Anthropologie des religions Numéro 22 Juin 2018
Anthropologie des thérapies traditionnelle en Algérie : pratiques,
représentations et discours des acteurs dans le champ thérapeutique
HADJ BENALLOU NOUREDDINE
Doctorant u
RÉSUMÉ
Le recours aux thérapies traditionnelles est considéré comme une
démarche « normale
ce. On peut même dire
: « le milieu
urbain ».
démontrer les multiples facettes de ces pratiques en Algérie et dans les pays
du Maghreb (Toualbi, 1984 ; Mohiat-Navet, 1993 ; Aouttah, 1993). Depuis
les années quatre-
variée et diverse, voire pompeuse. Mais la préoccupation primordiale était la
psychiatrie culturelle » ou « transculturelle »,
fondée sur la découverte des étiologies et des classifications propres à
chaque culture, dans sa conception de la maladie. Le rapport « maladie-
culture ient
[1]
ethnique et le couple modernité/tradition.
ABSTRACT
our society, being part of a therapeutic process admitted and recognized in
our culture. Even today, these traditional therapies did not lose their power;
even more, they have conquered the urban space. Many studies on
traditional therapies have tried to examine the multiple aspects of these
therapies in Algeria and other North-African countries (Toualbi, 1984;
Mohiat-Navet, 1993; Aouttah, 1993) and since the 1980s the bibliography
on this topic has greatly increased, sometimes even pompously. Their
ogies and the classifications
-
is explored in connection with social change, the unconsciousness, the ethic
unconsciousness and the modernity/tradition dyad.
Mots clés: thérapies traditionnelles, représentations, magie, mauvais- ,
maladie, souffrance, taleb, raqi, tradiparaticien.
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Anthropologie des religions Numéro 22 Juin 2018
Anthropologie des thérapies traditionnelle en Algérie : pratiques,
représentations et discours des acteurs dans le champ thérapeutique
HADJ BENALLOU NOUREDDINE
Doctorant u
Les thérapies traditionnelles sont souvent associées à la maladie
où le fait
culturel devient psychiatrique. Dans les sociétés maghrébines, ce discours
« nosographique » est resté inhérent à un discours étiologique fixé sur les
notions de « djinn » et de « possession », alors que le discours sur les
e réponse à cette étiologie simpliste, réduit aux
Il est évident que ces études ont adopté une approche théorique et
:
-
relation entre le trouble mental, le système de la santé, et la culture.
psychiatrie
culturelle », ou « ethnopsychiatrique
peut appeler la construction sociale de la maladie à travers les
représentations sociales de la maladie et de la santé. On peut citer ici les
Bastide (R) 1977, Boughali (M) 1988).
- Le terrain de ces études est souvent lié à des lieux
thérapeutiques définis comme modernes, « les hôpitaux psychiatriques »
ou traditionnels comme les « zaouia » « ». Dans les deux
cas, on assiste à une situation ambiguë, où la maladie mentale et la
po
possédé « frappé madroub, maskoun » est désigné par certains comme
Devant un tel constat, il était primordial de définir quelques
principes de base, qui nous paraissaient comme une rupture
épistémologique, et qui vont permettre à cette étude de déterminer sa propre
démarche. On peut citer trois principes :
-
ethnopsychiatrique, et de toute approche classificatoire de la maladie
; elle le
nomme et le définit dans le sens donné par le discours de la culture.
Autrement dit, elle ne le « psychiatrise » pas. Notre démarche est loin
de tout schéma préétabli, lié à une classification nosographique,
psychiatrique ou autre : «
notre insu de précompréhension implicite ou de choix partisan »
(Laplantine, 1997, p. 14)
5
Anthropologie des religions Numéro 22 Juin 2018
- Les thérapies traditionnelles ne sont pas limitées à un
des djinns et à des incantations magiques. Les représentations
associées à ces pratiques nous imposent la recherche du discours
culturel et le sens donné à ces pratiques thérapeutiques par les
principaux acteurs (les tradipraticiens et les clients).
