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Enjeux psycho-sociaux des grossesses adolescentes

La thèse de Sandrine Ribes explore les enjeux psycho-sociaux des grossesses adolescentes dans l'ouest guyanais, en mettant en lumière les aspects culturels, historiques et anthropologiques qui influencent ce phénomène. Elle aborde également les défis spécifiques auxquels font face les adolescentes, ainsi que les implications de la maternité précoce sur leur développement psychoaffectif et social. Ce travail est soutenu par une méthodologie pluridisciplinaire et vise à enrichir la compréhension des grossesses précoces dans un contexte interculturel.

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Enjeux psycho-sociaux des grossesses adolescentes

La thèse de Sandrine Ribes explore les enjeux psycho-sociaux des grossesses adolescentes dans l'ouest guyanais, en mettant en lumière les aspects culturels, historiques et anthropologiques qui influencent ce phénomène. Elle aborde également les défis spécifiques auxquels font face les adolescentes, ainsi que les implications de la maternité précoce sur leur développement psychoaffectif et social. Ce travail est soutenu par une méthodologie pluridisciplinaire et vise à enrichir la compréhension des grossesses précoces dans un contexte interculturel.

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Les enjeux psycho-sociaux des grossesses adolescentes

dans l’ouest guyanais


Sandrine Ribes

To cite this version:


Sandrine Ribes. Les enjeux psycho-sociaux des grossesses adolescentes dans l’ouest guyanais. Psy-
chologie. Université de Picardie Jules Verne, 2019. Français. �NNT : 2019AMIE0070�. �tel-03691876�

HAL Id: tel-03691876


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Université de Picardie Jules Verne

Les enjeux psycho-sociaux des grossesses


adolescentes dans l’ouest guyanais

Année 2018/2019

THESE

Pour l'obtention du grade de Docteur en Psychologie Clinique Interculturelle

Présentée et soutenue publiquement par

Sandrine RIBES
Amiens, le 10 décembre 2019

Directeur de thèse : Monsieur Michel WAWRZYNIAK, Professeur en psychopathologie


Clinique, Université Picardie Jules Verne, Amiens.
Co direction : Docteur Rollin BELLONY, Praticien hospitalier, CHU, Amiens.

JURY
Dr BELLONY Rollin, Médecin hospitalier, CHU, Amiens.
Mr DENOUX Patrick, Professeur à l' Université Toulouse.
Mr DERIVOIS Daniel, Professeur à l'Université de Bourgogne Franche-Comté.
Mr IMBERTY Michel, Professeur à l'Université Paris Nanterre.
Mme NUMA BOCAGE Line, Professeure à l'Université de Cergy-Pontoise.
Mr WAWRZYNIAK Michel, Professeur à l' Université Picardie Jules Verne, Amiens.
Remerciements

La part intime de la culture qui est traitée dans cet écrit désigne l'ensemble des liens
qui se nouent dans des occasions ordinaires et qui donnent concrètement corps à l'inscription
de l'homme dans la matérialité du monde.

Aussi, je voudrais adresser mes remerciements les plus sincères aux nombreuses
personnes qui ont contribué à façonner les contours de cette recherche. Il m'est aujourd'hui
impossible de dresser une liste exhaustive de celles et ceux qui m'ont accompagné dans la
réalisation de ce souhait de doctorat. Au risque de juger partialement, je ne peux pourtant pas
résister au plaisir de mettre plusieurs d'entre eux en évidence.

Je souhaite adresser mes remerciements au Professeur Michel Wawrzyniak pour avoir


accepter la direction de cette thèse.

Au Docteur Bellony qui, outre sa grande générosité intellectuelle et son humanité, a


guidé mon approche de terrain en respectant au mieux les impératifs anthropologiques et
interculturels de celui-ci tout en me faisant partager ses brillantes intuitions. C'est sa personne,
passionnée, qui a forgé en moi une image durable. Je lui dois mon goût pour la recherche et la
clinique. Mon souhait le plus cher serait que ce dialogue scientifique, amorcé dans ce contexte
de thèse, s'enrichisse à l'avenir, ou bien, qu'il puisse rendre hommage à l'énergie qu'il a
déployée pour me permettre de mener ce projet dans les meilleures conditions matérielles,
scientifiques et humaines. Qu’il soit aussi remercié pour sa gentillesse, sa disponibilité
permanente et pour les nombreux encouragements qu’il m’a prodiguée.

Je prie les Professeurs Denoux, Derivois, Imberty et Numa Bocage, membres de ce


jury de thèse, d'accepter mes remerciements pour avoir apporté leur expertise scientifique à
l'appréciation de mon travail, ainsi que le temps qu’ils ont consacré à ma recherche. Je mesure
ainsi le bénéfice de leur participation à l'appréciation de celle-ci.

Durant la réalisation de cette recherche, j'ai bénéficié du soutien inconditionnel et


toujours généreux de mes filles, Louna et Dune, qui ont su, plus que quiconque trouver les
mots et les attitudes dans les moments de doutes et de quelques amis et collègues, rares mais
d'autant plus précieux. Mes remerciements les plus respectueux à Christiane H. C., mon

2
mentor, depuis de nombreuses années, sans qui je ne serais pas celle que je suis devenue.
Enfin, je remercie la lignée des femmes dont je suis issue. Je leur sais gré de m’avoir appris à
être courageuse, consciencieuse, déterminée et persévérante pour mener à bien ce projet. La
thèse que je présente, peut-être, comme l'a décrit Devereux, à inscrire dans le droit fil de ma
conscience féminine : comme il l'a préconisé, j'ai fait en sorte de recourir à des outils objectifs
pour contenir les subjectivités propres à toute approche des problèmes humains.

Je tiens à remercier tout particulièrement les adolescentes au devenir mère qui ont
accepté de se livrer, de me laisser entrer dans leur intimité. Sans leur accord, et celui de leur
mère, la recherche n’aurait pas pu se réaliser.

Mes remerciements à :
La famille BELLONY (Mariana, Serge, José, Jeanne) qui m'a fait apprécier la culture
créole.
Monsieur Richard GABRIEL qui a assuré mon hébergement gracieusement dans ses
établissements, lors de mes séjours en terre Guyanaise.
Les équipes médicales du Centre Andrée Rosemont à Cayenne et du Centre
Hospitalier de l'Ouest Guyanais à St Laurent du Maroni.
Enfin, le Conseil Départemental guyanais pour la logistique.

3
1 LA GUYANE .................................................................................................................. 16
1.1 Aspects géographiques et démographiques .................................................................. 16
1.1.1 Généralités ............................................................................................................ 17
1.1.2 Situation démographique et macroéconomique ................................................... 18
[Link] Situation macroéconomique ......................................................................... 21
[Link] Population..................................................................................................... 21
[Link] Transition démographique............................................................................ 23
[Link] Grossesses précoces en Guyane ................................................................... 24
[Link] Indicateurs de santé ...................................................................................... 25
[Link] Système sanitaire .......................................................................................... 25
[Link] Guyane terre à l'habit d'arlequin ................................................................... 26
[Link] Bassin du Maroni et migrations pendulaires ................................................ 27
1.2 Aspects historiques, anthropologiques et psychosociaux ............................................ 28
1.2.1 La Guyane : Terre historique d’immigration ....................................................... 28
[Link] Première immigration européenne ............................................................... 28
[Link] "L’enfer vert" ............................................................................................... 29
[Link] Immigrations multiples ................................................................................ 30
[Link] Mouvements migratoires récents ................................................................. 31
[Link] Guyane : trois piliers ethniques .................................................................... 32
[Link] Guyane : richesse problématique ................................................................. 33
1.2.2 Aspects anthropologiques du modèle Bushinengué ............................................. 34
[Link] Caractéristiques générales ............................................................................ 34
[Link] Mode de filiation .......................................................................................... 35
[Link] Liens de parenté ........................................................................................... 36
[Link] Sociétés Bushinenguées : une filiation matrilinéaire ................................... 37
[Link].1 Lignage et filiation matrilinéaire ............................................................. 37
[Link].2 Organisation des villages ......................................................................... 38
[Link].3 Ritualisation et statut féminin .................................................................. 38
1.2.3 Fonctions anthropologiques du corps ................................................................... 40
[Link] Corporalité .................................................................................................... 40
[Link] Grossesse ...................................................................................................... 41
[Link] Grossesse hors mariage ................................................................................ 41
[Link] Accouchement .............................................................................................. 42
[Link] Statut de l'enfant Bushinengué ..................................................................... 42
1.2.4 Statuts et rôles sociaux des parents, ascendants et collatéraux ............................ 43
[Link] Statut et rôle paternel .................................................................................... 43
[Link] Statut et rôle de l’oncle maternel .................................................................. 44
[Link] Education des enfants des deux sexes .......................................................... 45
[Link] Statut et rôle maternel et organisation sociale en chefferie .......................... 45

2 Identités et cultures ........................................................................................................ 48


2.1 Identités ........................................................................................................................ 48
2.1.1 Identité personnelle, individuelle ........................................................................ 48
2.1.2 Identité personnelle ethnique................................................................................ 49
[Link] Identité personnelle ...................................................................................... 50
[Link] Identité ethnique, culturelle et personnalité de base..................................... 50
[Link] Identité ethnique et identité collective ......................................................... 52
[Link] Pluralité ethnique.......................................................................................... 53
2.2 Cultures ........................................................................................................................ 55
2.2.1 Approche diachronique ........................................................................................ 55
2.2.2 Conception de la culture ....................................................................................... 57
4
2.2.3 Acculturation ........................................................................................................ 59
[Link] Evolution du concept d'acculturation ........................................................... 60
[Link] Acculturation : assimilation - différenciation ............................................... 60
[Link] Acculturation et bricolage culturel ............................................................... 61
[Link] Acculturation et interaction entre "barbare" et "civilisé" ............................. 62
2.2.4 Interculturation ..................................................................................................... 63
[Link] Différence culturelle et ambivalence ............................................................ 63
[Link] Ambivalence et remaniements culturels....................................................... 64
[Link] Avènement d'une " culture tierce " plurielle ................................................ 65
[Link] Intercultures comme " système processuel " ................................................ 66
[Link] Guyane : une situation interculturelle évolutive........................................... 67
[Link] Guyane et " ancres matérielles "................................................................... 68
2.3 Psychologie interculturelle ........................................................................................... 69
2.3.1 Psychologie interculturelle comparative .............................................................. 69
2.3.2 Approche émique et/ou étique : la psychologie des contacts de culture .............. 70
[Link] Psychologie des contacts de cultures ou psychologie de l’interculturation . 70
[Link] Schéma d'analyse - Niveaux d'analyse à considérer..................................... 71
[Link] Evaluations personnelles : "enchaînement de micro mécanismes" .............. 73
2.4 Psychanalyse : expérience de l'universalité .................................................................. 74
2.4.1 Freud et l'anthropologie ........................................................................................ 74
2.4.2 Roheim et la démarche ethnopsychanalytique ..................................................... 74
2.4.3 Culture, environnement culturel et processus psychiques.................................... 75
2.4.4 Emergence du métissage : consubstantialité culture et psychisme ...................... 77
[Link] Métissage ...................................................................................................... 78
[Link] Métissages, dialogues et diversité ................................................................ 78
[Link] Métissages : mouvement évolutif fécond ..................................................... 79

3 Adolescence ..................................................................................................................... 81
3.1 Généralités .................................................................................................................... 81
3.1.1 Adolescence ......................................................................................................... 81
[Link] Définition ..................................................................................................... 82
[Link] Etapes de l'adolescence ................................................................................ 83
3.1.2 Bouleversements de l'adolescence ....................................................................... 84
[Link] Corps en transformation : "De la chrysalide au papillon" ............................ 85
[Link] Adolescence, corps et identités .................................................................... 86
3.1.3 Adolescence et émotion ....................................................................................... 87
[Link] Indépendance et appartenance ...................................................................... 88
[Link] Identité à l’adolescence, " boîte à outils " .................................................... 89
3.2 Caractéristiques adolescentes ....................................................................................... 91
3.2.1 Crise de l’adolescent et vie sociale ...................................................................... 91
3.2.2 Adolescence et sexualité ...................................................................................... 92
3.2.3 Adolescence féminine et désir d'enfant ................................................................ 93
3.2.4 Grossesse précoce : entre un passage à l’acte et acte de passage ......................... 94
3.3 Adolescence et loi ........................................................................................................ 96
3.3.1 Consentement des mineurs et rapports sexuels .................................................... 96
3.3.2 Accès à la contraception ....................................................................................... 98
3.3.3 Enjeux et objectifs de l'éducation à la sexualité ................................................... 99
3.4 Adolescence et grossesse ........................................................................................... 101
3.4.1 Grossesse chez l'adolescente : un phénomène de société et/ou un problème de
santé publique ................................................................................................................. 101
5
3.4.2 Pilule contraceptive et prévention des grossesses .............................................. 102
3.4.3 Grossesse précoce et maturité psychoaffective et sociale .................................. 102
3.4.4 Grossesses adolescentes et grossesses précoces ................................................. 104
3.4.5 Grossesse à l’adolescence et conséquences psychoaffectives et sociales .......... 105
3.5 Maternités précoces dans le monde ............................................................................ 107
3.5.1 Maternités précoces en Guyane .......................................................................... 108
3.5.2 Facteurs de maternités précoces ......................................................................... 109

4 Problématique, hypothèses, méthodologie ................................................................. 113


4.1 Rappel......................................................................................................................... 113
4.2 Problématique............................................................................................................. 114
4.3 Hypothèse de travail ................................................................................................... 115
4.3.1 Hypothèse générale ............................................................................................ 115
4.3.2 Hypothèses opérationnelles ................................................................................ 116
4.4 Méthodologie ............................................................................................................. 117
4.4.1 Approche pluridisciplinaire ................................................................................ 117
4.4.2 Grossesse précoce, catastrophe et implications méthodologiques ..................... 118
4.5 Etapes méthodologiques ............................................................................................. 119
4.5.1 Précautions méthodologiques ............................................................................. 120
4.5.2 Lieux et temps de l’étude ................................................................................... 121
4.6 Premier temps de recherche : juin 2014 ..................................................................... 122
4.7 Second temps de recherche : août 2014 ..................................................................... 123
4.7.1 Méthodologie de l'étude ..................................................................................... 123
4.8 Troisième temps de recherche : octobre 2015 ............................................................ 125
4.8.1 Protocole de recueil de données ......................................................................... 126
[Link] Constitution d'un génogramme psycho dynamique ................................... 126
[Link] Passation du test de la figure complexe de Rey (forme adulte) ................. 127
[Link] Passation du test projectif de Rorschach .................................................... 131
[Link] Approche transactionnelles du stress et du coping ..................................... 134
[Link] Interprétation clinique des tests : mécanismes de défense et de coping. .... 135
4.9 Quatrième temps de recherche, février 2017.............................................................. 138
4.9.1 Facteurs négatifs et positifs relatifs aux grossesses précoces ............................ 139
[Link] Edinburgh Postnatal Depressive Scale EPDS ............................................ 139
[Link] Conditions de passation et groupe d'études ................................................ 140
4.9.2 Constats envisagés.............................................................................................. 140

5 Résultats ........................................................................................................................ 142


5.1 Données issues des entretiens directifs et semi directifs ............................................ 142
5.1.1 Résultats de la mission 2014 - Premier temps .................................................... 142
5.1.2 Frise développementale psychoaffective Bushinenguée : deuxième temps de la
recherche ........................................................................................................................ 144
5.1.3 Facteurs de risque aux grossesses précoces ....................................................... 145
5.1.4 Facteurs protecteurs des grossesses précoces ..................................................... 147
[Link] La prévention sexuelle ............................................................................... 147
5.2 Données issues du génogramme psycho dynamique ................................................. 149
5.3 Données issues de la Figure de Rey (annexe) ............................................................ 154

6
5.4 Données issues du test du Rorschach ......................................................................... 157
5.5 Données issues des entretiens et de la passation de l'échelle d' Edinburgh Postnatal
Depression Scale (EPDS) ................................................................................................... 179

6 Discussion ...................................................................................................................... 189


6.1 Validation des hypothèses .......................................................................................... 189
6.2 Apport des entretiens et questionnaires ...................................................................... 189
6.3 Le psychogramme psycho dynamique ....................................................................... 193
6.4 Le test de la figure complexe de Rey ......................................................................... 198
6.5 Le test de Rorschach .................................................................................................. 199
6.6 EPDS et entretiens chez 7 jeunes mères post partum ................................................. 204

7 Conclusion ..................................................................................................................... 222

7
INTRODUCTION

8
" L'aube n’est que le début du jour, le crépuscule en est une répétition "
Claude Lévi-Strauss
" Il n'existe pas d'étranger, il n'existe que des versions de nous-mêmes "
Toni Morrison

Phénomène marginal qui vient court-circuiter la transition entre la puberté et l’âge


adulte, la grossesse chez des adolescentes constitue l'objet de notre recherche. Deux étapes
importantes se télescopent, l’adolescence et la maternité, occasionnant une plus grande
vulnérabilité psychique et confrontant l’adolescente à une double crise maturative, dans un
bain émotionnel caractéristique de cet âge. La maternité est un événement intimement
personnel mais, en dépit de cela, elle est façonnée par son contexte social et culturel. Ainsi,
comme l’explique Carde1, la maternité est une "figure pétrie de social, la transcription dans la
chair d’une femme des rapports sociaux au sein desquels elle évolue".

Il nous semble important de comprendre les spécificités ethno-anthropologiques et


culturelles qui expliquent les raisons des grossesses précoces, de même que l’histoire
intrapsychique, personnelle et familiale des jeunes femmes en cause, inscrites dans le contexte
socio-économique et culturel dont elles sont issues.
En outre, la problématique est différente selon les tranches d’âge où intervient la
grossesse : entre 14 et 16 ans, entre 16 et 18 ans, entre 18 et 20 ans. Ces quelques années de
différences sont capitales pour la maturation psychoaffective de la jeune fille, pour sa
scolarité ou sa formation professionnelle, pour sa relation avec la famille et sa relation avec
les pairs. Le fait qu’il s’agisse d’une grossesse souhaitée ou accidentelle est très important
pour saisir les significations explicites et/ou implicites liées à cette grossesse. C'est pourquoi
notre approche prend en compte des éléments indicateurs tels que l'anamnèse du sujet et ses
avatars (abandons) ; les violences éventuelles subies (physiques, sexuelles, inceste, abus) ; les
transplantations ethniques et culturelles ; les vécus de rejets familiaux ; les échecs, les
ruptures familiales et scolaires les modèles identificatoires premiers ; les influences et les
rencontres diverses.

La grossesse adolescente interpelle et inquiète le plus souvent la société occidentale


adulte actuelle. Que signifie pour l’adolescente le fait de "devenir mère" tout en vivant son
adolescence ? Comment gérer ce double rôle impliquant d’importants remaniements
psychiques ? Est-ce que toutes les grossesses adolescentes sont à risque ? Marquent-elles un

1
Carde, 2012.
9
arrêt dans le développement psychoaffectif ou au contraire ont-elles un effet de maturation
personnelle sur la jeune fille ? Quelle est la place du droit coutumier au regard des grossesses
précoces ? Entre passage initiatique et grossesses précoces : quels peuvent être les liens ?

La grossesse à l'adolescence est souvent perçue, par l’adulte, comme non désirée et
étant la conséquence d'un manque de connaissances relatif de la contraception. Or, depuis
2001, la législation française prévoit qu' "une information et une éducation à la sexualité
soient dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées à raison d'au moins trois séances
annuelles et par groupes d'âge homogène". Par ailleurs, les Centres de Planification et
d'Éducation Familiale organisent régulièrement des journées portes ouvertes pour répondre
aux questions des plus jeunes autour de la sexualité. Le problème qui demeure est celui de la
mise en œuvre de ces dispositions en tous lieux ; d'autant plus que le présent travail de
recherche concerne des grossesses précoces chez de très jeunes filles en Amazonie française,
plus particulièrement en Guyane. Il est réalisé grâce à un contact direct de la population afin
de mieux comprendre ce phénomène. La recherche se déroule en lien avec l’association
Pirogue Humanitaire qui œuvre sur ce territoire depuis plus de 20 ans. Cette association se
veut à la fois didactique et espace de recherche. L’association Pirogue Humanitaire, compte
tenu de son engagement local, a décidé de se pencher sur ce problème et de m'aider à aller au
contact de la population afin de mieux appréhender ce phénomène.

La Guyane française fait partie des régions ultra périphériques (RUP) de l’Europe les
moins "connues", appelée aujourd’hui "Collectivité Territoriale". Distante de 7 000 km de la
métropole, cette région d’outre-mer est malheureusement totalement ignorée dans les manuels
français d’histoire, de géographie et de politique. Ce qui explique que la majorité de la
population française de métropole ne connaît quasiment rien sur elle, comme l’a relaté
Grinberg2. Les métropolitains continuent à la confondre avec d’autres régions comme la
Guadeloupe ou la Guyane britannique (appelée la Guyana), et de la situer ailleurs qu’en
Amérique du Sud. D’ailleurs les Guyanais se sentent reconnus par la France uniquement
comme étant le territoire où se trouve la station spatiale Ariane de Kourou. Pourtant, la
Guyane est reconnue comme étant en pleine expansion. Et, depuis plusieurs années, la
démographie galopante de ce département français invite les acteurs politiques et médico-

2
Grinberg, 2015.

10
sociaux à analyser et tenter de comprendre le phénomène des grossesses adolescentes. Selon
l’INSEE : en Guyane, d'une part 7% des femmes enceintes ont moins de 18 ans en 2010,
d’autre part, le brassage ethnique y est d’une grande diversité puisque plus de 75 ethnies
différentes s'y côtoient et vivent ensemble, dans un processus d’interculturation qui est à
prendre en compte. Au cours de notre étude, le vécu ressenti par la population locale sur ce
phénomène fait ressortir de manière unanime que le nombre de grossesses précoces ne cesse
d’augmenter. Ainsi, il apparaît que le problème des grossesses précoces s'impose comme
relevant du domaine de la santé et de ses enjeux psycho sociaux. Les constats de Fonds des
Nations Unies pour la Population (FNU AP) indique que, si au niveau mondial, le taux de
grossesses chez les 15 à 19 ans est de 46 pour 1000 grossesses, en Amérique Latine et aux
Caraïbes, il est de 66.5 pour 1000 ; 15% des grossesses chez des filles de moins de 20 ans.
Les enjeux psycho sociaux incriminés portent sur le manque d'informations et d'éducation
sexuelle, les unions précoces plus ou moins forcées, les violences et abus sexuels, les tabous
liés à la culture et en particulier les phénomènes de honte liés à la sexualité. Des croyances,
voire la législation de certains pays, condamnent et/ou punissent la contraception et
l'avortement comme des crimes. Enfin, d'un point de vue plus général, se pose également le
problème d'accès à la contraception.
Les constats annoncés font ressortir des conséquences désastreuses potentiellement
pour les jeunes mères et les enfants : d'abord des risques en matière de santé publique et
mentale, de déscolarisation, de marginalisation qui perpétuent une situation de statut
d'infériorisation de la condition féminine.
En Guyane, plus particulièrement, les travaux de l'Observatoire Régional de Santé
pointent d'abord les risques liés à la grande jeunesse de la population guyanaise, les limites du
système de prévention à l'œuvre du fait que les messages délivrés par les services ad hoc sont
le plus souvent inadaptés aux groupes socioculturels concernés, les causes psychosociales qui
conduisent à la prostitution occasionnelle d'ordre économique ou consécutive à l'échec
scolaire ; enfin, l'évolution psycho sociale favorable à des relations sexuelles de plus en plus
précoces, sans compter que celle-ci conduit aussi souvent à des faits de violences sexuelles
difficiles à évaluer. Carles et al (2006) notent que celles-ci sont très fréquentes en citant le fait
que dans l'ouest guyanais " au moins trois fois par semaine les gendarmes amènent à l'hôpital
des jeunes femmes victimes d'abus sexuels : les viols étant fréquemment le fait de l'entourage
familial ou dans 18% des cas celui de rapports sexuels forcés perpétrés pour 1/3 sur des filles
de moins de 12 ans ; les 3/4 des situations d'abus ayant bien lieu bien avant l'âge de 15 ans,
8% étant des incestes, 9% de ces faits étant d'une durée supérieure à un an.

11
Le présent travail de recherche se veut une contribution au débat qui concerne
essentiellement les origines et les causes de ces grossesses précoces : sont-elles d'origine
culturelle ? Sont-elles d'origine psycho sociale ? Ou bien, qu'elle peut être la part de l'une ou
de l'autre ? Les travaux pré actés - Carles et al - notent l'importance des relations sexuelles
précoces " accidentelles " consenties entre adolescents mais aussi entre une adolescente et un
adulte comme étant les plus fréquentes, mais ils insistent également sur "les prostitutions par
cadeaux" qui correspondent symboliquement, peut-être, à un "échange de biens". Dans un
ordre d'idée proche et qui se confond avec le précédent, est aussi avancé le poids d'avantages
matériels contre des faveurs sexuelles. Selon eux, les abus sexuels de toutes natures sont
présents mais leur importance est difficile à déterminer compte tenu d'une sorte de loi du
silence qui impose la honte, la censure familiale, la culture.

La spécificité de la diversité guyanaise a nécessité une approche très ciblée du


problème. Celle-ci a été réalisée par l'acquisition de connaissances relatives à la Guyane
française : géographiques, historiques, démographiques, socioéconomiques et politiques mais
aussi et surtout anthropologiques et culturelles.
Le territoire se caractérise par la jeunesse de sa population liée à un taux de fécondité
féminine nettement supérieur à la moyenne française (3.7% contre 1.9%) elle semble en
augmentation constante jusqu'à maintenant. Le groupe ciblé par l'étude est important ; il
concerne en particulier : 6% de Bushinengués pour lesquels la famille est le premier lien de
socialisation selon un principe de filiation matrilinéaire exogamique respectueux des rituels
propres aux unions et modes de procréation mais aussi au modèle matriarcal monogame ou
polygame. Notre approche a visé une compréhension anthropologique et psychologique du
fonctionnement individuel et psychosocial lié aux grossesses précoces. Y a-t-il prééminence
de la culture par rapport au social économique ; en particulier en ce qui concerne la
"régularisation" de grossesses en fonction de l'âge3. L'approche du problème pour Audinet4
laisse augurer d'une perte de l'influence traditionnelle.
La problématique et les hypothèses autour desquelles se noue l'essentiel de la
recherche concerne l'importance à accorder d'une part, aux influences cultuelles, symboliques,
rituelles traditionnelles, d'autre part, aux influences sociales, économiques, techniques,
organisationnelles qui différencient les fondements culturels des fondements civilisationnels.
En référence à Cuche5, nous nous demandons quelles influences, quelles informations
enchâssent la vie des sujets, en particulier celles qui concernent la grossesse et l'enfantement ?
3
Vernon, 1992.
4
Audinet, 2005.
5
Cuche, 2002.
12
En fonction de ses modes de socialisation et des apports médiatisés, le groupe social peut-il
exercer un réel contrôle sur la sexualité ? Les jeunes femmes concernées ont-elles tendance à
faire primer l'individualisme et le sentiment d'autonomie et d'indépendance sociale par rapport
au groupe d'appartenance ? Avec quel niveau réel de conscience responsable et à quel prix
personnel voire en encourant des rejet du groupe, vivent-elles des sanctions symboliques ?
Sont-elles conscientes du "prix" à payer pour s'émanciper, s'autonomiser personnellement et
avec quel niveau de sens des responsabilités, des enjeux en cause en termes de degrés réels
moral de honte et d'impact sur l'estime de soi ? Mais aussi enfin, malgré la faiblesse
surmoïque présupposée du groupe d'étude en fonction d'un milieu social très présent.
Compte tenu du terrain, le choix d'une méthodologie clinique empirique, mais reposant sur
des outils réputés fiables, a été effectué : d'abord du fait qu'il a été nécessaire de recourir
fréquemment à un interprète lors du recueil et de l'analyse des entretiens et questionnaires
semi-directifs et directifs qui ont initié l'approche de l'étude par tests ; ensuite par l'approche
plus quantitative des génogrammes psycho dynamiques portant sur 12 adolescentes en
maternité, préalable à la passation du test de la figure complexe de Rey qui visait à percevoir
les stratégies intellectuelles perceptibles, l'organisation spatiale visuelle, indispensables afin
de pouvoir mieux envisager l'interprétation des réponses au test de Rorschach. Le traitement
des données récoltées a été effectué de manière classique en ce qui concerne le génogramme
psycho dynamique. Sur le fond, il a vérifié ce qui ressort classiquement des aspects relatifs
aux liens inter et transgénérationnels guyanais. Perçoit-on des influences sensibles portant sur
les liens familiaux inter et transgénérationnels ?
Les entretiens directifs et semi-directifs ont donné lieu à une analyse thématique empirique
visant à identifier les processus psychiques et psycho sociaux à l'œuvre.
Il n'a pas été recouru à un traitement des réponses à l'aide de logiciels de contenu ou de
vocabulaire compte tenu du fait que le recours à des interprètes aurait pu fausser quelque peu
la réalité du contenu des réponses. D'un point de vue scientifique en la matière, il s'est agi de
ne pas "conclure au-delà" des constats effectués comme le préconise Bachelard6 pour
préserver la fiabilité des résultats et pour respecter comme le décrit Klinger7les évolutions
langagières spécifiques de trois cent ans de marronnage.
La recherche révèle la diversité des enjeux psychosociaux sous-jacents aux grossesses
précoces adolescentes dans l'ouest Guyanais qui sont essentiellement d'ordre existentiels et
économiques : existentiels du fait de l'existence d'un "fossé" entre générations, les jeunes ont
tendance à se référer davantage à leurs pairs qu'aux anciens mais leurs questionnements

6
Bachelard, 1938.
7
Klinger, 2012.
13
demeurent syncrétiques et sont très sensibles aux influences médiatiques qui véhiculent des
images consuméristes, des images sentimentales idylliques ou brutales en prônant
l'individualisme sous forme de slogans prégnants qu'influencent l'imaginaire des adolescents
en décalage par rapport à la réalité. Le désir adolescent d'autonomie existe mais sans que les
sujets possèdent l'information et l'éducation intellectuelle et sociale susceptible de leur assurer
une autonomie responsable ; d'où la présence de fréquents sentiments d'échec, d'impuissance,
d'estime de soi négative chez ces jeunes femmes désemparées et qui, de plus, éprouvent de la
culpabilité au moment du constat de leur grossesse. La présente recherche limitée devrait
pouvoir permettre d'initier des travaux relatifs à l'accompagnement indispensable à une
émancipation responsable des jeunes femmes guyanaises, sachant comme le décrit Lyotard
que l'émancipation est toujours de l'ordre du projet : une "idée" vers laquelle on tend.

14
CHAPITRE I

15
1 LA GUYANE
1.1 Aspects géographiques et démographiques

Carte de l'Amérique Latine

16
Tenter de comprendre les enjeux liés aux grossesses adolescentes dans l'ouest guyanais
est inconcevable sans envisager les spécificités géographiques et historiques.
La Guyane ; "petit bout" de France incrusté dans le continent sud-américain, la
Guyane est terre de métissage. Ce territoire, qui accueille des populations plus
qu’hétérogènes, est couvert à près de 90% par la forêt amazonienne. C’est donc sur le littoral
que se concentre tout naturellement la grande majorité des habitants de ce Département
d’Outre-Mer (DOM).

1.1.1 Généralités

La Guyane est un département et une région d’outre-mer (DROM) français


d’Amérique du Sud. Elle est également région ultrapériphérique de l’Europe (RUP)
depuis 1999. Département français d’outremer depuis la loi du 19 mars 1946, son statut a
changé pour devenir Collectivité Territoriale de Guyane (CTG) en 2015.

La Guyane française est un vaste territoire de 83 846 km2 (selon l’Institut


géographique national), qui occupe seulement 0,5 % de la surface du continent alors
qu’elle forme le plus vaste des départements français d’outre-mer soit 1/6 de la superficie
de la métropole. Elle a des frontières communes avec le Brésil au sud et à l’Est, avec
lequel elle partage 580 km de frontière bordée par un fleuve frontière l’Oyapock et le
Suriname (ancienne Guyane hollandaise) à l’ouest, avec 520 km de frontière commune
sur le fleuve Maroni, au nord une façade avec l’océan Atlantique sur 320 km de côtes
basses. La Guyane Française repose sur un plateau de cinq Guyanes l’incluant et
comprenant le Brésil (Guyane Portugaise), le Suriname (Guyane Hollandaise), le
Venezuela (Guyane Espagnole) et le Guyana (Guyane Anglaise) (Bellony)8. La Guyane
est recouverte à 96 % par la forêt amazonienne qui est sillonnée de rivières et de fleuves
entrecoupés de rapides (le Maroni, l'Oyapock, la Mana, l'Approuague, le Sinnamary, le
Mahury, l’Iracoubo, le Kourou, l’Organabo). La Guyane possède un patrimoine naturel
faunistique, floristique et paysager exceptionnel. Le climat guyanais est un climat
équatorial humide, sa position privilégiée proche de l’équateur ainsi que sa façade
océanique lui confèrent une grande stabilité climatique, marquée notamment par la
faiblesse des vents et la faible amplitude des températures. En revanche, les précipitations

8
Bellony, 2009.
17
connaissent des variations annuelles conséquentes et déterminent le rythme des saisons.
L’année est marquée par une saison humide (ou saison des pluies) qui s'étale de décembre
à juillet, entrecoupée par une petite saison sèche aux alentours de mars (communément
appelée "petit été de mars") et une saison sèche d’août à novembre assurant un
ensoleillement et une chaleur remarquables.

1.1.2 Situation démographique et macroéconomique

Depuis le début du processus d’urbanisation qui a suivi la départementalisation


française administrative, des problèmes au niveau du développement social, économique,
politique, sanitaire et démographiques sont apparus. Depuis 2009, du fait d'une situation
socio-économique alarmante, qui "se caractérise par un taux d’emploi faible, un taux de
chômage élevé, relativement à la France métropolitaine, conséquence du faible
développement de l’appareil productif local" (Bellony)9. Le défaut de développement local est
un des facteurs de précarité sociale qui, associé à un manque d’infrastructures adaptées et une
explosion démographique, ne fait qu'accroitre les inégalités. En effet, ce territoire
transfrontalier au Suriname et porte d’entrée vers l' Europe, situé sur le continent sud-
américain, comprend un taux élevé de natalité, associé à un taux exponentiel d’immigration
par attraction pour l'image idyllique de la "civilisation occidentale".
La population rurale s’intègre progressivement dans l’économie de marché, dans les
systèmes administratifs et politiques, la rendant de plus en plus sédentaire ; or la fonction
socioculturelle et économique de cette pratique qui se veut traditionnelle, devient de moins en
moins primaire. Celle-ci associée à une croissance démographique significative dans les
sociétés autochtones Amérindiennes et Noirs Marrons (Bushinengués) questionne la place de
la pratique agricole. Par ailleurs, l’économie guyanaise se caractérise par une faible
compétitivité, une forte dépendance et une balance commerciale lourdement déficitaire. Elle
exporte peu et son économie est largement dépendante des transferts publics. L’activité est
essentiellement tournée vers les services et la sphère publique a un poids prépondérant dans
l’activité économique guyanaise. Le taux de chômage s’élevait à 22 % de la population active
en 2017 (INSEE). Ces facteurs ne peuvent manquer d'impacter la présente recherche.

9
Ibid
18
La Guyane est divisée en deux territoires : le littoral et l’intérieur. Ce département
comprend 2 arrondissements (Cayenne et Saint Laurent du Maroni), 22 communes et 19
cantons. Les principales villes, toutes situées sur le littoral, sont :
• Cayenne, le chef-lieu et la plus grande ville de Guyane ;
• Kourou, où se situe la base spatiale ;
• Saint Laurent du Maroni : capitale de l’Ouest Guyanais.
Ces trois espaces sont peuplés inégalement et divisés entre urbanisation et modernité sur le
Littoral ; tradition et ruralité dans l’intérieur. Le littoral est relié par différentes routes mais
l’accès à l’intérieur est plus complexe de par son terrain enclavé, il se pratique en pirogue à
moteur avec des trajets souvent longs et difficiles (nombreux sauts ou rapides), sur le Maroni,
l'Oyapock et les différents petits fleuves, mais également par avion.

19
CARTOGRAPHIE DE LA POPULATION

20
[Link] Situation macroéconomique

▪ Population totale (INSEE 2017)10 : 274 153 habitants, dont


- 40 % de nationalité étrangère.
▪ Population active occupée (INSEE 2017) : 82 700 personnes
- 86 % sont salariés,
- 41 % sont des agents de la fonction publique (INSEE 2015).
▪ Actifs occupés par le spatial : 12 000 personnes
- Dont 1 600 sur le site.
▪ Population active sans emploi : 18 500 personnes
- chômage (INSEE 2017) : 22 % (9,6 % dans l'hexagone),
- jeunes actifs de 15 à 24 ans : 44%,
- femmes : 25 %,
- hommes : 20 % .
Le marché du travail en Guyane se caractérise par un faible taux d’activité, un poids
important de l’informel et une certaine inadéquation entre l’offre et la demande d’emploi
(Rapport IEDOM)11.
Selon le rapport de l'IEDOM, détenir un diplôme réduit manifestement le risque d’être
en situation de non-emploi. En effet, avec un diplôme supérieur à bac +2, le taux de chômage
est de "1 %, contre 37 % pour les personnes n’ayant aucun diplôme".
Il ressort de ces chiffres l'existence d'une forte disparité socio-économique favorable
au recours aux maternités précoces pour bénéficier des aides de l'Etat comme l'indique l'étude
du Fonds des Nations Unies de 2011.

[Link] Population

En quelques années, la population est passée de 230 000 habitants vers 2010 à plus de
252 338 habitants en 2015. Officiellement, la Guyane apparaît faiblement peuplée compte
tenu de sa superficie, la densité moyenne demeure inférieure à 4 habitants au km2, contre 108
en métropole. 25% à 30% de la population est en situation irrégulière et non recensée, près de

10
Source Insee : à partir du 1er janvier 2004, le recensement organisé tous les 7 à 9 ans est remplacé par des
enquêtes annuelles de recensement. Cette nouvelle méthode permet de disposer chaque année d’informations
récentes et d’adapter les infrastructures et les équipements aux besoins des habitants.
11
Rapport annuel IEDOM, Institut d’Emission des Départements d’Outre-Mer , 2017.
21
la moitié de celle-ci est issue de l’immigration (INSEE)12. En réalité, c’est une région peu
peuplée, avec trois habitants par km² lorsque la densité moyenne de la métropole est
d’environ 100 habitants par km².

La Guyane française se caractérise, de plus, par une distribution inégale de sa


population entre un littoral urbanisé : neuf dixièmes de la population vit sur la bande côtière
longeant l’océan Atlantique sur 350 km et une zone intérieure rurale, où la population se
répartit essentiellement sur deux grands fleuves frontaliers (le Maroni et l'Oyapock). Sur les
22 communes que compte le département, 2/3 sont rurales mais elles réunissent seulement
18% de la population. Les cinq unités urbaines situées sur le littoral regroupent 82% de la
population. Cayenne et sa banlieue représentent à elles seules 46% de la population recensée
et l'essentiel du reste habite les 5 communes du littoral urbanisé. La population restante est
répartie dans les communes rurales, dites "de l'intérieur", le long du Maroni (Ouest), de
l'Oyapock (Est), et parfois même en plein cœur de la forêt, au centre géographique du
département. Bellony13 précise que "la Guyane accueille une quarantaine de nationalités sur
son territoire, des identités ethniques variées, réunies sous la nationalité française", en outre,
"plus de 25 groupes ethniques différents parlant chacun sa langue" (GITPA)14.

L'immigration est importante en Guyane, souvent en situation irrégulière, elle est


évaluée à 40% de la population totale, et est composée d’Haïtiens, de Brésiliens, de
Surinamais, de Guyaniens, et d’Asiatiques. Ces différentes ethnies cohabitent intimement sans
réelle interdépendance. Plusieurs sociétés, toutes minoritaires, se côtoient, sans vraiment se
connaître, se reconnaître ni se mélanger sauf à de rares exceptions.

"L'eldorado" guyanais continue de susciter une forte immigration en provenance des


pays voisins dont les niveaux de vie sont beaucoup plus faibles. Cette dynamique
démographique explique l'extrême jeunesse de la population guyanaise. En 1961, la Guyane
comptait 33 505 habitants. En cinquante ans, la population a pratiquement été multipliée par
dix. La croissance démographique de la Guyane a commencé dans les années 60 et
correspond à l’implantation de la base spatiale française à Kourou. Le solde migratoire a été,
jusqu’aux années 90, le principal moteur de la croissance démographique. A compter des
années 90, le solde naturel en est devenu le moteur.

12
INSEE, population légale 2010 Guyane, premiers résultats N° 93, 2013.
13
Bellony, 2009.
14
GITPA Groupe de Pour les Autochtones, 2008.
22
Selon l’INSEE (2004), avec 236 000 habitants au 1er janvier 2012, la Guyane est l’un
des départements français les plus jeunes. Les moins de 15 ans représentent 36% de la
population et les plus de 65 ans 4%, alors que ces chiffres sont respectivement de 19 et 15%
en métropole. Un habitant sur deux a moins de 25 ans. La population en Guyane est passée en
10 ans de 115 000 (1990) à 180 000 habitants (2000). En 2005, elle dépassait les 200 000
pour atteindre 206 000 en 2006. D’ici 2040, la population de la Guyane devrait compter
environ 574 000 habitants. La fécondité est le premier moteur de la croissance
démographique. L’évolution de la population est exponentielle, une explosion démographique
est particulièrement marquée dans les "grandes villes carrefours" (Bellony)15 que sont
Cayenne et Saint Laurent du Maroni. En dix ans, les jeunes femmes de Guyane ont peu
modifié leurs comportements de fécondité. Elles entrent dans la vie féconde à 20 ans alors
qu'elle est de 30 ans dans l’hexagone.

[Link] Transition démographique

La croissance démographique annuelle est, depuis le début des années 2000, à un


rythme supérieur à celui de la décennie quatre-vingt-dix (3,7% contre 3,5%). Cette croissance
exceptionnelle est en lien avec une fécondité très élevée (3,6 enfants par femme en âge de
procréer contre 1,9 en métropole), notamment chez les migrants. Le taux de mortalité est
assez faible (3,5‰ contre 8,4‰ en métropole) et le taux de natalité élevé (31.1‰ contre 13‰
en métropole). Le taux de mortalité périnatale reste très largement supérieur à celui de la
France (17,9‰ contre 7‰) (ARS)16.

La Guyane d’aujourd’hui est en train d’aborder la seconde phase de sa transition


démographique, le taux de natalité y est encore élevé mais en forte baisse en terme de taux de
mortalité. Les maternités précoces sont toujours très fréquentes en Guyane, où une Guyanaise
sur 4, née entre 1980-1989, et vivant en Guyane, a eu son premier enfant avant 20 ans. La
proportion est identique à celle observée chez leurs aînées quarante ans plus tôt. Elle est de
deux fois plus élevée qu’en Martinique et près de cinq fois plus qu’en métropole. Selon
l’INSEE, le nombre de naissances a augmenté de 11% en cinq ans. Cette forte natalité
s'explique par l’augmentation de la fécondité mais surtout l'accroissement de la population

15
Bellony, 2009.
16
Analyse et propositions pour la construction d’une politique de santé périnatale en Guyane, Observatoire
Régional de la Santé en Guyane, 2010.
23
féminine en âge de procréer. Notons qu’en 2014, le nombre de naissances chez les jeunes
femmes de 15 à 19 ans s’élève à 80‰ en Guyane, contre 47‰ au Suriname et 67‰ au Brésil.

[Link] Grossesses précoces en Guyane

La Guyane est le département français le plus touché par le phénomène des grossesses
précoces : 9,4% des grossesses concernent des adolescentes de moins de 18 ans et pour la
seule maternité de Saint Laurent, 5,5% des naissances sont le fait d’adolescentes de 16 ans ou
moins. Ces taux sont très supérieurs à ceux observés en France métropolitaine.17

Entre 2000 et 2009, les grossesses chez les mineures ont augmenté en nombre mais ont
diminué légèrement en pourcentage (413 en 2009 soit, 6,5%). Le taux reste cependant
extrêmement élevé en Guyane par rapport à la métropole (> 1%). Les grossesses très précoces
semblent en lente régression. Le taux a été divisé par 2 en 10 ans et surviennent avant la
majorité sexuelle légale en France18, qui est à 15 ans.
Toutefois, notons que de jeunes mères viennent des pays frontaliers pour accoucher en
Guyane où les infrastructures et la prise en charge sont appropriées. En 2012, dans une étude
sur les rapports sociaux inégalitaires en Guyane concernant la maternité des femmes
migrantes et malades, Carde19 dénonce le système de soins qui, à la place d’être un
"amortisseur des inégalités sociales" touchant la santé des plus fragiles, se trouve coincé dans
les méandres des enjeux structurant une société en changement rapide qui concerne aussi des
pays d'Afrique de l'Ouest comme le Sénégal et du Centre Afrique (Cissé, Fall, Jacquemin)20.

La Guyane demeure le département français le plus touché par les grossesses précoces,
depuis plusieurs générations, pour des raisons diverses, liées au contexte socio-politico-
économique et culturel, du territoire et des territoires voisins : un constat semblable à celui de
l'article cité précédemment.

17
Carles, Soula, Largeaud, 2006.
18
Commentaires de Pascal Brubcher, Médecin-Chef du service de la Protection maternelle et infantile PMI
19
Ibid.
20
Cissé, R., Fall, A.S., Jacquemin, M., 2017.
24
[Link] Indicateurs de santé

Malgré son niveau de vie et des infrastructures, enviés par ses voisins, La Guyane est
l’un des départements français les moins favorisés pour les indicateurs de santé, ce qui lui
confère une situation sanitaire fort préoccupante. Ce territoire paradoxal se situe à la croisée
de mondes antagonistes, à mi-chemin des sociétés de l'opulence et des pays les moins
avancés.

Les indicateurs de santé montrent une situation sanitaire dégradée en comparaison à la


moyenne nationale :
▪ La mortalité infantile reste élevée à 10,5 pour 1000 naissances, contre 4 pour 1000 en
métropole pour l’année 2007.
▪ Le taux de mortalité périnatale demeure également important par rapport à la
métropole (17,7 pour 1000 naissances contre 7 en 2007).
▪ Les pathologies liées généralement aux pays dits développés côtoient les pathologies
des zones dites en développement. La Guyane doit aussi faire face à un certain nombre
de maladies infectieuses qui ne constituent pas des priorités pour la France
métropolitaine.

[Link] Système sanitaire

Globalement, tous les rapports font état d’une offre de soin insuffisante en Guyane
(Jolivet and all)21, se traduisant par un équipement hospitalier minimaliste, pour tous les
secteurs, une carence et une rotation importante des personnels de santé, avec un défaut
de certaines spécialités, une démographie médicale vieillissante et une offre inégalement
répartie sur l’ensemble du territoire.

Les indicateurs de santé "dessinent les contours d’une transition épidémiologique


inachevée où des spécificités de pays développés (mortalité et morbidité fortement
marquées par les affections cardiovasculaires et tumorales) côtoient celles de pays en
développement (importance des traumatismes, des maladies infectieuses, parasitaires,

21
Jolivet and all, 2011
25
mortalité et morbidité périnatales élevées)" (Jolivet). Selon Jolivet22, des enquêtes socio-
anthropologiques ont également étudié les rapports à la santé et les représentations de la
santé dans certaines communautés ethniques. Elles concernent essentiellement le
VIH/SIDA (ORS-Guyane)23.

La sociologue Carde24 s’est intéressée aux difficultés d’accès aux soins en


Guyane. D’après elle, "les caractéristiques naturelles et institutionnelles de la Guyane
engendrent des difficultés dans l’accès aux soins qui affectent de façon différenciée ses
habitants", en fonction de leur situation sur le territoire géographique et sur l’échelle
socio-économique, mais aussi selon les origines.

Les Bushinengués, les Amérindiens - en tant qu’habitants de "l’intérieur et/ou


populations précaires" - sont particulièrement soumis aux difficultés dans l’accès aux
soins.

[Link] Guyane terre à l'habit d'arlequin

La Guyane est la seule terre de France en Amérique du Sud représentant une porte vers
l’Europe, un niveau de vie plus élevé et un territoire de grande stabilité politique par rapport à
certains pays tels que le Suriname, le Guyana ou Haïti.

22
Ibid.
23
ORS-Guyane, 2004.
24
Carde, 2012.
26
Panorama de la population immigrée en Guyane

Figure 1 : Répartition de la population de la Guyane selon l’origine

La proportion de personnes étrangères est très importante dont probablement un tiers


en situation irrégulière, peut-être plus avec les "invisibles" des placers clandestins
d’orpaillage. Ainsi, on assiste actuellement à une seconde "ruée vers l’or" d’une population
essentiellement clandestine aussi attirée par la politique sociale française.

En 2009, 81 900 étrangers et 66 700 immigrés sont dénombrés en Guyane


(Hurpeau)25. 29,7% de la population est représentée par des immigrés (30,4% de la population
en 1990). La croissance de la population immigrée est plus rapide que celle de la population
totale (4,8% par an de la population immigrée, versus 3,6% par an de la population totale).
Les femmes représentent plus de la moitié des immigrés (53%) : en perpétuelle croissance,
elles passent de 46 % en 1990 à 53 % en 2009. La moyenne d'âge des immigrés est supérieure
à celle de l'ensemble de la population guyanaise : 34,8 ans contre 23 ans. En 2009, 85% des
immigrés sont natifs du Suriname : 33%, Haïti : 28% et Brésil : 24 %. Les adolescentes issues
des immigrées représentent une part considérable des grossesses précoces.

[Link] Bassin du Maroni et migrations pendulaires

Les migrations économiques des années 1970 et 1980 ont peu touché l’Ouest

25
Hurpeau, 2012.
27
Guyanais. Toutefois, la guerre civile au Suriname (1986-1992) a engendré un afflux
massif de "réfugiés" Noirs Marrons (Bushinengués) et dans une moindre mesure,
Amérindiens qui se sont progressivement installés sur la rive du fleuve Maroni, côté
Guyane au gré des migrations pendulaires quotidiennes, entre la côte Surinamienne et la
côte Guyanaise, que celles-ci soient familiales ou économiques. Ces "recompositions
territoriales" (Piantoni)26 ont vu l’apparition d’un nouveau pôle démographique à Saint
Laurent du Maroni : en 25 ans, la population a été multipliée par près de six. "L’espace
transfrontalier du Maroni constitue aujourd’hui une unité territoriale porteuse d’une
identité socioculturelle et démographique commune". Le fleuve Maroni est aussi source
de richesse par le biais d’une économie transfrontalière informelle qui constitue souvent
une des seules conditions de survie dans cet espace estuarien en crise (Piantoni)27. Ces
populations transfrontalières sont "mobiles, sans pour autant être migrantes. La mobilité
des populations résulte des pratiques agricoles ou des structures sociales et est
intrinsèquement liée au mode de vie des populations du fleuve" (Jolivet)28. La répartition
de la population est déséquilibrée : la majorité est concentrée sur le littoral, provenant
pour certaines de migrations successives. En dehors des peuples autochtones : les
Amérindiens ; certains sont présents depuis plusieurs millénaires.

1.2 Aspects historiques, anthropologiques et psychosociaux

1.2.1 La Guyane : Terre historique d’immigration

[Link] Première immigration européenne

Marquée, dans son histoire, par la succession de multiples vagues migratoires, la


Guyane demeure une terre d’immigration.

L’archéologie démontre, selon les recherches récentes, que la Guyane et donc "les
Guyanes", étaient "occupées depuis au moins cinq mille ans lors du premier débarquement
européen". L’histoire des populations amérindiennes avant l’arrivée des Européens "ne peut

26
Piantoni, 2009.
27
Ibid.
28
Jolivet, 2014.
28
être que conjecturale", dans la mesure où elle se réfère presque exclusivement sur les
découvertes archéologiques qui peuvent être parfois rapprochées des "récits mythiques des
ethnies contemporaines" (Montabo)29. A l’arrivée de La Ravardière (1604), une estimation
penche vers une fourchette "de 8.000 à 12. 000 ou 15.000 habitants", en partant de
l’hypothèse que seuls les individus proches du littoral ont été recensés, sans tenir compte de la
population de l’intérieur. Il se pourrait aussi que les Indiens circulaient, migraient sans cesse
sur l’ensemble du plateau des Guyanes et du Brésil, il s’agit donc d’une "population
fluctuante".
C’est au début du XVIIème siècle que les premiers Européens accostent en Guyane
avec Vincent Yanez Pinçon et le débarquement de La Ravardière en 1604, où la colonie
devient française. La population indienne autochtone tomba très vite après l’arrivée des
Européens, à cause d' une mortalité liée principalement au manque de résistance aux maladies,
bénignes en Europe. La population ne possédait pas d’anticorps nécessaires pour les
combattre. L’alcoolisme, fréquemment incité par les colons, préleva aussi un tribut non
négligeable. La chute démographique peut être estimée à "75% sur cent ans et autour de 90%
globalement. Cette chute ne fut en réalité enrayée qu’avec le XXe siècle, qui vit la courbe
remonter après une longue stagnation à moins de 1.000 recensés sur le littoral" (Montabo)30.

Le colon européen du XVIIe siècle et ceux qui suivirent ne pensèrent nullement aux
droits des premiers occupants, il s’agissait de "sauvages" qu’il fallait convertir à "la vrai foi"
et leur apprendre les "bonnes manières", car le "salut de leurs âmes en dépendait".
L’enrichissement du royaume allait de soi, ainsi que celui personnel, en arrière-plan, autant
que possible.

[Link] "L’enfer vert"

C’est en 1656 que l’apport des premiers esclaves africains se fait par les Hollandais au
Suriname. Plusieurs tentatives de peuplement se succèdent, soldées par des échecs de la traite
des esclaves de1670 à 1848. La Guyane alors compte à peu près 15.000 esclaves.

La colonisation française officielle s’effectue autour de 1763 avec "l ’expédition de


Kourou" (1763-1765), sous l’égide du duc de Choiseul : 9 000 personnes débarquent, seules 1

29
Montabo, 2004.
30
Ibid.
29
800 survivront et resteront. D’abord "relégation" ou "déportation", l’idée vint aux politiques
d’écarter la population pénale. En allant au bagne (1852-1938), elle allait faire œuvre utile
pour une colonie. C’est alors que la Guyane est surnommée "l’enfer vert". L’abolition de la
transportation eut lieu officiellement par la loi de juin 1938 mais il faut attendre 1946 pour
voir la même décision appliquée à la relégation. Ce n'est qu'en 1953 que la colonie voit un
dernier convoi organiser le rapatriement de ses ultimes forçats. La question de l'abolition de la
relégation en Guyane entraîne de multiples difficultés et interroge le sens de cette peine.
L'exil des relégués a permis, à la métropole, pendant près d'un demi-siècle, de se débarrasser
commodément d'une partie de sa population délinquante, jugée la plus "dangereuse".
L'hypothèse de leur maintien sur le sol métropolitain entraîne ainsi de nombreuses difficultés.
Le faible nombre de places en établissements pénitentiaires, mais également la représentation
que nourrissent les autorités à l'égard des récidivistes "incorrigibles", poussent à maintenir son
application en Guyane.
Il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale, période durant laquelle un grand
nombre de relégués trouvent la mort dans leur pénitencier du fait de l'extrême sévérité du
régime auquel ils sont soumis, pour que la décision soit prise, sous la pression de différents
acteurs, de mettre un terme à leur envoi en Guyane. Un lent processus se met alors en place et
aux relégués vont succéder des réfugiés d'Europe centrale, chargés en quelque sorte de
prendre leur relève en Guyane.

[Link] Immigrations multiples

La première vague d’immigration "spontanée" entre 1880-1930 est portée par la ruée
vers l’or. Les migrants sont essentiellement des Créoles issus des Antilles (Guadeloupe,
Martinique, Dominique et particulièrement Sainte-Lucie). En 1946, la Guyane devient un
département d’outre-mer, après avoir été une colonie française pendant presque 350 ans. Est
observée alors une relance de l’immigration provenant de la France hexagonale et des Antilles
françaises. Mais la Guyane attire une importante main-d’œuvre étrangère suite à
l’implantation du Centre Spatial Guyanais, en 1962 et au lancement de grands travaux. Vont
se superposer de nouvelles migrations "forcées", celle les Noirs Marrons (origine première :
Afrique de l'ouest) et celle des Amérindiens chassés par la guerre civile au Suriname (1986-
1992) ; ces migrants fuyant les obstacles économiques et politiques de leurs pays (Haïti,
Guyana). Les flux migratoires paraissent toujours vigoureux, alors que le chômage s’installe.
Ils constituent essentiellement les ascendants du groupe qui concernent la présente recherche.
30
[Link] Mouvements migratoires récents

Des vagues successives de migrations caractérisent la Guyane française pour de


nombreuses raisons, elles sont propres au pays d'origine des migrants ou/et liées à la situation
géopolitique, au niveau socioéconomique et sanitaire de ce territoire français d'Amérique du
Sud.

L’immigration haïtienne : c’est au début des années 70 que les Haïtiens, fuyant les
difficultés économiques et politiques de leur pays - le plus pauvre d’Amérique - immigrent en
terre de Guyane, avec un pic dans les années 1980. La politique de regroupement familial a
permis un rebond de cette immigration entre 1990 et 1999. Toutefois c’est après l’échec de
démarches vers d’autres pays que la décision d’émigrer vers la Guyane est le plus souvent
prise.

L’immigration brésilienne : elle est essentiellement une immigration de main d’œuvre,


pour la plupart issue des états fédéraux frontaliers (Amapá et Pará) et motivée par l’écart du
niveau de vie entre les deux pays frontaliers. Depuis le milieu des années 1990, avec la reprise
de l’activité aurifère, la population brésilienne en Guyane ne cesse d’augmenter.

L’immigration Surinamaise : elle se différencie des deux précédentes. En effet, une


forte émigration est enregistrée dès le début des années 1980 (instabilité politique et crise
économique au Suriname). La Guyane n’est pas, à cette époque, une terre attractive pour les
migrations économiques Surinamaises qui préféraient la Hollande, terre du colonisateur. En
fait, les flux majeurs sont composés par les migrations forcées, comprenant essentiellement
les communautés de Marrons entre 1986 et 1992 (guerre civile au Suriname) sur le bassin
frontalier du fleuve Maroni. Ce sont en quelque sorte des migrations de proximité
géographique de populations qui ont également une proximité de mœurs et de culture.

Parallèlement à ces grands courants migratoires récents, d’autres migrations de


moindre ampleur s’accomplissent venant d’Asie (Laos, Chine…), d’Amérique du Sud
(Guyana, Pérou…), de la région Caraïbes (République Dominicaine, Ste-Lucie…), ou
d’Afrique et du Moyen-Orient. Les populations diverses qui habitent sur le territoire Guyanais
font de cet espace géographique un terrain d'interculturation qui préfigure et anticipe sur ce
qui risque de se produire avec les bouleversements des changements de climat générateurs de
déplacements de populations vers des contrées peu habitées.

31
[Link] Guyane : trois piliers ethniques

Dans le droit fil de ce qui précède, il ressort qu'historiquement trois ethnies peuplent la
Guyane et sont au cœur même de la dynamique de la vie guyano-amazonienne du
peuplement. La Guyane repose sur un socle de trois ethnies : les amérindiens, les
bushinengués, et les créoles.

Les Amérindiens ont été les premiers habitants de la Guyane : peuples de l'intérieur.
La Guyane française est encore habitée par six tribus amérindiennes distinctes totalisant 3 010
personnes ; la plupart d'entre elles continuent à vivre en marge de la communauté créole et à
maintenir leur spécificité ethnique. Les Amérindiens sont restés "anthropologiquement purs"
(Lasserre)31. Entièrement liés à la forêt équatoriale sempervirente, les peuples de l'intérieur
sont les "représentants typiques de la civilisation guyano-amazonienne". Ils sont installés le
long des cours d'eau entrecoupés de rapides.

Les Bushinengués, ou encore appelés Noirs Marrons ou Noirs réfugiés, forment


plusieurs tribus dynamiques dont l'originalité culturelle est faite d'apports africains et d'une
remarquable adaptation au milieu physique guyanais. Les Bushinengués se répartissent à la
fois sur le territoire du Suriname et de la Guyane. La zone de formation des tribus des Noirs
Marrons se situe dans l'ex-Guyane hollandaise (actuel Suriname) ; toutes se sont formées
entre la seconde moitié du XVIIe et la fin du XVIIIe siècle. Il s'agissait d'esclaves fugitifs
ayant conquis et conservé leur liberté les armes à la main. Les Noirs réfugiés sont divisés en
"fractions" de filiation matrilinéaire.

Les Créoles, de l'espagnol criollo, le mot créole désigne globalement la descendance


locale des "Blancs installés depuis plusieurs générations aux colonies" (Lasserre)32. Mais,
dans l'aire Caraïbe et singulièrement en Guyane où les anciens colons se sont fondus par
métissage dans l'ensemble de la population, elle concerne la majorité d'ascendants
essentiellement ou au moins partiellement africaine. La réalité sociale que recouvre la notion
de créole est l'aboutissement d'une histoire qui commence, selon Laserre33, avec "l'esclavage
et se poursuit par l'émancipation octroyée". Ces deux situations consécutives sont le
fondement de l'identité créole. Il reste aujourd'hui le groupe numériquement le plus important
mais ne concerne pas notre approche.
31
Lasserre, 1979.
32
Ibid.
33
Ibid.
32
[Link] Guyane : richesse problématique

A ces différents groupes s'ajoutent des populations immigrées ou françaises d'origine


étrangère, qui contribuent à en accroître la diversité culturelle et linguistique : Chinois,
Haïtiens, Surinamiens, Guyaniens, Libanais, Boliviens, métropolitains, etc.
Cette pluri ethnicité constitue la richesse de la Guyane. Les communautés coexistent,
cohabitent et pourtant il est difficile d’en évoquer l'unité et l'harmonie. Cette pluralité
explique et est à la base de notre approche des grossesses adolescentes dans l'Ouest Guyanais.
Les intéressées appartiennent à des groupes spécifiques. Chaque communauté, de par son
histoire migratoire ou la colonisation, se sent menacée dans son identité. Chacune essaye de
garder sa culture face à une immigration grandissante, en s'enfermant sur elle-même. Les
métissages existent mais restent rares et chaque ethnie limite ses liens aux autres ethnies,
comme pour préserver son caractère. Ce contexte multiculturel où coexistent des sociétés
traditionnelles, métissées et modernes engendre donc des interactions riches mais également
des chocs, des conflits entre les cultures et les groupes. Ce choc est amplifié par une
législation et une administration conçue par et pour des européens, peu adaptée à la réalité
géographique, culturelle et sociale de la Guyane.

La Guyane est souvent considérée comme un microcosme où se côtoient de nombreux


systèmes culturels et familiaux, rencontrés, par ailleurs dans le monde entier. Ainsi, nous
pouvons distinguer les groupes ethniques qui se réfèrent à un système de parenté et de
filiation basé sur la notion de lignage et de clan. Ce sont les amérindiens, les hmongs et les
noirs-marrons (Bushinengués).

