QUAND LES ÉDUCS VONT AU DOMICILE.
RENCONTRE AVEC UNE
ÉQUIPE D'AEMO
François Chobeaux
ERES | « VST - Vie sociale et traitements »
2012/4 n° 116 | pages 91 à 94
ISSN 0396-8669
ISBN 9782749234939
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Quand les éducs vont au domicile
Quand les éducs 91
vont au domicile.
Rencontre avec
une équipe d’AEMO
PROPOS RECUEILLIS PAR FRANÇOIS CHOBEAUX
L’AEF 93-94, Association d’entraide francilienne, met en œuvre des mesures
d’Action éducative en milieu ouvert (AEMO) ordonnées par des juges des enfants.
Ces mesures qui s’imposent aux parents ont pour but de les soutenir dans leurs
responsabilités éducatives tout en maintenant dans son milieu familial le mineur
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objet de la protection.
Rencontre et échanges avec les éducateurs qui interviennent dans le Val-de-
Marne auprès d’adolescents et de leurs parents.
La nécessité de connaître le cadre réservé, confiné dans l’espace de réception ?
de vie du jeune Parfois oui. Mais d’autres fois, « ça se fait
dans l’organisation de la vie qui continue,
Il ne paraît pas concevable de ne pas aller
un médicament à préparer à la cuisine, un
au domicile, la découverte de celui-ci étant
essentielle pour la connaissance du jeune truc à sortir du frigidaire, et voilà tu es dans
et de sa famille. Et « avant même la VAD le quotidien de la maison ».
(Visite à domicile), il y a la visite du quartier, Dans le cadre de la visite, faut-il voir où dort
la visite du voisinage ». L’environnement, le mineur concerné par la mesure de pro-
l’état de la cité, de l’escalier, la discussion- tection, chambre ou autre ? « Ça ne s’exige
négociation avec un groupe qui squatte pas, ça ne se passe pas comme cela, mais
dans le hall, les voisins qui interpellent pour la plupart du temps on nous invite à venir
soutenir ou repousser… voir. » Et puis « ce n’est pas rien d’aller voir
Aller à domicile, c’est aussi voir de plain-pied dans une chambre d’ado ».
les interactions familiales, les conduites édu- Tout ceci permet de construire ce que
catives au quotidien, les rythmes de chacun pourra être la relation, bien au-delà de ce
et la façon dont tout cela se coordonne ou qui est écrit dans le rapport préalable
pas. « L’état dans lequel on se sent dans rédigé par un travailleur social après
l’appartement est très important, c’est tel- l’alerte adressée au juge. « J’ai besoin
lement le lieu du symptôme. » Y est-on d’images vraies », et « ce que je lis du
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domicile diffère parfois fortement du rap- démarrer. « On discutait, il y avait des chiens
92 port dont j’ai eu connaissance ». Parce que partout, et l’un deux est venu mettre sa tête
sans aller au domicile, « ce qu’on fait c’est sur ma cuisse. La mère du gamin m’a dit
du travail hors sol ». “ah, c’est le chien de mon mari, vous savez
il a ses têtes, s’il vous a adopté c’est qu’on
La visite au domicile n’est pas un peut vous faire confiance”. » « Au premier
préalable rendez-vous à domicile, ils m’ont surtout
parlé de leurs chats (douze…). » Merci le
« Il est préférable que le premier rendez- chien, merci les chats !
vous ait lieu dans les locaux de l’association, Comme on est au domicile, il y a aussi l’im-
afin de montrer que le service existe à la fois plicite des normes de convivialité. Il est par-
matériellement et dans sa responsabilité fois difficile, voire impossible, de dire ou de
confiée par un magistrat. Cela permet de pouvoir parler avec une seule personne,
« poser le cadre », qu’on emportera ensuite « parce que cela ne se fait pas ». Alors
symboliquement avec soi en VAD. Et on certes, ces normes font limites, mais elles
constate que quand ce premier rendez-vous disent tant sur les façons familiales !