- Le terrain propice à ces thérapies traditionnelles, comme on
-delà
des murs des hôpitaux psychiatriques et des « zaouïas ». Ce sont les
quartiers populaires à Oran, comme « Elhamri », « El barki » et
« Gambetta », qui sont devenus des lieux favorables et privilégiés
pour ces pratiques thérapeutiques.
À partir de ces principes de base, nous avons défini notre recherche
comme « les fondements anthropologiques des thérapies traditionnelles, le cas
du taleb et le raqi dans un milieu urbain ».
UNE DÉMARCHE ANTHROPOLOGIQUE
des « faits culturels -à-
problématique de la maladie mentale, mais aussi à toutes les problématiques
sociales de la vie quotidienne. Ainsi, le discours de la culture sur ces
pratiques thérapeutiques, sur la maladie et
principal de cette étude. Nous sommes dans une approche
« compréhensive -à-dire chercher le sens
de ces pratiques dans le discours des principaux acteurs, à savoir les
tradipraticiens
Elle met en exergue les différentes facettes de ces thérapies traditionnelles
dans les deux principales figures de ces pratiques thérapeutiques que sont le
Taleb et le Raqi.
UNE DEMANDE CROISSANTE
ET UNE CLIENTÈLE ABONDANTE
Il est évident que ces pratiques thérapeutiques ne cessent de
Oran, certains quartiers comptent plusieurs tradipraticiens spécialisés dans
tous les genres de thérapies traditionnelles. On peut constater avec le tableau
qui suit que la fréquentation des clients est très importante et significative
chez nos deux tradipraticiens, le Taleb et le Raqi. Une première lecture de
ce tableau démontre que les femmes sont plus demandeuses de ces pratiques
thérapeutiques que les hommes (78 % chez le Raqi et 65 % chez le Taleb).
La fréquentation chez le Raqi est plus importante que chez le Taleb (presque
trois fois plus).
MOIS Fréquentation Fréquentation total Pourcentage %
chez le Raqi Chez le taleb
Raqi Taleb
H F H F raki taleb H F H F
Nov. 68 240 40 60 308 100 22,07 77,93 40 60
Déc. 75 195 52 70 270 122 27,77 72,23 42,63 57,37
Jan. 80 222 63 99 302 162 26,46 73,51 38,88 61,12
Fév. 58 204 38 79 262 117 22,13 77,86 32,47 67,53
Mai 85 280 75 90 365 165 23,28 76,71 45,46 54,54
Juin 95 340 21 65 435 86 21,83 78,16 24,41 75,59
Juil. 83 322 28 112 405 140 20,49 79,50 20 80
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Anthropologie des religions Numéro 22 Juin 2018
Août 60 360 33 96 420 129 14,29 85,71 25,58 74,52
Sep. 77 390 17 77 467 94 16,84 85,51 18,08 81,92
TOTA 681 2553 367 748 3234 1115 21,05 78,95 32,92 67,08
UX
H= Hommes ; F = Femmes
Tableau 1 : la fréquentation des clients chez le Taleb et le Raqi
OBJETS DE CONSULTATION CHEZ LE TALEB
ET LE RAQI
Notre étude nous a démontré les différents sujets ou objets qui
incitent à demander une consultation chez le Raqi et le Taleb. Ces premiers
objets de consultation [tableau
psychologiques, sont souvent liés à des représentations sociales et
signaler un point important concernant ces premiers objets de consultation.
Les différents objets de la consultation, quelle que soit leur nature
(psychique, sociale ou organique), disparaissent souvent pendant la pratique
culturellement établi. Ainsi un célibat (non choisi) devient un synonyme de
mauvais- magie
comme une magie de touwkal ou tukal « sorcellerie alimentaire », etc.
