorphisme (i.e., pour tout point fermé x de S, le morphisme composé A −
→ A⊗
OS → A ⊗ k(x) = A est un isomorphisme).
Soit DA (S) l’ensemble des morphismes d’algèbres ρ : A → A ⊗ OS tels que ρ ⊗ 1 : A ⊗
OS → A ⊗ OS est un isomorphisme. L’application ρ → (ρ ⊗ 1) induit une bijection entre
DA (S) et le groupe des automorphismes de OS -algèbres de A ⊗ OS .
La structure de groupe sur DA (S) est donnée par
ρ ρ⊗1
ρ ∗ ρ : A −→ A ⊗ OS −−→ A ⊗ OS .
3.2.2. Soit C˜A (S) l’ensemble des couples (M, f ) où M est un (Aen ⊗ OS )-module, libre
de rang 1 comme (A⊗OS )-module et comme (A◦ ⊗OS )-module et f est un isomorphisme
de (A ⊗ OS )-modules de M vers A ⊗ OS .
On définit un produit par (M, f ) ∗ (M , f ) = ((M ⊗A M ) ⊗OS ⊗OS OS , f ) où f =
h ⊗ idOS et h est l’isomorphisme de (A ⊗ OS ⊗ OS )-modules
idM ⊗f f ⊗idO
h : M ⊗A M −−−−−→ M ⊗A A ⊗ OS −−→ M ⊗ OS −−−−−→
can S
A ⊗ OS ⊗ OS .
α−1
ρ : A → EndA⊗OS (M ) −−→ A ⊗ OS ,
où la première flèche est donnée par l’action à droite de A sur M . Alors ρ ∈ DA (S).
3.3.2. Soit S une variété. On munit la catégorie des (Aen ⊗ OS )-modules d’une structure
monoı̈dale donnée par M N = M ⊗A⊗OS N . On pose M ∨ = HomA⊗OS (M, A ⊗ OS ).
On note PicA (S) le groupe des classes d’isomorphisme de (Aen ⊗ OS )-modules
inversibles. On note PicfA (S) le groupe des classes d’isomorphisme de (Aen ⊗OS )-modules
M qui sont localement libres de rang 1 comme (A ⊗ OS )-module et comme (A◦ ⊗ OS )-
module. C’est un sous-groupe de PicA (S).
Soit M ∈ PicA (S) et soit x un point fermé de S. Alors M (x) est un Aen -module
inversible et M (x) ⊗A − induit un automorphisme de K0 (A) (provenant d’une permu-
tation de l’ensemble des classes de modules simples). Si cet automorphisme est trivial,
alors M (x) est libre de rang 1 comme A-module et comme A◦ -module. En particulier, si
les automorphismes de K0 (A) sont triviaux pour tout x, alors M ∈ PicfA (S).
On dispose d’un morphisme canonique
3.3.3. Soit M ∈ PicfA (S). Il existe un recouvrement ouvert F de S tel que M|U est libre
de rang 1 comme (A ⊗ OU )-module et comme (A◦ ⊗ OU )-module, pour tout U ∈ F.
∼
Fixons un isomorphisme de (A ⊗ OU )-modules fU : M|U − → A ⊗ OU , pour tout U ∈ F.
On dispose alors (cf. § 3.2.2), pour U ∈ F, d’un morphisme U → Aut(A), donc par
composition, d’un morphisme U → Out(A). Puisque ces morphismes sont indépendants
du choix des fU (cf. § 3.2.3), ils se recollent. On obtient ainsi un morphisme S → Out(A).
On a ainsi construit un morphisme de groupes PicfA (S) → Hom(S, Out(A)).
Lemme 3.10. Il existe M ∈ PicfA (Out(A)) induisant l’identité de Out(A).
Les cU,V définissent une classe de cohomologie de Čech dans Ȟ 1 (S, (ZA ⊗ OS )× ) =
H 1 (S, (ZA ⊗ OS )× ).
Réciproquement, un 1-cocycle de Čech à valeurs dans (ZA ⊗ OS )× définit un recolle-
ment des A ⊗ OU en un (Aen ⊗ OS )-module dans PicfA (S) et on obtient un morphisme
canonique H 1 (S, (ZA ⊗ OS )× ) → PicfA (S), inverse à droite du précédent.
