Différences entre anthropologie et ethnologie
Différences entre anthropologie et ethnologie
Albert Piette
Professeur à l’Université d’Amiens (France)
Membre de l’Institut Marcel Mauss
(Paris, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales)
Le socioculturalisme
Les méthodes d’enquête de terrain, malgré le principe souvent répété d’attention aux
hommes et la fixation inéluctable du regard sur eux, constituent un exemple parfait de
socioculturalisme : observer globalement les êtres présents dans une situation, d’une certaine
façon tous à la fois, à poursuivre ainsi dans la prise de notes et à fortiori dans le travail de
synthèse, de théorie et de description. Filtrer et homogénéiser ainsi les données en vue de pointer
la singularité d’une entité socioculturelle suppose une suspension de la présence intrinsèque de
l’être humain. Prenons l’exemple de l’ethnologie, en sachant qu’un raisonnement analogue
pourrait être tenu pour d’autres formes d’enquête, par exemple celles issues de l’Ecole de
Chicago.
Dans le programme de l’ethnologie, il est souvent question d’introduire, par les méthodes
d’observation et surtout d’observation participante, une perspective humaine : comprendre et
représenter la vie réelle des hommes. En se joignant à la vie des gens, en plongeant dans leur
quotidien, en pleine familiarité avec eux, en tentant de capter leur propre point de vue,
l’ethnographe veut observer, comprendre puis décrire le comportement réel dans ses détails et ses
nuances qui vont jusqu’à inclure le non-dit, l’anodin, le banal. Si nous suivons les étapes de
l’opération ethnologique, nous constatons de fait que la sélection des détails considérés comme
pertinents pour l’analyse, un choix conceptuel spécifique, une modalité tout aussi particulière
d’écriture permettent au curseur ethnographique de se déplacer entre deux pôles : l’être humain et
la logique socioculturelle. Prenons, parmi d’autres possibles, l’exemple des pages introductives
de Malinowski (1963) aux Argonautes du Pacifique occidental, souvent considérées comme
fondatrices du savoir-faire ethnographique. L’auteur évoque la « chair » et le « sang » autour du
squelette de la vie tribale, le déroulement du train-train quotidien, le bruit et l’excitation que
provoquent une fête, une cérémonie ou n’importe quel événement inattendu. Quels détails et
quelles nuances de la vie sociale Malinowski conseille-t-il alors de regarder ? Il y a d’abord la
manière concrète avec laquelle un comportement est accompli au-delà de la règle prescrite.
Jusqu’où l’écart peut-il aller pour rester ainsi pertinent et typique ? Cette question
concerne au plus haut point ce que l’ethnographe va regarder, noter et garder après une première
lecture de ses carnets. Malinowski ne l’explicite jamais de manière précise. En observant ce qui
se passe, le regard retient, parmi les détails qui constituent un écart par rapport au prescrit,
seulement ceux qui s’imposent à lui sous la forme courante du fait social. Ainsi, le critère du trait
qui mérite d’être noté est celui de sa pertinence significative dans l’ensemble de la structure
sociale. Ce qui fait le « bon » trait à regarder et à noter est sa capacité à être réintégré par
l’ethnologue à la description d’une norme concrète qui n’est pas certes celle de la règle prescrite
mais celle qui correspond à un modèle comportemental partagé par les membres du groupe. « Il
faut poser, en principe, écrit Malinowski, qu’il s’agit d’étudier ici des façons stéréotypées de
penser et de sentir. Comme sociologue, nous ne nous intéressons pas à ce que X… ou Y…
peuvent éprouver en tant qu’individus selon les hasards de leur expérience personnelle. Nous
nous intéressons seulement à ce qu’ils sentent et pensent en tant que membre d’une communauté
humaine » (Malinowski, 1963 : 79). La perspective socioculturaliste est clairement affirmée et la
place de l’existence humaine est suspendue.
Dans ce modèle d’observation, le trait ethnographique n’est donc pertinent et
représentable que s’il est intégré dans une dimension typique de la société ou de la culture. C’est
l’objectif de ce type de regard attiré directement par la « curiosité » de l’objet exotique, pertinent
parce que lointain, et focalisé sur le décryptage de cette singularité culturelle à partir du seuil
informationnel nécessaire à l’identification de l’objet. « Qu’est-ce donc, continue Malinowski,
que cet art magique de l’ethnographe, grâce auquel il parvient à percer à jour la véritable
mentalité indigène, à brosser un tableau authentique de l’existence tribale ? » (p. 62). Il lui revient
de repérer la spécificité des caractères culturels : « âme d’un peuple », « attitude devant la vie »,
« tonalité du comportement », « personnalité de base », « aire culturelle », « traits culturels »,
« système de signification ». La tradition ethnologique, selon des tonalités théoriques différentes,
a ainsi pratiqué une large variété lexicale pour désigner ce qui constitue sa quête fondamentale
d’identification d’une singularité socioculturelle exotique telle qu’elle fonctionne par opposition
à d’autres.