Presque tous les premiers objets de la consultation deviennent ainsi comme
relle» désignée, soit par la magie
(sihr), soit par le mauvais-
premiers de la consultation :
- Ce qui est organique : la maladie est définie comme organique ou
semble clair que certains membres du corps (dans les 100 cas de
maladie ou à la
% des demandes de
consultation chez le Raqi et le Taleb.
- Ce qui est psychologique : un désordre psychologique bien défini
comme la dépression ou des troubles psychologiques liés à des
situations de désarroi ou de détresse sociale, comme le célibat
prolongé.
- Problèmes sociaux : on peut parler ici de quelques problèmes
sociaux dont souffre la société algérienne. Parmi les sujets
importants de cette catégorie, nous trouvons les relations familiales,
les relations au travail et quelques souffrances liées à des
phénomènes sociaux comme le chômage et le célibat prolongé.
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Anthropologie des religions Numéro 22 Juin 2018
Objet de consultation chez le Nombres
Taleb et le Raqi des cas
1 Migraine 08
2 22
3 06
4 Problèmes professionnels 10
5 Problèmes familiaux et relationnels 13
6 Chômage 07
7 Maux de dos 06
8 Insomnie et troubles de sommeil 08
9 Appareil digestif et ballonnement 20
Tableau 2 : objets de consultation chez le Taleb et le Raqi
ITINÉRAIRE THÉRAPEUTIQUE OU LE PROCESSUS DE
MENTALISATION DE LA MALADIE ET DE LA SOUFFRANCE
démontre non seulement le chemin de la quête de la guérison, mais aussi le
processus par lequel le patient interprète sa maladie ou sa souffrance. On
peut parler de deux catégories :
La première catégorie pensée »
dans un système biomédical. Ce sont tous les patients qui se sont présentés
chez les deux tradipraticiens pour des symptômes organiques, tels que les
ux
traitement. Il apparaît comme un deuxième ou dernier recours à la suite de
dans son devoir de guérir » ou, à défaut, à donner
un diagnostic précis et une thérapie efficace. Tout cela engendre une image
négative du médecin et du traitement (médicaments). Ainsi, le médecin
devient un « incompétent », « un commerçant » et les médicaments seront
souvent qualifiés comme « inefficaces » et même « nocifs » et
« empoisonnants ».
frustration terrible de ne pas trouver un sens à leur souffrance et à leur
douleur. Voilà comment la médecine devient un lieu de non-sens, un lieu
sans signifiant ni suje
tradipraticiens) le sens perdu ou manquant, voire manqué.
La deuxième catégorie : celle où la maladie ou la souffrance est déjà
« pensée
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la culture qui prime sur toutes les autres interprétations. Le patient ne
son malheur dans des éléments culturellement admis. Le recours à la
thérapie traditionnelle, dans ces cas, est « par obligation
peut répondre à ce genre de demande thérapeu
cette catégorie, des cas de souffrance sociale (chômage, célibat prolongé),
relationnelle (relations conjugales, relation belle-fille et belle-mère) et
professionnelle (baraka pour le commerce, promotion sociale). Enfin, on
p
souvent liée à deux sortes de diagnostics qui sont la magie et le mauvais-
LA PRATIQUE THÉRAPEUTIQUE
Trois éléments principaux de toute pratique thérapeutique : le
diagnostic, le traitement et les procédures thérapeutiques
Le diagnostic : le diagnostic est la première étape cruciale dans le
Le diagnostic est
souvent lié à des représentations partagées par des tradipraticiens et le client.
Deux moments ou deux temps dans le diagnostic : le temps du diagnostic initial
et le temps du diagnostic thérapeutique.
st le diagnostic du client et son
entourage (famille, voisin, ami). Ici, la maladie ou la souffrance est déjà
moment de consultation » ou « constatatif, posé par
le malade lui-même et son entourage, sur base de connaissance commune se
rattachant aux signes et caractéristiques de ce qui est considéré comme
pathologique » (Aouttah, 1993, p. 105)
Le moment du diagnostic thérapeutique
qui arrive rarement) le premier diagnostic du client et son entourage, est le
diagnostic fondamental pour la procédure thérapeutique, et la caractérisation
le diagnostic
identificatif », qui selon Aouattah Ali : «
indique aussi la démarche curative que le spécialiste se proposera
».
