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Déménagement : entre nostalgie et renouveau

Le narrateur évoque son premier déménagement, marquant la fin de son enfance et le début d'une nouvelle vie avec son père et sa belle-mère, tout en ressentant un profond chagrin pour sa mère. À l'école, il découvre des influences nouvelles, notamment à travers un camarade charismatique, Pascal, qui l'entraîne dans un monde de rébellion et de défis. Ce parcours le conduit à des choix risqués, mettant en péril son éducation et son avenir.

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Déménagement : entre nostalgie et renouveau

Le narrateur évoque son premier déménagement, marquant la fin de son enfance et le début d'une nouvelle vie avec son père et sa belle-mère, tout en ressentant un profond chagrin pour sa mère. À l'école, il découvre des influences nouvelles, notamment à travers un camarade charismatique, Pascal, qui l'entraîne dans un monde de rébellion et de défis. Ce parcours le conduit à des choix risqués, mettant en péril son éducation et son avenir.

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CHAPITRE I : Une éponge

socialE

​ ​J e fixais la route depuis le portail de

la maison de ma mère, attendant la voiture de mon


père. Je ressentais un mélange étrange de fierté et de
tristesse.
C’était mon premier déménagement, un saut dans
l’inconnu qui marquait la fin d’un chapitre. Dans
ma main, une petite valise trop légère pour contenir
tout ce que je laissais derrière moi : mon enfance, ma
mère, et ces moments simples où la vie semblait
moins compliquée..

C’était mon premier déménagement, un vrai


changement dans ma vie d’enfant, et je voulais être à
la hauteur de ce nouveau départ. Pour l’occasion,
j’avais sorti mes plus beaux vêtements, fièrement
ajustés, et je m’imaginais déjà dans cette nouvelle
maison que mon père partageait avec sa femme.
Mais chaque minute qui passait me rappelait aussi
que je laissais derrière moi un bout de mon monde.
Ma mère. À côté de moi, ma mère gardait un silence
qui pesait plus lourd que les mots. Ses yeux
brillaient d’un mélange de tendresse et de douleur,
comme si elle tentait de capturer chaque détail de
mon visage, de m’emporter dans un souvenir qu’elle
pourrait revivre quand je ne serais plus là. Une larme
perla discrètement au coin de son œil, mais elle
s’empressa de la cacher. En cet instant, j’ai compris
qu’elle voulait être forte pour moi, alors qu’au fond,
elle était aussi brisée que je l’étais. Puis, sans un mot,
elle posa doucement sa main sur mon épaule. Je
sentis glisser dans ma paume une pièce de 25 francs,
un geste symbolique lié à mon surnom d’enfance.
Elle connaissait mon faible pour ces pièces, et même
si je me suis souvent moqué d’elle pour ses petits
gestes sentimentaux, aujourd’hui, ils me touchaient
d’une manière différente.

Je la voyais essayer de sourire, malgré les larmes qui


menaçaient de couler, et j’ai senti quelque chose de
lourd peser dans ma poitrine. La distance ne serait
peut-être pas grande, mais j’avais l’impression qu’un
fossé invisible se creusait entre nous, un fossé que ni
l’un ni l’autre ne pouvait combler. Quand mon père
est arrivé, le moment est devenu encore plus
solennel. Il est sorti de la voiture, sans un mot, et m’a
adressé un signe de tête. Entre nous, il y avait
toujours cette distance, cette forme de respect qui
n’avait jamais vraiment été brisée, mais qui rendait
chaque échange un peu froid. Contrairement à ma
mère, mon père ne montrait jamais ses émotions. Il
restait droit, presque inébranlable, comme un roc
sur lequel je savais pouvoir compter, mais sans
jamais vraiment m’y accrocher. Je suis monté dans la
voiture, jetant un dernier regard à ma mère qui me
faisait signe depuis le trottoir. À cet instant, je ne
savais pas encore que ce déménagement serait le
premier pas vers des relations plus compliquées, que
j’allais devoir jongler entre un père réservé, une
belle-mère exigeante, et l’absence quotidienne de
celle qui m’avait élevé. Ma mère m’avait souvent
répété que ce déménagement était une chance pour
moi, une nouvelle opportunité.

C’est pour ton bien disait-elle en essayant de cacher


son chagrin. Et même si je comprenais ses mots, je
ne pouvais m’empêcher de ressentir cette étrange
sensation de vide qui me prenait dès que je pensais à
la laisser. Elle restait la personne vers qui je
retournais toujours, celle avec qui j’étais moi-même,
sans réserves ni faux-semblants. Ce jour-là, pendant
que la voiture s’éloignait et que la maison de ma
mère disparaissait dans le rétroviseur, je ne savais pas
que ce fossé ne ferait que s’agrandir.
Je fis les classes du CE au CM chez mon paternel
avant de m’y faire expulser par sa femme.. Ce
tournant est arrivé lors d’un banal samedi. La veille,
ma belle-mère disais à mon père que je racontais des
mensonges à ma mère pour la salir, affirmant que je
cherchais à briser leur couple. Mon père, sous le
choc, ne savait pas qui croire. Son hésitation fut tout
ce dont elle avait besoin. Elle frappa là où elle savait
qu’il était le plus vulnérable : « Si tu continues à
tolérer ça, il détruira notre famille. » Ce jour-là, j’ai
compris que j’étais seul.

Quand je franchis le portail avec mes maigres


affaires, j’avais l’impression de quitter bien plus
qu’une maison. Je quittais une partie de mon
innocence, un morceau de moi-même que je ne
retrouverais jamais.
Sa femme, ma belle-mère, portait un sourire forcé
qui ne parvenait jamais à masquer son animosité.
Elle rapportait à mon père mes paroles adressées à
ma mère comme quoi que l’on me maltraitait ici,
bien que cela soit vrai, ces mots n’avaient jamais
franchi mes lèvres ; peut-être que ma présence la
dérangeait ; peut-être que mes habitudes, fruits
d’une rancune silencieuse, alimentaient ses plaintes,
qui sait ?

À peine installé chez mon père, j’ai dû m’habituer à


ma nouvelle école. Cette école, c’était tout un autre
monde. Dès les premiers jours, j’ai senti la différence.
Ici, tout était moins spacieux mais plus organisé, et
surtout, plus exigeant. Mais ce qui m’a le plus
surpris, c’était les cours d’anglais et d’informatique,
qu’ils donnaient aux élèves dès la classe de CE.
Dans mon ancienne école, personne n’aurait même
imaginé ça. Je me souviens encore de mes premiers
cours d’anglais avec Sir Roland, un homme assez
strict, mais qui avait un don pour captiver les élèves.
Il ne se contentait pas de nous faire réciter des mots
et des phrases ; il rendait la langue vivante.

Après chaque leçon, il s’asseyait sur le coin de son


bureau et nous racontait une histoire, prenant le
temps d’expliquer chaque phrase avec des gestes et
des mimiques. Ses cours d’anglais éveillèrent en moi
une passion inattendue, j’étais captivé. Les mots
anglais avaient un goût d’aventure que je n’avais
jamais ressenti dans ma vie d’avant. Dès la fin des
cours, je me retrouvais à répéter certains mots dans
ma tête, imaginant que j’étais moi-même le héros
d’une de ses histoires et de retour à la maison, je
racontais ces histoires à Max, mon petit frère. Il
écoutait avec des yeux brillants, absorbant chaque
mot, et ça me rendait fier de pouvoir lui apprendre
quelque chose de nouveau. Ce rituel est vite devenu
une habitude entre nous, un moment de complicité
que je chérissais secrètement.

L’influence de Sir Roland ne s’arrêtait pas là. Plus les


jours passaient, plus je devenais un fervent féru de la
langue des anglais ; j’apprenais mes leçons avec
sérieux, en cachette presque, comme si cette matière
ne m'appartenait rien qu’à moi. À l’école, des
camarades commençaient à remarquer mon intérêt
pour l’anglais, certains me regardaient avec curiosité,
d’autres avec un léger mépris, comme si s’intéresser à
l’anglais était un caprice.

Quand j’ai quitté la maison de mon père, avec mes


affaires empilées dans un sac trop léger, j’avais
l’impression de quitter bien plus qu’une maison.
C’était un morceau de ma jeunesse qui restait
derrière moi, et pourtant, je sentais que ce départ
n’était qu’un début. La rue semblait plus longue ce
jour-là, chaque pas résonnant comme un écho de ce
que je laissais derrière. Mais la vie avançait,
implacable, et moi avec elle. C’est ainsi que je me
suis retrouvé dans une nouvelle école, un monde à
part qui n’avait rien de familier.

Durant mes premières années au collège, j’ai


rencontré des élèves plus âgés, ceux qu’on admirait
quand on était encore au primaire, de loin pour leur
assurance, leur air de défi et leur aisance et parmi
ceux-ci, un certain Pascal. Ce gars semblait tout
savoir des choses qu’on n’apprenait pas en classe.
Pascal était populaire, un gars que les autres
respectaient sans vraiment poser de questions. Il
semblait toujours avoir un plan, une idée, ou une
combine pour tout et n’importe quoi. Rapidement,
j’ai été attiré par sa confiance, son humour, et
surtout sa liberté de faire ce qui lui plaisait. À côté
de lui, je me sentais petit, presque naïf, mais j’avais
l’impression qu’avec lui, je pourrais découvrir un
autre monde, un monde qui m’était encore
inconnu.
En ce temps là, j’étais beaucoup trop timide donc je
ne parlais que quand on m’adressait la parole,
personne ne faisait réellement attention à moi. Cette
solitude me rendait encore plus vulnérable aux
influences extérieures.

« Hé, petit gars, viens là ! » disait Pascal avec un


sourire moqueur aux lèvres, tout en tapant sur le
banc à côté de [Link] début, je m’asseyais
timidement, répondant à ses blagues par des sourires
discrets.
« T’as entendu ça ? Ce prof nous sort encore une de
ses vieilles leçons ! On n’apprend rien ici, on perd
juste du temps. » Ses remarques, à la fois ironiques
et pleines d’assurance, me faisaient rire malgré moi.

Très vite, j’adoptais son langage et ses attitudes,


cherchant à plaire espérant secrètement gagner son
approbation, à m'intégrer dans son cercle , c’était
excitant et effrayant en même temps, comme si je
marchais sur une corde raide, hésitant entre mon
goût pour l’anglais et les nouvelles influences qui me
tiraient vers autre chose.
En compagnie de Pascal et de ses amis, j'ai
commencé à me familiariser avec un nouveau
vocabulaire mais cette fois, il n’était plus question
d’anglais. C’était un monde où l’on parlait de
gbayer* les cours, de bara* et d’attraper des scores*.
Des mots qui sonnaient comme des codes, des mots
que je ne comprenais pas tout de suite mais qui
m’attiraient, comme une langue secrète qu’on aurait
envie de déchiffrer. Au début, tout cela m’amusait,
mais peu à peu, ce jeu a pris une autre tournure.

Les premières semaines dans cette nouvelle école


furent étranges. Je tentais de m’adapter, de trouver
un équilibre, mais chaque jour ressemblait à une
lutte silencieuse contre cette solitude pesante. Et
puis, il y a eu Pascal. Lui, il semblait tout
comprendre, tout contrôler.
Avec son assurance et son humour, il m’a attiré
comme un phare dans l’obscurité. Sans le savoir, il
allait devenir le pivot d’une série de choix qui
allaient changer ma vie.
En classe de 5ᵉ, l’influence de certains camarades a
profondément marqué mon parcours. Avec eux, j’ai
commencé à gbayé les cours et à bara, m’aventurant
peu à peu sur des chemins que je n’aurais jamais osé
explorer seul. Je me rappelle encore de ma première
rencontre avec le gban*, cette fumée interdite qui,
dans les murmures des initiés, promettait une
évasion immédiate. Curieux et inconscient des
conséquences, j’ai accepté d’en fumer sans
hésitation, ignorant les mises en garde.
On racontait que certains finissaient tchêpo *,
perdus dans un labyrinthe dont il était difficile de
sortir ; mais à cet instant précis, le risque n’avait
aucune importance, cette première bouffée m’avait
transporté ailleurs, dans un calme trompeur.