Proposition 3.11. On a un diagramme commutatif de suites horizontales et verticales
exactes et dont les suites horizontales et la suite verticale gauche sont scindées
1 1 1
t
1 / H 1 (S, 1 + JZA ⊗ OS ) / BA (S) / Hom(S, OutK (A)) /1
t
1 / H 1 (S, (ZA ⊗ OS )× ) / Picf (S) / Hom(S, Out(A)) /1
D A
r
1 / H 1 (S, (ZA/JZA ⊗ OS )× ) / Picf (S) / Hom(S, Out(A/JA)) /1
A/JA
1 1 1
Automorphismes, graduations et catégories triangulées 723
Démonstration. L’exactitude de
est scindée :
où S0 est une sous-algèbre semi-simple maximale de A. On en déduit que la suite verticale
gauche est exacte et scindée.
L ⊗B L A comme B en -modules,
L ⊗A L B comme B en -modules.
Pour la deuxième partie du lemme, il suffit de noter que si M (x) induit un automor-
phisme trivial de K0 (A), alors ΨL (M )(x) induit un automorphisme trivial de K0 (B)
(cf. remarque 3.12).
Le résultat suivant (pour les groupes réduits) est dû à Brauer [16, Corollaire 2.2].
∼
Théorème 4.2. Une équivalence A -mod −
→ B -mod induit un isomorphisme de groupes
∼ ∼
algébriques OutK (A) −
→ OutK (B), donc par restriction un isomorphisme Out0 (A) −
→
0
Out (B).
Remarque 4.3. Soit A = k ×M2 (k) et B = k ×k. Alors Aut(A) = GL2 (k), Out(A) = 1,
Aut(B) = Z/2 et Out(B) = Z/2. On voit dans ce cas que Aut0 (A) Aut0 (B) et que
Out(A) Out(B).
Le théorème montre que l’action par conjugaison de Pic(A) sur Out0 (A) est algébrique.
Ceci permet de munir Pic(A) d’une structure de groupe algébrique (la structure de variété
est donnée par l’union disjointe de copies de Out0 (A) paramétrées par Pic(A)/Out0 (A)).
Alors l’isomorphisme du théorème 4.2 s’étend en un isomorphisme de groupes algébriques
entre Pic(A) et Pic(B).
Cela démontre le lemme lorsque C est un complexe borné de OS -modules libres de type
fini. On en déduit alors le lemme lorsque C est parfait, puisque qu’il existe un voisinage
ouvert U de x tel que C|U est quasi-isomorphe à un complexe borné de OU -modules libres
de type fini.
∼ ∼
ΨL : DPicA (S) −
→ DPicB (S) et ΨL : DPicB (S) −
→ DPicA (S).
Soit Pic0A (S) le sous-groupe de PicfA (S) des éléments induisant un morphisme S →
Out0 (A).
Lemme 4.5. Les isomorphismes ΨL et ΨL induisent des isomorphismes inverses
∼ / DPic (S)/H 1 (S, (ZB ⊗ O )× ).
DPicA (S)/H 1 (S, (ZA ⊗ OS )× ) o B S
∼
Démonstration. La première assertion est toute aussi immédiate que dans le lemme 4.1.
Soit S = Out0 (A) et M ∈ BA (S) correspondant à l’injection Out0 (A) → Out(A).
Soit N = ΨL (M ). On a N (1) B. Il résulte du lemme 4.4 qu’il existe un voisinage
ouvert U de 1 dans S tel que N|U n’a de l’homologie qu’en degré 0 et quitte à rétrécir U ,
on peut supposer que H 0 (N )|U est libre de rang 1 comme (B ⊗ OU )-module et comme
(B ◦ ⊗ OU )-module.
On a N (g) ⊗L B N (h) N (gh) pour g, h ∈ S. Si N (g) et N (h) n’ont de l’homologie
qu’en degré 0 et que celle-ci est libre de rang 1 comme B-module et comme B ◦ -module,
alors N (gh) n’a de l’homologie qu’en degré 0 et celle-ci est libre de rang 1 comme B-
module et comme B ◦ -module. Par conséquent, puisque U engendre le groupe algébrique
connexe Out0 (A), cette propriété est vraie pour tout g ∈ S : N n’a de l’homologie qu’en
degré 0 et H 0 (N ) est localement libre de rang 1 comme (B ⊗ OS )-module et comme
(B ◦ ⊗ OS )-module. Par conséquent, ΨL (M ) ∈ PicfB (S).
Tout élément de Pic0A (S)/H 1 (S, (ZA⊗OS )× ) est de la forme φ∗ M , où φ : S → Out0 (A)
est un morphisme. On a ΨL φ∗ M φ∗ ΨL (M ) ∈ Pic0B (S) d’après ce qui précède. On déduit
donc que ΨL et ΨL induisent des isomorphismes inverses
∼ /
Pic0A (S)/H 1 (S, (ZA ⊗ OS )× ) o ∼
Pic0B (S)/H 1 (S, (ZB ⊗ OS )× ).