sse pas seulement
aux symptômes ou au corps-malade, mais il « instaure un sens et explique le
pourquoi de la maladie en incluant tous les autres malheurs et aspects de la
vie » (Aouttah, 1993, p. 122).
demeure parcimonieux et réducteur, se basant sur une étiologie simpliste
liée à la magie et au mauvais-
La thérapie
précédemment,
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représentations sociales durant tout le processus thérapeutique. On peut dire
que la réinterprétation de la maladie et des symptômes selon un code
culturel est considérée comme une condition préalable pour commencer
toute pratique thérapeutique traditionnelle. Celle-ci se caractérise par ce qui
est invariable et commun et ce qui est invariable et non-commun
1) Invariable et commun : ce sont les moyens et les procédures
thérapeutiques utilisés pour chaque traitement proposé, en dépit de la
tous les cas (les clients) subissent ce traitement ou cette procédure, et
de :
-
versets coraniques qui ont le pouvoir de repousser tout acte magique ou le
mauvais-
- : cette eau doit être pure et purifiante. On
roquia écrite qui sera diluée dans cette eau.
2) variable et commun
produits pharmaceutiques jadwal
avéré
comme remède ou thérapie pour certains clients et patients, et non
pour les autres (le tableau talismanique et le sihr).
Procédures thérapeutiques :
définit comme des « opérateurs thérapeutiques » :«
procédures logiques induites par le thérapeute et agissant comme de véritables
contraintes (à penser, à agir, à ordonner) sur le malade » (Nathan, 2001, p.
126). Grâce à ces opérateurs thérapeutiques, les deux tradipraticiens seront en
mesure de gérer le patient, la maladie ou la souffrance et la thérapie. On peut
parler de procédures religieuses et de procédures magiques.
Procédures religieuses
islam comme procédures thérapeutiques. On peut parler
de la roquia comme principale référence dans ce domaine. La roquia est
définie, selon Ibn Manddour, comme des « incantations contre toute atteinte
» (Ibn Mandour,
2001). La roquia comme pratique thérapeutique se définit comme : « les
incantations des versets coran
langue arabe sur celui qui est malade » (Abi allia, 2008, p. 69).Il semble que
la roquia, comme en témoigne la Sunna et les hadiths du prophète, et selon
les définitions énoncées, signifie essentiellement des thérapeutiques liées
roquia
10
Anthropologie des religions Numéro 22 Juin 2018
est également liée à ce qui est bon et salutaire « le mot roquia ne se dit pas
pour ce qui est néfaste et mauvais, il sera qualifié de sihr » (Abi
abderahmane, 2006, p. 96)
La roquia est utilisée soit en lecture (roquia
(roquia écrite). Nous avons constaté que le Raqi utilise exclusivement la
roquia écrite avec du
roquia
semble clair que la roquia
mais aussi de diagnostic. La roquia permet selon les deux tradipraticiens
symptômes qui apparaissent après « un travail de la roquia » vont confirmer
ou infirmer une maladie. Elle va permettre la distinction entre le mauvais-
a possession et le sihr. Ainsi les vomissements indiquent souvent un
« sihr touwkal », les bâillements un mauvais-
pleurs seront synonyme de possession par le djinn. La roquia est une
question de croyance et de foi. La croyance et la foi (dans le sens de niya)
thérapie traditionnelle, la roquia doit permettre le passage du profane au
pureté, et du doute à la certitude.
Procédures magiques : ces procédures sont liées à un « travail
magique » ou à une pratique « contre-magique
a une demande spécifique pour de telles procédures. Le tradipraticien a
souvent recours à ce que Frazer a désigné comme « magie sympathique ».
La procédure consiste à utiliser les habits, peigne et tout ce qui a été en
neutraliser un « travail magique ». Ces procédures magiques apparaissent
non seulement comme des procédures offensives, mais aussi défensives.