Cette échappatoire avait un prix qu’une personne


de mon âge n'était pas prête à payer..

Après ce moment, tout a basculé dans mon for


intérieur. Malgré cela, ma distraction durant cette
période n’a pas empêché mon admission au Brevet
d’Études du Premier Cycle. J'ai été admis avec une
moyenne générale largement inférieure à la
moyenne, mais malheureusement, je me suis vu
contraint de redoubler la classe de 3ᵉ. Mon père avait
en effet refusé de payer ma scolarité en classe de
seconde, estimant que je devais impérativement
reprendre la classe de 3ᵉ en raison de ma moyenne
insuffisante pour être soumis à l'orientation scolaire
du concours.

Durant ma deuxième année en classe de 3ᵉ, avant


même la fin de l'année, je me suis fait renvoyé de
l'école en raison d'une mauvaise conduite et en
quittant l'école pour une année sabbatique, j'ai eu
l'impression que tout s'était enveloppé d'un
brouillard épais. Les jours se confondaient avec les
nuits, les semaines s’entremêlaient sans aucune
distinction, comme si le temps lui-même avait perdu
toute cohérence. Débarrassé des contraintes des
horaires scolaires, je me suis laissé emporter par le
rythme de ces êtres que je finirais par appeler mes
frères sang*, même si, au fond, ils étaient davantage
des ombres, des passants furtifs de mon existence
que de véritables amis.
Étant chez ma mère, j'avais découvert une sorte
d'évasion, une sensation de liberté qui m'était
précieuse. Mon expérience chez mon père m'avait
rendu casanier, introverti, et pendant les congés,
chaque fois que je revenais chez elle, je ressentais une
bouffée d'air frais. Elle, toujours soucieuse de me
protéger, limitait mes sorties. Pourtant, je saisissais
chaque occasion de m'échapper discrètement de la
maison, souvent torse nu, errant dans les rues sans
destination, parfois même jusqu'à dormir hors de
ma maison, sous des tables dans des quartiers
reculés. Cette vie en dehors de chez moi, aussi rude
et incertaine soit-elle, avait un goût enivrant, une
liberté sauvage que je ne pouvais nier. Le contraste
avec mon quotidien monotone et tranquille m'avait
rendu avide de découvertes, même si celles-ci étaient
chaotiques et désordonnées. C'est dans cet état
d'esprit, porté par cette envie insatiable d'explorer,
que Mano, un camarade d'école, m'a entraîné dans
un univers qui, peu à peu, allait bouleverser le cours
de mon existence.

Mano n’était pas juste un camarade, il était un


modèle, même si je ne voulais pas l’admettre. Avec
son sourire toujours présent et cette manière
d’affronter le monde, il semblait savoir des choses
que je n’apprenais pas en classe. Pourtant, derrière
son apparente assurance, je devinais quelque chose
de plus sombre, un vide qu’il cherchait à combler à
tout prix. Peut-être que c’était cela qui me fascinait
chez lui. Mais ce que je ne savais pas encore, c’est que
suivre ses pas allait m’entraîner bien plus loin que je
ne l’imaginais.

Ce camarade d'école, charismatique et sûr de lui,


devint rapidement mon guide dans une vie parallèle
où les règles scolaires perdaient tout leur sens.
Ensemble, nous explorions un univers où attraper
des scores* était bien plus qu'un jeu : c'était une
prouesse, une démonstration de courage où les
limites semblaient inexistantes. Nous formions un
duo inséparable, une équipe soudée par l'aventure et
l'adrénaline. Mano possédait cette confiance
naturelle et une expérience inégalée dans les petites
arnaques, comme s'il avait toujours su où chercher
les raccourcis.
Il me trempa dans ce monde fascinant, celui des
scores et des combines innocentes au premier abord,
mais qui finirent rapidement par prendre une
tournure bien plus grave. Je n'étais qu'un garçon
fragile, facilement influençable, porté par cette envie
de découvrir, mais aussi vulnérable face aux choix de
ceux qui m'entouraient.
Les nuits passées dehors, loin du cocon protecteur
de ma mère, avaient déjà laissé des fissures dans mon
esprit, fragilisant davantage mon équilibre.

Au départ, c’était un simple jeu. Un défi, une


manière de tester les limites et de prouver qu’on
pouvait échapper aux règles. Mais ce monde avait un
coût. Les arnaques répétées, les heures interminables
passées dans les cybers, les identités inventées... Tout
cela m’avait happé. Ce qui n’était qu’une curiosité
s’était transformé en routine, et je m’y étais perdu.
Un soir, après une session de bara, je me suis
retrouvé seul dans un cybercafé désert. L’écran,
brillant faiblement devant moi, éclairait le vide que
je ressentais. À force de manipuler, de mentir, et de
jouer des rôles, je ne savais plus qui j’étais. Le poids
des trahisons et des faux-semblants s’accumulait, me
détachant peu à peu de la réalité. Chaque jour, je
m’enfonçais davantage dans ce cercle vicieux. Puis, il
y a eu le gban. Une première inhalation, une
promesse d’évasion instantanée. Au début, c’était
une échappatoire, un moyen d’oublier tout ce que je
fuyais. Mais rapidement, cela devint un refuge.

Ce calme trompeur que je ne trouvais nulle part


ailleurs m’emmenait loin, au-delà du bruit et de mes
doutes. Tout devenait flou, et pendant un instant, je
me sentais presque libre.

Avec la complicité de Mano, on décida de s'attaquer


aux comptes des plus influents barasseurs*
d’Amoroki, la commune où j’avais grandi. Ces
types-là, les barasseurs, avaient une réputation qui
n’était plus à faire : des personnages louches,
toujours prêts à profiter des failles du système pour
en tirer des profits, parfois en brisant des vies. Ils
étaient un peu les maîtres de l’ombre dans le grand
Abidjan, et pourtant, ils se croyaient intouchables.
Nous, jeunes, avides d'excitation, étions loin
d’imaginer les conséquences de notre acte. Tout a
commencé comme un jeu, une aventure risquée
mais fascinante. Ce n’était pour le plaisir, après tout.
Le genre d'adrénaline qui te fait sourire même si tu
sais que c’est dangereux.

On a piraté les comptes, d’abord par curiosité, puis


par défi. Hacker en herbe à cause des cours
d’informatiques qu’on m’avait inculqués, je
possédais toujours cette étincelle de génie qui
impressionnait autrui, et Mano, mon acolyte, le
stratège derrière le plan. Ensemble, on a visé une
vingtaine de barasseurs influents, leur dérobant des
informations qu’ils tenaient jalousement secrètes.
En quelques heures, on avait fait sauter des
centaines de données, et ça n'avait coûté qu'un peu
de temps et beaucoup d'audace.
À la fin de cette histoire, les choses ne se sont pas
passées comme prévu.. En effet, contrairement à
Mano, qui s’est fait copieusement tabasser par les
victimes lors de notre fuite, je suis ressorti presque
indemne de l’affaire, avec seulement une petite
séquelle physique, une juste blessure à peine visible à
côté de l'œil droit. Mais les choses ne s’étaient pas
finies là, Mano, plus robuste que moi, n'avait pas eu
cette chance. Lui, il avait été rattrapé par une bande
de ces mêmes individus qu’on avait pris pour cible.
Pour eux, notre acte était une trahison
impardonnable.

On avait rien gagné dans cette histoire, aucun profit,


aucun argent. On l'a fait juste pour le plaisir, et
c'était tellement satisfaisant de le faire sur ceux qui
croyaient pouvoir manipuler tout le monde. C'était
presque un jeu d'enfants, dans un monde d'adultes,
mais un jeu aux conséquences bien réelles. Si je m’en
étais sorti presque indemne, l’un de mes plus grands
avantages était d’avoir toujours été un étranger à
leurs yeux..
Dans leur quête pour retrouver leurs
assaillants, ils se sont vite rendu compte qu'ils
n’avaient aucune piste fiable. Mais ce n’était pas
tout. Durant la période où je faisais l'objet de
recherches actives, les victimes, animées par leur ire,
m'avaient donné le nom de Pirateur, à défaut de ne
rien connaître me concernant.

Mon visage leur était inconnu, mais ils avaient


appris à me reconnaître grâce à ce nom qui évoquait
une certaine rancœur pour eux. Ils me percevaient
comme une énigme, une menace cachée et, même
avec la peur et l’anonymat, ce mot flottait dans la
ville, semblable à un spectre. Dans tout Amoroki, ce
nom faisait écho, soutenu par des ondes de
murmures et de commérages ; cependant, au lieu de
représenter un titre prestigieux, il illustrait ma chute
dans un univers que je ne maîtrisais plus.
Si seulement j'avais su un peu plus tôt que
cette situation n'était que l'amorce d'un phénomène
bien plus vaste et périlleux...

« À force de m’habituer aux combines, il y avait une


étrange routine qui s’installait.
Mano avait disparu de ma vie, mais un autre avait
pris sa place. Samuel. Lui et moi partagions cette
même soif de liberté, ou du moins ce que nous
pensions être la liberté. Nos journées n’étaient plus
rythmées par les cours, mais par les cybercafés, les
plans, et cette adrénaline que rien d’autre ne pouvait
égaler. C’était grisant, mais au fond de moi, une
question me taraudait : jusqu’où cela pouvait-il aller
avant de s’écrouler ? »
À la suite de cette histoire de hacking, je
passais encore beaucoup de temps dans les
cybercafés du secteur, cherchant une nouvelle
manière de me distraire. C'est à cet endroit que j'ai
croisé Samuel, un jeune homme qui me ressemblait
tellement que, lors de notre première rencontre, j'ai
même éprouvé un court instant de confusion. Il
avait la même carrure, la même façon de rire.
Certains allaient même jusqu’à nous prendre pour
des jumeaux.
Notre ressemblance n’était pas seulement
physique ; il semblait partager la même curiosité,
cette envie de contourner les règles et de goûter à
une liberté que peu d’autres osaient effleurer.
Rapidement, on s’est lié d’amitié, comme si on s’était
trouvé dans une foule d’inconnus. Dès nos premiers
instants passés ensemble, Samuel et moi avons
décidé de bara ensemble. Lui avait de l’expérience, et
moi, j’avais l’envie d’apprendre.

Nous étions inséparables, et ma mère, chaque


fois qu’il venait à la maison, s’écriait en riant :
« Ducky ! Ton ami qui te ressemble là t’appelle ! »
Tout deux ne nous doutions pas que cet
ami-là allait m’entraîner dans des histoires bien plus
compliquées que je ne l’avais imaginé.
Samuel, c’était moi en plus audacieux, en plus
dangereux. Nous partagions la même ambition :
s’échapper du quotidien, trouver quelque chose de
plus grand, mais là où j’hésitais, lui fonçait tête
baissée. Il était à la fois une source d’inspiration et
un avertissement. Avec lui, j’ai découvert jusqu’où je
pouvais aller, mais aussi les limites de ce que je
pouvais supporter.

Une soirée de début d’été, vers 18 heures,


Samuel m’a mis en contact avec l’un de ses “ anciens
mougous ”, un contact qu’il n’utilisait plus. J’ai
tenté de relancer la conversation, jouant le jeu des “
lancements ”, dans le jargon des barasseurs et en
moins de trois jours d’échanges, de mots bien
calculés et de quelques mensonges légers, le mougou
m’a envoyé 20 000 XOF. Pour moi, c’était une
somme ! J’étais tellement excité d’avoir ce billet en
main que j’ai tout dépenser d’un coup, sans même
m’en rendre compte. Et puis, une fois l’euphorie
passée, l’angoisse est montée. J’ai pris conscience de
la bêtise que j’avais faite.