Ce premier groupe se caractérise par une filiation unilinéaire où tous les membres de
la communauté se considèrent comme descendants d'un ancêtre commun. Leur
fonctionnement est proche des sociétés traditionnelles, organisé souvent en villages mono-
ethniques, avec une économie de société de subsistance en harmonie avec le milieu ; laquelle
est à nuancer avec l'acculturation et la mondialisation qui importent le problème de la
précarisation.

Le second groupe se caractérise par une importante solidarité intra ethnique, la rareté
des métissages et la permanence de métiers héréditaires, bien souvent le commerce. Il s'agit
des guyanais d'origine chinoise, syrienne, et libanaise.

33
Le dernier groupe est celui des sociétés issues de l'esclavage, les créoles, les brésiliens,
les haïtiens, saint luciens etc. Les métissages y sont fréquents, les liens de solidarité intra
ethniques disparaissent progressivement, tout comme les langues maternelles remplacées par
une création linguistique originale empruntée aux colonisateurs : le créole. Des pratiques
magico religieuses et des rituels, en particulier lors des deuils, des mariages, des naissances
restent très présents, tandis que les métiers héréditaires disparaissent pour faire place à des
postes dans l'administration publique, de manière préférentielle.

Chaque groupe culturel évolue avec le temps, la mondialisation et l'urbanisation, tout


en conservant des traits de sa culture, de ses traditions dans un processus d'interculturation
dynamique plus ou moins contrôlé.

1.2.2 Aspects anthropologiques du modèle Bushinengué

[Link] Caractéristiques générales

Les Bushinengués "issus de populations africaines très diverses, n’ont pas reconstitué
leurs formes antérieures de culture. Ils sont à l’origine de véritables créations sociales fondées
sur l’amalgame de traits culturels africains influencés par les institutions coloniales qui ont
pesé sur leurs ancêtres" (Bianchi)34, même si "leur économie, leur technologie, leur art et leur
langue sont des constructions afro-américaines originales" (Grenand et al.)35. Ils font partie de
différents "groupements" les Boni, les N'Djuka, les Paramaka qui se sont installés le long du
Maroni et les Saramaka qui ont souvent préféré le littoral, mais on retrouve de très
nombreuses coutumes communes.

D’un point de vue psycho-anthropologique, la famille est le premier lieu de


socialisation. Cette notion varie selon le temps, les lieux, les pays. L’enfant s’inscrit dès sa
conception dans un système de filiation et de descendance. Les attitudes parentales et les
stratégies éducatives vont dépendre de la conception de l’enfant comme personne, qui
dépendra elle-même de la conception de la famille.

34
Bianchi,2002.
35
Grenand et al., 2006.
34
En psychologie interculturelle, les modèles de socialisation des enfants dépendent des
modèles de la structure de la famille, qui sont inclus dans un système économique et culturel.
Dans les sociétés traditionnelles, les enfants sont éduqués de façon à être affiliés au groupe
alors que dans les sociétés dites modernes, les enfants sont élevés dans le but d’être
autonomes, l’individualité étant favorisée.

Des études ont porté sur la taille de la fratrie, le rang de naissance et le temps écoulé entre les
naissances. Mais aussi sur la réussite scolaire en fonction de la taille de la famille et du rang
de naissance, mais elles restent peu fiables à cause de situations plus complexes devant
prendre en compte d’autres facteurs tels que les revenus des familles, le niveau de
scolarisation de la mère, les valeurs culturelles, les raisons de la taille de la famille...

[Link] Mode de filiation

Au niveau anthropologique, on y distingue différents systèmes de filiations qui


opposent parfois ou font coïncider des "liens de tendresse et des liens socialement efficaces de
l’enfant avec des gens de sa parenté" (Lallemand)36.

La filiation patrilinéaire qui est retrouvée majoritairement au Moyen - Orient, au


Maghreb et les régions sub-sahariennes, ainsi que dans les régions de l’Inde, d’Asie de l’Est,
se définit par le fait que l’ensemble des droits et devoirs de l’enfant est détenu par les
consanguins de la branche paternelle ; le père est impliqué, mais aussi les membres d’une ou
plusieurs générations ascendantes du lignage. L’enfant n’a de légitimité sociale que par le
groupe paternel. La mère n’a aucun droit sur lui, son rôle est reconnu sur le plan affectif. Elle
n’a aucun droit de garde et très jeune l’enfant est amené à percevoir la famille maternelle
comme moins importante que celle du père.

La filiation matrilinéaire existe en nombre moins important. Elle distingue le père


géniteur du père social, le père social étant simplement le compagnon de la mère et identifié
comme tel par l’enfant. Celui-ci lui doit quand même obéissance et respect, bien que de lui il
ne percevra ni prérogative sociale ni héritage. C’est le frère de sa mère ou d’un grand oncle

36
Lallemand, 2000.
35
qu’il héritera ; celui-ci lui fournit les ressources nécessaires à l’existence. Selon Lallemand37
"les membres de la parenté de sa mère constituent le lieu central d’acquisition des biens et
statuts utiles à son insertion sociale". Ce type de filiation est assez caractéristique des groupes
sociaux pris en compte dans notre recherche excepté en ce qui concerne l'acquisition des
biens.

[Link] Liens de parenté

Ils ressemblent à la figure de base de la société en Afrique traditionnelle où le groupe


familial est étendu. C’est le milieu éducatif le plus immédiat. Dans le lignage sont associés
aussi bien les vivants que les morts et les individus à naître, mais également les habitants sur
la terre et sous la terre. Une seule condition : avoir le même ancêtre.
Le groupe famille a, ici, une réalité sociale, biologique et ontologique subsistant par
lui-même, il cherche à perpétuer, animer et relier ses membres par un même sang et une
même vie.

L’individu n’existe pas en tant que tel, c’est un être dépendant et solidaire des autres,
aînés vivants, ou ancêtres défunts. Il existe dans ces familles un système d’interdépendance ;
les défunts dépendent des vivants qui leur permettent de rester actif, d’utiliser cette force dont
ils sont les dépositaires, de se rattacher à la génération actuelle, en faisant fonction de "canaux
transmetteurs" (Lican)38.
Ainsi les enfants sont éduqués en fonction de l’obéissance et de la soumission qu’ils
doivent à leur ascendant. Dès lors, ils sont élevés dans un esprit de communauté, d’actions en
faveur du collectif qui devra toujours l’emporter sur l’intérêt personnel. C’est le statut des
individus qui détermine les modalités des relations interpersonnelles, non la personnalité et les
sentiments. C’est ainsi que l’on observe dans les sociétés traditionnelles un clivage entre le
monde des femmes et celui des hommes, le monde des jeunes et celui des vieux ce qui se
retrouve en Guyane.

Ainsi Lican39 précise que le mariage sous-entend que deux lignées se rapprochent, la
procréation est son unique fonction, les deux époux n’ont qu’un rôle instrumental. L’intimité
du couple est mal vue car elle porte préjudice aux autres liens et est une menace pour le

37
Ibid.
38
Lican, 2004.
39
Ibid.
36
système. Les époux restent fortement rattachés à leur lignage, ils y trouvent un soutien
éventuel. Cette limitation dans l’échange verbal et affectif au sein du couple est un moyen sûr
de préserver celui de la famille nucléaire. Dans ces conditions, l’enfant est pleinement
dépendant de son groupe d’appartenance, ce d’autant plus dans une économie de subsistance,
où la famille élargie produit, mais aussi possède, contrôle et distribue la nourriture. C’est dans
ce contexte familial que la personnalité de l’enfant se forge, les liens qui existent dans cette
famille se font par la consanguinité physique, l’interdépendance organique et par conséquent
la vulnérabilité réciproque, selon Lican40. L’enfant est considéré comme une "richesse
humaine" qui justifie l’union. La polygynie courante en Afrique permet à la femme de se
consacrer totalement à son jeune enfant pendant une longue période.

[Link] Sociétés Bushinenguées : une filiation matrilinéaire

Les sociétés Noirs-Marrons suivent le principe de filiation matrilinéaire : la mère


transmet la parenté et forme avec ses enfants l’unité économique de base du village. Chaque
lignage constitue souvent un village à lui seul mais lorsqu’il devient trop important, une partie
des villageois peut aller s’installer à proximité, formant ainsi une seconde formation
indépendante mais toujours très liée à la première.

[Link].1 Lignage et filiation matrilinéaire

"Le système Noir-Marron est composé de lignages matrilinéaires. L’obligation de se


marier hors de son lignage, mais d’y rester pour vivre, amène l’homme à construire une
maison dans le village de sa femme pour celle-ci et ses enfants, mais lui-même n’y fait que
des visites. La polygamie est fréquente et les mariages peu stables" (Grenand)41.

Les sociétés noires-marrons du Maroni sont claniques. La filiation se fait par les
femmes et, en théorie chacun, homme ou femme, continue à vivre toute sa vie dans son
village maternel. Dès qu’un homme a atteint l’âge adulte, il se construit une maison dans son

40
Ibid.
41
Grenand, 2001.
37
village natal. Lorsqu’un mariage est décidé, l’homme doit construire pour sa future épouse
une maison dans le village maternel de celle-ci.
Le modèle identitaire familial traditionnel est un modèle matrilinéaire dont la génitrice est
appelée "mama bee". En ce sens, dans le fonctionnement de la filiation, la référence pour
nommer une personne d'un groupe est le clan, c'est-à-dire le village de la mère Bushinenguée.
L’unité familiale et économique de base formée par la mère et ses enfants s’appelle le
bobi. Elle y vit avec ses enfants, dont l’éducation est de la responsabilité de ses frères, et des
oncles maternels des enfants. Son mari n’y fait que des séjours temporaires lorsqu’il vient
préparer pour elle l’abattis mais il vit le reste du temps dans son propre village maternel à
proximité de sa mère, de ses frères et sœurs adultes, ayant en charge l’éducation de ses
propres neveux. En échange de son travail sur l’abattis, sa femme le fournit en couac
(semoule de manioc).

[Link].2 Organisation des villages

Les maisons des hommes et celles des femmes sont regroupées dans les villages autour de
l’habitation de l’aïeule commune. Cet ensemble de constructions, désigné mamapiki, forme
souvent une sorte de cercle autour du carbet-cuisine commun où les femmes passent la plus
grande partie de leur temps. L’espace familial (pisi), entièrement désherbé, est tenu
soigneusement propre et balayé tous les matins. Les villages (kondré) sont donc formés de
sous-ensemble qui correspondent à des entités familiales plus ou moins éloignées de l’aïeule
fondatrice. Le lignage (lo) qui peuple un village ou un quartier possède des aménagements
communs : les lieux de culte, le carbet de réunion, le carbet mortuaire, la construction où se
retirent les femmes pendant leurs règles, et les dégrad ou débarcadères où sont amarrées les
pirogues. Tous les villages noir-marrons sont construits en bordure de rivière, les seules voies
de communication étant le fleuve et ses affluents. Le village Bushinengué est composé d’une
seule famille, famille maternelle et le grand-père qui en est le chef.

[Link].3 Ritualisation et statut féminin

La société N'Djuka est matrilinéaire, tout mariage y commence par de longues


tractations entre les matrilignages respectifs des deux protagonistes sensibles au respect des
rituels traditionnels encore pratiqués.
38
Chez la jeune fille Bushinenguée le Pangui est célébré comme symbole de la liberté du
corps et de l’épanouissement sexuel. Dans le code culturel Bushinengué il est la clé de la
chasteté et consacre l'entre dans la filiation matrilinéaire.
Le Pangui Propre est donné à un âge différent selon l’ethnie. Chez les Boni, il est célébré
à 16 ans tandis que chez les N'Djukas à 18 ans. Il permet à la jeune fille d’être reconnue
comme " femme " et d’acquérir un certain nombre de droits, en particulier ceux d’avoir, si elle
le souhaite, son propre abattis (abattage et brûlage de haute végétation, en forêt
amazonienne, fertilisé par les cendres afin de pouvoir cultiver), différent de celui de sa mère
et, tant qu’elle n’est pas mariée, d'avoir les relations sexuelles de son choix - mais dans une
relative discrétion pour ne pas ternir sa réputation ni celle de sa famille -. Cependant, si le
village sait que la jeune fille est enceinte avant cet âge, elle aura le Tchobo Pangui (pangui
sale), qui renvoie à la non chasteté de la jeune fille, il est culturellement punitif et castrateur.
Les Saramaca ne célèbrent pas le Pangui et la jeune fille peut être mariée de force à 13 ans
avec un homme plus âgé.

Ce rituel du Pangui s’effectue en principe avant le dix-huitième anniversaire de la jeune


fille et peut être organisé quand survient une grossesse. C’est la mère qui juge du moment
opportun pour ce rituel en fonction moins de l’âge légal, auquel on n’attache pas beaucoup
d’importance, que du degré de maturité physiologique de la jeune fille ; un degré apprécié à
partir de l’épanouissement de sa poitrine, ce qui peut se produire dès 15 ou 16 ans. Toutefois,
quand une jeune fille est enceinte avant d’atteindre cette maturité physiologique, si le pagne
lui est nécessairement donné, il est assorti d’une désapprobation.
Le mariage occupe une place secondaire dans le modèle matrimonial Bushinengué
(Awenkina). La femme Bushinenguée, en plus du rôle de filiation, a un rôle d’étayage. Le
plus souvent, elle est traditionnellement accompagnée de son frère. Elle va s’occuper de son
enfant, le porter, le nourrir et l’éduquer. Elle enseigne aux filles des villages comment devenir
de futures éducatrices, de futures mères, de futures cuisinières et de bonnes cultivatrices.
Nul mariage ne saurait avoir lieu sans l’accord des deux intéressés. Les mariages forcés
n’existent donc pas. Des mariages peuvent toutefois être arrangés, mais jamais si l’un des
deux époux pressentis s’y oppose. Quand l’accord est acquis, l’affaire devient celle des deux
familles concernées. Dans la tradition, l’initiative de la négociation revenait au matrilignage
du futur marié, représenté notamment par un oncle maternel, qui devait se déplacer pour
rencontrer le matrilignage de la future mariée, en apportant quelques bouteilles de rhum
destinées aux principaux membres de la famille de la jeune fille.

39
C’était dans la stricte observance des règles précédentes que s’inscrivait alors la
polygamie. Pour obtenir une deuxième ou une troisième épouse, l’homme et son matrilignage,
devaient accomplir les mêmes démarches que pour la première et prendre les mêmes
engagements. En principe, un deuxième ou un troisième mariage ne pouvait se réaliser sans
l’assentiment initial de la première ou des deux premières épouses. Cet assentiment prenait la
forme d’un Gi odi (donner le bonjour) adressé à la nouvelle épouse par la ou les précédentes.
Mais ces dernières refusaient parfois d’entériner le projet d’union par ces salutations, surtout
lorsqu’elles craignaient d’être lésées par une union supplémentaire dépassant ce qu’elles
estimaient être la mesure.

1.2.3 Fonctions anthropologiques du corps

[Link] Corporalité

Dans la culture Noir marron, il existe une double théorie du corps : d'une part
un aspect mécanique, d'autre part un aspect socio-cosmique (Vernon)42. "Dans la conception
N'Djuka du corps, il existe une théorie des fonctions, des forces et des faiblesses de chaque
partie de ce corps, qui est lié aux sens métaphoriques attribués à chacune de ces parties
[conception mécanique] et à leur capacité respective à contenir des instances spirituelles ou à
entrer en contact avec elles [conception socio-cosmique]" (Vernon)43.

Vernon a postulé deux divisions conceptuelles du corps et de ses états somatiques. La


première est une division en deux parties associant une notion de supériorité et d’infériorité :
soit la partie haute et la partie basse du corps, respectivement représentées comme la " plus
noble et spiritualisée ", d'une part, et comme le "terrain d’accueil de futures vies, de maladies
et de la mor" mais dont "les pieds-jambes appartiennent aux deux ensembles à la fois"
(Vernon)44 d'autre part. La deuxième conception est une division du corps en trois parties : la
tête (siège de la cognition, de la spiritualité, de la sociabilité et des différents états de
conscience), la partie souffle-du-cœur et la partie ventre. La conception du ventre est le lieu où
tout type d’entité peut y pénétrer (esprit, maladie, grossesse…). Le ventre de la mère, "terre
mère", appelé "bee" dans la culture Bushinenguée est le lieu d’où l’on vient, par "en bas",

42
Vernon, 1992.
43
Ibid.
44
Ibid.
40
avec une conception reproductive résultant de l’association du "bee" et du "paansu"
(progéniture "semence" liquide issu du corps des deux partenaires géniteurs) mais qui ne peut
avoir lieu sans l’intervention d’un esprit chez les N'Djukas, le génie du lieu (esprit du serpent
paapan boa) qui pénètre la femme en même temps, incarnant la vie et la mort par l’éternelle
transmission dans la formation sociale (Vernon)45.

Cette conception paraît comme un effacement implicite de la génitalité avec une forme
de sexualité primitive sublimée par l’image phallique du serpent rappelant celle de l’intestin
ou des "pieds-jambes". En effet, Bartman définit la représentation de ce corps sexualiste
comme "primitive" (cité par Grinberg)46 et la conception du "ventre social" renverrait à une
tendance à "tabouiser" la sexualité dans la culture Bushinenguée.

[Link] Grossesse

Chez les Bushinengués, la grossesse est qualifiée de siki (maladie), elle est "un intérim
au dénouement indécis entre vie et mort, non seulement pour la femme et sa progéniture, mais
aussi pour le corps social dont elle fait partie et qui sera influencé par son sort". Participant
donc d’un état liminal investi d’une importance socio-cosmique, la femme enceinte (beetian)
est à la fois plus vulnérable et plus puissante que dans son état ordinaire" (Vernon)47. En effet,
dans la culture noire maronne la sensibilité de la femme enceinte l’amène à ce que les obias
(pouvoirs) puissent agir à l’intérieur - s’intégrant en l’enfant - comme à l’extérieur.
L’anthropologue ajoute que les Saramaka ont pour croyance que les rapports sexuels sont
nécessaires pendant la grossesse pour favoriser la croissance du fœtus qui se ferait grâce au
sperme et aiderait à ouvrir de passage de l’accouchement, contrairement à des croyances des
N'Djuka.

[Link] Grossesse hors mariage

Habituellement, les fiançailles ont pour point de départ la conception d’un enfant.
Lorsque la mère de la fille et son lignage l’apprennent, outre les remontrances qui peuvent
être adressées à la fille si elle est trop jeune pour qu’on l’estime en âge d’être mère, outre le

45
Vernon, 2010.
46
Grinberg, 2015.
47
Vernon, 2010.
41
don du pagne qu’on ne tarde pas à lui faire, si besoin ; l’urgence est d’aller prévenir la famille
du jeune homme pour connaître ses intentions. C’est à la suite de cette première visite que
vient la demande en fiançailles. Le jeune homme aura de toute façon trois mois, après
l’accouchement, pour décider s’il reste ou non auprès de la jeune mère. Passé ce délai, il
pourra choisir de partir.

[Link] Accouchement

Souvent, les noirs marrons accouchent sans péridurale. Les raisons peuvent être diverses,
tant sur le plan physique - périnée particulièrement plus solide - que la présence de craintes
liées aux complications qui peuvent exister, associées aux croyances surnaturelles. Les
Bushinengués ont tendance à ne pas laisser paraître de douleurs, c’est une forme de protection
psychique pour rester "solide", représentation négative, dans le cas inverse, sur le plan culturel
; Grinberg48 renvoyant ainsi à la représentation africaine de la douleur. Parallèlement, il existe
des rituels de naissances chez les noirs marrons par les accoucheuses traditionnelles qui
accompagnent la grossesse et l’accouchement avec des préceptes naturels à base de plantes et
de gombo pour un accouchement sans douleurs mais aussi pour une protection contrôlée des
mauvais esprits (Vernon)49. Pour la femme Bushinenguée vivant sur le fleuve Maroni, le
comportement ne relève pas d’un processus statique qui se référerait à une culture " momifiée
" de la culture d’origine mais à une démarche dynamique où de surcroit, l’accès à la
modernité témoigne d’un certain type d’engagement. Ce dernier la pousse à changer de
comportement vis à vis de son enfant sans trahison déloyale de son groupe d’appartenance.

[Link] Statut de l'enfant Bushinengué

Mettre au monde des enfants a toujours représenté une richesse mais les objectifs de cet
enrichissement ont évolué avec le temps : la perte infantile due à l’esclavage et au
marronnage, dans l’histoire, a créé une certaine compensation reproductive au sein des
familles nombreuses Bushinenguées.

48
Grinberg, 2015.
49
Vernon, 2010.
42
Avoir des enfants est culturellement valorisant et signe de force, mais aussi de respect
dans le village, permettant aux grands villages - grandes familles - d'être sous la protection du
Grand Man. «Les Marrons présument que Dieu confie aux hommes ce don précieux que
représente un enfant pour poursuivre son œuvre de créateur du monde. Toute naissance
annoncée est donc à préserver. Les enfants sont qualifiés de "richesse du ventre" désignant le
matrilignage. La pauvreté en nombre de membres d’une famille est pire que la pauvreté
financière car elle est durable (Vernon)50. C’est pourquoi, même si la contraception est
acceptée, les Bushinengués sont contre l’avortement. L’enfant est accepté parfois même en
cas de viol. Traditionnellement, les enfants Bushinengués deviennent responsables dans leur
famille très jeune. L’enfant est "roi" et protégé par sa mère jusqu' à l’âge de 5 ans, puis
lorsqu’il a des frères et sœurs, il commence à s’occuper des plus petits jusqu’à l’âge de 7 ans.
A cet âge-là, le garçon est en passe de devenir un "petit homme" et la fille a déjà des
responsabilités à la maison. Aujourd'hui, cet esprit nataliste et de famille nombreuse est
toujours présent chez les Noirs Marrons mais avec la monétarisation, et les allocations
familiales pour les mères seules, avoir des enfants est synonyme "d’argent braguette"
(Grinberg)51.

1.2.4 Statuts et rôles sociaux des parents, ascendants et


collatéraux

[Link] Statut et rôle paternel

A l’inverse et en complétude de la mère qui produit et transforme la nourriture, le père


est celui qui la contrôle et la distribue, dans un premier temps à ses femmes, puis aux
membres de sa famille et à ses visiteurs.

Le père est mis à l’écart à la naissance du bébé, il lui est parfois interdit de le toucher
et de le voir. Durant la période de la petite enfance, le père n’a pas de fonction éducative à
proprement parler, dicté par la coutume. Toutefois, selon les personnalités, il peut être lointain
ou très proche de son enfant. En règle générale, il est plus proche de son fils que de sa fille.
Des règles limitent les contacts entre eux et l’expression de leurs sentiments. Cependant, le

50
Ibid.
51
Grinberg, 2015.
43
père reste présent dans le discours de la mère l’impliquant dans la vie de la dyade et
prononçant souvent l’expression "au nom du père".
En réalité, c’est la fonction paternelle qui a un retentissement déterminant sur la
constitution de la personnalité, plus que la personne du père en lui-même. Le rôle éducatif du
père, au fur et à mesure que l’enfant grandit, devient capital, il en est le premier responsable,
même en matrilinéat.

Dans cette organisation matrilinéale, l’enfant n’appartient pas à la lignée de son père,
mais à celle de sa mère. C’est de ce fait l’homme appartenant à la lignée maternelle le plus
proche de lui par le sang, souvent l’oncle maternel, qui est le "principal détenteur de l’autorité
à son égard". Cependant, le père lui-même est dans la position d’oncle maternel vis à vis des
enfants de sa sœur ; il est par conséquent plus proche de ses neveux que de ses fils et leur
porte plus d’attention. Cependant, il reste le protecteur de ses jeunes enfants contre les
malveillances.

[Link] Statut et rôle de l’oncle maternel

L’homme Bushinengué - l’oncle maternel -, a un rôle de transmission symbolique des


savoirs et des lois aux garçons, pour qu'à leur tour ils puissent devenir de futurs instructeurs. Il
prend ce rôle de père et s’octroie les droits paternels. Le père biologique vient d’un autre
village proche mais est peu présent. Son rôle, en tant que compagnon dans la culture
Bushinenguée, est d’être présent principalement pendant la grossesse et de défricher un abattis
pour que la mère de ses enfants puisse cultiver et subvenir aux besoins de la famille. L’enfant
en matrilinéat a une position charnière, matérialisant l’alliance entre les deux clans. L’oncle
maternel n’a pas proprement dit une fonction éducative, il est "celui qui prolonge les
sentiments de la mère ou au contraire celui qui a une autorité sur elle" Lican52 .
La lutte contre les abus sexuels dont une jeune femme pouvait être victime était
également pris en charge par ses frères et ses oncles. A cet effet, il faut signaler quelques cas
de figure, en commençant par l’exemple limite d’un homme qui aurait obtenu les faveurs
sexuelles d’une femme en lui promettant le mariage mais aurait refusé de donner suite : le
frère de cette femme est alors simplement allé voir l’amant en fuite pour connaître ses
intentions et tenter de l’amener à respecter sa promesse. En revanche, quand une femme se

52
Lican, 2004.
44
fait violer alors qu’elle vit seule, son frère se doit d'aller battre le violeur. La punition était
encore aggravée quand le délit concerne une jeune fille : non seulement les frères et les oncles
allaient châtier physiquement le coupable, mais la famille pouvait encore en exiger une
compensation matérielle importante, ainsi que l’accompagnement, le cas échéant, de la
grossesse de la jeune femme, voire son mariage, si cette dernière le souhaitait. La place
unique des femmes dans l’éducation des enfants est un aspect essentiel de la structure sociale
des Noirs Marrons. Il en reste que pour elles, les enfants leur appartiennent.

[Link] Education des enfants des deux sexes

Hurault53 observe que l’éducation traditionnelle des filles ne nécessite pas un


apprentissage difficile et elle est considérée comme moins importante que celle des garçons.
Celles-ci apprennent de manière empirique aux côtés des femmes. A l’adolescence, elles sont
néanmoins très surveillées ; le procédé d’apprentissage éducatif est l’imitation de l’adulte car
" il est rare qu’on donne à l’enfant une leçon à proprement parler ".

L’enfant est rendu très tôt responsable il est placé progressivement dans l’obligation de
gagner sa vie. Son tuteur lui donne un hamac tous les deux ans et l'opportunité de gagner de
l’argent par son travail. Ainsi, à quatorze ans, un adolescent est capable de pourvoir à la
plupart de ses besoins. Le jeune homme respectera toute sa vie son tuteur. Il pourra l’évoquer
en disant "mon père", "ma mère", il nomme son géniteur "mon père qui m’a fait". Le tuteur de
la fille détient toute l’autorité d’une mère. C’est lui qui donne son autorisation de mariage, lui
remettant le pangui, en général vers 25-27 ans.

[Link] Statut et rôle maternel et organisation sociale en chefferie

La mère Bushinenguée est rattachée à sa propre mère par un lien sacré et un sentiment
profond d’affection. Souvent au sein d’un même lignage les hommes disent être frères. La
femme dans la société Noir Marron n’existe qu’en tant que mère, elle n’a aucun rôle politique
et social. L’autorité d’une mère sur les hommes est stricte et dure toute la vie. La maison de

53
Hurault, 2000.
45
celle-ci est construite par son mari à proximité de celle de sa mère. Comme la vie maritale est
intermittente et très réduite, la femme reste donc sous la dépendante de sa mère.

L’organisation politique du type chefferie est assez pyramidale. Elle se trouve basée sur la
structure parentale ; c’est-à-dire encore et toujours sur les clans matrilinéaires. L’ensemble est
coiffé par le Gran man, nommé à vie, dépositaire des connaissances sacrées et garant de
l’ordre coutumier, investi par conséquent d’un pouvoir dont il est impossible de dissocier la
part spirituelle de la part strictement politique. Chaque clan est placé sous l’autorité d’un chef
détenteur, à vie, du titre de kapiten ([Link]). Chacun d’eux est épaulé par les basia,
assesseurs en charge de la marche de la vie du village. Les kapiten assistent le Gran man dans
la tenue du kuutu (conseil), auquel peuvent assister également tous les hommes d’âge mûr et
au sein duquel sont délibérées toutes les affaires intéressant la vie communautaire.
Manquements aux règles de la vie sociale, différends, délits et crimes y sont traités, jugés et
sanctionnés. On y juge non seulement les vivants mais tout également les morts.
L’interrogation du cadavre - pratique rituelle venue en droite ligne de l’Afrique de l’Ouest -
dira si le défunt doit être inhumé ou non en fonction des règles, s’il est digne ou non d’accéder
au statut d’ancêtre ; le pire des destins étant d’être (a posteriori…) reconnu sorcier (wisiman).

D'autant plus que les jeunes adolescentes envisagées dans la recherche sont scolarisées,
les enjeux psychosociaux liés à leurs grossesses précoces adolescentes dans l'Ouest Guyanais
sont tributaires des changements dus à la modernité qui interfèrent avec les politiques
culturelles traditionnelles comme la plupart des cultures autochtones en Guyane. Se trouvant
en situation d’interculturation, la culture Bushinenguée a tendance à tomber dans l’oubli
notamment chez les jeunes ; et comme l’a mentionné Audinet54 : "nommer une culture
consiste à évoquer tout ce qui est dans l’identité humaine d’un individu ou d’un groupe qui le
constitue, c’est-à-dire autant les aspects de son être physique et physiologique que les aspects
intellectuels, psychiques, et/ou imaginaires". Ces références culturelles maintiennent
l’équilibre précaire de ces sociétés qui ont conservé l’essentiel des caractéristiques culturelles
antérieures à leur intégration formelle dans un cadre étatique problématique, mais en fonction
du degré de connaissance et de compréhension de celui-ci.

54
Audinet, 2005.
46
CHAPITRE 2

47
"Chaque homme est semblable à tous les autres,
semblable à quelques autres,
semblable à nul autre"
C. Kluckhohn.

2 Identités et cultures

2.1 Identités

La citation de Kluckhohn illustre parfaitement le paradoxe de l'identité humaine déjà


soulignée par Aristote. L'approche méthodologique de la thèse tente de s'en inspirer cherchant
dans les enjeux psychosociaux envisagés à distinguer ce qui est commun et partagé
globalement au niveau humain, plus spécifiquement avec le groupe local restreint, enfin ce
qui est propre à chaque adolescente confrontée à une grossesse précoce.

2.1.1 Identité personnelle, individuelle

L'identité en général sous-entend la définition de ce que nous sommes. Elle se présente


comme étant la "caractéristique de personnes, objets réels ou représentés, événements,
énoncés, etc., considérés comme substituables" (Larousse)55. L'identité est une caractéristique
d'objets similaires, donc par extrapolation la caractéristique d'appartenance à un même
groupe. Le Larousse définit l'identité individuelle comme étant "relative à un objet unique qui
conserve toute sa vie son identité en dépit de modifications durables (croissance, amputation),
passagères (posture, mimique) ou superficielles (vêtements, lunettes)". Elle est donc
l'ensemble des caractéristiques d'un seul individu, immuables face au temps et aux
changements. Celle-ci serait donc une unité de mesure objective, non influençable par le
jugement de l'être, à l'inverse de l'identité personnelle qui est à concevoir comme la
représentation que l'individu a de sa propre personne (Larousse)56. L'identité personnelle peut
donc être mobile car y entrent en jeu des mouvements internes et externes comme la

55
Larousse, 2011.
56
Ibid.
48
représentation intime de soi, celle de soi par rapport aux autres, celle de soi et des autres.
L'identification et la différenciation y sont intimement liées. La différenciation naît de la
délimitation des contours physiques, psychiques et spirituels de l' Être. L'identification se crée
par la formation de l'individu. Cette identité fait la singularité du sujet, elle lui est transmise
par son mode de filiation mais s'acquiert aussi au cours du développement lorsque le petit
enfant construit ses identifications de base et se dé-fusionne de sa mère pour laisser place à
son narcissisme.
Freud57 et Klein considèrent l'importance de cette étape comme étant cruciale pour la
structuration de l'individu et la construction du "Je" prototype même de sa reconnaissance en
tant qu'individu à part entière. L'identité personnelle est donc un système, une structure, à la
croisée de différentes identités d'appartenance à un groupe : l'identité sexuelle, l'identité
sociale, l'identité ethnique, l'identité nationale qui forgent la singularité d'un individu, ce qui
le définit en terme de caractère, de personnalité, de goûts...

2.1.2 Identité personnelle ethnique

Lévi-Strauss58 définit l’identité comme "une sorte de foyer virtuel auquel il


nous est indispensable de nous référer pour expliquer un certain nombre de choses, mais sans
qu’il ait jamais d’existence réelle". Pour Erickson59, l'identité est le produit des
"identifications successives" qui sont transformées en un tout cohérent et spécifique. Même si
elle se définit comme originale, cette nouvelle configuration se fait considérablement par un
alignement sur les attentes de l'entourage, sur un "devoir-être". Différentes formes identitaires
existent : l’identité sexuelle, l'identité familiale (celle de l’histoire et de la sphère privée),
l’identité professionnelle, l’identité politique et religieuse (celle de la sphère publique,
symbolique, et culturelle). A partir de ces différentes formes d’identités des traits sont
exacerbés, construisant, ainsi, en grande partie l’identité personnelle d’un individu (Dubar)60.

57
Anna Freud.
58
Lévi-Strauss, 1977.
59
Erickson, 1993.
60
Dubar, 2010.
49
[Link] Identité personnelle

Dubar61 définit celle-ci comme "un processus, une histoire, une aventure et rien ne
permet de la fixer à un moment quelconque de la biographie". Il associe dès lors l’identité
collective, c'est-à-dire ce que l’individu intègre de son entourage et de son environnement par
"interaction enculturative" dès la naissance et l’identité individuelle ou personnelle, sexuelle,
symbolique, professionnelle.
Ainsi, l’identité personnelle peut être considérée comme un élément préalablement
existant chez l’individu. L’identité personnelle est liée à la construction de la personnalité par
les expériences vécues, la conscientisation de soi et de l’Autre ; ce, à partir du processus de
personnalisation et de socialisation dès la petite enfance. L’individu s’identifie ou se
différencie de l’autre pour soi (Le Soi "revendicateur") et/ou pour autrui (le Moi "adaptatif")
au cours des phases de sa vie, se forgeant une identité personnelle à travers la combinaison
des traits identitaires collectifs (socioculturels et familiaux) de son environnement au gré de
son évolution réflexive individuelle (Dubar)62. L’identité personnelle est difficilement
saisissable car elle n’est ni fixe, ni statique, elle est singulière et évolue au fil du temps et des
événements de l'existence comme le changement de statut (social, professionnel, familial,
parental,…). Une situation qui implique une évolution constante de la perception même de
l’identité personnelle chez l’individu, laquelle émerge nécessairement et inévitablement au
cours de la vie, par des "crises", appelées "crises identitaires".

[Link] Identité ethnique, culturelle et personnalité de base

La "personnalité de base" est définie par Kardiner63 à partir notamment des recherches
ethnologiques de Linton, comme étant la somme des relations entre les individus et la culture
prise en compte, en terme de comportements et de processus de socialisation des individus qui
participent à une culture. Kardiner64 met l'accent sur la "continuité de la personnalité" dans
son développement et souligne la relation entre les "expériences de la prime enfance et les
traits de personnalité de l'adulte". Ainsi, il développe le concept de "personnalité de base" le
décrivant comme une "configuration psychologique particulière propre aux membres d'une

61
Ibid.
62
Ibid.
63
Kardiner, 1939.
64
Ibid.
50
société donnée et qui se manifeste par un certain style de vie sur lequel les individus brodent
leurs variantes singulières".
Il considère le fait que la personnalité de base se crée dès l'enfance à travers le mode
d'éducation, avec pour objectif de "renforcer et de sélectionner certains traits considérés
comme souhaitables" communs au groupe (enculturation) : ce qui ferait de celle-ci un facteur
important d'intégration sociale. Le lien réciproque établit entre culture et personnalité, dans
une perspective dynamique, teinte cette approche dont l'intérêt est l'intégration du
psychologique et du culturel. Dans cette optique, la personnalité est à l'intersection de
l'individuel et du social. Pour soutenir son argumentaire, Kardiner se réfère aux recherches de
Linton65, qui postule que ce sont les "institutions primaires (organisation familiale, règles
d'éducation, discipline de base) qui forgent la personnalité de base, laquelle détermine à son
tour les institutions secondaires (religion, mythes, systèmes de valeurs)". Il précise, par
ailleurs, que tout changement dans les institutions primaires est répercuté sur les institutions
secondaires. Cette "causalité dialectique", selon Linton, a fait l'objet de nombreuses critiques
dont la principale est qu'aucun rapport chronologique n'est possible à établir pour savoir
laquelle des deux instituions précède l'autre, du fait qu' il est malaisé de les discriminer, l'une
se fondant dans l'autre. Cependant, l’identité culturelle est l’identité à laquelle l’individu
appartient et que l'on pourrait nommer "identité de base". Elle existe par transmission et
apprentissage de savoirs et les connaissances de l’histoire, de la culture d’appartenance sur le
plan du territoire et du milieu dans lesquels vit l'individu (forestier, urbain, littoral…), mais
aussi sur le plan du savoir-faire et des pratiques traditionnelles agricoles, alimentaires,
culinaires, patrimoniales, artistiques et artisanales. Pour tenter de comprendre l’appropriation
de la culture d’appartenance au niveau transgénérationnel, il est nécessaire d’étudier comment
elle se transmet : par quels procédés et quelles procédures.
Les modes de transmission, selon le paradigme de l’éducation familiale, se basent sur un
fonctionnement intrafamilial spécifique au groupe d’appartenance (patriarcat ou matriarcat,
choix matrimonial, rituels, mode de filiation et de maternage…). Les modes de transmissions
existent aussi dans le paradigme de l’éducation scolaire (soutien social, programme et système
d’éducation) de manière plus ou moins ritualisée.
Ces deux systèmes d’éducation doivent nécessairement et en toute logique, se rejoindre
pour permettre une construction individuelle et collective, cohérente sur le plan identitaire,
culturel mais aussi de l’équilibre psychique. Une incohérence de ces deux modes de
transmission tend à créer un déphasage, voire de la dissonance, induisant une fragilité dans la
construction psychique de l’individu au niveau transgénérationnel, favorisant ainsi le risque

65
Linton, 1945.
51
d’une crise identitaire ou d'une existence où prime le syncrétisme mental et intellectuel ; a
fortiori lorsque les transformations psychosociales bouleversent, comme en Guyane, les
équilibres traditionnels.

[Link] Identité ethnique et identité collective

L’ethnicité est le signe de distinction d'une ethnie par rapport à une autre. Le signe
d'appartenance à une même ethnie permet de comprendre l'identité ethnique. "La notion
d'ethnie est celle d'un groupe culturel qui possède une idée de descendance commune"
(Chalifoux)66. C'est une identité collective qui n'est pas égale à la somme des identités
personnelles et individuelles des membres de ce collectif. Elle est à mi-chemin entre un fait
naturel acquis par la naissance et une construction sociale (Martinello)67. L'identité ethnique
"renvoie à la notion de culture et à la notion de société" (Chalifoux)68 et comprend donc la
conscience historique et culturelle avec l'héritage traditionnel, les pratiques coutumières, les
normes sociales et culturelles selon une logique de "théorie primordialiste", où l'identité
collective se lie par la langue, ainsi que le précise Chalifoux69. "Nommer une culture consiste
à évoquer tout ce qui, dans l’identité humaine d’un individu ou d’un groupe la constitue,
c’est-à-dire tant les aspects de son être physique et physiologique que les aspects intellectuels
ou imaginaires" précise Audinet70.
En fait, l'identité ethnique est imbriquée dans l'identité d'un territoire, mais là encore
l'identité d'un territoire n'est pas égale à la somme des identités ethniques qui la composent.
Cette imbrication gigogne fait que l'identité nationale n'est pas égale à la somme des identités
territoriales, ni à la somme des identités ethniques et encore moins à leur somme totale.
Chalifoux71 relève que l'expérience de recherche dans le domaine de l'ethnicité montre que
l'appartenance de groupe peut apparaître à un moment précis, elle peut aussi disparaitre à un
autre, elle peut devenir plus ou moins importante. En ce sens notre approche tend à témoigner
d'une situation très circonstanciée qui ne peut prétendre à la généralisation.

66
Chalifoux, 1987.
67
Martinello, 1996.
68
Ibid.
69
Ibid.
70
Audinet, 2005.
71
Chalifoux, 1987.
52
Comment comprendre cela à travers l'identité Guyanaise ? La Guyane est un territoire
ayant une identité de par son histoire, sa géographie, ses traditions et ses coutumes. Cette
identité comporte différentes ethnies comme les Créoles, les Bushinengués et les
Amérindiens, mais également les H’mongs, les Haïtiens etc. Ce ne peut être leur somme qui
définit le "guyanais", leur association, leur métissage, mais plutôt, les caractéristiques qui les
rassemblent et peut les mener à créer un même groupe d'appartenance évolutif et propre à
l'identité Guyanaise. C'est le socle commun, le lien dont découlent les singularités de chacun.

[Link] Pluralité ethnique

La pluralité ethnique et culturelle correspond à la notion de multiculturalisme définie


par Goodenough72 comme étant "la prise en compte, l’acceptation et la valorisation de
plusieurs cultures sur un territoire". Vivre dans un contexte de pluralité ethnique comme en
Guyane Française démultiplie les sphères culturelles, par conséquent les panels de modes de
représentation et de perception du monde, les codes de conduites relationnels, les
comportements sélectionnés en fonction des situations et de la nécessité du moment
(Bennabi)73. Bastide évoque le "principe de coupure" comme stratégie utilisée par l’individu
face à ce genre de situation où il met de côté une partie de ses représentations du monde au
moment où il est face à un sujet d’une culture différente de la sienne. Mais la confrontation
massive de représentations qui, parfois, sont conflictuelles sur le plan psychique, identitaire et
social en Guyane, nécessite d’étudier la conjugalité entre les cultures et des stratégies plus
complexes, afin de négocier une coexistence culturelle au sein de cet espace culturel. Celui-ci
comprenant les anciennes populations en voie de transformation et les migrations récentes, où
chaque individu a ses traits culturels et une langue qui lui sont propres. La langue est le
premier élément indispensable qui entre en jeu lors d’un contact ou d’une "rencontre" entre
deux cultures : pour se faire comprendre, échanger, dialoguer, négocier, communiquer autant
que possible.

Chalifoux74 envisage lui-même le mot-clé ethnie en le renvoyant à d'autres concepts, par


exemple à la notion d'ethnicité, qui renvoie à la notion de culture et à la notion de société. La
notion d'ethnie est celle d'un "groupe culturel" qui possède une idée de "descendance

72
Goodenough, cité par Geertz,1973.
73
Bennabi, 2016.
74
Chalifoux, 1987.
53
commune" (Chalifoux)75. La culture est l'ensemble des choses apprises pour devenir membre
d'une société. Mais finalement Chalifoux questionne : qu'est-ce que la société Guyanaise ? Où
commence-elle ? Où finit-elle ? Commence-t-elle à Cayenne pour finir à Paris ? Finit-elle aux
frontières du Brésil et du Suriname ? Est-ce qu'en termes sociaux et culturels l'ensemble des
gens qui habite la Guyane constitue l'ensemble des Guyanais ? A moins que les Guyanais
soient un groupe spécifique parmi les peuples qui habitent la Guyane. La notion d'ethnie
dépend donc des définitions du groupe et des unités qui seront posées. La question posée par
Chalifoux en 1987 est-elle encore réellement à l'ordre du jour compte de tenu des évolutions
démographiques socioéconomiques mais aussi de la circulation des informations ? Pour les
jeunes en particulier leur scolarisation ne peut manquer de jouer un rôle essentiel dans la
transformation de leurs identités.

75
Ibid.
54
2.2 Cultures

Montaigne donne à "culture" son sens étymologique de


colere = cultiver.

"Aucune culture ne peut survivre si elle cherche à être exclusive"


M. Ghandi

2.2.1 Approche diachronique

Depuis Taylor, en 1871, les définitions de ce concept n’ont cessé de se démultiplier.


De la philosophie à la psychologie, en passant par l'histoire, la sociologie, l’anthropologie et
la psychanalyse ; chacune, selon ses objectifs et les courants théoriques qui sont les siens,
propose sa propre définition.

Pour les uns - philosophes des Lumières - elle se réfère à un savoir acquis permettant
le progrès de l’humanité qui s’arrache ainsi à son état de Nature. Pour d’autres, plus
contemporains comme Durkheim et Malinowski, elle est synonyme d’ethnoculture, ensemble
de caractéristiques (institutions, genres de vie, croyances, traditions, etc.…) qui permet de la
spécifier. Elle peut être aussi définie en termes de conduites apprises (Linton)76 propres à un
groupe donné. Pour les psychologues Camilleri77 et Clanet78 elle est à appréhender comme un
système de sens. Mais alors se pose le problème de son niveau de compréhension par les
hommes qui la vive.

Au début du XXème siècle, l'anthropologie s'interroge sur la diversité de l'humain,


notamment dans ses caractéristiques psychiques. A cette époque se développe une
"psychologie des peuples", répondant au désir de grandes nations de se construire une identité
culturelle. Ces nations sont, le temps de grandes découvertes ethnologiques, témoins de la
rencontre, au sein des mêmes territoires, de personnes d'origine géographique variées suite
surtout aux migrations européennes en Amérique, postérieures au commerce d'esclaves. Cette

76
Linton, 1977.
77
Camilleri, 1988. Clanet, 1982.
78
Clanet, 1982.
55
ethnopsychologie vise à construire "une science des caractères nationaux" (Laplantine)79.
Nombre d'anthropologues écrivent sous l'éclairage de la psychologie de l'époque, tel que Nina
Rodrigues, dans son ouvrage : l'Animisme fétichiste des nègres de Bahia (1900) relatif à ce
contexte brésilien où la question de l'intégration des descendants des esclaves africains et des
nouveaux immigrants européens se pose, suite à l'abolition de l'esclavage. Dans une société
nouvellement industrialisée, il interprète alors la transe comme un "phénomène pathologique
lié à un dérèglement du système nerveux" et conclut que "l'intégration de la population issue
de la diaspora africaine est un obstacle au progrès de la société".

L’anthropologie culturelle, qui s'est développée essentiellement aux Etats-Unis à partir


des années 1930, a des préoccupations proches de la psychologie des peuples dans la mesure
où elle s'intéresse aux conduites des individus au sein de leur société en montrant ce qui est
exclusivement corrélé à la culture. Les travaux d'alors démontrent qu'il ne faut pas considérer
"comme universel ce qui est relatif". Des anthropologues du mouvement " culturaliste ", tels
que Benedict, Mead, Erikson, puis Linton et Kardiner, dont le champ de recherche est désigné
par l'expression "Culture et Personnalité", proposent une relation "constructive intime" entre
structures socioculturelles et développement psychique individuel, les deux étant dès lors
inhérentes. Elle suppose donc une différenciation raciale des psychismes, comme l'évoque le
concept de "psychologie indigène" de Kim et Berry80, postulant l'unicité des spécificités
culturelles. La comparaison entre les cultures et les sujets de cultures différentes est estimée
impossible, les différences observées ne peuvent s'expliquer que qualitativement. Ainsi, le
processus de transmission de la culture du groupe à l'enfant est appelé "enculturation", terme
proposé par Mead. L'enfant, dès sa naissance va incorporer les éléments culturels, normes et
valeurs de sa société.

De façon synthétique pour Cuche81 la culture peut se définir, comme un "moyen


commode de désigner le patrimoine et l’héritage d’objets, de modes de pensée et de
comportements qui donnent son identité à un groupe humain et à ses membres". Cette
définition est une conséquence directe des recherches réalisées en ethnologie. Les ethnologues
ayant eu tendance, pour décrire certaines cultures, à "les construire, sinon à les réifier, avec
l’idée que chaque culture constitue un ensemble de caractéristiques ou de traits objectivement
identifiables, c’est-à-dire un système aux frontières nettes" (Troadec et al.)82.

79
Laplantine, 2007.
80
Kim et Berry, 1993.
81
Cuche, 2002.
82
Troadec et al. , 2007.
56
La culture ne peut être conçue comme une cause du comportement (Jahoda) 83. Ce sont
des individus donnés qui partagent certaines activités et relations sociales, (re)créent et
(re)négocient en permanence les savoirs, les règles, les normes qui organisent leur vie
commune (Geadah)84, mais aussi ce que sont les connaissances et les modes pertinents de
communication (Greenfield)85. Rogoff emploie ainsi l’expression de "participation à la
culture". Pour Cuche86, "la culture, au lieu d’être la cause de l’identité collective, devient sa
conséquence et son produit, elle n’est pas un système clos ni une tradition à conserver, mais
une construction sociale en constant renouvellement". Il tend à établir une distinction entre la
culture portée par des symboles, des traditions et des coutumes ritualisées et la civilisation qui
renvoie davantage à des pratiques, des techniques, des systèmes de gestion, d'organisation et
des hiérarchies propres "à une société" ou un groupe humain : les enjeux en question dans
notre recherche, a priori, semblent concerner une telle distinction. Les cultures n’ont pas
d’existence indépendante (réalisme) (…) elles existent dans la forme de certaines opérations
mentales créant un nouveau niveau de réalité, dixit Pyysiäinen87. Chacun de nous, par ses
interactions avec autrui, crée la culture. Celle-ci peut être dès lors appréhendée comme un
processus, tout comme l’identité culturelle, qui est toujours en construction.
Dans notre recherche nous prenons en compte la notion mouvante de culture, afin
d’établir ce qu’elle recouvre du point de vue de la psychologie clinique interculturelle mais
aussi des évolutions de civilisation qui impactent les structures psychiques et sociales dans le
vécu des sujets.

2.2.2 Conception de la culture

Si la culture se présente comme l’ensemble des productions et des activités humaines,


elle témoigne d’une philosophie, d’un savoir-être, d’un savoir-faire propre à un groupe donné.
Elle peut être approchée à travers ses éléments constitutifs que sont les valeurs, normes,
règles, croyances, représentations collectives, idéaux, standards comportementaux. La culture
est acquise et ne relève pas d’une hérédité biologique, elle est partagée, valorisée et transmise
à travers l’éducation. Elle se présente comme un héritage social, souvent implicite qui
échappe largement à la conscience, préexiste et survit à l’individu. Elle est traversée par des

83
Jahoda, 2002.
84
Geadah, 1999.
85
Greenfield, 1997.
86
Cuche, 2002.
87
Pyysiäinen, 2002.
57
changements en lien avec des mouvements internes liés aux réinterprétations subjectives de
chacun de cet héritage, mais aussi de confrontations avec d’autres cultures. Ces changements
traduisent d’une part, une formation de nature dynamique, complexe, ouverte, qui maintient
sa cohérence et d’autre part, son caractère variable selon les époques et le degrés de
civilisation.

A l'occasion du 50ème anniversaire du traité de Rome et publié en 2008 sous le titre


"Europe des cultures et culture européenne : communauté et diversité", Kristeva88 interroge :
"qui suis-je ?" Ainsi se pose la question de l'identité culturelle dans ce qu'elle a de plus
mobile, de plus difficile à saisir, "indéfiniment reconstructible, ouverte". La notion de culture
n'a eu de cesse d'évoluer, particulièrement sous l'effet des mutations rapides de notre monde
contemporain. A une époque où des mondes encore récemment séparés les uns des autres se
rencontrent et donc s'influencent, l'épreuve de l'identité culturelle connaît immanquablement
des tensions.
D'aucuns troublés de la disparition de cultures sous l’influence d'une domination
économique ou/et politique mondialisée, tentent de protéger l'identité culturelle. Ainsi,
Jullien89, lors d'un colloque au Viêt-Nam, a argué de la question des minorités, face à des
dirigeants politiques réunis pour débattre de la préservation de l'identité de la culture
vietnamienne. Il démontre ainsi que cette défense de l'identité s'appuie sur l'illusion d'un
noyau dur, pur, propre à telle culture. Il peut évoquer sa méfiance face à ces prétendues
caractéristiques culturelles, "étiquetées comme telles et formant standard [...] : en se figeant,
elles font barrage à l'intelligence" (Jullien)90.
Dans le même mouvement, Kristeva91 évoque la "culture moderne de l'identité ", alors
que "la culture est une quête identitaire indéfiniment reconstructible, ouverte". Elle est
construire par chacun et chacun est construit par elle de sorte que les individus qui partagent
certaines activités et relations sociales créent en permanence les normes et les savoirs qui
constituent leur culture et organisent leur vie (Bossuroy)92. En ce sens la distinction établie
par Cuche entre culture et civilisation est importante.
Moro93 propose de penser la culture en tant que dialectique philosophique opposant l'
"identité comme substance", à l' "identité comme processus". La première, même si elle est
pertinente d'un point de vue philosophique ne résiste pas à l'épreuve de la réalité. La pratique

88
Kristeva, 2008.
89
Jullien, 2010.
90
Ibid.
91
Ibid,
92
Bussoroy, 2012.
93
Moro, 1998.
58
ethnopsychiatrique qui accompagne l'effort des sciences humaines pour dépasser cette notion
d'identité tend à montrer que son existence est purement théorique : celle d'une limite à quoi
ne correspond en réalité aucune expérience (Lévi-Strauss)94. De fait, l'identité vécue est
essentiellement un processus inévitablement en évolution constante, constituée de
"multiplicités" dans les sociétés complexes. Elle est moins une donnée que l'on postule ou que
l'on affirme qu'une fonction ineffable à refaire et à reconstruire à tout moment pour rester
humain. D'un point de vue psychosocial clinique, cette notion tend vers la notion d'altérité, en
soi et autour de soi, qui est construite continuellement. Pour Moro95, construire sa propre
identité est nécessaire pour le besoin de reconnaitre celle de l'autre.
Dans la dynamique actuelle des constats sociaux de plus en plus médiatisés, il est
difficile de se représenter la culture sur le mode de l'appartenance que serait "Ma culture",
créatrice d'une identité propre. Cette conception reste néanmoins souvent "tenace et
résurgente", parce qu'elle repose sur un préjugé essentialiste qui conduit des "revendications
identitaires" (Jullien)96. Or, l'identité se construit toujours avec les autres, dans le partage et
parfois le conflit, elle est multiple et en perpétuelle transformation, ce que décrit Laplantine,97
du fait de la rapidité des mutations sociales. Toute revendication identitaire est le reflet de la
nostalgie de "l'unité perdue", dans une "quête désespérée de la synthèse". Pour lui "c'est
l'illusion du "nous-autres", du "moi, je" qui ne s'en remet pas d'être né, qui n'accepte pas que
le "je" est loin d'être simple, homogène, identique à lui-même, mais qu'il est fait d'autres,
voire d'Autre".

De manière paradoxale, en lien avec l'identité personnelle, la culture est finalement


intime et unique car propre à chacun, mouvante et complexe. Elle indique et signe, dans le cas
de notre recherche en particulier, les aménagements identitaires de sujets confrontés à une
évolution rapide de leurs conditions d'existence.

2.2.3 Acculturation

Selon le Petit Robert, l’acculturation se présente comme "le processus par


lequel un groupe humain assimile tout ou partie des valeurs culturelles d’un autre groupe
humain". Selon cette définition, l’acculturation se confond avec l’assimilation, même
94
Lévi-Strauss, 1958.
95
Moro, 2004.
96
Jullien, 2010.
97
Laplantine, 2007.
59
partielle, processus par lequel l’un des groupes culturels est quasiment absorbé et devient
semblable à l’autre. Ce processus nécessite donc une déculturation, c’est-à-dire un abandon,
un refoulement des traits culturels originels du groupe absorbé afin d’acquérir ceux proposés
ou imposés par l’autre groupe. Au regard de cette définition, l’acculturation apparaît comme
un processus unilatéral dont le changement n’affecte qu’un des groupes en contact. En 1880
Powell décrit le concept d'acculturation pour la première fois, dans ses études sur les
immigrants aux États - Unis. Ce concept a été, depuis, l'objet de recherches aux niveaux
anthropologique, sociologique et psychologique.

[Link] Evolution du concept d'acculturation

Dans le champ des sciences humaines et en particulier dans celui de


l’anthropologie culturelle, la définition classique de l’acculturation est celle proposée par
Linton, Redfield et Herskovitz, en 1936 et adoptée lors du Mémorandum du Social Science
Research Council : "l' ensemble de phénomènes résultant d’un contact continu et direct entre
des groupes d’individus appartenant à différentes cultures et aboutissant à des transformations
affectant les modèles culturels originaux de l’un ou des deux groupes". L’intensité de
l’acculturation dépend tant du donneur (qui ne présente jamais la totalité de sa culture mais
seulement la part du secteur de celle-ci qui touche à son statut distinctif dans la société
générale) que du receveur (certains accepteront des traits de la culture donneuse, d’autres au
contraire y verront un danger) (Devereux)98.

[Link] Acculturation : assimilation - différenciation

Toutes les études sur l’acculturation montrent que l’intégration d’un nouvel objet
se réalise toujours au prix de sa nécessaire transformation dans un mouvement d’assimilation
et de différenciation. Berry99, en proposant le concept d’acculturation psychologique, tente de
rendre compte de la dynamique dans laquelle se trouve une personne en situation
interculturelle, en repérant ses dispositions psychologiques face à sa propre culture, face à
celle de la culture d’accueil, ainsi que les effets de l’acculturation sur son identité, ce qu’il
résume en quatre stratégies : assimilation, marginalisation, séparation/ségrégation, intégration.

98
Devereux, 1970.
99
Berry, 1989.
60
Pour Berry100 le résultat d’un contact prolongé se limite à l’addition et/ou à la soustraction de
traits culturels par rapport à un ensemble de traits déjà présents chez l’individu avant la
rencontre interculturelle. Ainsi, au fil du temps, un individu intégré culturellement deviendra
"biculturel", ajoutant à son répertoire de nouvelles valeurs, de nouvelles manières d’être. Il
apprendra ainsi de nouveaux comportements adaptés à son nouvel environnement. Les deux
systèmes cohabiteraient dans son psychisme. Il puiserait, dans cette "boîte à outils", les traits
culturels en accord avec le milieu dans lequel il agit : une situation qui caractérise les milieux
guyanais considérés.

[Link] Acculturation et bricolage culturel

Lévi-Strauss101 décrit le bricolage culturel comme une technique stratégique :"le


bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de
l’ingénieur ... son univers instrumental est clos et la règle de son enjeu est de toujours
s'arranger avec les " moyens du bord"... (Lévi-Strauss)102. La décision dépend de la possibilité
de permuter un autre élément dans la fonction vacante, si bien que "chaque choix entraînera
une réorganisation complète de la structure, qui ne sera jamais telle que celle vaguement
rêvée". Selon Lévi-Strauss "la poésie du bricoleur lui vient aussi et surtout, de ce qu’il ne se
borne pas à accomplir ou exécuter. Il "parle", non seulement avec les choses ; mais aussi au
moyen des choses : racontant, par les choix qu’il opère entre des possibles limites, le caractère
et la vie de son auteur. Le bricoleur y met toujours quelque chose de lui". Sur le point de finir
par s'y identifier plus ou moins le plus souvent de manière intuitive, syncrétique. Le bricolage
culturel est essentiellement intuitif au niveau stratégique. C'est ainsi que des auteurs anglo-
saxons appréhendent l’individu, au niveau méthodologique, comme un assemblage de traits
autonomes les uns des autres (valeurs, attitudes, comportements etc.) de manière segmentée,
sur fond de behaviorisme, avec une approche réfléchie sur le fond, passive de part des sujets,
soumis à la toute-puissance de leur environnement culturel. L'analyse se focalise sur certains
"traits" culturels pris isolément, comme le montrent Bastide et Vasquez. Quel que soit
l'environnent du sujet : qu'il soit celui dans lequel il s’est "enculturé" ou celui dans lequel il
évolue après sa migration (Gueraoui)103. Dans ce dernier cas, toutes ses conduites, malgré ses

100
Ibid.
101
Lévi-Strauss, 1960.
102
Ibid.
103
Gueraoui, 2000.
61
stratégies de résistance, d’adaptation, de compromis, aboutiraient à l’assimilation à laquelle ni
lui, ni sa descendance ne pourraient échapper (Hallowell ; Pélicier).
Dans une structuration psychosociale en évolution très rapide comme c'est le cas
pour les populations concernées par la présente recherche, il s'agit de situations assimilables à
de l'acculturation permanente.

[Link] Acculturation et interaction entre "barbare" et


"civilisé"

Les travaux de Mead104 invitent à penser la nécessité de connaître la culture des sujets
étudiés pour tenter de mieux les comprendre. Pour Lévi-Strauss105 tous les hommes raisonnent
: le civilisé n'est pas l'opposé du barbare, "le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la
barbarie", aucune culture ne peut se dire supérieure à une autre. Mauss 106 considère que si la
première voie de transmission est l'enculturation décrite par Mead, la seconde est la
transmission par la technique du corps. Dans ses écrits, Mauss107 fait apparaître la nécessité de
traiter l’homme dans sa diversité de fonctions, c’est-à-dire comme une totalité de caractères le
formant, ce qu’il conceptualisa par la théorie de "l’homme total". En particulier en ce qui
concerne les groupes humains cosmopolites de la Guyane, d'un point de vue opératif avec
Bastide108 nous pouvons considérer que "l’acculturation n’est pas seulement le passage
d’éléments d’une culture à une autre, mais un processus continu d’interactions entre groupes
culturellement différents". Comme l’acculturation ne touche pas toute la population, elle ne
change pas non plus tous les traits. Du fait que : "ce ne sont jamais des cultures qui sont en
contact, mais des individus".
Selon Devereux109 un sujet qui renonce à la double culture, met en place un processus
d'acceptation, de rejet et de négociations qui découle de la rencontre avec d'autres cultures :
une situation qui dépend des rapports de force en présence. Ce que Bideau110 résume par : "il
est donc essentiel de penser une personne comme un être personnel, habitant une vie qui se
déploie dans une histoire et de l'envisager dans le cadre de ses propres possibilités, sans la
confiner à un univers inaltérable". En effet, il nous a paru dans notre recherche fondamental

104
Mead, 1930.
105
Lévi-Strauss, 1952.
106
Mauss, 1936.
107
Ibid.
108
Bastide, 1971.
109
Devereux, 1970.
110
Bibeau,1999.
62
de tenir compte des niveaux de connaissance de nos sujets pour appréhender leur conscience
des enjeux propres à leurs situations personnelles. Un sujet se présente comme un système
intégré, dynamique, complexe, produit de combinaisons, de traits culturels qui s’inter-
influencent, ce qui nécessite des restructurations personnelles continuelles avec des niveaux
de conscience très différents potentiellement.
Dans ce contexte d'hétérogénéité culturelle, la clinique doit envisager les forces macro
sociales en s'efforçant de comprendre leurs manières d'agir sur des mondes et des histoires
locales ainsi que sur l'histoire des personnes ; en fait, un continuum bio-psycho-socio-
politico-anthropo-culturel.