Deux discours et deux attitudes se distinguent par rapport à ces pratiques
magiques. Le Taleb estime que la magie ne peut être neutralisée que par la
magie (une contre-
procédures. Alors que le Raqi est totalement contre un travail magique, quel
que soit sa nature, et se confine dans un rôle de « neutralisateur
magique. Autrement, si pour le Taleb le recours à la magie est indispensable
pour contrer une autre magie, pour le Raqi il suffit de la neutraliser sans être
obligé de répondre avec une autre magie. On peut dire que le Taleb est
magiques. On a
mécanique »,
-à-
modifications mineures. Le rituel magique est réduit dans sa forme et son
contenu. Nous avons constaté
et des habits avec un jadwal
dans plusieurs situations différentes. Cela peut indiquer que le Taleb fait
appel à quelques-unes des pratiques qui trouvent une résonance particulière
chez ses clients. Ainsi, le Taleb lui-même nous a signalé que les femmes
11
Anthropologie des religions Numéro 22 Juin 2018
font souvent la demande de jadwal « tableau talismanique » qui est
considéré comme le meilleur et le plus efficace « travail magique ».
ANTHROPOLOGIE DE LA MALADIE ET DE LA
SOUFFRANCE SELON LE DISCOURS DES ACTEURS
DANS LE CHAMP THÉRAPEUTIQUE
Si on prend le champ thérapeutique traditionnel dans son contexte
culturel, loin de toute interprétation ou classification selon un schéma
exogène à ce champ, alors on peut distinguer deux entités nosologiques : le
mauvais- al-ayn) et la magie (sihr).
Le mauvais- (ayn ou al-ayn) : il est souvent désigné comme un
élément étiologique commun pour déterminer la cause de plusieurs maladies
ou souffrances. Selon une étude récente (El Ayadi, Rachik, &Tozy), 90,9 %
-
-
fondée sur un sentiment
relation avec celui qui possède et celui qui convoite. Le discours de la
victime du mauvais- désigner, des situations
matérielles (avoir une villa, une voiture, réussite sociale et professionnelle),
- : « ils ont
vu que je suis un jeune homme qui possède une voiture, une villa et une
situation professionnelle, alors ils me suivent avec leurs yeux ». Et Mokhtar
oin de cette idée quand il dit : « Si je savais que la construction de
ma villa sera la cause de cette situation le mauvais-
jamais à la construire ». Il ressort clairement de ce discours culturel que le
mauvais- rtissement et un ajustement de tout qui peut
Aouattah : « -
totalisante et une vision collective rendant difficile, voire dangereuse, toute
velléité individuelle à trop vouloir se distancier des autres » (Aouttah,p. 84).
Malgré le caractère persécutif de cette atteinte, il reste que son auteur
une manière explicite. Il est souvent nommé par
rapport à une catégorie (la famille, les proches, et les voisins). Cela indique
quelques caractéristiques des rapports sociaux (entre voisins par exemple),
roblématique de conflit
- : « la notion du mauvais-
personne possé » (Claisse-Dauchy, 1996, p. 52).
Fondements anthropologiques du phénomène du mauvais-
mauvais-
Dans notre étude, le discours des acteurs nous a démontré que « ayn
concept de « ayn
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Anthropologie des religions Numéro 22 Juin 2018
un discours culturel qui se manifeste à travers les représentations et les
pratiques thérapeutiques selon les acteurs dans ce domaine, à savoir, les
tradipraticiens, et les patients. Le mauvais-
ue loin de toute
conflit, comme un « objet de distinction
(alayin) et possédé par la victime (almaayoun). Il pourrait être un atout
physique (beauté, bonne santé), ou matériel (avoir une belle maison, voiture,
fonction régulatrice à double sens
symbolique des conflits liés à la distribution des biens et des richesses, ensuite
distincte et différente du commun.