n’est pas honoré, « imposer sa présence au Et matériellement, on s’assoit où ? « On t’as-
domicile n’est pas simple ». « C’est très dif- signe une place sur le canapé, tu comprends
férent quand on prend rendez-vous après que tu ne dois pas en bouger. » Ou bien « on
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s’être rencontrés au service. » pouvait pas s’asseoir, il y avait des coussins
Faut-il ensuite multiplier les visites ? C’est partout ». Mais globalement, entre les
toujours différent selon les situations à trai- chaises branlantes et les sièges improbables,
ter, les moments, les âges des mineurs à « il y a toujours moyen de s’assoir ». Là aussi,
suivre… « Des ados, on peut aussi les voir il faut accepter de transiger sur le contingent
au service (certains auraient même tendance pour pouvoir rester centré sur l’essentiel.
à y élire domicile de jour), dans le cadre d’ac-
tivités… »
Intervenir sur ce qui se passe, sur ce
que je vois ?
Le temps de la rencontre
« Sauf si une scène domiciliaire met à mal
« Moi j’arrive humblement, sans poser le le cadre, je n’interviens pas. » On évoque
gros dossier sur la table, en prenant le temps ainsi le passage permanent de membres
du café. » C’est comme si, d’un commun supposés de la famille, la porte ouverte aux
accord, parents et éducateur mettaient voisins, la personne de passage au statut
d’abord en place les formes d’une visite de incertain qui donne largement son avis…
voisinage, informelle, sans enjeu, avec « Il y a alors quelque chose de mon cadre
café et discussion sur des petits riens, qui s’effondre » ; Il faut donc rappeler : « Eh,
avant de passer à ce que chacun sait être je suis venue pour… et j’entend que cela
l’objet de la visite car chacun sait quez le puisse se faire. » Et pour cela demander que
gros dossier est là. Faire comme si, avant de l’on éteigne la télé, qu’on puisse s’entendre,
faire ce qu’il y a à faire, ce « comme ci » que le père ou la mère qui me reçoit soit
transitionnel étant évidement essentiel dans une tenue décente, « même si je ne
pour que l’interaction de fond puisse suis pas chez moi ».
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Quand les éducs vont au domicile
Des situations vécues en direct peuvent On sonne, et après…
conduire à des signalements portant sur un
« Il y a des appartements avec la porte
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ou d’autres enfants, ou à une alerte vers
palière ouverte en permanence. Moi je
d’autres services : « La maman gardait sonne ou j’appelle, je n’entre jamais comme
une ribambelle de bébés en les manipulant ça. » Pour la sécurité ? « Oui, mais surtout
n’importe comment, en les engueulant… parce que ça ne se fait pas, on n’entre pas
On a fait une alerte à la PMI. » comme ça chez les gens. »
« On touche parfois aux limites du “savoir « Une fois entrée, j’ai toujours peur d’être
habiter” des parents, de la famille, et dans envahie par ce qui heurte, ce qui intrigue,
ce cas on soutient, on oriente, on relie. » et qui va fausser ma perception. » « J’ai
« On a parfois des signalements s’originant besoin de toute ma technicité pour ne pas
sur l’hygiène, l’école, et quand tu vois l’es- être envahie par mes impressions. »
pace de vie, le nombre, l’état, tu te dis OK, « Il y a des intérieurs qui sont tellement
la mère est dépressive, mais en fait c’est le angoissants, qui sentent tellement mauvais,
tout qui crée du dommage, et là tu fais qui sont tellement à l’abandon, sales, inha-
quoi ? » bitables, que je sais que mon temps y est
limité par ma capacité d’acceptation, de
survie, de besoin d’air. »
Des images et des statuts
« Tout commence avec la façon dont on
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« Les parents comprennent à peu près ce t’ouvre la porte. » L’accueil offert, l’accueil
que nous avons à faire, pourquoi nous fait, ou pas, est un élément très important.
sommes là. Encore que avec Super Nanny Mais parfois l’accueil est tellement cordial,
et Le Grand Frère il faille parfois expliquer. » sympa, chaleureux, que « tout en devient
Pour les jeunes du bas de l’immeuble, c’est trop lisse et qu’on ne peut accrocher sur rien
moins clair (sauf pour ceux « qui ont eu ou pour travailler ». « Ou alors tout nickel-
qui ont un éduc »), pour les voisins encore chrome, rien à dire, les enfants sur le
moins. Il y a parfois des interpellations du canapé. » Efficace démarche d’annihilation
du travailleur social, pris dans les rets
type « alors, c’est quand vous les faites
d’une fausse convivialité ou d’une norma-
déménager qu’on soit tranquille ? ».
