Dieu
Dieu et s’apprête à sacrifier son fils lorsqu’un ange arrête son bras : Dieu le
lui interdit. On peut voir à travers ces épisodes une métaphore de la foi : le
vrai croyant change de vie, doit être prêt à renoncer à sa famille, à ses liens
sociaux, pour aller vers une terre inconnue, celle de la quête spirituelle qui le
déstabilise nécessairement. Il a toujours confiance en Dieu malgré les
apparences et les obstacles. Et Dieu, qui a éprouvé sa foi, lui montre qu’il est
toujours fidèle à sa promesse et transforme son regard en montrant que la
vraie foi n’exige pas de sacrifices sanglants, comme les religions dominantes
de l’époque le pensaient.
Il en va de même pour le livre de l’Exode. Même si l’histoire de Moïse a un
substrat historique faible, elle parle surtout de libération intérieure. L’Égypte
représente le monde de la servitude au péché et la Terre promise est le
symbole du royaume de Dieu, c’est-à-dire d’un monde libéré du mal et du
péché. L’errance de quarante ans (nombre symbolique que l’on retrouve dans
beaucoup de traditions religieuses) du peuple hébreu dans le désert peut être
perçue comme le chemin initiatique par lequel Dieu conduit chaque croyant
de l’esclavage à la liberté, en l’éduquant par la Loi (les Dix Commandements
reçus par Moïse au mont Sinaï), en l’éprouvant et le consolant. On peut ainsi
faire une lecture spirituelle et symbolique de la plupart des récits de la Bible,
car les histoires qui y sont racontées sont frappantes, universelles et peuvent
encore nous émouvoir. Les Psaumes, par exemple, ces magnifiques prières,
sont encore récités par les juifs religieux, mais aussi quotidiennement par les
moines catholiques du monde entier qui en lisent l’intégralité dans leurs
offices sur une semaine. Le Cantique des cantiques est l’un des plus vieux et
des plus beaux poèmes d’amour de l’humanité, à forte charge érotique.
Certains livres sapientiaux, comme Qohelet, offrent une profonde méditation
sur la vie. La Bible regorge ainsi de trésors littéraires, d’histoires palpitantes,
de textes chargés de sens, mais il est aujourd’hui rationnellement impossible
d’en faire une lecture purement littérale à la manière des fondamentalistes
juifs et chrétiens qui affirment que Dieu a créé le monde il y a moins de six
mille ans, que Moïse est l’auteur unique de la Torah (le récit de sa propre mort
y est d’ailleurs raconté à la fin, ce qui pose un problème insoluble aux
fondamentalistes) et qu’il a traversé la mer Rouge à pied sec à la tête de six
cent mille familles.
J’ajouterai qu’en plus de la critique historique et archéologique, il y a aussi
au sein de la Bible de nombreuses contradictions qui rendent sa lecture
littérale absurde, ainsi que des versets particulièrement violents qui, pris au
premier degré, font de Dieu un être d’une cruauté exceptionnelle, tuant par
exemple tous les enfants premiers-nés d’Égypte pour punir Pharaon qui
s’obstine à maintenir les Hébreux en esclavage. Quant à Moïse et ses
successeurs, ils ne se privent pas d’ordonner maints massacres au nom de
Dieu lors des guerres contre les infidèles ou de la conquête de la Terre
promise. Ainsi, lors d’une expédition punitive contre les Madianites, Moïse
est furieux parce que ses commandants, pris de pitié, ont laissé en vie les
femmes et les enfants. Il leur dit : « Tuez tous les enfants mâles. Tuez aussi
toutes les femmes qui ont connu un homme en partageant sa couche. Ne
laissez la vie qu’aux petites filles qui n’ont pas connu la couche d’un homme,
et qu’elles soient pour vous. » (Nombres, 31, 17). Une lecture historique et
littérale de la Bible fait ainsi de Moïse un criminel qui enjoint non seulement
de tuer femmes et enfants, mais aussi de violer les petites filles ! Et je pourrais
multiplier les exemples.