La magie (sihr)
Cette étude sur le terrain démontre que la magie est derrière la
plupart des croyances associées à la pratique thérapeutique et les
représentations liées aux maladies et aux souffrances. Ce qui est désigné à
magicien et à une pratique magique. Nous avons constaté que le sihr se
divise en deux parties ; selon la manière ou la méthode et selon le but
:
Le sihr selon la méthode utilisée : le moyen par lequel le sihr pénètre
citer deux types de magie les plus répandus :
Sihrtukal ou touwkal ce qui est donné à manger ». Ce sihr
est associé à la nourriture (manger et boire) est un « sihr alimentaire » si on
peut dire ainsi. La nourriture ensorcelée va permettre au sihr de pénétrer
dans le corps de la victime. Le mal « le sihr » sera introjecté par la victime
par le biais de la nourriture. Les symptômes se caractérisent par des
leurs.
Sihrtakhati (marcher sur, ou passer sur)
magie est pulvérisée ou placée (aussi sous la forme de mauvaise écriture ou
u au lieu de travail, ou dans un lieu qui
permet le passage de la personne concernée. Il suppose que la magie pénètre
touwkal, qui nécessi
Le sihr : le sihr est désigné
métaphoriquement selon trois types :
Sihr de séparation : tout acte magique qui vise à briser une relation
entre deux personnes ou plus. Il est souvent désigné dans le cas de
séparation entre un mari et son épouse, comme il est dit dans le verset : « ils
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Anthropologie des religions Numéro 22 Juin 2018
épouse » (La Vache albaqara, verset 102). Nous avons constaté que cette
magie est souvent utilisée pour résoudre les conflits familiaux entre la mère
et la belle-fille (le cas de wahiba et salima). La détérioration de la relation,
(époux ou épouse) sont les symptômes les plus importants qui indiquent
sihr.
Sihrtaâtil sihr qui empêche le fonctionnement normal de la
vie quotidienne dans la société. Il est surtout lié à ce qui est nécessaire pour
atteindre une vie sociale normale et équilibrée comme le travail et le
mariage. Un célibat prolongé, une récession commerciale, le chômage, ou
ne pas obtenir une promotion au travail peuvent tous indiquer un sihr qui
perturbe le déroulement normal des évènements.
Le sihr sihr
sa consolidation. Cette magie est utilisée dans le but de parvenir à une
garantir et de consolider une relation existante. Il peut être un outil de
défense contre une magie de séparation (le cas de Fatima), ou comme un
se marier (le
Fondements anthropologiques du sihr
Le sihr ise comme un système magique par lequel la
communauté essaie de régler certains litiges et conflits sociaux. Le sihr apparaît
comme une trame relationnelle construite selon un « modèle de persécution »
(Marc Augé cité par Ali Aouattah). Cela se détermine au premier lieu dans une
part. Ensuite, le magicien intervient en tant que tierce partie, comme un lien
1)
dans ce « système magique » comme une problématique
ctérisée par des conflits et des tensions
sous-jacentes.
2)
(famille, voisin, collègue de travail).
3) : « la
maladie est un
»
(Laplantine, 1992, p. 76).