2.2.4 Interculturation

Pour aller dans le sens de Bibeau et pallier les limites de l’approche de Berry111,
Clanet112 propose aux psychologues de penser la problématique du contact interculturel à
partir d’un autre concept, celui d’interculturation. M’Bodj113 introduit le premier ce concept
dans la littérature scientifique. Il le définit comme le produit de l’action dialectique entre
enculturation et acculturation. Clanet114 se démarque de cette définition : pour lui,
l’interculturation recouvre "l’ensemble des processus - psychiques, relationnels, groupaux et
institutionnels - générés par les interactions de groupes repérés comme détenteurs de cultures
différentes ou revendiquant une appartenance à des communautés culturelles différentes, dans
un rapport d’échanges réciproques et dans une perspective de sauvegarde d’une relative
identité culturelle des partenaires en relation". Pour cet auteur comprendre ces processus
nécessite de se pencher sur la nature complexe de la dynamique interculturelle.

[Link] Différence culturelle et ambivalence

Dans ce type de rencontre, s’opère inévitablement un double mouvement,


traduisant l’ambivalence des individus face à la différence culturelle : "l’ouverture et la
fermeture". Ce paradoxe se traduit par la modification des systèmes, tant "personnologiques

111
Berry, 1984.
112
Clanet, 1990.
113
M’Bodj, 1982.
114
Clanet, 1990.
63
que culturels, du fait de leurs interactions, mais aussi par leur maintien, du fait du désir de
chacun de préserver son identité" (Guerraoui)115.
Clanet116 précise que trois processus contraires, mais complémentaires, s’articulent dans
cette situation : "l’assimilation, par les individus de certaines valeurs de l’autre ; la
différenciation, à travers la revendication, par chacun de certaines de ses spécificités ; mais
aussi la synthèse originale par création de nouvelles réalités culturelles englobant les apports
réinterprétés des uns et des autres". Selon Krewer et Jahoda117, l’interculturation renverrait à
"l’intégration psychique d’une pluralité de références culturelles subjectivées par
manipulation, réinterprétation, qui vont se combiner, interagir les unes sur les autres, et de ce
fait ne pourraient être réductibles à aucun des pôles culturels en présence". En fait tous ces
processus deviennent opératifs par bricolages partiels, constitués de manière relationnelles
ternaires.

[Link] Ambivalence et remaniements culturels

Cette conception part du principe que les relations ne sont pas binaires, mais ternaires.
Le processus d’interculturation suppose la création d’un "espace de rencontre" (Denoux)118
donnant la possibilité aux différentes identités de se positionner les unes par rapport aux
autres, pour créer entre-elles des relations qui s’expriment dans la "confrontation, l’échange,
la négociation", induisant des accommodations constantes de la part de chaque individu. Cet
espace transitionnel, réel ou symbolique, où un autre JE adviendrait, grâce à la dynamique qui
s’y tisse, s'y déploie, faite de tensions et de tissages, permet alors, à partir de la
"métabolisation de la différence culturelle", l’émergence d’une "culture tierce" (Denoux)119.
De nouvelles formes et règles de vie, de nouvelles valeurs, représentations, s’élaborent, suite à
ces remaniements (Belkaïd et Guerraoui, Demorgon)120.

115
Gueraoui, 2000.
116
Clanet, 1990.
117
Krewer et Jahoda, 1993.
118
Denoux, 1994a.
119
Ibid.
120
Belkaïd et Guerraoui, Demorgon, 2003/3.
64
[Link] Avènement d'une " culture tierce " plurielle

L’interculturation suppose que les individus appartenant aux groupes dominés et/ou
minoritaires ne s’assimilent pas à la culture du dominant, mais à une culture qu’ils ont eux-
mêmes concouru à façonner, à partir de leur propre dynamique subjective et de leur créativité.
L'espace de rencontre donne accès à cette créativité, indispensable pour tout individu : la
culture y prend toute sa dimension car elle est continuellement modifiée, réaménagée,
reconsidérée, par le jeu permanent de réalisations actives et surtout interactives de la part des
individus qui la partagent. Une "culture-processus qui serait le résultat de co-constructions
intersubjectives" (Camilleri et Vinsonneau)121. Cette approche invite à interroger les théories
culturelles telles qu’elles ont été développées depuis plusieurs années, à propos de la
"structuration identitaire des minorités culturelles" : que ce soit à partir d’un modèle du type
"choix exclusif" (identification à la culture d’accueil ou à la culture d’origine), ou à partir
d’un "modèle fondé sur l’inclusion" (dans la culture d’accueil et dans la culture d’origine).
Ces deux modèles établissent les systèmes culturels en présence, en opposition, avec
obligation pour le sujet de se déterminer vis-à-vis de ces deux entités. La question des enjeux
psychosociaux pose la question du niveau de conscience de l'inscription culturelle alors qu'il
s'agit le plus souvent de processus psychiques intuitifs.

L’interculturation à l'œuvre en Guyane induit que les identités, qui, aujourd’hui, se


(re)structurent dans la diversité culturelle, ne peuvent être appréhendées comme une et
indivisibles (Morin)122. Ce sont des identités plurielles (Clanet)123, des identités composites
(Glissant124 ; Laplantine125), qui s’inscrivent dans la relation et non seulement dans
l’enracinement. Elles ne peuvent, donc, plus être pensées à travers des dimensions "d’unité,
de constance, et de continuité". L’unité du moi comme principe identitaire (Camilleri)126
laisse alors place à un modèle "d’identité interculturelle conçue comme une tension […] entre
plusieurs traits identitaires éventuellement en contradiction" (Denoux)127 ; un système qui,
souligne Denoux, se détermine principalement par sa discontinuité et son adaptabilité au
contexte et qui privilégie de préférence le pôle pragmatique. Le sujet se retrouve alors dans

121
Camilleri et Vinsonneau, 1996.
122
Morin, 1987.
123
Clanet, 1990.
124
Glissant, 1996.
125
Laplantine, 2007.
126
Camilleri, 1998.
127
Denoux, 1994.
65
une "identité temporaire" répondant subjectivement à une situation donnée, où il exprimerait
certains de ses traits identitaires, les autres demeurant latents.

[Link] Intercultures comme " système processuel "

Dans la situation présente de l'approche des processus psychosociaux qui concernent


les enjeux relatifs à des grossesses adolescentes, des sujet confrontés à des interrogations
identitaires, ces théories sous-tendent que la culture doit être pensée comme un "système
processuel". Certains auteurs comme Camilleri, Clanet, Denoux128, développent la thèse selon
laquelle les individus sont en capacité de mobiliser des ressources psychiques, désignées
comme des stratégies identitaires, pour faire face au déséquilibre introduit par cette
confrontation à l’altérité et à l'angoisse qu'elle pourrait susciter. Ces stratégies peuvent être
simples ou complexes, souvent associées à divers mécanismes de défenses (rationalisation,
projection, sublimation, dénégation etc.), lesquelles permettent aux individus, de gérer l’écart
qui existe entre des codes symboliques, des modèles identificatoires et des normes de rôles
proposés par les différents contextes culturels, mais aussi de s’adapter à un environnement
pluriculturel. Cette charnière entre des fonctions ontologique et pragmatique de l’identité,
contribue à éviter la rupture de sens et ainsi à garantir la cohérence identitaire, tout en
modérant les tensions intrapsychiques et interpersonnelles. De ce fait, ce positionnement
théorique permet de considérer l’identité comme un système pluriel, ouvert, en perpétuelle
mouvance, communiquant assurément avec son environnement. Le problème posé dans la
recherche est aussi celui de la compréhension du milieu de vie hospitalier, transitoire pour les
adolescentes concernées.
En effet, la plupart des rencontres interculturelles imposées à celles-ci s’instaurent
dans des rapports asymétriques entre groupes majoritaires et minoritaires, dominants et
dominés, qui sont souvent repérés comme groupes autochtones et communautés étrangères.
Cette réalité amène, très fréquemment les professionnels qui appartiennent dans la majorité
des cas à la culture du majoritaire/dominant à évaluer la culture de l’autre à partir d’une
conception évolutionniste qui se traduit par une hiérarchisation des cultures en présence, où
celle des professionnels sert toujours d’étalon de référence, car elle est pensée par eux comme
la plus à même de proposer des valeurs tendant vers l’universalisme.

128
Ibid,
66
Dans la perspective ethnopsychanalytique de Devereux, la passation de test en
situation transculturelle a sa place, dans la mesure où elle permet d’accéder à des éléments
inconscients derrière les données manifestes. Une compréhension transculturelle est dès lors
réalisable, à condition de mener une réflexion sur les méthodes adoptées afin de prendre en
compte la culture sans sous-estimer son lien intime avec les structures psychiques, tant
affectives que cognitives propres aux situations psychosociales vécues par les sujets.

[Link] Guyane : une situation interculturelle évolutive

La population guyanaise s’est constituée dans le brassage de différents peuples,


de différentes ethnies à la suite de diverses invasions de peuplement. La Guyane est une terre
d'immigration depuis plusieurs siècles avec des vagues migratoires, que sont la colonisation,
la fuite des esclaves qui se réfugient en forêt, puis les vagues migratoires plus récentes en lien
avec les conflits armés, les situations politico-économique instables et précaires. La Guyane
est par définition un pays d’immigration. Cette donnée reste une constante de sa démographie.
Des personnes venant de diverses contrées du monde composent aujourd’hui sa population.
Cette réalité est pourtant occultée par un grand nombre de Guyanais qui découvre, en cette
période de crise économique et identitaire, la pluri culturalité de leur territoire, plutôt sur le
mode de la tension et du conflit repérables à tous les niveaux : économique, sociologique,
idéologique, scientifique, humain…

Ainsi, le fait de culture en transformation continue, plurielle, tout en étant singulière et


toujours retravaillée par des influences étrangères, ne peut donc être représentée sur le mode
d'une "enlisante appartenance (dépendance)" (Jullien)129. Cependant, il faut éviter de glisser
vers une représentation inverse qui serait celle d'une disponibilité égale des éléments culturels
du monde dans son ensemble, que chacun choisirait de s'approprier en toute liberté, passant
indifféremment des uns aux autres. Jullien130 illustre ce sujet par la métaphore d'un
supermarché dans lequel chacun se promènerait à travers les cultures du monde, choisissant
des produits traits-culturels sur les présentoirs. Cette image est globalement erronée : les
notions et les représentations culturelles qui les présentent demeurent sous la prégnance de la
pensée européenne.

129
Jullien, 2010.
130
Ibid.
67
L'enfant n'arrive pas dans un monde inorganisé, une culture existe avant sa
naissance, il baigne en arrivant au monde dans la culture globale de ses parents. Harkness et
Super suggèrent de distinguer les facteurs qui, au sein de chaque culture, modulent les
expériences précoces du bébé. Comme " niche développementale ", laquelle aborde l’étude de
l’individu dans son environnement comprenant : le milieu physique et social, les pratiques de
soins, les coutumes d’éducation et la psychologie des "care-giver" (adultes maternants). Ainsi
la culture influence le développement de l’enfant en assurant une séquence de niches de
développement successives. Selon Stork131, la manière dont la mère prodigue les soins au
bébé est "marquée par des traditions d’élevage et d’éducation des enfants de sa propre culture.
Ces traditions dépendent des idéaux et des valeurs que se forge chaque culture sur les rôles
parentaux et de ce que symbolise la descendance (…). Ces théories quasi-inconscientes
participent dans chaque groupe social au modelage des comportements parentaux". Ces
pratiques sont transmises de génération en génération avec des modifications inhérentes liées
à l’évolution des sociétés et au contact d’autres cultures. Toutefois l'évolution extrêmement
rapide de la mondialisation change la donne culturelle encore prégnante dans les générations
précédentes.

[Link] Guyane et " ancres matérielles "

De fait, la culture est construite par chaque individu et évolue en fonction de ce qu'un
humain crée toute sa vie en interactions avec les siens : les éléments culturels qui lui sont
transmis et les rencontres qu'il fait et fera. Ces éléments culturels sont, comme le précise
Donald132, des "mémoires externes "ou des "ancres matérielle " tel que Hutchins133 les décrit,
qui existent préalablement aux individus et leur sont incontestablement transmises. Chacun
génère ensuite de la culture à partir de ces éléments transmis. Pyysiäinen134 l'exprime
clairement quand il évoque la culture qui se réfère d'un niveau de réalité collective, non
individuelle, car, outre l'observateur la construisant, elle implique plusieurs niveaux de
générations et des groupes d'individus vivants la (re)négociant sous l'influence des réalités
extrêmes présentes. De ce fait, chaque situation d'interaction, entre deux personnes, est
l'occasion de construire " du culturel " à partir d'éléments qui préexistent. Un sujet qui répond

131
Stork, 1994.
132
Donald, 1991.
133
Hutchins, 2005.
134
Pyysiäinen, 2002.
68
à des questions posées par un psychologue, par exemple, participe d'une culture. Tous deux,
pendant la situation de passation de tests, ou lors d’entretiens, créent une culture instable et
dynamique à partir "d'œuvres humaines" propres à chacun (Troadec et al)135, parfois elles
peuvent être très différentes si les contextes culturels de chacun différent.

Un autre modèle d’acculturation est proposé par Arends-Tòth et Van de Vijver136, qui
intègre conjointement la permanence, l’adaptation d’attitudes et de comportements, dans les
différents domaines de la vie quotidienne, particulièrement privée et publique. Les auteurs
accentuent l’importance des conditions de vie antérieures à la migration et leur effet sur la
forme d’interculturation adoptée aussi bien au sens d'un pays que par les migrants. Une telle
définition du culturel exclut l'idée de "choc culturel", pour penser la rencontre en terme de
construction de nouveau. Ainsi, les changements sont conçus non comme des " pertes " de
culture, dites d'origine, mais en terme de mutation et de métissage.

2.3 Psychologie interculturelle

Elle se définit comme un véritable champ d’études avec ses modèles théoriques et ses
méthodes qui lui sont propres (Camilleri et Vinsonneau)137. Tout comme la psychologie
culturelle et la psychologie (inter)culturelle comparative, la psychologie des contacts de
cultures ou psychologie de l’interculturation s’intéresse "à la relation qui existe entre
l’organisation du psychisme et les systèmes culturels". Il est important, de distinguer ces trois
approches qui, comme le précisent Krewer et Jahoda138, se différencient aussi bien au niveau
des buts que de la méthodologie.

2.3.1 Psychologie interculturelle comparative

La particularité de la psychologie interculturelle tient au fait qu'elle s'appuie sur


les avancées de l'anthropologie humaine. Les principaux fondateurs de ce champ sont Jahoda,

135
Troadec et al, 2011.
136
Arends-Tòth et Van de Vijver, 2006.
137
Camilleri et Vinsonneau, 1996.
138
Krewer et Jahoda, 1993.
69
Triandis, Berry, Segall, Poortinga, Dasen. Les objectifs sont au nombre de trois : "étudier les
variations interculturelles du comportement, éprouver les limites des théories de la
psychologie générale, découvrir des universaux psychologiques (psychologie transculturelle)
en vérifiant la validité universelle des théories et en cernant les lois causales et universelles du
fonctionnement psychologique". Pour cela, la psychologie (inter)culturelle comparative
procède par comparaison des groupes culturels évoluant dans leurs contextes culturels
d’origine, afin de repérer les similitudes, donc les universaux, au niveau du développement
psychique et les différences liées aux spécificités culturelles. D’un point de vue
épistémologique, la psychologie interculturelle comparative présuppose l’unité d’un
psychisme humain et traite la culture comme complètement contextuelle dans l’étude des
comportements et à ce titre, comme variable indépendante. La présente étude ciblée ne vise
pas l'aspect comparatif.

2.3.2 Approche émique et/ou étique : la psychologie des contacts de culture

La psychologie interculturelle comparative se présente comme une science


nomothétique dans la mesure où elle recherche avant tout les régularités entre des
comportements individuels mêmes très différents entre eux, afin de proposer des lois
générales du comportement humain. En cela, la psychologie interculturelle comparative est
souvent assimilée à la psychologie transculturelle.

[Link] Psychologie des contacts de cultures ou psychologie de


l’interculturation

En France, ses principaux représentants sont Clanet, Camilleri, Denoux,


Vinsonneau. Tout comme la psychologie culturelle et la psychologie interculturelle
comparative, la psychologie des contacts de cultures s’intéresse "au lien culture-psychisme, à
l’unité et à la diversité du genre humain, à l’universalité et/ou à la relativité dans la
structuration psychique, à la question du rapport à l’altérité" (Devereux)139.

139
Devereux, 1970.
70
Sur le plan méthodologique, la démarche comparatiste s’avère délicate. Faut-il
procéder en adoptant l’approche émique et/ou étique ? Par définition émique signifie que
l'observateur se positionne du point de vue de l'objet, soit de l'intérieur du groupe social ;
étique signifie que l'observateur se positionne du point de vue de l'observateur soit de
l'extérieur. Cette dernière se caractérise par une connaissance rationnelle, objective et
indépendante de l’observateur qui se donne pour objectif d’identifier les catégories générales
et de validité universelle. Elle relève d’une démarche déductive à partir d’un appareil
conceptuel. De ce point de vue, les instruments de recueil de données sont construits selon les
modalités qui sont reconnues et qualifiées comme scientifiques.
Notre approche se veut essentiellement de type émique, notre démarche initiale vise à
connaître au mieux le phénomène des grossesses adolescentes en partant des informations des
observations tirées de l'intérieur de groupe social.

[Link] Schéma d'analyse - Niveaux d'analyse à considérer

Même si elle prend appui sur d' autres approches, l’objectif de la psychologie des
contacts des cultures "n’est ni d’identifier autrui en l’enfermant dans un réseau de
significations, ni d’établir une série de comparaisons sur la base d’une échelle ethnocentrée"
(Abdallah-Pretceille)140. Ce que reprend Denoux,141 en précisant qu’elle ne peut être ni une
herméneutique culturelle généralisée, ni une psychologie comparative, du seul fait des effets
réciproques des cultures en présence. Sa visée est avant toute chose de proposer un schéma
d’analyse pour discerner l’ensemble des processus (psychiques, relationnels, groupaux,
institutionnels) produits par les contacts de cultures. Notre démarche de recherche s'inscrit
dans cette optique.

Les recherches en psychologie interculturelle se concentrent sur l’étude de la


complexité des processus :
▪ Au niveau des groupes : la manière dont se créent les contacts, les influences, les
pressions ; l’analyse des zones de rencontres, de ressemblances, de différences, de conflits
entre les modèles culturels, les représentations (catégorisations, préjugés, stéréotypes) à
travers lesquelles se perçoivent les groupes et les individus appartenant à ces groupes ;

140
Abdallah-Pretceille, 1986.
141
Denoux , 1994a.
71
▪ Au niveau des sujets : les processus de rupture, d’ajustement, d’adaptation,
d’emprunt de traits culturels ; l’analyse des difficultés (parfois génératrices de pathologies),
mais aussi la formation et le développement des identités interculturelles (Denoux)142 et des
personnalités plurielles (Clanet)143 à travers la manière dont chacun se (re)structure, se
(ré)équilibre, élabore son compromis culturel susceptible de faciliter les mises en relation,
gère cet entre-deux qui peut-être conflictuel.

A travers la compréhension de ces processus, au-delà d’une analyse dynamique du


changement, c’est d’une part, le traitement psychologique de la différence, suite à la
confrontation interculturelle et d’autre part, l’étude de l’élaboration et de l’émergence d’une
culture tierce, culture de médiation (Denoux)144, qui deviennent centraux pour les chercheurs.
La dernière partie de la recherche envisagée, consacrée aux évolutions des influences subies
par les jeunes, traditionnelles d'une part, hypermodernes du monde actuel d'autre part, nous
permet d'envisager l'émergence de changements de comportements qui signent l' avènement
d'une culture tierce médiatrice.

D'un point de vue méthodologique, l’analyse de ces processus d’interactions


entre des personnes culturellement différentes et les formes d’intégration psychique
mobilisées par ces mêmes personnes, demande de questionner trois niveaux d’analyse :
intrapsychique, intersubjectif et inter-groupal. Les dimensions praxiques, affectives et
cognitives de l’activité psychologique des sujets, s'effectue souvent à partir d’une approche
herméneutique anthropologique et psycho-ethnographique de l'interprétation des signes
comme éléments symboliques d’une culture. Pour Camilleri et Vinsonneau145, une réelle
réflexion sur la méthodologie doit être réalisée afin de répondre aux critiques qui lui sont
faites, au niveau scientifique, en raison du manque de mesures et d’analyses statistiques.
Sperber146 précise qu'une représentation culturelle constitue un "sous-ensemble aux contours
flous de l’ensemble des représentations mentales". Précisant que le contenu d’une
représentation, n'est pas décrit, mais interprété ; ce qui justifie une méthodologie
essentiellement qualitative d'une part et clinique d'autre part.

142
Ibid.
143
Clanet, 1990.
144
Denoux, 1994.
145
Camilleri et Vinsonneau, 1996.
146
Sperber, 1989.
72
[Link] Evaluations personnelles : "enchaînement de micro mécanismes"

La fréquence et la répartition des représentations est avant tout une étude de leurs
transformations. Il s’agit d’expliquer pourquoi, dans certains cas, des transformations
minimales permettent de recouvrir tout un groupe social de façon durable. Le sens qui
pourrait être donné à un fait culturel est à rechercher dans "l’enchaînement de micro
mécanismes" et non dans un mécanisme social. Les théories naïves (Ninio)147 ou
ethnothéories (Stork)148 constituent des conceptions locales que se font, par exemple, les
adultes du développement de l’enfant. Celles-ci induisent les pratiques éducatives et
influencent ainsi le développement de certaines capacités (Hess)149 : "c’est un savoir
empirique généré par un groupe culturel pour un domaine précis". Des auteurs ont montré que
le but principal était de permettre à l’enfant de développer des compétences pour s’intégrer à
son groupe culturel. Harkness et Super, pour donner suite à une étude réalisée dans une
communauté Kipsiguis du Kenya, ont montré le lien existant entre les tâches confiées aux
enfants et l’âge de ces derniers. Ils ont donc proposé le concept de "niches
développementales" comme étant des environnements successifs nécessaires au
développement de l’enfant, tant dans les sociétés traditionnelles, qu’occidentales. Ces niches
qui reprennent les ethnothéories regroupent quatre sous-systèmes représentés par : 1°/
l’environnement physique et social, 2°/ les méthodes de puériculture, 3°/ les systèmes de
représentation et 4°/ les valeurs propres à chaque société. Ces différents facteurs sont en
constante interaction les uns avec les autres et prend l’enfant et plus seulement la culture,
comme point de référence.
Notre approche considère l'enchaînement des micro mécanismes interactifs par le biais du
recueil de génogrammes, mais sans qu'elle puisse prétendre à une quelconque exhaustivité :
les réponses aux questionnaires et entretiens livrent seuls des indices propres aux "niches
développementales", propres aux environnements des adolescentes considérées.

Ce faisant, nous considérons que les cultures sont différentes mais non inégales
pour autant. Ramener la différence à l'inégalité ou l'égalité à l'identité constitue deux formes
d'ethnocentrisme. En tout état de cause, l’être humain ne peut être compris en dehors de son
contexte historique et culturel, nous ne pouvons faire fi de la relation dynamique et
indissociable, qui existe entre psychisme et culture.

147
Ninio, 1979.
148
Stork, 1994.
149
Hess.
73
2.4 Psychanalyse : expérience de l'universalité

Dans le champ de la psychanalyse, apparaissent, également, les réflexions suscitées


par la diversité des cultures. Freud150 se confronte, dans Totem et Tabou, au problème de
l'universalité de ses découvertes. Il s'agit de démontrer que la psychanalyse décrit le
fonctionnement psychique de tout être humain et non pas exclusivement, celui de ceux issus
de la culture qui l'a suscitée.

2.4.1 Freud et l'anthropologie

Dans quatre de ses ouvrages, Freud151 adopte une démarche anthropologique :


Totem et Tabou, L'Avenir d'une illusion, Malaise dans la civilisation, Moïse et le
monothéisme. Ainsi, il souhaite lier la psychologie de l'enfant, les processus
psychopathologiques et la vie sociale des "primitifs" (Bossuroy)152. Dans Totem et Tabou
sous-titré : Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs,
Freud analyse un matériel ethnologique recueilli par Frazer et Tylor en Australie. Il y étudie le
totémisme et établit la "relation entre névrosé, primitif et enfant à travers le fantasme de
meurtre du totem et de la relation sexuelle à ses femmes, qui serait à la base tant des sociétés
archaïques que des processus psychiques infantiles à l'origine des névroses". Il écrit alors l'un
des premiers véritables ouvrages qui unit psychanalyse et ethnologie comme il le précise dans
sa préface "ce livre se propose de créer un lien entre ethnologues, linguistes, folkloristes
etc.… d'une part et psychanalystes de l'autre" Freud153.

2.4.2 Roheim et la démarche ethnopsychanalytique

Roheim154, en tant que psychanalyste et ethnologue du continent australien,


continue le travail de Freud dans cette démarche ethnopsychanalytique. Il étudie du matériel
recueilli en Mélanésie, dans l'île de Normanby. Il observe des enfants dans le but de repérer ce
qui, dans la chaque culture, est refoulé tout en étant présent. Même si le milieu culturel est

150
Freud, 1913.
151
Ibid, 1938.
152
Bossuroy, 2012.
153
Freud, 1913.
154
Roheim, 1972.
74
très proche de celui où Malinowski a étudié, ce dernier n'utilisait qu'une démarche empirique,
repérant une absence de complexe d'Oedipe. Roheim soutient des conclusions contraires et
montre qu'il existe une "structure anale, une angoisse de castration et un complexe d'Oedipe
classique".

Les travaux psychanalytiques posent la question d'une universalité des structures


psychiques mais ils insistent davantage sur les caractéristiques communes plutôt que sur les
différences constatées.

2.4.3 Culture, environnement culturel et processus psychiques

Dans les années 1970, le débat s'est parfois cantonné à la question de la prépondérance
de la culture sur le psychisme ou du psychisme sur la culture. Il s'est articulé entre un
relativisme culturel supposant une différence fondamentale des psychismes et un
universalisme marqué par une simplification des faits culturels, des contenus psychiques.
Toutes les recherches jusqu'aux années 70, ont été confrontées à la difficulté d'étudier des
faits pour lesquels elles doivent utiliser tant la psychologie que l'ethnologie, de manière
intime. Pour tenter de les réduire, Devereux155 propose une méthode de recherche
pluridisciplinaire, grâce à une réflexion fondamentale sur les relations entre l'individu et le
groupe.

Aujourd'hui les recherches sont en dehors de ce vain débat, contestant autant le


"relativisme radical" que "l'universalisme", faisant abstraction des différences culturelles.
Ainsi, pour Jullien156 "il faut se défier et de l'un et de l'autre : du relativisme paresseux
refermant chaque culture dans ce qu'elle croirait de son essence unique aussi bien que de
l'universalisme facile projetant sa vision du monde sur le reste du monde, comme si elle allait
de soi".
Cependant, le point de vue majoritaire repose sur des mécanismes ou processus
psychologiques de base qui ont été postulés universels car hérités de l'évolution biologique
des espèces, ils s'actualisent différemment selon les contextes écologiques et culturels (Dasen,
Greenfield, Tomasselo)157. Piaget, à la fin de sa vie, adopte la perspective suivante et

155
Devereux, 1972.
156
Jullien, 2010.
157
Dasen, 2007, Greenfield, 1997, Tomasselo 1999.
75
préconise "que l'attention du sujet soit dirigée vers certains objets (ou situations) et non pas
vers d'autres ; que les objets soient placés dans certains contextes et non dans d'autres ; tout ce
conditionnement ne modifie pas les mécanismes nécessaires à une espèce biologique telle que
l'être humain" (Troadec)158.
Néanmoins, d'autres conceptions mettent en doute l'absence de modifications de
l'ensemble de ces "mécanismes" (Vygotski Donald, Goody, Tomasello,)159 : les processus
cognitifs de base sont postulés comme universels. Il est admis que le psychisme humain
s'étaye sur le corps, de manière identique, apparaissant dans les relations précoces mère (care
giver)/enfant : lesquelles se structurent autour de la notion plaisir/déplaisir, associée à la
recherche d'autoconservation.

Ainsi, les principes psychanalytiques postulant un inconscient, pourraient être


applicables à tout être humain, si nous sommes attentifs au contexte culturel qui régule
particulièrement le lien entre principe de plaisir et principe de réalité. Celui-ci façonnerait
profondément les vécus individuels et les manifestations psychiques (Bossuroy)160. Dasen161
et De Ribeaupierre162 partant d'expériences de terrain précisent que "le développement
psychologique, selon les données culturelles existantes, n'est ni totalement universel, ni
totalement spécifique des cultures. Seule une approche intégrant les deux dimensions peut être
estimée comme appropriée". Cette dernière considération a guidé l'ensemble de la thèse.
En fait, il s'agit d'approches intimement liées. Une place importante est accordée à
l'influence de l'environnement culturel dans l'organisation des processus psychiques. Cette
position théorique prolifique quant à la clinique transculturelle s'est développée notamment
grâce aux théories de Devereux163 qui affirment qu'il est impossible d'adhérer au dogmatisme
des disciplines en jeu. Celui-ci propose que la psychologie ne peut être séparée du social et
que l'ethnologie ne peut être volontairement antipsychologique du fait même de l'essence de
la culture et du psychisme, rendant improbable de penser l'une sans l'autre. Ses approches
donnèrent naissance à une conceptualisation du réel en termes de " dedans-dehors ", c’est-à-
dire que toute conception du psychisme implique une certaine conception du social et
inversement. Devereux164 porte son regard sur la société fondamentalement du point de vue
de "l’individu et de la culture définie comme un système standardisé de défense solidaire des

158
Troadec, 2007.
159
Vygotski, 1985, Donald, 1991, Goody,1993, Tomasello, 1999.
160
Bossuroy, 2012.
161
Dasen, 2007.
162
De Ribeaupierre, 1997.
163
Devereux, 1970.
164
Ibid.
76
fonctions du Moi". Ainsi, l’explication d’un phénomène doit être réalisée par une "double
démarche scientifique" : on n’analyse jamais un fait en simultané, mais toujours d’une façon
complémentaire. Pour lui des liens étroits relient psychisme et culture, par déduction. Il ne
s'agit que de facettes d'une même chose, de co-émergeants dépendants l'un de l'autre.

2.4.4 Emergence du métissage : consubstantialité culture et psychisme

L'apport de Devereux dans le fait que la culture n'est pas une structure préexistante qui
modèle les individus, semble fondamental. "Chacun de nous ne "tombe" pas dans un "bain
culturel", ou ne "recevrait" sa culture de ses contemporains puis en serait le porteur" (Troadec
et al.)165. Réciproquement, la culture n'est pas "sécrétée" par le psychisme directement. En
tout état de cause, aucune de ces deux entités n'est le dérivé de l'autre. De même, il n'y a pas
"hiérarchie entre elles, ni chronologique, ni ontologique" (Bossuroy)166. Au contraire, leur lien
profond est indubitable, l'une et l'autre étant consubstantielles : la "culture n'existe que dans le
psychisme, et le psychisme ne peut se former en dehors de la culture". Laplantine167 résume la
situation : l'un et l'autre sont les "faces internes et externes"; "le psychologique, c'est de la
culture introjectée, et la culture, du psychisme projeté". Pour Devereux168 "une culture ne
devrait pas être appréhendée en se référant uniquement à ce qui se voit, ce qui se dit, mais
aussi en analysant ce qu'elle refoule, ce qui lui échappe". Il prétend ainsi que l'individu n'est
pas "un pantin, une mécanique dont la société pourrait manipuler les rêves, et les fantasmes",
car il existe une part de liberté de la personne à considérer.
En filigrane, dans la recherche effectuée, nous effectuons une approche qui
porte sur la perception de la société par les adolescentes et sur l'existence d'une distance ou
non par rapport à la culture métissée de l'ouest guyanais. Quelle que soit la société dans
laquelle il grandit, l'Homme doit pouvoir faire preuve de distance critique vis à vis de sa
culture pour ne pas être qu'un simple objet de culture mais bien devenir un sujet responsable
de culture.

165
Troadec et al., 2011.
166
Bossuroy, 2012.
167
Laplantine, 1999.
168
Ibid.
77
[Link] Métissage

Dans l'approche culturelle du groupe considéré pour la recherche, les


adolescentes observées faisaient partie de plusieurs groupes culturels différents, avec des
critères de vie à prendre en compte comme le pays d’origine, les langues parlées, l’ethnie, la
religion, le nom de famille… En fait, ces divers critères se recoupent parfois dans les
contextes du quotidien. Face à cette situation complexe les attitudes à adopter sont à
interroger. Pour Troadec et Vrignaud169 "certains psychologues réfutent toute appartenance
culturelle, estimée indéfinissable objectivement". Ils invoquent "une appartenance à
l’humanité dans son ensemble" faisant abstraction de la culture. D’autres, tentent de capturer
objectivement l’appartenance culturelle d’autrui ou attribuent une appartenance à l’humanité
dans son ensemble. Enfin, certains, assument le caractère arbitraire ou socialement construit
d'un classement effectué sur la base de critères d’appartenance donnés, parmi d’autres et
énoncé préalablement. Nous considérons que le concept d’identité culturelle est moins
opportun que le concept d’appartenances culturelles plus proche de la réalité. En ce qui
concerne la recherche envisagée, les appartenances culturelles sont multiples et mouvantes ;
elles résultent des métissages qui ont accompagné les rencontres entre cultures locales ou
importées le plus souvent.

[Link] Métissages, dialogues et diversité

"Face aux valeurs hégémoniques dominantes d’identité, de stabilité et d’antériorité",


Laplantine170 propose que le concept de métissage soit pensé comme une nécessité. Pour lui
"le métissage contredit précisément la polarité homogène/hétérogène, il préconise une
troisième voie entre fusion totalisante de l’homogène et fragmentation différentialiste de l'
hétérogène". Le métissage ne pouvant être considéré comme une rencontre entre des
ensembles premiers homogènes donnant naissance à un élément "hétérogène", ce n’est donc
pas l’équivalent de la mixité, du mélange, de l’assemblage ; cela ne suppose pas un état initial
premier et pur. Le métissage est aussi à différencier du syncrétisme induisant une totalisation,
un abandon des différences par addition. Une situation opposée au multiculturalisme
(Laplantine171) qui "se fonde sur la cohabitation et la coexistence de groupes séparés et

169
Troadec et Vrignaud, 2001.
170
Laplantine, 2007.
171
Ibid.
78
juxtaposés résolument tournées vers le passé, qu’il convient de protéger de la rencontre avec
les autres". Objectivement la situation de l'ouest guyanais est reconnue comme étant celle de
l'ouverture, de rencontres extrêmement diversifiées.

[Link] Métissages : mouvement évolutif fécond

Jullien172 conçoit la culture comme une fécondité à maintenir ouverte ou à


promouvoir et non comme une identité à figer. Il rappelle que, face à la peur de voir éteindre
des cultures sous la poussée de la mondialisation et de la puissance économique, le rôle
fondamental de l’intellectuel et de l’homme politique, n’est pas de protéger une identité
culturelle figée, réduite à quelques traits saillants à un moment donné, qui se trouverait dès
lors stoppée dans le mouvement évolutif nécessaire à la vie d’une culture. Leur rôle est de
protéger la diversité en travaillant les écarts, en prolongeant une brèche dans le conformisme,
pour "réintroduire de la tension dans la pensée, remettre notre raison en chantier" (Jullien)173.
De fait, nous sommes concernés par les différences entre cultures et pas exclusivement celles
propres à des populations minoritaires qu’il faudrait protéger. La diversité est ce qui permet
de penser ; d’enrichir la réflexion par l’éventualité de faire appel à des ressources culturelles
différentes, de prendre en compte les écarts entre les systèmes de pensée : autant de pistes
pour nourrir la réflexion, sur des ressources déployant des "possibles aventureux" que toute
intelligence humaine, dès lors qu’elle s’attache à leur cohérence avec patience, peut
comprendre et exploiter. Les différents écarts permettent l’enrichissement.
Dans le cas présent de notre recherche, les grossesses adolescentes intéressent l'ouest
guyanais confronté à leur grande fréquence, mais elles intéressent aussi les autres territoires
français des régions de la métropole ainsi que les différentes contrées d'Outre-Mer. Ciblant la
situation guyanaise, nous faisons momentanément l'impasse sur les autres situations, mais en
filigrane nous interrogeons l'ensemble des situations liées au phénomène de l'évolution de
l'âge de la première grossesse chez la femme.

172
Jullien, 2010.
173
Ibid.
79
CHAPITRE 3

80
"L’adolescence consiste à donner une forme culturelle à une réincarnation qui, pour
appartenir, à la nature doit revenir à la Culture.
La fin de l’adolescence est l’aboutissement de ce processus".
A. Miller

3 Adolescence

3.1 Généralités

3.1.1 Adolescence

Selon Stassart174 "l'adolescence serait un phénomène socialement et


culturellement déterminé", faisant suite aux propos d'Ariès qui pense que si la jeunesse avait
été l'âge de prédilection du XVIIIe siècle et l'enfance celui du XIXe, "l'adolescence est l'âge du
vingtième siècle". Moro175 précise que ce sont les occidentaux qui ont défini l'adolescence
décidant de délimiter une période de la vie entre l’enfance et l’âge adulte. Les jeunes sont
ainsi devenus des ados parce que notre "société a créé la catégorie "adolescence" et lui a
donné une cohérence : elle est traversée, transformée par la puberté, mais elle ne se réduit pas
à ce processus biologique". L'adolescence n'existe pas dans certains endroits dans le monde,
parfois c’est le mot adolescent qui n'existe pas dans la langue. Dans plusieurs sociétés, en
Afrique par exemple, le sujet est soit enfant, soit adulte. L'adolescence est uniquement
signifiée par un rituel de passage. Dans ces sociétés, on ne s'oppose pas à ses parents,
l’individu accède à la sexualité très directement et généralement les mariages se font plus tôt
qu’en Occident. L'adolescence est une catégorie sociale et anthropologique qui est définie par
des caractéristiques psychologiques.

174
Stassart, 1996.
175
Moro, 2004.
81
"L’adolescence…le commencement d’une femme dans la fin d’une enfant".
V. Hugo

[Link] Définition

Étymologiquement, le terme remonte à l’Antiquité, il est composé de la racine latine


"adolescere" qui, s’écrit au participe présent "adolescens" et signifie "en train de grandir", et
au participe passé "adultus" ou "qui, a fini de grandir". À Rome, seuls les jeunes hommes de
17 à 30 ans étaient ainsi dénommés et il ne s’agissait en aucun cas de pré-adultes ou de post-
adolescents. La citoyenneté leur était acquise à 17 ans et le droit de mariage dès la puberté.
Les femmes, quant à elles, devenaient directement "uxor", épouse, c’est - à - dire sans
adolescence. Ce n'est qu’à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, que l’adolescence
prendra toute sa place. Cette dynamique est en lien avec l’augmentation de la scolarisation
obligatoire et de l’espérance de vie qui s'accroit, en corrélation avec l’industrialisation qui
prend son essor. Mais, avec le triomphe de la Raison, le XIXe siècle développe l’idée d’une
jeunesse irresponsable, prévoyant des mesures de "corrections paternelles" et d’enrôlement
forcé. Vient ensuite le temps de la peur de la jeunesse en 1897 comme facteurs
désintégrateurs de la société, ayant "le goût du sang et du viol". L’encadrement des jeunes
gagne du terrain. Ce n'est qu'avec la généralisation de la scolarisation, au XXe siècle, qu'est
utilisé comme terme commun, la dénomination adolescence, désignant une classe d’âge, tant
pour définir les garçons que les filles. C'est dans les années 1940 que le terme est devenu
populaire. Il est à souligner que l'adolescence et la scolarisation évoluent conjointement. Puis,
l’adolescence est l’objet d’études et de théorisations nouvelles, criminologiques,
sociologiques, et psychologiques, en attendant les travaux psychanalytiques de Jones puis
d’A. Freud. Ce processus est également défini comme "une phase de restructuration affective
et intellectuelle de la personnalité, un processus d’individuation du corps sexué (…) et infiltré
d’une problématique identificatoire" (A. Freud).

Aujourd'hui, l’adolescence est définie par l’Organisation Mondiale de la Santé comme


la tranche d’âge allant de 10 à 19 ans. Plus généralement, on admet qu’elle commence aux
alentours de 12 ans et se poursuit jusqu’à environ 20 ans, quand les principales
transformations biologiques, psychologiques et sociales sont accomplies.
Mais dans notre société post moderne devenue hypermoderne, donner une définition
de l’adolescence se montre délicat. Car celle-ci varie en fonction de l’époque et du contexte

82
socioculturel donné. Aujourd'hui, dans notre société à classes d’âges, l’adolescence occupe
une "fonction charnière" entre l’enfant et l’adulte.

Un processus de transformation
Selon Benghozi176, l'adolescence, "entité de l'entre-deux", est spécifique d'un
processus de transformation qu'il définit sous le terme d' "anamorphose". C'est un processus
phasique qui engage en même temps le niveau singulier, le niveau groupal généalogique et
qui met en jeu à la fois des remaniements au niveau somatique, psychique mais aussi qui
concerne le lien social. Jeammet montre que l'adolescent est l'objet de nombreux
bouleversements qu'ils soient physiques, psychologiques, affectifs, et sociaux. Au cœur de
cette métamorphose se situe la rencontre avec le corps sexué. La sexualisation imprègne tous
les changements puisque l'individu se voit conférer une nouvelle fonction : "celle d'assurer la
reproduction de l'espèce". La puberté remet donc en cause sa relation aux objets
d'attachement, à sa représentation corporelle, à ses désirs et ses pulsions. L'adolescent lors de
sa refonte identitaire sait qu'il n'est plus un enfant, mais il ne peut pas "toujours donner un
sens à ce qui se passe en lui. Tout n'est pas visible ou mesurable".

[Link] Etapes de l'adolescence

L’individu passe du stade de la première apparition des caractères sexuels


secondaires à celui de la maturité sexuelle. Un ensemble de transformations engage
l'adolescent dans un remaniement qui se situe à 3 niveaux : la relation avec son corps sexué,
son identité psychique et à son environnement. Les processus psychologiques et les
mécanismes d’identifications peu à peu deviennent ceux d'un adulte et non plus d'un enfant.
Le processus de séparation-individuation est le premier axe caractéristique de l'adolescence.
L'enfant va s'autonomiser en construisant son identité avec du matériel, des composants, qui
ne seront plus exclusivement les images parentales et seront moins influencés par les valeurs,
les croyances que représentent ses parents. Pour accomplir cette séparation d'avec ses parents,
l'adolescent doit "ouvrir son espace psychologique. Dans son espace psychique élargi entrent
alors de nombreux relais des parents" (Moro)177. Ainsi, ce passage est en lien avec l’état de
dépendance socioéconomique totale qui se transforme en un état d’indépendance relative.
L'adolescence oblige à une redistribution des règles et des énergies pour soi-même, mais

176
Benghozi, 2007.
177
Moro,2017.
83
pareillement une redéfinition de sa relation à l'entourage tout particulièrement aussi aux
parents. Jeammet178 dépeint un présent bouleversé, à la recherche de repères adaptés, mais,
s’inscrivant toutefois dans une "évolution continue".
L'enfant qu'il était, les projections, les espoirs et les craintes dont il a fait
l'objet "tissent la toile de fond sur laquelle l'adolescent va dessiner les contours de cette
situation inédite".

3.1.2 Bouleversements de l'adolescence

Les perturbations propres à l’adolescence concernent à la fois le


fonctionnement physique, psychologique et social. La tension, entre l’appétence objectale
pour aller à la recherche d’identifications nouvelles et la préservation narcissique pour
conserver l’assise identitaire, représente un des enjeux essentiels de l’adolescence. L’un des
aménagements de l’adolescence va ainsi être la quête identitaire. A cet âge-là, il est fréquent
que l’individu tienne un journal intime et vive dans deux mondes. Le premier serait celui de la
réalité et le second une sorte de refuge intérieur où l’adolescent trouverait un abri quand la
réalité extérieure est décevante. Ainsi, son monde intérieur est fait de rêveries, de secrets, de
réflexions, de repli, de nombreux sentiments et d' émotions. Certains adolescents peuvent
développer une grande imagination qui prendra beaucoup de place dans leur vie psychique.
Ainsi, l'individu adolescent se construit une identité au travers des personnages auxquels il
souhaiterait ressembler.
Jeammet179 considère le rapport à soi que peut développer l'adolescent comme une
"importante campagne d’affirmation de soi". En effet, il est en quête de lui-même et désire
construire sa propre identité. Celle-ci trouve des "origines bien antérieures à l’adolescence
puisqu‘elle est un enjeu dès la naissance". Nous savons aujourd'hui, suite à de nombreux
travaux, que le fait d’être un "enfant désiré ou non a des conséquences importantes sur
l’image de soi et donc sur la construction de l’identité". L’enfant prend conscience de lui-
même à travers sa relation avec la mère dès les premières années de vie. C'est grâce aux
contacts physiques qu'il expérimente avec son "care giver", que l'enfant découvre son corps.
Au sortir de l'enfance, l’ "expression de soi" est troublée mais à mesure que l'adolescent
rencontre et accumule des expériences, celui-ci se constitue une "identité sociale". La
"distinction entre le Moi et le Non Moi se précise grâce aux interactions nouvelles qu’il a avec

178
Jeammet, 2004.
179
Jeammet, 2004.
84
les adultes", indique Jeammet180. Ainsi, l'adolescent reçoit en "miroir sa propre image", lui
permettant d'intérioriser progressivement qui il est. Dans un premier temps, cette affirmation
de soi est très instable et l’adolescent alterne des comportements plus ou moins
contradictoires. En outre, sur le plan cognitif, l’adolescent développe la pensée "formelle"
pouvant ainsi, réfléchir sur des situations abstraites, détachées des objets concrets. De
nombreuses questions, du type qui suis-je ? que suis-je ? pourquoi suis-je ici ? font leur
apparition. La pensée prend une place nouvelle, tout aussi importante, et à ce stade du
développement les "périodes de réflexion ou de rêverie" sont prépondérantes (Jeammet)181.

L’adolescence se caractérise donc, globalement comme un processus, dont le


travail psychique important et inédit consiste à nommer, contenir et donner sens à tous les
éprouvés. En conséquence, la violence des émotions ressenties (amour, haine, ennui, colère,
peur, tristesse, honte, culpabilité, stupeur, etc.) atteste de l'importance des transformations
subies. Marty182 rappelle qu’être soi suppose aussi d’intégrer ses émotions, de ne pas être
coupé d’elles.

[Link] Corps en transformation : "De la chrysalide au papillon"

Dolto montre que le corps comme support des échanges avec l'environnement
n'offre plus la stabilité que l'enfance lui conférait. Le corps comme socle des émotions où
celles-ci sont parfois à fleur de peau, pour certaines étrangement étrangères mais pourtant
tellement connues, devient l'objet d'interrogations physiologiques, intellectuelles,
émotionnelles, sentimentales et sociales. Pour parvenir à la maturité, l'adolescent doit faire un
travail d'acceptation de son corps nouveau : une entreprise incertaine qui l'incite à des
attitudes constatées de prise de distance entre provocation et séduction. L’adolescence est
l’une des étapes du développement humain où se jouent des mutations fondamentales et
irréversibles, conduisant à une métamorphose - littéralement, un changement de structure -.
Aujourd’hui, une plus grande précocité dans la maturité physiologique des jeunes filles est
remarquable mais la maturité psychoaffective, et sociale s’avèrent plus tardive en fonction
d'une entrée plus tardive dans le cadre des responsabilités sociales : ce qui n'est pas encore le
cas dans les sociétés demeurées plus traditionnelles.

180
Ibid.
181
Ibid.
182
Marty, 2010.
85
Pendant l'enfance, un individu acquiert de lui-même une certaine image qu'il
crée à travers le regard des autres. Celle-ci se développe en parallèle avec les transformations
objectives de son corps ; pendant quelques années la concordance entre les deux est réalisée.
Mais au moment de la puberté, les transformations corporelles s'activent et la " tête ne suit
plus ". S'installe alors une période de décalage entre ces deux transformations réelles ou
alléguées d’une certaine réalité. L'image de soi et le réel se trouvent éloignés. L'écart qui
s'établit est source d'angoisse, qui elle-même amène à des "mécanismes particuliers de
transformations". Car, l'angoisse pousse à une "recherche d'adaptation qui produit des
changements dans les attitudes psychiques et les comportements".
L'adolescent peut-être très angoissé de ces changements corporels qui lui plaisent plus
ou moins et l’interrogent. A ce moment de la vie, l’ "agir est un moyen de décharger son
anxiété" (Jeammet)183. L’adolescence relit et réinterprète la sexualité infantile à la lumière de
puberté et de ses pulsions nouvelles, elle donne forme et sens au sexuel génital, sans pour
autant jamais prétendre à dompter la force pulsionnelle. Le travail psychique qui se déploie au
moment de l’adolescence n’est possible qu’à la condition que pendant la période de latence, le
sujet ait pu traiter l’excitation somatique de la petite enfance (Marty)184. L'adolescent se
cherche. Il tente de trouver des images de lui - même qui lui correspondent. Mal dans sa peau
il est en quête d'une autre image plus acceptable. Il cherche à être "comme" en calquant des
modèles alors que de manière paradoxale il tend vers être lui-même, une personne dont les
caractéristiques sont spécifiques.

[Link] Adolescence, corps et identités

À l’adolescence, le corps en plus d'être une réalité biologique ce que montre à


voir la métamorphose pubertaire ; est une entité psychique propre, ce qui explique nombre des
problématiques d’adolescence, en commençant par l’identité. En effet, selon Ortigues185
l’identité est d’abord corporelle. Si le corps d’enfance est familier, connu ; le corps adolescent
crée une rupture, une surprise. L’enveloppe corporelle de l’adolescent l’expose au regard
d'autrui, le rend fragile, comme si les autres pouvaient lire ce qui se passe en lui (forme de
transparence corporelle/transparence psychique qui se retrouve lors d’une grossesse). En
même temps l'adolescent est en quête de son identité psychique individuelle. Il explore

183
Jeammet, 2004.
184
Marty,2010.
185
Ortigues, 1986.
86
différentes possibilités de trouver des identités sociales et familiales qui le caractérisent et lui
soient propres.

Dans ce même mouvement, un changement considérable est à l’œuvre qui est


celui du passage de la sexualité enfantine à une sexualité génitale. Ce cheminement le
conduira à la maturation psychoaffective et à la possibilité d'avoir des relations sexuelles en
ayant acquis une certaine maturité. A ce moment précis, les enfants sont en plein processus de
séparation individuation, or le point central de ce changement est l’aptitude à investir,
émotionnellement et sexuellement, quelqu'un d'autre que ses parents. Durant l'enfance,
beaucoup d'émotions et d'affects provenaient des images parentales. Au cours de cette
période, l’adolescent commence vraiment à s'intéresser à l'Autre. Ainsi, il tourne ses pulsions,
son érotisme, son désir vers quelqu'un d'autre que ses parents. La tension, entre l’appétence
objectale pour aller à la recherche d’identifications nouvelles et la préservation narcissique
pour conserver l’assise identitaire, représente un des enjeux essentiels de l’adolescence.

Avec l'arrivée de la puberté, l'adolescent se trouve aux prises avec une situation
complètement nouvelle, laquelle le précipite en avant sans qu'il puisse la dominer. Tout
change : le corps, les sentiments, les pensées, jusqu'au regard des adultes qui lui renvoient une
image transformée de lui - même. Tout le processus adolescent consiste à intégrer
psychiquement les mutations pubertaires, de donner sens aux éprouvés pour lui permettre de
s’approprier ce corps biologique, érotique et fantasmatique, ce corps étranger afin, de le
rendre plus familier. Il en sera de même avec les émotions : pouvoir les reconnaître, les tolérer
en soi et chez l’autre, résister à la tentation de les nier ou de les expulser. Si tout lui échappe
sans qu'il y puisse rien, il se retrouve de nouveau dans une situation de dépendance vis-à-vis
de l'adulte.

3.1.3 Adolescence et émotion

Le mot émotion vient du latin motio = mouvement, e = qui vient de, cette
étymologie indique le sens de ce mot. L'émotion est donc un mouvement provoqué par une
excitation extérieure.

L’émotion est un terme qui appartient à la psychologie ; il désigne un état


physiologique avec des manifestations neurovégétatives qui font suite à une perception ou qui
87
sont provoquées par une excitation extérieure (ou/et intérieure) qui se transforme en un état
émotif. L'émotion s’impose au sujet malgré sa volonté. Le corps "parle" ce que la vie
psychique n’a peut-être pas encore intégré. Des auteurs affirment que l'émotion n'est peut-être
pas réductible au seul aspect corporel mais qu'elle contient un message à décrypter. Dans ce
cas, l'émotion serait la base sensorielle de la vie affective et s'inscrirait alors sur le trajet
pulsionnel entre soma et psyché. Pour Marty186 "avec l’émotion, l’accent est mis sur l’aspect
corporel de la réaction, ce réel qui constitue le socle même de l’adolescence".
La clinique de l’émotion à l’adolescence, invite à penser que le langage
corporel pourrait traduire la force d'une sensibilité ressentie difficilement mise en mots.
L'adolescente devra alors intégrer psychiquement les mutations pubertaires et donner sens aux
"éprouvés" afin de s'approprier ce corps étranger et les émotions qui s'y associent. Ainsi, les
émotions seraient-elles des guides qui permettraient de se repérer dans la relation à soi-même
et aux autres. Elles possèderaient une valeur relationnelle et socialisatrice, la difficulté que
peuvent rencontrer certains adolescents à les reconnaitre et à les nommer entraîne des troubles
dans le devenir du processus de subjectivation. En outre, l'enjeu du narcissisme à
l'adolescence passe par l'appropriation d'une image de soi changeante et changée, afin
d'accéder au sentiment d'exister. Le but étant de transformer le paraître pour accéder à l'être.
Ainsi, le corps pubère peut amener un sentiment violent de "haine destructrice" provoquant de
nombreuses attaques dans le but de détruire les traces de la puberté (grossesse). A
l'adolescence, plus qu'à tout autre âge de la vie, l'émotion révèle la présence en soi d'une
sensibilité qui nécessite d'être élaborée, intégrée à la subjectivité pour que ce qui est vécu
fasse sens.

[Link] Indépendance et appartenance

L'adolescent n'a de cesse de vouloir, de devoir, trouver sa place dans la vie sociale.
Cette tâche peut prendre deux directions qui parfois sont contradictoires. D'une part, il s'agit
de conquérir son indépendance (par rapport à l’autorité) et, d'autre part, de constituer un
nouveau groupe d’appartenance sous-tendant un schéma de dépendance d'un nouveau type en
relation avec une nouvelle appartenance.
L’adolescent est en train de se construire en tant qu’adulte et l’autorité, quelle
qu’elle soit, représente une atteinte à sa liberté. Les parents contrôlent les comportements, les

186
Marty, 2010.
88
fréquentations et souvent l’orientation scolaire ou professionnelle. L’école impose un
programme, et contraint à un travail régulier. Cette autorité est vécue comme pesante et
généralement sa nécessité n’est pas bien comprise par l’adolescent. Il s’essaie alors à la
contester de manière plus ou moins virulente. Cette tendance à dire "Non" peut se manifester
par l’imitation de comportements réservés à l’adulte (tabac, alcool, drogue, sexualité
débridée...) ou par la contre imitation du modèle attendu.
Pour marquer sa différence par rapport à ce monde adulte et autoritaire, l’adolescent
éprouve le besoin de vivre en "bande". Il y trouve, l’amitié, la solidarité, et la compréhension.
Ces pairs connaissent généralement les mêmes difficultés et ensemble ils tentent d’introduire
de nouvelles normes.

[Link] Identité à l’adolescence, " boîte à outils "

Pour Devereux, l’identité peut être définie comme une sorte de boîte à outils dont
chacun des éléments est une facette de l’identité que le sujet va choisir en fonction de la
situation à un moment donné. Elle est définie comme "un processus actif, affectif et cognitif,
de représentation de soi dans son entourage, associé à un sentiment subjectif de sa
permanence" (Braconnier ; Marcelli)187. Du point de vue de la psychanalyse, l’identité renvoie
au narcissisme de l’individu et à la qualité des premières relations, en particulier des relations
de soins précoces constitutives de ce narcissisme.

Les points consensuels dans la littérature


Camilleri188 s'appuyant sur son expérience concernant les adolescents en
Tunisie puis en France, propose les points qui font consensus dans la littérature. Le premier
élément est la perspective dynamique de l’identité. Le second concerne l’interaction entre le
sujet et l’environnement. Ainsi, pour lui, l’identité à l’adolescence se caractérise par une
fragilité, une instabilité, une variable des références. Cette fragilité peut être modulée par des
conditions psychologiques et sociales qui vont la favoriser ou la réduire. Enfin, la quête
identitaire de l’adolescent peut être observée de deux manières : soit dans la continuité depuis
l’enfance comme Erikson189 le propose, soit de l’adolescence vers l’âge adulte selon d’autres

187
Braconnier et Marcelli, 2008.
188
Camilleri,1985.
189
Erikson, 1993.
89
auteurs, comme Kestemberg190.

L’apport d’ Erikson
Pour cet auteur, de manière classique, l’identité est un "phénomène
d’intégration des éléments d’identification des stades précédents, du potentiel et des
compétences actuelles et des aspirations futures". Ainsi, l’adolescent réagit en fonction de son
enfance et des différents éléments de l’identité qui se sont alors mis en place jusque-là.
Erikson développe le concept de "crise d’identité à l’adolescence", comme une crise
normative de cette période. Elle serait liée à la quête d’un sentiment nouveau devant inclure la
maturité sexuelle. Il considère la crise d’adolescence sous son aspect psychosocial lorsqu’il
met en avant que ce n’est plus la famille mais dorénavant la société qui donne ses limites et
ses exigences au contexte de l’adolescence. Selon lui, on retrouve un désintérêt pour le temps,
qui se manifeste cliniquement par une incapacité à s’organiser, à se concentrer sur différentes
tâches. Enfin, des actes délinquants, des passages à l’acte ou des épisodes de psychose
peuvent aussi apparaître.

Le point de vue de Kestemberg


Selon Kestemberg191, dans une approche plus récente, l'adolescent s'interroge
quant à ce qu'il vit dans cette période de transition. Cette interrogation est sous-tendue par une
angoisse qui s’exprime "dans les désordres apparents" de sa conduite. Dans cette dynamique,
la transformation dont les adolescents sont à la fois objets et sujets est déterminée par une
modification de leur corps et par conséquent une remise en cause de leurs relations internes
avec leur corps. "Etre ou n’être pas" reste LA question de l’adolescence, autrement dit :
être qui ? Ce qui se situant à partir de la puberté et de façon latente, elle précède son
avènement. Cette question essentielle est parfois vécue comme une déception, le monde va
changer, mais qu' en est-il dans la réalité ? L’attente, les projets plus ou moins conscients, les
fantasmes, les espoirs dont l'adolescent est pétri, sont dès lors confrontés à une réalité autre
car elle ne propose ni la rupture ni le changement profond suscités. Selon Kestemberg192, la
désillusion peut alors être profonde, l'adolescent est face à un conflit avec ses identifications
antérieures et en conflit avec l’image idéale qu’il a de lui-même : "c’est au niveau de cette
idéalisation qui est toujours présente, que va se jouer le destin immédiat de la crise de
l’adolescence".

190
Kestemberg, 1999.
191
Kestemberg, 1999.
192
Ibid.
90
3.2 Caractéristiques adolescentes

Globalement, l’adolescent est ainsi caractérisé par des identifications


antérieures rejetées et par la recherche de nouveaux objets d’identifications. Ce processus est
alors à comprendre en tant que crise. Cette crise se fait en deux étapes. La première est
généralement un sentiment de déception liée à l’appauvrissement de cet idéal au vu de ce qui
lui est offert et de ce qu'il pouvait imaginer de cette période, ainsi, soit il peut relativiser
progressivement cette idéalisation soit à contrario l’effacer. La seconde étape de la crise
advient dès lors et va s'installer en lui, plus ou moins, cette morosité qui en est manifestement
l’aspect le plus préoccupant. L’ennui, la "mornitude", l’absence d’investissements ou leur
faiblesse, une sorte d’ "hyperlatence" s'installe.

3.2.1 Crise de l’adolescent et vie sociale

A l'image des autres "organisateurs" conduisant à l’évolution du sujet, la crise de


l’adolescence est un mouvement fondamental plus ou moins important qui entraîne un
réaménagement de la personnalité, sans pour autant évoquer une pathologie. L'importance de
la crise est fonction de celle du "réajustement" de la structure psychique antérieure à la
génitalité acquise, de la présence de revivifications du conflit œdipien généré par la
modification corporelle ; c'est la présence ou l’absence de structures sociales et culturelles qui
favorise le degré d'adaptation comportementale et sociale. Quelle que soit la conception
théorique de l’adolescence, ce moment est, entre autre remaniement, celui de la quête
identitaire. La revue de la littérature nous permet de penser que l’adolescence reste une
période qui se caractérise par des bouleversements à la fois physiologiques, psychiques et
sociaux, une période de grande fragilité. Celle-ci est d'autant plus grande que le milieu
environnant est lui-même en période de bouleversement et que la structure familiale est elle-
même en crise.

Du point de vue de la relation à l’autre, l’adolescence est caractérisée par deux


phénomènes essentiellement : le besoin d’indépendance par rapport à l’autorité et le désir

91
d’appartenance à un groupe. D’un point de vue ethnologique, Balegamire et Bazilashe193 nous
apprennent que :
- L’adolescent est reconnu comme socialement différent des autres classes d’âge dans
100% des cultures et des sociétés.
- Il existe un mot spécifique pour définir l'adolescent dans 40% de ces sociétés et un
signe non verbal dans 80% des cultures.
- L’adolescent subit un rite d’entrée (du type séparation, marginalisation ou
acceptation) dans 75% des cultures.
- Dans la majorité des cultures, l’adolescent passe 70% de son temps avec des adultes
de même sexe contre seulement 10% avec des pairs de sexe opposé.
- Enfin, son comportement antisocial est systématiquement observé chez 45% des
garçons contre 20% des filles.

3.2.2 Adolescence et sexualité

De manière spécifique, le développement de sa sexualité confronte la jeune fille à son


désir conscient ou inconscient de grossesse comme à sa féminité. Lors de l’accession à la
maturité sexuelle, par le passage de la sexualité dite "infantile" à une génitalité adulte, il y a
un double travail : la reconnaissance dans son propre corps, de cette puissance créative
nouvelle, la prise en compte de la complémentarité des sexes avec la présence d’une crainte
fantasmatique constante sur la "normalité", qu’elle soit physiologique, sociale ou morale.