De toute façon, même si l’ethnologue part d’un événement unique et spécifique, il lui sera
possible de reconnecter à la totalité culturelle. La médiation entre la singularité d’un événement,
d’une situation et la totalité de la culture est l’idée d’homogénéité ou d’identité partagée au sein
d’une même communauté, ancrée dans un espace précis. Sont bien sous-jacentes à cette
perspective d’une part l’idée de « communauté » comme unité de recherche ethnologique et,
d’autre part, l’idée de structure capable d’intégrer les faits dans une cohérence globale. Ce que
cherche donc l’ethnologue dans une action spécifique, ce n’est pas sa singularité en elle-même
mais en tant qu’elle informe nécessairement, du fait du principe d’homogénéité, sur la structure
sociale ou la culture dans son ensemble. Dans le modèle ethnologique, l’événement ne comporte
d’intérêt intellectuel que dans la mesure où il renvoie à cette fameuse « charte mentale » partagée
par l’ensemble des individus et où il permet de dégager des modèles conscients ou inconscients
régulant la vie sociale. L’action d’un individu n’est ethnologiquement pertinente que parce que
celui-ci représente une catégorie socioculturelle. De fait, elle apparaît bien écrasée dans la
description finale. Nous pourrions décortiquer la description ethnologique dans son texte final et
là aussi, nous découvririons un processus de « schématisation descriptive » qui insère la sélection
des événements rencontrés dans une sorte de structure qui vise à faire connaître une culture par la
mise en évidence de ses propriétés qui la distinguent des autres cultures.
Le principe ethnologique de la découverte et de l’intelligibilité d’une spécificité
socioculturelle l’emporte donc au fur et à mesure de la recherche sur la description et la
compréhension des modes de présence des hommes. Ce sont là les procédures de sélection des
enquêtes classiques de terrain, de l’observation sur le terrain à l’écriture finale, au nom d’une
compréhension, d’une caractérisation d’une culture, d’un mode de vie, d’un monde, d’une
logique d’interaction, pour y décrypter d’un espace à l’autre, d’un temps à l’autre des différences.
Ces méthodes concernent l’ethnologie, nous venons de le voir, mais aussi la tradition
ethnographique de l’Ecole de Chicago avec des procédures analogues de sélection. Le plus
souvent, l’opération ethnographique ne manque pas nécessairement, dans cette perspective, les
écarts, mais faut-il qu’ils soient partagés par la plupart des gens et qu’ils indiquent alors une
marque socioculturelle, ceux aussi qui gagnent leur pertinence situationnelle, capables de
réorienter une suite d’actions, d’indiquer un mode de gestion de circonstances inattendues et de
signifier ainsi un élément important de la spécificité d’une interaction. De l’ethnologie à
l’interactionnisme, jusqu’à l’ethnométhodologie qui sont les trois expressions les plus diffusées
de l’enquête de terrain, le travail d’intelligibilité reste profondément ancré dans le principe et
l’objectif de la science socioculturelle : comprendre la singularité d’une pertinence partagée,
disons collective, par les hommes.
L’opération inverse au socioculturalisme méthodologique n’est donc pas l’individualisme
méthodologique de type wébérien ou néo-wébérien, dont le point de départ centré sur l’individu
se dilue lui aussi dans des formes de socioculturalisme. L’objectif de Weber reste, comme nous
l’avons indiqué, la compréhension d’entités socioculturelles, le capitalisme, la bureaucratie ou le
protestantisme, dont l’idéal-type sert de médiation efficace pour associer les traits communs des
individus desquels il est effectivement, en exagérant et en éliminant des traits qui ne seraient pas
communs et qu’ils ne jugerait pas pertinents pour comprendre la dite entité collective. Nous
préférons parler d’ontisme méthodologique, en posant au point de départ de la recherche les êtres
eux-mêmes sur lesquels la focale, de l’observation à l’écriture, doit être maintenue, en vue de
construire progressivement des propositions générales sur l’homme en tant qu’espèce, et non
comme unité sociopolitique.