MD – Ce que nous appelons aujourd’hui la Bible est une bibliothèque de
textes très variés.
FL – La plupart des textes ont été écrits en hébreu et quelques passages en
araméen, devenu la langue courante du peuple juif au retour de l’exil. À cette
époque, on ne parle pas encore de Bible, mais du TaNaK, terme formé de la
première lettre des trois mots hébreux qui signifient « Loi » (Torah),
« Prophètes » (Nebiim) et « Écrits » (Ketouvim). Les Écritures juives sont
ainsi regroupées en trois grands groupes. Le Tanak est traduit en grec au IIIe
siècle avant notre ère par des érudits de la communauté juive d’Alexandrie. Il
prend le nom de « Septante » car, selon la légende, soixante-dix sages
participent à sa traduction. C’est alors qu’apparaît l’expression tà biblia,
neutre pluriel qui signifie « les livres », en référence à la ville phénicienne de
Byblos où l’on vend le papyrus importé d’Égypte nécessaire à l’écriture. Mais
les juifs comme les premiers chrétiens utilisent l’expression « les Écritures »,
et ce n’est qu’au Moyen Âge que le terme latin Biblia (Bible), comme
singulier féminin, s’impose pour parler des Écritures juives et chrétiennes. Il
est intéressant de noter que si les chrétiens ont conservé l’intégralité du Tanak,
ils ont changé l’ordre des trois grands groupes : s’ils commencent aussi par la
Loi, ils ont placé les Prophètes après les Écrits, juste avant les textes du
Nouveau Testament, afin d’insister sur le fait que Jésus était annoncé par les
prophètes antérieurs et qu’il est l’ultime envoyé de Dieu, son Messie.
MD – La découverte des fameux manuscrits de Qumran, à partir de 1948, à
côté de la mer Morte,
a-t-elle apporté des révélations sur la datation ou la rédaction des Écritures
juives et chrétiennes ?
FL – Chrétiennes non, car aucun de ces textes ne fait référence à Jésus,
puisqu’ils ont été écrits entre le IIIe siècle avant notre ère et le tout début de
notre ère, alors que Jésus n’avait pas encore commencé sa prédication. Ce sont
des textes uniquement juifs, très probablement écrits par la fameuse
communauté des Esséniens, dont parle l’historien juif Flavius Josèphe vers la
fin du Ier siècle de notre ère dans ses Antiquités juives. On a trouvé ces
manuscrits à l’intérieur de jarres cachées dans des grottes, juste à côté de
ruines esséniennes. Parmi eux, de nombreux textes faisant référence à la vie
quotidienne et aux règles religieuses de ce peuple, mais aussi, et c’est ce qui a
le plus passionné les spécialistes de la Bible, des extraits de presque tous les
livres du Tanak, les plus anciens remontant au IIIe siècle avant notre ère, ce qui
confirmait que la Bible hébraïque était bien constituée à cette époque, alors
que certains historiens affirmaient qu’elle n’avait été achevée qu’au début du
Ier siècle avant notre ère. La Bible hébraïque en hébreu la plus ancienne que
l’on possédait jusqu’alors datait du Xe siècle de notre ère et d’un coup, on
découvrait un manuscrit presque complet de la Bible qui lui était antérieur de
plus de mille ans ! C’est cela qui fait de Qumran l’une des plus grandes
découvertes archéologiques de tous les temps. Mais il n’y a aucune révélation
particulière qui irait remettre en question les histoires contenues dans la Bible
elle-même... et encore moins quant à la vie de Jésus, contrairement à ce
qu’affirme Dan Brown dans le Da Vinci Code !
MD – Comment, compte tenu de la critique moderne, la Bible peut-elle
encore être considérée comme la parole de Dieu ?