A l’adolescence de nouveaux enjeux liés à la relation à l’autre se font jour. Ainsi, la


relation à l’autre se modifie à la puberté, passant d’une relation d’objet narcissique à une
véritable relation d’objet. Deux temps caractérisent cette nouvelle étape développementale :
un premier temps qualifié de temps "homo", soit la recherche d’un étayage auprès d’un alter
ego, d’un double narcissique ; puis, un second temps "hétéro", qui est la relation d’amour
entre deux personnes (de sexe opposé le plus souvent), ces deux étapes représentant la
nécessaire acceptation et reconnaissance de soi-même et de l’autre. Ce processus étaye la
construction de l’identité sexuelle de l’adolescent, conduisant à la constitution d’une identité
sexuelle définitive.
En toile de fond se surimpressionne d'abord la nécessité de s’identifier à un groupe de

193
Balegamire, Bazilashe, 1995.
92
pairs, à la bande. Le deuxième temps de la quête objectale renvoie au flottement identitaire,
qui constitue un des enjeux de l’adolescence. Ainsi, l’adolescent se doit de réaliser le deuil de
la toute-puissance infantile, le deuil de ce qui est nommé la bisexualité psychique. C’est le
début de la reconnaissance de sa propre finitude et de sa propre incomplétude. En parallèle,
l’adolescent a la nécessité de s’identifier à ses parents, malgré le paradoxe pour celui-ci de
devoir se détacher du corps de ceux-ci du fait de la sexuation de son corps, mais aussi de la
menace incestueuse devenue dorénavant possible. Pas à pas, le passage par l’autre prend
place, l’adolescent a besoin de ce regard tiers pour pouvoir se regarder lui-même ; ce regard
peut être dans un premier temps du même sexe.

Pasini194 questionne les fonctions de la sexualité adolescente "au-delà de ses finalités


érotiques et procréatives". Il les désigne sous l’appellation de "fonctions non sexuelles du
sexe". Il s’agit pour lui, en premier lieu, de "fonctions thérapeutiques", la sexualité luttant
ainsi contre les angoisses des adolescents. L’activité du corps, également, a cette finalité de
drainer. Par exemple, le sport permet des vérifications narcissiques qui peuvent aller dans le
sens d’une sublimation de la sexualité. Parfois, la sexualité a une "fonction de socialisation",
utilisée comme un rituel initiatique, marquant ainsi le passage à l’âge adulte.
Occasionnellement, la sexualité peut être "subie", afin de "faire comme les autres". Pour cet
auteur, la sexualité peut aussi revêtir une "fonction de vérification de son identité", des
questions telles que "qui suis-je ?", "suis-je homme ? suis-je femme ?" se posent en priorité à
l’adolescence. Une autre fonction de la sexualité est celle qui a valeur de "demande d’aide".
Chez la jeune fille, le questionnement sur la normalité de ses organes de reproduction et de sa
fertilité reste entier. Chez le garçon, il existe une sorte de "condensation entre érection,
masturbation, éjaculation, fertilité". Chez lui, la réassurance fonctionnelle est ainsi acquise
grâce à la visibilité de ses organes.

3.2.3 Adolescence féminine et désir d'enfant

Freud, dans son texte Pour introduire le narcissisme, montre que le type de choix
amoureux féminin qui mène à l’amour objectal complet s’exprime à travers la maternité,
lorsque la femme reporte sur l’enfant (objet étranger et qui est en même temps un
prolongement de son corps) son propre narcissisme. Le désir d’avoir un enfant représente la

194
Pasini, 1993.
93
possibilité de restauration de son propre narcissisme infantile abandonné. Deutsch195 évoque
un sentiment de solitude de l’adolescente qui s’aggrave par le " manque de tendresse " de son
entourage. Ainsi le vécu d’abandon, de relégation ou de mise à l’écart de la part de ces jeunes
filles, les pousse à la maternité. La grossesse apparaît comme une source continuelle de
gratification narcissique en regard des conflits parentaux.

3.2.4 Grossesse précoce : entre un passage à l’acte et acte de passage

L’importance des aspects psychologiques dans la compréhension de ce phénomène a été


renforcée par Bydlowski196, pour qui la grossesse précoce est vue comme un passage à l’acte,
en ayant un rapport étroit avec la représentation maternelle de la mère des premiers soins et de
la tendresse. L’adolescente doit se désengager de ses investissements infantiles et remanier
son monde intérieur. La réorganisation libidinale et l’individuation du sujet sont actives.
L’adolescence peut être le siège d’un théâtre du passage à l’acte car le sujet peut se trouver
face à des difficultés pour élaborer ses conflits. Il peut donc les mettre en acte par des
conduites à risque. La maternité des adolescentes est souvent attribuée à un passage à l’acte.
Dès lors que l’adolescente n’arrive pas à élaborer ses conflits sexuels et parentaux et vit dans
l’immédiat son désir d’avoir un enfant.
D’autre regards sont portés sur ces grossesses à l’adolescence, Pasini197 dira au sujet de
la survenue d’une grossesse à l’adolescence : "ainsi on pourra mieux comprendre
l’adolescente, qui prend des risques insensés tout en étant raisonnable et organisée dans le
reste de sa vie, si on tient compte des doutes qu’elle a sur sa fertilité à ce moment particulier
qu’est l’adolescence lorsque la jeune fille est déjà femme physiologiquement sans qu’elle
puisse se le confirmer par des expériences sexuelles et parfois par la maternité. On peut dire
que la grossesse devient un indice de "normalité", le symbole d’une féminité déjà actuelle."

Dans les sociétés dites traditionnelles, le rite vient symboliquement acter le passage de
l’enfance à l’âge adulte et l’inscription dans le système filiatif par un encadrement rituel et
sociétal. Actuellement, selon Alvin, Marcelli198, Chapelier199, le rite initiatique passerait par

195
Deutsch, 1993.
196
Bydlowski, 1997.
197
Pasini, 1993.
198
Alvin, Marcelli, 2005.
199
Chapelier, 2000.
94
l’école. Pourtant, pour quelques adolescentes, l’école n’a pas cette fonction de rite initiatique.
Le Van200 propose d’envisager la maternité à l’adolescence comme "un rite de passage
permettant, au moins dans l’esprit de la jeune fille, d’accéder à une identité de femme ou
d’accéder à un statut d’adulte socialement reconnu". D’une part, les transformations
corporelles et hormonales qui sont à l’œuvre, invitent la maternité à s’inscrire dans le corps,
l’accouchement serait alors vécu comme un rite initiatique. D'autre part, la présence de
l’enfant infère des comportements socialement réservés à l’adulte. Toutefois, l’acquisition de
ce nouveau statut implique que la grossesse adolescente soit pareillement reconnue par
l’entourage familial, c’est-à-dire qu’elle soit "conforme aux normes en vigueur dans le groupe
social d’appartenance" suivant Bisleau201. En fait, les mythologies primitives sont d'une
grande diversité mais, à de rares exceptions près, comme le constate Griaule202, nous n'en
possédons que des versions de seconde main. Néanmoins, aujourd'hui, il est possible de se
faire une idée assez exacte de ce que représentent les rites de passage (Turner)203. Leur finalité
est claire : il s'agit pour les adultes d'intégrer aussi efficacement que possible les adolescents
au groupe social en leur imposant des épreuves violentes qui exigent une soumission totale,
où le corps est directement concerné, recevant les marques tangibles qui doivent le situer dans
la lignée des sexes et des générations, en même temps que le sujet reçoit un enseignement
destiné à l'introduire aux secrets de la tradition.

Loin de la nier ou de l'occulter, comme nous croyons sain, et sensé de le faire en


matière d'éducation, les civilisations premières, au moins dans le rituel, affirment et poussent
la violence parfois aux extrêmes avec comme finalité évidente ; non d'expulser mais bien
d'intégrer.

Les apports de l'anthropologie n'infirment pas la thèse freudienne qui voit dans les
rites d'initiation un double renforcement : celui de la prohibition de l'inceste et celui du lien
homosexuel au père et donc aussi, par conséquent, du fait de l'actualisation symbolisante de la
castration, un véritable redoublement du refoulement originaire. Le problème dans la thèse est
bien la faiblesse du lien au père en situation familiale essentiellement matriarcale, il est aussi
celui de la reproduction des situations de grossesse précoce comme par les mères et les
grands-mères mais dans des situations objectives d'existence différentes, non plus au sein de

200
Le Van, 1998.
201
Bisleau, 2012.
202
Griaule, 1996.
203
Turner, 1992.
95
la communauté traditionnelle mais bien au sein de la société moderne où les adolescentes sont
scolarisées et sensées avoir reçu des informations quant à leur sexualité.

3.3 Adolescence et loi

La législation en France : le contexte juridique de la sexualité et de la maternité à


l’adolescence

Appliqué en métropole le cadre juridique de la maternité à l’adolescence en


Guyane est celui du droit commun de la maternité. La loi reconnaît deux périodes dans la vie
d’un sujet : la minorité jusqu’à l’âge de 18 ans (depuis 1974) et la majorité. Ainsi,
l’adolescence n’est pas définie par la loi et reste une entité psycho dynamique s’appuyant sur
l’évènement biologique qu’est la puberté.

3.3.1 Consentement des mineurs et rapports sexuels

La " majorité sexuelle "


La majorité sexuelle désigne l'âge à partir duquel un mineur peut avoir une
relation sexuelle consentie avec un majeur n'ayant pas autorité sur lui, sans que ce dernier ne
risque des poursuites pénales. La majorité sexuelle, fixée à 15 ans depuis 1983, n’est pas un
terme juridique. Elle est simplement définie "en creux" par le code pénal comme l’âge à partir
duquel un majeur peut entretenir des relations sexuelles sans infraction avec un mineur. La loi
pénale française réprime l’activité sexuelle des jeunes âgés de moins de 15 ans, en fonction du
statut personnel du partenaire : tout partenaire sexuel majeur peut encourir une peine de 2 ans
d’emprisonnement avec une amende de 30 490 euros (C. Pén. Art. 227-25), peine aggravée si
le partenaire est un ascendant ou une personne ayant autorité. En-dessous de l’âge de 15 ans,
les relations sexuelles consenties entre deux mineurs ne sont pas punissables pénalement.

La liberté sexuelle n’est donc limitée par le droit pénal que dans le choix du partenaire :
une jeune fille de moins de 15 ans ne peut avoir de relations sexuelles consenties avec un
majeur sans que ce dernier puisse être poursuivi pour "atteinte sexuelle sans contrainte". Si la
jeune fille a plus de 15 ans, sa liberté sexuelle est plus importante, puisque le droit pénal
96
interdit uniquement les relations avec un partenaire ayant autorité sur elle ou agissant en
qualité d’ascendant (C. Pén. Art. 227-27). Cet âge de 15 ans n’est pas non plus un seuil pour
le mariage, puisque depuis 2005, il faut désormais avoir 18 ans pour s’unir en France sans
autorisation, auparavant, le minimum était fixé à 15 ans pour les femmes.

Le Code pénal réprime le fait, pour un majeur, d'exercer sans violence,


contrainte, menace, ni surprise une atteinte sexuelle sur la personne d'un mineur de moins de
15 ans (article 227-25 du Code pénal). Un adulte peut donc avoir une relation sexuelle
consentie avec un mineur sans encourir de sanctions pénales lorsque ce mineur a atteint l'âge
minimum de 15 ans. Le législateur estime que le mineur a, à cet âge, un "consentement
éclairé". En pratique, il est déduit de ce texte que l'âge de la majorité sexuelle est fixée à 15
ans en France. Toutefois, même si le mineur a 15 ans ou plus, l'adulte risque des poursuites
pénales (article 227-27 du Code pénal) dès lors qu'il est un ascendant ou a une autorité de
droit ou de fait sur le mineur ou dès lors qu'il abuse de l'autorité que lui confère ses fonctions.
Par ailleurs, la loi n'interdit pas les relations sexuelles entre mineurs, dès lors qu'elles sont
consenties c'est-à-dire sans contrainte, menace, violence ou surprise.

D'après la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les


hommes, une nouvelle mesure visant à fixer un âge de consentement sexuel sera intégré dans
le projet de loi contre les violences sexistes et sexuelles qui doit être voté en 2018. Cet âge de
consentement se définit comme l'âge en dessous duquel il existe une présomption irréfragable
de non consentement sexuel d'un enfant. En dessous de cet âge, l'enfant ayant des relations
sexuelles serait d'office considéré comme violé ou agressé sexuellement. Cet âge minimal
pourrait être fixé à 13 ans, mais ce seuil n'est pas encore arrêté.

Modifié. par la loi n° 2013-404 du 17 mai 2013 - art. 1 : Le mariage est contracté par
deux personnes de sexe différent ou de même sexe.
Article 144. Modifié par la loi n° 2013-404 du 17 mai 2013 - art. 1 : Le mariage ne
peut être contracté avant dix-huit ans révolus.
Article 145. Créé par la loi 1803-03-17 promulguée le 27 mars 1803. Modifié par la
Loi 70-1266 1970-12-23 art. 1 JORF 29 décembre 1970 : Néanmoins, il est loisible au
procureur de la République du lieu de célébration du mariage d'accorder des dispenses d'âge
pour des motifs graves.
Article 148. Créé par la loi 1803-03-17 promulguée le 27 mars 1803 : Les mineurs ne
peuvent contracter mariage sans le consentement de leurs père et mère ; en cas de
dissentiment entre le père et la mère, ce partage emporte consentement.
97
3.3.2 Accès à la contraception

"Les mineurs ont un libre accès à la contraception, anonyme et gratuit. Ils ont
droit à cette contraception et peuvent l’exercer personnellement."

Les centres de planification et d’éducation familiale sont habilités à délivrer des


contraceptifs aux mineurs sur prescription médicale et sans l’autorisation parentale. La loi
autorise une contraception gratuite et anonyme pour toute mineure et sans aucune condition
d’âge, depuis 1974. Depuis la loi du 13 décembre 2000, la contraception d’urgence peut être
délivrée sans prescription médicale, elle est gratuite pour les mineures et peut être désormais
administrée par une infirmière scolaire.
Dans les faits, la légalisation de la pilule contraceptive en France a été votée à
l'Assemblée le 19 décembre 1967 au terme d'un processus lent et difficile.

1920 : l'interdit nataliste : au sortir de l'hécatombe de la Première Guerre mondiale, il


faut "repeupler" la France. La majorité du Bloc national à l'Assemblée vote le 31 juillet 1920
une loi nataliste qui réprime la "provocation à l'avortement" ainsi que "la propagande
anticonceptionnelle", ce qui interdit, de fait, la publicité et la vente des moyens de
contraception.

1960 : les premières pilules : les premiers contraceptifs oraux féminins, à base
d'hormones synthétiques, sont autorisés au début des années 60 aux États-Unis, puis en
Australie, Allemagne et Grande-Bretagne. La France reste à la traîne en raison de l'interdit de
1920.

1966 : Lucien Neuwirth député, dépose une proposition de loi pour libéraliser la
contraception et légaliser la pilule. C'est la 11ème du genre.

1967 : le parlement vote le 1er juillet 1967, la proposition de loi du député Neuwirth.
Le texte prévoit que les contraceptifs soient délivrés sur ordonnances ou certificats de non
contre-indication nominatifs, limités dans le temps et accompagnés "d'un bon tiré d'un carnet
à souche". La contraception n'est autorisée pour les mineures (la majorité est alors à 21 ans)
que si elles disposent de l'accord écrit d'un des parents.

1969-1972 : lents décrets d'application : il faut attendre le 3 février 1969 pour que les
premiers décrets d'application soient publiés. Leur publication s'échelonnera jusqu'en 1972.

98
1974 : la sécurité sociale rembourse la pilule. Portée par Neuwirth et la nouvelle
ministre de la Santé Simone Veil, la loi du 4 décembre 1974 corrige et dépasse celle de 1967:
la pilule est désormais remboursée par la sécurité sociale et les Centres de Planification
peuvent la délivrer gratuitement et anonymement à des mineures. La majorité étant abaissée à
18 ans (depuis juillet 1974), le consentement parental est éliminé pour celles qui ont entre 18
et 21 ans.

1975 : légalisation de l'IVG : La loi du 17 janvier 1975 dite Loi Veil légalise
l'interruption volontaire de grossesse (IVG) qui peut désormais être pratiquée sous conditions
en France. Son remboursement par la sécurité sociale sera voté en 1982.

3.3.3 Enjeux et objectifs de l'éducation à la sexualité

L'évolution des mœurs et celle de la législation relative à la sexualité


contribuent à faire en sorte que l'éducation à la sexualité soit prise en compte dans la
construction de la personne et dans l'éducation du citoyen. À l'école, au collège et au lycée,
elle vise à permettre aux élèves d'adopter des attitudes de responsabilité individuelle et sociale
en bénéficiant d'un accompagnement collectif et si besoin individuel.

L'éducation à la sexualité en milieu scolaire et social

Dans le cadre de sa mission éducative, l’école a une responsabilité propre vis à


vis de la santé des élèves et de la préparation à leur future vie d'adulte. Son action est
complémentaire du rôle premier joué par les familles dans la construction individuelle et
sociale des enfants et des adolescents, dans l'apprentissage du "vivre ensemble". L'éducation à
la sexualité, composante du parcours éducatif de santé et de l'éducation du citoyen y contribue
de manière spécifique, en lien avec les enseignements. Elle est une démarche éducative qui
concerne à la fois :

• des questions de santé publique : grossesses précoces non désirées, infections


sexuellement transmissibles, dont le VIH /sida ;

99
• la construction des relations entre les filles et les garçons et la promotion d'une culture
de l'égalité ;
• des problématiques relatives aux violences sexuelles, à la pornographie ou encore à la
lutte contre les préjugés sexistes ou homophobes.

L'éducation à la sexualité à l'école favorise un apprentissage de l'altérité, des


règles sociales, des lois et des valeurs communes.

D'un point de vue général les objectifs visent l'estime de soi, le respect de
l'autre, l'acceptation des différences, la compréhension et le respect de la loi, la responsabilité
individuelle et collective ce qui constitue des objectifs essentiels pour cette démarche
éducative. Les intervenants doivent être attentifs à poser les limites nécessaires entre l'espace
public et l'espace privé afin que le respect des consciences, du droit à l'intimité et de la vie
privée de chacun soit garanti.

Les visées suivantes sont assignées au objectifs :

• apporter aux élèves des informations objectives et des connaissances scientifiques ;


• permettre une meilleure perception des risques - grossesses précoces, infections
sexuellement transmissibles, sida - et favoriser des comportements de prévention ;
• informer sur les ressources d'information, d'aide et de soutien dans et à l'extérieur de
l'établissement ;
• faire connaître aux élèves les dimensions relationnelle, juridique, sociale et éthique de
la sexualité ;
• accompagner leur réflexion sur le respect mutuel, le rapport à l'autre, l'égalité filles-
garçons, les règles de vie en commun, le sens et le respect de la loi ;
• développer l'exercice de l'esprit critique, notamment par l'analyse des modèles et des
rôles sociaux véhiculés par les médias.

L'éducation à la sexualité, au travers de la multiplicité des dimensions qu'elle


prend en compte, participe au développement des compétences psychosociales définies par
l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en 1993. Cette notion recouvre la capacité d'une
personne à répondre avec efficacité aux exigences et aux épreuves de la vie quotidienne, à
maintenir un état de bien-être mental, en adaptant un comportement approprié et positif,
notamment dans les relations avec les autres.

100
3.4 Adolescence et grossesse

Dans le monde occidental en particulier, la grossesse adolescente interpelle et


inquiète le plus souvent la société adulte actuelle. Elle questionne : que signifie pour
l’adolescente le fait de "devenir mère" tout en vivant son adolescence ? Comment gérer ce
double rôle impliquant des remaniements psychiques si importants ? Comment interpréter ces
parcours biographiques inhabituels ? Sont-ils le "simple produit d’un aléatoire grain de sable"
? Comment ces adolescentes vivent-elles cette expérience singulière de parentalité précoce ?
De plus les grossesses à l’adolescence sont encore normalement appréhendées comme des
grossesses à risques. L’accent est mis sur le risque médical, mais également sur le risque
psychosocial. En effet, ce dernier semble indissociable des grossesses adolescentes, du fait de
la grande vulnérabilité des intéressées sur le plan social et sur le plan psychique.

La notion d’adolescence s’installe progressivement à partir de 16ème siècle pour


se généraliser au 18ème siècle. Alors que la société médiévale était caractéristique d’un
passage, sans transition, de la petite enfance à l’âge adulte. Au Moyen Age, bien que la
puberté fût plus tardive qu’aujourd’hui la grande majorité des femmes se mariaient jeunes et
la plupart mettaient au monde le premier enfant avant 20 ans. A partir du 18ème siècle, les
filles se mariaient davantage au-delà de 20 ans et les maternités précoces ne concernaient plus
que des indigentes, des ouvrières et des campagnardes. La fille mère représentait alors la
déchéance sociale et morale.

3.4.1 Grossesse chez l'adolescente : un phénomène de société et/ou un


problème de santé publique

La grossesse chez l’adolescente ne constitue pas un phénomène nouveau de


société. Il s’agit d’un phénomène marginal, du moins en Europe, ce qui n’est pas le cas aux
Etats-Unis où elle est considérée comme un problème de santé publique. En Europe, les taux
de fécondité (taux de naissances) des filles de 15 à 19 ans varient beaucoup d’un pays à
l’autre. Il est de 33‰ au Royaume-Uni, 14‰ en Suède, 9‰ en France, 6‰ aux Pays-Bas,
101
5‰ en Suisse en 1990. On s’explique mal ces différences. Aux USA, le taux est de 54‰, le
plus élevé des pays industrialisés et celui qui décroît le moins. Il s’explique en grande partie
par la grande présence des maternités précoces dans la communauté noire et la difficulté
grandissante, pour cette population, à imaginer un projet de vie.

3.4.2 Pilule contraceptive et prévention des grossesses

L’avènement de la pilule contraceptive dans les années 60 a modifié l’attitude


face à la sexualité et à la maternité. Grâce à son efficacité, elle a permis de dissocier la
procréation du plaisir érotique. Si elle a graduellement libéré la femme de la crainte d’une
grossesse non désirée, elle a aussi introduit la notion de contrôle, de maîtrise de la fécondité.
Avec la pilule, une grossesse se doit donc d’être planifiée. Mais la réalité n’est pas si simple ;
encore moins pour les adolescentes qui échappent souvent à la notion d’anticipation. Plusieurs
études montrent, en effet, que l’information contraceptive seule ne suffit pas à éviter des
grossesses non désirées et que la prévention secondaire reste difficile à mener. D’autre part,
chez les jeunes filles, une série de paramètres ont changé : ils vont dans le sens d’une plus
grande précocité : l’âge moyen des premières règles se situe vers 13 ans (Deschamps) 204, les
rapports sexuels sont plus précoces (17 ans : 49%, 18 ans : 62,2%, 19 ans : 72%). Il semble se
dessiner une tendance vers une plus grande précocité sexuelle des jeunes filles de 16 ans et
moins, notamment chez les apprenties.

3.4.3 Grossesse précoce et maturité psychoaffective et sociale

Un décalage sensible s'est instauré récemment entre la maturité psychoaffective


et la maturité psychosociale. L’adolescence se prolonge car la jeune fille est plus longtemps
dépendante économiquement de ses parents. L’accès aux responsabilités adultes est retardé
dans le temps. Même si la maturité physiologique est globalement plus précoce, la maturité
psychoaffective et sociale sont en décalage, plus tardives. La grossesse précoce chez la jeune
fille vient court-circuiter la transition entre la puberté et l’âge adulte. Deux étapes importantes
se télescopent, l’adolescence et la maternité, ce qui occasionne une plus grande vulnérabilité

204
Deschamps, 1993.
102
psychique et confronte l’adolescente à une double crise maturative qui souligne combien
l'adolescence des unes et des autres demeure en fait un phénomène tributaire de la formation
des intéressées et de la conscience en matière de maturité personnelle : physiologique d'une
part, psychoaffective et sociale d'autre part. .

La plupart des auteurs (Aubry, Lachcar, Horwitz, Ware)205 concluent que les facteurs
sociaux jouent un rôle important dans la survenue des grossesses à l’adolescence,
parallèlement aux facteurs psychologiques. Ils évoquent un "contexte social et familial à haut
risque" de grossesse précoce. Une revue de la littérature, concernant les société occidentales,
confirme que "la survenue d’une grossesse à l’adolescence est une problématique complexe
qui fait intervenir une multitude de facteurs : comportementaux, socio-économiques, culturels,
psychologiques, psycho-sociaux, cognitifs, relationnels ou macro sociaux". Sont retrouvés
comme facteurs de risque : une famille nombreuse, instable ou dissociée, un bas niveau socio-
économique, une catégorie socioprofessionnelle du père basse, avec une mère au foyer. Une
promiscuité, des échanges au sein de la famille qui peuvent être pauvres, et l’interdiction
d’une sexualité ou d’une contraception. Il a été aussi repéré une pauvreté des intérêts
précédant la grossesse, associant un faible investissement dans la vie sociale, scolaire ou
professionnelle, des difficultés à imaginer l’enfant, à se projeter dans la vie future. La
présence de troubles mentaux chez les adolescentes, tels des troubles du comportement à type
d’impulsivité associé à une hypersensibilité (états-limites) ou des troubles dépressifs, est un
facteur de risque de grossesse précoce. Selon Osofsky,206 les mères adolescentes ont un taux
de dépression plus élevé que les mères plus âgées, estimé entre 47 et 63%, mettant en
exergue, également, un sous-groupe particulier d’adolescentes, concernant une
symptomatologie dépressive qui serait plus fréquente chez les "adolescentes noire", avec un
niveau socio-économique peu élevé et des résultats scolaires médiocres. Janky et coll.207
estiment à 80% le pourcentage d’adolescentes enceintes qui sont issues d’un milieu socio-
économique médiocre, d’une famille désunie, nombreuse, monoparentale, affectée par le
chômage.

205
Aubry, 1988, Lachcar , 1989, Horwitz, 1996, Ware, 1999.
206
Osofsky, 1993.
207
Janky et coll., 1996.
103
3.4.4 Grossesses adolescentes et grossesses précoces

Le terme de grossesses précoces et le terme de grossesses adolescentes sont à


distinguer. Les grossesses adolescentes sont les grossesses qui surviennent chez les mineures
à partir de 15-16 ans, contrairement aux grossesses précoces qui arrivent chez les mineures
âgées de moins de 15 ans. "En France, 7400 jeunes femmes de moins de 19 ans ont accouché
durant l’année 2015, parmi lesquelles 476 de moins de 16 ans, indiquent les derniers chiffres
de l’Institut national d’études démographiques (Ined)".208

Bydlowski209 différencie ainsi ces deux groupes d’adolescentes :


- Moins de 16 ans : l’évolution et l'état psychique de l’adolescente sont immatures. Le
rapport affectif entre l’adolescente et le père de l’enfant n’est pas encore stable et la grossesse
est vécue par celle-ci de façon plus solitaire parfois, le petit ami rompt et ne veut pas avoir
l’enfant. L’acceptation d’une aide psychologique est difficile chez les adolescentes de cette
tranche d’âge, alors il est préférable de travailler avec leur mère.

- 16-19 ans : une plus grande stabilité affective est observée entre la jeune fille et le
père du bébé. Habituellement, le couple continue à faire des projets après l’annonce de la
grossesse (vivre ensemble, fonder une famille). Lors de rupture, c’est plutôt l’adolescente qui
fait ce choix, contrairement au premier groupe, la jeune femme est très proche de sa famille,
particulièrement de sa mère. Dans cette tranche d’âge, l’aide psychologique est plus
facilement acceptée.

L’adolescente devenant mère entre dans une double construction psychique,


d’une part, celle de l’identité, d’autre part, celle de la parentalité, ce processus est étroitement
lié à la question du corps qui se transforme (relation avec soi), à la question de la diade mère-
bébé et à la question du couple parental (relation duelle et/ou triadique avec l’autre et le tiers).

La question identitaire est centrale. Elle renvoie à l’image parentale qui est la
représentation de ce qu’est l’adulte. L’adolescente s’identifie à cet adulte auquel elle se réfère
d’un point de vue sexuel en tant que génitrice. Devenir adulte implique alors indirectement
l’éventualité et la possibilité réelle de procréer, de mettre au monde une vie. Un autre
processus est à l’œuvre, le fait que l’adolescente doive accepter qu’elle n’est plus un enfant.

208
cité par Martine Lochouarn, 2017.
209
Bydlowski, 1993.
104
Souvent source d’angoisse, certains auteurs comparent ce processus à la réalisation d’ un
deuil, qui se devrait d’être "travaillé" afin de contenir les tensions psychiques qui en
découlent.

La période d’adolescence est un passage où l'adolescent est en proie à des


enjeux de vie et de mort de manière constante et menaçante. Ces enjeux apparaissent dès lors
que la sexualité se génitalise passant de l’érotisation prégénitale à une possible concrétisation
reproductrice. Ainsi, l’adolescent peut, dans un rapport sexuel, donner la vie. C’est aussi un
enjeu de mort quand il choisit de ne pas donner la vie et donc de prendre un contraceptif :
mort psychique des futurs parents d’un bébé qui ne pourra exister et mort d’un fantasme
d’auto-engendrement. Quand il n’y a pas de contraception ou celle-ci n’est pas efficace,
l’avortement, lui, est la mort physique du bébé fantasmé. Cette position de pouvoir de vie ou
de mort est angoissante et peut mener à des conduites ordaliques se traduisant parfois par
"l’oubli" volontaire ou non de la contraception, cherchant à s’exposer au danger paradoxal de
donner la vie, pour mieux contrôler l’angoisse de mort douloureuse, notamment lorsque le
travail de deuil de l’enfance chez l’adolescent est difficile.
Lorsque les barrages psychiques n’ont pas été suffisamment assimilés pour former une
contenance psychique correctement solide, les pulsions internes peuvent déborder du fait de
leur énergie, ainsi l’adolescent passe à l’acte de manière à expulser ce déplaisir pulsionnel. La
conduite ordalique est une forme de passage à l’acte. La menace castratrice de la fécondation
mêle inextricablement pulsion de vie et pulsion de mort : se suicider ou donner la vie en
donnant sa propre vie, comme pour s’annuler.

3.4.5 Grossesse à l’adolescence et conséquences psychoaffectives et


sociales

Au-delà de leurs causes les grossesses adolescentes ont des conséquences.


Dans les discours actuels, la grossesse et la maternité précoces sont souvent décrites comme
problématiques et même pathologiques, avec des conséquences sanitaires et socio-
économiques négatives (Fraser, Brocket et Ward210 ; Fergusson et Woodward211). Selon

210
Fraser, Brocket et Ward, 1995.
105
Loignon,212 elles concernent l’isolement social, les habitudes de vie déficientes, la sous-
scolarisation, les mauvais traitements, le stress et la dépression chez les mères adolescentes.
Plusieurs études indiquent que la maternité à l’adolescence réduit les chances de poursuivre
des études et d’avoir un emploi. Les adolescentes enceintes sont déscolarisées (taux de
déscolarisation varie entre 60 et 100%), ou n’ont pas de qualification professionnelle ce qui
augmente le risque de se trouver chef de famille monoparentale et de vivre constamment dans
la pauvreté. La maternité précoce aurait des conséquences sur le plan de l’insertion
professionnelle en bloquant ou en retardant le processus de scolarisation (Goyette et al.)213.
De nouvelles études publiées en 2001 montrent l’influence négative de la parentalité précoce
sur le devenir socioéconomique. Par ailleurs, "le projet conscient d’enfants est souvent infiltré
de significations inconscientes qui vont précisément réapparaître chez ce familier-inconnu :
l’enfant". La venue d’un enfant traduit à l’état pur la mise à jour - la mise en corps - de désirs
inconscients. La transmission de vie échappe presque complètement à ceux qui en décident.
Dans un premier temps, l’enfant est imaginaire. Il est celui que chaque femme vient un jour à
désirer. Il est l’enfant supposé tout accomplir, tout réparer, tout combler. Ce qui est désiré est
moins un "enfant concret que la réalisation la plus vivace des souhaits infantiles : désir
nostalgique de se retrouver soi-même le bébé vulnérable des premiers mois de vie". L’enfant
qui se développe dans le corps maternel reste d’ordre "imaginaire". Il reste non représentable
jusqu’au jour de la naissance, tant dans son sexe que dans son apparence physique. Les
parents qui donnent la vie sont eux-mêmes "porteurs de représentations, de scénarii plus ou
moins conscients, de marques signifiantes, venues de leur histoire et de façon
transgénérationnelle, de celle de leurs ascendants". Ces éléments seront transmis à leur insu
en même temps que le souffle biologique. Ces représentations inconscientes sont de deux
ordres, précise Bydlowski214. Certaines sont "littérales". Ce sont des représentations de mots,
qui sont proches du conscient. Ce sont les lettres et les nombres qui composent les noms,
prénoms, dates de naissance et de conception de l’enfant. D’autres sont "moins directement
énonçables". Ce sont des "représentations d’évènements, de scénarii". Elles sont de véritables
signifiants corporels, dans la mesure où elles signifient que l’inconscient de chacun des
parents va" prendre corps dans l’espace psychocorporel neuf de l’enfant". Car il s’agit de
constituer un "nouveau corps humain habité d’une mémoire". L’enfant à venir va ainsi
prendre vie "somato-psychique dans un réseau de représentations" qui lui précèdent. Mais à la
différence des représentations littérales, ces représentations d’événements sont principalement

211
Fergusson et Woodward, 1999.
212
Loignon , 1996.
213
Goyette et al., 2009.
214
Bydlowski, 1997.
106
enfouies dans l’inconscient des parents, donc, moins immédiatement accessibles à la mémoire
(Bydlowski)215.
Ainsi, Moro216 fait un parallèle entre la transparence psychique et la transparence
culturelle, la transparence comme fonctionnement de la mère (et du père) qui est lisible en
période périnatale. La transparence psychique équivaut à des souffrances anciennes mais non
apaisées qui réapparaissent de manière brutale en période périnatale. En ce qui concerne la
transparence culturelle des grossesses précoces située au niveau culturel ; c’est le même
processus qu' appliqué aux représentations culturelles (manières de faire et de dire), aux
éléments culturels (manière d'être comme la génération qui précède) et qui deviennent
importants et précieux en fin de période périnatale. Certains auteurs ont montré la présence
d’un processus de répétition transgénérationnel : ainsi, les mères de ces jeunes filles ont
souvent eu leur premier enfant lorsqu’elles étaient adolescentes (Horwitz, Chirossel )217.
Athéa218 dénonce la violence des mots que les médias, les professionnels utilisent dans
les publications face à une grossesse adolescente. Par exemple, le désir de grossesse est
souvent dénié aux adolescentes, cette grossesse étant alors assimilée à un "échec
contraceptif". Elle est réduite à un "risque" qui n’a pu être évité. Il est évoqué une "récidive"
pour les grossesses suivantes, parfois même "d’épidémie de grossesse". La grossesse étant
perçue comme une maladie sexuellement transmissible. L’auteur s’interroge sur la notion de
prévention : " Est-ce venir avant ou prévenir contre ? [...] La prévention, ce n’est pas occulter
un désir existant, mais permettre à ce désir de s’exprimer, ce qui pourrait peut-être éviter
certains passages à l’acte qui ne sont que "façons de dire", et conforter ces adolescents dans
leurs sentiments de "responsabilités parentales".

3.5 Maternités précoces dans le monde

A l’échelle mondiale, 16 millions de jeunes filles de 15 à 19 ans sont


concernées, en 2012, soit 11% des naissances se produisent chez les adolescentes (UNICEF,
2012), 95% vivent dans un pays en voie de développement. On observe des disparités
importantes dans les régions du monde, 7 pays concentrant, selon Braine la moitié des enfants
nés de mère adolescentes : la République Démocratique du Congo, le Bangladesh, le Brésil,

215
Ibid.
216
Moro, 2015.
217
Horwitz , 1996, Chirossel , 1999.
218
Athéa, 1993.
107
l’Ethiopie, l’Inde, le Nigéria et les Etats Unis. En France, en 2009 ce taux était de 10,2%. Le
nombre de mères adolescentes a fortement diminué ces vingt dernières années. A l’heure
actuelle, la France connaît 820 000 naissances de mères de tous âges dont 4 500 de mères
mineures, soit un taux de 1,6%. Face à ce problème de nombreuses explications sont
données : dans certains pays industrialisés comme dans les pays anglo-saxon, la maternité
précoce est apparentée à une "déviance sociale" (Portier, Le Cocq)219.

L’étude du discours donne un aperçu des représentations à l’œuvre, des regards, des
actions qui accompagnent ces jeunes mères. Le discours public concernant la sexualité des
jeunes et la question des grossesses précoces s’oriente massivement autour de deux thèmes :
contraception et IVG, laissant dans l’ombre la réalité du vécu de ces jeunes mères mineures.
Pour celles qui ont gardé l’enfant, il est à noter que leur parentalité s’inscrit d’emblée
dans une lecture et un discours de l’échec : de la contraception, de l’ignorance des effets de la
sexualité, non maitrise de la grossesse et du projet d’enfant, rupture de la temporalité normale,
risques majorés, anachronisme […] (Molgat et Ringuet)220.

Les données de la littérature démontrent que le contexte socio-économique de ces


adolescentes est un facteur majeur de survenue d’une grossesse, Imamura M. et al. ont
effectué une méta analyse européenne des facteurs de risque ou de protection. Seul le bas
niveau socio-économique constituerait un risque important de survenue de grossesse à
l’adolescence. Cependant, des auteurs comme Chapelier propose un " décentrage
ethnologique " de la maternité à l’adolescence, posant la question sous un angle culturel. En
effet, la plupart des cultures sont plus préoccupées par la fertilité et la capacité de procréation
des jeunes filles, que part l’avortement ou la contraception. La sexualité et la procréation
forment un tout. L’enfantement y est même souvent valorisé et il vaut rite de passage
inscrivant les jeunes filles dans le monde des adultes. La transmission de la fonction
procréatrice s’effectue habituellement de mère en fille. La maternité est alors ici "un acte
relevant d’une identité collective, avant d’être une initiative individuelle".

3.5.1 Maternités précoces en Guyane

En 2011, 120 jeunes femmes de 16 ans ou moins ont accouché à la maternité de

219
Portier, Le Cocq, 2012.
220
Molgat et Ringuet, 2004.
108
saint Laurent du Maroni dans l’ouest guyanais (soit 5.1% des accouchements) le nombre de
jeunes filles de moins de 15 ans a doublé par rapport à 2009 et 2010. Elles sont 82% à vivre
avec leur famille et 18% en concubinage. Les différentes études concernant les grossesses
précoces de moins de 15 ans de cette région confirment qu’il s’agit d’un véritable problème
de santé publique cependant les aspects psycho-sociaux sont souvent laissés au second plan
selon les professionnels concernés. En 2009, on a compté 413 grossesses chez des filles de
moins de 18 ans (soit 6,5% des grossesses) ; il y en avait 354 en 2000. Les grossesses très
précoces (moins de 15 ans) semblent en régression, leur taux a été divisé par deux en dix ans,
indique "Guyane cohésion" dans son bulletin de mars. Le recours à l'IVG concerne 3 jeunes
filles de moins de 18 ans sur 100.
- L'Ouest est le plus concerné : plus de la moitié des mineures enceintes (51 %) vivent
dans l'Ouest et sur le Maroni. 12% vivent sur l'Ile de Cayenne, 14% sur le littoral. Le taux de
grossesses précoces est particulièrement important sur les deux fleuves Maroni et Oyapock,
"où la prévention est moindre et où les prises en charge sont limitées" (Guyane cohésion).
- En centre de santé : entre 2000 et 2009, 11 mineures de moins de 15 ans ont
accouché dans le centre de santé d'une commune isolée.
- Les Bushinengués sont surreprésentées : 45,4% des femmes mineures prises en
charge sont d'origine Busheninguée, 9,2% sont amérindiennes. 16,1% des grossesses très
précoces (moins de 15 ans) concernent les femmes amérindiennes. (Repères : France-Guyane,
avril 2011).

Selon Charrier, Charles-Euphrosine, Gragnic221 les femmes vivant en Guyane et les


femmes vivant en France hexagonale ont des comportements de fécondité différents. En
Guyane, les femmes ont non seulement plus d’enfants, mais elles les ont plus jeunes. L’âge
moyen des mères à l’accouchement est de 28,1 ans, soit deux ans plus jeunes que l’âge moyen
des femmes vivant en France hexagonale.

3.5.2 Facteurs de maternités précoces

Certes le problème des grossesses adolescentes précoces est préoccupant, mais


actuellement dans le monde, la revue de la littérature consacrée à ce problème par Berrewarts et
Noirhomme222 met en avant le fait qu'une naissance sur trois intervient du fait d'une grossesse

221
Charrier, Charles-Euphrosine, Gragnic, 2017.
222
Berrewarts et Noirhomme, 2006.
109
intervenue chez une jeune femme de 18 ans et antérieurement à cet âge. Leur revue distingue des
facteurs liés aux adolescentes mais aussi à l'entourage humain, à l'environnement socio-économique,
sociodémographique et culturel, des facteurs environnementaux et politiques qui influencent sur les
attitudes et les comportements de santé dans les rapports sexuels mais également en matière de
contraception. D'un point de vue psycho social l'état de grossesse adolescente génère des réactions
négatives qui se retrouvent généralement dans tous les pays. Elles vont du décrochage scolaire chez
les jeunes filles considérées, mais ultérieurement le fait d'un risque accru de chômage et de pauvreté,
d'entrée dans la violence et/ou la dépression à cause de sentiments d'isolement et de désinsertion
sociale stressante. Comme cela avait été constaté par Lican223, existe fréquemment un désintérêt pour
l'enfant susceptible d'évoluer vers de la négligence, voire de mauvais traitements, une situation dont
peuvent résulter ultérieurement des troubles du comportement, des échecs scolaires, un déficit
cognitif, voire des conduites asociales délinquantes. Le seul élément positif noté par les recherches
effectuées résulte quelque fois d'une prise de conscience des responsabilités maternelles chez des
adolescentes déviantes, alcooliques, droguées, prostituées qui entrent soudainement en résilience.
Notre approche des situations rencontrées tient compte des données de la revue de la littérature, mais
les premiers contacts avec le terrain nous ont rendu sensible à la spécificité des problèmes
individuels des adolescentes concernées et de la nécessité qu'il y avait d'effectuer une double
approche psycho sociale et clinique des cas. Ceux-ci comportaient des caractéristiques individuelles
à toutes comme celles du fait de la grande variété des facteurs pouvant expliquer l'origine des
grossesses précoces.

223
Lican, 2004.
110
Schéma explicatifs des facteurs liés aux grossesses précoces

111
CHAPITRE 4

112
4 Problématique, hypothèses, méthodologie

4.1 Rappel

La méthodologie proposée vise à maintenir au mieux une neutralité d'approche


des enjeux considérés en recourant à différents prismes d'appréhensions : ethno-
anthropologiques et historique, psychosociologique et clinique.

Cette recherche à visée spécifique et limitée porte sur des adolescentes


d'Amazonie française (Guyane), d'origine Bushinenguée. Il nous semble, en effet, nécessaire
de comprendre les spécificités ethno - culturelles, ainsi que l’histoire intrapsychique,
personnelle et familiale de ces jeunes filles qui évoluent dans un contexte socio - économique
et culturel singulier.
L’étude se déroule dans l’Ouest Guyanais, le long du Fleuve Maroni, frontière avec le
Suriname. La Guyane, département français d’Outre-mer est située en Amérique du Sud,
bordée par le Suriname et le Brésil. L’Ouest Guyanais est fortement représenté par les
Amérindiens et les Bushinengués (Noirs Marrons). Ces derniers désignant en Guyane et au
Suriname les descendants des esclaves noirs. Ils se sont révoltés et enfuis des plantations
avant l’abolition de l’esclavage. Installés le long des grands fleuves, ils sont constitués en 6
groupes : les Bonis ou Alukus, les Saramaccas, les Paramaccas, les N'Djukas, les Kwintis et
les Matawais. La Guyane est donc un département pluri ethnique. La diversité culturelle de la
Guyane, fait de ce territoire français d'Amérique du Sud, un terrain propice à l'observation
clinique, que l'on se place d'un point de vue psychologique, anthropologique, biologique,
médical, économique ou politique. Vaste territoire, peuplé de façon inégale entre un littoral
urbanisé et une zone intérieure plus rurale, les peuples premiers vivent encore aujourd'hui
principalement au cœur de la forêt amazonienne, le long du fleuve.

Les Noirs Marrons, ethnie sujet de notre recherche, demeure un peuple où la femme a
une place singulière et où la grossesse prend sens au-delà de la simple maternité. Selon les
croyances ancestrales, la femme enceinte est vulnérable tout en étant plus puissante que dans
son état ordinaire, car la sensibilité de la femme enceinte capte les obias (pouvoirs) afin qu'ils

113
agissent à l'intérieur comme à l'extérieur de son ventre (Vernon)224. Ainsi les enfants sont
qualifiés de " richesse du ventre ", avoir des enfants reste culturellement valorisant et signe de
force, de respect offrant aux grands villages (grandes familles) l'obtention de la protection du
Grand Man.

4.2 Problématique

Comme a permis de l'appréhender l'approche théorique des processus d'identité et de


cultures qui impactent l'adolescence dans une contrée géographique en évolution économique
et sociale diverse et rapide ; l'approche universaliste des grossesses précoces a longtemps
méconnu, - ou pris prétexte de - l'impact de la culture sur les formes d'expression d'une
transmission transgénérationnelle de la grossesse à l'adolescence, omettant le jeune âge de ces
jeunes filles prises dans un processus adolescent mais aussi dans un processus
d'interculturation, où le corps et l'âme teintés de culture ancestrale et de mondialisation, se
font l'écho d'une recherche identitaire qui est parfois à la lisière de la pathologie et signe de
mal être et où la question d'Etre est un facteur qui demeure au-devant de la scène. Un taux de
grossesses précoces élevé et une sexualité active dans l’Ouest guyanais, sont des phénomènes
plurifactoriels. Que celles-ci soient accidentelles ou "souhaitées", ces grossesses adolescentes
sont un indicateur pour une société en mutation. La problématique essentielle de la thèse
envisage les enjeux psycho sociaux des grossesses adolescentes dans l'Ouest Guyanais. Elle
concerne la distinction à effectuer entre des causes à considérer comme résultant de la culture,
de celles qui découlent de l'impact des transformations sociétales dues à la mondialisation
hypermoderne caractérisée par le brouillage des significations, les paradoxes de l'information,
et l'instantanéité des phénomènes quasi-immédiatement frappés d'obsolescence, l'hyper
sélection sociale, la surmédiatisation des slogans consuméristes etc.

Dans le contexte défini précédemment, le but de notre recherche est d’identifier le


processus de décodage des informations reçues, notamment en matière de grossesse précoce,
qui permettent aux adolescentes d’être informées sur la réalité des faits et des conséquences
de celle-ci. Pour se faire, l' objectif principal de travail est d’identifier et d’évaluer les
facteurs psychoculturels et sociaux favorables et protecteurs contre la grossesse précoce chez
les adolescentes d’Amazonie Française.

224
Vernon, 2010.
114
Nos objectifs secondaires sont :
1. D'étudier la prédisposition de l’adolescente à un risque de grossesse précoce (enjeux
économiques et scolaires).
2. D'étudier la corrélation entre le transgénérationnel et la culture (organisation familiale
d’un point de vue ethnologique).
3. De rechercher et d'étudier l’opposition et/ou les décalages entre le mode de vie culturel
des populations premières et le système d’éducation scolaire qui impose un mode de
transmission ethnocentrique occidentalisé.
4. D'étudier la place du processus d’acculturation, relatif à la précocité des rapports
sexuels et l' altération de la transmission des valeurs et pratiques familiales, dans le but
d’adapter un mode d’action de prévention

4.3 Hypothèse de travail

4.3.1 Hypothèse générale

L'approche pragmatique de terrain, réalisée au cours d'une immersion initiale dans le


milieu, a permis de montrer que les informations auxquelles sont soumises les adolescentes en
état de grossesse ( comme pour l'ensemble de la population guyanaise en général), le
processus de décodage des informations reçues sont défaillants notamment, car ils ne
permettent pas aux intéressées d’être informées sur la réalité des faits et leurs conséquences
clairement identifiées. L'interculturalité vient interférer avec les situations de grossesse en
termes généraux.

1. D' "encodage/codage". Selon Hall,225 les cultures populaires ont des


systèmes de valeurs et des univers de sens propres. Selon lui, la culture est un lieu de conflits
et il contredit l’idée d’une correspondance absolue entre le moment de la production
(l’encodage) et celui de la réception (le décodage). Pour lui les codes mettent en relation le
signe avec les idéologies au sein de la société. Ces codes sont donc un moyen de signifier
l’idéologie d’un discours discursif ou visuel. Le travail de codage et de décodage se fait sur la
base d' un message médiatique (auditif, visuel, discursif..). Le média qui est le plus
représentatif et le plus adapté à la compréhension du "Encoding/Decoding" est sûrement

225
Hall, 2007.
115
actuellement la télévision. Ainsi, c'est la simplicité d'un message médiatique qui lui donne sa
quasi-universalité et la possibilité d'être compris par un plus grand nombre. Le décodage du
signe devrait faire paraître le signe comme naturel.

2. De lien culture-psychisme. Selon Devereux226 l'interculturalité ou


psychologie des contacts de cultures concerne le "lien culture-psychisme, l’unité et la
diversité du genre humain, l’universalité et/ou la relativité dans la structuration psychique, la
question du rapport à l’altérité". Pour Abdallah-Pretceille227 son objectif "n’est ni d’identifier
autrui en l’enfermant dans un réseau de signification, ni d’établir une série de comparaisons
sur la base d’une échelle ethnocentrée". Comme Denoux228 le précise, elle ne peut être ni une
"herméneutique culturelle généralisée, ni une psychologie comparative, du seul fait des effets
réciproques des cultures en présence". Son intention est d'abord de procurer un schéma
d’analyse pour distinguer les processus dans leur ensemble qu'ils soient psychiques,
relationnels, familiaux, institutionnels, qui sont le produit des contacts de cultures.

Notre recherche prend en compte cette complexité et la manière dont elle est perçue
par les adolescentes en état de grossesse mais aussi par les personnes de leur entourage, les
professionnels sociaux et de santé.

4.3.2 Hypothèses opérationnelles

Les hypothèses opérationnelles suivantes sont posées et concernent une approche


descriptive et interprétative décrites dans les questionnaires et les entretiens, une approche
clinique interprétative dans les tests réalisés sur un groupe restreint d'adolescentes
hospitalisées. Elles visent à :

HO1: Etudier la prédisposition de l’adolescente à un risque de grossesse précoce


(enjeux sociaux, économiques et scolaires),

HO2 : Etudier la corrélation entre transgénérationnel et culture (organisation familiale


d’un point de vue ethnologique),

226
Devereux, 1970.
227
Abdallah-Pretceille, 1986.
228
Denoux, 1994a.
116
HO3 : Rechercher et étudier l’opposition entre le mode de vie culturel des populations
premières avec le système d’éducation scolaire qui impose un mode de transmission
ethnocentrique,

HO4 : Etudier la personnalité des jeunes filles enceintes et évaluer l'équilibre psychique
de ces futures mères,

HO5: Etudier la place du processus d’acculturation (précocité des rapports sexuels et


altération de la transmission des valeurs dans les pratiques familiales) dans le but d’adapter un
mode d’action de prévention.

4.4 Méthodologie

4.4.1 Approche pluridisciplinaire

Le travail réalisé s'inscrit dans la dynamique d'une psychologie interculturelle,


mais prend aussi en compte des indices d'ordre anthropologique, ethnoculturel,
psychanalytique et sociologique. L'approche méthodologique est pluri focale et vise à
analyser les résultats qui sont essentiellement basés sur l'apport du carnet clinique lequel
permet de préciser les outils utilisés : à savoir, les entretiens, la création des génogrammes
psycho dynamiques, la passation du test de la figure de Rey, du test du Rorschach et de
l'échelle de dépression post-natale d'Edimbourg. Toute interaction a une dimension culturelle,
pour l'activer et la nourrir, des représentations mentales, ingrédients culturels, sont
nécessaires. C'est l'interactivité qui crée les cultures et leur existence.

La méthodologie à l'œuvre concernant ce travail repose sur l’attention et les soins que
nous portons au monde interne de l’adolescente, tout en reconnaissant ce qui pèse sur elle et
en particulier les représentations négatives et globalisantes de l’"adolescence". Ce n’est pas là
la moindre des tâches à une époque où les enfants pré pubères rêvent d’être, avant l’âge,
adolescents en en mimant les comportements, les attributs et les attitudes et où les adultes
souhaiteraient le rester, comme ils se l’étaient promis, antérieurement. En fait il semblerait
117
que seuls les adolescents ne souhaiteraient pas vivre dans cet espace, cherchant à devenir
adultes plutôt que d’être "condamnés à l’adolescence à perpétuité, dérangeant en cela
l’équilibre précaire du château de cartes social" (Huerre)229. Gutton230 précise que le
"pubertaire" est tout l’inverse d’un mouvement de séparation. Pour lui, c’est une "force anti
séparatrice qui anime la frénésie de l’enfant vers le parent œdipien dans sa quête du Graal".
La séparation est la tâche de l’adolescent. C'est une tâche particulière lorsque de surcroît les
statuts et les rôles paternel et maternel sont particuliers dans un univers dominé par les
pratiques sociales occidentales.

4.4.2 Grossesse précoce, catastrophe et implications méthodologiques

La revue de la littérature confirme que la survenue d’une grossesse à


l’adolescence constitue une "problématique complexe qui fait intervenir une multitude de
facteurs : comportementaux, socio-économiques, culturels, psychologiques, psycho-sociaux,
cognitifs, relationnels ou macro sociaux". Au-delà des causes, elle a des conséquences
importantes. Dans les discours actuels, la grossesse et la maternité précoces sont souvent
décrites comme problématiques et même pathologiques, avec des conséquences sanitaires et
socio-économiques négatives (Fraser, Brocket et Ward)231.

Selon Loignon232, il est aussi question d’isolement social, d’habitudes de vie


déficientes, de sous-scolarisation, de mauvais traitements, de stress et de dépression chez les
mères adolescentes. Plusieurs études indiquent que la maternité à l’adolescence réduit les
chances de poursuivre des études, d’avoir un emploi et ainsi d'augmenter le risque de se
trouver chef de famille monoparentale et de vivre constamment dans la pauvreté. La maternité
précoce aurait de plus des conséquences sur le plan de l’insertion professionnelle en bloquant
ou en retardant le processus de scolarisation (Goyette et al.)233. Des études publiées en 2001
montrent l’influence négative de la parentalité précoce sur le devenir socioéconomique mais
toutes ces études concernent les sociétés occidentales. Le dispositif d'approche du phénomène
envisagé ne peut faire l'économie de la pratique de tests psychologiques, mais en situation

229
Huerre, 2007.
230
Gutton, 1991.
231
Fraser, Brocket et Ward, 1995 .
232
Loignon, 1996.
233
Goyette et al., 1996.
118
interculturelle celui-ci doit se positionner dans l’optique d’un relativisme modéré, tenant
compte à la fois de l’unicité du psychisme humain qui le rend possible et de la diversité des
contextes culturels, qui le complexifie. Il se doit aussi de ne pas essentialiser la culture en la
figeant, en créant des catégories rigides, ou en attribuant une identité culturelle simple et
définitive aux personnes rencontrées. La pratique de la recherche en utilisant des tests en
situation interculturelle doit également trouver la souplesse nécessaire pour faire place au
processus de métissage et à la diversité des appartenances culturelles, sans réduire les
différences mais en cherchant au contraire à les féconder pour ouvrir de nouvelles possibilités
de compréhension.

4.5 Etapes méthodologiques

L’objectif de cette recherche en Amazonie Française se décline en 4 étapes et


vise d'une part à obtenir des données anthropologiques et pragmatiques comme Godelier
l’explique, d'autre part à appréhender une culture particulière et en décrypter les aspects de la
société étudiée, pour mieux comprendre les situations psychologiques individuelles des
adolescentes concernées. Il s'agit :

1) De décrire la nature du "lieu", du terrain,


2) De se décentrer volontairement par rapport à la culture et la société d’origine,
sachant que notre regard d’observateur passe au travers de nos différents "Moi"
3) De pratiquer l’observation participante (immersion) savoir ou comprendre
comment l’Autre accueille l’initiative dans chaque type de contexte évènementiel : ce qui est
prévisible et récurrent (quotidien), prévisible et non récurrent (maladie, deuil, naissance, …)
concernant des individus et groupes en interaction ; et évènements qui touchent la société
dans son ensemble,
4) De pratiquer l’observation thématique : l’anthropologue initie des enquêtes
systématiques sur des aspects précis de l’organisation et du fonctionnement de la société où il
est immergé et procède au "recensement",
5) De saisir sur enregistrement (audio, vidéo, photo…) des observations en plus
des notes,
6) De travailler sur le terrain, au recueil et à l'interprétation des données
psychologiques portant sur les grossesses précoces adolescentes.

119
Ce en tenant compte du fait que la culture correspond à un système objectif de croyances, de
représentations, mais aussi de rapport à la nature, qui sollicitent la mobilisation de ressources
et de capacités d’action collectives et individuelles. Parmi les moyens utilisés se trouvent la
symbolisation, l’organisation d’un système de transmission héréditaire, l’utilisation des stocks
de ressources et des biens accumulés dans la nature (Rozin)234. La culture instaure alors un
modèle typique d’usage dans les rapports relationnels et comportementaux sous forme de
pratiques et de règles culturelles communes qui dictent le système collectif. La perduration et
la prospérité de la culture impliquent la connaissance des aspects culturels, transmis de
générations en générations. La société mondialisée actuelle exerce une influence défavorable
à la production et à la prospérité des actes culturels traditionnels.

La mise au point de l'approche méthodologique clinique a été influencée par une


démarche réflexive, à la fois ethno et transculturelle.

4.5.1 Précautions méthodologiques

L’approche ethnoculturelle est l’étude de l’expression du relativisme culturel


introduit par Lévi-Strauss, la diversité culturelle est centrale. Elle consiste par le chercheur à
se décentrer de nos représentations culturelles en bannissant toute forme d’ethnocentrisme
dans l’étude d’une culture dans une société quelle qu’elle soit pour ainsi l’appréhender dans
sa globalité. C’est une conception culturaliste.
L’approche transculturelle autrement nommée "psychologie transculturelle
comparative pluriculturelle", par certains auteurs, se centre sur les processus d’interaction de
plusieurs cultures. Pour Krewer et Dasen leurs effets sont observables "entre individus ou
groupes se réclamant de différents enracinements culturels", mais aussi bien dans le
psychisme d’un seul sujet confronté à plusieurs systèmes. Les chercheurs qui se réclament de
ce type de recherches (Berry, Poortinga, Segall et Dasen235 ; Sabatier et Berry236; Troadec237;
Troadec238) considèrent que la méthode comparative est essentielle si l’on cherche à
construire une psychologie qui ne soit pas monoculturelle et donc probablement

234
Rozin, 2006.
235
Berry, Poortinga, Segall et Dasen, 2002.
236
Sabatier et Berry, 1994.
237
Troadec, 1999.
238
Troadec, 2001.
120
ethnocentrique (Dasen). C’est cette approche que nous avons adopté partiellement dans notre
étude après avoir fait effort de décentration culturelle. La complexité hétérogène des cultures
qui composent la société Guyanaise d’aujourd’hui a été prise en compte : son contexte et son
continuum bio-historico-psycho-socio-politico et culturel qui participe à la construction
identitaire de chaque individu.

La présente recherche fait suite à des travaux de connaissance de terrain que


j’ai effectués, en 2013, sur le fleuve Maroni. Ceux-ci questionnaient le processus
d’acculturation chez les femmes Bushinenguées, au décours d’une grossesse. Lors de ce
premier travail un constat rapide fut effectué quant aux grossesses survenant pendant le
période adolescente. Les chiffres consultés à la fin de cette première étude, à ce sujet,
confirmèrent ce que nous avions analysé sur le terrain ; à savoir l'existence d' une détresse
psychique souvent cachée et d'un contexte socioéconomique difficile, le tout sur fond d’échec
scolaire. Bien des observateurs de l’extérieur ont tendance à prétendre que ce phénomène est
"culturel" condamnant presque ces jeunes filles à cet état de fait, une injonction parfois
réductrice à une simple fonction reproductrice. Forts de ces éléments alarmants sur le plan de
la santé publique, nous avons entrepris d’essayer de comprendre et de décrypter ces
grossesses au cours d'une étude réalisée en milieu hospitalier, lieu d'accueil d'adolescentes en
état de grossesse.

Globalement, malgré ses limites, il s’agit d’une étude observationnelle,


épidémiologique et psycho anthropologique, qualitative et quantitative des grossesses
précoces en Amazonie Française, dans l’Ouest Guyanais.

4.5.2 Lieux et temps de l’étude

1. Une première immersion eut lieu en juin 2014, à Maripassoula pour une durée
de 17 jours en immersion complète sur le terrain.

2. Un second temps, lors d’une mission de l’association "Pirogue Humanitaire"


(cf. annexe). Alors, j'ai dirigé les investigateurs, avec les données relevées en juin de la même
année. Les objectifs étaient la menée d'entretiens directifs et semi directifs et la réalisation du
carnet clinique (cf. annexe) portant sur des éléments anamnestiques, les survenues de la
121
grossesse, les contextes socio-économiques, les projets de vie et de professions des
intéressées, mais aussi l'impact transgénérationnel du phénomène. C'est au décours de ce
travail un peu plus ajusté que nous avons réalisé une frise développementale.

3. Un troisième temps, toujours sous l’égide de l’association "Pirogue


Humanitaire", a permis une focalisation sur les lieux d’interview et la passation de tests dans
les maternités de Cayenne et Saint Laurent du Maroni. Cette dernière est la maternité qui
détient le taux le plus élevé d’accouchements du territoire. Seules des adolescentes entre 14 et
18 ans furent rencontrées, en attente d’accoucher ou venant de mettre au monde leur premier
ou second enfant.

4. Un quatrième et dernier temps, en février 2017, toujours sous l'égide de


l'association "Pirogue Humanitaire", une recherche complémentaire a été menée, avec pour
objectif l'évaluation du risque de dépression maternelle et de déculturation en fonction des
données recueillies en entretien clinique exploratoire.

4.6 Premier temps de recherche : juin 2014

Cette première approche s’est déroulée dans l’ouest Guyanais, à Maripassoula,


en juin 2014 et a porté sur différentes ethnies rencontrées sur le fleuve : les Bushinengués
(Boni, N'Djuka, Saramaka, Paramaka, Kwintis, Matawais) et les Amérindiens; de différentes
nationalités, française et surinamienne.