Et pendant que je pavanais dans les rues,


cherchant comment rattraper cette erreur, mon
téléphone se mit à vibrer me notifiant une réponse
inopinée : c’était l’un des lancements précédemment
fait qui venait de répondre, ce contact, un inconnu
que je ne connaissais même pas, s’est rapidement
laissé embobiner. En quelques minutes, il m’a
envoyé 5 000 XOF, puis, en lui faisant croire que le
score précédent n’était pas valide, je l’ai persuadé de
m’envoyer à nouveau 20 000 XOF. J’étais sidéré par
la facilité avec laquelle l’argent arrivait. Dès que j’ai
eu l’argent en main, je me suis précipité pour aller au
cyber, voir Samuel. J’avais hâte de lui raconter ce
coup de chance. Mais en entrant, j’ai croisé le regard
d’Issa, une vieille connaissance, un gars un peu
mystérieux qui traînait parfois dans le coin sans
vraiment s’impliquer. Issa, sans invitation, s’est glissé
dans notre conversation. Samuel et moi n’avons rien
dit, et peu à peu, Issa est devenu un habitué de nos
séances. Il savait jouer les amis discrets, mais très
vite, il a pris sa place.
« Un trio s'était formé, et à mesure que les jours
passaient, notre complicité grandissait, tout comme
mes gains. En moins d’une semaine, j'ai accumulé
plus de 698 000 XOF. Une somme qui pour moi
semblait en ce temps-là, vraiment colossale.
Je n’avais pas encore LA vraie notion de l’argent,
alors je dépensais et distribuais des billets sans me
poser de questions. Je me suis même rendu dans un
magasin de téléphonie pour acheter trois iPhones 6 ;
un pour moi, un pour Issa et un pour Samuel. Je
croyais naïvement que c’était ça, l’amitié, un lien
qu’on célébrait par des cadeaux.. »

Mais comme on le dit si bien, l’argent attire les


vautours. Quelques jours plus tard, Samuel nous a
mis en relation avec l’un de ses “ vieux pères ”, un
gars plus âgé et soi-disant plus expérimenté dans les
“ formates ”. Dès la première rencontre, son regard
me semblait étrange, mais j’ai préféré ignorer mes
intuitions. Ce vieux père nous a promis un gros
coup avec un mougou, un deal qu’il maîtrisait
soi-disant à la perfection. En échange de son
expertise, il a réclamé 10 % du gain total.
J’étais sceptique, mais Samuel semblait lui
faire confiance. Samuel avait une manière subtile de
m’entraîner dans des aventures qui dépassaient mes
limites. Peut-être était-ce sa confiance, ou la manière
dont il semblait tout contrôler. Mais au fond, une
partie de moi savait que cette amitié était bâtie sur
des bases fragiles.

Quand le deal a abouti, le vieux père, qu’on


appelait Jojo, a tenté de réclamer un supplément. Il
avait les yeux remplis d’envie, et malgré l’accord
initial, il exigeait un surplus, sous prétexte que le
coup était plus compliqué que prévu. J’ai refusé.
Pour moi, il était hors de question qu’il prenne un
centime de plus. Mais Jojo n’était pas homme à
abandonner facilement; quelques jours plus tard,
Issa m’a appelé en urgence, paniqué : Jojo avait saisi
leurs téléphones et réclamait une rançon de 100 000
XOF pour les récupérer.

« J’aurais dû me douter que cette amitié fragile allait


se briser à un moment. Avec le temps, tout a
commencé à s’effondrer. La belle épopée des gros
scores s’est estompée et “ le mougou a serré lêkê ”. Je
suis retombé dans une période aride, où chaque
journée me semblait plus longue et plus vide, et, un
soir, Issa et Samuel m’ont surpris en m’offrant un
iPhone 6+, en guise de remerciement pour les bons
temps passés ensemble. En ce temps là je n’avais plus
de téléphone parce que je m’étais fais duper par un
prétendu policier »

Un soir, lors d’une sortie entre amis au Blue


Ice, dans le Centre Commercial, il était 23H passé
quand Houda me proposa, après quelques
bouteilles d’alcools, d’aller “ sanman ” ; et pendant
qu’on se rendait chez le vendeur, on aperçu à une
dizaine de mètres un corps habillé sur une moto, qui
lui, n’a pas tardé à se lancé à notre poursuite dans le
grand Sicogi..

Pendant notre échappatoire, on se permis


avec Houda, de rentré dans l’une des cours qui était
dans notre vista, dès qu’entré, le cop n’a pas tardé à
se faire apparaître devant nous, au second portail, il
nous accosta puis menotta. Pour faire plus crédible,
il nous a pris en photo puis nous a fait allongé au sol
et pendant qu’on était à terre, il faisait mine
d’appeler ses confrères pour qu’ils passent nous
récupérés avec leur cargo, il nous proposait par la
suite soit ils nous fouettait à l’attente de ses
coéquipiers ou alors on lui remettait des sous et il
nous laissait par la suite nous en aller ; moi qui
craignait fortement la prison ainsi que les chicottes,
je ne me suis gêné de lui proposer mon téléphone
pour qu’il nous laisse partir.. Il accepta. Et pendant
qu’on retournait au bar vers nos amis, on fit
interpeller par des témoins oculaires de la scène et
après quelque échanges de questions, on se rendis
compte qu’il ne s’agissait que d’un faux policier qui
avait pour habitude de faire ce genre de coups dans
le secteur.

J’étais tellement ému que j’en oubliais presque


les tensions et les coups bas. Je croyais encore que ces
deux-là étaient mes amis, des amis sincères, fidèles,
mais la réalité a fini par me rattraper… Un jour, j’ai
découvert que Samuel et Issa avaient comploté
contre moi pour faire “ bara continue ” sur mon
scoreur. Ce jour-là, tout s’effondra. En fouillant les
historiques du dernier score, j’ai découvert que
Samuel et Issa avaient pris contact avec mon
mougou. Ils l’avaient manipulé, profitant de la
confiance que j’avais bâtie, et ils avaient continué à
bara derrière mon dos. Dès l’instant d’après, je sentis
mon cœur se contracter. Ce n’était pas seulement
une trahison ; c’était comme si tout ce que nous
avions partagé n’avait jamais existé.
Quand je les confrontai, Issa haussa les
épaules, feignant l’innocence et rétorqua par la suite
« Ce n’est qu’un jeu, Ducky. Ce mougou
n’appartient à personne. » Samuel, lui, évita mon
regard. À cet instant, je compris qu’il n’y avait
jamais eu d’amitié entre nous. Juste des intérêts
croisés, éphémères comme de la fumée.

Je rentrai seul ce soir-là, avec cette douleur


sourde au fond du ventre. Dans mon lit, je fixais le
plafond, cherchant une explication à ma naïveté.
Pourquoi avais-je toujours besoin de me raccrocher
aux autres ? Pourquoi étais-je incapable d’être seul ?
Ces questions tournaient en boucle, mais aucune
réponse ne vint. J’ai gardé ce secret pour moi, avec
un sourire amer, tandis qu’eux faisaient comme si de
rien n’était. Cette piteuse expérience m’a fait
sombrer des mois dans une dépression souriante et
pendant ce temps-là aussi,la rumeur de cette histoire
se répandait, de bouche à oreille, dans tout le
quartier.

« La rumeur avait pris vie, rampant comme une


ombre dans tout le quartier, les cybercafés, et même
dans des coins où je pensais être invisible, elle me
précédait. Chaque regard croisé semblait porter un
éclat de moquerie, chaque sourire masquait une
parole à peine retenue. J'avais beau ignorer ces
murmures, ils s’insinuaient quand même en moi,
rendant chaque pas dans les ruelles familières un
fardeau.
Un soir, en rentrant chez moi, l’idée m’effleura
comme une brise légère : et si je retournais à l’école ?
Loin des commérages et des visages qui me
rappelaient ma naïveté, peut-être que je pourrais
enfin me retrouver.
Une nouvelle rentrée, dans un nouvel
environnement, c’était une chance de repartir à zéro,
de tourner définitivement la page. »

La rentrée scolaire approchait, et malgré tout


ce que j’avais traversé, j’avais donc décidé de
retourner sur les bancs. C'était une nouvelle chance
que je voulais saisir pour repartir à zéro. J’étais
convaincu que ça pourrait m’aider à me changer les
idées après cette période tumultueuse de ma vie.
C’était donc comme un nouveau départ pour moi,
une sorte de retour à zéro… Nouvelle école,
nouvelles rencontres, nouvelles résolutions.

Cette année-là, j’étais cette fois en classe de


2nde C, dans la même classe que Max, qui pourtant
était à 2 classes inférieures à moi. Étant là-bas, j'ai
revu Mr Kassi, l’éducateur que j’avais quand j'étais
en 6ᵉ ; à ma grande surprise, il était à nouveau mon
éducateur cette année-là, l'univers, avec son sens de
l'humour mystérieux, semble se délecter de nos faux
pas.
Une fois encore, mes actions peu judicieuses
m'ont pris au dépourvu et m'ont valu un renvoi.
Mon père, fatigué de mes échecs successifs, prit la
décision de ne plus financer mes études. C’était la fin
de cette période scolaire pour moi.

Au Groupe Scolaire Entente, je fis la


connaissance d’Ornella, une fille de ma classe qui
portait à tout temps un cache-nez, je ne sais pour
quelle raison… Ornella était un paradoxe. Elle parlait
peu mais semblait tout comprendre. Son cache-nez
n’était pas seulement une barrière physique, c’était
une armure. Derrière ses yeux clairs se cachait une
douleur que je devinais sans pouvoir la nommer.

C’était peut-être ce mystère qui m’attirait


autant ; moi qui d’habitude paraissais presque
invisible aux yeux des autres élèves, Ornella a été
celle qui a su me faire beaucoup bavarder dans le
sens du terme. Elle m’attirait, non seulement par sa
façon de parler, mais aussi par le mystère qu’elle
laissait planer autour d’elle. Ce visage que je ne
pouvais voir, cette aura intrigante… Il fallait que je
découvre. Cependant, je n'avais pas de téléphone à
ce moment-là pour pouvoir la contacter après les
cours, ce qui me frustrait. En attendant, je passais
mes journées à alterner entre les cybercafés et les
cours.

Un jour, lors d’une discussion animée avec


un ami, je lui confiais mon envie d’acheter un
téléphone. J’avais en tête un iPhone 5s, un modèle
qui me parlait vraiment, mais il éclata de rire et me
conseilla plutôt d’investir dans un iPhone 6. Sa
logique était implacable : « Si tu veux te faire
remarquer, vise plus haut ! » dit-il avec un clin d’œil.
Convaincu, je l’invitai à m’accompagner pour cet
achat tant attendu.
Nous nous rendîmes dans un magasin où,
après quelques négociations, je ressortis avec un
iPhone 6 flambant neuf. L’euphorie de ce moment
me donna envie de marquer le coup. Je m’achetai
aussi une nouvelle paire de chaussures,
indispensable pour les cours. Les anciennes,
véritables sources de gêne à cause de leur odeur
désagréable, m’avaient trop longtemps mis dans des
situations embarrassantes, surtout dans les salles de
classe bondées et suffocantes. Heureusement,
personne n’avait jamais su d’où venait cette odeur.
Ce sentiment de renouveau me donna un regain de
confiance en moi. Quelques jours plus tard, un
nouveau score me permit de m’acheter un iPhone 7.
Le lendemain, je me rendis à l’école avec cet appareil
en main, accompagné d’un sac rempli de billets de
banque.
Ce fut un moment d’euphorie que je
partageais avec Max, mon frère cadet. En classe, je ne
pus m’empêcher de le taquiner. Ouvrant mon sac
devant lui, je lui lançai, sourire en coin : « Mets ta
main dans mon sac et prends un billet, mais un seul
! » Il rit, joua le jeu, et cette petite scène attira sans
doute quelques regards, dont celui d’Ornella. Je
l’ignorais alors, mais elle avait entendu toute la
conversation.