FL – Les croyants peuvent dire – et ils le font, à l’exception des
fondamentalistes – que la Bible est un livre non pas écrit ou dicté par Dieu,
mais inspiré par Dieu et qui demande à être interprété. Certains passages
peuvent être compris au premier degré et d’autres exigent une interprétation
symbolique ou spirituelle. Les croyants les plus ouverts à la critique moderne
– surtout les chrétiens libéraux – vont plus loin en disant que si certains livres
et passages de la Bible sont inspirés par Dieu, d’autres sont seulement le fruit
d’une idéologie de conquête politique. On retrouve d’ailleurs le même
problème avec le Coran, nous le verrons.
MD – Ce qui vaut pour les chrétiens vaut-il aussi pour les juifs ? J’imagine
que ces derniers n’ont pas le même discours selon le courant auquel ils
appartiennent.
FL – Le courant historique le plus ancien est le courant dit « orthodoxe » qui
laisse peu de place à la critique historique moderne. Ce courant reste tributaire
d’une conception traditionnelle, bien résumée par le grand penseur
Maïmonide au XIIe siècle selon lequel « la Torah provient des cieux, c’est-à-
dire que nous croyons que toute cette Torah présentement entre nos mains est
la Torah qui a été donnée à Moïse, et qu’elle provient tout entière de la
“bouche de Dieu” ». Nous avons vu qu’une telle posture est rendue de nos
jours impossible du fait des connaissances philologiques, historiques et
archéologiques. D’ailleurs, elle fut déjà battue en brèche par le philosophe
Baruch Spinoza au XVIIe siècle, ce qui valut à ce dernier d’être violemment
exclu de la synagogue. Mais elle continue d’être soutenue par la plupart des
rabbins du courant orthodoxe qui affirment qu’y renoncer conduirait à ruiner
le fondement de la foi juive.
MD – D’autres courants du judaïsme intègrent quand même la critique
moderne !
FL – Bien sûr ! Le judaïsme réformé, qui est né en Europe dans la
mouvance des Lumières, est le plus ouvert à la critique historique et considère
que chaque juif peut librement interpréter de manière littérale ou symbolique
la Torah et que l’observation des mitzvot ne constitue pas l’essentiel de la
religion juive, laquelle est avant tout une exigence éthique. Le mouvement
réformé insiste aussi sur la revalorisation de la femme. Aujourd’hui, les
différents mouvements dits « du judaïsme libéral », héritiers contemporains du
judaïsme réformé, acceptent par exemple que des femmes deviennent rabbins,
ce qui est impensable pour les juifs orthodoxes. En revanche, le conservative
judaism, assez puissant aux États-Unis, qu’on appelle en Europe le
« mouvement massorti » (de l’hébreu massoret, « chaîne, tradition »), né au
début du XXe siècle, se veut à la fois traditionnel et moderne. Traditionnel en
ce qu’il considère, à l’instar des orthodoxes, que le judaïsme repose
essentiellement sur l’observation des mitzvot en tant qu’ordres divins, et
moderne parce qu’il admet que la Torah n’est pas descendue du ciel telle
quelle, mais qu’elle est le fruit d’un processus littéraire et historique
complexe, d’une interaction entre parole divine et interprétation humaine.
Autrement dit, même si la Torah n’a pas été dictée mot à mot par Dieu à
Moïse, même si elle est l’œuvre de nombreux auteurs et le fruit séculaire de la
méditation des Anciens d’Israël, même si elle emprunte à d’autres traditions
extérieures, elle exprime une intention divine bien réelle. Tandis que la
plupart des orthodoxes sont figés dans une posture fondamentaliste, les
libéraux et les massorti admettent la place essentielle de la médiation humaine
dans l’élaboration de la Torah et considèrent que la révélation est un processus
historique où inspiration divine et contextualisation humaine s’imbriquent
nécessairement.