Pour cette immersion, nous avons vécu au rythme du village et de ses habitants, afin
d’établir, d’ajuster et de tester un pré-entretien test et de prendre contacts avec les
professionnels côtoyant les adolescentes (médecins PMI, sages-femmes, infirmières,
infirmières scolaires, proviseur du collège, Gran Man, travailleurs sociaux, familles
concernées et adolescentes enceintes ou non). Nous avons également interviewé et filmé toute
personne encline à répondre à notre questionnaire ou à aborder le sujet, dans des lieux aussi
variés que les rues que nous avons sillonnées ; les cafés, aux écrans plats infinis déversant, à
même la rue, les images suscitant la curiosité et l'intérêt des plus jeunes, des plus vulnérables.
Nous avons accepté les invitations aux rassemblements familiaux et festifs, découvrant
chaque marché, chaque espace de réunions de populations, comme les abris bus attendant le
122
passage des averses diluviennes ; les piroguiers passeurs silencieux et fins observateurs de la
vie d'une rive à l'autre, du Suriname à la Guyane...
L'objectif assigné à cette immersion était de s'imprégner, d'observer, de mettre de côté
mon référentiel habituel occidental par rapport au quotidien de la population étudiée. Au plus
proche de cette culture, de la manière la moins ethno centrée possible pour rassembler des
éléments permettant de définir les thèmes qui devaient être investigués dans les entretiens
semi directifs et directifs, afin de réaliser un carnet clinique concernant ultérieurement les cas.

4.7 Second temps de recherche : août 2014

Cette seconde approche de juillet 2014 s’est déroulée, le long du fleuve Maroni
: de Maripasoula en descendant le fleuve en pirogue jusque Saint Laurent. Pendant ces dix
jours de fleuve : 4 jours à Maripasoula (haut Maroni dont Antecum Pata), 2 jours à Grand
Santi (moyen Maroni), 2 jours à Apatou (bas Maroni) et 2 jours à Saint Laurent (littoral) le
travail a été anthropologique, destiné à réaliser le carnet clinique. Des escales dans les villages
et communes environnants comme Antecum Pata, Talhun, Papaïchton, Loca, Koffe Kampoe
et Providence ont permis des contacts variés avec différentes ethnies sur le fleuve : les
Bushinengués (Boni, N'Djuka, Saramaka, Paramaka, Kwintis, Matawais), les amérindiens et
les créoles ; de nationalités française et surinamienne.

4.7.1 Méthodologie de l'étude

Pour la partie qualitative, nous avons interrogé principalement des adolescentes ayant
eu un ou des enfants avant l'âge de 18 ans ; des adolescentes n’ayant jamais eu d’enfants ; des
adolescentes enceintes de moins de 18 ans ; des femmes dont l’âge était supérieur à 18 ans
ayant eu des enfants avant 18 ans. Nous avons aussi interviewé différents intervenants de
santé ou non, rencontrés au fil de cette immersion. Ceux-ci étaient de sexe, d’âge, d’ethnie,
de profession, de culture différente. C’est ainsi que nous avons recueilli les témoignages de
maires, sages-femmes, infirmières, médecins généralistes, gynécologues, professeurs des
écoles, politiciens, responsable de PMI ; mais aussi de jeunes femmes n’ayant jamais eu
d’enfant, femmes d’âge mûr, Gran Man, chamane.
Pour cette étude, j'ai encadré, avec le Dr Docteur Bellony, président fondateur de
l’association "Pirogue Humanitaire", trois étudiantes en médecine en sixième année (deux

123
métropolitaines et une guyanaise), assurant ainsi la partie psycho anthropologique de
l'approche. Le groupe d’étude étant principalement des adolescentes, il nous a semblé plus
approprié d’être des femmes pour aborder les questions les plus intimes et installer une
relation de confiance et de confidentialité, privilégiant aussi le recours à une traductrice.

La méthodologie déployée, sous forme d'entretiens non directifs et semi-directifs et de


questionnaires, résulte de la première et de la deuxième approche de terrain et comporte deux
parties complémentaires : une partie quantitative et une partie qualitative.

✓ Un entretien semi directif


Les entretiens semi directifs ont pour but de rechercher les informations sans
les orienter. Il demande une certaine préparation dans l’élaboration du guide d’entretien, qui
fut réalisé lors du premier temps de la recherche en terme de pré enquête. Ce guide se
présente sous la forme d’une liste ordonnée de thèmes devant être nécessairement abordés par
l’interviewé. Les thèmes retenus concernent la sphère familiale, intime, scolaire, sociale,
transgénérationnelle et médicale (Cf. annexe).

✓ Un questionnaire directif
Le questionnaire directif a été élaboré dans le même temps, il reprend les
mêmes thèmes que l’entretien semi directif mais les questions sont fermées et certaines plus
intimes (Cf. annexe). La grossesse précoce est étudiée, explorée, de façon holistique.

En ce qui concerne le déroulement du recueil de données, des adolescentes et


des femmes ont été interviewées au hasard dans leur milieu environnemental, dans les rues
des communes et des villages, chez elles, au marché, au décours d’une invitation, à la sortie
des lycées et collèges, sous forme de questionnaires anonymes, d'une durée de 20 à 30
minutes.
La passation a été possible en ayant recours à deux traductrices Bushinenguées
qui nous ont suivi dans notre immersion. Elles nous ont aidés à aborder les jeunes filles dans
les villages reculés du Maroni qui, au départ, refusaient de parler français ou ne parlaient que
taki taki. Une fois l’objectif de notre étude expliqué par les traductrices, la confiance installée,
les langues se déliaient, assez spontanément. De ce fait les entretiens ont pu être réalisés en
privé pour plus d’intimité, sans les traductrices ou une traductrice femme. Les entretiens
furent enregistrés et filmés quand nous avions l’accord éclairé des sujets.

124
✓ Des entretiens non directifs
La partie qualitative se nourrit d' entretiens non directifs, ceux-ci se sont
déroulés dans des lieux différents en fonction de nos rencontres et des différentes opportunités
qui s’offraient à nous. De ce fait nous avons pratiqué des interviews comme nous l'avons
décrit précédemment dans la rue, au marché, dans les structures médicales ou aux domiciles
des personnes en abordant les grossesses précoces dans leur aspect holistique, portant sur les
thématiques, familiale, transgénérationnelle, culturelle, scolaire, sociale, économique et
médicale.
L'amorce des entretiens non directifs aborde la problématique des grossesses précoces
sans poser de questions précises et l’interviewée pouvait exposer ainsi son point de vue sur ce
sujet sans aucune orientation de notre part. Les entretiens ont été enregistrés
systématiquement, à l’aide d’un dictaphone pour exploiter les témoignages dans leur
intégralité, ce avec l'accord éclairé du sujet conformément à la loi. Tous ces entretiens sont
anonymes. C'est ainsi que nous avons pu constituer, selon la méthode ethno médicale, un
carnet clinique avec l’ensemble des témoignages.
Enfin, nous avons croisé les informations recueillies avec le questionnaire et les
données qualitatives de nos entretiens afin d’essayer d’identifier des facteurs favorisants et
protecteurs des grossesses précoces.

4.8 Troisième temps de recherche : octobre 2015

Lieux et date de l'étude - choix du groupe d'étude

En octobre 2015, sur 17 jours, a été organisé dans les maternités de St Laurent du
Maroni et de Cayenne ; à la suite du recueil et de l'analyse des données de juin et juillet 2014,
la passation des tests définis suite à la création du carnet clinique et de la frise
développementale.
12 jeunes filles Bushinenguées et amérindiennes entre 14 et 18 ans venant ou allant
accoucher ont été rencontrées, tout d'abord à la maternité de Cayenne, ce après plusieurs jours
de négociations difficiles avec l'institution, gérées par le Dr Bellony, l'accord limité étant de 4

125
jours. J'ai pu examiner les dossiers des adolescentes entrant dans nos critères de recherche, les
rencontrer, obtenir leur accord et la signature des parents ou de leur représentant légal et faire
passer les tests. Le même schéma s'est produit à St Laurent du Maroni. Les jeunes filles
rencontrées à la maternité de St Laurent du Maroni, vivent à St Laurent même ou dans les
villages proches, voire de l’autre côté du fleuve, au Suriname. Les adolescentes interviewées à
la maternité de Cayenne, sont des jeunes filles venant de Maripasoula (1 h d’avion), de la
forêt, ou des villages amérindiens situés au cœur de la forêt primaire. Elles sont donc
hospitalisées 2 à 3 mois avant terme ou lors d’une possible complication. Elles sont
accueillies seule à l’hôpital attendant le jour de l’accouchement, afin de limiter la mortalité
infantile. Leur accueil n'a été pensé que sur le plan médical et ces jeunes femmes s'ennuient,
errent dans les couloirs, se regroupent par ethnies et passent de longues heures sur les marches
des escaliers ou sur les bancs à "passer le temps". Parfois, des femmes plus âgées, plus
expérimentées sont là et font office de référentes adultes. Elles les soutiennent. Tout a été
pensé et bien pensé en termes de suivi médical de la grossesse, mais le suivi psycho-social
manque de moyens.
A la fin de ce séjour, ce sont 12 adolescentes Bushinenguées et amérindiennes, entre
13 et 17 ans, venant ou allant accoucher dans les maternités citées ci-dessus, qui ont accepté
de participer à ce travail, tous les entretiens furent filmés et enregistrés.

4.8.1 Protocole de recueil de données

Pour les 12 adolescentes le protocole suivi a consisté :

[Link] Constitution d'un génogramme psycho dynamique

Le génogramme réalisé est un arbre généalogique qui concerne trois


générations, il est surtout utilisé en thérapie familiale et en psychiatrie. Il comporte aussi des
faits de vie qui mettent en évidence les liens entre enfants, parents et grands-parents.

126
Le génogramme psycho dynamique est une "représentation graphique de
l'espace interpsychique familial" selon Alföldi239. C'est une façon rapide de représenter les
liens familiaux rendant visible la place de chacun dans la famille. Il permet une lecture
transgénérationnelle en y associant les éléments généalogiques importants. La réalisation et la
lecture du génogramme apportent une image globale de l’histoire individuelle et du parcours
familial d’une personne. Avec le génogramme psychodynamique, on voit que les
traumatismes se retrouvent tout au long d’une histoire. Rompre la chaîne des répétitions est
difficile car nous faisons tous preuve d’une "loyauté invisible" à l’égard de notre famille
quelle qu’elle soit. L’utilisation du génogramme psychodynamique aide à comprendre la
situation réelle d’une personne, adulte ou enfant, dans son contexte réel. A cet effet, d'une
part, Freud a mis en évidence l’inconscient individuel qui nous gouverne et d'une part, Carl
Gustav Jung a défini l’inconscient collectif ; mais les travaux de Moreno nous apprennent
l’existence d’un co-conscient et surtout d’un co-conscient familial, social et groupal et nous
savons maintenant que de nombreuses choses se passent dans la transmission et le non-dit. Le
passé familial de chacun fait que nous héritons en partie des traumatismes de nos parents, de
nos grands-parents et arrière-grands-parents à fortiori au sein des sociétés traditionnelles où
les générations cohabitent. Bowen évoque plusieurs thèmes traumatiques qui reviennent à la
différenciation de soi au sein de la famille personnelle et ses niveaux, à l’importance
interactionnelle des triangles de communication, à la forte présence d’un système "émotif
familial nucléaire", à l’activité du "processus de projection familiale", aux faits de cut-off ou
de "mise à distance émotive" et au processus de transmission sur plusieurs générations, dont
le rôle de la position dans la fratrie.

[Link] Passation du test de la figure complexe de Rey (forme adulte)

Le choix de la figure complexe de Rey repose sur la préconisation de la


passation d'une épreuve de structuration et d'organisation intellectuelle avant celle de tests
projectifs, elle est rapide et renseigne également sur la qualité de la mémoire immédiate.
La Figure complexe de Rey et d’Osterreith (FCRO, Rey ; Osterreith) est une tâche de
reproduction puis de mémorisation d’une figure complexe, qui fait appel à un travail de
structuration perceptive. Elle est utilisée pour évaluer les capacités d’organisation spatiale et
de mémoire visuelle. La consigne est très courte et très facilement compréhensible par tous les

239
Alföldi, 1999.
127
sujets, quelle que soit leur langue. Cette épreuve a été présentée la première fois dans un
article sur "l’examen psychologique des cas d’encéphalopathie" comme étant destinée à isoler
les déficits mnésiques des insuffisances d’élaboration perceptives. Il est demandé au sujet,
dans un premier temps, de recopier la figure complexe dont il doit analyser, décomposer et
organiser les éléments perçus, puis de la restituer de mémoire. L’objectif général du test est de
mesurer la mémoire épisodique sous une modalité visuelle et les habiletés visuo-
constructives. Le test sert également à mesurer plus indirectement une variété de processus
cognitifs tels que la planification, les habiletés d'organisation, les stratégies de résolution de
problème ainsi que les fonctions perceptuelles et motrices (Waber & Holmes)240.
Cliniquement, ce test peut être utilisé chez les individus jeunes et âgés. Les connaissances en
anthropologie ainsi que des recherches déjà anciennes en psychologie transculturelle
indiquent que la perception spatiale varie d’une culture à l’autre (Berry, Poortinga, Segall et
241
Dasen ; Harris ; Irvine et Berry) mais il est aussi démontré que les tests non-verbaux
comportent tout autant voire parfois plus de biais culturels que les tests verbaux (Anastasi,
Irvine et Berry, Vernon)242. Ce test sert également à mesurer la planification, les habiletés
d'organisation, les stratégies de résolution de problème (Waber & Holmes)243. Le vécu affectif
a une forte influence sur la réalisation de la figure. La réussite à la 2ième étape requiert
l’utilisation de la mémoire des acquis récents. Celle-ci peut être perturbée si le sujet n’est pas
suffisamment disponible, ou/et trop envahi par des préoccupations internes. Au niveau
inconscient, la figure rappelle l’enveloppe protectrice, scindant le dedans et le dehors,
l’intérieur et l’extérieur (Mesmin)244.

Cotation et interprétation
Il existe plusieurs systèmes de cotation du test (Lezak, Howieson, Bigler, &
Tranel)245. Le système de cotation le plus utilisé demeure celui proposé par Osterrieth (1944),
adapté par Taylor (Knight, Kapland, & Ireland)246. Le temps total requis pour copier la figure
est mesuré en secondes et la qualité de la production est mesurée pour chacun des 18 éléments
qui la composent. Un score situé entre 0 et 2 points est attribué pour chacun de ces éléments
(score maximum de 36), selon leur exactitude, leur distorsion éventuelle et leur emplacement.
Pour la phase de reconnaissance, un point est attribué pour chaque item correctement reconnu

240
Waber & Holmes, 1985.
241
Berry, Poortinga, Segall et Dasen 1992 ; Harris, 1983 ; Irvine et Berry, 1988.
242
Anastasi, 1994 ; Irvine et Berry, Vernon, 1969.
243
Waber & Holmes, 1985.
244
Mesmin, 2002.
245
Lezak, Howieson, Bigler, & Tranel, 2012.
246
Knight, Kapland, & Ireland, 2003.
128
ou écarté (score maximum de 24). La majorité des sujets reproduisent en premier l’armature
centrale de la figure, soit le grand carré avec ses diagonales et bissectrices. Ils placent ensuite
autour de cette armature les autres détails extérieurs et intérieurs qui composent la figure. Les
sujets qui débutent par la copie d’un détail puis qui copient de proche en proche peuvent
présenter des difficultés de planification, d'organisation ou de résolution de problème (Rey).

Modalité de passation
La passation est très simple et se déroule en trois temps :
▪ Copie de la figure : le modèle est montré au sujet (à l’horizontale avec interdiction
de la retourner) et il doit recopier, sans utiliser de règle, de gomme ou de compas. La consigne
précise est la suivante : " voici un dessin ; vous allez le copier sur cette feuille ".
▪ Reproduction de mémoire : après un court moment pendant lequel on a caché la
figure, on demande au sujet de la reproduire de mémoire. Il n’a pas été prévenu avant de cette
seconde étape, ce qui produit un effet de surprise et évite l’anticipation. La consigne est la
suivante : "maintenant vous allez refaire le même dessin comme vous vous en souvenez".
▪ Entretien final : on demande au sujet "c’est quoi ?". Cette question a été ajoutée par
Mesmin au livret de passation, parce qu’elle permet une étude plus approfondie des processus
mentaux utilisés et elle apporte quelques éléments qualitatifs.

Le principe du test, pour Rey était le suivant : dans un premier temps, il s’agit
d’évaluer de quelle manière le sujet appréhende les données perceptives qui lui sont fournies,
au moment d’une tâche où la mémoire n’intervient guère. En un second temps, on examine ce
qui a été conservé spontanément en mémoire. Le rendement mnésique pouvant coïncider soit
avec un mode d’appréhension normal, le trouble étant alors limité à la mémoire, soit avec un
mode d’appréhension moins efficace, influençant le rendement mnésique (Bossuroy)247.

Bossuroy248 nous rappelle qu' Osterrieth a repris le travail de Rey, l’a approfondi et
étendu. Il propose le terme "d’opération perceptive" : ce n’est ni une épreuve de perception, ni
d’intelligence, ni de motricité, mais une épreuve d’activité perceptive. Il perfectionne la
cotation de la figure dans le sens où une classification en type permet de rendre compte des
étapes par lesquelles passe successivement le sujet dans l’exécution de la figure ; une cotation
numérique donne le niveau de la figure en fonction de la précision de chaque élément. Il

247
Bossuroy, 2012.
248
Ibid.
129
remarque aussi une forte influence des perturbations d’ordre affectif. Le vécu affectif a une
forte influence sur la réalisation de la figure. La réussite à la deuxième étape requiert
l’utilisation de la mémoire des acquis récents et celle-ci peut être perturbée si le sujet n’est pas
suffisamment disponible, trop envahi par des préoccupations internes. Il a été ainsi montré
que la qualité de la reproduction de mémoire était fonction inverse de l’émotivité chez des
adolescents de 15 ans (Kello)249.

A un niveau inconscient, la figure évoque également l’enveloppe protectrice, divisant


le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur (Mesmin)250. En effet, la figure de Rey est faite
d’une structure contenante et d’éléments situés à l’intérieur de cette structure. Un sujet qui
intègre bien la structure d’ensemble, qui joue le rôle de bordure, d’enveloppe, aura plus de
facilité à reproduire la figure parfaitement et même à placer les détails convenablement, qu’un
sujet qui perçoit tous les éléments sans voir ce qui les relie, ce qui les structure et les entoure.
Pour Debray "le jeu qui s’opère entre contenant et contenu en fonction de l’objet présent, puis
de l’objet absent mais évoqué mentalement, apparaît révélateur des capacités de retenue
interne de l’objet, ce que le sujet est pour lui-même d’une certaine façon". Par ailleurs, le
modèle peut susciter des images inconscientes et prendre une valeur symbolique propre à la
personne. Le sujet se projette dans son dessin, en particulier à travers son image corporelle.
L’aspect symétrique de la figure de Rey est médiateur de sens : "elle suscite chez le sujet un
rappel de son propre corps, qui est à la fois symétrique et non symétrique. L’asymétrie est une
stimulation de l’imaginaire" (Mesmin)251.
La figure est complexe et ne représente aucun objet connu. Le sujet va devoir gérer
l’abstraction, ce qui peut le mettre en difficulté. Il est surpris par cet exercice et montre ainsi
comment il traite la nouveauté. La complexité de la figure va le conduire à "trouver, au plus
profond de lui-même, les ressources pour la dessiner exactement, ou déformer certains traits,
plus ou moins consciemment" (Mesmin)252.
Finalement, les scores à la Figue Complexe de Rey ont été croisés avec d’autres
paramètres. Une influence du niveau de scolarisation sur les résultats a été démontrée. Ardila,
Rosselli et Rosas253 ont observé, en étudiant les résultats de deux échantillons colombiens
(Amérique du Sud), que les scores augmentaient avec le niveau de scolarisation des sujets.
Ferrera qui étudie les réalisations de jeunes gens de 14 ans en difficultés scolaires (Italie),

249
Kello, 1975
250
Mesmin, 2002.
251
Ibid.
252
Ibid.
253
Ardila, Rosselli et Rosas, 1989.
130
constate que 2/3 d’entre eux présentent des désordres perceptivo-moteurs qui ont été décelés
grâce à la celle-ci.

La Figure Complexe de Rey et d’Osterreith en situation interculturelle


Comme le constatent des auteurs comme Rosselli et Ardila en 2003, en
comparant les résultats aux tests de structuration visuo-spatiale entre des échantillons de
personnes issues de la culture occidentale ou d’autres cultures, les scores sont souvent
différents. Il a ainsi été montré que les moyennes de scores à ce test varient selon
l’environnement culturel des sujets.

[Link] Passation du test projectif de Rorschach

L’épreuve du Rorschach permet l'exploration de la structure de la personnalité.


La passation du Rorschach s'adresse à toute personne dotée de langage, son application est
universelle. Elle renseigne sur la structure de la personnalité du sujet et permet de mieux
percevoir ses difficultés psychiques. C'est un moment interactif entre deux personnes et si
possible isolées du contexte.
Le test du Rorschach est souvent classé dans le groupe des "méthodes constitutive ",
Anzieu rappelle que "les planches ne sont pas structurées, c'est le testé qui, en se projetant, va
les structurer". Herman Rorschach, dans l'esprit de son époque, avait écrit "presque tous les
sujets considèrent l'expérience comme une épreuve d'imagination", mais pour lui, les
interprétations des images fortuites se situent plutôt en termes de perception et d'idée. Le
caractère de projection de l'activité interprétative du sujet constitue un élément déterminant
dans la terminologie et l'épreuve de Rorschach est qualifiée d'épreuve " projective ". Le
concept de projection ainsi utilisé est assez flou. Il signifie d'une façon schématique, d'après
les définitions précédentes, que le matériel proposé au sujet est un matériel non structuré et
qu'en conséquence, c'est le sujet qui va lui attribuer une forme, une valeur et des qualités qu'il
va nommer, verbaliser en formulant sa réponse. Le sujet projette sur la planche qui lui est
proposée, un certain nombre d'éléments qui lui sont propres. Dans la perspective de la
recherche, l'objectif est d'observer de façon empirique, mais aussi statistique et
psychodynamique, le sujet et de comprendre, dans un contexte singulier, à un instant formel,
la personnalité de l'adolescente en question. Il est important de souligner que ce test est utilisé
dans un contexte culturel différent de celui dans lequel il a été pensé et créé au début de 20ème
131
siècle en Autriche. C'est une approche dynamique, interactive et structurale qui reste une
méthode classique, mais utilisé, au milieu de la forêt Amazonienne dans une perspective
psychodynamique le test est appréhendé selon trois critères essentiels.

- Linguistique face à des stimuli non verbaux auxquels le sujet doit donner des
significations, une tâche paradigmatique (métaphorique) et non syntagmatique
(métonymique).
- Phénoménologique : l’interprétation sollicite une conscience "imageante" faite de
descriptions et d'impressions qui témoignent d'une conscience "percevante" avec des
résistances éventuelles (cf. Lagache).
- Psychanalytique : le caractère des stimuli provoque une régression profonde, mobilise
des mécanismes de défense contre les angoisses primitives ; évoque inconsciemment l'image
du corps. Les réponses fournies sont relatives aux stades de cette image. Les réponses
formelles (F) témoignent de la maîtrise et de sa nature. Les couleurs (C), les estompages (E),
les formes de kinesthésies (K) témoignent de traumatismes et de leurs natures.

L'épreuve d'interprétation de "taches d'encre" consiste à mettre le sujet


successivement, en présence des dix planches, avec la consigne de dire "tout ce à quoi cela lui
fait penser, tout ce qu'il voit". Le travail a pu être systématisé selon le schéma suivant :
captage des pensées et leur codage, réalisation du psychogramme (comparaison avec les
normes statistiques), interprétation des épreuves, compte rendu en métalangage (formalisme
conçu pour décrire rigoureusement un langage).
Après avoir capté l'intégralité d'un message parlé, codé le message, établi le "psychogramme"
formel, la comparaison avec les normes de référence ; l' interprétation et la rédaction d'un
message métalinguistique de synthèse a été effectué.

Passation
La passation du Rorschach est considérée comme un moment privilégié dans le
déroulement de l'examen psychologique, il est donc indispensable qu'il existe une adéquation
entre le sujet et le psychologue ce qui a pu être réalisé malgré le recours à une traductrice.
Par ailleurs, le Rorschach n'est pas un test d'aptitude ou d'intelligence, c'est une
méthode projective, qui demande que psychologue et sujet soient en accord et que le sujet soit
en première place. Il est indispensable de pouvoir repérer si celui-ci sait pourquoi on va lui
faire passer le test. Avant on disait "pas de bonne ni de mauvaise réponse", pas de

132
chronomètre, pas d'explication sur la manière dont ont été construites les planches. Une seule
consigne "qu'est-ce que cela pourrait-être ?".

Dans la situation présente, le Rorschach représente la façon dont le clinicien et le sujet


pourraient, ensemble, mieux cerner les questionnements concernant la problématique
invoquée autour des grossesses précoces. Il renseigne sur la personnalité du sujet et permet de
mieux percevoir ses difficultés. Cette méthode peut aider à obtenir des éléments de réponse à
des questions que l'on se pose où qui peuvent émerger lors de la passation. Ainsi, pouvoir
observer comment le sujet réagit au niveau relationnel et gère et/ou accueille le stress ou toute
autre émotion. L'optique de traitement des données se fait avec une orientation
phénoménologique afin de tenir compte de l'interdépendance de l'objet et du sujet. En effet, le
sujet est toujours impliqué dans l'objet de sa perception, tout en donnant une grande
importance au vécu, à l'existence et à la corporéité qui sont engagés, avec l'idée que le corps
est le socle des émotions.

Prises de notes
Ad verbatim : tout écrire, tout noter ; mots et comportements (regards, gestes..) ce qui
implique d'être dans une disponibilité complète pour tout saisir du sujet. Il est indispensable
de noter la position des planches, les silences intra planches, les réactions face à celles-ci et
leur évolution au fil des réponses ; éventuellement en interrompant le sujet pour lui préciser :
"pour me souvenir de vos pensées, j'écris tout ce que vous dites". A la fin de la passation, est
annoncée la deuxième partie de l'enquête, soit en faisant une pause ou la commençant
immédiatement si le sujet n'est pas fatigué.
Enquête
Il s'agit de susciter, de manière non directive, un effort d'introspection concernant le
moment des réponses. Revenir sur chacune des planches pour préciser où et comment, afin de
préciser les localisations et les déterminants. Les nouvelles réponses spontanées sont traitées
séparément. Il s'agit aussi de savoir reconnaître quand un sujet ne veut pas passer le test de
Rorschach et accepter cette donnée et ce désir. Si le sujet est inhibé ou mal préparé, il refuse.
Il y a donc une influence de la capacité relationnelle entre le clinicien et le sujet à prendre en
compte.

133
[Link] Approche transactionnelles du stress et du coping

Le choix du mode d'interprétation auquel il est fait appel répond à la nécessité


de fiabilité des analyses des défenses qui demeure toujours discutable, mais selon. Freud 254 a
fortiori lorsqu'il s'agit d'adolescentes "bien que ces mécanismes soient automatiques et non
conscients en eux-mêmes, les résultats auxquels ils aboutissent sont manifestes et facilement
accessibles à l'observation". Sans recourir à des échelles d'évaluation des mécanismes de
défenses et de coping comme celle qui est présentée par Chabrol et Callahan255 version
française de "defense style questionnaire", au cours des entretiens thématiques et lors des
questionnaires, ainsi que lors des séquences filmées dont l'exploitation serait à effectuer sur le
fond ; il a été tenu compte d'expressions, de remarques, de réactions défensives ou de
prestance, symptomatiques de conflits psychiques. La fiabilité clinique des résultats a
également été recherchée à travers la démarche en quatre étapes qui a permis l'utilisation
d'une méthodologie longitudino-transversale afin de mieux saisir et percevoir l'existence de
relations entre l'adaptation psychosociale (dont scolaire) des adolescentes, leurs histoires de
vie, leurs attentes et leur fonctionnement physique, intellectuel, moral et mental subjectif afin
d'en déduire avec prudence leur degré de maturité affective et psychosociale d'adolescentes en
situations personnelles difficiles ; potentiellement en attente de protection et d'aide.
En effet, d'un point de vue pragmatique, la thèse s'assigne aussi comme objectif de
contribuer à l'amélioration de la situation objective des adolescentes considérées : un enjeu
primordial pour l'avenir en aidant celles-ci à gérer et ajuster leurs réactions de stress, de honte,
de fluidifier leurs capacités de réagir avec une économie psychique acceptable réfléchie. En
filigrane également, en particulier lors des entretiens, ont été relevées les capacités
d'ajustement personnel en face de l'environnement ; lesquelles renvoient au locus de contrôle
interne et externe ; ce qui est déterminant en matière d'image de soi et des autres portant sur le
sens des responsabilités personnelles : locus interne, avec une tendance à la culpabilisation
personnelle, locus externe, avec une tendance à la projection sur autrui de la survenue des
faits ; oscillation du locus de contrôle lorsque les émotions l'emportent sur la maîtrise
cognitive des situations. Ce faisant il s'agit, dans l'analyse interprétative des réponses aux tests
comme dans celle des comportements observés, de tenter de mieux connaître le
256
fonctionnement des mécanismes de défense du moi. Pour Freud "le moi n'est pas
seulement en conflit avec les rejetons du ça... Il se défend avec la même énergie contre les
pulsions instinctuelles". Son rôle est de gérer au mieux les affects : "amour, désir, jalousie,
254
A. Freud, 1968.
255
Chabrol et Callahan, 2004.
256
A. Freud, 1996
134
humiliations, chagrins et deuils" qui sont les pendants des désirs sexuels, en particulier :
"haine, colère, fureur, liées aux pulsions agressives... chaque fois qu'un affect se modifie, c'est
que le moi a agi".

[Link] Interprétation clinique des tests : mécanismes de défense et de coping.

Le test du Rorschach proposé vise essentiellement à mettre à jour et éprouver les


mécanismes de défense, les observations réalisées lors de la passation de celui-ci, et de la
figure de Rey visent avec l'analyse des entretiens, des questionnaires, à tester les stratégies de
coping des adolescentes concernées, les modes d'adaptation, les processus psychiques mis en
œuvre pour gérer leurs situations personnelles et tout particulièrement celle qui découle de
leur grossesse.
Pour aborder l'interprétation clinique des protocoles recueillis, référence est faite aux travaux
de Chabrol et Callahan257 mais aussi au DSM V. L'accent est mis sur le niveau d'adaptation
vécu chez les adolescentes relatif au milieu, à l'environnement, social et familial, à elles-
mêmes, mais aussi à leur positionnement par rapport à l'avenir, à la profession éventuelle. Il
s'agit en effet de percevoir le degré de maturité des réponses fournies, également perceptible
lors des entretiens, des réponses au questionnaire ainsi que dans la configuration familiale et
sociale du génogramme et du carnet clinique, autant que faire se peut.
Pour chaque cas d'adolescente, la démarche d'analyse clinique a fait en sorte d'épurer
les résultats obtenus en les synthétisant plusieurs fois afin d'éviter l'écueil d'une approche trop
ethnocentrique. Ainsi le Rorschach a fait l'objet d'un premier dépouillement classique avant
d'être repris pour n'en conserver qu'une synthèse a minima couplée avec des données du
génogramme, du carnet clinique et du test de la Figure de Rey : ont essentiellement été
recherchées, l'existence ou non de distorsion de l'image de soi et des autres, de dérégulations
des défenses, des modes de réaction mais aussi de perception du désaveu dont elles peuvent
être les objets. Ainsi, a pu être déterminé et caractérisé un niveau d'adaptation résultant de la
mise en jeu des mécanismes inconscients de défense et des capacités de coping signifiés à sept
niveaux par Chabrol et Callahan.
▪ Le niveau adaptatif élevé permet de répondre le plus souvent en conscience au stress
par l'auto observation, l'affirmation de soi, l'anticipation, l'affiliation et l'altruisme ; toujours
avec une bonne conscience perceptive des phénomènes qui permet la sublimation, l'humour
mais aussi la répression des sentiments négatifs.

257
Chabrol et Callahan, 2004
135
▪ Le niveau des inhibitions mentales ou de la formation de compromis renvoie à des
mécanismes défensifs inconscients en relation avec des désirs, des craintes, des sentiments,
des souvenirs et des idées le plus souvent menaçantes. Il mobilise essentiellement des
défenses par déplacement, refoulement, annulation, isolation de l'affect, fonction réactionnelle
mais aussi intellectualisation.
▪ Le niveau de distorsion mineure de l'image de soi, du corps ou des autres mobilise
surtout des mécanismes liés à l'estime de soi en difficulté qui impactent les défenses
narcissiques : d'un côté omnipotence et d'un autre côté oscillation entre dépréciation et
idéalisation de soi.
▪ Le niveau du désaveu met en jeu des facteurs inconscients de responsabilité, d'affects,
de stress, d'idées, d'impulsions, de sentiments concernant des situations limites désagréables
ou inacceptables mais aussi souvent d'ordre névrotique ; la responsabilité personnelle pouvant
être admise ou projetée, déniée, banalisée.
▪ Le niveau de distorsion majeure de l'image de soi et des autres signe des défenses qui
mettent en cause fortement par clivage, rêverie autistique, identification projective l'image de
soi et des autres.
▪ Le niveau de l'agir est fait de défenses paradoxales qui oscillent entre le passage à
l'acte et le retrait apathique, ainsi que de demandes d'aide et de rejet de celle-ci, agressives ou
non.
▪ Le niveau de dysrégulation défensive se caractérise par la rupture avec le sens du réel
objectif, laquelle signe l'échec des processus inconscients de régulation défensive. Il y a alors
des signes de distorsion psychotique et de déni le plus souvent sans perte totale du sens des
réalités mais avec la présence de projections délirantes.

En termes de stratégies d'adaptation (coping) considérées comme l'ensemble des


efforts cognitifs et comportementaux, constamment changeants, déployés pour gérer des
exigences spécifiques internes et/ou externes qui sont évaluées (par la personne) comme
consommant ou excédant des ressources (Lazarus et Folkan258), l'apport attendu était de deux
ordres. D'abord en tentant de cibler les émotions exprimées dans les affects, les
comportements, les cognitions et les interactions réciproques entre les sujets et leurs
environnements pour ensuite éventuellement, le cas échéant, envisager des interventions
didactiques ou théoriques (cf. Anderson 1980) en direction des adolescentes elles-mêmes
mais aussi leurs familles, les institutions. Afin d'une part, de spécifier les informations, les
aides structurées, répétées et progressives à donner aux jeunes des deux sexes, en milieu

258
Lazarus et Folkan, 1984.
136
scolaire, mais aussi de propager dans les familles, de manière adéquate avec le milieu, sur la
base de stratégies réalistes ; d'autre part, dans les institutions et les milieux soignants, en
particulier, de préconiser une écoute, un soutient psychologique relatif aux situations
émotionnellement angoissantes face à la grossesse, aux peurs liées à l'accouchement mais
aussi à l'avenir : faire parler et parler avec "les filles du fleuve qui ne parlent pas". L'appui sur
les séquences enregistrées, les réponses fournies lors des entretiens a permis de préciser les
caractéristiques sociales et biologiques des adolescentes concernées, ainsi que leurs styles de
vie. Les tests psychologiques ont permis d'appréhender chez elles d'éventuels traits
pathogènes, mais aussi leurs mécanismes de défense. Il a été difficile de faire évoquer leurs
vécus traumatiques mais les commentaires, les remarques et les comportements observés en
particulier lors des passations de tests ont permis de saisir les instants de stress, les indices
déclencheurs de ceux-ci, la capacité mobilisable de contrôle personnel ; peu souvent le
soutien social attendu. Dans le droit fil de l'approche transculturelle du stress et du coping
(Lazarus et Folkan259) il a été possible ainsi de saisir des signes de "fardeau subjectif" en
relation avec la grossesse, mais aussi avec la qualité de vie générale des adolescentes, ainsi
que des difficultés liées à l'anxiété plus ou moins angoissante pouvant aboutir à de la
dépression.

259
Ibid.
137
APPROCHE TRANSACTIONNELLE DU STRESS ET DU COPING
Lazarus and Folkman, Stress, appraisal, and coping 1984

CRITERES DE
PREDICTEURS MEDIATEURS
NON-AJUSTEMENT

Déclencheurs

Stresseurs :
- Evénements de vie
- Traumatisme …

Antécédents

C
Caractéristiques sociales et
O
biologiques : Evaluation : - Dépression
P
- Age, sexe, situation - Stress perçu - Anxiété
I
familiale, professionnelle - Contrôle perçu - Fardeau subjectif
N
- Constitution Soutien social perçu - Qualité de vie
G

Caractéristiques
psychologiques :
- Style de vie (type A, C …)
- Traits pathogènes
(dépression, anxiété-traits,
névrosisme …)
- Traits immunogènes
(optimisme, vitalité, contrôle
interne …)

4.9 Quatrième temps de recherche, février 2017

Un quatrième et dernier temps, en février 2017, toujours sous l’égide de


l’association "Pirogue Humanitaire", une recherche complémentaire a été menée, avec pour
objectif l’évaluation du risque de dépression maternelle et de déculturation en fonction des
données recueillies en entretien clinique exploratoire.

138
4.9.1 Facteurs négatifs et positifs relatifs aux grossesses précoces

Pour l'essentiel, une grossesse précoce présente de nombreux facteurs négatifs


et très peu de facteurs positifs, si ce n'est parfois de permettre à une jeune mère de s'extraire
d'un milieu pathogène avec le soutien du père de l'enfant, voire de la famille de ce dernier.
Dans l'étude réalisée, les facteurs négatifs et positifs ont été abordés en ayant recours à
l'établissement d'un carnet clinique dans une optique compréhensive de la complexité de
l'organisation et du fonctionnement des groupes sociaux guyanais de l'Ouest pluriethnique
marqué par des inégalités de situation conjointes à des difficultés relatives à la santé publique.

Il s'agissait, avec la passation de l' Edinburgh Postnatal Depression Scale (EPDS) de pouvoir
apprécier, à l'aide d'un entretien thématique, la condition civile des jeunes mères, leur niveau
de conscience et de réalisation identitaire dont celui de l'inscription dans le domaine
transgénérationnel sous influence traditionnelle et/ou moderne. Partant de là, l'entretien
concernant ensuite l'éducation reçue au sein de la famille, de l'école, d'une part en terme de
symboles, de valeurs, de pratiques, de croyances, d'autre part en termes d'éducation sexuelle.
Cette dernière approche ouvrait sur la perception de la période de fin de grossesse et
d'admission sur le lieu de l'accouchement mais aussi la manière dont était vécu : le futur
retour sur le lieu de vie habituel, la vie future avec l'enfant dans une perspective d'avenir
personnel. Deux questions subsidiaires supplémentaires relatives à la grossesse et à son
déroulement permettaient de préciser la manière dont celle-ci avait été découverte et vécue,
avec ou non, un accompagnement familial.

[Link] Edinburgh Postnatal Depressive Scale EPDS

De manière complémentaire à la recherche principale et afin de préciser les


survenues possible de dépression post-partum en relation avec les processus d'acculturation et
d'équilibre psychique des adolescentes enceintes précocement (hypothèses 4 et 5), il a été
recouru à la passation de l'Echelle de Dépression Postnatale d'Edimbourg, appliquée à de
jeunes mères de moins de 16 ans, juste après leur accouchement, au plus dans les 8 jours
suivants celui-ci en cours de la phase 4 qui conclut le travail de terrain.
Le test se présente sous la forme d'un auto-questionnaire simple qui comporte les
questions à choix multiples (4) aisément accessibles et cotés : 0, 1, 2, 3. Les items proposés
renvoient à deux sous échelles : de dépression (items 3, 4, 5, 6, 7 et 8) et d'anxiété (1, 2, 8 et

139
10) ; la question 10 visant à évaluer le risque suicidaire. Plus le score est élevé, plus les
prédispositions à la dépression est élevé. Selon Perinatal Services BC260, un score inférieur à 8
exclut tout risque de dépression ; entre 9 et 11, 12 et 13, le risque devient possible, puis élevé
; au-delà de 14, la dépression est possible. Les scores sont discutables selon Jardri261 car la
sensibilité émotionnelle des sujets est à prendre en compte, en particulier dans les cultures où
les émotions individuelles sont moins exprimées et, où le seuil de positivité devient différent ;
au point de vue que nous aurons à discuter.

[Link] Conditions de passation et groupe d'études

La passation orale du test a été rendue nécessaire compte tenue du niveau


aléatoire de lecture des 7 adolescentes concernées qui venaient d'accoucher à la maternité
Franck Joly pour 5 d'entre elles, et à la PMI de Saint Laurent du Maroni pour les deux autres.
En fait, cette passation a été couplée avec l'entretien semi-directif réalisé à moins de 7 jours
postérieurement à l'accouchement. Cette technique a permis de faire préciser qualitativement
la nature des réponses à l'EPDS pour pouvoir les coter avec précision et en mieux saisir les
significations réelles, en tenant compte de la sensibilité émotionnelle des adolescentes et des
justifications et causes de celles-ci.

4.9.2 Constats envisagés

Il s'est agi d'abord de différencier, chez les jeunes mères ayant accouché, entre
des traits anxieux et des traits dépressifs réels après l'aboutissement de la grossesse et ainsi de
procurer un éclairage supplémentaire relatif à l'évolution psychique des sujets considérés en
replaçant celle-ci dans la dynamique culturelle qui enchâsse les modes d'actions de prise en
charge et de prévention des grossesses précoces.

260
Perinatal Services BC, 2014.
261
Jardri, 2004.
140
CHAPITRE 5

141
5 Résultats

Les résultats de la recherche sont présentés de manière chronologique en fonction des


périodes successives de déroulement sur le terrain. Le recueil des données filmées a été utilisé
seulement de manière accessoire mais les informations qu'elles contiennent mériteraient à
elles seules une analyse spécifique complémentaire qui demeure à réaliser. Ces données
pourraient également être utilisées comme illustration anthropologique d'un problème
particulier pour des enseignements dans le domaine de la santé et de la psychologie.

5.1 Données issues des entretiens directifs et semi directifs

5.1.1 Résultats de la mission 2014 - Premier temps

Notre groupe relatif à ce premier temps d'étude comportait 22 femmes dont


l’âge moyen est de 18,2 ans. L’âge moyen lors de la grossesse a été relevé à 15,5 ans et 19,4
ans pour le père ; 40% des grossesses précoces ont eu lieu suite à un premier rapport sexuel, et
pour 80% des jeunes filles, la grossesse n’était pas désirée. D'emblée la majorité de ces
grossesses étaient considérée comme "accidentelles" par les intéressées.

Figure 1 : groupe étudié

142
Dans le groupe d'étude considéré
▪ 59 % ont déjà des enfants,
▪ 32 % sont sans enfant,
▪ 9 % sont enceintes.

Figure 2 : niveau scolaire au moment de la grossesse

Il apparaît que dans le groupe d'étude 60 % des grossesses sont intervenues chez des
jeunes adolescentes en premier cycle de l'enseignement secondaire et 40 % chez des sujets qui
fréquentent le second cycle de l'enseignement secondaire. Compte tenu du faible effectif du
groupe d'étude ces pourcentages prêtent à caution :
• 7 % des jeunes filles sont en 6ème,
• 26 % en 4ème,
• 27 % en 3ème,
• 20 % en seconde,
• 7 % en 1ère,
• 13 % en terminale.
Il n'a pas été établi de manière systématique de relation entre le "climat" familial et la
survenue de la grossesse mais il serait intéressant, compte tenu des réponses obtenues ou des
allusions effectuées par les adolescentes de recourir à un inventaire de comportement parental
du type EMBU (Enga Minen Betröffande Uppfostram) de Pessio, Jacobson et al262 pour

262
Pessio, Jacobson et al, 1980.
143
appréhender l'influence du groupe familial sur le passage à l'acte sexuel même si les thèmes
des échelles de ce test ne correspondent pas complètement aux styles éducatifs des familles de
l'ouest Guyanais ; le vécu fondamental des adolescentes évoquait souvent des excès d'autorité
physique et/ou verbale à leur encontre, conjoints à des réprimandes punitives et des
humiliations féminines visant à les présenter comme mauvaises et incapables ; avec des
sanctions de censure à la limite du rejet ; lesquelles provoquaient chez les adolescentes, de
manière réactionnelle, un désir d'autonomie émancipatrice. Seules deux situations étaient
présentées comme reflétant une tolérance parentale féminine (maternelle) importante allant
jusqu'au soutien, alors que l'ensemble des familles était en attente d'une orientation et de
performances personnelles de la part des adolescentes pour leur permettre de parvenir, par les
études et le travail, à améliorer le niveau de vie familial.

5.1.2 Frise développementale psychoaffective Bushinenguée :


deuxième temps de la recherche

Suite à ce travail, grâce au carnet clinique, une frise développementale a été réalisée.
Elle précise l'âge de l’indépendance chez le garçon dès 7 ans, chez la fille à 10 ans. A partir de
cet âge, cette dernière s’occupe de ses frères et sœurs cadets. A 13 ans, il est offert à la jeune
fille le Kjey, lors de l’apparition des signes de la puberté. A 14,5 ans c’est l’âge moyen du
premier rapport sexuel pour la jeune fille et 15,5 ans, c’est âge fréquent de la première
grossesse.

Figure 3 : frise développementale

144
A 18 ans, c’est la cérémonie du Pangui, rite de passage, elle est publique. Un Pangui
est offert à la jeune fille, il symbolise sa liberté sexuelle. Cependant, le Tjoboe Pangui
(Pangui sale) est donné à la jeune fille enceinte, avant 18 ans, afin de symboliser son
indépendance de fait.

De l'ensemble des constats effectués, il ressort que


1/ Entre 10 et 14,5 ans peut être considérée une zone de vulnérabilité chez la
préadolescente qui voit autour d'elle se développer les sollicitations sexuelles sans qu'existe de
prévention familiale vis-à-vis d'émissions TV ou de propositions sur les réseaux sociaux...
2/ Entre 13 et 14,5 ans, il s'agit plutôt chez elle d' une zone de fragilité psychique
avec pour conséquence l'existence de facteurs qui favorisent les risques de grossesse,
l'intéressée est pubère en butte à des désirs. L' entourage familial n'est pas assez présent. Le
désir de sexualité précoce, un désir d’indépendance sont souvent présents. L'attrait pour les
prestations sociales, le recours à la prostitution occasionnelle pour satisfaire les désirs de
consommation sont aussi des facteurs qui les soumettent à des prédateurs qui jouent sur
l'inactivité affective et sociale des jeunes adolescentes. A l'inverse, les entretiens font ressortir
que l'existence d'un projet de vie, l'écoute et la prévention scolaire mais surtout le niveau
socio-économique familial et le recours à la contraception jouent un rôle protecteur contre le
risque de grossesse.
3/ Entre 14,5 et 15,5 ans existe un risque de périnatalité précoce par désir féminin de
maternité, comparable le plus souvent à celui vécu par la mère et la grand-mère

5.1.3 Facteurs de risque aux grossesses précoces

- Un entourage familial insuffisamment présent


Les propos tenus par les adolescentes et leurs familles sont confirmés à l'identique par les
sages-femmes. "Le garçon prend son autonomie vers 7-8 ans car il s’occupe des plus petits, les
filles entre 8 et 10 ans car elles font les tâches ménagères". Pour elles, l'entrée dans un rôle
féminin favorise une période de vulnérabilité féminine dès l’âge de 10 ans. Les observations de
rue montrent par ailleurs que nombre d’enfants sont seuls dans la rue la journée et le soir, sans
surveillance parentale apparente. Le discours retrouvé chez les Bushinengués selon lequel les
enfants sont libres de faire ce que bon leur semble, car la maman est occupée avec les enfants en
bas âge, révèle qu'ils considèrent cette situation comme banale et normale.

145
- Les prédateurs
Plusieurs témoignages recueillis dénoncent des abus sexuels fréquents qui résultent de ce
qui précède. Il est manifeste qu'il existe un risque pour ces jeunes enfants d’être la cible de
prédateurs sexuels de par leur jeune âge, leur naïveté et les messages véhiculés par les écrans de
télévisions qui sont sans filtre et non expliqués, encodage peut-être en décalage avec la réalité.
Au décours de la recherche, le frère d’une adolescente de 15 ans enceinte, interviewé
témoigne de ce que le père de l’enfant était un homme beaucoup plus âgé, que ça arrive souvent
et que c’est pour ça que les jeunes adolescentes sont réticentes pour répondre au questionnaire .
Lors de l’entretien, avec l'intéressée, elle n’a pas voulu signifier l’âge du père de son bébé.
Devant son émotion palpable, notre écoute a été particulièrement bienveillante et
inconditionnelle, afin de lui permettre d'exprimer ses pensées et ses émotions. Elle avait l’air
effrayé de cette grossesse, survenue lors d'un premier rapport sexuel non désiré.

- Une sexualité précoce


L’initiation à la sexualité semble démarrer très tôt sur le fleuve, le rapport au corps et à la
nudité est à relever, en effet. Les enfants sont nus dans les rues du village jusqu'à 8 ans, seul un
grigri autour du ventre est porté. De plus, il existe une promiscuité dans les maisons avec une
unique pièce où dorment les parents et les enfants. Enfin, les paraboles et les écrans géants de
télévision le long des rues, dans les cafés sans murs ni portes, proposent des programmes qui ne
sont guère adaptés pour les enfants attirés par les images. D’après notre questionnaire, la
moyenne d’âge des premiers rapports sexuels est de 14,3 ans, mais ils interviennent chez des
jeunes sans aucune information relatives à la sexualité. Nos observations de terrain croisent
celles des professionnels de santé rencontrés à la PMI : "la précocité des rapports est liée aux
jeux sexuels, à la promiscuité dans les maisons, aux films pornographiques regardés en famille et
aux clips très suggestifs diffusés en boucle sur les écrans à la vue de quiconque et sans contrôle".

- Un désir d’indépendance
Lors des investigations effectuées il a été demandé à des adolescentes sans enfant leurs
avis sur les causes des grossesses précoces. Elles nous ont expliqué qu’avec un enfant, les mères
adolescentes devenaient indépendantes et pouvaient quitter le foyer familial. Ce désir
d’indépendance était accentué lors de conflits familiaux, d’échec scolaire, de maltraitance, ou de
promiscuité trop importante. L’enfant serait perçu alors comme un moyen d’atteindre le rang
d’adulte et la liberté, de pouvoir percevoir des prestations familiales. En fait, aucune adolescente
ayant eu une grossesse précoce ne nous a fait directement part de tels désirs de façon distincte.
146
- Les prestations sociales
Nombre de personnes interrogées (infirmières, jeunes filles, population, tout venant,
enseignants...) justifient l’augmentation des grossesses précoces dans l’Ouest Guyanais par
l’attrait des prestations sociales. Ce préjugé semble ancré dans la conscience collective. Là
encore, parmi toutes les adolescentes ayant eu une grossesse précoce, aucune n’a déclaré avoir
"voulu" un enfant pour percevoir les prestations sociales (CAF, API, APL) d'autant plus qu' il
peut être difficile d’admettre précisément une telle motivation, comme l'ont dit les sages-femmes
interrogées sur ce sujet. En revanche, à la question "percevez-vous l’Allocation de Personne
Isolée (API)" , une majorité a répondu "oui" tout en précisant de manière paradoxale vivre avec
le père de l’enfant.
La population Bushinenguée étant passée d’une économie de subsistance à une économie de
marché. Les jeunes adolescentes ont probablement recours comme l'a constaté Lican263, aux
prestations sociales comme moyen temporaire de revenus pour tenter de s'émanciper par rapport
à une situation familiale et sociale perçue comme dévalorisée.

- Une prostitution occasionnelle


D’après les témoignages recueillis, il s’agit d’un phénomène récent qui prend une
ampleur alarmante comme nous l’ont décrit une infirmière, une responsable de PMI et des jeunes
adolescentes. Des adolescentes recoureraient à la prostitution occasionnelle en échange de
Smartphone, de scooter, de tissage brésilien, de voyage et même de nourriture, ce dès un âge très
jeune. Les sages-femmes et les puéricultrices interviewées confirment qu' il est rare que cette
prostitution aboutisse à des grossesses précoces, malgré sa réalité et sa prégnance croissante.

5.1.4 Facteurs protecteurs des grossesses précoces

[Link] La prévention sexuelle

- Familiale
Le dépouillement du questionnaire met en exergue que l’information et la prévention sur
la sexualité n’est pas faite par les parents dans la majorité des cas. Seulement 35 % des
adolescentes déclarent avoir bénéficié d'informations relatives à une prévention sexuelle par un

263
Lican, 2004.
147
membre de leur famille. Une phrase revient souvent lorsqu’on aborde ce sujet : "on ne parle pas
de ça avec mes parents".
Beaucoup de paradoxes dans ce constat : d'une part, du fait du rapport à la nudité plus libre car
les enfants peuvent se promener nus souvent jusque 8 ans, d'autre part, du fait de l’existence
d’une promiscuité dans les maisons lors des rapports intimes parentaux alors que la sexualité
demeure un sujet très peu abordé au sein des familles.

- Scolaire
La prévention en milieu scolaire est normalement réalisée. Les sages-femmes
interviennent plusieurs fois par an dans les classes primaires (CM2) et au collège pour éduquer
les jeunes sur la sexualité et faire de la prévention : 64 % des adolescentes déclarent être
informées de la sexualité par l’école mais la prégnance du non-dit familial constitue
probablement un frein à la mise en œuvre des actions de prévention.
D’après les sages-femmes qui effectuent ces interventions dans les écoles "ce n’est pas un
problème de manque de prévention mais le message ne passe pas". De fait, 61 % des
adolescentes interrogées déclarent avoir eu une prévention insuffisante sur la sexualité. A noter
que la prévention est faite par des métropolitaines ce qui ne facilite pas la communication.
Toutefois, nous remarquons un effet "fleuve" : plus on se rapproche de Saint Laurent du
Maroni, milieu urbanisé, du Maroni, plus les jeunes filles semblent être satisfaites de la
prévention.

Figure 4 : prévention sexualité dans population étudiée

148
- Un projet de vie
La très grande majorité des adolescentes enceintes ou ayant une grossesse précoce ne
projetaient pas de poursuivre des études, ni d'avoir un avenir professionnel au moment de la
grossesse. L'existence d'un projet de vie futur apparaît comme facteur protecteur d’une grossesse
précoce car interrogées, des adolescentes n’ayant jamais eu d’enfants, confirment qu'il existe
chez elles un projet d'avenir scolaire et/ou professionnel synonyme d'autonomie véritable. Il
s'agit du projet en vue de poursuivre des études supérieures (école d’infirmières, université,
professeurs des écoles…), celles-ci confirment à l'unanimité qu’une grossesse serait un frein
quant à leur projet.

- Le niveau socioéconomique
Comme en métropole, le bas niveau socioéconomique est apparu comme un facteur de
risque de grossesse précoce. Lors des entretiens avec l'ensemble des adolescentes, il est
remarquable que les enfants issus de famille ayant un niveau socioéconomique élevé, où les
parents travaillent, le risque de grossesse précoce est envisagé comme contraire à la réussite
sociale pour les filles.

- La contraception
54 % des femmes interrogées lors de l'étude prennent une contraception. 86 % des
adolescentes sans enfants a recours à une contraception quelle qu’elle soit. Toutes celles qui
envisagent de faire des études supérieures recourent à la prise d’une contraception alors que pour
les adolescentes ayant eu une grossesse précoce, la contraception est souvent instaurée à la sortie
de la maternité. Parmi celles qui n'utilisent pas de contraception doit être pris en compte l’aspect
culturel car plusieurs propos d’adolescentes affirment qu'elles sont "contre la contraception" de
peur de devenir "infertile". Même si la culture n’apparaît pas comme un facteur déterminant
favorisant ou protecteur d'une grossesse précoce, elle est retrouvée dans plusieurs domaines de
croyances propagées auxquelles les adolescentes sont sensibles.

5.2 Données issues du génogramme psycho dynamique

Le génogramme psycho dynamique est une représentation graphique de l'espace inter


psychique familial : une représentation des liens familiaux rendant visible la place de chacun
dans la famille. Il permet une lecture transgénérationnelle avec des éléments généalogiques
majeurs.
149
La génération 3 est celle de l’adolescente, la génération 2 est celle des parents de la jeune
fille et la génération 1 est celle de ses grands-parents.

EFFECTIFS FEMININ ET MASCULIN DU GROUPE CONSIDERE


NBRE
FRATRIE H F TOTAL PERIODE ANNEES
G1 12 14 26 1934 à 1965 31
G2 33 56 89 1950 à 1984 34
G3 35 62 97 1990 à 2001 10
TOTAL 80 132 212
38% 62%

Tableau 1 : effectifs féminins et masculins du groupe considéré

L'approche réalisée dans le génogramme psychodynamique repose sur les effectifs


suivants :
▪ Génération G1 (génération des grands parents de l’adolescente : 12 hommes et 14
femmes, soit un total de 26 individus. Ce groupe concerne la période de naissance 1934
à 1965, soit une durée de 31 ans.
▪ Génération G2 (génération des parents de l’adolescente) : 33 hommes pour 56 femmes,
soit un total de 89 individus. Cette population concerne la période de naissance 1950 à
1984, soit une durée de 34 ans.
▪ Génération G3 (génération de l’adolescente) : 35 hommes pour 62 femmes, soit un
total de 97 individus. Cette population concerne la période de naissance 1990 à 2001,
soit une durée de 10 ans.

La population tout venant de la recherche est constituée de 38 % d’hommes et de 62 % de


femmes. Population à majorité féminine dans les générations 1, 2 et 3. La moyenne dans la
société Guyanaise à tendance nationale est de 5 filles par génération ; alors que chez les hommes
dans les générations 2 on trouve 3 hommes seulement.

La répartition des valeurs et des items étudiés sont sur trois générations :
▪ Génération 1 : située entre 1934 et 1960, l’écart d’âge entre l’individu le plus âgé
81 ans et l’individu le plus jeune 50 ans est de 39 ans. La génération 1 comporte 26 individus.
150
▪ Génération 2 : située entre 1950 et 1984 l’écart d’âge entre l’individu le plus âgé
65 ans et l’individu le plus jeune 31 ans est de 34 ans. La génération 2 comporte 89 individus.
▪ Génération 3 : située entre 1991 et 2001 l’écart d’années entre l’individu le plus
âgé 24 ans et l’individu le plus jeune 14 ans est de 10 ans. La génération 3 comporte 97
individus.

Ecart d’âge maximal dans couple


G1 : l’écart d’âge dans le couple est de 39 ans,
G2 : l’écart d’âge dans le couple est de 34 ans,
G3 : l’écart d’âge dans le couple est de 10 ans.
Selon les générations, l’écart se réduit, avec l’arrivée de l’école sur le fleuve et la
scolarisation des jeunes générations.

LIENS TRANSGENERATIONNELS ENTRE GROUPES


MAXI MOY MINI TOTAL
H F H F H F H F TOTAL
G3-G1 3 3 1 2 0 0 8 21 29
G3-G2 3 3 1 3 0 3 11 36 47

Tableau 2 : Liens transgénérationnels entre (G3 et G1)/(G3 et G2)

Dans le génogramme psycho dynamique, le nombre de traits entre les individus informe
sur le type de lien, soit un trait le lien est correct, deux traits le lien est fort, trois traits le lien est
fusionnel.

Le tableau ci-dessus nous permet de constater qu’entre :


▪ G3 et G1 la moyenne est de 1 trait entre la jeune fille et les hommes de sa lignée, et
de 2 traits entre la jeune fille et les femmes âgées de sa lignée. La génération 3 a un lien avec le
grand père et 2 liens avec la grand-mère. Au total, les liens avec les femmes de G1 sont au
nombre de 21 contre 8 avec les hommes, ce qui confirme l'existence transgénérationnelle de la
prégnance féminine matrilinéaire.

▪ G3 et G2 : la moyenne est de 1 trait entre la jeune fille et les hommes de sa lignée, et

151
de 3 traits entre la jeune fille et les femmes plus jeunes de sa lignée. La génération 3 a un lien
avec le père et 3 liens avec la grand-mère. Au total, les liens avec les femmes de G2 sont au
nombre de 36 contre 11 avec les hommes, le lien avec la génération maternelle y demeure très
prégnant par rapport aux liens avec le père.

Le lien entre la parturiente et son compagnon demeure très faible : un seul point en
moyenne alors que le lien intra générationnel G3 est de 2 traits cotés masculin. Par contre le lien
est, entre la parturiente de 16 ans avec ses jeunes frères, souvent de 3 points, les collatéraux
masculins ayant tendance dans leurs commentaires, même lorsqu'ils sont très jeunes, à se
présenter comme des protecteurs de leurs sœurs ou comme leurs porte-paroles.

Test de Student
Le lien et l’influence de la grossesse adolescente entre les trois générations appréciées à
l'aide du test de Student donne une valeur de 0.293 entre la génération 3 et la génération 2. Le
chiffre est inférieur entre la génération 3 et la génération 1 et significativement plus faible entre
la génération 2 et la génération 1. Le faible effectif des sujets de la génération 1 contrarie la
fiabilité des résultats obtenus ; d'autant plus que les liens qui existent entre les générations
varient également selon les lieux de résidence des adolescentes (littoral ouest, fleuve ouest,
fleuve est).

Lieu de résidence LITTORAL OUEST 58 %


Lieu de résidence FLEUVE OUEST 33 %
Lieu de résidence FLEUVE EST 9%
Groupe ethnique Aluku (Boni) 75 %

Groupe ethnique N'djuka 8%

Groupe ethnique Amérindien 17 %


Tableau 3 : Résidence et groupe ethnique d'appartenance

Dans le groupe considéré


▪ 58 % habitent le littoral Ouest,
▪ 33 % sur le fleuve Maroni à l'Ouest,
▪ 9 % sur le fleuve Oyapok à l'Est,
▪ 75 % appartiennent au groupe ethnique des Aluku,
▪ 8 % appartiennent au groupe ethnique des N'Djuka,
152
▪ 17 % sont Amérindiennes.

En fait, 91 % de l'effectif considéré est originaire de l'Ouest de la Guyane, et les 3/4


des jeunes adolescentes sont des Boni (Aluku).

CONFIGURATION DES GROSSESSES PRECOCES SELON LES GENERATIONS

Age de Age du
Génération Première père Nombre de concubins
grossesse (GP)
MAX MOY MINI MAX MOY MINI
G1 15.00 44 29 25 3 1 1
G2 15.60 31 26 22 7 3 1
G3 15.10 24 21 17 1 1 1

Tableau 4 : Age de la première grossesse et nombre de concubins selon les générations

L'âge moyen de la première grossesse est de 15 ans en G1, 15.6 ans en G2 et de 15.10 en G3.
Lors de la première grossesse le père du bébé à naître a :
• Génération 1
✓ maximum 44 ans.
✓ moyenne 29 ans.
✓ minimum 25 ans.

• Génération 2
✓ maximum 31 ans.
✓ moyenne 26 ans.
✓ minimum 22 ans.

• Génération 3
✓ maximum 24 ans.
✓ moyenne 21 ans.
✓ minimum 17 ans.

Même si l'âge de la première grossesse demeure celui de l'entrée dans l'adolescence, le


passage de l'âge de 15 ans à 15 ans et 10 mois peut témoigner d'une évolution qui se profile. Par
153
contre, la différence d'âge entre le père et la mère diminue au fil des générations, avec une
précocité croissante des relations entre jeunes hommes et femmes.

Le nombre de concubins varie en fonction des générations.


