INTRODUCTION
L’espace territorial que constitue la Côte d’Ivoire actuelle était
occupé par les quatre grands groupes de peuples (Akan, Gour,
Krou et Mandé) bien avant la colonisation. Une certaine histoire
coloniale a eu tendance à présenter ces peuples comme des
populations dont les activités économiques se limitaient
essentiellement à la cueillette, l’agriculture, la chasse et le troc.
Cette même histoire coloniale reconnaissait tout de même
l’existence d’Etats centralisés chez certains sous-groupes Akan
et Mandé et de sociétés à organisations déconcentrées chez les
autres sous-groupes.
Bien plus, l’existence de politiques publiques requiert un
financement public qui, organisé rationnellement, pouvait
donner lieu à une politique économique et financière. La
politique économique est l’ensemble des interventions de l’État
dans l’économie. La politique financière, au sens des finances
publiques, consiste globalement à mobiliser des ressources
pour financer des dépenses publiques tout en ayant à l’esprit
les soucis d’équilibre budgétaire et de trésorerie.
I- EXISTENCE DE POLITIQUES ÉCONOMIQUES DANS
LA CÔTE D’IVOIRE PRÉCOLONIALE
Les peuples de la Côte d’Ivoire précoloniale avaient des
comportements économiques les amenant à pratiquer une
forme d’économie de marché. Les pouvoirs publics, dans
chaque peuple, menaient, à cet effet, des politiques
économiques et la décentralisation financière.
1-1- Existence d’une forme d’économie de marché dans
la Côte d’Ivoire précoloniale
L’économie de marché est tout système économique où la
production, l’échange et l’allocation des biens et services sont
effectués sur la base de la loi de l’offre et de la demande.
Telle que définie, même une économie de troc peut être
considérée comme une forme (quoique primitive) d’économie
de marché, car la valeur du bien produit et échangé dépend de
sa rareté et de sa qualité à l’occasion de la transaction.
L’apparition de la monnaie, en tant qu’étalon de mesure de la
valeur d’un bien, moyen de transaction et réserve de valeur,
n’a pas non plus échappé aux différents peuples de la Côte
d’Ivoire précoloniale. Leurs activités étaient effectives dans les
trois secteurs économiques :
- secteur primaire : agriculture, élevage, pêche, chasse…
- secteur secondaire : exploitation minière (or, diamant, cuivre),
manufactures (fer, or, bronze, tissus), artisanat …
- secteur tertiaire : commerce (sel, produits des deux premiers
secteurs …), prêts avec intérêts, spéculations financières …
Les instruments monétaires étaient la poudre d’or, des perles
spéciales, des cauris, des pièces d’étoffes, des barres de fer ou
de bronze… A propos de la poudre d’or et des poids à peser, La
thèse ancienne voulait lier les poids akan à ceux des marchés
islamisés de Djené et Tombouctou (dans l’actuel Mali) dont le
système pondéral était basé sur le Mithqual », sachant qu’un
mithqual était mis en équivalence avec des grammes d’or.
Les Akans déterminaient le prix d’une marchandise par son
équivalent en poudre d’or. Une balance portative était utilisée
pour les mesures. Un petit sac de poudre d’or était utilisé à cet
effet. Par exemple, le nom kotokou, donné à ce sac, sert à
désigner jusqu’aujourd’hui les billets de banque des catégories
suivantes: mille (akpin) ; million (akpin-akpin) ; milliard (mgbi) ;
billion (mgbimgbi). Les Akans connaissaient donc les nombres
en chiffres, en matière de calcul. La première pièce d’or,
dénommée « Akey » et d’argent appelée «takoe»par les Akans
du Ghana ont été frappées et émises, en 1796, bien avant
l’arrivée des colons anglais. Elles se trouvent actuellement
exposées au Musée d’Accra (Ghana).
La poudre d’or servait dans les transactions commerciales et
financières. Niangoran-Bouah (1991) indique que le mot poids
utilisé par les chercheurs était restrictif, alors que le terme
yoboè (caillou, pierre) ne l’était pas. Or, un poids était un
élément d’un système de mesure servant à déterminer la
valeur pondérale d’un autre objet.
Dès le 15ème siècle, les européens obtenaient la poudre d’or
contre des marchandises. Pour les Akans, la poudre d’or était la
monnaie. La transaction ne consistait donc pas pour eux à faire
un troc mais un échange monétaire. Ils faisaient parfaitement la
différence entre la poudre d’or qui était une monnaie et la
pépite d’or, un patrimoine. En langue akan, le mot gwa (prix)
est la racine, entre autres, de gwanou, di gwa et gwabô
signifiant respectivement marché (ou lieu de transactions),
marchandage, ville (ou cité marchande).
Les Dioulas, quant à eux, détenaient la plus grande partie du
commerce de l’or, du sel, du cola, des tissus, des armes
blanches ou à feu, de divers produits agricoles... Ils assuraient
la liaison entre la Côte d’Ivoire forestière, des savanes et les
régions sahéliennes.