MD – Cette manière de voir les choses, qui tente d’harmoniser tradition et
modernité, est-elle majoritaire de nos jours ?
FL – Il y a bien sûr de nombreux juifs athées, agnostiques ou croyants non
pratiquants, mais chez les religieux pratiquants, les orthodoxes qui prônent
une lecture fondamentaliste de la Bible restent très majoritaires, que ce soit en
Israël, en Europe ou aux États-Unis. La plupart rejettent en bloc la critique
historique et ne peuvent tolérer l’idée que Moïse n’ait pas écrit la Torah sous
la dictée de Dieu. Exactement comme le font les fondamentalistes musulmans,
également très majoritaires, pour Mohamed et le Coran.
MD – Comment pouvez-vous affirmer que les fondamentalistes sont
majoritaires chez les juifs et les musulmans ?
FL – Les fondamentalistes sont majoritaires chez les juifs et les musulmans
croyants et fidèles à l’orthodoxie. Car l’orthodoxie juive et musulmane prône
une lecture littérale de la Bible et du Coran pour les raisons que je viens
d’évoquer. Les chrétiens ont longtemps eu aussi une lecture fondamentaliste
de la Bible, mais ce n’est plus le cas de nos jours pour une large majorité, à
l’exception des intégristes catholiques et des protestants évangéliques
fondamentalistes. Cela tient au fait que la critique historique moderne est née
dans la culture chrétienne. La plupart des pionniers de la critique biblique
étaient des pasteurs protestants ou des théologiens catholiques. Certains se
sont heurtés à leur Église respective. Mais ces dernières ont évolué et, de nos
jours, les Églises catholique et protestantes ont parfaitement intégré la plupart
des acquis de la critique historique. Elles se contentent d’affirmer, comme les
juifs libéraux ou massorti, que Dieu a non pas dicté mot à mot mais inspiré les
Écritures saintes, lesquelles ne doivent pas être lues de manière littérale. Dans
son dernier ouvrage, Jésus de Nazareth (2011), le pape Benoît XVI lui-même
fournit un bon exemple de l’utilisation de l’exégèse critique dans sa lecture
des Évangiles. Il ne cesse de préciser que telle parole de Jésus est
probablement un ajout tardif, que telle autre au contraire donne des garanties
très probables d’authenticité, etc. Bref, il est parfaitement imprégné de la
critique rationnelle de la Bible, dans laquelle sont aujourd’hui formés tous les
théologiens catholiques et protestants. Et cela à l’inverse de la plupart des
rabbins juifs orthodoxes et des imams musulmans qui continuent de faire une
lecture fondamentaliste traditionnelle de leurs Écritures, de peur sans doute
que tout l’édifice s’écroule.
On a assisté ainsi dans les années 1960 à un épisode mémorable qui a
marqué en profondeur la communauté juive anglophone. L’un des principaux
rabbins anglais, Louis Jacobs (mort en 2006), formé dans la stricte orthodoxie,
s’est vu refuser sa nomination à la direction du Jews’ College, séminaire
formant les rabbins anglais, par un veto du grand rabbin d’Angleterre du seul
fait qu’il prenait en compte certains aspects de la critique historique moderne
et risquait ainsi de contaminer les futurs rabbins, en leur inculquant par
exemple que les Écritures témoignent de la perception humaine de l’absolu et
non de son expression immédiate. Jacobs a été en proie à de telles attaques
qu’il a dû rompre avec l’orthodoxie pour devenir la figure phare du judaïsme
massorti, qu’il considérait comme le courant éclairé du judaïsme traditionnel.
MD – La brève expérience d’Akhénaton en Égypte mise à part, les juifs
sont-ils les inventeurs du monothéisme ?