• Génération 1
✓ maximum 3 concubins par femme.
✓ moyenne 1 concubin par femme.
✓ minimum 1 concubin par femme.

• Génération 2
✓ maximum 7 concubins par femme.
✓ moyenne 3 concubins par femme.
✓ minimum 1 concubin par femme.

• Génération 3
✓ maximum 1 concubin par femme.
✓ moyenne 1 concubin par femme.
✓ minimum 1 concubin par femme.

Le nombre important de concubins dans la Génération 2 reflète probablement l'impact


d'une "libération féminine" sexuelle syncrétique envisagée en filigrane par les femmes de cette
génération. Le jeune âge de la génération G3 ne permet pas de préjuger du nombre exact de
concubins, mais les jeunes adolescentes prétendent souvent être à conjugalité unique.

5.3 Données issues de la Figure de Rey (annexe)

Les connaissances en anthropologie ainsi que des recherches déjà anciennes en


psychologie transculturelle indiquent que la perception spatiale varie d’une culture à l’autre mais
qu'elle témoigne d'aptitudes intellectuelles de fond plus ou moins mobilisables au moment de la
passation. Trois jeunes filles obtiennent le score maximum, ces jeunes adolescentes présentent
des points communs quant à leur structure de personnalité, en effet, elles ont un fonctionnement
psychique qui comporte des traits obsessionnels : essentiellement du repli sur soi, associé à des
154
difficultés de concentration et une grande méticulosité. Elles prennent en compte les limites,
parfois à l'excès, elles sont tournées vers l'extérieur avec une certaine adaptabilité. Un sentiment
d'insécurité est relevé chez elles, sur fond de mémoire traumatique semble-t-il.
Par ailleurs, la reproduction du grand triangle qui symbolise l'enveloppe psychocorporelle, le
contenant avec un score significatif élevé, peut être rapproché des données du Rorschach au
décours duquel nous constatons que ces jeunes femmes enceintes ou venant d'accoucher, sont
très préoccupées par leur corps dans son entité procréatrice : leur ventre, les organes sexuels, les
actes sexuels. Les deux processus que sont la grossesse et le processus adolescent se rejoignent
ainsi comme préoccupations premières. Les transformations du corps sont questionnées tant par
l'adolescente banale que par la femme enceinte, à des niveaux psychiques autres, mais dans un
même mouvement de transformation "rapide", visible et inévitable. Chez les adolescentes
enceintes ces deux temps se superposent.

Sujets S1 S2 S3 S4 S5 S6 S7 S8 S9 S10 S11 S12 TOTAL


Analyse
formelle
Croix gauche 0 0 2 2 2 1 0.5 0.5 2 1 0.5 0 11.5
Grand 1 1 2 2 2 2 2 2 2 1 2 1 20
rectangle
Diagonale 0.5 0.5 2 1 2 0.5 0.5 0.5 2 0 2 1 12.5
Médiane 0.5 2 2 2 2 2 0.5 2 2 1 1 2 19
horizontale
Médiane 2 0 2 2 2 2 2 2 2 2 2 2 22
verticale
Rectangle 0 0 2 2 2 2 0 0 2 0 2 0 12
interne
Traits sur rect 0 0 2 0 2 2 0 0 2 0 2 0 10
interne
4 traits 0.5 0 2 0 2 0 0 0 2 0 0 0 6.5
horizontaux
Triangle sup 0 0 2 0 2 1 0 2 2 0 1 0 10
Ptts traits // 0 0 2 0 2 0 2 0 0 0 0 0 6
média vert

155
Rond 2 0 2 2 2 0.5 0.5 2 2 0 2 2 17
5 traits 0 0 2 2 2 0.5 0.5 0 2 0.5 2 2 13.5
obliques
Triangle à 2 2 2 2 2 2 2 2 2 2 2 2 24
droite
Losange 2 1 2 2 2 2 2 2 2 2 1 2 22
Traits dans 0 2 2 2 2 2 0 2 2 0 0 0 14
triangle drt
Prolongement 2 0.5 2 2 2 2 2 2 2 0 0 0 16.5
médiane horiz
Croix inf 0 0 2 2 2 2 0.5 1.5 2 2 0 0 14

Carré inf 0 0 2 2 2 0 0 0.5 2 0 2 0 10.5


Score / 36 12. 9 36 27 36 23.5 13 21 36 11.5 21.5 14 261
5
Tableau 8 : Scores à la Figure de Rey et d’Osterrieth

Sujets S1 S2 S3 S4 S5 S6 S7 S8 S9 S10 S11 S12 TOTAL


Score / 36 12.5 9 36 27 36 23.5 13 21 36 11.5 21.5 14 261
Tableau 9 : Score individuel

SCORE MINIMA 9
SCORE MOYENNE 21.75
SCORE MAXIMA 36
ECART TYPE 10.37
DESSIN VERTICAL 12
DESSIN HORIZONTAL 0
Tableau 10 : Scores globaux

Les scores obtenus par les sujets sont très différents, cinq sujets obtiennent un score très
faible ou faible et ne perçoivent pas les bonnes formes de base de la figure. Ces adolescentes se
caractérisent également par une difficulté perceptive spécifique des obliques. Seules deux
adolescentes semblent perturbées au niveau émotionnel lors de la reproduction de mémoire. 4
adolescentes obtiennent un score normal et 3 obtiennent un score nettement supérieur à la norme.

156
Aucune des adolescentes considérées n'avait été détectée, par ailleurs, comme présentant une
débilité intellectuelle.

5.4 Données issues du test du Rorschach

Le test du Rorschach a été, dans cette recherche, un réel support pour permettre à la
parole de se déployer, à l'encontre des constats des soignants selon lesquels : "les filles du fleuve.
Elles ne parlent pas". Le fait que le test du Rorschach ne comporte pas d'images clairement
définies a facilité la projection. Nous avons effectué plusieurs dépouillements successifs de
manière à pouvoir approcher les éléments culturels sous-jacents, bien que le Rorschach soit
considéré comme un test "culture free" par excellence : nombre de réponses obtenues renvoient à
des images symboliques et des situations culturelles spécifiques. En déclinant plusieurs
approches successives nous avons voulu ne retenir des protocoles que des éléments symboliques
probants selon Rorschach.
Le type de résonnance intime

TRI TRI TRI TRI TRI

Sujets INTROVERSIF EXTRAVERSIF AMBIVALENT AMBIEQUEVAL IMMATURE


S1 1 0 1 0 1
S2 0 0 0 1 0
S3 1 1 0 0 0
S4 1 0 0 1 1
S5 0 1 0 1 1
S6 1 0 0 0 0
S7 0 0 0 1 0
S8 1 0 0 1 0
S9 nc nc Nc nc 0
S10 nc nc Nc nc 0
S11 1 0 0 1 0
S12 1 0 0 1 0

TOTAL/12 7 2 1 7 3

% 70 20 10 70 30
Tableau 5 : Type de Résonnance Intime

157
Pour ce qui est du type de résonnance intime, deux sujets n'ont pas été estimés
✓ 7/10 des sujets restant possèdent un type de résonnance intime introversif, ambiéqual,
✓ 2/10 présentent une immaturité,
✓ 2/10 possèdent un type de résonnance intime extraversif,
✓ 1/10 présente un type de résonnance intime ambivalent.

L'aspect relationnel classique

Dif
Sujets attentionnelle Inhibition Dif rel sociale Tbles affectifs Angoisse Dépression
S1 1 0 1 1
S2 1 0 1 1 1 1
S3 0 0 0 1 0 0
S4 0 0 1 1 1 1
S5 0 0 1 1 1 1
S6 1 0 1 1 0 1
S7 1 0 1 1 1 1
S8 1 1 1 1 1 1
S9 1 0 1 1 1 1
S10 1 1 1 1 1 1
S11 1 0 1 1 1 1
S12 0 0 1 1 0 0

TOTAL/12 8 2 11 11 9 9
% 66 16 91 91 75 75
Tableau 6 : Aspect relationnel

L'analyse des aspects relationnels classiques permet de mettre en évidence que 91 % des
sujets présentent des difficultés relationnelles sociales, associées à des troubles affectifs. Les
justifications produites spontanément révèlent que le vécu de la grossesse impacte directement la
situation présente. Il en découle que 75 % ont un niveau d'angoisse élevé qui pourrait évoquer
des traits de dépression. Dans le même ordre d'idée, 66 % des adolescentes possèdent des

158
difficultés attentionnelles à mettre en relation avec des émotions difficiles à contrôler au point de
se convertir dans 16 % des cas en inhibition.

Toutes les difficultés relationnelles paraissent accentuées par les conditions de vie
institutionnelle. Avec le temps, lorsqu'une relation de confiance est établie les aspects
émotionnels sont mieux contenus par les adolescentes qui expriment alors leurs craintes, leur
anxiété et leurs attentes.

L'adaptation au réel

H H
Sujet Repres Morcelée Adapt monde Ancr réel
S1 1 0 1 1
S2 0 1 0 1
S3 1 0 1 1
S4 1 1 1 1
S5 1 0 1 1
S6 1 0 1 1
S7 1 0 1 1
S8 1 0 1 1
S9 0 0 0 1
S10 1 1 0 0
S11 1 0 0 1
S12 1 0 1 1

TOTAL/12 10 3 8 11
% 83 25 66 91
Tableau 7 : Adaptation au Réel

S'agissant de l'adaptation au réel, complémentaire des constats précédents, 91 % des


adolescentes interviewées disposent d'un bon ancrage dans le réel et 83 % gardent des
représentations humaines de qualité, mais 25% ont une représentation humaine parfois morcelée,
qui peut être mise en relation avec leurs préoccupations adolescentes en matière de corporéité et
d'interrogations existentielles propres à leur âge. Il en ressort que 66 % sont adaptées au monde
qui les entoure.

159
Globalement se retrouvent deux types de profils ambiéqual et introversif, avec des scores
identiques pour l’un comme pour l’autre. Dans le type introversif le sujet est tourné vers
l'intérieur, il est calme, mais maladroit, avec une adaptation affective difficile. Chez le sujet au
profil ambiéqual les tendances à l'extraversion et à l'introversion s'équilibrent. Celui-ci montre
une prédisposition à l'indécision et à l'ambivalence qui caractérise souvent la période de vie
adolescente.
De fait, oralité, avidité, rigidité, généralisation, abstraction, absence d’originalité sont
retrouvées chez la plus grande partie des adolescentes enceintes du groupe qui apparaissent
globalement comme normalo névrotiques avec des variantes sensibles, non pas sur la structure
de personnalité, mais sur des traits spécifiques de celle-ci.

VIGNETTES CLINIQUES

1) Rosalie-Rachel

1. Entretien : jeune fille de 17 ans, qui vit à St Laurent du Maroni. Elle va à l’école au
Suriname. L’interview se déroule avec une traductrice nommée Caroline.
2. Génogramme : les références fréquentes aux aïeules et aux pairs féminins et masculins
révèlent chez elle des influences féminines d'identification aux femmes âgées mais aussi le désir
de s'identifier aux plus jeunes des deux sexes porteurs de modèles différents.
3. Figure de Rey : la copie dénote une inhibition graphoperceptive due à une organisation
perceptive déficitaire. Celle-ci est limitée à la perception des verticales et des horizontales et
exclut les obliques : la décentration perceptible est inexistante et semble signifier une faible
capacité conceptuelle sur fond de difficultés initiales précoces de latéralisation, (tendance à
travailler D-G).
La reproduction de mémoire est celle d'une gauchère qui travaille de la droite vers la gauche,
sans capacité de persévérer dans l'effort. Elle renonce par sentiment d'impuissance personnelle.
Elle a été scolarisée au Suriname sans que soit précisé le niveau scolaire acquis.
4. Rorschach : la symbolique générale du test est hypersexuée (sang et danse) mais avec des
expressions angoissées, troublées, qui oscillent entre un désir de rapprochement homme - femme
sexuée exprimés par des réponses significatives phalliques et viriles, planches IV et VI (planche
VI "poisson"). La symbolique féminine maternelle est par contre dévalorisée : (planche VII
"ressemble à rien"). La tendance régressive est manifeste (réponses : eau, amnios) conjointes à
des préoccupations féminines inquiétantes ("sang-règles"). Psychologiquement Rosalie évolue
160
dans l'ambivalence par rapport au désir féminin (planche VII positive) avec la crainte de la
puissance phallique (planche IV négatives). L'intéressée évolue dans une problématique
d’adolescente sous influence de désirs sexuels avec ambivalence symbolique masculine/féminine
souvent traduite par passage à l'acte sexuel : la séduction masculine se substitue à un manque
éprouvé de jouissance virile. La symbolique générale qui se dégage de l'ensemble du protocole
dénote une grande sensibilité face à la puissance phallique et virile (planches IV et VI "poisson")
(planche IX réponse "sirène") de la mangeuse d'hommes, une préoccupation hypersexuée avec
des traits d'anxiété qui cèdent face au désir d'accomplissement de l'acte sexuel ("sang règles -
Danse homme-femme-perception du pénis").
Un sentiment d'emprise inconscient réciproque homme-femme (planche V "homme allongé") et
aussi marquée par l'ambivalence de la réponse à la planche VI ("poisson"). Le balancement
symbolique H/F exprimé reflète une ambivalence sexuelle forte fréquente chez les adolescentes
qui cherchent à accepter la puissance phallique et virile en se l'incorporant. Les remarques qui
accompagnent les réponses (faiblesse, ennui, sentiment de difficulté et de distorsion entre H et F,
difficulté de compréhension des formes), les expressions (rires, caresses au matériel, allusion en
rapport avec les garçons, souffles, silences intra planches) témoignent également de la difficulté
sexuée à être, ce qui est sensible également dans les régressions symboliques des planches
couleur (eau, règles, crabe, œufs...enfant).
5. Mécanismes de défense : Rosalie, dans ses réponses expulse de manière inconsciente ses
fantasmes, ses désirs, ses pulsions qui sont essentiellement sexuels (hétérosexuels : planche I,
planche II, planche III, planche VII, planche VIII) avec entre eux "un enfant" (planche III). Son
niveau de refoulement apparaît comme banal pour une adolescente. Chez elle, il expulse "de la
conscience des désirs, des pensées ou des expériences perturbantes" (DSM IV). L'intéressée
accompagne alors ses réponses de remarques, de mimiques, de gestes significatifs d'aisance
personnelle et/ou de malaise : planche II, planche III. "Du sang", "des mains" réponses
accompagnées de "souffle fortement". L'isolation présente alors, tend à séparer le contact d'avec
les sentiments associés à l'évènement sexuel et aux conséquences traumatiques a posteriori ;
alors que celui-ci est fantasmé, désiré, pulsionnel à son origine. Les remarques effectuées
(planche IV, planche VI) "elle est difficile", son comportement "caresse la planche", les réponses
faites d'images symboliques" ça ressemble à un poisson, quelque chose qui vit dans l'eau, dans le
ventre et la queue et la "tête" révèlent le recours au clivage probablement pour conjurer
l'angoisse relative à sa situation présente. Pour Kernberg264, "aussi longtemps que ces états
contradictoires du moi pourront être maintenus, séparés les uns des autres, l'angoisse liée à ces

264
Kernberg, 1984.
161
conflits est évitée et contrôlée". Chez l'intéressée se nomment les interrogations et les peurs liées
à la grossesse, et celles qui sont liées (planche VII, planche VIII, planche IX) à la symbolique
identitaire féminine et maternelle dans sa relation avec l'Autre masculin.
A certains moments, dans l'élaboration des réponses, Rosalie est proche de l'humour, mais elle
subit l'angoisse symbolique du matériel et réagit parfois par une anticipation quelque peu
anxieuse (planche VIII) "deux animaux..., à l'abattis... et là l'abattis... C'est tout".
6. Coping : globalement, l'intéressée présente un niveau d'adaptation où prévaut la formation de
compromis qui demeurent influencés par l'omniprésence des désirs sexuels et d'une relation
amoureuse hétérosexuelle.
Ses stratégies sont peu équilibrées et oscillent entre des tentatives d'humour manifestes à l'égard
des situations amoureuses et le désir de ce qui est vécu à cause de la grossesse. Cette oscillation
alimente l'incapacité actuelle du sujet à trouver seule les ressources psychiques indispensables
pour assumer les conséquences de sa grossesse. Compte tenu de la normalité de ses potentialités
cognitives, dont l'efficience peut être améliorée en termes de capacités de repérages concrets,
l'amélioration des stratégies de coping de Rosalie semble demeurer tributaire de la réflexion, de
l'évolution consciente de sa situation stressante actuelle et la maîtrise de celle-ci ne peut
intervenir qu'avec un meilleur ajustement personnel à la situation réelle mais aussi de son
environnement (cf. le génogramme) auquel elle se réfère comme point d'appui. L'objectif à
atteindre porte d'abord sur l'amélioration de la conscience et de la capacité de gestion et
d'affirmation de soi (femme-mère) actuellement réduite à l'objet sexuel ou presque, ensuite sur
l'amélioration du sens de la réalité sociale et de la relation au monde.
7. Film

2) Jessica-Jenine
1. Entretien : jeune fille N'Djuka, de 17 ans. Elle est à 7 mois de grossesse. C'est la première
gravidité. Elle habite sur la route de Mana. Elle va à l'école à Cayenne où elle est en première
année du CAP Petite enfance.
2. Génogramme : des références aux ascendants existent mais elles sont beaucoup plus
fréquentes aux collatéraux ce qui révèle que l'impact intergénérationnel n'est plus aussi prégnant.
3. Figure complexe de Rey : très faibles capacités d'organisation perceptive et représentative,
typiques d’un sujet mal latéralisé avec dominante latérale gauche. La capacité d'adaptation
intellectuelle est limitée, sans débilité réelle vérifiable.
162
4. Rorschach : des préoccupations physiologiques omnipotentes qui dénotent une angoisse
importante. Jessica se réfère très probablement à ses apprentissages en relation avec son CAP
petite enfance de manière défensive, en tentant d'intellectualiser ses réponses. Elle subit très
fortement l'emprise du matériel, sa capacité de dégagement est inexistante. Le choix positif
planche X traduit d'abord son soulagement d'en avoir fini avec le test. " C'est tout...c'est tout,
c'est fini ". Le choix négatif de la planche VIII révèle symboliquement sa difficulté à être face à
elle-même et à autrui. Les mécanismes de défense rigides dénotent symboliquement le désir
personnel d'un sujet qui a besoin d'aide psychologique. Sa capacité actuelle de résilience est
nulle, elle attend avec passivité des aides extérieures.
5. Mécanismes de défense : chez Jessica, les mécanismes de défense (cf. DSM IV) manquent de
souplesse adaptative ; une situation qui peut être rapprochée des faibles capacités d'organisation
perceptives et représentatives décelées au test de la figure complexe de Rey. De plus, les
réactions comportementales lors de la passation du test révèlent chez l'intéressée l'existence d'un
stress important qui la rend relativement réticente à la passation de l'épreuve. Tout au long de
celle-ci elle persévère dans ses réponses à fournir uniquement des réponses anatomiques avec ou
sans dénommer avec précision les parties du corps, se contentant de les montrer et en évitant
systématiquement des désignations à connotation sexuelle. L'inhibition dominante tend à être
marquée par des dénominations anatomiques probablement apportées en formation
professionnelle de CAP Petite enfance. Jessica dérive dans ses réponses de manière réactionnelle
probablement comme le décrit le DSM IV pour se substituer "à des pensées ou des sentiments
inacceptables". Défensivement, le conflit sexuel inconscient chaud (cf. Shentons) est refoulé
pour contrecarrer l'inquiétude excessive de la situation objective présente. Il est probable chez un
sujet relativement immature qu'une telle défense puisse receler, comme cela est fréquent à la
période de la latence (Freud, 1942), un souhait déçu d'accomplissement vertueux de soi (cf. : le
choix négatif de la planche VIII). Actuellement au moment de la passation du Rorschach, en état
de stress, elle apparaît à certains moments proche de la dissociation (planche V) avec altération
des "fonctions d'intégration de la conscience, de la mémoire, de la perception de soi ou de
l'environnement" (DSM IV). Alors elle semble se détacher quelque peu de la réalité interne et/ou
externe dans une réaction défensive majeure : la réalité présente de la grossesse lui étant
difficilement supportable.
6. Coping : chez Jessica la capacité d'adaptation et de maîtrise de soi apparaît gravement
compromise au moment de la passation des tests. Le manque d'assurance de soi est patent alors
que de manière paradoxale elle s'implique corporellement dans les réponses : "je vois, je vois"
alors qu'elle est incapable de maîtriser la plupart de ses opérations mentales volontaires.
163
L'intéressée apparaît en grande difficulté personnelle par rapport aux réalités sociales et
physiques de son environnement. Elle se réfère à celui-ci sur un mode syncrétique : elle
manifeste le désir de s'ouvrir sur le monde, mais elle est apragmatique par manque de capacité
défensive opérante, une situation à mettre en relation avec une déficience initiale de maîtrise
cognitive des situations. Le besoin d'accompagnement psychologique de l'intéressée est
fondamental pour elle-même mais aussi pour son enfant.
7. Film

3) Louise-Lauréna

1. Entretien : il s'agit d'une jeune fille de 16 ans, d'Origine Surinamienne, N'Djuka, Aluku et
Saramaka. Elle est la 7ème enfant d’une fratrie de 9. Elle est enceinte de 6 mois et doit rester
alitée. Sa mère est décédée accidentellement il y a 3 ans. Elle entretient de bonnes relations avec
le père de l’enfant.
2. Génogramme : les références essentielles aux collatéraux se font au détriment d'une
référence, moindre aux ascendants - (mère déclarée décédée il y a 3 ans) - Il existe une relation
courante avec le père de l'enfant. A noter une interruption volontaire de grossesse et une fausse
couche à 14 ans. L'enfant semble du même père que pour les grossesses précédentes .
L'intéressée s'inscrit intuitivement dans une évolution personnelle propre à la modernité.
3. Figure de Rey : bonne consistance des repères spatiaux tant dans la copie de la figure comme
dans l'exécution de mémoire. Des potentialités intellectuelles normales dans le domaine non-
verbal accréditent un niveau cognitif, conséquent également sensible dans la fragilité de la
verbalisation.
4. Rorschach : globalement le profil normalo névrotique est corroboré par des perceptions plutôt
banales en termes de contenus symboliques des planches mais le besoin initial de réassurance
lors du contact humain est signalé par des symboles qui concernent :
• Les craintes archaïques de la petite enfance avec une différenciation soi-autrui dans la
norme aussi bien vis-à-vis du genre masculin que féminin.
• Des craintes marquées par rapport à la symbolique phallique masculine sensible
(planches IV-V) et virile (planche VI) avec une impression potentielle d'emprise sur soi
effrayante (planche X).

164
• Un manque d'assurance en termes de maternité-féminité (planche VII) avec une tendance
manifeste à contenir l'anxiété qui pose la question du vécu de l'intéressée orpheline de
mère.
• Des sentiments symboliques de désarroi personnel et de faiblesse face aux difficultés de
l'existence actuelle.
5. Mécanismes de défense : Louise présente symboliquement de façon cohérente des réponses
en nombre important en les ponctuant de remarques défensives probablement pour mieux
maîtriser son anxiété due aussi à la perception intuitive qu'elle a de se livrer par ses réponses
prudentes formulées de manière personnelle ou impersonnelle : "je peux dire...ça
ressemble...quelque chose comme ça...ça, on peut dire". La symbolique des réponses est souvent
banale dans les réponses mais l'anxiété conduit l'intéressée à s'appesantir sur des petits détails qui
lui permettent la projection de son angoisse sans rationalisation excessive. Défensivement Louise
apparaît comme une adolescente qui présente des interrogations identitaires personnelles
particulièrement sensibles dans les réponses aux planches VIII et IX. De manière peu assurée,
formellement, elle a quelque peu la tentation d'intellectualiser ses réponses pour tenter de mieux
parvenir à maîtriser ses affects (DSM IV) en les maintenant à distance par l'abstraction cognitive.
L'impact affectif est particulièrement sensible dans les réponses relatives à la puissance phallique
et virile, la féminité/maternité et la mère en question de soi, de la relation avec autrui et avec le
monde, (ex : planche IX : "en haut, elle a la partie d'une fille, en bas d'un monstre qui a l'air
fâché, là le visage, là les yeux, sa tête et sa bouche". Symboliquement transparaissent les
questionnements angoissants relatifs à une maternité douloureuse sans appui féminins - en
relation avec le fait d'être orpheline de mère ? - ).
6. Coping : l'intéressée affirme clairement disposer du soutient psychologique du père de l'enfant
et fait référence à des relations sociales de soutien par ses collatéraux. Après une interruption
volontaire de grossesse et une fausse couche, elle subit une grossesse difficile mais semble
disposer de la volonté de subir ses souffrances actuelles pour tenter de rebondir ensuite. Ses
mécanismes de défense apparaissent comme davantage en difficulté du fait de son état actuel que
d'une incapacité de fond à réagir, mais elle est dans le doute de soi adolescent, ce qui ne facilite
pas la mobilisation de ses capacités de coping et l'instauration actuelle de stratégies d'ajustement
et d'adaptation aux situations. Elle subit sa situation physiquement pénible sans dénier celle-ci et
tout en demeurant capable de tolérer et d'assumer la passation des tests en étant alitée et perfusée.
7. Film

165
4) Jeanne-Jessiane

1. Entretien : Jeanne habite à Papaïchton (Ouest de la Guyane), elle est Bushinenguée Aluku.
Elle a 14 ans et est scolarisée au collège en 3ème. Elle est hospitalisée à Cayenne à 30 semaines
d’aménorrhées, soit depuis 2 semaines. C'est sa 1ère grossesse. Sa mère a choisi le prénom du
bébé à naître.
Le père du bébé a19 ans, il est toujours en couple avec Jeanne, c'est son premier "amoureux". Il
est Bushinengué Aluku.
J'ai rencontré Jeanne en pleurs dans les escaliers. Elle accepte de venir pour l'interview et ses
pleurs cessent rapidement. Une fois installée, elle explique qu'elle s'ennuie.
2. Génogramme : les références aux ascendants féminins traditionnels existent mais davantage
aux collatéraux qui semblent influencer son existence quotidienne actuelle.
3. Figure de Rey : l'approche perceptive de la spatialité est corrélée lors de la copie mais il
existe une inversion perceptive lors de la reproduction de mémoire qui dénote une maîtrise
spatiale imparfaite en particulier lors de représentations obliques. Des pentes sont inversées ce
qui signifie fréquemment une latéralisation peu établie et/ou peu entraînée.
4. Rorschach : de très importantes préoccupations d’ordre physiologique renvoient à une
méconnaissance craintive par rapport au corps, aux sexes, à la sexualité, ainsi qu'à la
maternité/féminine avec des peurs manifestées en relation avec des fantasmes liés à
l’accouchement (peur des douleurs, de la mort…).
L’existence de craintes fantasmatiques ambivalentes relatives à la puissance phallique et virile
mais aussi la féminité/maternité apparaît comme remontant à l’enfance et à la scène primitive.
L'expression verbalisée hors protocole de craintes féminines d’adolescentes alliées à un
sentiment de dénuement défensif personnel révèle une immaturité personnelle quant aux
relations homme/femme.
Manifestement Jeanne est en attente d’aide psychologique étayante et rassurante. Le protocole
recueilli et les commentaires effectués pourraient accréditer que l'intéressée a subi un viol dont
elle peine à parler.
5. Mécanismes de défense : Jeanne, jeune adolescente de 14 ans, a nié son état de grossesse
pendant de nombreux mois, ses nombreuses réponses projettent de manière angoissée ses
préoccupations physiologiques liées à cette grossesse, à la maternité, à la sexualité et à la mort.
Elle nomme de plus les préoccupations morphologiques de la refonte identitaire de l'adolescence
avec celles qui sont liées à son état ; elle tente de se montrer quelque peu détendue au début de la
passation mais la maîtrise de soi est de plus en plus laborieuse au fur et à mesure de la
166
présentation des planches : les rationnalisassions qu'elle produit à propos des réponses
anatomiques sont "énoncées" (DSM IV) et visent à dissimuler ainsi qu'à censurer son angoisse -
les distorsions de l'image du corps (de soi) sont fréquentes chez les adolescentes en difficulté de
refonte identitaire, mais présentement, elles signent la dépréciation, l'anxiété relatives à l'image
et à l'estime de soi en particulier pour tout ce qui concerne la féminité - de maternité (choix
négatif de la planche VII), mais aussi un questionnement inconscient par rapport à la puissance
phallique virile. Ce qui serait compréhensible en cas de viol avéré.
6. Coping : Jeanne, 14 ans, n'a pas eu le temps d'assimiler les transformations physiologiques et
anatomiques intervenues en elle du fait d'une grossesse très précoce longtemps quasi ignorée ou
niée. Hospitalisée, le personnel soignant note qu'elle pleure fréquemment mais verbalise peu son
désarroi. Son comportement en fin de passation du Rorschach et son choix positif de la planche
X, révèlent son désir d'ouverture sur le monde. Le personnel soignant perçoit intuitivement qu'il
n'a pas le temps suffisant pour aider les jeunes futures mères à développer des stratégies
d'expression, d'adaptation, de compréhension et de maîtrise de la situation présente mais aussi
d'avenir. L'intéressée déclare néanmoins vouloir vraiment son enfant.
Face à des cas semblables à celui de Jeanne, l'aide psychologique à proposer devrait s'inspirer
des préconisations de Gleser et Ihilevich265 : "une fois que la relation thérapeutique est établie",
recourir à des "méthodes (qui) incluent les efforts de résolution des problèmes, les habiletés de
coping et les mécanismes de défense inconscients".
7. Film

5) Caroline-Christabelle

1. Entretien : jeune fille de 17 ans, qui habite à St Laurent. Elle est d'origine N'Djuka. Elle est
en première année CAP Commerce
2. Génogramme : référence aux ascendants féminins traditionnels mais énormément plus aux
collatéraux féminins adultes.
3. Figure de Rey : approche perceptive correcte de la spatialité lors de la copie avec saisie
immédiate des bonnes formes. Sa reproduction de mémoire est de bon niveaux également (seules
des horizontales sont reproduites avec imprécision).

265
Ihilevich, Gleser, 1995.
167
4. Rorschach : protocole fondamentalement normal aux bases de la personnalité de la
différenciation soi-autrui mais produit par un sujet qui tend à contenir et restreindre ses
productions comme l'indiquent ses remarques "c'est tout, c'est tout".
• Existence d’importantes préoccupations féminines et sexuelles liées à la future maternité
au travers de réponses physiologiques (sang, vagin, ovaires, poche des bébés et liquide dedans).
Chocs et blocage face aux planches IV et VI dont les contenus symboliques phalliques et virils
sont refusés "ça me dit rien", "en fait je vois rien": autocentration sur la maternité féminine face à
la planche VII qu’elle rapporte à son propre corps en le montrant.
• Difficulté actuelle d’être dans la relation à soi, aux autres et avec le monde (Planches
VIII-IX et X).
Le choix positif manifeste la préoccupation narcissique (planche V), le choix négatif renvoie à
une situation personnelle actuelle très difficile à assumer.
5. Mécanismes de défense : Caroline refoule peut-être encore plus que les autres jeunes
adolescentes enceintes ses interrogations existentielles, physiques, sociales, morales, sexuelles
pour cela elle consomme une importante énergie psychique et projette inconsciemment ou semi-
inconsciemment ses préoccupations relatives aux domaines précités. Elle le fait souvent de
manière phobique aussi bien par la nature de ses réponses que par ses comportements
d'évitement, de détournements. Le choix négatif de la planche IX confirme son vécu inconscient
difficile, alors que le choix positif de la planche V révèle des préoccupations narcissiques de
fond probablement mises à mal par la grossesse ; d'où une tendance en filigrane à recourir à
l'isolation entre ses idées et ses sentiments. Chez elle, les affects apparaissent comme refoulés,
mais sans que fondamentalement leur représentation le soit : une conduite défensive fréquente
lors de la survenue d'un événement traumatique. Défensivement chez une adolescente qui
dispose d'un potentiel intellectuel normal, le recours à la formation de défenses intermédiaires
névrotique banalement est utilisée lors de "périodes difficiles de la vie" Bowins266.
6. Coping : les stratégies de coping de Caroline sont pauvres du fait que la survenue de la
grossesse intervient lors de l'émergence d'interrogations existentielles encore sans réponse.
L'intéressée, comme le révèle le génogramme, a tendance à chercher de l'aide chez ses
collatéraux féminins adultes mais elle le fait au prix d'une très importante dépense d'énergie
psychique. Malgré l'existence chez elle de dispositions favorables d'adaptation, elle paraît
actuellement dans l'incapacité, seule, d'accommoder et d'assimiler les situations, de décentrer ses
points de vue. Le stress semble épuiser la capacité à surmonter les difficultés.
7. Film

266
Bowins, 2004.
168
6) Sidonie-Stomie

1 Entretien : jeune fille de 16ans. Elle habite à St Laurent du Maroni. Elle a été rencontrée au
Centre Hospitalier de l'Ouest Guyanais (CHOG). Elle est scolarisée en lycée et envisage de
s'inscrire en CAP petite enfance. Elle a accouché d'un garçon Audrexio né quelques heures avant
l'entretien.
2. Génogramme : référence aux ascendants féminins directs traditionnels et aux collatéraux.
3. Figure de Rey : appréhension perceptive normale : les bonnes formes sont perçues et
représentées lors de l’exécution de mémoire. Au cours de celle-ci apparaît une tendance à
inverser le sens des obliques mais il faut tenir compte du fait que l’épreuve est passée juste après
un accouchement.
4. Rorschach : protocole normalo-névrotique dans son ensemble. Différenciation soi-autrui
plutôt positive mais probablement marquée par des chocs émotionnels de la petite enfance qui
sont également présents face à la symbolique phallique (planche IV) et à un degré moindre à la
planche VI.
• Approche " estompée " de la féminité maternité avec émergence d’un désir symbolique
de puissance "… 2 lions " (pour la maternité).
• Les planches VIII, IX, et X avec des symboles dynamiques potentiellement : "singes qui
marchent qui montent la montagne", "fusée", "feu" sont contrebalancés par des symboles
obstacles "deux bouts, deux barres", "2 …comme des serpents"…"deux choses extra-
terrestres, ça ressemble à 2 dragons" renvoient inconsciemment à des craintes d’obstacles
à venir et à affronter.
Le choix positif de la planche X signe probablement le "plaisir" d’en avoir fini avec la passation
mais aussi un désir d’affronter les réalités de l’existence.
Le choix négatif de la planche I renvoie à une relation archaïque de soi à autrui avec des peurs et
des chocs émotionnels.
5. Mécanismes de défense : chez Sidonie, les mécanismes de défense apparaissent comme assez
simples alors que la passation de test intervient seulement quelques heures après un
accouchement. Elle assimile et surmonte les contenus symboliques des planches même s'ils sont
choquants pour elle dans un premier temps et si les réponses fournies dénotent l'existence de
chocs émotionnels précoces et une difficulté inconsciente à assumer, comme chez nombre
d'adolescentes les symboles phalliques virils ainsi que ceux qui ont trait à la féminité/maternité.
Néanmoins, on perçoit des capacités inconscientes d'adaptation, celles-ci sont quelque peu
entravées par une anxiété flottante à mettre probablement en rapport avec les chocs et les
169
difficultés précitées qui interrogent la refonte identitaire de l'intéressée. Le DSM IV souligne le
versant adaptatif de l'anticipation mais celle-ci, lorsqu'elle est confrontée à de l'anxiété est
susceptible d'entraîner des attitudes et des comportement inadéquats ou d'évitement. Acceptant
de se soumettre à la passation du Rorschach quelques heures après son accouchement, gardant
son enfant dans ses bras pendant toute la durée de la passation du test, Sidonie s'efforce de
sublimer la situation présente.
6. Coping : le choix positif de la planche X manifeste, malgré une expression symbolique
dysphorique présente dans les réponses, un désir de rebondir ainsi qu'une attente d'aide
(recherchée préférentiellement dans le génogramme auprès d'une mère et grand mère référentes).
L'intéressée pour mettre en œuvre ses stratégies d'adaptation et de maîtrise nécessite d'aides en
matière de clarification de sa situation personnelle (informations relatives à la naissance du Moi
adolescent, à la connaissance de la féminité/maternité dans ses relations aux puissances
phalliques et viriles). Il s'agit pour l'aider d'analyser avec elle les informations quelque peu
paradoxales pour parvenir à réduire des facteurs et des représentations contradictoires de soi et
de son environnement physique et social en prenant appui également sur ses collatéraux au sein
de la famille.
7. Film

7) Murielle-Myriam

1. Entretien : Murielle est une jeune fille de 17 ans, qui habite à St Laurent du Maroni. Elle
prépare un CAP vente. C'est son premier enfant.
2. Génogramme : les références sont très fréquentes aux ascendants du sexe féminin et moindre
aux collatéraux des deux sexes.
3. Figure de Rey : l’appréhension perceptive est correcte de la copie réelle sous forme de
découpage en sous-ensembles avec une perception secondaire de bonnes formes. La réalisation
de mémoire se révèle lacunaire et syncrétique.
4. Rorschach : le manque d’assurance perceptive se retrouve dans le mode d’appréhension des
planches du test avec des réponses syncrétiques imprécises qui sont ressorties des symboliques
élaborées de façon linéaires brutes que le sujet touche physiquement "hommes, …monstre" et
par des impressions (remarques symétriques). La différenciation soi-autrui est perçue mais avec
l’expression de peur anxieuse floues. Confrontée aux symboliques phalliques sexuelle et virile
170
elle est dans l’évitement symbolique mais effectue des remarques significatives "je sais pas c’est
quoi…" (ne rien voir) c’est peut-être la première "fois". Le symbolique féminin/maternelle
hésitante est régressive symboliquement "ça ressemble à quelque chose comme un escargot". Les
planches VIII, IX, X dénotent symboliquement un désarroi personnel avec des craintes et une
indétermination face à soi-même, aux autres et au monde.
5. Mécanismes de défenses : Murielle tente de refouler ses affects au prix d'une forte
consommation d'énergie psychique ce qui provoque chez elle des comportements d'évitement, de
fatigue, de lassitude névrotiques. Elle oscille entre surprise, retrait (dans sa langue), imprécisions
et craquées symboliques (cf. Shentons) brutales qui signent alors, un appauvrissement de sa
personnalité : une situation particulièrement sensible chez cette adolescente sans pour autant être
anormal à cet âge ; a fortiori lors d'une grossesse précoce. A la limite des réponses sont proches
de la dissociation : "j'ai oublié comment ça s'appelle", "...c'est quelque chose comme...". Le
refoulement présent est traduit en termes de formations réactionnelles. Banalement présentes lors
de la période de latence, elles fondent potentiellement, comme le note Freud 267, des réactions
saines de désir inconscient de comportement vertueux. Murielle apparaît comme un sujet en
butte à des questionnements identitaires demeurés sans réponses, réagissant de manière
syncrétique en développant inconsciemment des compromis névrotiques que Bowins268 (2004)
considère comme communément "développés en particulier aux périodes difficiles de la vie".
6. Coping : les réactions d'adaptation de l'intéressée apparaissent comme lacunaires,
syncrétiques et apragmatiques du fait qu'elles demeurent intuitives. Chez elle existe une
importante recherche d'appuis chez les ascendants directs, qui sont peut-être eux-mêmes peu
aptes à procurer de l'assurance rationnelle et pragmatique dans le contexte environnemental
nouveau au sein duquel Murielle est plongée. Il est également probable que le père de l'enfant
(23 ans) est, lui aussi, peu apte au coping. Aider l'intéressée à se comprendre et comprendre son
environnement favorisera assurément un meilleur ajustement à soi, à autrui et au monde en
levant aussi son manque d'assurance de grande adolescente.
7. Film

267
Freud, 1949.
268
Bowins, 2004.
171
8) Victoria- Vanessa

1. Entretien : Victoria est une jeune fille de 15 ans, qui habite à Cayodé (village Amérindien
près de Maripassoula, sur le fleuve Maroni). Elle est enceinte de 8 mois et vient d'être
hospitalisée au Centre Hospitalier de l'Ouest Guyanais afin de finir sa grossesse.
2. Génogramme : les références aux ascendants sont davantage féminins que masculins et aux
collatéraux masculins et féminins dont une sœur aînée (semble-t-il également devenue mère à 14
ans - elle a 3 enfants).
3. Figure de Rey : l’appréhension perceptive est correcte en 3 sous-ensembles incluant des
bonnes formes. La réalisation de mémoire retrouve les formes profondes essentielles du cadre de
la figure, mais les détails internes sont oubliés. Il existe une tendance possible de renoncement
face à l’effort mémoriel en évitement.
4. Rorschach : le protocole du sujet est normalo-névrotique fondé sur une différentiation soi-
autrui sans peurs archaïques profondes. Par contre, forte crainte présente face à la symbolique
phallique difficilement exprimable (planche IV) et formulée également à la planche VI (bout de
la flèche y a des plumes) avec tentative d’annulation "maigre chien mort". La symbolique des
planches V (narcissisme) et VII (féminité) est exprimée avec une dévalorisation de la première
"oiseau coupé en deux avec des becs" alors que la seconde exprimée très favorablement de
manière active "deux filles dansent". Les planches VIII, IX et X révèlent des interrogations
existentielles personnelles adolescentes " on dirait une drôle de personne " (planche X) "blessée"
(planche IX) confrontée aux réalités "panthère, Jaguar et là comme une montagne" (planche
XIII). Les choix positifs confirment l’investissement inconscient dans la féminité et la crainte de
puissance phallique (planches VII et IV).
5. Mécanismes de défense : globalement sur la réserve dans l'appréhension des planches, les
réponses dénotent une perception symbolique dans la normalité où transparaissent néanmoins
des formations réactionnelles vis-à-vis de tout ce qui à trait à la virilité phallique masculine qui
interroge, voire fait peur. Une distorsion de l'image de soi semble apparaître à la planche V alors
que la symbolique féminine et maternelle est choisie comme positive. Victoria peut être consolée
comme une jeune adolescente en butte à des interrogations psychosexuelles caractéristiques de la
période adolescente. Eloignée de son milieu familial elle tend néanmoins à se référer de manière
presque équilibrée à des images féminines et masculines, parentales.
6. Coping : confrontée à une situation personnelle d'éloignement des siens, l'adaptation au test
s'effectue lentement et prudemment avec quelques craquées symboliques (ex : "on dirait un
maigre chien qui est mort") mais aussi avec des réactions comportementales d'agacement lorsque
172
je suis quelque peu intrusive (planche IV "...Non, je sais pas Madame"). L'intéressée malgré la
pression psychologique propre à sa situation de grossesse semble capable de réagir au stress. Elle
tente de s'adapter, et pour cela elle est réticente vis-à-vis de tout ce qui peut paraître la
questionner de manière excessive et susceptible de la déstabiliser : elle manifeste une aptitude à
réévaluer seule sa situation pour mieux gérer ses processus d'adaptation défensive.
7. Film

9) Lina-Leila

1. Entretien : Lina est une jeune fille de 16 ans, qui habite Maripassoula. Elle est présente dans
le service du centre hospitalier de l'Ouest Guyanais depuis un mois. Elle est d'origine
Bushinenguée Aluku N'Djuka. Elle fréquente le collège en classe de 3ième. Elle souhaiterait être
infirmière. Après son accouchement Lina prévoit d'aller à l'école. Sa mère va s'occuper du bébé.
2. Génogramme : références importantes exclusives aux ascendants féminins. Il est relevé de
très nombreuses références aux collatéraux des deux sexes et quelque peu au père de l’enfant.
3. Figure de Rey : bonne perception spatiale. La copie est plus grande que le modèle. Quelques
inexactitudes dans les reproductions de mémoire, mais l’ensemble est de bonne facture.
4. Rorschach : sujet qui semble percevoir d’emblée le versant inconscient du test vécu comme
intensif très probablement avec des réactions de prestance avant d’établir une relation directe à sa
situation de grossesse. Elle exprime alors des thématiques sexuelles et anatomiques et tente de
m’impliquer en refusant de nommer des réponses et en retournant le fonctionnement à celle-ci :
"et madame, ces trucs là c’est quoi ? Je vois pas, je sais pas". Une réponse banale est produite de
manière notable à la planche V. Il existe un blocage face au matériel et un refus d’engagement. A
posteriori, il aurait peut-être été souhaitable d’étaler toutes les planches sur la table et de faire
procéder à des choix négatifs et positifs.
5. Mécanismes de défense : Lina se situe dans l'opposition et le blocage par rapport à la
situation projective, une situation caractéristique du retrait d'apparence pathologique (Chabrol et
Callahan 2004). Une défense qui, selon le DSM IV n'est pas synonyme de "mauvais
comportements" mais qui est liée à "des conflits émotionnels", présentement probablement pour
contrecarrer l'expérience subjective personnelle difficilement tolérable de la future maternité qui
va à l'encontre d'un projet de vie déterminé : devenir infirmière. Le retrait présent et sa forme de
réticence apathique tentent de répondre à mon vécu intrusif et à celui du test par l'indifférence

173
affective feinte, assez fréquemment rencontrée lors d'une refonte identitaire rendue difficile par
l'existence d'un conflit psychique.
Les attitudes défensives de l'intéressée, agressives passives, mais niées, décontenance les
soignants, l'environnement humain ; elles sont paradoxales en ce sens qu'elles signent à la fois
une demande et un refus d'aide.
6. Coping : face à une situation paradoxale de blocage de la capacité d'adaptation et de
résistance, un travail progressif est à entreprendre pour améliorer la conscience de la réalité, en
ayant recours à des situations de prise en charge groupale susceptibles de parvenir à décentrer
psychologiquement Lina par rapport à son expérience personnelle comparée à celles d'autres
jeunes adolescentes également enceintes, moins inhibées qu'elle, en recherche réussie de soutien
social, en évoquant éventuellement avec elle et pour elle des modalités de reprise d'études et le
bénéfice, que finalement, elle pourrait tirer de son vécu pour devenir une professionnelles de
référence.
7. Film

10) Julie-Johanna

1. Entretien : jeune fille de 17 ans, qui habite à Javoué. C'est sa première grossesse, elle est à 7
mois de gravidité lorsqu'elle a été rencontrée au Centre Hospitalier de Cayenne.
2. Génogramme : une relation unique à l’ascendance maternelle et à la fratrie féminisme (deux
sœurs de 14 et 13 ans). Nous observons chez Julie un vécu d’isolement, même par rapport au
père de l’enfant (23 ans).
3. Figure de Rey : grosse défaillance de structuration spatiale. La perception spatiale est
pointilliste sans aucune perception d’ensemble organisé dès la copie et une reproduction de
mémoire limitée aux sous-ensembles spatiaux plus significatifs. Forte probabilité de déficit
perceptif spatial originel possiblement conjoint à latéralisation mal établie.
4. Rorschach : l'envahissement et le débordement émotionnel négatif dès le début des réponses
entre impuissance et rage (classique à l’adolescence) sont relevés. Il existe une très forte
sensibilité symbolique qu’expriment les fractures, les ruptures relationnelles (plus habituellement
perçues au TAT). La différenciation soi-autrui est présente mais elle est aussi en état de rupture.
Le symbolique phallique et viril des planches IV et VI est exprimé sur un mode de vécu
d’agressivité et de souffrance incontournable. L’image de soi fait état d’un narcissisme défaillant
après avoir existé (planche V : "comme si quelque chose s’est envolé dans une personne". La
174
maternité/féminité est perçue comme négative du fait qu’elle fait disparaître symboliquement la
réalisation de soi (avec une projection de responsabilité sur autrui "des ennemis aussi dans les
petits coins" (planche VII). Les planches VIII, IX, X sont symboliquement teintées de désespoir
du fait d’un rendez-vous manqué (planche VIII) de la misère (planche IX et X). Une attente
symbolique demeure néanmoins (magique ?) exprimée par le choix positif de la planche X. Le
choix négatif de la planche VII incrimine symboliquement la grossesse comme étant la cause
essentielle du marasme ressenti. Il est possible de s’interroger d’ores et déjà sur la qualité de la
relation future que cette adolescente sera en mesure de proposer à son enfant.
5. Mécanismes de défense : Julie projette de manière symbolique son désarroi, son impuissance,
sa colère mais aussi ses attentes utopiques pour tenter de contenir son désarroi personnel, mais
aussi celui qu'elle partage avec sa mère. Son vécu est abandonnique mais demeure altruiste et
idéalisé de manière irréaliste assez typique chez une adolescente peu pragmatique, ce qui est
plutôt banal à cet âge. La projection est chez l'intéressée, également utilisée de façon positive
comme un comportement d'attente idéale de secours et d'aide escomptée de ma part (adresse
courriel pour venir à l' école en métropole avec mon appui). Sans être complètement dans
l'identification projective définie par Chabrol et Callahan269, Julie projette symboliquement sa
colère impuissante et ses sentiments de cassure personnelle dans la quasi-totalité de ses réponses
qui me laissent avec une impression d'impuissance comme l'a décrit Kernberg270 : l'identification
projective peut être perçue du fait de "l'activation en lui-même (le thérapeute) de dispositions
affectives puissantes qui reflètent ce que le patient est en train de projeter". Chez Julie, la
distorsion de l'image de soi apparaît comme importante.
6. Coping : afin de pouvoir mobiliser les capacités d'adaptation et de réaction objective de
l'intéressée, il est fondamental de commencer par tenter d'instaurer chez elle une appréhension de
sa situation objective (abandons, pseudo abandons de la part du père, objectivation de l'histoire
familiale réelle de sa mère et de ses sœurs) avant de travailler avec elle les potentialités de
résistance susceptibles de lui faire dépasser son vécu rageur douloureux et de l'instaurer comme
une porteuse potentielle de réussite personnelle et professionnelle comme elle le souhaite.
7 Film

269
Chabrol et Callahan, 2004.
270
Kernberg, 1994.
175
11) Julia-Johannie

1. Entretien : jeune fille de 17 ans, qui habite à Grand Santi (sur le fleuve Maroni). Elle est
hospitalisée à St Laurent (Centre Hospitalier de l'Ouest Guyanais). Elle est Bushinenguée,
N'Djuka. Elle vient d'accoucher d’une petite fille et elle est mère d’une autre fillette née en 2014.
Elle est en Terminale ES, et précise qu'elle "voulait être avocate".
2. Génogramme : le génogramme est très complexe du fait d’unions successives chez les
ascendants. L’intéressée fait référence à 3 générations des deux sexes avec des influences
déclarées en ligne de filiations directes ou indirectes entre la Guyane et le Suriname ainsi que des
parents vivant en métropole. Les liens avec les collatéraux sont également prégnants. Il existe
des grossesses chez les ascendantes à 15 et 16 ans.
3. Figure de Rey : nous observons chez Julia des configurations qui dénotent une bonne maîtrise
des repères spatiaux. Il est relevé par ailleurs une précision de la reproduction en copie, avec une
saisie des bonnes formes essentiellement dans la reproduction de mémoire.
4. Rorschach : la maîtrise émotionnelle est importante mais des craquées existent qui reviennent
à des préoccupations anatomiques et des chocs émotionnels (sang), contenus (robot) précoces.
La différentiation soi-autrui est acquise, la symbolique des planches (planche III, en particulier)
évoque des vécus de scène primitive "dame qui fait à manger - jambes écartées…on dirait qu’elle
est baissée…comme ça" avec un refus final d’expression "…non je veux pas, je peux pas".
L’expression de la symbolique phallique (planche IV) est bloquée (choc) et refoulée par
inhibition et déplacée sur des parties du sexe féminin " col de l’utérus ", " vagin ", elle est
dévitalisée (planche VI) pour ce qui concerne la visibilité "un stylo à plume…la plume au-
dessus" avant de s’exprimer clairement "le bout du pénis, là le gland". La symbolique maternelle
féminine (planche VII est par contre nettement suscitée "…les fesses…d’une femme…et là c’est
le sexe de la dame". Les dernières planches (planches VIII, IX et X) et les symboles disparates
évoqués rendent compte des difficultés rencontrées face à des questionnements personnels
identitaires mais aussi face aux autres et au monde. Le tout scandé par des réactions qui vont des
rires, aux soupirs, aux sourcils froncés, à une diction fluctuante.
5. Mécanismes de défense : Julia projette ses affects sous forme de " craquées " lorsqu'elle ne
parvient pas à se contrôler au niveau émotionnel : c'est alors qu'apparaissent ses préoccupations
sexuelles et corporelles féminines. Ces craquées semblent jouer un rôle cathartique de défense
vis-à-vis d'une ambivalence sexuelle : désir et rejet des parties sexuelles féminines et masculines.
Les verbalisations positives relatives à ses deux enfants dissimulent mal son désarroi dénié
d'avoir probablement à renoncer pour un temps, au moins, à son projet de devenir avocate. En
176
l'occurrence, le déni comme le décrit De Tichey271 peut être perçu comme "la dernière ressource
pour faire face à une réalité insupportable".
6. Coping : Julia ne manque pas, compte tenu également de ses potentialités intellectuelles, de
capacité d'adaptation. Actuellement, elle apparaît comme en difficulté psychologique et dans
l'incertitude par rapport à l'avenir et à la manière de gérer sa situation de jeune mère de 2 enfants,
à 17 ans.
Pour aider l'intéressée à faire face à ses difficultés, il apparaît important d'analyser avec elle sa
situation objective présente et les possibilités d'adaptation négociée de son avenir, en fonction de
son environnement et du père des 2 enfants (19 ans). Julia malgré son versant quelque peu
dépressif et réactionnel actuel paraît apte, avec une aide sociale structurée, à trouver des
ressources cognitives qui lui permettent d'entrer dans la résilience.
7. Film

12) Tina-Trissia

1. Entretien : Tina est une jeune fille de 16 ans, d'origine Amérindienne. Elle est en seconde au lycée
de Cayenne. Elle est à 5 mois de grossesse, qui est une grossesse à risque. Tina dit avoir été contente
d'être enceinte. Le garçon connaît la grossesse mais ne veut rien savoir. C'est une relation passagère,
d'un soir, avec préservatif. Elle a eu son premier rapport sexuel à 15 ans. Elle explique, ne pas
connaître la contraception.
2. Génogramme : les références sont principalement vers les collatéraux. Deux unions de la
mère : contact avec les collatéraux des deux unions. Grossesses très précoces dans la famille.
3. Figure de Rey : Tina a une bonne structuration perceptive de la copie. La reproduction de
mémoire préserve l’essentiel des bonnes formes structurées. Il existe chez elle une défaillance de
la mémoire immédiate de la configuration des détails.
4. Rorschach : le protocole se restreint à l’issue des 3 premières planches. La différenciation soi-
autrui est établie de manière banale. La symbolique phallique est dévitalisée avant une craquée
de peur planche IV : dragon - la planche V (narcissisme) est banale et droite comme positive, ce
qui contraste avec la symbolique de la planche VI (manifestation de dégoût avant une réponse
"sapin"). La maternelle/féminine est estompée planche III : réponse "nuages". Enfin les planches
VIII, IX, X alternent des symboles dynamiques positifs, III "des animals qui marchent sur des
montagnes" et d'autres qui le sont moins. La planche IX "euh là du feu, des herbes qui tombent"

271
De Tichey, 2001.
177
tempérées par une réponse pacifiée : "là ça ressemble à une fleur". Le vécu symbolique de la
planche X renvoie à une régression ("paysage marin") mais peuplé d'animaux dont la valeur
symbolique est contradictoire ("crabe, hippocampe"). L'intéressée apparaît comme un sujet
confronté à des questionnements identitaires personnels, soi-autrui et sur le monde dont certains
revêtent une indétermination importante "on aurait dit", "c'est des trucs, j'ai oublié...son prénom".
5. Mécanismes de défense : Tina refoule ses affects sans vraiment refouler leur représentation.
Elle tend à isoler les sentiments qui sont les siens des idées sous-jacentes qui sont à leur origine.
Ainsi, elle se dit heureuse d'être enceinte, mais sait également que le père de l'enfant (17 ans)
refuse d'accepter la grossesse. Elle connaît l'existence de la contraception mais déclare ne pas
l'avoir utilisée par ignorance. En l'occurrence, l'isolation de l'affect est une défense commune
chez une adolescente en butte à la refonte identitaire de son âge, la grossesse prenant un sens
traumatisant a postériori du fait de ses contraintes et des difficultés actuelles d'hospitalisation et
de surveillance qu'elle nécessite.
Définitivement, l'intéressée réagit également par l'annulation, comme le décrit le DSM IV en "
visant à annuler ou à compenser symboliquement les pensées, les sentiments ou des actes jugés
inacceptables ". Le choix négatif de la planche IX signe l'existence d'une difficulté personnelle à
s'assumer, probablement accentuée par des questions existentielles personnelles de l'adolescence,
le choix positif de la planche V (réponse fournie sur un ton enjoué et dynamique) signe un
investissement narcissique personnel normal à son âge.
6. Coping : Tina possède une capacité fondamentale de réagir d'un point de vue cognitif, mais
celle-ci est actuellement interrogée par la grossesse difficile et la refonte identitaire adolescente.
Issue d'une famille où les grossesses précoces sont très fréquentes (5 grossesses), elle devrait
trouver au sein de celle-ci des appuis susceptibles de faciliter son interrogation sociale et d'entrer
en résilience.
Actuellement, l'aide à apporter à l'intéressée, devrait viser à dépasser l'événement traumatisant,
non admis, de la grossesse, afin, ensuite de pouvoir le mettre à distance, en le réélaborant
psychiquement de façon plus objective pour parvenir à l'intégrer d'un point de vue existentiel.
7. Film

Chez ces adolescentes en état de grossesse précoce, la découverte de celle-ci


apparaît globalement comme un traumatisme. Leur impréparation à la maternité, dans la grande
majorité des cas, se double souvent chez elles d'un sentiment d'abandon ou de semi-abandon par

178
le père, car les systèmes relationnels visant à chercher des arrangements pratiques
traditionnellement semblent défaillant. Le rôle d'éducation sexuelle dévolu désormais à l'école, a
fortiori pour des adolescentes éloignées de leurs groupes primaires pour être scolarisées, ne
remplit pas, selon les dires des intéressées, d'influence préventive ; c'est donc lors de la prise en
charge par les services sociaux et médicaux que la maternité est envisagée et perçue avec ses
craintes, ses risques, mais aussi avec le fait d'avoir à envisager le retour sur le lieu de vie
originel, l'accouchement de l'enfant étant intervenu. Ce dernier point à lui seul a justifié la phase
4 de l'étude afin de mieux pouvoir envisager comment l'avenir semblait se dessiner dans l'esprit
des jeunes accouchées.

5.5 Données issues des entretiens et de la passation de l'échelle d' Edinburgh


Postnatal Depression Scale (EPDS)

Dans cette étude complémentaire, nous avons étudié les facteurs favorisants, les facteurs
protecteurs des grossesses précoces et les facteurs de dépression. Les premiers éléments ont été
récoltés par la passation d'entretiens semi directifs, les seconds éléments avec l'utilisation de l'
Edinburgh Postnatal Depression Scale. Les domaines suivant ont été explorés : familial,
culturel, personnalité, psycho-social. Le domaine autour de la maternité : la zone de périnatalité,
la zone de natalité et de post natalité.
Les jeunes filles de cette étude ont été interviewées dans la maternité et une PMI
(Protection Maternelle et Infantile) de St Laurent du Maroni. Elles sont âgées entre 13 et 15 ans,
l'une d'entre elle a eu une première grossesse à 12 ans.

- Présentation des données d’anamnèse des 7 jeunes filles interviewées.

▪ Sujet 1 : jeune fille de 13 ans, N'Djuka du littoral (St Laurent du Maroni). Elle vit avec sa
mère, elle est issue d'une fratrie de 8 enfants. Elle est prise en charge par ses frères et sa belle-
famille. Elle fréquente le collège, en classe de 4e. Sa grossesse est présentée comme non désirée,
elle précise avoir gardé cet enfant car les délais pour pratiquer un avortement étaient dépassés.
Elle explique porter un intérêt pour l'école. Par ailleurs, un signalement a été déposé pour
suspicion de viol. Elle a été hospitalisée plusieurs semaines avant d'accoucher prématurément.
Elle a été rencontrée le jour de sa sortie (au 5e jour post-partum), elle manifeste une très grande
tristesse.

179
▪ Sujet 2 : jeune fille de 14 ans, N'Djuka (Grand Santi), elle vit avec sa " tatie ". Elle est
prise en charge par son beau-père. Aînée de cinq frères et sœurs, elle est scolarisée en classe de
4e. Hospitalisée longtemps avant l’accouchement elle a accouché par césarienne en urgence.
Interviewée au 4e jour du post-partum, elle présente une certaine crainte du retour à domicile et
une tristesse surtout le premier jour.
▪ Sujet 3 : jeune fille de 14,5 ans, N'Djuka côté Suriname (Si Paliwini), elle vit avec sa
mère. Elle est la 3e d’une fratrie de 10 enfants, en classe de 4e. Sa grossesse n’était pas désirée,
elle n’a pas voulu avorter. Le père de son enfant est français, Paramaka, marié sans profession.
Un signalement a été fait sans suite. Interviewée le lendemain de l'accouchement, elle a
beaucoup pleuré la nuit qui a suivi la naissance, à cause des douleurs, précise-t-elle.
▪ Sujet 4 : jeune fille de 15,5 ans, Saramaka du littoral, elle est la plus âgée des mères
interrogées et la seule qui a désiré l’enfant avec un père qui se montre très présent à la maternité.
Scolarisée en classe de 4e, elle est la 3e enfant d’une fratrie de 7. Ses parents ont été scolarisés, sa
mère travaille. Elle a été hospitalisée une semaine avant son accouchement prématuré, d’un bébé
atteint de la fièvre Zika. Elle a refusé de passer le questionnaire sur la dépression.
▪ Sujet 5 : jeune fille de 15 ans, N'Djuka du littoral, elle vit avec sa grande sœur et ses
neveux car ses parents vivent au Suriname. Scolarisée en classe de 3e, elle est la 5e d’une fratrie
de 6. Elle a accouché en urgence par césarienne à Cayenne, le nouveau-né a été transféré en
néonatalogie à St Laurent du Maroni, en raison de la fièvre Zika. Elle est hospitalisée suite à
d’autres complications. Interviewée à 15 jours du post-partum, elle craint le retour à domicile.
▪ Sujet 6 : jeune fille de 15ans, Saramaka du littoral (Mana), elle ne parle pas français. Née
à Kourou elle est la 6e d’une fratrie de 11 enfants. Elle est en classe de 3e. Cette jeune mère a été
abandonnée et bénéficie d'un placement en famille d'accueil, mais celle-ci est peu stable et elle
en change régulièrement. L'interview s'est déroulée à la PMI deux mois après son accouchement;
le père de l’enfant, âgé de 20 ans, ne montre aucun soutien. Cette très jeune femme a souhaité
pratiquer un avortement mais le délai légal était dépassé. Elle utilise aujourd'hui une
contraception de type préservatif.
▪ Sujet 7 : jeune fille de 13,5 ans, N'Djuka du fleuve (Albina), elle est l’aînée d’une fratrie
de 6 enfants. C'est au décours d'une visite à la PMI pour son premier bébé de 9 mois, qu'elle
apprend la seconde grossesse. Les deux grossesses sont du même père. La 1ère grossesse de cette
adolescente est advenue alors qu'elle était âgée de 12 ans. Elle n’est pas scolarisée. Elle a été
hospitalisée plusieurs mois avant l’accouchement. Elle a craint le retour à la maison. Elle a des
souvenirs négatifs de sa mère.