En réalité, même au stade de l’économie primitive caractérisée
par l’autosubsistance familiale, communautaire, villageoise ou
étatique, il y avait des formes d’échanges, dont le troc. Dès
qu’il y a des échanges, il y a forcément des termes de
transactions informés par la loi de l’offre et de la demande.
C’est cela une forme (quoique basique) d’économie de marché.
Il existait, dans l’Afrique précoloniale, un système de
production, de distribution et d’échanges « en un mot, une
économie de marché ».
L’économie de marché, gouvernant les rapports de production
et de répartition dans un Etat ou une communauté locale,
donne lieu à une politique économique.
I- COTE D’IVOIRE COLONIE FRANÇAISE
Devenue colonie française le 10 mars 1893, la Côte d’Ivoire
offrait désormais un cadre administratif de déploiement des
maisons de commerce européennes. En effet, leur
développement à l’intérieur du continent avait été jusque-là
freiné par les courtiers africains qui défendaient leurs intérêts
commerciaux. Mais de nouvelles opportunités économiques se
dévoilèrent grâce à l’avènement de l’administration coloniale
qui, avec l’armée coloniale, créa un nouveau cadre propice aux
activités mercantiles. À travers leur politique de sécurisation
globale et de renseignements, des infrastructures économiques
sommaires purent se mettre en place. Ce fut une nouvelle
phase d’implantation et d’expansion des maisons de commerce
européennes. Leur évolution fut toutefois interrompue avec la
crise structurelle de 1912, qui entraîna la faillite et la
reconfiguration de plusieurs d’entre elles.
II- LES ECHANGES COMMERCIAUX EN LA COTE
D’IVOIRE ET L’EUROPE
1- Les maisons de commerce européennes : la mise en
place d'un réseau hiérarchisé
En 1893, la Côte d’Ivoire comptait une vingtaine de maisons de
commerce européennes. Certaines étaient françaises. D’autres
étaient britanniques. Mais qu’elles fussent françaises, de
Bordeaux ou de Marseille, anglaises avec leur siège de
Manchester ou Liverpool, allemandes de Brême ou de
Hambourg, l’organisation de ces entreprises commerciales était
plus ou moins identique.
En effet, elles mirent toutes en place un réseau hiérarchisé
décliné en comptoir principal ou en agence centrale, en
comptoirs, en factoreries et sous-factoreries, et en points de
vente. Elles disposaient en Côte d’Ivoire, comme dans chaque
colonie, en général, d’un comptoir central avec magasins et
annexes, dirigé par un agent principal intéressé au bénéfice.
Cet agent principal relevait directement de la maison
métropolitaine. Mais il était souvent soumis au contrôle d’un
inspecteur résidant en Afrique.
2- Recrutement du personnel et occupation des points
stratégiques
Les déclinaisons des entreprises commerciales se faisaient donc
en fonction des chiffres d’affaires et de l’importance des
échanges. Au départ, une installation sommaire était établie
dans une localité. Selon la rentabilité des affaires, le point de
vente pouvait évoluer
3- Le recrutement tactique des agents de commerce
Le profil des agents de commerce, principalement des gérants
de comptoir et des agences importantes, relevait d’une
sélection et d’une surveillance fondée sur la rentabilité et la
stabilité économiques. Afin de réduire le risque de corruption et
de faillite, les propriétaires des maisons de commerce
préféraient employer dans les comptoirs des personnes soit
issues de la famille des actionnaires du groupe, soit provenant
du cercle restreint d’amis. Connus des gouverneurs et
bénéficiant de leur faveur en compensation des pots-de-vin
qu’ils leur versaient, ces employés ne s’installaient pas dans la
région par hasard. Ces grands commerçants étaient soumis à
une surveillance secrète par l’administration qui avait établi
pour chacun d’eux une fiche indiquant leur honorabilité, la
marche de leurs affaires, leurs rapports avec l’administration et
avec la maison mère pour laquelle ils travaillaient. Employés
dans les comptoirs implantés dans les villes, ils ne résidaient
que dans les centres urbains.
4- Une organisation logistique efficace
Pour rassembler et drainer les produits vers les « ports »,
chaque maison de commerce importante disposait de son
propre équipement avec un certain nombre de chalands à
vapeur qui remontaient la Tanoé jusqu’à Mangoua, le Comoé
jusqu’à Alépé, le Bandama jusqu’à Tiassalé. Ils sillonnaient les
lagunes d’Assinie (Ehy, Tendo, Aby), de Lahou et de Grand-
Bassam pour amener sur la côte les produits collectés à
l’intérieur du pays. En plus du personnel des factoreries de
Grand-Bassam et d’Assinie, Verdier engagea un interprète,
deux domestiques, un charpentier, un tonnelier et
24 kruboys (indigènes employés comme ouvriers sur les navires
européens) qui composaient l’équipe de la canotière utilisée
pour la navigation en lagune, tandis que 24 autres étaient
employés au transbordement et au passage de la barre. La
compagnie avait une embarcation à vapeur à Grand-Bassam et
une autre, le Mafia, à Assinie .