: dans cette symptomatologie du
sihr et du mauvais- s saisissantes peuvent poser une
certaine confusion et ambiguïté. Quelques caractéristiques peuvent nous
aider à faire une distinction entre ces deux phénomènes :
14
Anthropologie des religions Numéro 22 Juin 2018
1)
dans un organe ou dans une partie du corps, contrairement au
mauvais-
2) La magie nécessite certaines pratiques magiques, alors que le
mauvais- ire entre la victime et
3) Dans le diagnostic des symptômes, le Raqi et le Taleb cherchent
est inexistante, le diagnostic du mauvais-
La magie, la femme et le Taleb
comme pratique, et associée à la femme en termes de fréquentation. Dans
son étude sur la magie dans la campagne sétifoise, Outtis Aissa (Outtis,
1998) a démontré que ce rapport à la magie est dû à la situation de la
femme dans la « famille paysanne » et aux grands changements qui ont
touché le statut du paysan et de la femme. Le sihr est perçu dans cette
« idéologie paysanne » comme un « travail des femmes ». Faire manger,
cuisiner est suspicieux pour une femme capable de la magie,
particulièrement la magie de touwkal : « les femmes sont tenues pour être
des manipulatrices potentielles et effectives de cette procédure » (Aouttah,
p.84). ation, très répandue dans notre société, entre le sihr
touwkal et la femme. Dans cette idéologie dominante, se détermine
utilisé le pouvoir de la magie comme un contre-pouvoir contre la
domination masculine. Il a été démontré par les cas que nous avons
étudiés, que la femme peut utiliser la magie dans un système (lieu de
travail) dominé par les hommes pour une carrière professionnelle plus
prospère (le cas de Mohamed). Mais cette magie peut être utilisée aussi
(le cas de Salima et sa belle-mère, et le cas de Fatima et la maîtresse de
son fiancé).
Pour avoir un « travail magique touwkal ou
katba « mauvaise-écriture » (écriture du mal), la femme sollicite souvent
le
jadwal » (le tableau talismanique). Le taleb A.M disait : « La majorité des
femmes croit beaucoup dans les tableaux et elles viennent souvent me voir
pour ça ». Le Taleb A.M est devenu ainsi le spécialiste de « sihr », ketba et
jadwal, avec une fréquentation des femmes qui est trois fois supérieure à
celle des hommes.
Il faut signaler que le Taleb fait souvent référence à un islam
15
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des zaouïa, un sol tapissé par une hssira
jawi-benjoin) qui prône : « cultes des saints, influences de la baraka, rôle
des génies et forte présence des confréries » (Claisse-Dauchy, p. 16).
DE LA STRATÉGIE DANS LE CHAMP
THÉRAPEUTIQUE
sociale. Ils puisent dans le patrimoine culturel et religieux et ce sont les
formes modernes de la pratique thérapeutique qui leur permettent de
la réalité du champ thérapeutique.
- Religion : la religion est une référence primordiale et essentielle à
toute pratique thérapeutique traditionnelle du Raqi ou du Taleb. En
effet, leurs discours reposent souvent sur cette légitimité religieuse,
par des versets et hadiths qui exhortent le musulman à se faire soigner
par le Coran et la Sunna. Nous
deux personnalités religieuses spécialisées dans la thérapie par la
cheikh » (souvent utilisé par le
est pas seulement une formalité de respect, mais aussi un
témoignage des compétences et de savoir nécessaires pour toute
pratique thérapeutique traditionnelle.
-
manifestations modernes que nous trouvons chez le médecin, telles
pharmacie). Cela démontre une quête de professionnalisation qui se
veut moderne
médecine du prophète.
- Une attention considérable à chaque maladie ou souffrance : cela
pathologiques, quelle que soit leur nature. Cela appelle une sorte de
-à-dire une
banalisation qui va vider toute atteinte de sa dimension
psychologique et médicale. Une uniformité de la maladie ou de la
utre. Elles
sont toutes mises dans le « même panier ».
- Les thérapies traditionnelles et la médecine : malgré le manque
Raqi et le Taleb vantent souvent leurs relations de « complicité et
» avec les médecins. Il parait que certains médecins
malades. une sorte de
reconnaissance ou réhabilitation sociale les considérant comme des
16
Anthropologie des religions Numéro 22 Juin 2018
CONCLUSION
Le but de cette étude était de mettre en exergue
pratiques thérapeutiques dans un milieu urbain et dans une grande ville
traditionnel semble un champ multiple et divers dans ses pratiques et ses
discours. Il nécessi et le restitue
thérapies traditionnelles sont essentiellement une quête de « sens ». Cette
« quête » ne doit pas être interprétée autrement que dans le sens donné par
les principaux acteurs dans ce champ thérapeutique, à savoir les
tradipraticiens et les patients.
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