FL – Nous avons vu que la croyance monothéiste juive ne peut être attestée
avant le VIIe-Ve siècle avant notre ère, c’est-à-dire juste avant et juste après la
déportation des élites du judaïsme à Babylone. C’est à ce moment précis que
s’impose le culte au Dieu unique. Yahvé n’est plus seulement une divinité
nationale, celle des juifs, qui cohabite avec de nombreuses autres divinités, il
devient le seul véritable Dieu, créateur du monde. Or on sait aujourd’hui
qu’une autre religion monothéiste est née à peu près au même moment en
Perse : le zoroastrisme. Ahura Mazda (littéralement l’« existence qui possède
la sagesse ») est le Dieu unique de la religion mazdéenne fondée par
Zarathoustra (Zoroastre en grec). Les poèmes, ou chants, qui lui sont attribués,
les Gathas, de très beaux textes que l’on n’est parvenu à traduire qu’au milieu
du XIXe siècle, font état d’une religion strictement monothéiste, même si elle
s’inscrit dans un dualisme éthique en posant le combat entre le bien et le mal
comme la condition fondamentale de la vie. Si Ahura Mazda est présenté
comme le Dieu unique, créateur du monde, à la différence du Dieu de la
Bible, il a besoin de ses créatures pour achever sa création qui est encore
imparfaite. Dieu inspire l’idée de bien et soutient les efforts de tous les êtres
qui aspirent à achever l’œuvre divine jusqu’à la perfection. Le monde tend
donc vers un état de réalisation ultime où le mal et la mort disparaîtront. À
l’image des prophètes bibliques, Zarathoustra parle à Dieu et Dieu lui répond.
On est donc devant une tradition prophétique très proche de celle de la
tradition juive.
La question de savoir laquelle des deux traditions est la plus ancienne est
très discutée. Les zoroastriens font remonter la naissance de leur prophète à
1778 ans avant notre ère, voire davantage. Mais si l’on applique la même
méthode historique et critique au zoroastrisme qu’au judaïsme ancien, on peut
sérieusement douter de cette ancienneté. On a certes découvert récemment à
Margadia, au Turkménistan, certains temples zoroastriens qui pourraient dater
du IIe millénaire avant notre ère, mais il n’y a pas consensus sur cette datation.
On peut aussi faire valoir que l’avestique ancien, la langue dans laquelle ont
été rédigés les Gathas, est très proche du sanskrit védique qui date aussi du IIe
millénaire, mais ce n’est pas un argument décisif. On sait en revanche avec
certitude, grâce à des tablettes trouvées à Persépolis, que le culte d’Ahura
Mazda existait déjà à la fin du VIe siècle. Zarathoustra a-t-il vécu à cette
époque ou bien quelques siècles plus tôt ? Son nom n’est mentionné la
première fois qu’au Ve siècle par l’historien grec Hérodote. On ne peut donc
pas affirmer, comme le font les zoroastriens et certains historiens, que le
zoroastrisme est la première grande religion monothéiste de l’humanité, mais
on peut toutefois constater qu’au moment même où se forgeait le
monothéisme juif, un autre monothéisme se développait à quelques milliers de
kilomètres de la Judée. Les juifs furent d’ailleurs en contact avec le
zoroastrisme lors de leur exil à Babylone et surtout de leur libération par le roi
perse Cyrus, en 539 avant notre ère. Ce personnage les marqua si fortement
que le prophète Isaïe en fit carrément une figure messianique : « Ainsi parle
l’Éternel à son messie, Cyrus, celui qu’il tient par la main droite pour écraser
les nations devant lui et pour désarmer les rois... » (Isaïe, 45, 1-3).
MD – Aujourd’hui, on dirait que c’est de la récupération !
FL – D’autant plus que Cyrus, qui était d’une grande tolérance et qui laissait
à ses peuples conquis la liberté de religion, était dans une perspective
hénothéiste et non monothéiste, car il admettait la présence d’autres dieux à
côté d’Ahura Mazda. On trouve aussi dans certains livres bibliques écrits
après l’exil plusieurs emprunts théologiques au zoroastrisme, comme
justement la notion messianique, mais aussi toute l’angéologie et la hiérarchie
angélique (les sept archanges, les anges gardiens, etc.) ou encore l’idée d’une
fin du monde et d’un jugement dernier où Dieu jugera les vivants et les morts.