À la fin des cours, alors que je sortais du


lycée, Ornella m’interpella. Avec une assurance
inattendue, elle m’incita à prendre son numéro de
téléphone. Sa proposition me surprit, mais je
n’hésitai pas une seconde à l’accepter. Il y avait
quelque chose chez elle, un mélange de mystère et
d’intrigue qui me fascinait. Je voulais en savoir plus,
découvrir le visage qui se cachait derrière son
cache-nez. Très vite, nous avons commencé à
échanger des messages. À travers ses mots, elle
laissait transparaître une admiration flatteuse qui
ressemblait à de la drague. Elle me complimentait
souvent, jouant sur des nuances qui me
déstabilisaient tout en me séduisant.
« Ces débuts furent exaltants, mais rapidement, ses
sollicitations devinrent fréquentes. Ornella me
demandait sans cesse de l’aider financièrement,
prétextant mille et une raisons. Bien que son
comportement éveillât parfois des soupçons en moi,
je persistais à lui envoyer de l’argent, incapable de
résister à son charme.
Je me demandais souvent si ses intentions étaient
sincères ou si, au fond, elle jouait un rôle. Une chose
était claire : elle occupait mon esprit comme
personne d’autre à ce moment-là. C’était agréable,
mais aussi un peu déstabilisant. Pourtant, malgré
tout, je persistais à lui faire parvenir des fonds à
chacune de ses requêtes, car elle ne cessait de
m'implorer pour mille et une raisons. »

Il y eut un moment, en repensant à tout cela,


où une pensée me traversa l’esprit comme une
évidence : « Heureusement que je n’ai jamais cédé à
ses envies sexuelles. » Cette prise de conscience
s’imposa à moi après une conversation avec Khadi,
mon amie à la sagesse intuitive et presque mystique.
Avec son calme habituel, elle m’avait révélé
qu’Ornella m’aurait probablement lancé un sort
d’amour. À la nuit tombée, cette révélation éveilla
en moi un mélange étrange de soulagement et de
déception. D’un côté, j’étais soulagé d’avoir évité une
situation qui aurait pu se compliquer
dangereusement. Mais, de l’autre, une partie de moi
ne pouvait ignorer cette pointe de déception,
difficile à expliquer. Peut-être avais-je espéré
découvrir quelque chose de sincère derrière son
masque de mystère, un lien véritable et profond.
Pourtant, en étant honnête avec moi-même, je savais
qu’Ornella correspondait très moyennement à mes
attentes esthétiques. Son charme, bien
qu’intriguant, n’effaçait pas cette sensation de vide
qui m’habitait, comme si quelque chose d’essentiel
manquait.

Malgré ses mots flatteurs et ses gestes


calculés, une question persistait : notre connexion
aurait-elle pu être authentique ou n’était-elle qu’une
illusion que je m’étais obstiné à entretenir ?

Quelques jours avant cette conversation avec


Khadi, j’avais invité Ornella dans une résidence
meublée non loin d’Entente. J’y étais avec Dany. À
son arrivée, Ornella fut visiblement surprise de
croiser Dany. Leur complicité passée éclata
immédiatement, leur échange animé laissant
transparaître qu’ils se connaissaient depuis
longtemps. Après quelques discussions légères entre
eux, je décidai de passer aux choses sérieuses. Je
l’emmenai dans la chambre, bien décidé à céder à ces
impulsions qui, jusque-là, n’avaient fait que grandir.

L’ambiance était propice, mais au moment


où les choses allaient basculer, une notification
apparut sur mon téléphone. C’était un message de
Samassoko, un ami, qui m’informait qu’il
m’attendait au point G, tout près de la résidence.
Pris entre mon désir et mon obligation, je n’eus
d’autre choix que de remettre cet instant à plus tard.
Lorsque je revins dans la pièce après avoir
rapidement rencontré Samassoko, Ornella était déjà
habillée, prête à partir.

— Tu pars déjà ? demandai-je, surpris par son


attitude distante.
— Je crois qu’on s’est mal compris, Ducky, dit-elle
en ajustant sa perruque.

— Mal compris ? Explique-moi.

Elle haussa les épaules, évitant mon regard.


« Je pensais que tu voulais quelque chose de sérieux.
Mais là… Je ne sais pas. » Son ton était sec, presque
accusateur. Je voulus répondre, mais les mots se
coinçaient dans ma gorge. Elle me regarda une
dernière fois, un mélange de tristesse et de reproche
dans les yeux, puis sortit sans un mot. Je restai
planté là, avec un poids dans la poitrine.
Ce départ soudain me laissa plus de
questions que de réponses. Et ce fut la dernière fois
que je la revis.

« Quand j’appris par la suite ce qu’elle avait


réellement tramé, une tempête de sentiments
m’envahit. Je ressentis d’abord une colère sourde
envers moi-même pour m’être laissé berner aussi
facilement, puis un inexplicable soulagement à l’idée
de ne pas être allé plus loin. Était-ce son mystère qui
m’avait tant fasciné, ou mon propre besoin
désespéré d’être compris par quelqu’un ? Peut-être
les deux. »

Cette nuit-là, je relus nos anciens messages,


cherchant dans chaque ligne des indices que j’aurais
pu manquer. Mais à mesure que je parcourais nos
échanges, ce n’était pas ses failles que je découvrais,
mais les miennes. Ma tendance à me raccrocher à des
illusions, à m’attacher à des apparences trompeuses,
me sautait aux yeux. Malgré tout, je sentais qu’une
page devait être tournée. Ornella resterait une
énigme, un chapitre inachevé dans ma vie, mais il
était temps d’avancer.
La vie, avec ses hauts et ses bas, reprit son
cours, m’apportant de nouvelles leçons et de
nouveaux défis.

Toujours est-il que je n’avais plus envie de me


laisser entraîner dans ce genre de jeu. Et la vie reprit
son cours, avec ses hauts et ses bas, mes erreurs et
mes apprentissages, mais aussi cette période de
confusion où je cherchais à comprendre ce que je
voulais vraiment.
Peu après cette histoire, mes choix irréfléchis
me coûtèrent une fois de plus ma place à l’école. Le
renvoi fut un coup dur, mais il ne me surprit pas
vraiment. Je me retrouvai à nouveau livré à
moi-même, sans véritable direction. Dans ma quête
pour trouver une issue, je retournai dans les
cybercafés, ces lieux familiers qui, autrefois, avaient
été pour moi à la fois des refuges et des tremplins
vers l’inattendu. C’est dans ce contexte que je me
rapprochai davantage de Dany. Nous avions déjà
partagé des moments ensemble, notamment lors de
mon épisode avec Ornella, mais après mon renvoi, il
devint une présence encore plus centrale dans ma
vie.

Nous fréquentions souvent le même


cybercafé, et nos échanges devinrent plus profonds.
Très vite, je réalisai à quel point nous avions des
affinités et des points communs. Ce rapprochement
marqua le début d’une amitié encore plus solide. Il
était à la fois un allié et une échappatoire, quelqu’un
avec qui je pouvais partager mes frustrations tout en
cherchant des solutions. Avec Dany, nous avons
commencé à construire une nouvelle routine,
oscillant entre nos ambitions personnelles et les
distractions qu’offraient les cybers. Notre
complicité, à force de se renforcer, finit par se
transformer en une véritable alliance.

Lors de la rentrée scolaire, Dany se confia à


moi : il n’avait pas les moyens de s’inscrire à l’école
cette année. Touché par sa situation et convaincu
qu’il méritait une seconde chance, je décidai de
l’aider. Je le mis en contact avec l’un de mes
mougous, pensant que cela lui permettrait, comme
moi, de retrouver le chemin des études.
Au départ, tout semblait se dérouler comme
prévu, mais quelques semaines plus tard, je
remarquai un changement troublant. Mon
mougou, habituellement chaleureux et disponible,
commença à se distancer de moi. Intrigué et
quelque peu inquiet, je me tournai vers Khadi, mon
amie aux talents de voyance. Après avoir écouté mes
préoccupations, elle me révéla une vérité
surprenante : dans ma volonté sincère d’aider Dany,
j’avais inconsciemment transmis mon mougou et
tout ce qui allait avec. Il n’était désormais plus
"mon" mougou, mais le sien.
Cette révélation m’ébranla, mais je ne
pouvais m’en vouloir. Je voulais seulement aider un
ami, même si le prix à payer semblait élevé. À cette
période, j’étais inscrit en classe de 1ère A2, tandis
que Dany, grâce à mon aide, se retrouvait en A1.
Pourtant, il ne tarda pas à m’avouer qu’il peinait à
suivre le rythme des cours. N’ayant pas encore
obtenu son BEPC, il trouvait cette nouvelle étape
particulièrement ardue.

Finalement, dépassé par les difficultés, il prit


la décision d’abandonner les cours.
Sa décision me laissa face à un dilemme. Ne voulant
pas me retrouver seul, et en proie à une profonde
lassitude envers l’école, je finis par le suivre. À vrai
dire, je ne m’étais jamais senti à ma place en classe. Je
n’avais pas d’amis avec qui partager mes journées, et
mes interactions se limitaient au strict minimum.

Le plus souvent, je suivais les cours d’un air


absent, recopiais mécaniquement les leçons ou
m’assoupissais sur ma table.
Peu à peu, j’avais abandonné toute ambition
académique, me consacrant pleinement à mon
amitié avec Dany. Ensemble, nous avions établi une
routine bien ancrée. Après avoir généré des scores,
on passait la majeure partie de nos journées dans des
endroits chics de Zone 4.

« Cette vie, bien que désordonnée, semblait pour


un temps combler le vide que nous ressentions tous
les deux.
Ces moments partagés avec Dany furent très
précieux pour moi jusqu’à ce que tout change
soudainement.. »

Un soir, alors que nous faisions des courses


près de l'Église Catholique, nous tombâmes sur
Issouf, un vieil ami commun, confortablement assis
au kiosque de son père. Il avait passé plus de cinq
ans au Burkina Faso pour ses études et était de
retour en Côte d’Ivoire pour profiter d’un long
temps de vacances avant de repartir.
La rencontre, bien que fortuite, réchauffa
instantanément l’atmosphère. Avec Dany, nous
décidâmes d’accompagner Issouf durant son séjour,
partageant avec lui nos routines et nos escapades.
Très vite, une dynamique à trois s’installa. Nous
passions des heures à discuter autour de quelques
verres dans notre résidence, évoquant nos souvenirs,
nos projets, et les chemins que la vie semblait tracer
pour chacun de nous. Pendant quelques mois, cette
complicité à trois devint une parenthèse agréable,
presque idéale. Cependant, au fil du temps, Issouf et
moi commençâmes à remarquer un changement
subtil mais certain chez Dany. Peu à peu, il
s’éloignait. Ses absences lors de nos sorties devinrent
plus fréquentes, et il se faisait de moins en moins
présent.

Il ne participait plus aux discussions comme


avant et semblait garder ses distances. Par souci
d’éviter toute tension inutile, Issouf et moi
décidâmes de ne pas relever son comportement.
Nous continuâmes à faire comme si tout était
normal, espérant peut-être qu’il reviendrait de
lui-même. Mais je n’oublierai jamais ce jour précis,
celui où notre amitié se fissura davantage. C’était à
l’occasion d’un événement organisé par Marc,
l’homme qui nous louait souvent des chambres.
Nous avions réservé nos billets presque un mois à
l’avance, impatients de participer à cette soirée qui
promettait d’être mémorable.

24 décembre, jour du fameux évent de Marc.


Toute la bande s’y préparait depuis des jours, et
l’excitation était à son comble. Cependant, à
quelques heures du départ, Dany nous annonça
qu’il ne viendrait pas. Il prétexta avoir d’autres
engagements, comme il en avait souvent l’habitude
ces derniers temps.

Nous ne nous attardâmes pas sur son


absence et décidâmes de partir sans lui. L’ambiance
promettait d’être festive, mais la soirée prit
rapidement une tournure inattendue. Alors que la
fête battait son plein, des habitants du quartier,
visiblement agacés, vinrent se plaindre et exigèrent
que nous mettions fin à la musique. Ils invoquèrent
des raisons floues, mais leur hostilité était claire.
Refusant de céder à leurs pressions, nous
continuâmes malgré tout. Quelques minutes plus
tard, leur agacement se transforma en action : des
cailloux commencèrent à pleuvoir juste au-dessus de
nos têtes. La panique nous gagna, mais
heureusement, personne ne fut blessé. Contraints
de quitter les lieux plus tôt que prévu, Issouf
proposa de poursuivre la fête chez Thor, un endroit
qu’il connaissait bien..