726 R. Rouquier
Le résultat suivant a été obtenu indépendemment, et par des méthodes différentes, par
Huisgen-Zimmermann et Saorı̀n [11]. Ce résultat avait été établi pour des équivalences
dérivées particulières auparavant [9].
∼
Théorème 4.6. Une équivalence Db (A) −
→ Db (B) induit un isomorphisme de groupes
∼
algébriques Out (A) −
0
→ Out (B).
0
4.2.3. Soit DPic(A) le groupe des classes d’isomorphisme d’objets inversibles de Db (Aen )
(ce groupe a été introduit dans [24, 28]). Comme l’explique Yekutieli [29], le théorème
précédent montre que Out0 (A) est un sous-groupe distingué de DPic(A) et que l’action de
DPic(A) par conjugaison sur Out0 (A) produit des automorphismes de groupe algébrique.
Ceci fournit une structure de groupe localement algébrique (i.e., de schéma en groupes
séparé localement de type fini sur k) sur l’union disjointe de copies de Out0 (A)
paramétrées par le quotient DPic(A)/Out0 (A).
On a finalement une famille de groupes (localement) algébriques, de composante iden-
tité Out0 (A) :
distingué
%
/ OutK (A) / Out(A)
/ Pic(A) / DPic(A)
Out0 (A) 4
distingué
Démonstration. Soit f ∈ HomA (M, A) tel que im f ⊆ JA. Alors il existe un A-module
simple S et un morphisme de A-modules A → S tel que le composé M → A → S est
non nul. Ce composé se factorise par une couverture projective PS → S de S en un
morphisme M → PS , qui est surjectif (lemme de Nakayama). Par conséquent, PS est
facteur direct de M .
Réciproquement, si M est projectif, alors M̄ = hd(M ) et ρM est non nul. La deuxième
partie du lemme est claire.
Démonstration. On peut supposer S = Spec R, une variété affine. Puisque A est auto-
injective, P ∗ est un A-module à droite projectif. On a
(cf. par exemple [19, § 2.2.2]). Puisque P ∗ ⊗A M est un R-module projectif, on a donc
Ext1A⊗R (M, P ⊗ mx ) = 0. Par conséquent, un morphisme surjectif M → P = P ⊗ R/mx
se relève en morphisme M → P ⊗ OS . Ce morphisme est alors surjectif (et donc scindé)
dans un voisinage ouvert Ω de x.
Remarque 4.10. Le résultat n’est pas vrai pour des algèbres non auto-injectives, même
lorsque S = Spec R avec R locale.
Prenons pour A l’algèbre des matrices triangulaires supérieures 2 × 2 sur k, R = k[t](t)
et
a
M= a, b ∈ R .
bt
Alors M est un (A ⊗ R)-module indécomposable non projectif et R-libre, mais M ⊗R k
est somme directe des deux A-modules simples, l’un d’eux étant projectif.
Plus généralement, soit A une k-algèbre de dimension finie qui n’est pas auto-injective
et soit P un A-module projectif indécomposable non injectif. Soit f : P → I une enveloppe
injective et N = coker f . Soit ζ ∈ Ext1A (N, P ) déterminé par l’extension. Soit ξ = tζ ∈
Ext1A⊗R (N ⊗ R, P ⊗ R) et M le (A⊗R)-module extension de N ⊗R par P ⊗R déterminé
par cette classe. Alors le facteur direct projectif P de M ⊗R k ne se remonte pas en un
facteur direct projectif de M .
Soit S une variété. Soit (Aen ⊗ OS )-stab le quotient additif de la catégorie des
(Aen ⊗ OS )-modules de type fini par la sous-catégorie additive des modules localement
projectifs.
Soit StPicS (A) le groupe des classes d’isomorphisme des objets inversibles de (Aen ⊗
OS )-stab.
Les foncteurs L ⊗A − ⊗A L et L ⊗B − ⊗B L induisent des isomorphismes inverses
∼ ∼
ΨL : StPicA (S) −
→ StPicB (S) et ΨL : StPicB (S) −
→ StPicA (S).
Démonstration. La première assertion est toute aussi immédiate que dans le lemme 4.1.
Soit S = Out0 (A) et M ∈ BA (S) correspondant à l’injection Out0 (A) → Out(A). Soit
N = ΨL (M ). On a N (1) B ⊕ P , où P est un B en -module projectif de type fini.
Soit H l’ensemble des points fermés g de S tels qu’il existe un B en -module R libre de
rang 1 comme B-module et comme B ◦ -module avec N (g) R ⊕ P .