lité parfaite fabriquée de toutes pièces. « Ce
Et au domicile, l’éduc n’est pas si simple-
qui est intéressant alors, c’est de se deman-
ment ni évidemment le maître de la rela-
der ce que les gens ont voulu montrer là. »
tion. « Je laisse beaucoup plus la maîtrise, « La façon dont ils ont préparé la VAD est un
la direction de l’entretien à la famille élément important. Rigidité de l’accueil ?
qu’au service. » Volonté de faire bonne figure ? Résistance
Il arrive aussi d’être catalogué avant même pure ? Autant de données cliniques hyper
la rencontre : « Je me souviens d’une visite intéressantes. » « Il arrive qu’on te reçoive
très gênante où les parents me regar- extrêmement froidement, la VAD étant lue
daient très froidement, c’était très gênant, comme “on vient là pour inspecter, contrô-
avec en implicite la façon dont je pouvais ler, juger”. »
traîner mes yeux », cela rapporté au « passif Et revient alors la question permanente de
que des familles ont avec le système de pro- l’acceptation ou pas d’un café, d’une
tection sociale ». bière, d’une discussion informelle…
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Dossier
Au fond
94 Comment se faire accepter alors qu’on est
imposé, sans se faire prendre dans une
logique de domination avec toutes ses
conséquences en comportements passifs et
stéréotypés du dominé ? Comment
construire ensemble un espace implicitement
négocié qui permettra d’engager un travail ?
C’est toute la question de la pénétration de
l’intime familial, donc des façons de négo-
cier cette pénétration afin que chacun ne
perde pas la face. Question essentielle à
laquelle les éducateurs en AEMO judiciaire sont
confrontés. Entre psychologie, anthropolo-
gie et humanité… la vie, quoi !
FRANÇOIS CHOBEAUX
L’inversion des normes
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Éducateur de quartier, je vais rencontrer les parents marocains d’un gamin pour leur pro-
poser de l’emmener en vacances à la neige avec d’autres. Je n’étais jamais allé chez eux.
Je connais bien le grand fils dans le cadre du travail de prévention spécialisée, le petit
frère et sa petite sœur par les actions de soutien scolaire. Je salue régulièrement la maman
dans la cité, et ai déjà bricolé avec le père dans le moteur de sa voiture.
Je sonne. Le grand ouvre, il est en djellaba blanche et babouches, lui que je connais en
jean et baskets. La petite sœur derrière lui, curieuse, en robe brodée. Le père arrive, lui
aussi en djellaba blanche. J’enlève mes chaussures, et plonge au Maroc : tours des portes
arrondis, voilages, meubles bas, objets, tapis…
La mère apparaît en tenue traditionnelle, avec la petite, pour apporter le thé. Le père
ne me parle qu’en arabe et ne parle qu’en arabe au grand, qui traduit. Le petit est
assis, muet, la mère et la sœur, debout, sont prêtes à satisfaire nos besoins. Le père
signifie, les femmes font : encore du thé, un gâteau…
On parle de la cité, du temps, du pays, des vacances qui vont venir, de l’école, toujours
en arabe, avec cet homme avec qui nous partageons le français dans le moteur de sa voi-
ture. Le grand traduit. Peu à peu, la discussion vient sur l’objet de la visite. Longues inter-
ventions du père, traduction du fils, et à un moment je ne me retiens pas et interviens en
français dans la conversation en arabe que je suivais globalement. Alors la discussion se
poursuit en français, et on parle des choses de fond : la mixité, l’alimentation, l’encadre-
ment, et la mère est interpellée – en arabe – pour dire l’énurésie du garçon… en français.
Belle façon de dire au social que je représentais : « Ici c’est chez nous, chez moi, c’est
à mon rythme car je suis le maître, mais comme tu m’as reconnu comme je suis, alors
parlons ! »
FC
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