Après la fête, Issouf décida de rentrer chez


lui. Je me proposai de le raccompagner, et puisque
son quartier était proche du “ Ghano ”, une idée me
traversa l’esprit. Cela faisait un moment que je
n’avais pas fait un “ One Ho ”, et je me dis que
l’occasion était idéale. En chemin, je croisai une “
djantra ” qui proposait ses services. Sans grande
hésitation, je l’aborda en précisant que je n’avais que
1 000 XOF.

Une fois l’acte terminé, je lui tendis un billet


de 5 000 XOF, espérant qu’elle me rendrait la
monnaie. À ma grande surprise, elle garda un
surplus de 1 000 XOF. Furieux, je lançai un petit
scandale qui attira rapidement l’attention des
curieux alentour.
Dans la foule qui s’était formée, je reconnus
Conserveau. Je me précipitai vers lui pour lui
expliquer la situation, espérant obtenir son soutien.
Mais à ma stupéfaction, il se montra plus agacé
qu’empathique. « Tu te ridiculises pour si peu,
Ducky », lâcha-t-il avant de me gifler avec une
indifférence froide.

Humilié et hors de moi, je saisis mon sac,


l'ouvre devant lui et lui dis : « Regarde, il y a plein
de billets là-dedans ! Mais je veux quand même
récupérer mon jeton. »
Mon insistance, que Conserveau trouvait
absurde, le fit sortir de ses gonds. Il se mit à me
poursuivre, probablement décidé à m’apprendre
une leçon. Dans ma fuite désespérée, j’ai trébuché
dans une flaque de boue, ce qui lui permit de me
rattraper. À ce moment-là, je n’étais plus en position
de me défendre, et il fit de moi ce qu’il voulait.

« J’éprouvai une vraie honte après cet épisode, mais


bon, comme je l’ai l’habitude de le dire : « Quand
c’est ton jour de malheur, protège-toi du mieux que
tu peux, mais ce qui doit arriver, arrivera. »
Les jours s’écoulaient, et mon amitié avec
Issouf prenait de plus en plus de place dans mon
coeur, tandis que celle avec Dany s’effritait
lentement mais sûrement. Nous étions autrefois
inséparables, mais les silences entre nous devinrent
de plus en plus lourds, jusqu’à ce que nos chemins se
séparent complètement. Malgré tout, Issouf parvint
à combler ce vide, du moins en partie. Nos
conversations n’avaient pas la même intensité
qu’avec Dany, mais elles suffisaient à maintenir une
certaine chaleur dans ma vie puis vint le 08 Février
2023. Après des mois sans contact, une envie
soudaine me poussa à réunir les deux amis qui
avaient marqué mes dernières années.

J’ai demandé à Issouf de me retrouver avec


Dany dans notre résidence habituelle. Lorsqu’ils
arrivèrent, l’ambiance était étrangement détachée,
presque formelle. Après quelques échanges
superficiels, je pris volontairement un risque. Je leur
laissai entrevoir la liasse de billets que j’avais
décaissée la veille et leur proposai de m’accompagner
au Marché Tecno. Je comptais acheter un nouveau
téléphone ainsi qu’une PlayStation 4, un caprice
que je m’offrais comme pour me rappeler que j’étais
encore maître de mes choix. L’achat fait, nous
retournâmes à la résidence. Là-bas, comme un geste
d’amitié ou peut-être un test, je leur tendis un billet
de 10 000 XOF, les invitant à se le partager. Ils
acceptèrent sans rien dire, mais je sentais leur regard
peser sur moi, un mélange de curiosité et de
jugement voilé.
Ce jour-là, sans le savoir, je les voyais pour la
dernière fois.

Quelques jours plus tard, en repensant à cet


instant, un doute me rongea. J’étais convaincu que
ce qu’ils avaient vu — la liasse, les achats — les avait
marqués. Peut-être trouvaient-ils cette somme
dérisoire en comparaison de ce que je leur avais
montré. C’était ce que je me disais pour justifier leur
silence. À partir de là, ni eux ni moi ne prîmes
l’initiative de reprendre contact. Notre amitié, qui
avait autrefois semblé si solide, s’effondra dans ce
silence mutuel.
Avec le temps, la solitude s’installa, plus
pesante que jamais.
Le jour de mon anniversaire, je me retrouvai
seul, fixant mon téléphone, espérant recevoir un
message de Dany ou d’Issouf.
Mais rien.
Le silence, écrasant, me rappela leur absence.
En soufflant mes bougies, je ne fis aucun
vœu. À quoi bon ?
Une étrange mélancolie me submergea.
Je compris alors que certaines amitiés
n’étaient que des ponts fragiles, permettant de
traverser un moment de la vie avant de s’effondrer
sous le poids de la distance ou des épreuves.
Peut-être m’étais-je trompé en les appelant
"amis", ou peut-être pas.

Dans un dernier sursaut d’espoir, je les ai


réunir à nouveau, autour d’un repas pour les
rappeler qu’aujourd’hui 04 Mars est un jour spécial
pour moi, mais pas que, que j’estime toujours le lien
qui nous unis tous trois. Je voulais croire que ce
geste, aussi simple qu’il soit, suffirait à raviver ce qui
restait de nos liens. Mais mon aspiration resta
suspendue, comme un souffle dans l’air.. Mon
souhait ne s’est jamais réalisé et ainsi, je me retrouvai
face à ce que je redoutais le plus : un silence définitif.

En revenant d’une escapade, le taxi dans lequel je me


trouvais fut soudainement arrêté par la police. Lors
de la fouille, ils tombèrent sur une rap de g et un
paquet d’OCB dans mon sac. Sans un mot, ils me
passèrent les menottes et m’allongèrent dans un coin
de leur fourgon. Des discussions suivirent, et on
m’annonça sans détour : ils demandaient 500 000
XOF pour ma libération, faute de quoi je serai
déféré dans les jours à venir. Face à cette menace, je
n’eus pas d’autre choix que de me plier à leur
exigence pour éviter la prison.

Dès le lendemain, les jours commencèrent à


s’enchaîner, monotones et sans relief. Chaque matin
se levait sur un décor identique, et chaque soir
retombait dans un silence pesant.
Je plongeais lentement mais sûrement dans
une “ nuit noire de l’âme ”, un abîme où mes
pensées tournaient en boucle, me laissant face à un
vide oppressant. Je ressentais avec une clarté
douloureuse que quelque chose s’était brisé en moi,
quelque chose d’irréparable.

Peut-être, me disais-je parfois, fallait-il tout


perdre, tout laisser s’effondrer pour enfin entrevoir
ce qui se cache derrière les illusions. Mais cette idée,
bien que séduisante, ne suffisait pas à apaiser le poids
qui pesait sur ma poitrine. Peu à peu, je m’éloignai
de tout. Mes amis, ma famille, même mes souvenirs,
devinrent des ombres floues. Mon univers se
réduisait à quatre murs et un plafond, que je fixais
des heures durant depuis mon lit.
Les repas n’avaient plus de goût, tout comme les
jours n’avaient plus de couleur. Même les rares éclats
de joie, qu’ils soient provoqués par un souvenir ou
une distraction passagère, sonnaient faux, creux.

Je n’étais plus motivé, moins encore capable


de trouver une raison valable de sortir. Il n’y avait
qu’une seule chose qui me poussait encore à mettre
les pieds dehors : l’envie pressante de m’allumer un
joint.
Ce rituel, simple et répétitif, était devenu ma
seule forme de répit. Je cherchais un coin tranquille,
loin de tout, et j’y fumais en silence, sans personne
autour pour m’interrompre ou me questionner.

« C’était ma vie : un cycle silencieux de solitude et


d’échappatoires fugaces. »

Mais peut-être fallait-il toucher le fond pour


trouver la force de remonter. Chaque jour passé
dans cet état creusait en moi une lassitude nouvelle,
mais aussi une étrange certitude : je ne pouvais pas
continuer ainsi. Quelque part, dans ce vide
immense, une étincelle vacillait encore. Faible, mais
suffisante pour me rappeler que, même dans la nuit
la plus sombre, il existe toujours une possibilité de
lumière.

C’est ici que s’arrête ce chapitre, dans l’obscurité


d’un moment suspendu, juste avant que l’histoire ne
prenne un tournant inattendu.
CHAPITRE II : des guides et Une
quête
Je m’étais donc rendu compte que
l’amitié qui existait entre Issouf, Dany et moi
n’était plus qu’un souvenir lointain. Cette
séparation m’avait profondément affecté sur le
plan émotionnel, surtout après ma mésaventure
avec les cops. Ce jour-là, quelque chose en moi
s’était brisé. Était-ce l’échec de mes relations, ou
une partie de moi-même que je ne retrouverais
jamais ? Je savais que je devais chercher des
réponses, même si je ne savais pas encore par où
commencer

« Ce jour-là, je quittais la résidence en direction


de la maison. J’étais avec Ismaël, un ami
d’enfance. Après quelques sanmanli, avant de
partir, j’avais soigneusement préparé un autre
joint que j’avais glissé dans mon sac avec mon
paquet de feuilles, sans réfléchir aux risques que
cela comportait. Une intuition m’avait traversé
l’esprit alors que je quittais la résidence : prends
la route du grand tour. Cette voix intérieure
semblait m’avertir. Mais par fierté, ou par
insouciance, je n’y avais pas prêté attention.
Était-ce un simple hasard ? Peut-être un
avertissement du destin ? Je l’ignore encore... »

Avec le temps, cette interrogation devint


une obsession : pourquoi avais-je ignoré ce
pressentiment, ce murmure intérieur ? Un jour,
alors que je marchais dans une rue bondée, mes
pas me menèrent presque par hasard chez un
vendeur ambulant de livres d’occasion et parmi
les piles d’ouvrages jaunis par le temps, un livre
attira mon attention, comme s’il m’attendait. Ses
pages usées parlaient de symboles, d’énergies et
de présages. En lisant ces lignes, je me rappelai
tous ces moments où mon instinct semblait me
parler : cette voix qui m’avait averti avant
l’arrestation, ces impressions inexplicables lors
de rencontres marquantes. Était-ce une
coïncidence ? Je ne pouvais m’empêcher de
chercher un lien, une logique dans ce chaos
apparent qu’était ma vie.

Était-ce le hasard qui m’avait conduit à


ce livre, ou quelque chose de plus grand ? Ce fut
le début d’une passion inattendue pour les
mystères cachés de l’univers. Je passais des nuits
entières à déchiffrer des textes, à lire sur la
numérologie, les cartes et les arts divinatoires.
Chaque concept semblait éclairer des aspects de
ma vie que je ne comprenais pas jusqu’à lors.
Pourquoi mes relations s’effondraient-elles ?
Pourquoi avais-je cette sensation d’être en
décalage avec les autres ?

Je réalisai que beaucoup de ces ruptures


auraient pu être évitées si j’avais su écouter les
signes. Certains comportements, certaines
paroles, portaient des avertissements que je
n’avais pas su interpréter à temps. Peut-être que
cette voix intérieure, que j’avais ignorée tant de
fois, aurait pu m’éclairer. Cette pensée me poussa
à chercher des outils pour mieux comprendre ces
énergies, ces dynamiques invisibles qui
semblaient m’échapper. Je voulais trouver des
réponses, mais aussi un certain pouvoir : une
manière de reprendre le contrôle sur ma vie.

Ces sciences étaient à la fois fascinantes


et effrayantes ; cependant, même plongé dans ces
recherches, un sentiment de vide persistant me
rappelait que je ne pouvais pas continuer ainsi. À
mesure que mes nuits d’étude se succédaient, une
autre idée germait doucement : pour m’en sortir,
il ne suffisait pas de chercher des réponses dans
l’invisible. Il me fallait agir, changer quelque
chose de concret dans ma vie. C’est alors qu’une
force invisible, comme une impulsion, me poussa
à envisager un retour à la normalité. Peut-être
était-ce la clé pour briser ce cercle vicieux.

Une nuit, alors que j’étais dans un


sommeil léger, une sensation étrange envahit
mon crâne. C’était comme si une énergie y
pénétrait, douce mais imposante. Était-ce un pur
effet de mon imagination, ou avais-je réellement
été touché par quelque chose ? Je ne pouvais pas
le dire, mais cette expérience renforça ma
curiosité. Elle marqua le début d’une quête, un
chemin où le mystère et la découverte allaient
devenir mes seuls guides.