D’après le lemme 4.9, il existe un voisinage ouvert Ω de l’identité de S et un (B en ⊗OΩ )-
module T tels que N|Ω T ⊕ P ⊗ OΩ . En particulier, P est facteur direct de N (g) pour
tout g ∈ Ω.
Puisque T (1) = B est libre de rang 1 comme B-module et comme B ◦ -module, il
existe un voisinage ouvert U de l’identité dans Ω tel que T|U est libre de rang 1 comme
(B ⊗ OU )-module et comme (B ◦ ⊗ OU )-module (lemme 4.9). Alors l’ensemble des points
fermés de U est contenu dans H.
Au point générique η de OS , le module Tη ne contient pas de facteur direct projectif
non nul, car l’algèbre B ⊗ Oη ne contient pas de facteur direct simple.
Soient g, h ∈ S. Alors N (g) ⊗B N (h) N (gh) ⊕ projectif. Prenons g, h ∈ H et
décomposons N (g) R1 ⊕ P et N (h) R2 ⊕ P . Alors N (gh) R1 ⊗B R2 ⊕ Q où
Q est projectif. Puisque R1 et R2 sont libres de rang 1 comme B-modules et comme
B ◦ -modules, on en déduit que R1 ⊗B R2 est aussi libre de rang 1 comme B-module et
comme B ◦ -module. Dans un voisinage ouvert V de gh, on a N R ⊕ Q ⊗ OV où R est
localement libre de rang 1 comme (B ⊗ OV )-module et comme (B ◦ ⊗ OV )-module. Alors
Q ⊗ Oη P ⊗ Oη , donc Q P . Par conséquent, gh ∈ H.
Ainsi, H est un sous-groupe de S. Puisqu’il contient les points fermés d’un ouvert de
S, c’est S tout entier, car S est connexe.
La proposition 4.11 montre l’existence d’un (B en ⊗ OS )-module W et d’un (B en ⊗ OS )-
module projectif Z tels que N W ⊕ Z et Z(g) P pour tout g ∈ S. En outre, W est
localement libre de rang 1 comme (B ⊗ OS )-module et comme (B ◦ ⊗ OS )-module. Par
conséquent, ΨL (M ) S ∈ PicfB (S). On conclut maintenant comme dans le lemme 4.5.
En d’autres termes, le foncteur PX (?) est représenté par Pic0 (X) Aut(X).
Remarque 4.19. Dans le cas où X et Y sont des variétés abéliennes, on retrouve un
résultat d’Orlov [15]: une équivalence Db (Y ) Db (X) induit un isomorphisme Y ×
∼
Ŷ −→ X × X̂.
Remarque 4.20. Le lecteur intéressé pourra formuler une généralisation des théorèmes
4.6 et 4.18 au cas d’une OX -algèbre finie, où X est une variété projective lisse.
5. Algèbres graduées
5.1. Généralités
5.1.1. Dictionnaire
Soit A une k-algèbre de dimension finie. Une graduation sur A correspond à la donnée
d’une action algébrique de Gm sur A, i.e., à un morphisme de groupe algébriques
∗
π : Gm → Aut(A). Pour A = i∈Z Ai , l’élément x ∈ k agit sur Ai par multiplica-
i
tion par x .
Cela correspond à son tour à la donnée d’un morphisme d’algèbres ρ : A → A[t, t−1 ].
On a ρ(a) = ati pour a ∈ Ai . Ce morphisme vérifie les propriétés suivantes :
A
ρ
/ A ⊗ k[t, t−1 ]
ρ 1⊗µ
A ⊗ k[t, t−1 ] / A ⊗ k[t, t−1 ] ⊗ k[t, t−1 ]
ρ⊗1
tels que ρ(g(a)) = f ρ(a)f −1 pour tout a ∈ A, où ρ : A → Endk (M ) est le morphisme
structurel).
Une extension de M en un (A G)-module correspond en la donnée d’une scission de
la première projection G̃ → G (qui est surjective par hypothèse) : l’action de G est alors
donnée en composant avec la seconde projection G̃ → Endk (M )× .
On a un diagramme commutatif dont les lignes et colonnes sont exactes
1 1
1 /U / EndA (M )× /L /1
1 /U / G̃ / Ĝ /1
G G
1 1
a → (v ∈ V → av).
V
734 R. Rouquier
n
5.2.2. On note T A = T ⊗A · · · ⊗A T ⊗A le produit tensoriel cyclique n-ème de T au-
n
dessus de A. L’action naturelle de Aut(A) sur T fournit une action diagonale sur T A .
Le lemme suivant est immédiat.
n
Lemme 5.3. L’action de Aut(A) sur T A se factorise en une action de Out(A).
n
L’isomorphisme canonique du lemme 5.2 fournit une description de T A .