Ces thèmes sont si vivaces dans le judaïsme tardif, celui que connaît Jésus,
qu’ils imprègnent en profondeur son enseignement. À tel point que le cardinal
Franz Koenig, l’une des plus grandes figures du concile Vatican II et ancien
archevêque de Vienne, un érudit bien au fait des religions de l’Antiquité,
n’hésitera pas à affirmer dans un colloque à Téhéran, le 24 octobre 1976 :
« Quiconque désire comprendre Jésus doit partir de l’univers spirituel de
Zoroastre. »
MD – L’idée d’un Dieu unique et créateur se développe donc en parallèle
dans deux régions du monde méditerranéen au cours du Ier millénaire avant
notre ère. Pourquoi le judaïsme l’emportera-t-il sur le zoroastrisme ?
FL – Sans doute pour ces deux raisons : la force et la beauté du récit biblique
et le succès foudroyant du christianisme à partir du IVe siècle de notre ère, qui
va en quelque sorte mondialiser le Dieu biblique des juifs auquel il se réfère.
MD – Et pourtant les chrétiens vont se séparer des juifs et les persécuter
pendant des siècles...
FL – Oui, mais il faut distinguer les deux choses. Jésus est juif et tous ses
premiers disciples le sont aussi. La rupture entre les juifs et les judéo-chrétiens
(les premiers disciples de Jésus) intervient au cours des premières décennies
qui suivent la mort de Jésus, d’une part parce que de nombreux juifs ne
reconnaissent pas Jésus comme le Messie, d’autre part parce que certains
chefs de file de la nouvelle Église chrétienne, à commencer par Paul, ne
veulent pas imposer les lois juives aux nouveaux convertis issus du
paganisme. Pour Paul, c’est dorénavant la foi en Jésus-Christ qui est source du
salut et non la stricte observance de la loi de Moïse. La rupture entre juifs et
chrétiens devient inévitable. Mais les chrétiens, qu’ils soient issus du judaïsme
ou du paganisme, adoptent la Bible juive à laquelle ils ajoutent leur propres
écrits.
En revanche, c’est vrai, ils vont violemment rejeter le peuple juif, considéré
désormais comme « déicide » (l’expression date du IIe siècle), qui a tué Jésus,
le fils de Dieu. Il faudra attendre le XXe siècle, avec le concile Vatican II
(1962-1965), pour que l’Église tourne radicalement le dos à cette conception
erronée (ce sont certains grands prêtres et non le peuple dans son ensemble
qui ont voulu la mort de Jésus) et dramatique, puisqu’elle a enseigné la haine
et le mépris des juifs pendant près de deux millénaires. Fort heureusement, il
existe aujourd’hui de nombreux mouvements juifs et chrétiens qui tentent de
restaurer la relation entre ces deux religions sœurs. L’impact du pontificat de
Jean-Paul II a été à ce titre déterminant dans la mesure où il a été le premier
pape à se rendre dans la grande synagogue de Rome et à demander pardon au
peuple juif pour les crimes commis par les chrétiens. De nombreux
théologiens chrétiens travaillent à la réhabilitation du judaïsme dans la
théologie chrétienne et de plus en plus de juifs s’intéressent à la figure de
Jésus, qu’ils reconnaissent comme leur, sans pour autant renoncer à leur
judaïsme. Tout cela était encore inimaginable il y a cinquante ans. Mais pour
revenir à notre sujet, il est certain que le succès du monothéisme juif dans
l’histoire de l’humanité et particulièrement dans le développement de la
civilisation occidentale tient essentiellement au succès planétaire du
christianisme