« Avec le temps, cette obsession de comprendre


les signes et les avertissements prit toute la place
dans mes pensées. Je passais des nuits à
décortiquer des livres sur les symboles et les
énergies, cherchant à établir un lien entre ces
impressions inexplicables et les échecs de ma
vie.
Pourquoi avais-je l’impression que tout autour de
moi s’effondrait ?
Pourquoi mes relations se brisaient-elles sans
cesse ?
Je réalisai peu à peu que, malgré tout ce que ces
recherches m’apportaient, elles ne suffisaient pas
à apaiser le vide en moi. Il manquait quelque
chose de plus tangible, un retour à une forme de
stabilité capable de m’aider à sortir de cette
spirale.
Je sentais que je ne pouvais pas rester coincé
dans cette quête intérieure éternellement. Alors,
un jour, comme si cette “ force invisible ” que
j’avais tant cherché à comprendre me guidait une
fois encore, j’ai pris une décision : reprendre le
chemin de l’école. »

Après cette période où tout semblait


perdu, cette idée me paraissait être un premier
pas vers l’équilibre. En entrant en Terminale, je
nourrissais l’espoir que retrouver une routine
puisse me stabiliser. Mais dès les premières
semaines, je compris que mes résolutions allaient
être mises à l’épreuve. Les cours, censés
structurer mes journées, devinrent des instants de
silence oppressant. Les paroles des enseignants
glissaient sur moi, comme une pluie fine
incapable d’atteindre mon cœur..
C’est dans ce contexte, au milieu de ce
brouillard d’indifférence, que je rencontrai
Travis. Un garçon qui semblait vivre dans un
monde à part. Cigarette à la main, bouteille
dissimulée dans son sac, il traînait sur le fil du
chaos avec une désinvolture fascinante.
Contrairement à moi, il ne prétendait même pas
chercher une issue ; il semblait accepter ses
travers avec une sorte d’audace crue. Parmi tous
les élèves, il était le seul avec qui je partageais
des points communs, même si je n’aurais pas su
dire lesquels. Rapidement, nous devînmes
inséparables.

C’est dans cette atmosphère d’apathie


que Travis entra dans ma vie, comme une
bourrasque inattendue. Sa désinvolture, son refus
catégorique de prétendre qu’il cherchait une
issue, m’intriguaient. Il assumait ses travers avec
une audace déconcertante, et je me laissais
emporter par sa façon de vivre au jour le jour.
Rapidement, sa présence devint centrale dans
mes journées, et tout ce que j’avais tenté de fuir
— le tabac, les mauvaises habitudes — me
rattrapa.
Cela faisait plus d’un an que j’avais arrêté de
fumer, mais avec Travis, ma résolution fondit
comme neige au soleil. Très vite, je rechutais,
renouant avec ces routines qui me faisaient
croire, l’espace d’un instant, à une forme de
liberté.

« Avec lui et quelques autres camarades, nous


passions nos journées à sécher les cours pour
nous réfugier dans une cité voisine, à cent mètres
de l’école. Là, entre la bonne musique et la
fumée envahissante, nous trouvions un semblant
d’échappatoire. Pourtant, cette liberté apparente
avait un goût amer : plus les jours passaient, plus
elle ressemblait à une fuite. »

Dans ma classe, je fis aussi la


connaissance d’une belle femme, avec sa peau
claire et ses lèvres pulpeuses, elle attirait les
regards, mais ce n’était pas seulement son
apparence qui me troublait. Stéphanie avait une
élégance naturelle et une douceur qui
contrastaient avec la brutalité de mon quotidien..
Pendant nos bavardages en classe, elle écoutait
mes récits, parfois exagérés, avec une attention
sincère qui semblait dire : “ Je te vois. ”
Certains murmuraient qu’elle avait des
sentiments pour moi, une hypothèse que je
n’écartais pas, bien au contraire.
Un soir, alors que je vagabondais sur un
réseau social, une notification attira mon
attention : Stéphanie m’avait envoyé une
demande d’amitié. Sans hésiter, j’acceptai.
Rapidement, nos échanges devinrent réguliers. Il
y avait dans sa manière de s’exprimer une
légèreté sincère, un équilibre que je ne trouvais
nulle part ailleurs. Après quelques conversations,
nous fixâmes un rendez-vous pour le soir même.
Quand je la retrouvai, tout chez elle
semblait irréel. Son parfum – un mélange de
lavande, de vanille et de musc – flottait autour
d’elle, captivant mes sens. Je ne pouvais
m’empêcher de la contempler, et avant même de
réfléchir, je tentai de l’embrasser. Elle se déroba
une première fois, puis une seconde, avant de
céder enfin. Mais alors que nos lèvres se
rencontraient, une silhouette sortit de l’ombre :
un vieillard, frêle mais imposant par son regard
s’écriait : « Vous n’avez rien à faire ici. Partez. »

Ces mots, simples mais lourds de sens


qu’ils résonnèrent en moi comme un
avertissement. Stéphanie, visiblement peu
impressionnée, haussa les épaules et me rassura :
« C’est juste un vieux grincheux. » Nous
continuâmes à marcher jusqu’à trouver une
vieille cabane abandonnée où nous pûmes nous
poser. Pourtant, l’image du vieillard restait
gravée dans mon esprit. Était-il un simple
hasard ? Ou représentait-il quelque chose de plus
grand, une manifestation de ces forces
invisibles ?
En dépit de ce moment étrange, je continuai à
m’occuper de Stéphanie.

Mais alors que l’examen du baccalauréat


approchait, elle commença à se distancier. Nous
avions convenu de nous retrouver à nouveau,
mais elle ne se présenta jamais. Peut-être était-ce
notre différence d’âge – elle avait deux ans de
plus que moi – ou autre chose que je ne
comprenais pas. Peu à peu, elle s’éloigna
complètement de moi.

Avant les examens, je rendis de nouveau


visite à Khadi ; sans que je lui dise quoi que ce
soit, elle déclara avec assurance : « Tu vas réussir
ton bac. C’est déjà écrit. »
Ces mots suffirent à éveiller en moi un
optimisme inattendu, démesuré. Je me voyais
déjà célébrer ma réussite; quand le jour des
résultats arriva, avec Constant, un camarade de
classe, nous nous rendîmes au centre de
composition pour consulter les listes des admis.
Dès notre arrivée, un ami accourut pour annoncer
à Constant qu’il était admis. Plein de joie pour
lui, je me précipitai à mon tour vers le tableau,
mais après plusieurs minutes de recherche, mon
nom était introuvable.

Le doute me poussa à vérifier en ligne.


Je tapai mon matricule, et le verdict tomba.
REFUSÉ. Ma note s’afficha sur l’écran :
117/400. Je restai figé, comme si le sol
s’effondrait sous mes pieds. Une vague de
chaleur monta à mon visage, suivie d’un frisson
glacial.
Autour de moi, les voix des autres
s’évaporaient, ne laissant qu’un bourdonnement
sourd. À la sortie du centre, une femme,
probablement dans la quarantaine, discutait
joyeusement avec un jeune garçon. Son sourire
me poignarda. Elle devait être fière de lui. Moi,
je n’osais même pas affronter mon propre reflet,
même devant l’écran de mon téléphone.
Sur le chemin du retour, chaque pas
semblait plus lourd que le précédent. Je pensais à
ma mère, à ses sacrifices. À mon père, à son
regard dur et son éternelle désapprobation. Tout
ce poids m’écrasait fortement. Je sortis
précipitamment du centre, évitant les regards, les
rires, et surtout les félicitations. J’appelai par la
suite ma mère pour lui annoncer la nouvelle.
Elle resta silencieuse un instant avant de
répondre : « Ce n’est pas grave, mon fils. On fera
mieux la prochaine fois. » Sa voix était douce,
mais je sentais sa déception derrière chaque mot.
C’était pour elle que je voulais réussir,
pour lui prouver que ses sacrifices n’avaient pas
été vains. Pourtant, à cet instant précis, j’avais
l’impression de l’avoir trahie.

« Depuis mes premières années au collège,


même lorsque je manquais régulièrement les
cours, je nourrissais secrètement un rêve :
décrocher un jour mon baccalauréat pour rendre
ma mère fière. Lui montrer qu’elle n’avait pas
investi en vain en moi, qu’elle n’avait pas fait
une erreur en m’inscrivant à l’école. Mais cette
fois, j’avais échoué, et cette pensée me pesait. »

Quelques jours plus tard, alors que je me


promenais sans but précis, " là où le vent me
mène ", comme je me plaisais à dire, je fus
accosté par un homme. Il se présenta comme un
agent recenseur et m’expliqua qu’il recrutait pour
un poste au sein d’un centre communautaire.
Étant donné que c’étaient les vacances scolaires
et que je n’avais plus de source de revenus, je me
laissai tenter et m’inscrivis sur sa liste. Le
lendemain, je reçus un appel me convoquant à un
entretien.

À ma grande surprise, j’obtins le poste.


J’étais content, même si je ne savais pas
exactement à quoi m’attendre. Ce travail
m’ouvrit un monde nouveau : je découvris les
bases du marketing et appris un peu sur la
réflexologie. Mais, très vite, la pression pour
atteindre des objectifs de vente impossibles à
réaliser devint insupportable. Après plusieurs
semaines sans résultat notable, je décidais de
quitter le poste sans en informer mes supérieurs.

Un mélange d’excitation et
d’appréhension m’envahit : j’étais enfin engagé,
mais je n’avais aucune idée de ce qui
m’attendait. Le travail m’ouvrit les portes d’un
univers que je ne connaissais pas. J’y appris les
bases du marketing et un peu de réflexologie, des
concepts fascinants pour un novice comme moi.
Mais derrière ces apprentissages se cachait une
réalité bien moins enthousiasmante : une
pression constante et des objectifs de vente
démesurés.

Au début, je m’accrochai. Chaque jour,


je me convainquais que l’effort paierait, que je
finirais par m’adapter. Pourtant, semaine après
semaine, les résultats restaient maigres. La
motivation s’érodait. Les encouragements de mes
collègues se faisaient rares, remplacés par des
regards furtifs de pitié. Un matin, j’arrivai au
bureau avec une boule au ventre, et ce fut la
goutte de trop. Sans prévenir, je décidai de partir.

Quelques jours plus tard, je retournai au


centre pour récupérer mon salaire. C’était une
maigre consolation après les semaines
éprouvantes que j’y avais passées. Mais là
encore, une nouvelle désillusion m’attendait :
Aka, mon superviseur, m’annonça qu’un tiers de
mon salaire avait été retenu à cause de mes
absences injustifiées. Ses mots résonnèrent
comme un coup de massue.
Tu comprends, c’est la politique de l’entreprise,
me dit-il d’un ton détaché, presque mécanique,
comme s’il récitait une phrase qu’il avait répétée
mille fois. Loin de me calmer, sa justification
alluma une colère sourde en moi. Ce n’était pas
juste. Je me rendis immédiatement dans le
bureau du chargé commercial pour plaider ma
cause. Il m’écouta poliment, hochant la tête à
chaque phrase, mais je compris rapidement qu’il
n’interviendrait pas. Les mots étaient inutiles
face à son indifférence bureaucratique.
Frustré mais déterminé, je pris une
décision audacieuse : rédiger une lettre pour
formaliser ma plainte et proposer un accord
supervisé par le commissaire de police du
quartier. Je voulais que cette affaire soit prise au
sérieux, que justice soit faite. Mais lors de ma
rencontre avec le commissaire, ses paroles firent
vaciller ma détermination.

« Mon garçon, il faut choisir ses batailles », me


dit-il calmement. « Crois-moi, perdre du temps et
de l’énergie sur ce genre de querelle ne te servira
à rien. » Ses mots résonnèrent comme une vérité
que je n’étais pas prêt à entendre. Après mûre
réflexion, je décidai de laisser tomber… Aka,
sans doute pour apaiser les tensions, me fit une
promesse qu’il n’avait aucune intention de tenir :
il me rendrait l’argent retenu. J’attendis,
espérant naïvement qu’il honorerait sa parole.
Mais, comme me l’avaient confié mes collègues,
Aka était un habitué des "florkors", de belles
promesses sans lendemain.