Proposition 5.4. On a un isomorphisme canonique
n ∼
T A −
→ Ext1A (V1 , V2 ) ⊗ · · · ⊗ Ext1A (Vn−1 , Vn ) ⊗ Ext1A (Vn , V1 ).
V1 ,...,Vn ∈S
Démonstration. L’image d’un tore maximal T de Aut0 (A) par le morphisme canonique
φ : Aut0 (A) → Out0 (A) est un tore maximal de Out0 (A). Puisque le noyau Int(A) de
φ est connexe, la restriction à T de φ est scindée. Le lemme découle maintenant du
fait que tout morphisme Gm → Out(A) est conjugué à un morphisme d’image contenue
dans φ(T ).
(ii) il existe une famille d’entiers {di (V )} où V décrit les A-modules simples et 1 i
dim V tels que l’algèbre graduée (A, π ) est isomorphe à
Endgr(A,π) PV di (V ) .
V,i
Ainsi, la donnée d’un morphisme non trivial Gm → Out(A) détermine une graduation
(( à équivalence de Morita près )).
736 R. Rouquier
Corollaire 5.9. Supposons A basique. Deux graduations sur A donnent lieu à des
algèbres graduées Morita-équivalentes si et seulement si les cocaractères correspondant
de Out(A) sont conjugués.
Remarque 5.10. Lorsque l’algèbre A n’est pas basique, les résultats précédents restent
vrais en remplaçant la conjugaison par Out(A) par la conjugaison par Pic(A).
Notons que l’ensemble des classes de (( Morita-équivalence )) de graduations n’est pas
invariant par équivalence dérivée. Soit A une k-algèbre de dimension finie munie d’une
graduation qui n’est pas Morita-équivalente à la graduation triviale. Soit A une algèbre
dérivée-équivalente à A, mais non Morita-équivalente. On munit A d’une graduation
compatible à l’équivalence. On peut munir A × A de deux graduations non Morita-
équivalentes : la première est la graduation non triviale sur A et la graduation triviale
sur A , la seconde est la graduation triviale sur A et la graduation non triviale sur A .
L’algèbre A × A est dérivée-équivalente à A × A et les deux graduations précédentes
sont compatibles respectivement avec les deux graduations suivantes sur A × A : la
première est la graduation non triviale sur le premier facteur A et la graduation triviale
sur le second facteur A, la seconde est la graduation triviale sur le premier facteur A et
la graduation non triviale sur le second facteur A. Ces deux graduations sur A × A sont
Morita-équivalentes.
Remarque 5.12. Lorsque A est basique (i.e., les A-modules simples sont de dimen-
sion 1), l’algèbre A/JA est un produit de corps, donc est en degré 0. Notons que si A
n’est pas basique, il se peut que A/JA ne soit pas en degré 0. En changeant la graduation
sans changer le morphisme Gm → Out(A), on peut se ramener au cas où A/JA est en
degré 0.
Lorsque A est semi-simple et en degrés positifs, on a A = A0 .
Lemme 5.13. L’algèbre A est en degrés positifs si et seulement si A/J 2 A est en degrés
positifs.
5.4.2.
Proposition 5.14. Soit π̄ : Gm → Out(A). Les assertions suivantes sont équivalentes :
(i) il existe un relèvement de π̄ en un morphisme Gm → Aut(A) qui s’étend en un
morphisme A1 → End(A) ;
(ii) pour tout entier positif n, le groupe Gm agit (via π̄) avec des poids positifs sur
n
(JA/J 2 A) A ;
(iii) pour toute graduation associée à un morphisme π : Gm → Aut(A) relevant π̄, pour
toute suite Sn = S0 , S1 , . . . , Sn−1 de A-modules simples de degré 0 et pour tous
d0 , . . . , dn−1 ∈ Z tels que Ext1 (Si , Si+1 −di ) = 0, on a i di 0 ;
(iv) le morphisme Gm → Out(A/J 2 A) déduit de π̄ par le morphisme canonique se
relève en un morphisme Gm → Aut(A/J 2 A) qui s’étend en un morphisme A1 →
End(A/J 2 A).
Démonstration. L’équivalence entre (ii) et (iii) résulte de la proposition 5.4. Notons
que (i) implique bien sûr (ii) et (iv).
Soit f : Out(A) → Out(A/J 2 A) le morphisme canonique. Le morphisme canonique
Int(A) → Int(A/J 2 A) est surjectif et sa restriction à un tore maximal est un isomor-
phisme, donc tout relèvement de f π̄ en un morphisme Gm → Aut(A/J 2 A) provient d’un
morphisme π : Gm → Aut(A) relevant π̄. Les lemmes 5.11 et 5.13 montrent alors que
(iv) =⇒ (i).