180
Dans l'analyse effectuée quatre thèmes ont été dégagés : la sphère familiale, le domaine
de la culture, l'espace personnel et le domaine psychosocial. Chaque thème est découpé en sous-
thèmes ; le total est calculé sur 20. La zone de périnatalité et la zone de post natalité ont été
explorées.
La moyenne dans cette étude est précisée à 69 %. Dans cette observation au total 96 %
des marqueurs sont relevés.

Les facteurs favorisants la grossesse précoce

MATERNITE PMI TOTAL


DOMAINE S1 S2 S3 S4 S5 S6 S7 7

FAMILIAL 3 5 5 3 5 4 5 30
CULTURE 4 3 3 3 3 5 4 25
PERSONNALITE 4 4 3 3 3 2 4 23
PSY-SOCIAL 1 4 3 3 2 2 4 19

12 16 14 12 13 13 17 97
Tableau 1 : Domaines des facteurs favorisant les grossesses précoces

PSY-
FAMILIAL CULTURE COMPT SOCIAL
Total / 35 30 25 20 19

Moyenne Total en % 86% 71% 66% 54%


Moyenne Marqueurs /5 4,29 3,57 3,28 2,71
Mini 3 3 2 1

Tableau 2 : Domaines des facteurs favorisant les grossesses précoces

Dans la population étudiée


✓ 86 % des jeunes filles vivent dans un système familial défaillant :
- 100 % issues d'une grande fratrie.
- 100 % les parents sont séparés.
- 86 % leurs parents sont sans travail.
- 71 % d'entre elles n'ont pas de soutient conjugal.

181
- 71 % n'ont pas bénéficié de transmission maternelle.
.
✓ 71 % des jeunes filles ont des carences en matière de connaissance culturelle :
- 100 % ne connaissent pas la culture Bushinenguée.
- 86 % ne connaissent pas la diversité culturelle de la Guyane.
- 71 % n'ont aucune connaissance de la différenciation culturelle.
- 71 % ignorent les points communs des différentes cultures de Guyane.

✓ 66 % des jeunes filles ont un comportement qui ne repose pas sur des connaissances
psychosociales liées à la sexualité :
- 100 % ne connaissent pas le lien entre grossesse et sexualité.
- 86 % n'utilisent pas de contraception.
- 57 % ont un souvenir négatif de leur mère.
- 71 % ont subi des abus et sont victimes de maltraitance.
- 14 % ne se projettent pas à long terme.

✓ 54 % des jeunes filles ont un grave déficit psychosocial :


- 71 % ne bénéficient d'aucune aide sociale.
- 71 % n'ont pas d'amis.
- 57 % n'aiment pas l'école.
- 43% habitent hors du littoral.
- 29 % n'ont pas de loisirs.
Domaine de périnatalité

MATERNITE PMI TOTAL %


DOMAINE S1 S2 S3 S4 S5 S6 S7 7 100

Absence désir de Grossesse 1 1 1 0 1 1 0 4 71%


Tristesse 1 1 1 0 1 1 0 2 71%

Découverte tardive 1 1 1 0 0 0 1 5 57%


Grossesse 1ères règles 1 0 0 1 0 0 0 5 29%
Souhait d'avortement 1 0 0 0 0 1 0 2 29%
MOYENNE 5 3 3 1 2 3 1 18 51%
Tableau 3 : Domaine périnatalité

182
TOTAL 18/35
Moyenne Total 51%
Moyenne 2,6
Mini 1
Max 5
Ec Ty 1,4

Dans le groupe étudié, nous observons dans le domaine de la périnatalité :


✓ 71 % des jeunes filles ne présentent pas de désir de grossesse.
✓ 71 % des jeunes filles présentent un état de tristesse et de désarroi.
✓ 57 % des jeunes filles disent avoir découvert tardivement la grossesse.
✓ 29 % des jeunes filles sont enceintes au décours de leurs premières menstrues.
✓ 29 % des jeunes filles souhaitent encore avorter.

Domaine de post natalité

MATERNITE PMI TOTAL %


DOMAINE S1 S2 S3 S4 S5 S6 S7 7 100

Peur accouchement 1 1 1 1 1 1 1 7 100%


Prématurité 1 0 1 1 0 0 2 50%
Longue hospi 1 1 0 0 1 0 0 3 43%
Tristesse post partum 1 0 0 0 0 0 1 2 29%
Aucun accompagnement 0 0 0 0 0 0 0 0 0%
MOYENNE 4 2 2 2 2 1 2 15 43%
Tableau 4 : post natalité

183
Total 15/35

Moyenne Total 43%


Moyenne 2,14
Mini 1
Max 4

Ec Ty 0,89

Dans le groupe étudié, nous observons dans le domaine de la natalité et de la post natalité que :
✓ 100 % des jeunes filles ont peur de l'accouchement.
✓ 50 % des accouchements sont prématurés.
✓ 43 % des jeunes filles bénéficient d'une longue hospitalisation.
✓ 29 % des jeunes filles présentent une tristesse du post partum.
✓ 0 % des jeunes filles sont sans accompagnement.
L'approche réalisée sur un groupe restreint de jeunes adolescentes est cependant
significatif du fait des résultats bruts obtenus qui mettent en avant, sur la base de réponses
banales sans équivoque, l'importance de la faiblesse d'accompagnement familial au sein de
familles nombreuses qui ne peuvent rassurer les intéressées en terme de cohérence et de cohésion
culturelle : des situations qui rejaillissent sur la personnalité de celles-ci, leurs comportements
défensifs défaillants, leurs perceptions apragmatiques des réalités ambiantes. Ces jeunes pubères
sont victimes de dérives psychosociales abandonniques ; seul l'accompagnement dont elles
bénéficient au sein de la maternité paraît susceptible de pallier momentanément leur désarroi
personnel, en effet :

Le sujet 1 : score EPDS : 25


Le score élevé à l'EPDS, significatif en terme de dépression, doit être nuancé par
ce qu'elle décrit de sa situation de grande tristesse. Elle se perçoit l'objet de réprobation familiale
et sociale alors qu'elle est enceinte, contre son gré, potentiellement victime d'un viol familial
pour lequel un signalement a été effectué. La grossesse signifie pour elle l'interruption d'une
scolarité fortement investie comme susceptible de la promouvoir dans l'existence. Les traits
dépressifs nombreux intégrés dans ses réponses ne semblent pas constituer un véritable état
dépressif mais ils signent clairement un désarroi existentiel crée par la grossesse et le sentiment
d'incertitude personnelle qui la perturbe et crée chez elle de l'anxiété impuissante et
apragmatique manifeste.

184
Le sujet 2 : score EPDS : 9
Le score reflète l'état ressenti de tristesse actuelle déclarée et perçue par elle
comme inhabituelle et ponctuelle. L'intéressée ne consent pas à admettre qu'elle a l'impression
d'être influencée par sa situation actuelle en ayant tendance à projeter sur sa mère totalement
défaillante la responsabilité de celle-ci. L'intéressée se perçoit dans une période transitoire de son
existence, n'éprouvant pas le sentiment d'être profondément malheureuse et/ou coupable. Elle ne
manifeste pas non plus d'anxiété importante quant à son avenir se sentant étayée par sa fratrie.
Le sujet 3 : score EPDS : 11
Le score au test ne reflète pas l'état d'esprit d'une personne dépressive, il est plutôt
marqué par le sentiment d'être dépassée par la situation douloureuse de l'accouchement. Elle ne
semble pas s'interroger sur le fond du problème de la maternité après une grossesse intervenue
sans aucune connaissance relative à la sexualité. Elle ne se questionne pas non plus sur son
propre devenir ou sur celui de son enfant. Elle compte se réinscrire au milieu des siens auprès de
sa mère sans autre projet que d'élever le bébé avec sa mère.
Le sujet 4 : score EPDS : refus de passation
L'intéressée est réticente par rapport à l'entretien et refuse le questionnaire. Sa
situation est différente de celle des autres adolescentes. Son ami, père de l'enfant est présent à la
maternité. Elle a été hospitalisée seulement quelques jours avant l'accouchement prématuré de
l'enfant atteint de la maladie de Zika. Elle déclare vouloir faire face à la situation avec le père de
l'enfant, ajoutant y être aidée par ses parents qui sont allés à l'école. Sa mère travaille tout en
élevant 7 enfants, elle est la troisième de la famille.
Le sujet 5 : score EPDS : 16
Le score s'explique par l'anxiété floue ressentie à cause de deux situations qui se
cumulent. D'abord du fait de complications de santé concernant son enfant atteint du Zika, et
elle-même : complications post partum ayant nécessité sa ré-hospitalisation, en outre du fait de
l'éloignement d'avec ses parents qui demeurent au Suriname. Scolarisée en classe de 3ème elle
vivait chez sa sœur aînée et ses neveux. L'intéressée fait toute confiance aux personnels de santé
qui la prennent en charge. Elle n'apparait pas dépressive mais vit une anxiété au jour le jour.
Le sujet 6 : score EPDS : 8
Le score faible de l'EPDS ne reflète pas réellement l'état psychique de l'intéressée,
totalement dépassée par la situation de vie qui est celle d'un isolement abandonnique dans un
milieu dont elle ne comprend pas la langue. Toutes les réponses sont a minima : l'anxiété est
patente mais la dépression ne peut être envisagée. Vivant dans une famille d'accueil dont elle
change régulièrement, sa famille l'ayant abandonnée, elle a un ami, père de l'enfant, qui ne lui
185
montre aucun soutien. Ses seuls appuis pourraient parvenir de l'institution scolaire puisqu'elle
fréquente une classe de 3ème, mais elle ne parle pas suffisamment le français pour en tirer
réellement profit.
Le sujet 7 : score EPDS : 15
Le score de l'EPDS s'explique essentiellement par le parcours de vie de
l'intéressée, déjà mère d'un autre enfant du même père ( 18 ans ), lequel est peu étayant et se
contentant d'apporter du matériel de façon irrégulière. Il n'existe pas chez l'intéressée de
composante dépressive majeure mais bien des préoccupations d'ordre abandonnique. Selon elle,
au foyer elle est soumise à une grand-mère "méchante". Sa mère travaille en "France"
(métropole? Guyane ?), le père est inexistant. Dans une grande indétermination personnelle
anxieuse, floue, elle ne semble pas avoir d'autre perspective que la maternité.

L'EPDS a produit des résultats qui ont été modulés en fonction des réponses à
l'entretien. Le premier constat à tirer de cette approche est que, mis à part le sujet 4, les autres
sujets sont dans une indétermination plus ou moins anxieuse et syncrétique : leur raisonnement
fonctionne sur le vécu intuitif de leur grossesse et de l'accouchement : peur, anxiété, solitude
abandonnique souvent accru par un balancement personnel entre des influences traditionnelles
mais ritualisées et des influences modernes médiatisées reçues comme des modèles
d'émancipation personnelle. Le recueil des données accompagné de mimiques, d'hésitations, de
balancements corporels révélait une indétermination évoquée précédemment comme indice
d'incertitude. Nombre de réponses sont apparues comme des réponses de convenance : " les filles
du Fleuve ne parlent pas " ; en fait, elles ne parlent pas de tout, seulement de ce qu'elles se
pensent autorisées à parler. Toutefois des constats tirés de l'entretien semi-directif et de la
passation de l'EPDS sont patents. Ses situations familiales sont problématiques pour toutes ces
jeunes adolescentes du fait de tiraillements internes aux familles entre tradition et modernité.
L'école est perçue comme un lieu d'apprentissage qui ne favorise pas vraiment les choix
identitaires et même les choix d'avenir. La grossesse est vécue comme un traumatisme psychique
et la situation postérieure à l'accouchement, sans être réellement dépressive, comporte des traits
de situation post-traumatique de nature sexuelle ; dans le cas présent de grossesses
essentiellement accidentelles, à une exception près.
Les situations de grossesses des adolescentes considérées évoquent les constats effectués par
272
Deutsch : celui d'une immaturité affective d'abord, d'un infantilisme caractérisé par le besoin
d'être réellement aimée d'une mère peu gratifiante ou en l'occurrence, inscrite dans un processus

272
Deutsch, 1973.
186
de reproduction de grossesses précoces au fil de la succession des générations. A cette situation
s'ajoute l'absence, la pauvreté ou l'incompréhension d'un véritable rôle paternel. Les
adolescentes, par conséquent, ont de faibles modèles identificatoires (le rôle des rites groupaux
est moins initiatique désormais), leur surmoi et leur idéal du moi est faiblement intériorisé.
Inconsciemment, elles ont cherché dans une union sexuelle non préparée, avec un partenaire
défaillant au cours de la grossesse, à une exception près, à combler une faille d'attachement
primaire et un besoin de tendresse. Il en résulte un décalage fréquent entre un désir d'enfant
fantasmé et un faible investissement de l'enfant réel qui est né désormais. La tristesse, l'anxiété,
sans réelle dépression, proviennent de ce que la grossesse s'est substituée à une absence de projet
réel d'enfant pour combler un "mal de vivre latent, une solitude, rite d'initiation féminin pour
combler une carence de socialisation.

187
CHAPITRE 6

188
6 Discussion

6.1 Validation des hypothèses

D’une manière classique dans les pays occidentaux, à la fois de façon symbolique et
pragmatique, une double naissance advient chez la jeune fille lors d'une grossesse adolescente :
la mise au monde de l'enfant et la prise de conscience de la sexualité génitale. L'adolescence se
trouve écourtée par la parentalisation. Dès lors, des questions se posent sur les fonctions de la
grossesse et de la maternité pour la jeune fille et en particulier celle de la nature véritable de son
désir de grossesse et du désir d'enfant. En rapport, d'une part, avec le processus adolescent,
d'autre part, avec le processus accidentel, ou non, dans la survenue d'une telle grossesse. Comme
le rappellent Wawrzyniak et Schmit273 la clinique de l'adolescent est ponctuée "d’actes
d’affirmation de soi dans lesquels il s’agit de se démarquer de l’enfant que l’on cesse d’être".
Selon ces auteurs cette "lutte pour être reconnu s’établit sur un fond de sensitivité" où ces "temps
d’affirmation se nourrissent d’une exaltation du Moi". Dans cette volonté d' "imitation de
l’adulte, les primes adolescents se montrent aliénés à une image magnifiée" de celui-ci.

Le rappel d'éléments du déroulement de la recherche et de son étayage théorique est


censé faciliter la compréhension des éléments discutés.

6.2 Apport des entretiens et questionnaires

Les entretiens semi directifs et des questionnaires directifs ont permis de déterminer
l'existence d'une zone de fragilité pré pubertaire (prékdjey) et de périnatalité précoce en Guyane
ouest, influencée par les spécificités ethnoculturelles guyanaises et l'histoire intrapsychique des
adolescentes. Nous référant à Wawrzyniak et Schmit274 lorsqu'ils proposent de prendre en
compte la "part de l’environnement - et donc la part des autres - dans la construction de l’être
humain", reprenant le postulat de Wallon (1946-1985) dans une perspective développementale et
psychopathologique : "l’être humain est génétiquement social".

273
Wawrzyniak et Schmit, 2008.
274
Ibid.
189
La place particulière de la culture et du processus d’ interculturation fait qu'il existe un
statut précoce donné aux garçons dès l'âge de sept ans et à la fille dès l'âge de dix ans. Celle-ci
commence alors à s'occuper de la fratrie. Lors de la cérémonie publique du pangui (rite de
passage) est offert à la jeune fille pubère de 13 ans, le Kjey qui consacre son statut féminin. Un
Pangui lui est donné à l'âge de 18 ans pour symboliser la liberté sexuelle. Cependant que le
Tjoboe pangui (pangui sale) est transmis à la jeune fille enceinte avant 18 ans afin de symboliser
son indépendance de fait, une situation censurée mais reconnue sinon admise par les familles et
les sociétés de l'Ouest guyanais.
La frise développementale montre qu'entre 10 et 14 ans existe une zone pubertaire de
vulnérabilité et plus particulièrement entre 13 et 14 ans, une zone de fragilité chez l'adolescente
qui explique entre 14 et 15 ans le risque de grossesse précoce et d’accouchement. Dans sa
définition la plus stricte, la périnatalité est la période située entre la 22ème semaine de grossesse et
le septième jour de vie après la naissance ; c'est un sujet qui préoccupe les filles interrogées
enceintes ou non. À noter que par extension on entend par périnatalité tout ce qui a trait à la
naissance humaine : la période de préconception, la grossesse, l'accouchement, la période
postnatale, le suivi de la mère et celui du nouveau-né après la naissance. Elle concerne également
la contraception et l'interruption volontaire de grossesse (IVG). Tous ces thèmes interrogent les
filles pubères soucieuses de leur nouvelle capacité à procréer. Face au risque de grossesse
précoce, des facteurs protecteurs existent mais ils sont peu connus : un projet de vie, la
prévention scolaire, un niveau socio-économique suffisant et le recours à la contraception. Ces
facteurs ne sont pas suffisamment valorisés de manière adaptée au vécu des jeunes guyanaises
considérées ; aussi bien chez les filles que chez les garçons. Des frères, au cours des entretiens se
préoccupent de leurs sœurs et des risques de grossesse pour elles.
Des facteurs favorisant les grossesses, tels que l'entourage familial peu présent
réellement, la sexualité précoce assez banale, le désir d'indépendance matérielle, avec surtout les
prestations sociales attrayantes, la proposition d’une prostitution occasionnelle utilitaire et la
présence de prédateurs sont mises en exergue mais l'expression de ces facteurs est difficilement
évoquée par les jeunes par gêne, par honte vis-à-vis des personnes étrangères ou vécues comme
telles. Seule l'empathie vécue avec le temps vient à bout de la défiance des jeunes. D'un point de
vue culturel syncrétique, l'interruption volontaire de grossesse est refusée car traditionnellement
l'enfant symbolise un cadeau de Dieu. Certaines adolescentes parfois ne recourent pas à la
contraception de peur de devenir infertile. Il est, avec les adolescentes, très difficile d'aborder le
vécu émotionnel lié aux transformations de leur corps et à celle de leurs affects et de leurs

190
pulsions, cela d'un point de vue culturel mais aussi social. Ces phénomènes sont particulièrement
sensibles dans les séquences qui ont été filmées.

Les thèmes choisis pour les entretiens et lors des questionnaires cadrent avec ce qui
découle de la littérature relative aux grossesses adolescentes dans le monde. Les réponses
obtenues tant dans la société (familles, soignants, enseignants, élus locaux, travailleurs sociaux,
adolescents…) que de la part des adolescentes enceintes elles-mêmes révèlent que les facteurs
structurels liés à la situation actuelle des jeunes et de leurs familles priment par rapport aux
aspects culturels traditionnels. Les rituels de passage et les pratiques traditionnelles sont connus,
mais ils sont observés de façon syncrétique. Toutefois des craintes existent concernant leur non-
respect. Ainsi les croyances liées à la contraception (confondues avec l’infertilité) contrecarrent
parfois les actions de prévention. Il existe aussi des cas de méconnaissance des impératifs de la
contraception qui vont de pair avec la méconnaissance des risques d'atteinte de la santé sexuelle.
Les actions de protection et de prévention en direction des jeunes aurait semble-t-il davantage de
chances de réussir si elles étaient accompagnées d'une information intergénérationnelle. La
contraception moderne demeure une pratique récente chez les femmes guyanaises, mais le
dénuement matériel des familles, la faiblesse des perspectives d'avenir dans des professions
valorisées par la modernité, influencent la survenue d'une grossesse perçue comme valorisante
malgré ses difficultés : la maternité conférant un statut social constituant une vocation alternative
à l'échec vécu de l'estime de soi. Les constats effectués par l'étude présente croisent ceux qui sont
décrits par l'étude de Davis et al275 aux USA portant sur des jeunes adolescentes afro-
américaines dites "économiquement désavantagées". En effet, excepté de manière patente
lorsqu'un avenir valorisant se dessine chez les deux jeunes guyanaises en poursuite d'études avec
un avis précis, chez les 10 autres l'ambivalence prédomine vis-à-vis de la maternité à son origine.
Une ambivalence liée au désir banal de grossesse adolescente mis en regard de celui de mères et
de grands-mères elles-mêmes très jeunes enceintes ; mais cela se fait sans analyse des situations
vécues par les générations précédentes, sans tenir compte non plus du fait que les partenaires
sexuels des adolescentes actuelles sont certes plus âgés que leurs partenaires féminines tout en
demeurant de la même génération, la différence d'âge entre eux n'excédant plus cinq ans.
La connaissance sexuelle syncrétique des jeunes filles comme celle des garçons est
influencée par des slogans médiatisés. Comme le constatent les personnels soignants, les familles
ne sont pas en mesure, le plus souvent, de répondre au questionnement des adolescentes ; de plus
la communication entre partenaires sexuels est faible, un phénomène qui tient en partie à des

275
Davis et al, 2003.
191
aspects culturels alors que leur relation est fondée le plus souvent sur des sentiments amoureux
réciproques vécus comme durables ; une grossesse ayant déjà eu lieu chez l'une des adolescentes
avec le même géniteur. La situation du couple vivant séparé dissimule quelquefois des situations
de vie commune non déclarées qui permettent l'octroi d'une allocation de parent isolé mais aussi
de se situer dans la tradition d'une vie séparée, homme d'un côté, femme de l'autre, du moins en
apparence.
Lorsque la grossesse est constatée, selon le niveau de réprobation familiale, les
adolescentes sont très majoritairement l'objet d'une prise en charge effective par le personnel
soignant d'autant plus qu’un risque fréquent d'accouchement prématuré existe, a fortiori majoré
par l'éloignement géographique du lieu d'accouchement hospitalier vécu comme protecteur.
Même si les adolescentes suivies ont tendance, sur le lieu de leur futur accouchement, à se
regrouper par désœuvrement, et du fait de leur peu d'occupations qu’elles déplorent. À noter
aussi chez elles l'existence de situations de stress communicatif et aussi de colportage de
fantasmes qui dramatisent, faute d'être parlés, l'accouchement et tout ce qui entoure la relation
mère enfant. Ces adolescentes à "portée de soins" demandent à être écoutées, entendues ; un
"partenariat psychique"276 est alors possible dans ces espaces hospitaliers.
Les réponses enregistrées sur la population tout venant, concernant le thème de la sphère
sociale et économique, montrent qu'il semble exister peu de modifications jusqu'à maintenant au
fil des trois générations envisagées. La société évolue, mais la préoccupation première demeure
la subsistance. L'organisation de la vie des plus jeunes prend en compte la scolarisation, mais le
niveau professionnel est rarement mis en avant au sein des familles considérées. De fortes
attentes existent vis-à-vis des prestations familiales et sociales pour subvenir aux besoins
primaires, mais aussi pour satisfaire des besoins prégnants de consommation débridée. Dans trois
situations seulement la grossesse précoce est envisagée comme un frein réel à l'élévation
personnelle et familiale dans la société. Il y a peu de projets de vie à long terme tant chez les
femmes de tous âges que chez les hommes. Le désir de changement s'exprime, mais il n'est pas
porté par une vision claire et affirmée des potentialités de l'avenir. De fréquentes références aux
modes traditionnels de subsistance sont présentes dans les propos tenus mais avec l'impression
que l'existence ne peut plus être la même au sein de la société guyanaise de l'ouest de la Guyane.
Il en va de même pour l'expression de ce qui devrait être transformé entre la vie des hommes et
la vie des femmes. Lorsqu'une relation d'empathie parvient à s'établir avec des personnes
interviewées, percent immédiatement un désir de valorisation de soi, d'appartenance digne à la
société globale et s'estompent rapidement les sentiments d'échec d'abandon et de repli sur soi ; en

276
Wawrzyniak et Schmit, 2008.
192
même temps que se fait jour un vœu de reconnaissance personnelle et du groupe d'appartenance
citoyenne par la dignité de soi.

6.3 Le psychogramme psycho dynamique

Il complète l’approche psychosociale précédente et a permis de prendre en compte trois


périodes de vie liées à trois générations. Ainsi, nous avons voulu comprendre s'il s'agit de
compulsion de répétition et/ou d'une persistance silencieuse d’une structure sociale originaire.
Les trois générations envisagées sont : génération 1 (grands parents de l'adolescente),
génération 2 (parents de l'adolescente), génération 3 (celle de l’adolescente elle-même). Dans
chacune de ces générations existent deux espaces distincts : l'un est masculin, l'autre féminin. En
observant les grossesses sur les générations 1, 2 et 3, transparaissent le comportement des
hommes face aux femmes et comment celles-ci réagissent, comment elles se sont comportées et
se comportent d'une génération à l'autre. La génération 2 est la clé du système car elle influence
la génération 3, alors que la génération 1 ne l’a pas influencée de manière très prégnante.

Un premier constat amène à penser que la génération 1 (1934-1960) est demeurée très
imprégnée de la culture traditionnelle. Celle-ci se voudrait être encore la gardienne de la culture,
en particulier au travers des rituels et de la tutelle symbolique respectée dans cette génération,
mais qui perd de son impact et de sa valeur initiatrice et identificatoire vis-à-vis de la génération
3.
L'espace de vie de cette dernière génération conserve, comme par le passé de leurs
grands-mères, un lien faible entre l'adolescente enceinte et son compagnon, mais il existe
toutefois une participation plus significative des hommes, des frères souvent comme nous le
décrivions précédemment. Dans le même ordre d'idées, le lien social plus prégnant entre la
parturiente de 16 ans et ses jeunes frères signe et conforte le fait du souvenir d'une prise en
charge passée des plus jeunes enfants de la fratrie par la jeune fille de plus de 10 ans ; d'où
probablement la création d'un contact privilégié entre jeunes des deux sexes au sein de la famille.
Le comportement sexuel de la jeune adolescente autour de 15 ans, âge légal de la sexualité
également en métropole ; ainsi que la différence d'âge entre la parturiente et le père de son enfant
est de cinq ans : le père reste très majoritairement désormais dans l'espace générationnel de
l'adolescente ce qui n'était pas aussi fréquent dans les générations précédentes. Ces constats
trouvent leur explication dans l'évolution de la situation guyanaise au cours des 80 dernières
années.

193
Selon les années de naissance constatées lors de l'établissement des psychogrammes, la
génération 1 est temporellement située entre 1934 et 1960, la génération 2 se situe entre 1950 et
1984 et la génération 3 se situe entre 1991 et 2001. La première période (1934-1960) est
coloniale et couvre tout le début de la départementalisation. En fait, dès la fin du XIXe siècle, les
groupes Marron, Aluku, N'Djuka, Saramaka sont, selon Piantoni277, les acteurs de la dynamique
commerciale fluviale. L'intérieur est alors sans statut juridique légitimant implicitement les
espaces coutumiers. Le processus de décolonisation et le programme de développement
géopolitique régional se mettent en place avec la départementalisation en 1946. A noter que
l’autonomisation et l'indépendance du Suriname interviennent entre 1954 et 1976.
D'une population dite "population primaire" ou "indigène", les habitants de la forêt
glissent vers une population administrée. L'espace administratif qui supplante inexorablement
l'espace coutumier par la mise en place d'une organisation des villages où le chef coutumier perd
de sa valeur, engendre nombre de conflits identitaires comme le précise Grenand et Bahuchet278.
C'est à partir de 1970, pour des raisons essentiellement électoralistes, que la même citoyenneté
est accordée aux noirs marrons et aux amérindiens alors que la grande majorité d'entre eux
demeure analphabètes et non francophones. Ces problèmes sont encore sensibles dans le groupe
de la génération 1. Tous les Guyanais sont dès lors sur un pied d'égalité avec les Français de
métropole, cependant les anthropologues de terrain montrent qu'il s'agit alors de mesures de
francisation appliquées sans nuance ni examen des situations locales. De ce fait, cette égalité
reste fictive, la citoyenneté débouche sur des aspects négatifs dont certains peuvent se révéler
pervers. Nonobstant, le problème de fond demeure absolu : "les amérindiens et les noirs marrons
continuent à se penser en nations alliées de la France" mais sans assimilation à la nation
française.
Le département est alors divisé en deux parties distinctes, l'une couvre le territoire du
littoral, l'autre le territoire de l'intérieur (Inini). Il est donné à la population première l'espace
sylvestre avec la possibilité de vivre selon ses références culturelles, ses coutumes. Néanmoins,
dans l'optique de francisation, toujours depuis les années 70, l'État met en place l'organisation
administrative métropolitaine. C'est ainsi que par souci d'ajustement sur la frange côtière, le sud
du département principalement habité par des communautés autochtones très diffuses est divisé
en immense commune dépourvue de toute expérience de gestion. Pour Grenand 279, il en résulte
dans la plupart des cas une segmentation du territoire sur des bases ethniques. En réalité, la

277
Piantoni, 2009.
278
Grenand et Bahuchet, 2006.
279
Grenand, 2005.
194
création de ces communes s'est accompagnée d'une obligation de fixation des villages autour des
services offerts (mairie, école, dispensaires). De ce fait la mobilité à laquelle les communautés
étaient habituées est contrariée. Malgré un cloisonnement des communautés imaginées, hérité
des conflits entre N'Djuka et Aluku, s'effectue une intégration du fleuve, du littoral, mais les
frontières ethniques de celui-ci dues à ses sauts majeurs matérialisent, de fait, les territoires
coutumiers qui restent marginalisés. Ainsi la jeunesse de la génération 1 est demeurée soumise à
une forte prégnance ethnique coutumière traditionnelle.

La deuxième période correspond aux années de naissance de la génération 2 (1950-


1984).
Dans les années 80, les jeunes filles en situation de grossesses précoces sont surtout des
Amérindiennes, des H'mongs. Dans leur culture les mariages interviennent très tôt, dès l'âge de
13-14 ans. La coutume de ses ethnies rejoint et respecte la physiologie des jeunes filles pubères
aptes à enfanter. Les jeunes filles Bushinenguées représentent alors une part très faible des
grossesses précoces parce que dans les années 1950-1980, les coutumes demeurent très strictes
dans les villages, sur le fleuve. Selon Vernon280, il existe beaucoup d'interdits alimentaires ou
autres avec des règles très limitées au niveau des alliances. Chez les Noirs Marrons, ce n'est que
vers l'âge de 16-17 ans que les jeunes filles, après un rituel bien codifié, sont autorisées à avoir
des relations sexuelles avec des garçons. Ainsi, les grossesses apparaissent plus tardivement. Ce
n'est plus le cas aujourd'hui où, depuis une dizaine d'années, entre ces groupes humains, la
tendance s'est inversée avec d'une part, une augmentation fulgurante des grossesses adolescentes
chez les noirs marrons qui subissent l'influence des modèles occidentaux médiatisés en matière
de libération sexuelle féminine, et d'autre part, l'attrait pour le consumérisme facile porté par des
dispositions sociales attrayantes. Il faut également tenir compte du fait que la structure de la
population multiculturelle de la Guyane est influencée par l'impact migratoire très fort (un tiers
de la population totale). Le Suriname, le Brésil et Haïti présentent une migration qui répond aux
attraits des dispositions sociales françaises. À noter que l'immigration brésilienne, la plus
ancienne s'est développée dès les années 60. Les flux en provenance du Suriname ont fortement
augmenté durant la guerre civile de 1982 à 1992. L'immigration haïtienne entamée dans les
années 80 avec les premiers troubles politiques du pays s'est accrue dans les années 90 avec les
regroupements familiaux. Le mixage de ces populations demeure faible mais leur attirance pour
les avantages français en matière de lois sanitaires et sociales est très fort.

280
Vernon, 2010.
195
La troisième période correspond à la génération 3 (1990-2001).
C'est dans un contexte de crise économique et politique au Suriname voisin qu'une
recomposition des espaces relationnels et des espaces de mixité et à l'œuvre (SLDM, Mana,
Apatou, Grand-Santi, Maripasoula, Kourou) avec une augmentation migratoire vers Cayenne et
Paramaribo (Suriname). Ainsi, la frontière administrative devient un espace de rupture qui
engendre une mutation des rapports de pouvoir dans un contexte de dépendance élevée. De la
sorte, le fleuve redevient un espace de ressource et de refuge pour la reprise de l'activité aurifère.
Des changements interviennent, parce que dans le nord-ouest, la mobilité se produit à plusieurs
niveaux, comme élément spécifique des systèmes d'activité économique, comme processus
d'intégration de l'espace frontalier, comme élément indispensable des déplacements migratoires
pour les migrations internationales ; enfin comme vecteur de la dynamique des échanges. Tout
cela contrarie les relations sociales traditionnelles et constitue un terreau favorable à la survenue
de grossesses précoces chez les adolescentes : des sphères d'activité intégrant des échelles
locales, régionales et internationales se juxtaposent entre les marrons et les immigrés
internationaux dans un contexte de forte dépendance économique provoquée par une contrainte
démographique sans précédent. La croissance démographique se produit de manière naturelle
mais aussi du fait des mouvements de retour vers les espaces coutumiers des ancêtres.
Cependant, dans cet espace de transition, soixante ans de marginalisation des populations
premières ont créé des mutations dans les structures coutumières et engendré des ruptures entre
les générations. Depuis le début des années 2000 la croissance démographique atteint un rythme
supérieur à celui de la décennie des années 1990. Cette croissance exceptionnelle est liée à une
fécondité féminine très élevée particulièrement chez les migrants. À noter que le taux de
mortalité est plutôt élevé et que le taux de natalité reste élevé. En particulier, le taux de mortalité
périnatale demeure très largement supérieur à celui la France. Les acteurs de terrain, médecins,
psychologues, anthropologues évoquent une "génération sacrifiée" avec des individus non
scolarisés, séparés ou en rupture avec leurs groupes familiaux de base ou traditionnels.
Selon Vernon, historiquement et culturellement, les noirs marrons sont un peuple fier d'avoir
lutté pour leur indépendance et dans les conditions difficiles du marronnage, la survie de la
communauté était première : le fait d'enfanter était hautement valorisé. Avec la mentalité d'une
société de subsistance où les conditions sanitaires et médicales ne sont pas optimales, la mortalité
infantile y demeure élevée et la démographie évolue peu. Il faut avoir des enfants, le plus
d'enfants possibles parce qu'ils deviennent une richesse. Cette représentation demeure fortement
ancrée dans l'inconscient collectif Bushinengué, dans lequel, le rôle d'une femme est de faire le
plus d'enfants possibles pour que la communauté survive à l'évolution sociopolitique et
196
économique qui a évolué brutalement. La masse média introduite sur le fleuve en 1998 a amené
avec elle des images et des modèles provenant des sociétés de consommation qui questionnent
les populations du fleuve ; des questionnements et un sentiment de déconsidération existent, en
particulier chez les plus jeunes. Depuis une décennie, le système subit une crise sociétale et
identitaire et des réactions souvent inconscientes apparaissent. La grossesse devient un passage à
l'acte en lien avec cette situation socio-économique en déséquilibre et une lutte pour être
reconnue. Une des questions essentielles qui se pose à ces adolescentes Bushinenguées est celle,
dans un espace où de nouveaux mécanismes sont à s'approprier, de la mise en place d’une
distance suffisamment bonne vis-à-vis des autres et du monde. Comme pour tous les
apprentissages, celui-ci se fait par essais-erreurs. Les Bushinengués sont moins scolarisés que
l'ensemble de la population et ils n'ont aucun pouvoir politique. La génération 3 tend à vouloir
bousculer l'ordre établi afin de rééquilibrer le système culturel mis à mal, selon les dires relevés
dans les entretiens et réponses au questionnaire, parce qu'il existe un désir de parvenir au pouvoir
politique : la génération 3 est allée à l'école et même si une minorité, pour le moment, accède à
des études supérieures, elle réagit face à la crise en se coulant dans les avantages sociaux
dispensés comme en métropole et dans des revendications d’un type nouveau.

Dans notre recherche, la génération 1 était en âge de procréer dès les années 40 afin
d'assurer la survie du système communautaire mais avec les prémices de la départementalisation
qui a lieu en 1946, la génération 1 est la première à initier la transition. Comme les Bushinengués
vivent en forêt, ils sont protégés des effets directs de la départementalisation, il faut encore une
génération pour que les conséquences de celle-ci soient sensibles et c'est seulement la génération
3 qui vit les effets de cette nouvelle organisation géopolitique et culturelle. L'arrivée de la
télévision et les modèles qu'elle véhicule, bouleverse un ordre ancestral des choses. Les
maternités précoces chez les Busheningués sont toujours présentes, mais les motivations qui
président sont désormais différentes.
De manière bénéfique, avec l'obligation scolaire, les familles envoient leurs enfants à
l'école, mais dans les villages le long du fleuve, les structures scolaires ne sont pas assez
développées et après le collège, il faut aller au lycée qui se trouve à Saint-Laurent du Maroni ou
à Cayenne. Les adolescentes quittent leur village, ses repères et se retrouvent alors dans une
grande ville, sans leurs proches ; dans des familles d'accueil plus ou moins attentives à leur bien-
être avec des codes et des repères culturels et sociaux différents. Alors que les jeunes filles
évoluaient jusqu'à maintenant dans un milieu matriarcal protégé auprès de leur mère et du groupe
des femmes qui veillaient à leurs fréquentations, elles sont davantage livrées à elles-mêmes dans
197
un milieu étranger et attractif pour elle, en particulier en matière de liberté sexuelle. Vernon
souligne que les sociétés Bushinengués sont des "sociétés matriarcales au quotidien" : ce sont les
femmes qui sont présentes sur le lieu de vie au foyer alors que les hommes sont très souvent
absents du village où ne restent que les femmes, les enfants et les générations les plus âgées. Ce
fonctionnement représentait une sorte de "contraception naturelle" due à l'absence fréquente des
hommes. Actuellement, a fortiori en ville, ce n'est plus le cas et il existe de nombreux contacts
entre les femmes et les hommes dans la grande ville et au sein de l'école mixte de la république.
L'échec scolaire, les contacts précités et les tentations multiples du nouveau mode de vie
constituent des situations favorables à une sexualité précoce et à des maternités du même type.

6.4 Le test de la figure complexe de Rey

La passation de ce test a été réalisée pour apprécier le type d’appréhension intellectuelle à


partir de la structuration perceptive, de son organisation ainsi que de la mémoire visuelle dans le
droit fil de ce qui est préconisé avant toute passation de tests projectifs. Elle a servi également à
mesurer l'aptitude à la planification et à la résolution de problème, sachant aussi que son vécu
affectif a une forte influence sur la réalisation de la figure, aussi bien en copie que lors de la
reproduction de mémoire. Celle-ci peut être perturbée si le sujet n'est pas suffisamment
disponible ou est trop envahi par des préoccupations psychiques internes. Au niveau inconscient
la figure rappelle l'enveloppe protectrice qui distingue le dedans et le dehors, l'intérieur et
l'extérieur comme a pu le décrire Anzieu.
L'ensemble des jeunes adolescentes n'est pas apparu particulièrement perturbé lors de la
passation du test. Malgré la prégnance des situations en milieu hospitalier elles se sont révélées
le plus souvent suffisamment disponibles. Certes avec des préoccupations internes, qu’elles ont
su contenir. Au niveau inconscient, toutes ont pu distinguer le dedans et le dehors, l'intérieur et
l'extérieur, ce qui atteste chez elles d’une enveloppe psychique protectrice préservée. Trois
adolescentes ont obtenu le score maximum lors de cette passation. Toutes ont manifesté un désir
particulier de bien faire, au point même de présenter quelques traits obsessionnels dans la
structure de leur personnalité. Les efforts consentis renvoyaient à des moments de repli sur soi
associés à des difficultés de concentration compensées par une grande méticulosité. En
particulier, elles ont su prendre en compte les limites en conservant une aptitude à se tourner vers
l'extérieur avec une certaine adaptabilité. Les hésitations manifestées lors de la passation ont

198
témoigné d'un sentiment d'insécurité, peut-être à corréler avec une situation de grossesse
traumatisante. À noter que la reproduction du grand triangle qui symbolise l'enveloppe psycho
culturelle contenante a pu être rapprochée, chez ces jeunes femmes enceintes devant accoucher,
de leur préoccupation corporelle et de son entité procréatrice : le ventre, les organes sexuels, les
actes sexuels etc. Des indices qui ont pu également être référencés aux transformations du corps
intervenues chez les adolescentes qui se questionnent en tant que femmes enceintes dans un
mouvement de transformation rapide visible et inévitable. Aucune des jeunes adolescentes n'a
réellement refusé la passation du test.

6.5 Le test de Rorschach

Des auteurs comme Wawrzyniak et Schmit précisent que la vision en images, si


singulière à l’adolescence, est constituée par l’ "exacerbation des mécanismes de la coupure et du
lien". Dans un tel champ clinique, les voies de l’expression constituent un précieux moyen de
médiation offrant à des adolescentes "qui ne parlent pas" une dynamique de mobilisation
générant pour elles un outil pour ainsi déployer leurs pensées en les mettant en mots avec leurs
potentialités. D'un point de vue global, parmi les sujets envisagés existe une majorité qui
présente un type de résonance intime introverti ambiéqual, avec une certaine immaturité
psychique, ce qui est banal à l'adolescence. Les adolescentes sont dans l'ensemble tournées vers
des préoccupations internes plutôt calmes et maladroites. Ceci nous amène à considérer ces
niveaux et fluctuation du Moi comme des "états transitoires". L'identification aux images
humaines existe, avec un moi imposant sans clivage, associée à une socialisation et un
désinvestissement des pulsions. Le refoulement est présent lié à une dénégation portant sur des
pensées floues avec peu de discernement individuel et social. Comme cela a déjà été remarqué
dans le test de la figure de Rey, elles présentent des traits obsessionnels avec des défenses peu
souples, voire inefficaces parfois associées à de la rigidité apparente sur un fond de mentalisation
défaillante. La porosité des limites corporelles est réelle chez elles, ce qui signe des conflits
intrapsychiques sensibles à mettre en relation avec des interrogations corporelles relatives à
l'image de soi ainsi qu’à des craintes vis-à-vis de la puissance phallique et virile masculine. Au
moment de la passation, toutes présentent une adaptation affective en difficulté, des
questionnements relatifs à la socialisation, sensibles dans les réponses aux planches VIII, IX et
X. Leur capacité fantasmatique est relativement pauvre et peu mentalisée. Dans l'ensemble, les

199
adolescentes se situent dans l’indécision, le manque de pragmatisme et l'ambivalence ; un constat
banal à l'adolescence certes, mais avec des interrogations identitaires qui demeurent sans
réponse. Chez elles la régression peut parfois être profonde et avoir des liens inconscients avec
l'image d'un corps en transformation et transformé par la grossesse. Cependant leur ancrage dans
la réalité et leur adaptation au monde réel sont confirmés alors qu'existent des difficultés
d'expression de ceux-ci, associés à des mouvements pulsionnels défensifs remarquables, mais
non exprimés dans leurs comportements : il s'agit d'adolescentes quelque peu désorientées, mais
contenues dans leur expression psychique. L’identification aux images humaines est présente,
elles vont de pair avec un Moi le plus souvent sans clivage réel, ce qui signifie qu’elles
conservent de bonnes capacités d’adaptation aux situations. Les protocoles de certaines
adolescentes montrent un défaut réel de socialisation, lequel peut être mise en relation dans leurs
commentaires en cours de passation du test, avec une représentation confuse des autres et du
monde, mais aussi un désintérêt, une difficulté ou une gêne dans les relations sociales ; ce qui
est assez fréquent chez des sujets de cet âge en crise identitaire. Toutefois des réponses dénotent
chez la plupart des adolescentes, une originalité perçue comme un refus de la banalité, donc
fondamentalement une capacité de résilience à promouvoir. Foncièrement, les adolescentes en
question manifestent peu leur anxiété, un fait à mettre peut-être en relation avec une éducation
culturelle particulière.
Tous ces éléments évoquent la "transparence psychique" décrite par Bydlowski. Sous ce
terme, l'auteure décrit un fonctionnement psychique maternel avec, comme particularité,
l'abaissement des résistances habituelles d'une jeune femme face "au refoulé inconscient marqué
par un surinvestissement de son histoire personnelle et de ses conflits infantiles, avec une
plasticité importante des représentations mentales centrées sur une indéniable polarisation
narcissique". La future mère, ce qui semble le cas pour les adolescentes considérées,
particulièrement dans la deuxième moitié de la grossesse et proches de l’accouchement, se
tourne naturellement vers des thématiques autocentrées. En l'occurrence, des thématiques qui
demeurent sans réponse actuellement, ce que signale aussi le personnel soignant qui œuvre
auprès des jeunes futures mères. En effet, elles apparaissent peu disponibles pour exprimer des
représentations mentales directement liées au futur bébé. Par ailleurs, la préoccupation mentale
décrite par Winnicott met l'accent sur cette période particulière de quelques semaines précédant
l'accouchement ou le suivant immédiatement, pendant laquelle la mère se montre tout
spécialement "capable de s'adapter aux tout premiers besoins du nouveau-né avec délicatesse et
sensibilité". Selon celui-ci, elle capterait des signaux qu'elle serait capable de décoder et
d'interpréter avec une extrême efficacité : cet état durerait pendant les semaines qui suivent la
200
naissance. Il compare cet instant de repli à une dissociation, voire un état schizoïde : "une
maladie mentale normale" dont la mère va se remettre. Il apparaît indispensable de favoriser un
tel état d'esprit chez ces futures jeunes mères dépourvues la plupart du temps, de références
maternelles parce qu’éloignées de chez elles. Lorsque les accouchements ont lieu dans leur
milieu d'origine, au départ ce sont les ascendantes qui se préoccupent des enfants. Ainsi dans ce
passage progressif de la transparence psychique à la préoccupation maternelle primaire, il serait
plus aisé d'observer une bascule des processus d'attention maternelle du dedans vers le dehors.
Lican avait constaté une carence à ce niveau chez les jeunes mères dans sa thèse de 2004. La
tension psychique comporte toujours cette double valence centripète et centrifuge comme Golse
le précise également au niveau des comportements maternels, ceux-ci seraient à promouvoir et à
éduquer chez les adolescentes en état de grossesse précoce.
Dans les réponses aux Rorschach, percent des éléments qui évoquent le "processus
adolescent". Jeammet précise que l'adolescent a parfois un comportement difficile voire très
difficile, certaines conduites sont plus risquées que d'autres mais toutes répondent à un
mécanisme de base : "l'être humain est programmé pour réagir au déplaisir et tenter de
l'atténuer".
Les symptômes perçus au travers des comportements au cours du test, évoquent des
réactions dictées par le besoin de retrouver un sentiment d'équilibre intérieur qui est
potentiellement menacé et qui permet aux adolescentes de s'adapter momentanément à la
situation. "La lutte pour se sentir réel constitue une des luttes essentielles de l’expérience
adolescente" (Wawrzyniak et Schmit). Comment réaliser, les différents changements physiques
et psychiques rapides, en situation de grossesse, qui engendrent un vécu d’inquiétude et
d’étrangeté. C'est ainsi qu'elles donnent le sentiment de redevenir actives alors qu'en fait les
conduites qu'elles endossent ne sont pas choisies. Elles sont l'expression d'une logique
émotionnelle qui les aide à aller moins mal. Dans ce cas, il est logique qu'elles s'accrochent à de
telles conduites. Face à la peur sensible et parfois exprimée hors protocole, elles doivent trouver
un comportement qui les apaise momentanément. Chaque fois qu'une adolescente, comme le
décrit Jeammet "se cramponne ainsi", elle exprime un " état d'insécurité ". Il lui faut agir, mettre
en place, en acte, se révolter, s'opposer et non subir ; parfois ne rien faire, ne rien vouloir, ne rien
désirer, ce qui semble en particulier le cas de l'adolescente qui interrompt le test. Mieux vaut être
"maître de son plaisir et de son insatisfaction plutôt que de se sentir dépendant et donc
vulnérable". La construction de cette nouvelle réalité chez l’adolescente se créée en termes de

201
luttes. Winnicott281 évoque "une lutte à travers le cafard et une lutte pour se sentir réel ; une lutte
pour se faire reconnaître", reprenant un terme avancé par Wawrzyniak et Schmidt.
Cette spécificité adolescente discernée chez les sujets, joue un rôle défensif perçu dans
les mécanismes de défense mais impacte aussi leurs capacités et leurs stratégies d'adaptation à la
grossesse retrouvées dans le coping.
Sous la diversité des modes d'expression relevés, la problématique est toujours la même
chez toutes les adolescentes : comment me donner le sentiment d'être actrice de ma vie quand je
ne suis pas bien et je ne sais pas bien qui je suis ? Comment m'affirmer ? La société ouverte
actuelle est naturellement angoissante pour les adolescents et, a fortiori, pour de futures mères
adolescentes issues d'une culture où la mondialisation entre brutalement dans son espace de vie
bouleversé, de plein fouet et sans réelle forme de considération, même si elle est accueillie en
institution hospitalière protectrice. Il y est plus difficile de créer un lien qui dépende de la
réponse des autres. De plus, leur dépendance au fœtus porté leur donne une nouvelle identité,
elles qui sont aussi, du fait de leur âge, en perte de repères identitaires du passé et prises dans un
conflit de loyauté vis-à-vis de la transmission transgénérationnelle de valeurs culturelles. Toutes
ces réactions défensives inconscientes non choisies ont valeur de recherche d'apaisement, tout
comme les sensations fortes, voire les conduites à risques, peuvent être chez elles des recours
pour masquer des émotions antérieures même à leur grossesse.
Chaque adolescente présente un système psychique défensif qui lui est propre, avec des
stratégies inconscientes qui renvoient à leur histoire personnelle où percent des fantasmes, des
pulsions et des traits phobiques, obsessionnels, hystériques, voire des traits psychiques rigides.
Le refoulement est le mécanisme de défense le plus présent conjoint à l'isolation, tous deux
caractérisent le plus souvent ce que Kernberg282 décrit comme moyen psychique de conjurer des
contradictions internes mais aussi externes liées à la vie sociale : séparés les uns des autres, les
états psychiques en cause facilitent le contrôle des angoisses liées aux problèmes rencontrés et en
particulier à ceux qui résultent de la grossesse. En termes de tentative de dégagement, certaines
recourent à l'évitement des conflits et bâtissent, de façon syncrétique le plus souvent, des
arrangements psychiques entre leurs préoccupations ontologiques et leurs préoccupations
pragmatiques telles que les a décrites Camilleri. Quand les situations de stress sont trop fortes,
des adolescentes sont proches de la dissociation et donnent, comme le décrit le DSM IV rénové,
l'impression que les fonctions d'intégration de leur conscience, de la perception qu'elles ont
d'elles-mêmes et de l'environnement sont altérées. La dissociation menace lorsque la réalité du

281
Winnicott, 1982.
282
Kernberg, 1984.
202
vécu de la grossesse devient difficile à supporter. Cette défense majeure est apparue lorsque les
planches IV, VI et VII en particulier renvoyaient à des symboles phalliques, virils, féminins et
maternels. Ils ont été surtout exprimés lors de craquées psychologiques comme l'a décrit
Shentoub283 dans leur brutalité, lorsque les sujets n'avaient plus de capacités momentanées
d'échapper à l'emprise symbolique du matériel mais aussi que la maîtrise cognitive de la situation
leur échappait. Cette situation a été en particulier sensible chez les adolescentes dont les résultats
au test de la figure de Rey étaient faibles.
Lors des enquêtes pratiquées à la suite de la passation du test, par éducation très
probablement, la majorité des adolescentes effectuait le choix de réponses de surface souvent
peu en rapport avec leurs productions initiales, feignant maladroitement l'indifférence affective
très probablement pour tenter de dissimuler leurs " conflits psychiques chauds ", selon
Shentoub284. Leurs attitudes défensives mal dissimulées, soit niées, soit agressives passives vis-
à-vis de l’environnement ou des examinateurs : celles-ci signalaient le plus souvent en filigrane
des attitudes paradoxales de souhait d'aide et ou de refus de celui-ci émanant de personnes qui
restaient pour elles des étrangères ; tentant de dissimuler, à certains moments, leur colère
intérieure personnelle face à un vécu d'impuissance vis-à-vis de la grossesse. L’adolescence
renforce d’une manière vive la question de la réalisation. Ainsi, " de part la violence de ses
transformations, tant psychiques que physiques et sociales, la part et la diversité des efforts que
le travail de réalisation implique est mis en avant ". Selon Kestemberg285, " cette phase de la
mutation adolescente est nécessaire et angoissante, nécessairement angoissante ".
En termes de coping, une différence est à souligner entre les adolescentes en fonction de
leur capacité d'appréhension cognitive des réalités. Lorsque les potentialités cognitives sont
bonnes, voire excellentes pour trois d'entre elles, les tentatives de mise à distance de la situation
difficilement vécue est fonction des interrogations identitaires qui les accompagnent et des
réponses positives ou négatives reçues ou envisagées : mettre de la distance intellectuelle et
psychique par rapport au vécu de la grossesse d'un point de vue existentiel détermine ou non la
capacité de mobiliser et de développer des conditions objectives de résilience. Mais même
lorsqu'elles présentent des traits dépressifs ou réactionnels les adolescentes conservent une
aptitude à la résilience. À ce niveau, la validation de la souffrance consciente et inconsciente,
vécue par les adolescentes, décrite par le personnel soignant mais aussi par l'environnement
familial et social, est fondamentale pour faciliter l'advenue de stratégies positives de coping.

283
Shentoub, 1998.
284
Ibid.
285
Kestemberg, 1962.
203
Lorsque les potentialités cognitives à la Figure de Rey sont perçues comme plutôt faibles
ou lacunaires et/ou syncrétiques, les adolescentes rencontrent souvent des difficultés à se situer
objectivement, elles manifestent un pragmatisme déficitaire et semblent dominée par leurs
préoccupations ontologiques. Comprendre, se comprendre avec l'environnement est souvent, en
filigrane, une difficulté majeure rencontrée par les adolescentes en question qui manquent de
repères physiques, cognitifs et intellectuels. De ce fait, leurs capacités de coping sont réduites, en
particulier en termes d'ajustements personnels vis-à-vis de soi, d'autrui et du monde. Leurs
stratégies d'adaptation aux réalités sont d'autant plus réduites qu'elles sont souvent sensibles aux
informations paradoxales reçues de leur entourage familial et social. Le stress qui en découle est
de plus très consommateur d'énergie psychique. Avec toutes les adolescentes est particulièrement
avec ces dernières, comme le préconisent Gleser et Ihilevich286, il serait important de recourir à
un véritable entraînement au coping impliquant leurs mécanismes de défense inconscients par
des jeux de résolution de problèmes destinés à développer chez elle des attitudes à la
décentration intellectuelle affective et sociale.

6.6 EPDS et entretiens chez 7 jeunes mères post partum

Le fait de recourir, dans la dernière phase de la recherche, à la passation du test EPDS


précédé d'un entretien semi-directif avec sept jeunes mères qui venaient d'accoucher, a permis de
confirmer la cohérence des constats effectués sur les adolescentes en cours de grossesse qui
étaient hospitalisées et suivies avant leur accouchement. En particulier, cette passation a permis
de préciser le moment paradoxal de vie que constitue cette période particulière ou se mêlent des
motivations inconscientes de désir de "se faire toute seule" en quelque sorte comme le laissait
d'ailleurs envisager l'analyse des psychogrammes familiaux. Être mère à l'adolescence, comme
les grands-mères, les mères mais avec des significations de grossesses sous-jacentes différentes,
c’est d'abord pour tenter d'échapper à un mal-être et à un mal-vivre latents ; c’est ensuite pour
essentiellement, sous l'influence des modèles sociaux véhiculés par les médias et l'école,
échapper, à son corps défendant, à l'hégémonie des coutumes, des traditions, des rites collectifs
en visant à combler à titre individuel un vécu de défaut de socialisation incomprise.

286
Gleser et Ihilevich, 1995.
204
Les constats effectués au test d'Edinburgh et à l'analyse des entretiens réalisés montrent
qu'après la naissance de l'enfant il s'agit non pas comme l'a décrit Le Van287 soit d'une grossesse
accidentelle, soit d'une grossesse identité, soit d'une grossesse insertion, soit d'une grossesse
SOS, soit d'une grossesse rituelle initiatique mais, avec des perspectives et des pesanteurs
différentes et complexes, une grossesse qui mixte souvent les cinq situations énoncées
précédemment. Il n'est pas ou peu question des pères, à une exception près, il n'y a pas vraiment
de projet de vie pour l'enfant qui est né. La situation post-partum est faite d'anxiété flottante par
rapport à l’avenir, mais sans réelle angoisse dépressive de fond. Celle-ci réactive un vécu de
manque et de non reconnaissance plutôt négatif lié à un sentiment d'abandon humain et social qui
existe déjà dans une société marquée par l’anomie et les contradictions. Nombre de jeunes mères
craignent le retour dans leur milieu de vie d'origine, très probablement parce qu'elles ont peur
d’être en décalage avec un idéal du moi collectif rigide, celui de leur groupe d'origine vis-à-vis
duquel elles ont le sentiment d’avoir failli, ce qui remet en cause leur profond désir
d'émancipation personnelle toujours ambivalent.

L'administration de l’EPDS et sa cotation, selon les normes occidentales adoptées, sont


apparues comme utiles, mais l'interprétation classique des résultats aurait probablement
survalorisé le rapport au versant dépressif enregistré ; alors que la prise en compte des contextes
culturel, social et éducatif d'origine des jeunes femmes invite à mettre en avant l'aspect anxieux
passager des jeunes mères post-partum. En effet, les résultats produits ne montrent pas
l’existence d'idée réellement suicidaire, même chez celles qui sont le plus en difficulté ; tout au
plus à la suite de leur maternité quelques-unes disent éprouver un changement d'humeur avec de
la tristesse et des pleurs sans motif conscient et sans s'interroger sur les activités qu'elles faisaient
habituellement auparavant avec plaisir. Il n'est pas noté de trouble de fond relatif à leur vie
quotidienne, elles ne manifestent pas de sensibilité exacerbée à l'agitation, ni de modifications
notables dans leurs habitudes de vie. Par contre, elles souhaitent pouvoir exprimer leurs
sentiments et leurs émotions, ainsi que leurs impressions de rupture de vie et d'échec vis-à-vis
desquelles elles demeurent dans une sorte de fatalisme. Sans difficulté elles acceptent d’être
aidées en particulier pour exprimer avec confiance ce qu'elles ressentent de leur situation. Il
n'existe pas non plus chez elles de crainte d'être jugées ou déconsidérées ; cela à quelques
exceptions près pour celles qui craignent le retour sur leur lieu de vie originel. Exprimer leur
souffrance et leurs interrogations semblent être la première mesure à utiliser en termes d'aide et
de prévention.

287
Le Van, 1998.
205
La validation ou l'infirmation des hypothèses opérationnelles formulées n'a pu s'effectuer
que de manière empirique compte tenu du faible effectif du groupe d'adolescentes considérées.
L’hypothèse opérationnelle 1 envisage ce qui se passe psychiquement et émotionnellement chez
les adolescentes enceintes. Quels sont leurs " éprouvés " corporels et émotionnels ? Quelle est la
place des données socio-économiques, scolaires, sociales et familiales à l'œuvre dans l'existence
de ces jeunes adolescentes sur le point de devenir mères. L’hypothèse opérationnelle 2
corrélative de la première repose sur la considération accordée à l'adolescence, étape du
développement humain au cours de laquelle des transformations fondamentales et irréversibles
sont inévitables. Cette étape mène à une métamorphose qui signifie littéralement un changement
de structure psychique et sociale dans un milieu culturel donné, dans une société matérielle
donnée. L'enfant qui devient adolescent reste le même, un sujet en construction qui se développe,
un être pensant mais avec de nouvelles capacités cognitives, confronté au fait de devoir
maintenir la continuité de son sentiment d'existence dans un vécu de discontinuité. Les émotions
vécues à l'adolescence demandent à être reconnues et contenues pour trouver place dans le
sentiment de continuer d'exister : c’est la construction identitaire problématique. Tout cela est
perceptible directement ou en filigrane dans l'ensemble des constats effectués. Le corps pubère
des adolescentes considérées, en transformation rapide et brutale a souvent suscité des
interrogations existentielles syncrétiques chez elle, auxquelles les informations sexuelles
données à l’école n’ont pas permis de donner réponse, laissant chez nombre d’entre elles un
sentiment d’insatisfaction de soi, qui engendre parfois des craquées psychologiques sous forme
de traits violents mal contenus de haine destructrice donnant lieu chez elles à des attaques visant
à autodétruire les traces mêmes d’une puberté qui les a conduite à la grossesse. C'est le cas pour
certaines des adolescentes mais elles n'en ont pas conscience. Un des enjeux du narcissisme à
l'adolescence est bien de se confronter à l'appropriation de l'image de soi changeante et changée
afin d'accéder au sentiment d'exister : là encore, de manière quasi unanime, les adolescentes en
cause sont confrontées à des enjeux narcissiques inconscients. Il faut pouvoir passer du paraître à
l’être pour aimer un autre que soi-même : toutes interrogations philosophiques et existentielles,
ethnologiques et anthropologiques demeurées syncrétiques et sans réponse aussi bien de la part
de leurs familles qui en sont probablement incapables que par l’école qui se contente de l’apport
de savoirs le plus souvent décontenancés par rapport à leurs contextes d’existence. Pour
Winnicott288, "cette période de la vie est celle d’une découverte personnelle qui doit être vécue.
Chaque individu s’y trouve engagé dans une expérience, celle de vivre - dans un problème, celui
d’exister". L’adolescence des intéressées apparaît également comme une période de vulnérabilité

288
Winnicott, 1962.
206
psychique du fait des bouleversements internes intimes qui interviennent et des influences
externes subies, lesquelles occasionnent potentiellement, a fortiori lorsque survient une grossesse
précoce, des troubles psychiques appréhendés selon le modèle défini par Perris289.

Modèle global de l’apparition des troubles psychiques selon le concept de vulnérabilité


(Perris, 1994)

La culture

Evénements traumatisants

Troubles Aspects biologiques


psychopathologiques

Vulnérabilité Aspects psychologiques


Dimension Temporelle
individuelle

Déterminants sociaux
Modalités et résultats

Dimension Temporelle

Concernant l’hypothèse opérationnelle 1 : dans le cas présent, chez les adolescentes en


cause, même si les Rorschach a priori permettent de déceler des manifestations d'apparence
pathologique, l'ensemble de leurs réactions et de leurs comportements décrits précédemment,
accréditent plutôt l'idée qu'il s'agit en fait de sujets en état de vulnérabilité qui présentent des
troubles psychiques momentanés à mettre en relation avec leur état de grossesse ; d'une part, à
cause d'interrogations identitaires adolescentes, d'autre part, à cause du désarroi psychique créé

289
Perris, 1994.
207
par cette grossesse mais aussi par l'anomie sociale dans laquelle elles vivent. Les modifications
corporelles participent à un vécu d’ensemble d’" inadéquations à l’œuvre à l’adolescence :
inadéquation verbale, physique, gestuelle, sociale " (Wawrzyniak et Schmit).
En l'occurrence, la vulnérabilité adolescente des jeunes filles considérées est d'abord
tributaire de l'événement traumatisant, fréquemment culpabilisées de la découverte tardive de
leur grossesse : une situation qui préoccupe les intéressées de manière syncrétique comme le
montrent les préoccupations anatomiques et sexuelles imprécises relevées dans les réponses au
test du Rorschach. En fait leurs connaissances anatomiques et sexuelles, chez au moins 10 sujets
sur 12, relèvent à la fois de fantasmes personnels quelque peu influencés par des croyances qui
ne sont pas d'origine scientifique (même pour celle qui effectue une formation professionnelle
dans ce domaine) mais beaucoup plus à considérer comme faisant partie d'idées reçues et
colportées dans le milieu d’origine : c'est aussi le cas des craintes liées à la contraception par
exemple. En filigrane des événements traumatisants de nature sexuelle ont été perçus chez elles,
mais sur ce point " les filles du fleuve ne parlent pas ".