Ce fut une leçon amère, un rappel brutal


de la réalité : dans ce genre d’environnement, les
ambitions et les rêves ne trouvent que rarement
leur place.
Cette expérience, aussi frustrante soit-elle,
m’ouvrit les yeux. J’étais tiraillé entre des
obligations professionnelles qui me vidaient de
mon énergie et mes aspirations personnelles qui,
elles, criaient pour exister. Ce fut le moment où
je compris que je ne voulais pas vivre une vie
dictée par des compromis stériles. Quelques
jours plus tard, mon père me rendit visite, une
rareté en soi. Il était venu pour parler de mon
avenir, pour me convaincre de reprendre les
études que j’avais laissées en suspens. Assis dans
le salon, il choisit ses mots avec soin, pesant
chacun d’eux comme s’il savait que je refuserais
d’écouter. Et il avait raison. Je refusai
catégoriquement.

— Je préfère travailler pour l’instant, avais-je


répondu. Je passerai les examens en candidat
libre quand le moment viendra.

Il resta silencieux, visiblement déçu


mais résigné, et repartit peu après. Ce soir-là, ma
mère apprit ma décision et entra dans une colère
rare, une de celles qui laissaient entendre qu’elle
portait ce poids depuis trop longtemps.
— Tu ne vois donc pas que c’est ta chance ?
s’écria-t-elle. Tu ne peux pas continuer comme
ça !

Puis, sans prévenir, elle lâcha une


bombe qui balaya la pièce.

— Tu sais, ce n’est pas vraiment ton père.

Je restai figé. Ses mots, bien que


brutaux, n’étaient pas totalement inattendus.
Depuis longtemps, des doutes me traversaient
l’esprit. La mère de ma mère était la sœur de la
mère de mon père. Ce lien étrange et incongru
avait toujours alimenté des questionnements que
je n’osais formuler. Était-il possible que je sois le
fruit d’un inceste ? Ou y avait-il une autre vérité,
plus complexe, qui m’échappait encore ?

Cette révélation m’entraîna dans une


introspection profonde et inconfortable. Je revis
tous ces moments passés avec cet homme que
j’appelais “ papa ”. Je me souvenais de son
regard distant, de ses gestes souvent maladroits,
de ses tentatives pour me comprendre. Lui, qui
n’avait peut-être jamais eu l’obligation de
m’élever, avait tout de même essayé à sa
manière. Et pourtant, je l’avais méprisé.
Je le haïssais, mais assez faiblement, à
cause de ces jours où ma mère et moi luttions
contre la précarité pendant qu’il vivait
confortablement avec sa femme, sans se soucier
de nous. Pourtant, en y repensant, ma haine
semblait bien futile.
Était-il vraiment responsable ?
Était-ce sa faute si tout s’était enchevêtré ainsi ?
Mais une autre peur, plus viscérale, me
rongeait : et si Max, mon petit frère, apprenait la
vérité, que penserait-il de moi ?
Perdrait-il cette estime qu’il semblait avoir pour
moi ? Rien que l’idée de perdre ce lien me
terrifiait plus que tout.

Après cette révélation, un dilemme


s’installa profondément en moi : devais-je
abandonner mon emploi pour reprendre mes
études ? Les deux options semblaient me
condamner à un certain échec. Mon esprit était
embrouillé, partagé entre le désir de m’en sortir
rapidement et la peur d’un effort vain. Pendant
cette période troublée, une rencontre improbable
vint changer le cours de mes pensées. En
fouillant un soir dans mes messages indésirables
sur Messenger, je tombai sur un message de Léa,
belle dame et belle âme qui disait chercher un
soutien psychologique et spirituel. Ce fut comme
un signe. Je ne réfléchis pas et lui répondis
aussitôt, poussé par une force que je ne
comprenais pas encore. Dès nos premiers
échanges, je sentis une étrange connexion,
presque karmique, avec elle.

Depuis ma période de dépression, je


m’étais plongé dans des lectures et pratiques
ésotériques, cherchant désespérément un sens à
ma vie. L’ésotérisme et l’occultisme étaient
devenus un refuge, un langage que je comprenais
mieux que le chaos extérieur. Les synchronicités,
les énergies et les mystères invisibles m’attiraient
irrésistiblement. Léa semblait, elle aussi,
chercher ces réponses cachées derrière les voiles
du quotidien. Elle m’écrivait avec une sincérité
désarmante, partageant des fragments de son âme
brisée. De mon côté, je lui confiai mes angoisses,
mes peurs et mes doutes sans retenue. Elle ne
jugeait jamais, ne critiquait pas. Ses mots
résonnaient comme un mantra apaisant. Parfois,
nos conversations prenaient une tournure étrange
: elle me parlait de ses rêves, tout en voulant que
je les interprètes, d’influences planétaires qui,
selon elle, régissaient nos vies.
— Tu es en pleine transition de Saturne,
m’écrivait-elle un soir. C’est pour ça que tout
semble s’effondrer. Mais ce n’est qu’une étape.
Saturne détruit pour reconstruire.

Je ne savais pas si je devais y croire,


mais ses paroles m’apaisaient beaucoup. Par
moments, elle évoquait des rêves étranges qu’elle
faisait à mon sujet. Elle m’avait vu, disait-elle,
entouré d’une lumière bleue, marchant sur un
chemin désertique. Pour elle, c’était un signe que
je traversais ma propre nuit noire de l’âme, un
concept spirituel qui décrit une période de
souffrance nécessaire à la transformation
intérieure.
En parallèle, je poursuivais mes propres
explorations occultes. Je passais des nuits à lire
sur les symboles et à pratiquer des rituels
simples, cherchant à ressentir cette énergie
invisible qui, selon mes lectures, reliait tout. Un
soir, après une méditation prolongée, je ressentis
une sensation étrange : une chaleur douce envahit
mes paumes, comme si l’univers répondait enfin
à mes appels.

Ces moments, bien qu’éphémères, me


donnaient l’illusion d’un certain contrôle, d’un
espoir que je croyais perdu.
Avec Léa, cette quête prenait un autre
sens. Elle n’était pas seulement une confidente,
elle était devenue une sorte de guide. Elle
m’encourageait à voir mes épreuves comme des
initiations, des étapes nécessaires pour accéder à
une version plus forte de moi-même.

— Le chaos précède toujours la lumière, me


disait-elle souvent.

À travers nos échanges, une forme de


guérison semblait s’opérer. Pourtant, malgré cette
connexion spirituelle, mes choix restaient flous.
Reprendre l’école ou continuer mon chemin
erratique ? Chaque option semblait s’enliser dans
une brume épaisse. Parfois, je tirais des cartes de
tarot pour tenter de lire mon avenir, mais les
réponses restaient ambiguës, comme si l’univers
lui-même refusait de me donner des indications
claires.

Léa, elle, croyait en ma capacité à


surmonter cette épreuve. Mais moi, j’étais encore
prisonnier de mes doutes, de cette oscillation
entre espoir et résignation. L’avenir me semblait
toujours aussi mystérieux, aussi insaisissable
qu’un rêve au réveil.
Au début de ma quête, j'étais
littéralement fasciné par toute personne parlant
d'ésotérisme. C'est ainsi que, virtuellement, je fis
la connaissance de Zoumana, un voyant vivant
au fin fond d'une forêt burkinabè.
Notre rencontre s'était faite via un
réseau social, comme bien d'autres auparavant.
Lors de notre premier échange, j'avais été
complètement subjugué par ses paroles
empreintes de sagesse et de mystère. Il me
proposa une séance de voyance, malgré la
distance qui nous séparait. Son approche et son
assurance m'avaient immédiatement mis en
confiance, et les révélations qu'il me fit me
convainquirent qu'il pouvait m'aider à résoudre
mes problèmes. Cependant, comme souvent dans
ce genre de situation, rien ne se fait
gratuitement.
Zoumana me demanda la somme de 7
000 XOF. Au moment où il formula cette
requête, une part de moi restait sceptique,
hésitant à lui envoyer cet argent. Mais, plus tard
dans la nuit, perdu dans mes pensées, une
intuition fulgurante me poussa à lui faire
confiance. Le lendemain, sans trop réfléchir, je
me rendis dans une agence de transfert d'argent
et envoyai la somme demandée, même si mes
moyens étaient limités.
Cette décision fut un sacrifice. J'étais
tellement déterminé à lever les obstacles qui
encombraient ma vie que je n'hésitai pas à puiser
dans l'argent que ma mère m'avait donné pour ma
scolarité afin de satisfaire les exigences de
Zoumana. Pourtant, ce qui suivit ne fut qu'une
suite de désillusions : le colis censé contenir la
solution à mes problèmes ne venait jamais. À
chaque fois que je le relançais, Zoumana trouvait
une excuse: "Je n'ai pas pu aller à la poste
aujourd'hui, j'irai demain."
Le temps passait, mes plaintes
devenaient de plus en plus nombreuses, mais les
réponses de Zoumana et de celle qui m'avait mis
en contact avec lui se faisaient de plus en plus
rares. J'ai fini par comprendre que je ne recevrais
jamais ce colis, ni mon argent. Je m'étais fait
arnaquer.
En réfléchissant à cette expérience, je
réalisai que c'était peut-être un signe de l'univers,
une leçon de vie destinée à me rappeler
l'existence du karma. J'avais moi-même, par le
passé, manipulé les autres pour mon propre
intérêt, et il semblait que je récoltais maintenant
ce que j'avais semé. Cet échec, bien qu'humiliant,
me permit de comprendre la souffrance des
personnes que j'avais autrefois bernées.
Mécontent de ce qui s’était passé, je me
disais quand même que c’était un mal pour un
bien, que je me devais également de vivre ce
genre de drame pour comprendre que le monde
des scores n’était adéquat pour mon être. Je me
promis donc de ne plus tomber dans ce genre de
piège à l'avenir et de ne plus toucher au clavier
d’un ordinateur dans le but d’arnaquer qui que ce
soit. Après cette période de désillusion, je devins
plus méfiant, tel une proie guettée par un fauve.
Pourtant, je continuai à explorer
quotidiennement, de nouvelles expériences,
toutes aussi furtives les unes que les autres. Puis,
un jour, après des mois de réflexion, je décidai de
retourner à l'école, suivant les conseils avisés de
Léa.
Je rendis visite à mon père pour lui
annoncer mon changement d'avis à propos de
notre dernière discussion. Après quelques
échanges, il accepta de m'inscrire dans un nouvel
établissement. Mais l'inscription ne fut pas si
simple. Un après-midi, il m'appela pour
m'informer que l'école exigeait mon dernier
relevé de notes trimestriel ainsi que mon relevé
du baccalauréat. En entendant cela, je ressentis
une douleur intense, comme un poignard planté
en plein cœur.
Je réalisai, une fois de plus, que nos
choix, qu'ils soient bons ou mauvais, finissent
toujours par nous rattraper. Pendant mes années
d'école, je n'avais jamais pris la peine de
récupérer mes bulletins ou d'informer mes
parents à ce sujet. Je me disais que seuls les
résultats finaux comptaient. Quant au relevé du
baccalauréat, je n'avais même jamais envisagé
d'aller le chercher, puisque j'avais échoué à cet
examen et aussi, je ne revoyais pas assises mes
fesses sur un banc d’école. Donc.. Quand
j'expliquai la situation à mon père, il me
réprimanda sévèrement pour mon
irresponsabilité. Cependant, je parvins à le
convaincre que je pouvais récupérer les
documents nécessaires. Il me donna un délai de
sept jours pour tout rassembler, faute de quoi il
abandonnerait l'idée de m'inscrire. S'ensuivirent
des allers-retours incessants entre ma maison,
mon école et le bureau de la DECO je finis par
rassembler tous les documents qui était
demandé..