Supposons (iii). Choisissons un relèvement de π̄ en un morphisme π : Gm → Aut(A)
tel que A/JA est en degré 0.
Soient S et T deux A-modules simples de degré 0. Soit f (S, T ) le plus petit entier d tel
qu’il existe des A-modules simples S1 , . . . , Sn de degré 0 et des entiers d0 , . . . , dn vérifiant
on a Ext (S, T d) = 0 pour d > 0 pour tous modules simples S et T de degré 0. Puisque
1
on en déduit que JA/J 2 A est en degrés positifs, donc A aussi, par le lemme 5.13. On a
donc démontré (iii) =⇒ (i).
Remarque 5.16. Dans la proposition, on peut bien sûr supposer que n est au plus le
nombre de A-modules simples.
Remarque 5.17. La positivité de l’homologie cyclique ou de l’homologie de Hochschild
de A ne suffit pas pour avoir une graduation positive.
5.5. Dualité
5.5.1. Soit A une algèbre de Frobenius, i.e., on se donne ν un automorphisme de
∼
A et A∗ − → Aν un isomorphisme de (A, A)-bimodules. On suppose A graduée et
indécomposable. On notera n = nA = sup{i | Ai = 0} − inf{i | Ai = 0}.
Proposition 5.18. On a des isomorphismes de (A, A)-bimodules gradués A∗ Aν n.
Plus généralement, (soci A)∗ (A/J i A) ⊗A Aν n pour tout i 0.
Lorsque A<0 = 0, la matrice de Cartan est à coefficients dans Z[q] et il est clair que
sa partie constante est la matrice de Cartan de A0 . Le degré de det C est au plus nr et
le coefficient de q nr dans det C est le terme constant de q nr det C̄ = ε(ν) det C.
5.7. Degré 0
Lorsque A/JA est concentrée en degré 0 (c’est le cas si A est basique car alors A/J(A)
est un produit de copies de k), alors les A0 -modules simples sont les restrictions des
A-modules simples et A<0 ⊕ A>0 ⊆ J(A).
740 R. Rouquier
On prend dans le reste de cette partie § 5.7 pour A une algèbre graduée telle que
∼
A<0 = 0. On a alors A0 − → A/A>0 .
On a un foncteur exact pleinement fidèle de A/A>0 ⊗A0 − : A0 -mod → A -modgr
d’image la sous-catégorie de Serre des A-modules gradués concentrés en degré 0.
C’est un foncteur exact, d’inverse à gauche le foncteur exact (( poids 0 )). Le foncteur
HomA (A/A>0 , −) est adjoint à droite de A/A>0 ⊗A0 − et est aussi un inverse à gauche.
En dérivant, on obtient la proposition suivante.
Proposition 5.20. Le foncteur A/A>0 ⊗L
A0 − : D(A0 -Mod) → D(A -Modgr) est pleine-
ment fidèle.
dont tous les termes, sauf le premier, sont engendrés en degrés 1. On en déduit que
V a une résolution projective où tous les termes sont engendrés en degrés 1, sauf les
d + 1 premiers. Par conséquent, ΩA d+1
V est engendré en degrés 1.
On en déduit que si S et T sont deux A0 -modules simples, alors ExtiA (S, T n) = 0
pour i (d + 1)(1 − n). On obtient alors que (i) implique (iii) et on déduit aussi la
dernière partie de la proposition.
6.1.2. Longueur
Soient A et B deux k-algèbres auto-injectives graduées indécomposables et non simples.
Soit L ∈ (A ⊗ B ◦ ) -modgr induisant une équivalence stable.
Les longueurs des graduations (cf. § 5.5) des deux algèbres coı̈ncident.
Lemme 6.4. On a nA = nB .
Démonstration. Les bimodules gradués HomgrA (L, A) et HomgrB (L, B) sont isomor-
phes dans (B ⊗ A◦ ) -stabgr (unicité à isomorphisme près d’un adjoint de L ⊗B −). Ces
derniers sont respectivement isomorphes à L∗ −nA et L∗ −nB (lemme 5.18).
K0 (A -projgr)
CA
/ K0 (A -modgr) / coker CA /0
∼
K0 (B -projgr) / K0 (B -modgr) / coker CB /0
CB
Etant donnée une algèbre auto-injective A graduée en degrés positifs, dans quels cas
peut-on reconstruire A à partir de A0 ? Il serait aussi intéressant d’étudier le cas où
l’algèbre différentielle graduée R End•A (A/A>0 , A/A>0 ) est formelle.