5- Adaptation des techniques commerciales et profits
Tenant compte des legs du commerce précolonial, des
contingences géographiques et économiques, les maisons de
commerce mirent en place des techniques commerciales
mixtes pour optimiser les profits.
6- L’adoption de pratiques commerciales mixtes
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, toutes les maisons de commerce
africaines, anglaises, françaises, allemandes et belges
pratiquèrent la traite selon un principe appelé le trust . Ce
système consistait à céder des marchandises contre des
produits exotiques à des commerçants européens de moindre
importance, et à des traitants indigènes comme des Sénégalais,
Apollonien, Achanti, Fanti, entre autres. Ceux-ci agissaient de
même en trustant avec des sous-traitants indigènes
appelés trustmen. Les maisons de commerce utilisaient des
indigènes à gage comme boutiquiers de détail ou acheteurs
ambulants. Suivant la saison et la confiance qu’il inspirait, un
délai variable était accordé au trustman. Mais la quantité de
produits exotiques à livrer en retour des marchandises était
nettement déterminée à l’avance. Dans le cadre du troc, les
marchandises fournies à ces traitants ou intermédiaires par les
maisons de commerce étaient le gin de traite, le tabac en
feuille, les coupe-coupe, les fusils et la poudre de traite, les
chaînes en fer, les tissus, etc.
Le troc des principaux produits d’exportation révèle que quatre
denrées – l’acajou, les oléagineux, le caoutchouc et la kola –
relevaient de pratiques relativement stabilisées. L’acajou et les
graines de palme s’échangeaient principalement contre de la
poudre de traite, tandis que l’huile de palme s’obtenait pour
moitié contre monnaie manille (bracelet en forme de fer à
cheval fait de cuivre, zinc et souvent d’or, servant de monnaie
au début de la colonisation pour une valeur comprise entre 22
et 23 centimes), moitié contre des produits importés . Troc,
achat en numéraire avec plusieurs monnaies et avances en
marchandises coexistaient. Jusqu’en 1898, le troc dominait sans
partage le commerce du caoutchouc. Ainsi, en 1907, dans le
pays Gouro, les marchandises recherchées pour ce trafic
étaient les pièces de douze mouchoirs rouges à dessins blancs
et noirs et les coupe-coupe : une pièce de mouchoir
s’échangeait contre 20 boules de caoutchouc, un coupe-coupe
contre 15 à 20 boules . Le troc procurait un double profit aux
commerçants, en permettant l’achat de produits du cru à des
prix dérisoires à l’aide de marchandises importées surévaluées,
et en en facilitant l’écoulement. Mais en réalité, le paysan était
victime de cet échange direct, car il n’avait pas la liberté de
dissocier la vente de ses produits de l’achat de biens qu’il
désirait.
Une évolution se fit ensuite vers l’achat en numéraire et
l’utilisation de la monnaie française dans les transactions
commerciales, mutation favorisée par les transformations
économiques et la concurrence entre les maisons de commerce
d’une part, l’action de l’administration coloniale d’autre part. En
effet, la concurrence des maisons de commerce amena la
maison britannique West African Imperial C°, installée à Assinie
en 1891, à acheter l’acajou avec du numéraire. Devant le
succès remporté et la préférence des populations pour ce mode
d’achat, les autres maisons de commerce concurrentes en
firent autant. Ce mouvement se limita d’abord au sud-est de la
Côte d’Ivoire. En1898, l’opération se renouvela de la même
façon pour la traite du caoutchouc à Grand-Bassam, et l’achat
du caoutchouc en numéraire s’étendit à Tiassalé et Aboisso à la
fin de l’année 1899. Ce fut la Compagnie française de l’Afrique
Occidentale qui établit cette pratique, pour faire face à la
concurrence des traitants de Gold Coast à Aboisso, qui
utilisaient la monnaie anglaise dans le sud-est de la colonie. À
la même époque, la maison Dutheil de La Rochère dirigea ses
caoutchoucs de la Haute Côte d’Ivoire sur Tiassalé, et Grand-
Lahou et commença à acheter en numéraire. La familiarisation
des populations avec ce procédé se fit progressivement. Dans
la région de Soubré, au deuxième trimestre de l’année 1910,
l’usage s’était établi chez certains négociants d’acheter le
caoutchouc au poids et non plus en boules. Les traitants Dioula
refusaient les paiements en marchandises, la plupart l’exigeant
en argent, ce qui représentait une énorme perte pour les
commerçants. Cette évolution resta cependant limitée aux
postes de colonisation et aux « régions pacifiées ». Ce fut
d’abord la monnaie anglaise qui connut un essor avant d’être
interdite et supprimée par les autorités françaises
CONCLUSION
Les échanges ne se limitaient pas aux trocs. Des instruments
monétaires, remplissant les fonctions classiques d’étalon de
mesure, d’intermédiaire des échanges et de réserve de valeur,
étaient utilisés: la poudre d’or, les cauris, des barres et tiges de
fer ou de bronze, les pièces d’étoffes etc. Les anciens ivoiriens
connaissent et pratiquaient bel et bien l’économie de marché.