La vie semblait approuver ce nouveau cap. Du


moins, c’est ce que je croyais. Quelques jours
plus tard, un soir banal allait me rappeler que la
solitude n’est pas toujours synonyme de
sécurité…

Un soir, je traînais au bord d’une plage. Sur le


chemin du retour, j’ai croisé deux hommes
inconnus. Ils se sont approchés de moi, l’air
fatigué mais poli, et après quelques échanges,
l’un m’a demandé :

— Tu ne connaîtrais pas un hôtel où on pourrait


se reposer ?

À leur accent et à leur allure – des vêtements


semblables à ceux des bouchers des marchés –
j’ai deviné qu’ils venaient probablement d’un
pays étranger.

— Oui, il y en a un juste à vingt mètres, leur ai-je


répondu.

— Nous y sommes déjà allés, a dit l’un. Le


réceptionniste affirme qu’il n’y a plus de
chambres disponibles.

Je connaissais un autre hôtel à proximité. Je leur


en ai parlé et me suis proposé de les y conduire.
Pour y accéder, deux chemins s’offraient à nous :
A. Le chemin en face — plus court, plus direct.
B. Le chemin de droite — un peu plus long, mais
que je sentais plus sûr.

— Prenons le chemin de droite, ai-je proposé.

— Non, celui d’en face est plus rapide, ont-ils


insisté.

— D’accord, ai-je répondu, un peu hésitant.

J’étais devant, jouant le rôle de guide. Mais à


peine quelques pas dans le couloir, j’ai remarqué
une voiture garée, portière ouverte, qui bloquait
presque le passage.

J’ai aussi entendu des rires — sourds, lointains,


mais inquiétants. J’ai alors eu un réflexe
instinctif : je me suis arrêté, j’ai reculé d’un pas.
Ils m’ont aussitôt dépassé.

— Continuez devant, leur ai-je dit, je reste


derrière.

Aussitôt, l’un d’eux s’est arrêté et a dit :


— Non, c’est bon. Finalement, on se rappelle
que cet hôtel est complet lui aussi. On ferait
mieux de faire demi-tour.

En rebroussant chemin, j’ai entendu l’un blâmer


l’autre à voix basse.

Je leur ai proposé d’autres hôtels un peu plus


loin. On s’est séparés calmement.

À peine quelques secondes plus tard, une voix


féminine s’est élevée derrière moi :

— Dany !

Je me suis retourné. Personne. Juste des passants.


Aucune trace de quelqu’un qui m’aurait appelé.

Qu’aurait-il pu se passer si je ne les avais pas


laissés passer devant ?
Et qui m’a appelé ?

Des questions qui ne trouvèrent de réponses. Des


frissons qui ne m’ont pas quitté ce soir-là.

Quand je suis arrivé au Collège Pascal, je me


suis juré de faire profil bas. Pas de vagues. Pas
d’histoires. Juste les cours, rattraper le temps
perdu. Mais pas d’amour. Du moins, pas encore..

Un matin, à mon entrée dans la salle, je vis, là où


j’avais l’habitude de m’asseoir, une nouvelle
venue. Elle était étonnamment belle. Elle
s’appelait Rokia. J’aurais bien voulu partager ce
banc avec elle, mais j’avais déjà une voisine,
Mariam.

Quand je me suis rapproché de mon banc, près


d’elle, j’aurai voulu dire quelque chose de beau,
quelque chose de juste. Mais j’ai juste lâché,
d’un ton trop sec :

— Bonjour, tu es assise à ma place hein.

Elle s’est levée sans broncher et s’est éloignée.


Je l’ai regardée s’installer plus loin, dans un coin
pendant que je me demandais si mes mots
n’étaient pas maladroits. Pourquoi avais-je dit ça
? Peut-être qu’un simple « Salut, tu es nouvelle ?
» aurait suffi. Mais c’était trop tard. Elle était
déjà partie s’asseoir ailleurs, loin, comme si
j’étais une menace.

Une chose, pourtant, était certaine : j’étais tombé


amoureux de cette jeune demoiselle. Encore
fallait-il le reconnaître, car à cette époque, les
relations amoureuses ne m’intéressaient guère. Je
me suis donc résigné à ne pas l’aborder.

Les jours ont passé. J’ai essayé en vain


d’éteindre l’image d’elle dans ma tête. Mais un
jour, pendant la pause, elle m’a sifflé de loin.
Je suis allé vers elle. Elle m’a regardé, sérieuse,
et m’a dit :
— « Tchiee, toi là, tu me fais peur deh. »

— « Pourquoi ? », j’ai demandé.

Elle m’a dit que ce n’était pas un rejet. C’est


juste que ma façon d’être, réservée, fermée,
l’intimidait. Elle n’osait même pas me dire
bonjour.

Et après ça, j’avais compris quelque chose :


Rokia, ce n’était pas juste une camarade de
classe.
C’était la faille dans mon armure. Celle que
j’avais si bien construite pour ne plus souffrir.

Ce que j’ai ressenti pour elle… c’était différent.


Ce n’était pas un crush. C’était un mouvement
intérieur.
Elle m’a bouleversé sans même le vouloir.
Et le jour où elle a lu PIRATEUR, pendant que je
l’écrivais encore, elle m’a écrit un message qui
m’a brisé et recollé en même temps.

Dany waouhhhhhhhh
J’ai lu tout vraiment
J’ai coulé des larmes
Ce que tu écris est vraiment incroyable
Tu viens de loin même pouahhh
Je comprends maintenant pourquoi tu veux pas
montrer tes sentiments…
Mais tout le monde n’est pas pareil… Tu peux
totalement me faire confiance, je vais pas te
trahir.

Ce jour-là, j’ai compris qu’elle avait vu à


l’intérieur de moi, là où presque personne n’était
jamais entré.

Je l’ai draguée. Elle n’a pas dit non. Elle n’a pas
dit oui.
Mais j’ai senti que quelque chose existait, fragile,
possible.
Le seul problème, c’est qu’elle était encore avec
un autre gars.
Et moi, je voulais pas être l’option, le plan B. Je
ne suis pas né pour être en stand-by.
Alors, un vendredi banal, un mois jour pour jour
après le début de ma tentative, je lui ai posé un
ultimatum.
Je lui ai dit :

Soit tu continues avec lui, soit tu choisis ce qu’on


est en train de devenir.
Mais moi, je ne resterai pas dans l’ombre. Je suis
pas là pour être un second rôle dans ta vie.

Ce jour-là, elle a choisi.


Elle m’a choisi.

Notre premier baiser… j’y repense encore.


Il n’était pas parfait. Il était vrai.
Et le jour où elle a parlé de moi à son père — cet
homme qu’elle craignait — j’ai su qu’elle n’était
pas juste une belle fille.
C’était une guerrière du cœur, un peu comme
moi, une parle rare.

Aujourd’hui, on est ensemble.


C’est récent.
C’est jeune.
Mais c’est sincère.

Je lui ai offert une bague de promesse.


Pas pour faire joli. Pas pour me donner un rôle.
Mais pour lui dire : Si j’étais libre et stable, je
t’aurais déjà demandé ta main

Elle s’appelait Rokia.


Elle est arrivée quand j’étais brisé.
Elle n’a pas réparé.
Elle a tenu ma main pendant que je commençais
à me réparer moi-même.

Et peut-être que c’est ça, le début de quelque


chose de vrai.

Les jours ont continué. La vie a repris sa vitesse.


J’avais encore des cours, des devoirs, des
absences à rattraper — mais cette fois, je ne
marchais plus seul.
Entre les éclats de rire d’Esse David, les silences
pleins de sens de Raphaël, la gentillesse
tranquille de Mariam et la douceur de Rokia, j’ai
trouvé, sans même le chercher, un cercle d’amis
peut-être éphémère mais réel.

Et moi, au centre de tout ça, j’ai recommencé à y


croire.
Pas en un miracle.
Mais en un possible.
Alors j’ai bossé. Pas comme un acharné, mais
comme un homme qui sait que si ce n’est pas
maintenant, il n’y aura peut-être plus jamais.
J’ai écrit mes textes la nuit. J’ai relu mes leçons
le matin.
J’ai douté. J’ai failli lâcher. Mais je suis resté.

Et puis ce jour est arrivé.

Le jour des résultats du BAC, je n’ai pas eu


besoin de rafraîchir dix fois la page ni de prier à
voix haute. J’étais juste là, devant l’écran, les
yeux vides, le cœur lourd d’une année qui
m’avait écorché.
Je n’avais pas d’attente magique, je voulais juste
une réponse.

Il était un peu plus de midi. J’avais dormi à


moitié. Mon téléphone vibrait sans arrêt. Des
statuts WhatsApp, des captures d’écran, des
“félicitations frère !” ou des “c’est comment
alors ?” Mais moi, je ne voulais pas juste savoir
si j’avais mon nom sur une liste.
Je voulais savoir si j’avais réussi à rester en vie
sans me trahir.

Je repense à cette année-là. Pas la plus brillante


en apparence, mais sûrement la plus dense.
Je me souviens du moment où je suis rentré en
classe, avec l’intention de me taire, d’apprendre,
de regarder le monde autour de moi sans l’envier,
juste le comprendre.
Et dans ce monde, il y avait des gens. Des gens
vrais.

À Mariam, d’abord. Ma voisine.


Le genre de présence discrète mais solide. Pas
celle qui crie, qui s’affiche, mais celle qui te
donne l’impression que t’es pas seul. Elle n’a
jamais fait semblant. Elle ne m’a jamais jugé.
Un soir, je me suis dit : si toutes les femmes
pouvaient être aussi entières dans leur calme, un
peu comme ma voisine, peut-être que le monde
serait un peu moins dur.

Esse David, lui, c’est une lumière vivante.


Toujours à faire rire. Toujours à lancer une
blague même quand l’ambiance est lourde. Il
avait ce don-là : casser le silence comme on
casse une vitre pour faire entrer l’air. Il m’a
sauvé plus d’une fois, sans le savoir, juste en
étant lui.
Rien que sa façon de se comporter donnait envie
de rire. On ne dit pas ça assez souvent aux gens
comme lui : merci d’exister.
Et puis Raphaël.
Ce gars que beaucoup ne comprenaient pas. Trop
distant pour certains, trop libre pour d’autres.
Moi je l’ai capté dès le début. Sa vibe, c’était un
écho de la mienne : un silence qui parle, une
énergie tranquille, une conscience qui ne dit pas
son nom mais qui observe tout.
Il m’a inspiré plus que bien des bavards.

Et puis… il y a eu Rokia.
Pas une histoire d’un soir. Pas une romance de
livre. Juste une présence qui s’est posée là,
comme un baume. M’apportant ce qui me
manquait pour être un être comblé et complet.
Je venais de traverser un désert, Rokia ne m’a
pas promis de l’eau. Elle s’est juste assise avec
moi, dans le sable. Elle n’a pas cherché à réparer.
Elle m’a juste écouté. Et aimé, à sa manière.
C’est sûrement ça le vrai début d’un amour :
quand on ne te demande rien, mais qu’on reste.

Et donc voilà.
Le jour du résultat est arrivé. Je l’ai vu. Ce mot.
Admis.

Pas une revanche. Pas une victoire écrasante.


Juste une respiration profonde dans une vie trop
longtemps en apnée.
Je n’ai pas sauté. Je n’ai pas pleuré. Je suis resté
là, un long moment, à penser à tout ce qui aurait
pu m’empêcher d’arriver jusqu’ici.

Les trahisons. Les nuits sans lit. Les joints fumés


pour oublier. Les portes fermées. Les regards
méprisants.
Mais aussi…
Les mains tendues.
Les regards qui comprennent.
Les rires qu’on n’oublie pas.
Les visages qui restent, même quand tout le
monde part.

Ce jour-là, j’ai su que je n’ai pas écrit


PIRATEUR juste simple envie.
C’était un passage. Un combat. Une trace.
Ce jour-là, j’ai su que ce que j’avais à raconter
méritait d’exister. Que ma voix n’était pas un
bruit. Que mes fautes, mes dérives, mes déroutes
pouvaient devenir des fondations.

Ce jour-là, j’ai su que je venais de finir le


premier chapitre de ma vie.

Et qu’un autre allait commencer. :)

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