Remarque 6.9. Notons qu’on peut aussi demander la propriété plus faible suivante :
si B est une k-algèbre symétrique et s’il existe une équivalence stable de type de Morita
entre A et B, alors il existe une équivalence dérivée entre A et B.
Notons enfin que la généralisation directe au cas de corps non algébriquement clos n’est
pas raisonnable : deux extensions galoisiennes non-isomorphes du corps sont stablement
équivalentes mais non dérivé-équivalentes.
6.2.2. Application
Soit G un groupe fini, k un corps algébriquement clos de caractéristique p, A un bloc
de kG de défaut D. Soit B le bloc correspondant de NG (D). D’après [13], l’algèbre B est
Morita-équivalente à une algèbre de groupe tordue k∗ D Ê, où E = NG (D, bD )/CG (D),
Ê est une extension centrale de E par k × et (D, bD ) est une A-sous-paire maximale.
Théorème 6.10. Si D est cyclique, abélien élémentaire de rang 2 ou si D est abélien
d’ordre 8, alors il existe une graduation sur A et une équivalence stable graduée entre A
et B.
Démonstration. D’après [19, Theorem 6.3 et Theorem 6.10] et [22] (blocs non prin-
cipaux), il existe une équivalence stable de type de Morita entre A et B. Le théorème
résulte alors du théorème 6.1.
Le cas des blocs à défaut cyclique a été étudié en détail par Bogdanic [3].
La conjecture de Broué [4] sur les blocs à défaut abélien prédit que les conclusions du
théorème 6.10 sont vraies si D est abélien (la conjecture prédit plus précisément que les
blocs seront dérivé-équivalents). Si cette conjecture est vraie, alors tous les blocs à défaut
abélien ont une graduation non triviale.
Remarque 6.11. Puisque la conjecture de Broué est prouvée pour les groupes
symétriques [6], on obtient des graduations sur les blocs à défaut abélien des groupes
symétriques. En transférant la graduation canonique sur les (( bons blocs )), on obtient
des graduations dont il est naturel de conjecturer que les matrices de Cartan graduées
associées sont décrites par des polynômes de Kazhdan–Lusztig paraboliques. Le trans-
fert des graduations provient d’opérateurs du type (( tresses élémentaires )). En fait, [23]
montre que ces graduations sont compatibles aux foncteurs induction et restriction appro-
priés. La somme des catégories de représentations de groupes symétriques sur k fournit
Automorphismes, graduations et catégories triangulées 745
p qui se retrouve automatiquement munie de gradu-
une 2-représentation (( simple )) de sl
ations. Celles-ci se décrivent de manière explicite via un isomorphisme avec des algèbres
cyclotomiques de Hecke de carquois [5, 23].
Question 6.12. On suppose D abélien. Existe-t’il une graduation en degrés positifs sur
A, compatible avec une équivalence dérivée avec B, muni de sa graduation canonique ?
Peut-on trouver une telle graduation telle que R End•A (A/A>0 , A/A>0 ) est une algèbre
différentielle graduée formelle ?
L’existence de graduations positives est connue si D est cyclique [3]. Elle est vraie
aussi si D (Z/2)2 .
Une réponse affirmative à une forme plus précise de la question 6.13 a pour conséquence
une réponse affirmative à la conjecture de Broué [19, 22].
6.3.2. Le théorème suivant étend la proposition 5.20. Il est dû à Happel [10, Theo-
rem 10.10] lorsque A = T (A0 ) et A0 est de dimension globale finie.
746 R. Rouquier
Théorème 6.15. Soit A une k-algèbre graduée auto-injective avec A<0 = 0. Si soc A ⊂
A>0 , alors le foncteur composé
A/A>0 ⊗L
A − can
Db (A0 -mod) −−−−−−−−
0
→ Db (A -modgr) −−→ A -stabgr
est pleinement fidèle.
Si en outre A = A0 ⊕ A1 et A0 est de dimension globale finie, alors le foncteur
Db (A0 -mod) → A -stabgr est une équivalence.
Démonstration. Notons que A n’a pas de module simple projectif, puisque soc A ⊂
A>0 . Soient M et N deux A0 -modules simples. Soit d > 0. Alors soc Ω d N est en degrés
strictement positifs. Par conséquent, HomA -modgr (M, Ω d N ) = 0.
On a
∼
→ HomA -stabgr (M, Ω −d N ).
HomDb (A -modgr) (M, N [d]) −
Cet isomorphisme reste vrai pour d = 0 car A n’a pas de module simple projectif. On en
déduit que
∼
→ HomA -stabgr (M, Ω −d N )
HomDb (A0 -mod) (M, N [d]) −
pour tout d. Puisque les modules simples engendrent Db (A0 -mod) comme catégorie tri-
angulée, la première partie du théorème est établie.