Les facteurs économiques et les modes de vie qui prédisposent les adolescentes à un
risque de grossesse précoce sont présents chez toutes les jeunes considérées, même chez celles
qui déclarent avoir souhaité leur grossesse. Malgré leur discrétion à ce sujet les grossesses
peuvent être comprises comme accidentelles dans 9 cas sur 12, sans que ce soit la seule cause qui
puisse être avancée. Elle est survenue lors de relations sexuelles le plus souvent entre adolescents
ou avec un homme plus âgé mais plus âgé de cinq ans au plus. Il n'est pas fait état de cas de viol
ou d'abus sexuel caractérisé comme étant à l'origine de la grossesse, mais l'attrait pour le
consumérisme et le désir d'autonomie personnelle serait à reconsidérer ; d'autant plus que les
intéressées le plus souvent sont éloignées de leur famille et sont confiées à des familles d'accueil
pour pouvoir poursuivre leurs études secondaires. Toutes étaient scolarisées lors de la survenue
de leur grossesse et elles manifestent le souhait de reprendre leurs études ultérieurement, parfois
même sans éprouver d'attrait particulier pour l'école. Dans 10 cas sur 12, l'école leur a dispensé
une éducation sexuelle, mais celle-ci s'adressait à des adolescentes en déphasage familial et
social chez lesquelles il faudrait aussi prévenir des grossesses à risques et une forte mortalité
infantile précoce.
Dans l'étude réalisée, les adolescentes rencontrées ne semblent pas bénéficier d'aide
matérielle au moment où elles ont été interviewées, le dénuement matériel est un facteur majeur
pour elle qui s'avère déprimant. Le risque social dans lequel elle se trouve plongée est élevé du
fait que ce ne serait pas les adolescentes elles-mêmes qui percevraient, dans la majorité des

208
situations, les prestations familiales mais leur mère, sous réserve de détenir la nationalité
française ou des papiers français. Le risque familial est aussi accru du fait de la vie quotidienne
au sein d'une grande fratrie (11 enfants maximum) et d'être le plus souvent les aînées des
familles. Au retour de la maternité, il est prévu que les jeunes mères soient accueillies par leurs
familles ou par leur belle-famille (mère, sœur, tante…).
À noter qu'aucun des couples de parents des adolescentes n’entretient de vie commune.
La plupart des parents des jeunes filles ne sont pas allés à l'école au-delà du collège, voire même
de l'école primaire. Toutes les adolescentes affirment se sentir soutenues par leur famille et
n'avoir pas de mauvaise relation avec elle. Elles attendent d'être accompagnées lors de
l'accouchement pour la plupart ; cependant toutes les familles ont eu, dans un premier temps, une
réaction négative à l'annonce de la grossesse. En fait, proches des pratiques traditionnelles, selon
les dires des adolescentes, elles attendent à être soutenues par leur belle-famille, probablement
car ce sont à elles que les jeunes filles se sont confiées d'abord sans en passer par les
négociations traditionnelles du passé et que c’est chez elles qu’elles ont reçu majoritairement une
réponse positive, cependant que le père de l'enfant est moins soutenant. Même si le père du bébé
est présent dans le discours des mères, la plupart du temps elles évitent ce sujet notamment du
fait que le père soit plus âgé, majeur, voire déjà marié. Certains pères ne donnent plus de
nouvelles mêmes si les adolescentes soutiennent vouloir un enfant ; en effet rares sont les pères
qui apportent un soutien ou un accompagnement à la mère de leur enfant au cours de la
grossesse. À ce niveau les jeunes adolescentes semblent se situer partiellement dans la lignée des
grossesses précoces connues la plupart du temps par leur mère et leurs grands-mères.

Concernant l’hypothèse opérationnelle 2 : toutes les adolescentes présentent un facteur


de répétition transgénérationnelle de la maternité précoce à un degré divers au moins : mère,
sœur, tante, cousine, grand-mère. Ces jeunes filles précisent d'ailleurs que ni leur mère, ni leur
grand-mère n’ont évoquées ou relatées avec elle leur première grossesse, soit de manière
informative, soit de mise en garde. Le risque familial semble cumuler une importante précarité
socio-économique vécue par les parents, sur fond de répétition transgénérationnelle des
grossesses, avec tous les facteurs de risque exacerbés chez les adolescentes venant du fleuve,
mais habitant dans des familles d'accueil qui les hébergent pendant leur scolarité au lycée sans
véritablement se préoccuper, la plupart du temps, d'elles-mêmes et de leur sexualité. Elles se
retrouvent dans un milieu sans repère culturel familier, leur ordinaire devient étranger et
potentiellement facteur de risque pour des adolescentes immatures sur le plan psychoaffectif,
psychosocial et humain.
209
Le risque personnel de grossesse existe aussi du fait d'une organisation familiale
originelle vécue comme " pénible " : nombre d'entre elles confient avoir connu une enfance
difficile et d'ailleurs plus de la moitié d'entre elles n'ont aucun souvenir positif de leur mère au
cours de leur enfance. Leur vécu exprimé est probablement influencé par un schéma relationnel
affectif mère enfant véhiculé par l'école dans une relation triangulaire père, mère, enfant qui leur
est étranger. Un point de vue qui mériterait d'être approfondi par une étude spécifique.
Les adolescentes sont conscientes que l'institution scolaire, dans le cadre de sa mission
éducative, a une responsabilité propre vis-à-vis de la santé des élèves et de la préparation à leur
vie future d'adultes : son action est complémentaire du rôle premier joué par les familles dans la
construction individuelle et sociale des enfants et des adolescents ; en particulier dans
l'apprentissage du vivre ensemble, une notion projetée sur un milieu qui leur est étranger. De ce
vivre ensemble, elles ne retiennent que les slogans. L'obligation d'éducation à la sexualité dans
son programme reste une composante de leur parcours éducatif de santé et d’éducation à la
citoyenneté, mais cette éducation sensée participer au développement de leurs compétences
psychosociales définies par l'organisation mondiale de la santé leur paraît totalement étrangère à
leur préoccupation première. Pour elles il s'agit d'une éducation plaquée sur un milieu non
préparé à l'entendre et à le comprendre, celui de leur famille d'origine. Cette notion recouvre une
perception occidentale de la capacité d'une personne à répondre avec efficience aux exigences de
la vie quotidienne, à maintenir un état de bien-être psychique en adaptant un comportement
approprié et positif vis-à-vis notamment de la relation avec les autres.
Malgré l’intérêt de ce dispositif, l'étude réalisée démontre que les jeunes guyanaises
considérées ont une méconnaissance importante de ce qu’est l’activité sexuelle, une
méconnaissance du pouvoir de chaque sujet féminin à dire et à recourir, sans risque, à la
contraception.
Certaines adolescentes ont eu un premier rapport sexuel dans la même année que leurs
premières menstrues vers 12 ans. Les situations sexuelles vécues ne paraissent pas avoir été
envisagées, dans le milieu familial d'origine, dans le milieu d'accueil des jeunes filles scolarisées,
dans le milieu scolaire dont les apports informatifs demeurent purement factuels. Ainsi les
risques liés à la maternité des intéressées, qui ont en moyenne 13 ans et 7 mois au moment de
leur première grossesse, sont venus impacter leur trajectoire scolaire et familiale. Certaines ont
présenté un déni de grossesse, d'autres disent avoir eu très peur et s'être senties très angoissées à
l'annonce de celle-ci. C'est seulement quand un retard significatif, voire très significatif de leur
cycle menstruel et devant un état corporel et humoral changeant que l'idée de la maternité s'est
imposée à elle et qu’elles ont été contraintes de la déclarer. À noter que des grossesses ont été
210
rarement découvertes avant trois ou voire six mois de gestation. Des adolescentes, ayant encore
manifesté alors le souhait d'interrompre celle-ci malgré le fait d’un délai dépassé prescrit par la
loi pour le faire.

Concernant la validation des deux premières hypothèses opérationnelles, une corrélation


semble exister entre le transgénérationnel et la culture traditionnelle dans le phénomène
considéré de la grossesse précoce chez les adolescentes de l'Ouest Guyanais. D'abord du fait
constaté dans les psychogrammes d'une reproduction intergénérationnelle du phénomène malgré
les évolutions sociales et familiales intervenues. Comme l'a décrit Le Van, la jeune fille tend à
faire comme sa mère et sa grand-mère au même âge qu'elles, mais il n'existe dans aucun cas de
façon avérée de désir de vérifier sa fertilité, de produire un défi social réel pour s'opposer aux
parents ou pour combler, ce qui est moins sûr, un vide existentiel. Le souhait de se rendre
autonome individuellement est perçu, mais il n'est pas premier. La résultante à venir de la
grossesse " accidentelle " dans 9 où 10 cas sur 12 n'est pas non plus à considérer comme
réellement " initiatique " (faire comme la mère et la grand-mère qui n'ont pas parlé de leurs
propres grossesses) ; par contre l'attente d'une reconnaissance sociale et d'une identité de mère,
de femme reconnue est présente inconsciemment, accentuée par les aspects rituels de
consécration de la féminité à différents âges adolescents ; mais cette perception des mœurs
traditionnelles rituelles est syncrétique. L'impact culturel est toujours présent chez les
adolescentes qui, comme l'a décrit Lican290, connaissent des éléments culturels spécifiques à leur
groupe ethnique (aliments type couac, danses Awara, cérémonie du Pangui...). Elles savent qu'en
Guyane, plusieurs cultures se côtoient, sans pour autant les différencier d’un point de vue
ethnologique ou anthropologique autrement que par la couleur de leur peau. Elles considèrent
que les Guyanais sont des Noirs Marrons essentiellement : " Nous on est tous pareil, on est tous
des humains ". Dans les propos tenus n'existe pas d'opposition duale très tranchée entre
modernité et tradition, entre noir et blanc, entre développés et sous-développés. Les jeunes
femmes considérées appartiennent à deux mondes culturels qui ne se mélangent pas, mais en fait,
elles appartiennent aux deux, de manière syncrétique, sans vouloir renoncer à la culture originale
et son organisation familiale, même si elles souhaiteraient, en filigrane, voir évoluer
l'organisation familiale dans le sens d'une conjugalité à l'occidentale.
Dans la pratique, les adolescentes semblent adopter un fonctionnement psychosocial
semblable au principe de participation de Bastide291. Elle ne s'identifie pas vraiment aux modes

290
Lican, 2004.
291
Bastide, 1960.
211
et aux pratiques occidentales de vie, mais elle ne s'identifie plus à ceux de la culture
traditionnelle à laquelle elles adhèrent néanmoins encore ne serait-ce que par une ritualisation
qui leur confère un sentiment d’appartenance. Intuitivement le plus souvent, elles usent des deux
systèmes, demeurant sensibles aux interactions culturelles très complexes qui les dépassent, en
attente de complémentarité et d'interpénétration des modes d'existence. Deux adolescentes, les
plus avancés en études secondaires, manifestent à la fois des interrogations existentielles plus
claires que les autres mais aussi des interrogations culturelles qu'elles souhaiteraient approfondir.
Il y aurait lieu dans un travail de recherche ultérieur de tenter de vérifier si de telles attitudes
illustrent ou non le "principe de coupure" décrit au Brésil par Bastide292.

Concernant l'hypothèse opérationnelle 3, la vérification de celle-ci est déjà en partie


abordée dans l'hypothèse opérationnelle 2. Chez les adolescentes, comme dans les familles,
l'école est perçue comme un moyen d'intégration dans un système d'organisation, de hiérarchie,
de gestion imputée qui s'impose par sa puissance et l'attrait matériel qu'il suscite. Pour autant,
l'école n'est pas véritablement "aimée". L'obligation scolaire conditionne en outre l'accès des
prestations sociales distributives très éloignées des modes de survie des populations premières où
les enfants intègrent très tôt des activités utilitaires.
L'éducation familiale est perçue dans sa fonctionnalité au sein de l'environnement
physique et social objectif. Fréquemment des adolescentes font référence aux traditions agraires
et artisanales, aux pratiques alimentaires et artistiques en relations avec l'organisation sociale,
matérielle et clanique, mais toutes étant scolarisées, elles sont sensibles à l'influence de leur
éducation scolaire programmée, faisant appel à des pratiques, des techniques, des modèles de
gestion auxquels il faut se soumettre pour bénéficier des avantages sociaux matériels qui
constituent des ouvertures sur d'autres systèmes hiérarchiques attrayants présentés comme
valorisants.
Le mode de vie traditionnel au sein des milieux d'origine abordé lors des deux premières
phases de recherche essentiellement, révèle l'influence des pratiques consuméristes sensibles au
détriment des pratiques agricoles, alimentaires, vestimentaires locales d'une part, mais aussi au
détriment de celles de la quotidienneté par l'introduction de la télévision, des téléphoniques
portables, de la connexion sur les réseaux. L'école, elle aussi renforce souvent par sa pédagogie
"connectée", l'abandon des aspects culturels artisanaux et artistiques. La francisation des savoirs
ancestraux fondés sur le tour de main, l'utilisation apprise de techniques propres au milieu

292
Bastide, 1955.
212
humain et à l'environnement, dont celles qui concernent la maternité et la puériculture comme l'a
noté Lican293, tend à créer un fossé entre les générations, surtout entre les générations 1 et 3.
Il n'existe pas véritablement cependant d'opposition entre le mode de vie culturel du
passé et le mode de transmission ethnocentrique occidental véhiculé par l'école parce que celle-ci
est perçue comme déterminante pour la promotion sociale ; même si elle n'est pas vraiment
aimée, elle est considérée comme un passage obligé pour parvenir à l'émancipation et à la
reconnaissance personnelles de la part d'adolescentes qui envisagent d'utiliser l'école et les
formations qui y sont proposées pour se réaliser elles-mêmes mais aussi pour aider à la
réalisation de leurs collatéraux. Une situation sensible dans les propos et les attentes solidaires
réciproques au sein des fratries.

L'hypothèse opérationnelle 4 vise à comprendre la personnalité des jeunes filles


enceintes et à évaluer leur équilibre psychique actuel de futures mères. L'approche réalisée a
pour objectif de tenter de distinguer ce qui concerne le fait de se trouver dans une période de
refonte identitaire en partie tributaire des conditions de vie moderne qui consacrent l'âge
adolescent et ce qui concerne le fait de se trouver en état de grossesse. Cette période de la vie
entraîne des remaniements importants liés à des sentiments de perte, tels que bien des auteurs
considèrent qu’il ne peut y avoir " d’adolescence normale sans vécu dépressif, celui-ci se tenant
au cœur de celle-là ". Tous les cliniciens connaissent les fluctuations de l’estime de soi à cet âge
où de nombreuses pertes se jouent.
Dans les esprits, dans les comportements des adolescentes, apparaissent les attitudes et
les propos des indices de déphasage personnel, accrus par la refonte identitaire adolescente de
type occidental. Une situation sensible dans le doute de soi adolescent face à une maternité
précoce presque toujours répétée sur les trois générations appréhendées mais dont
l'aboutissement se fait maintenant le plus souvent en un lieu hospitalier et non plus au sein du
groupe traditionnel. Certes, les rituels féminins de consécration de la puberté, de la procréation ,
reconnus existent, mais ils sont confrontés aux dispositions sociales "avantageuses" de la
modernité française. Les ritualisations anciennes d'appartenance au clan féminin et leurs
"arrangements" en cas de grossesse précoce somment, comme le décrit Le Van, la
reconnaissance de fait du statut de femme adulte, indépendante en quelques sorte et celui de la
"citoyenne" bénéficiant des dispositions sociales légales liées à la maternité.
D'un point de vue culturel, comme l'ont analysé, Devereux et/ou Laplantine, le métissage
qui en résulte n'est pas seulement évolutif entre homogénéité et hétérogénéité, fusion totalisante

293
Lican, 2004.
213
et fragmentation différentialiste. Chez les jeunes femmes en question se font jour des traits
comportementaux syncrétiques fondés sur des intuitions individuelles qui leur sont propres.
Lorsque Lévi Strauss évoque un "bricolage" ou lorsque Bastide fait appel à un "principe de
coupure" il apparaît qu'il s'agit pour les adolescentes considérées ; non pas de créations
collectives mais bien davantage des réactions individuelles qui accentuent souvent le vécu
abandonnique, avec pourtant chez certaines, très minoritaires, une réactivité adaptative. Les
premiers constats effectués pour être réellement validés devront être approfondis sur la base
d'une approche longitudinale ébauchée dans les phases de la présente recherche ; par exemple,
lors de l'interprétation des tests de Rorschach, des cotations effectuées à "l'occidentales" d'abord,
se sont révélées discutables, reprises plusieurs fois ensuite et contextualisées dans une approche
plus phénoménologique, il est apparu que des symptômes (signifiants) pouvaient ne pas cadrer
avec les significations réelles (signifiés).
En référence aux travaux de Denoux, c'est le positionnement émique ou étique qui doit
être questionné, privilégiant l'aspect émique où l'observateur se positionne du point de vue de
l'objet, c'est-à-dire de l'intérieur du groupe social, sans pour autant négliger l'aspect étique,
externe, objectif de l'observateur. Il s'agit bien de répondre au problème d'identité de ces jeunes
femmes : plurielle selon Clanet, composite selon Laplantine.
En fait, les constats effectués révèlent l'existence de tensions entre des traits identitaires
potentiels contradictoires voire paradoxaux. L'approche réalisée en terme de mécanismes de
défense et de coping permet, comme le souligne Denoux, de percevoir les discontinuités
présentes dans la situation des intéressées (sommation d'un questionnement adolescent, nouveau
peut-être et propre à la troisième génération, et résultant d'une grossesse précoce à assumer en
milieu hospitalier essentiellement, en état éloignées du milieu social et environnemental
d'origine). Les capacités de coping révélées par les intéressées témoignent d'une part, de leur
niveau de pragmatisme personnel, d'autre part du fait qu'elles présentent une "identité
temporaire" plus ou moins en difficulté pour réponde subjectivement au problème de leur
grossesse. Il est notable que cette identité temporaire présente des traits identitaires personnels
déjà confirmés, mais également des traits latents en évolution perceptible dans le test de
Rorschach. Ces traits pourraient être envisagés, dans une recherche ultérieure, par l'utilisation de
tests comme le TAT de Muray ou surtout le Test des 3 Personnages de Backes-Thomas qui est
considéré comme "culture free" : il s'agirait alors de préciser le degré d'ambivalence
psychologique d'ouverture et de fermeture culturelle et sociale.

214
L'hypothèse opérationnelle 5 porte à la fois sur la compréhension des
significations liées aux grossesses précoces en question et sur la manière de gérer le problème
humain et social qu'elles engendrent. Chez les adolescentes ne semble pas exister de processus
délibéré de déculturation, elles n'expriment pas de regrets par rapport à la culture antérieure,
mais évoquent souvent des sentiments de culpabilité diffus vis à vis des Anciens (femmes) dont
elles se sentent différentes du fait de la puissance de l'attrait des offres de l'hypermodernité, avec
son tourbillon consumériste qui pénètre jusque dans les contrées les plus reculées ; ce qui
explique que n'existe plus le temps et l'imprégnation nécessaires à une endoculturation de base.
Les conditions de vie affaiblissent la conscience enthropoculturelle, la mémoire et l'identité
collectives sont quasiment absentes de la culture scolaire. Celle-ci n'aide pas les jeunes à
analyser les risques de la dépendance au consumérisme, n'analyse pas avec eux les enjeux
politico-économiques, les valeurs, les symboles culturels, les intérêts moraux et éthiques. Le
sentiment diffus de culpabilité et de vécu social négatif se résument le plus souvent en la
projection d'une impression de manque d'intérêt et de compréhension politique : "on ne
s'intéresse pas à nous, on ne cherche pas à nous comprendre".
La souffrance floue qui s'exprime renvoie au besoin de liens et de contacts entre
générations et entre groupes sociaux guyanais mais aussi avec la métropole. Parmi les concepts
organisateurs d'un individu, nous pourrions évoquer le concept de mythe familial tel que Ferreira
l'a avancé en 1963. Le mythe familial est une image interne que la famille a d’elle-même, qui est
distincte de l’image sociale que la famille, en tant que groupe, présente aux étrangers. La
fonction homéostatique du mythe, lui attribue une fonction défensive, comparable au niveau du
groupe, aux défenses individuelles. Le mythe familial peut être conçu comme "relevant du fait
que toute relation humaine suscite inéluctablement un travail psychique sur sa propre définition
dès lors qu’elle implique fortement ses partenaires et surtout si elle les implique de manière
durable". Sur le fond, la reconnaissance des valeurs culturelles traditionnelles est mise en avant
sur la base d'une fierté fondamentale d'appartenance originelle.
Chez les jeunes femmes les plus avancées dans leurs études perce confusément le
sentiment d'évoluer vers un nouveau métissage qui devrait être un objet de réflexion pour tous ;
car il se veut respectueux de la fibre culturelle d'origine et de la fibre identitaire propre à
l'adolescence. L'échec de cette réflexion qui entretient fréquemment un sentiment d'abandon
produit de la déception, quelquefois de la rage impuissante et engendre un décalage entre le vécu
et l'éducation scolaire.
L'information générale relative aux enjeux politiques et sociaux les empêche de plus de
comprendre et de s'approprier de manière responsable les interactions individuelles et sociales
215
pour s'auto identifier de façon aidée, alliant les avantages de la solidarité mécanique grégaire du
milieu d'origine et de la solidarité organique propre aux institutions d'Etat. Le problème étant que
la solidarité grégaire a tendance à disparaître pour faire place à l'individualisme et que le relai
institutionnel se révèle être en décalage par rapport à des besoins réels qui demeurent confus.

La manière de gérer le problème humain et social créé par les grossesses précoces,
dans l'ouest guyanais, doit prendre d'abord en compte le fait qu'actuellement encore près de 16
millions d'adolescentes de 15 à 19 ans accouchent chaque année dans le monde294 et que nous
constatons sur les trois générations prises en compte dans notre recherche que la quasi totalité
des mères et des grands mères ont connu les mêmes situations de grossesse, mais dans des
conditions objectives qui ont évolué. Par contre, il est probable que les conditions psychiques
relatives à ces grossesses soient demeurées semblables, faites d'interrogations sur le vécu
émotionnel de la situation. Seules semblent en évolution la présence de questionnements
sentimentaux et amoureux des adolescentes actuelles relatifs à la conjugalité de couple alors que
celui de leurs mères et de leurs grands mères étaient bien davantage une question de familles et
de reconnaissance engagées réciproques. Comme l'analyse Jeammet295 l'émergence de la pilule,
prise de façon de plus en plus précoce produit souvent une sorte de pulsion procréative et
séductrice qui met alors en jeu une maturité physiologique en décalage avec une maturité sociale
et psychologique devenue de plus en plus tardive dans le monde actuel ; a fortiori dans des
circonstances existentielles qui sont celles de l'ouest guyanais soumis aux influences de l'hyper
modernité.
Chez les adolescentes concernées, dans le test du Rorschach et dans les propos recueillis
lors des entretiens, percent l'angoisse des changements corporels propres à l'âge mais aussi aux
pulsions sexuelles : le passage à l'acte sexuel paraît souvent comme un moyen de se défaire de
l'anxiété existentielle. Une anxiété qui était peut-être aussi présente chez les mères et grands
mères des intéressées. Pour Balint296, l’état primitif du psychisme humain n’est pas le
narcissisme primaire mais "tout état observable, aussi primitif soit-il, relève d’une forme de
relation", qu'il nomme "amour primaire". Pour cet auteur, il s’agit d’une relation primaire de
"mélange harmonieux par interpénétration". La construction de l'être humain est constituée, dès
lors, par l’environnement et donc des autres - des premiers autres qui le forment -.

294
OMS-UNFPA, 2012.
295
Jeammet, 2004.
296
Balint, 1965.
216
La ritualisation préservée du passage du statut de fille à celui de femme sert d'abord à
répondre à une question d'identité de soi d'ordre corporel, de transformations des rapports et des
relations avec les identités familiales et sociales. La faiblesse constatée des affects relatifs à
l'imago parentale masculine, peu évoquée verbalement par les adolescentes, pose néanmoins
problème parce que l'accès à la connaissance médiatisée des modèles paternels occidentaux crée
une conscience nouvelle de ce que sont les investissements psychiques propres à la présence ou à
l'absence du père ; ce qui se perçoit dans les tests de Rorschach en termes de
séparation/individuation plus ou moins réalisées, de perception et de vécu des transformations
pubertaires génératrices d'émotions. Chez 9 ou 10 adolescentes, là où les relations sexuelles et la
grossesse qui en résulte, apparaissent comme un passage à l'acte actif pour que la subjectivité
d'un vécu pauvre en affects érotisés fasse sens ; transformant en quelque sorte le paraître femme
dû à la puberté en être femme/mère ; Kestemberg décrit le devenir mère pour tenter de combler
des sentiments personnels de mornitude, d'ennui, de faiblesse d'investissement réel de soi : une
sorte "d'hyper latence" qui semble cadrer avec la majorité des situations analysées surtout à la
lumière des génogrammes qui révèlent le faible impact de l'imago paternelle chez les intéressées
; avec par contre, dans la présente génération (G3) une référence importante aux frères, plus
grands et même plus petits.
En filigrane, la compréhension des significations des grossesses précoces adolescentes en
question passe, par des interrogations sur la normalité en matière d'identité sexuelle dans la
société actuelle avec d'abord le sentiment qu'il existe une faiblesse du regard de l'Autre, ensuite,
et par conséquent qu'il faut le susciter pour faire face à une grossesse vécue dans l'ambivalence.
En effet, seules trois adolescentes dont deux sont déjà mères, affirment avoir souhaité leur
maternité. L'analyse des réponses au Rorschach montre l'existence d'un narcissisme plutôt faible
chez les sujets, conjointement à un vécu d'incompréhension abandonnique et une insatisfaction
des attentes du Moi : l'enfant à venir pouvant inconsciemment représenter un désir de
restauration, voire d'investissement narcissique nouveau.

Il serait intéressant, dans une approche complémentaire, de chercher à percevoir comment


au niveau des générations perdure la difficulté à élaborer les interrogations et conflits sexuels et
parentaux pour mieux appréhender comment, ainsi que l'a suggéré Passini, le passage à l'acte
sexuel précoce peut être une réponse à des interrogations identitaires laissées sans réponse. Alors
la maternité peut apparaître comme une réponse inconsciente au questionnement psychique pour
accéder au statut de femme. La maternité chez la grande majorité des adolescentes n'est pas
conforme aux normes ritualisées, mais la transgression de celles-ci comporte un rituel de
217
"rattrapage", une sorte d'arrangement dont il est pensable que la perception ait évolué au fil des
trois générations considérées ; ne serait-ce que parce que la différence d'âge entre les
adolescentes et la génération qui a évolué en diminuant considérablement le désir de conjugalité
influencée par des informations médiatisées semble rejaillir sur le sentiment de besoin de faire
couple sans que l'école intervienne dans ce processus. L'ambivalence des futures mères qui se
sentent actuellement vulnérables et en difficulté répond en filigrane à un espoir d'autonomie et de
pouvoir par la maternité, très peu par l'acquisition de pouvoirs traditionnels mais beaucoup plus
du fait que la grossesse procure des droits et des avantages matériels.
Il n'existe pour ainsi dire pas de commentaires sur les enfants à venir en tant que
"richesse du ventre" ou de référence au Gran Man. La conscience du désir d'enfant, la
représentation inconsciente de l'enfant en termes de nom, de prénom, ne sont pas évoqués alors
que les sentiments de perte, d'incompréhension, de marginalisation voire d'abandon social de la
part de la société globale française, sont omniprésents. Les adolescentes se perçoivent comme
ayant une identité ethnique propre et elles évoquent la transmission de faits culturels qu'elles
comptent reproduire pour se situer dans une tradition, mais elles le font de manière davantage
contingente qu'essentielle. En reproduisant ces traits elles s'inscrivent dans une tradition
semblable à celle qui concernent l'hypermodernité mondialisée et ses phénomènes de mode, une
situation qui évoque l'accoutumance syncrétique à une monoculture mondialisée - références à
Mauss - à laquelle les circonstances incitent pour s'adapter à un nouveau mode de vie, sans
réaction de reculturation.

Des constats effectués, il ressort d'abord que la considération des grossesses précoces
dans l'ouest guyanais doit tenir compte des différences objectives de situation existant avec la
métropole tant au niveau culturel que social. Les personnels de santé, en particulier, perçoivent la
nécessité d'une décentration personnelle indispensable par rapport à leur propre bain
ethnocentrique. L'école perçue comme normalisatrice peut difficilement jouer son rôle éducatif
sans que les enseignants soient formés à l'interculturalité psychologique, sociologique et ethno
anthropologique. Même lorsque les adolescentes expriment des émotions, elles ont l'impression
que celles-ci ne sont pas perçues et prises en compte à l'école, ce qui joue un rôle néfaste pour
leur permettre de développer des stratégies de coping.
Dans la prise en charge potentielle préventive, la résolution du problème des grossesses
précoces semble devoir passer par d'une part, une approche psychologique, d'autre part, une
approche pédagogique/éducative de santé, en diffusant une information, une écoute,
218
éventuellement un soutien individuel et familial adapté aux terrains, effectuées par des personnes
formées et expérimentées à l'anthropologie psychologique qui seraient susceptibles à la fois
d'abord, de comprendre l'impact émotionnel des vécus personnels et familiaux des grossesses,
ensuite d'aider à l'élaboration de stratégies réalistes efficaces de gestion et de prévention des
situations. Pédagogique, en travaillant sur le terrain à l'élaboration d'une information structurée,
progressive et répétée portant sur les conséquences physiques, psychologiques et sociales des
grossesses pour les jeunes mères et les enfants. Ce travail de terrain étant bien sur étendu aux
aidants potentiels (familles, groupes sociaux, éducateurs, enseignants...) ne serait-ce qu'en leur
permettant d'accéder à des connaissances et des informations appropriées à la spécificité de leurs
besoins. Comme l'ont décrit Lazarus et Folkman297 dans leur ouvrage "stress, appraisal and
coping", il s'agit bien de répondre aux difficultés rencontrées par l'ensemble des efforts cognitifs
et comportementaux constamment changeants, (déployés) pour gérer des exigences spécifiques
internes et/ou externes qui sont évaluées par les intéressés et qui consomment ou excédent les
capacités et/ou les ressources défensives et adaptatives de chacun ou chacune mais qui concerne
aussi les processus interactifs entre la personne concernée et son environnement. Les interactions
peuvent modifier et être modifiées par la conjoncture environnementale.
Dans les situations considérées par la recherche s'expriment des affects plus ou moins
réprimés ou transformés de stress, mais les réponses personnelles disponibles sont faibles à cause
de peurs, de colères exprimées ou contrées, de sentiments d'incompréhension, de mise à l'écart
voire d'abandon. Il existe peu de recherche d'informations or elles sont attendues plus ou moins
passivement. Lorsque les émotions l'emportent, les stratégies sont orientées vers l'attente
d'empathie et de sympathie, et de compréhension. Le fait de porter un enfant, agent stresseur, est
peu perçu comme objet réel (il en est peu question dans les propos centrés sur la grossesse) ; il en
résulte des stratégies de coping inexistantes, soit apragmatiques et peu efficientes. Aider par
l'évaluation répétée au cours de la grossesse à percevoir et accepter l'agent stresseur, devrait
permettre une réinterprétation positive de la venue de celui-ci et de mieux dominer la détresse
émotionnelle avant d'envisager la gestion de l'avenir.
Les adolescentes sont en recherche d'assistance, de conseils d'informations pour assumer
la grossesse, mais il est indispensable d'envisager avec elles les étapes post-accouchement. La
majorité d'entre elles différent l'organisation d'un plan de vie ultérieur incluant la présence de
l'enfant. Lazarus et Folkman préconisent un coping actif incluant "l'amorçage d'une action
immédiate (pendant la grossesse) qui fasse appel à une mobilisation personnelle par l'effort sur
soi (le soi étant aidé et restauré) pour travailler à l'exécution judicieuse de tentatives de résolution

297
Lazarus et Folkman, 1984.
219
de la situation". Del Pino Casado298 insiste sur le rôle du déni comme refus de croire au
"stresseur" fréquent chez les sujets et leur environnement, dans le cas présent, l'enfant porté.
C'est le cas au début de nombre de grossesse reconnues tardivement, il s'agit donc de travailler
sur l'acceptation de la grossesse sans utiliser de substances (alcool, drogue, médicaments) pour
ne pas tenter de faire perdurer la nécessité de l'évidence de la grossesse. le "désengagement"
personnel de certaines adolescentes par rapport à leur état interfère en effet, avec l'abandon de
soi, alors qu'il s'agit pour elles d'affronter la grossesse dès son départ, éventuellement pour
prendre la décision d'interrompre celle-ci. Les comportements de distraction, notés dans les
propos tenus, par rapport à la grossesse apparaissent comme des conduites d'évitement du
problème par le recours au sommeil prolongé, à la rêverie, à l'absorption dans les programmes
télévisés, les réseaux sociaux.
Des tactiques qui peuvent permettre le développement des stratégies pour différer les
problèmes face à nombre de situations stressantes mais qui se révèlent néfastes lorsqu'il s'agit
d'une grossesse : "l'agent stresseur", l'enfant, était en effet d'une nature toute particulière.

298
Del Pino Casado, 2011.
220
CONCLUSION

221
"Il n’y a pas de fausses notes, tout dépend de la suite"
Miles Davis
"J'entends et j'oublie, je vois et je me souviens, je fais et je comprends"
Confucius

7 Conclusion

Faire et comprendre, entendre et oublier, voir et se souvenir semble une gageure


lorsqu'il s'agit de tenter pour les intéressées elles-mêmes et un chercheur de comprendre les
enjeux psycho sociaux liés au devenir personnel des adolescents, a fortiori lorsqu'il s'agit d'un
sujet aussi complexe que celui des grossesses précoces dans un milieu particulier très composite.
C'est pourquoi la démarche de recherche fondée sur quatre approches successives nous a permis
d'entendre d'abord, d'oublier quelque peu, d'écouter pour se souvenir afin de mieux entreprendre,
faire et chercher à comprendre les tenants et les aboutissants du problème considéré.
Sans l'appui local des professionnels, des familles et des jeunes adolescentes elles-
mêmes, la recherche n'aurait pu être menée à bien. Il nous a fallu d'abord, d'une part, nous
familiariser avec le milieu considéré, d'autre part, venir à bout de réticences, de méfiances
propres à toute intervention susceptible d'être perçue comme inquisitoire ; surtout lorsqu'il s'est
agi d'utiliser des outils psychologiques d'investigation totalement étrangers aux sujets concernés
qui percevaient souvent intuitivement le dévoilement personnel qui leur était demandé : "elles ne
parlent jamais les filles du fleuve" constataient les personnels soignants et éducatifs.
Au contact de ces jeunes, nous avons perçu qu'avant de pouvoir s'exprimer, elles avaient
besoin d'être mises en confiance, souvent en parvenant à leur faire entendre, voire comprendre,
que l'objectif visé par les questionnements auxquels elles étaient soumises visaient d'abord à les
aider elles et leurs enfants. Le test du Rorschach fut le support pour leur permettre de déployer la
parole, la méthode d'observation participante a permis de recevoir et d'accueillir chacune d'entre
elles.
En juin 2014, le premier temps de la recherche, celui de l'immersion, indispensable à
l'approche envisagée, a non seulement permis d'établir des contacts humains mais aussi de mieux
mettre en adéquation notre projet avec les impératifs de terrain en termes de faisabilité, d'une
222
part avec les professionnels, d'autre part avec les familles des adolescentes enceintes ou mères et
autres ; mais aussi d'effectuer des observations relatives aux formes de vie souvent envahies par
des slogans, des publicités de la société hypermoderne généralement en contradiction avec les
capacités et les possibilités matérielles de la population. D'emblée est apparu le versant pervers et
déstabilisant d'une telle situation où les phénomènes de mode et de consommation sont, de fait,
destructeurs pour ceux de la culture et des pratiques traditionnelles ; là, souvent, par le simple
fait de leur omniprésence et de la différence de rapidité de communication. Il ressort des
premières investigations de terrain, que cette différence de rapidité de communication et
d'information ponctuelles, à elle seule privilégiant l'approche syncrétique des faits de la vie
quotidienne, balaie souvent des préoccupations culturelles toujours présentes chez les anciens ;
chez les femmes en particulier.

La centration sur l'objet de recherche relative aux grossesses adolescentes a "débuté" en


juillet 2014 par la rencontre avec les ethnies qui bordent le Maroni dont des responsables locaux,
des personnels soignants et enseignants, mais surtout des groupes féminins d'âges différents :
mères et non mères de 18 ans et moins, jeunes femmes enceintes et femmes adultes considérées
comme ascendantes des précédentes.
Le recueil d'entretiens thématiques auprès des intéressées, couplés à des questionnaires plus
directifs, a ciblé les vécus des situations propres aux sujets et à leur environnement physique et
humain. Ceux-ci ont été croisés avec les constats et les dires des professionnels, pour tenter de
saisir les stratégies d'adaptation et de maîtrise de la situation, et des enjeux créés par la grossesse
ainsi que le coût psychologique.
En fait, le phénomène des grossesses précoces se retrouve sur les trois générations prises en
compte dans les génogrammes et dans le carnet clinique. Certes, le respect des rituels consacrés
au Kjey et au Pangui est toujours présent à 13 et 18 ans, d'un côté pour marquer l'entrée dans la
puberté, d'un autre coté pour signer l'entrée dans l'âge reconnu de la sexualité, mais le Tjoboé
Pangui donné à la jeune adolescente apparaît comme une reconnaissance de fait, d'entrée précoce
dans la sexualité. Il s'agit, dans le même temps, de déterminer l'importance du lien qui existe
entre la jeune femme et le géniteur de l'enfant : dans le groupe d'étude, dans 10 cas sur 12, le
père est connu et 8 sur 10 sont de jeunes hommes qui entretiennent avec l'adolescente, semble-t-
il, une relation amoureuse durable mais sans véritablement manifester un intérêt paternel
important à l'enfant né ou à naître.
Les génogrammes montrent que la relation psychosociale des adolescentes enceintes se
réfère certes aux femmes des générations précédentes en matière de transmission culturelle, mais
223
qu'essentiellement, par contre, c'est aux collatéraux, quels que soient leurs âges, qu'elles font
confiance. Probablement parce qu'elles demeurent dans leur rôle féminin acquis à la dixième
année par l'accomplissement des tâches ménagères auprès d'eux et, qu'elles se référent à eux pour
tout ce qui concerne leur vie quotidienne, leurs modes d'agir et de réagir. L'hypothèse
opérationnelle 2 cherchant à corréler le transgénérationnel et la culture révèle en fait un clivage
entre générations, semblable à celui décrit par Mead pour le monde occidental à la fin des années
60 du XXIème siècle. Les adolescentes concernées sont allées ou vont à l'école alors que leurs
parents et, a fortiori, leurs grands-parents, ont été peu scolarisés et ont subi, de ce fait, peu
d'influences éducatives scolaires de la modernité. Les constats effectués valident empiriquement
l'hypothèse opérationnelle H01 quant au rôle et au statut de l'organisation familiale d'un point de
vue ethnologique et, en particulier, le fait que l'impact des "éléments" de modernité (TV, réseaux
sociaux, slogans...) et de l'école dépasse les éléments éducatifs et culturels traditionnels : un
constat déjà mis en avant dans les travaux de Perris299.
Malgré les réticences à s'exprimer des adolescentes, alliées aux difficultés relatives aussi au fait
de passer par des interprètes pour échanger avec elles, les entretiens et le questionnaire ont
permis (HO3) de rechercher et d'étudier les oppositions entre le mode de vie culturel des
populations premières (ascendants familiaux) et le système d'éducation scolaire qui impose une
transmission ethnocentrique. Dans le droit fil de ce qui a été constaté pour l'hypothèse 2, le mode
de vie d'organisation pratique et culturel des ascendants demeure prégnant, les jeunes en
perçoivent les caractéristiques culturelles, mais davantage comme un moyen de demeurer fidèles
au passé que comme des directives d'existence à faire perdurer. Les rites sont respectés, les
techniques et les pratiques sont connues essentiellement comme accompagnatrices de moments
de passage existentiels mais ils semblent avoir perdu leur aspect essentiel de structuration
externe. En effet, l'éducation scolaire ethnocentrique, le plus souvent portée par des personnels
éducatifs non formés et non préparés à la pratique de l'interculturalité (étrangers au MAD300 de
Denoux), mais aussi parfois portés par des motivations peu claires, avec des influences d'une
hypermodernité envahissante. Les jeunes rencontrées : adolescentes enceintes, adolescentes et
adolescents, mais aussi personnels soignants et éducatifs engagés, découvrent des situations
contradictoires, chaotiques, des influences paradoxales parfois décrites comme "psychotisantes"
pour la jeunesse à cause du brouillage de leurs repères sociaux et moraux, d'une instantanéité des
phénomènes, des informations et des influences paradoxales (milieu familial et culturel, milieu
scolaire et social), mais aussi de l'hypersélection dont on les menace, du déferlement continu de

299
Perris, 1994.
300
Mode d'Appréhension de la Différence, Denoux, 2004.
224
modèles artificiels inaccessibles. Ces situations engendrant des sentiments d'échec,
d'incompréhension, d'exclusion, de rejet, d'abandon qu'ils attribuent à leurs spécificités et leurs
particularités culturelles et ethniques. Ce n'est qu'après une réelle mise en confiance qui demande
du temps que ces "filles du fleuve", développent un vécu empathique, et commencent à
s'exprimer ; souvent, au début, sous forme de craquées comportementales et verbales. En même
temps, elles manifestent vis-à-vis de leurs origines un double sentiment de gêne, voire de honte :
celui d'avoir l'impression de trahir leurs origines d'une part, d'où un malaise relationnel avec les
ascendants, celui de ne pas être incluses et comprises des tenants de la modernité d'autre part,
d'où un sentiment d'infériorité en face de ceux-ci. Ce sentiment déprimant et/ou révoltant est très
majoritairement éprouvé avec une impression d'impuissance ou la recherche d'un refuge dans les
fictions, les fantasmes, les rêves. La "lutte pour se sentir réelle" constitue leur quête
d'appartenance sur fond de "déstabilisation du sentiment de la réalité" (Wawrzyniak), ainsi,
l’espace mental de l’adolescente, du fait de "l’exacerbation des mécanismes psychiques
essentiels", se transforme en un "lieu du tiraillement et du déchirement ".
L'étude de la personnalité des jeunes filles enceintes ou des jeunes mères et celle de leur
équilibre psychique (HO4) a permis de déterminer leurs mécanismes de défense et leurs
stratégies de coping en croisant les constats effectués au test de Rorschach et ceux qui relèvent
de l'expression de leurs vécus conscients. Cette démarche révèle comment les adolescentes
peuvent s'adapter aux situations. Certes, les douze adolescentes examinées présentent des
caractéristiques qui leur sont propres, mais globalement les opérations mentales inconscientes
qui caractérisent leurs mécanismes de défense se rejoignent. C'est leurs organisations défensives
qui différent quelque peu, traduites dans leurs stratégies conscientes de tentative d'adaptation et
de maîtrise de leurs situations de jeunes adolescentes enceintes ou de mères. D'un point de vue
global, en référence aux travaux de Chabrol et Callahan301 en particulier, le niveau adaptatif
constaté chez les intéressées est, d'une part, caractéristique de sujets adolescents en refonte
identitaire donc en lutte à des attitudes et des réactions paradoxales qui témoignent de situations
psychiques non établies ; d'autre part, de mécanismes défensifs aléatoires qui provoquent des
stratégies d'adaptation d'apparence peu consistantes qui peuvent être tributaires des influences et
des modèles personnels ontologiques tirés de leur existence sociale : collatéraux, ascendants ou,
pragmatiques qui s'imposent aux adolescentes de manière syncrétique sous l'influence des
médias.

301
Chabrol et Callahan, 2004-2018.
225
Les jeunes filles considérées présentent des traits adaptatifs élevés au sens où l'entend
Vaillant302 c'est-à-dire qu'elles demeurent altruistes, désireuses de sublimation, parfois capables
de réagir avec le sourire et avec humour malgré leurs souffrances, parce que celles-ci leurs
paraissent habituellement partagées avec les autres jeunes mais aussi les générations des
Anciennes. Deux jeunes adolescentes (sur les douze) parviennent même, a priori, à sublimer leur
situation en comptant sur l'appui familial traditionnel, en faisant état d'un projet de vie personnel,
sans faire référence au père de l'enfant ; se montrant positivement agressives en réaction d'
affects dépressifs qui existent chez elles. D'un point de vue négatif, une anxiété, est présente chez
toutes sans que soit vraiment exclue, toutefois, une capacité d'anticipation de l'avenir. Le vécu
des sentiments de manque ou d'abandon conditionne alors la réactivité personnelle : soit
déterminée, mais sans stratégie de fond, soit quasiment nulle ou faite d'évitements, de régression
devant des difficultés et des expériences pénibles qui vont de pair avec la situation de leur
grossesse adolescente. Celles-ci isolent, déplacent et tentent de refouler les questions propres à
l'adolescence et à leur devenir mère, ce qui fait que des réponses au Rorschach évoquent un état
limite ou des traits psychotiques faute de pouvoir contenir des angoisses liées à leur état présent.
C'est alors que dans les attitudes, les comportements et les remarques qui accompagnent les
réponses au Rorschach en particulier, se font jour des attitudes de déplacement et des conflits :
un phénomène surtout sensible pour tout ce qui concerne la rétorsion, la culpabilité et la honte
potentielles qui accompagnent aux yeux de la famille et du clan le fait d'être enceinte.
L'image de soi et des autres mais surtout l'image corporelle sont souvent distantes (Pl. VIII et
même X du Rorschach) : un phénomène fréquemment présent à l'adolescence mais qui est d'une
acuité particulière chez les intéressées avec des oscillations considérables inconscientes entre
dépréciation et idéalisation, dégoût et omnipotence de soi. Les remarques et les attitudes qui
accompagnent les réponses révèlent des oscillations mises en relation avec un vécu familial et
social déterminé qui stresse les adolescentes. Ces variations sont liées à la persistance d'une
position régressive et en même temps d'omnipotence infantile. En fait, elles craignent des
sanctions. Le stress est nettement plus faible lorsqu'elles savent pouvoir compter sur la
compréhension, l'aide de leur environnement.
Les génogrammes révèlent que bien souvent la mère et la grand-mère maternelle sont
elles-mêmes devenues mères aux mêmes âges, ce qui facilite la compréhension de la survenue de
la grossesse précoce. Mais elles déplorent cette grossesse ne serait-ce que parce qu'elle va
interrompre une scolarité prometteuse de changement potentiel de la condition féminine. Dans
deux situations, c'est la mère de l'adolescente qui va se substituer à elle pour permettre la reprise

302
Vaillant, 2000.
226
des études. Dans aucune des situations analysées le niveau de désaveux rencontré par les
adolescentes ne gênait profondément la conscience de leur stress et de leurs affects désagréables
; tout au plus de manière projective est-il arrivé qu'elles incriminent leurs conditions de vie
familiale et surtout sociales pour justifier leur passage précoce à la sexualité. A ce sujet, il ne
nous a pas été possible dans l'analyse des réponses fournies de savoir si elles ne faisaient que
rapporter des propos entendus autour d'elles par les personnels soignants, sociaux et éducatifs ou
s'il s'agissait du fruit d'une réflexion personnelle.
Pour contrecarrer les idées négatives liées à la situation de grossesse précoce avec des
stratégies d'évitement en partie conscientes le plus souvent, les adolescentes se laissaient aller à
une rêverie qu'il était difficile de leur faire exprimer : " les filles du fleuve ne parlent pas ", nous
disait-on mais nous pouvons ajouter " oui, mais elles pensent, elles pensent beaucoup " et il
semble qu'elles réservent préférentiellement leur rêverie à celles et ceux, leurs collatéraux,
qu'elles perçoivent comme les plus à même de recevoir leurs confidences. Dans les oscillations
comportementales et psychiques perçues dans le test projectif et dans des moments privilégiés
d'expression, s'expriment, de manière intuitive et syncrétique, le désir ou non d'agir et le
sentiment de sa possibilité ou de son impossibilité. Chez toutes les adolescentes rencontrées, en
désir potentiel d'agir même mineur, il existe le plus souvent, cet "ailleurs" qui suit la situation de
grossesse vécue par elles comme très difficile. En effet, le problème pour elles est celui de
définir une question de stratégie et de capacité stratégique de réagir et d'agir. A aucun moment il
n'a été question chez l'une d'entre elles de passage à l'acte agressif ou dangereux vis-à-vis d'elle-
même, de l'enfant, ou vis-à-vis du père de l'enfant assez rarement évoqué. Le désir de réagir et
d'agir des adolescentes visait d'abord le besoin ressenti de sortir de la situation actuelle. Pour cela
elle semblait davantage faire confiance au professionnalisme du personnel soignant et social qu'à
leurs ascendants et à leurs collatéraux perçus eux-mêmes comme étant en difficulté matérielle.
Davis l'a dit "il n’y pas de fausses notes tout dépend de la suite". Quelle suite les adultes sont-ils
capables de donner aux fausses notes adolescentes ? L’accueil réservé à l’adolescente reste, en
grande partie, déterminé par la capacité des adultes à la rencontrer. Dans des moments de
découragement fréquemment liés à des grossesses douloureuses pour certaines (cas de refus de
poursuivre la passation du Rorschach par exemple), le retrait apathique momentané est apparu
comme un palliatif au stress ; une attitude alors accompagnée, de manière paradoxale et
simultanée, d'une demande d'aide et de rejet de celle-ci.
En matière de coping (stratégies d'adaptation de maîtrise des situations), le test de la
figure complexe de Rey révèle les aptitudes intellectuelles spatiales faibles dans trois situations et
normales chez les autres sujets. De ce fait, toutes les adolescentes considérées disposent d'une
227
capacité réelle de réflexion mentale susceptible de développer des stratégies de coping. De fait,
mais peut-être aussi à cause du milieu soignant qui les accueille, les adolescentes sont-elles
incitées à réfléchir sur leur situation, à rechercher des informations, du soutien social.
Lorsqu'elles sont confiantes, et perçoivent l'empathie et le désir d'aide et de compréhension, ainsi
que la capacité des personnels soignants à dépasser leur désarroi et leur anxiété face à elles,
celles-ci développent des aptitudes à l'anticipation de l'avenir. Nous avons perçu que toutes,
alors, accommodent et assimilent mieux leur situation et que leur point de vue intuitif et
syncrétique initial évolue dans le sens de la maternité. Ainsi les réponses fantasmatiques,
magiques relatives au corps et à la sexualité féminine en particulier, font place à de réelles
demandes d'informations pragmatiques. Les informations fournies étant comprises et assimilées,
l'intensité du stress diminue, le rapport à l'état actuel de grossesse s'exprime plus aisément, ainsi
que comme les questionnements présents et futurs qui demeurent.

Les limites imposées à la recherche par les circonstances, dont le difficile accès au groupe
d'étude, font que la poursuite de la recherche paraît indispensable pour affiner les constats relatifs
à l'hypothèse 1 (HO1) portant sur les prédispositions des adolescentes de l'ouest guyanais à un
risque précoce couru de grossesse. En effet, les réponses obtenues par les adolescentes et les
familles ne dépassaient pas le niveau des constats objectifs relevés par les professionnels : ceux
d'un entourage familial peu présent, d'une sexualité précoce, d'un désir d'indépendance, d'un
risque dû à la présence de prédateurs, d'un passage par la prostitution occasionnelle voire, de la
tentation d'avoir recours à des prestations sociales. Approfondir les causes déterminantes
relatives aux constats objectifs est un enjeu de nature à mieux comprendre la subjectivité de ces
conduites afin de mieux répondre à des demandes qui ont à la fois traits au domaine culturel et
au domaine social. Apparemment, le processus de déculturation joue un rôle dans la fréquence
des grossesses précoces dans l'Ouest guyanais, mais les justifications syncrétiques avancées le
plus souvent au nom de la mondialisation et de son impact individualiste et consumériste
demandent à être approfondies. La perte de l’autorité coutumière après la mise en place de la
nouvelle organisation administrative régissant les villages en commune (génération 1: 1934 -
1960), le départ des hommes vers le littoral, l’apport massif de population du Suriname voisin
(génération 2 : 1950 - 1984) et le mode de vie occidental sans garde-fou, comme la télévision, le
téléphone portable... deviennent objets d'intérêt qui modifient la perception et les comportements
des jeunes (génération 3 : 1991 - 2001), ( HO5).
Des questions demeurent qui sont des enjeux psychosociaux présents et pour l'avenir : les
jeunes adolescentes ne semblent pas éprouver de regret vis-à-vis de la culture antérieure mais
228
elles manifestent néanmoins de la culpabilité, de la honte d'avoir failli en quelque sorte.
Pourquoi? Pourrions-nous établir un lien avec le mythe familial ? Comment expliquer des désirs
d'une émancipation personnelle et la sensibilité qui perdure vis-à-vis des relations et des
solidarités traditionnelles ? Les faibles connaissances relatives à l'anthropologie, l'ethnologie, la
philosophie, la psychologie ne sont-elles pas la cause profonde de la faiblesse des aptitudes et
des stratégies d'adaptation humaine et sociale ; l'école joue un rôle nettement insuffisant pour
apporter des réponses aux demandes des jeunes en termes d'appréhension, d'estime, de gestion,
d'affiliation de soi dans une société dont ils perçoivent qu'elle a peu de considération pour eux.
Ils réagissent en s'attribuant, la responsabilité culpabilisée de cette situation, ou en projetant la
responsabilité sur le monde comme l'indique certains de leurs questionnements. Toutes ces
questions demeurent quelque peu en suspens. Il faudrait les appréhender à l'aide d'approche
semblable à celle qui est initiée dans la présente recherche augmentée de tests projectifs pour
enrichir l'analyse fine des mécanismes de défense. L'addition de tests et d'échelles de coping
permettrait de mieux appréhender l'objet de l'hypothèse (HO5) relatif au processus
d'acculturation dans le but de mieux adapter au terrain des modes de prévention qui restent à
spécifier. Il en va de même pour les rapports sexuels précoces et l'altération de la transmission
des valeurs et des pratiques culturelles et sociales dans une contrée en perpétuelle mutation.
Cette approche complémentaire pourrait viser en particulier les relations entre comportement
familial et parental (rôles des mères et pères en évolution ?), et plus particulièrement l’accueil
fait par "l’entourage originaire d’appartenance, celui de la famille"303 (Schmit & Wawrzyniak,
1999 ; Wawrzyniak, Bessaudou & Schmit, 1999), cette influence est essentielle.
Bydlowski304 affirme : "les parents qui donnent la vie sont eux-mêmes porteurs de
représentations, de scénarii plus ou moins conscients, de marques signifiantes venues de leur
histoire et de façon transgénérationnelle, de celle de leurs ascendants. Les marques seront
transmises à leur insu en même temps que le souffle biologique".
Nous nous posons à l'issue de notre travail les questions de savoir si les perturbations, les
changements paradoxaux accélérés de l'hypermodernité ne sont pas en train de bouleverser les
transmissions intergénérationnelles au point de créer des situations anomiques risquées pour
l'avenir des générations futures, a fortiori dans des milieux qui n'y sont pas préparés
culturellement. Pour autant, nous posons la question du "partenariat psychique" qui se construit
dans une relation à un autre, à une famille, à un groupe, et quelles pistes de réflexion s’offrent
pour penser un cadre de soins à donner aux adolescentes. Wawrzyniak et Schmit nous précisent

303
Schmit & Wawrzyniak, 1999 ; Wawrzyniak, Bessaudou & Schmit, 1999.
304
Bydlowski, 1957.
229
que la "prime adolescence constitue un âge sensible et vulnérable qui appelle un maximum
d’égards et de respects de la part du monde adulte"305.
Les grossesses adolescentes apparaissent dès lors comme un indicateur du changement de
nature de la culture Bushinenguée et comme le révélateur d'un bouleversement plus général de la
société qui bouscule les rôles, efface les barrières et expose les adolescentes.
L'approche du problème des grossesses précoces comme celles de l'ensemble des
problèmes posés par l'interculturalité se heurte aussi à la difficulté de mettre en adéquation les
outils utilisés avec les sujets auxquels ils s'adressent. Ainsi l'échelle EPDS questionne de manière
évasive et large sur des thèmes perçus comme ambivalents ou paradoxaux du fait qu'ils
interrogent de manière générale des situations personnelles et particulières. Les formulations
déstabilisent souvent les adolescentes qui ne sont pas habituées à ce type de questionnement. En
ce sens l'immersion progressive effectuée sur les lieux de recherche a permis en partie d'éviter un
certain nombre d'écueil de communication.

Nous nous posons également les questions de savoir si toutes les recherches
entreprises en Sciences Humaines et Sociales se préoccupent véritablement de la nécessaire
distance culturelle à respecter pour assurer la fiabilité de leurs résultats. En ce qui nous concerne,
nous considérons que l'approche longitudinale transversale mise en œuvre pour la réalisation de
cette recherche a été utile pour rendre compte d'une manière décentrée les résultats obtenus.
Un chercheur se devrait de pouvoir demeurer dans une neutralité parfaite vis-à-vis de son objet
de recherche, mais comment ne pas répondre à une demande et un souhait d'empathie le plus
souvent seulement exprimée par des silences, des attitudes : "les filles du fleuve ne parlent pas".
Comment ne pas penser que c'est peut-être, comme le dit G. Othily évoquant le poème
"ils ont", du plus nègre des nègres marron : Léon Gontran Damas que doit probablement nous
venir le sens de la prévention la plus sage.

"Ils ont
Ils ont si bien su faire
Si bien su faire les choses
Les choses
Qu'un jour nous avons tout
Nous avons tout foutu de nous-mêmes

305
Wawrzyniak et Schmit, 2008.
230
Tout foutu de nous-mêmes en l'air".

(Léon-Gontran Damas, Pigments, 1937)

Prospectives

Le programme de prévention par une éducation sexuelle doit continuer dans les
établissements scolaires, dans les centres de santé et les PMI. Il doit être adapté à la culture, tout
particulièrement pendant la zone de fragilité entre 10 et 13 ans, zone de primo adolescence, afin
d'éviter le passage à l'acte. Il apparaît nécessaire que ces actions de prévention soit
l'aboutissement d'un partenariat en y associant les familles, les représentants de la société
Bushinenguée N'Djuka ainsi que les intéressées, afin d'élaborer ensemble des stratégies adaptées.
L'information ne suffira pas, il est indispensable de permettre une meilleure accessibilité à la
contraception. Par ailleurs, comme déjà pratiqué à Cayenne, un camion itinérant pourrait être mis
en service pour développer la prévention de proximité.

Nous proposons également la création d'une maternité à Maripassoula pour éviter le


déplacement de ces jeunes filles trois mois avant l'accouchement, ainsi leur permettre de rester
dans leur environnement culturel et de bénéficier de l'accompagnement par les pratiques
traditionnelles faites de savoir coutumier et transmis aux femmes par les femmes. Il pourrait être
envisagé dans ce cadre, la mise en place d'une prise en charge spécifique, avec un protocole
adapté, regroupant des acteurs significatifs tels que les mères, des gynécologues spécialistes des
grossesses précoces, un accueil mère-bébé, des psychologues interculturalistes, des sages-
femmes, puéricultrices, infirmières, formées au mode d'appréhension de la différence.

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250
Résumé

Les grossesses adolescentes restent un enjeu de santé publique en Amazonie française,


plus particulièrement dans l'Ouest Guyanais. Le travail réalisé dans cette recherche s'inscrit dans
la dynamique d'une psychologie interculturelle prenant en compte des indices d'ordre
anthropologique, ethnoculturel, psychanalytique, systémique et sociologique. Le croisement de
ces approches méthodologiques pluri focales a permis d' analyser les résultats qui sont
essentiellement basés sur l'apport du carnet clinique et l'observation participante, précisant ainsi
les outils utilisés : les entretiens directifs et semi-directifs, la création de génogrammes
psychodynamiques, la passation du test de la figure complexe de Rey, du test du Rorschach et de
l'échelle de dépression post-natale d'Edimbourg.
L'approche longitudinale transversale mise en œuvre pour la réalisation de cette recherche
a été utile pour rendre compte d'une manière décentrée des résultats obtenus. Les constats
effectués valident empiriquement le rôle et le statut de l'organisation familiale d'un point de vue
ethnologique. Chez les jeunes femmes en question se font jour des traits comportementaux
syncrétiques fondés sur des intuitions individuelles propres. Les résultats révèlent l'existence de
tensions entre des traits identitaires potentiels contradictoires voire paradoxaux. L'approche en
terme de mécanismes de défense et de coping permet, de percevoir les discontinuités présentes
dans la situation des intéressées.

Mots clés : Grossesse adolescentes - Amazonie - Psychologie interculturelle - Mode


d'appréhension de la différence - Identité - Transgénérationnel -

Abstract

Teenage pregnancies remain an important public health issue in the French Amazon
region, most especially in western Guyane. The research carried out in this paper is part of the
ongoing development of intercultural psychology which involves anthropological, ethnocultural,
psychoanalytical, systemic and sociological aspects. The bringing together of the multiple areas
of scientific inquiry involved in these methods of approach has facilitated the analysis of the
results, which are mainly based on the information from a clinical diary and participant
observation, involving: directive and semi-directive interviews, the creation of psychodynamic
genograms, using the Rey complex figure test, the Rorschach test and the Edinburgh post-natal
depression scale.
The interdisciplinary longitudinal approach used to conduct this research was useful in
assessing the results obtained in a manner free from the cultural references of the researcher. The
findings empirically validate the role and status of family organization from an ethnological
point of view. Syncretic behavioural traits based on individual intuitions come to light in the
young women studied. The results reveal the existence of tensions between potential
contradictory or even paradoxical identity traits. The approach in terms of defence and coping
mechanisms makes it possible to perceive the discontinuities present in the situation of the
young women studied.

Key words : Teenage pregnancy - Amazon region - Intercultural psychology - Ways of


perceiving difference - Identity - Transgenerational.
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