Supposons maintenant A = A0 ⊕ A1 et A0 est de dimension globale finie. Alors A1
est un cogénérateur injectif. Soit T la sous-catégorie épaisse de Db (A -modgr) engendrée
par A0 et par les Ai pour i ∈ Z. On a A1 −1 Ω(A0 ) ∈ T , donc M −1 ∈ T pour
tout M ∈ A0 -mod. Par récurrence, on en déduit que M −i ∈ T pour tout i 0 et tout
M ∈ A0 -mod.
On a A1 ∈ T , donc A0 1 Ω −1 (A1 ) ∈ T . Par conséquent, M 1 ∈ T pour tout
M ∈ A0 -mod et par récurrence, on déduit que M i ∈ T pour tout i 0 et tout
M ∈ A0 -mod.
Finalement, T = Db (A -modgr), donc A -stabgr est engendrée par A0 . Ceci montre que
le foncteur Db (A0 -mod) → A -stabgr est une équivalence.
Rappelons le résultat suivant de Rickard [18, Theorem 3.1].
Théorème 6.16. Soient A0 et B0 deux k-algèbres de dimension finie et
∼
F : Db (A0 -mod) −
→ Db (B0 -mod)
une équivalence de catégories triangulées. Alors il existe une équivalence de catégories
triangulées graduées
∼
G : Db (T (A0 ) -modgr) −
→ Db (T (B0 ) -modgr)
rendant le diagramme suivant commutatif
Db (A0 -mod)
F / Db (B0 -mod)
∼
can can
∼ / Db (T (B0 ) -modgr)
Db (T (A0 ) -modgr) G
Automorphismes, graduations et catégories triangulées 747
Démonstration. Le lemme 6.4 montre que Bi = 0 pour i > 1 et que B admet une
forme symétrisante tB : N → k−1. La proposition 6.14 fournit alors un isomorphisme
∼
d’algèbres graduées B −
→ T (B0 ). Les théorèmes 6.15 et 6.16 fournissent la conclusion.
pour M, N ∈ C.
Le résultat suivant est proche de résultats dûs à Asashiba [1,2] (Asashiba suppose que
T (A0 ) est de type de représentation fini).
Théorème 6.18. Soit A0 une k-algèbre de dimension finie indécomposable. Supposons
qu’il existe une catégorie abélienne héréditaire C telle que Db (A0 -mod) Db (C). Alors
T (A0 ) admet des relèvements d’équivalences stables.
Le lemme 6.19 ci-dessous montre que l’homologie de S −di (Mi+1 ) s’annule en degrés
strictement supérieurs à di . Puisque l’espace des Hom ci-dessus est non nul, on en déduit
n−1
que ni − ni+1 + 2di 0. Par conséquent, i=0 di 0. La proposition 5.14 montre alors
que la graduation sur B peut être choisie en degrés 0. Le corollaire 6.17 fournit la
conclusion.
748 R. Rouquier
et
t̂ : Aν n → A∗ , b → (a → t(ab))
est un isomorphisme de Aen -modules gradués. En particulier, A est une algèbre de Frobe-
nius.
Question 6.21. Supposons ρ(G) SL(V ) et (−1)dim V +1 ∈ ρ(G). Est-ce que Λ(V ) G
admet des relèvements d’équivalences stables ?
Automorphismes, graduations et catégories triangulées 749
6.4.2. Dimension 2
Supposons maintenant que ρ injective, ρ(G) SL(V ), G n’est pas un groupe cyclique
d’ordre impair et la caractéristique de k n’est pas 2. Il existe alors σ ∈ G tel que
ρ(σ) = −1.
Soit I l’ensemble des classes d’isomorphisme de représentations irréductibles de G sur
k. Soit I0 le sous-ensemble de I des représentations triviales sur σ. Soit ∆ le carquois de
sommets I avec dim Hom(χ, ψ ⊗ ρ) flèches de ψ vers χ, lorsque ψ ∈ I − I0 et χ ∈ I.
Remarque 6.24. Une algèbre de Brauer associée à une ligne avec multiplicité 1 est
isomorphe à une extension triviale de l’algèbre d’un carquois de type A où aucun sommet
n’est la source (respectivement le but) de deux flèches distinctes [3, Proposition 8.1].
Le théorème 6.18 montre alors qu’une telle algèbre de Brauer (et donc toute algèbre
de Brauer à multiplicité triviale) satisfait la propriété de relèvement. C’est un résultat
classique et l’approche d’Asashiba [1] de ce résultat est proche de celle que nous avons
adoptée.
750 R. Rouquier
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