L’actionnisme
C’est aussi sur des activités, des actes, des événements, disons des actions que
s’interrogent les sciences sociales : le travail à l’usine, un culte religieux, une initiation rituelle,
un conflit ethnique, la violence dans une cité de banlieue, le militantisme politique ou les
nouvelles formes de pauvreté, dont l’analyse passe par la réduction de ces actions strictement à ce
qui, en leur sein, constitue la contribution ou la pertinence par rapport à une socio-logique. En
fait, l’histoire spécifique de la sociologie est marquée par des théories de l’action des hommes
pour lesquels la présence des hommes est suspendue, considérée comme non pertinente.
La plupart des théories sociologiques constituent en effet des expressions différentes
d’une compréhension de l’action. Elles se déclinent, selon les sociologues qui en sont les auteurs,
en termes de contrainte de détermination, de rationalité, de communication, de stratégie,
d’accomplissement immédiat ou encore de réalisation créatrice. Au nom de l’être humain, de ce
qu’il est, comment il existe, ce qu’il perçoit quand l’action se déroule, la critique d’une
anthropologie empirique pointe des écueils essentiels de la sociologique de l’action.
D’abord la caractérisation sociologique des actions se fait à partir du modèle d’un monde
spécifique, le théâtre, l’éducation, le sport, l’administration, un moment de rupture. Ainsi, selon
les sociologies, il est question tantôt de rôle, de scène, de coulisses, d’expression ou
d’impression, tantôt d’intériorisation, d’incorporation et de disposition corporelle, parfois de
règle, de contrainte, de valeur, d’obéissance et de détermination, parfois aussi de calcul, de
tactique, de jeu et d’intention, ou encore de liberté, de vigilance, de contrôle et de travail.
Certains termes du lexique socio-logique ne sont d’ailleurs pas exclusifs d’une théorie à l’autre.
Mais il est facile de faire remarquer, c’est l’évidence même, que chacun convient
particulièrement mieux à l’univers qui lui a servi de support et de modèle : le théâtre de Goffman
(1973), le sport de Bourdieu (1987), l’éducation de Durkheim (1992), l’administration de Crozier
(Crozier et Friedberg, 1977), le moment de rupture de Garfinkel (2007). Ainsi la théorie
sociologique de l’action expressive telle qu’elle est construite par Goffman convient typiquement
aux actions sur une scène théâtrale C’est en particulier dans le monde administratif, hospitalier ou
industriel, que Crozier et Friedberg extraient des séquences d’actions en vue de les associer au
modèle de l’acte stratégique. De même, pour Garfinkel, la situation-limite d’Agnès (c’est le
chapitre 5 de Recherches en ethnométhodologie), un transsexuel qui décide à vingt ans de faire
enlever son pénis et de vivre comme une femme, sans maîtrise routinisée des gestes et des
manières de la féminité, constitue un terrain idéal pour développer sa théorie de l’action comme
accomplissement créateur. L’action associée par Bourdieu à un sens pratique correspondant lui-
même à un engagement corporel est typiquement accomplie dans l’exercice sportif. Pensons,
comme le suggère Bourdieu, aux gestes et aux mouvements du joueur de tennis en pleine action,
sans calcul conscientisé et réfléchi, naturellement vif au filet (Bourdieu, 1987 : 19-35).
D’un point de vue empirique axé sur l’observation rapprochée, nous constatons que non
seulement aucun type de ces actions ne peut être étendu seul à tous les autres mondes mais aussi
qu’aucun de ces mondes n’est, à travers la pluralité de ces situations, réductible à l’action
privilégiée par le sociologue pour en faire son modèle théorique. Il y a dans le monde théâtral, et
à fortiori dans d’autres situations de la vie sociale, des moments où l’impact expressif, dramatisé
ou idéalisé des échanges est suspendu. Dans le monde du sportif, il n’y a pas qu’un engagement
corporel fort. Il y a aussi de la délibération et du relâchement, en dehors de la compétition et
même au cours de celle-ci. Dans le monde bureaucratique, il n’y a évidemment pas seulement des
négociations, des manipulations et des rapports d’influence à des fins stratégiques. Il est difficile
de penser qu’Agnès n’ait pas progressivement, avant sa décision, utilisé et transféré ses
compétences masculines dans l’accomplissement de ses nouvelles activités. Elles ne sont donc
pas une création ex nihilo, construite au fil des situations de sa journée. La plupart de ces
remarques, par ailleurs évidentes, sont souvent intégrées et acceptées par les sociologues que je
viens de citer. Il y a alors au moins deux possibilités qui s’offrent à eux : mettre entre
parenthèses, oublier ces séquences d’actions non intégrables dans leur cadrage théorique - c’est la
solution la plus souvent adoptée - ou maintenir leur cap conceptuel jusqu’au bout et couvrir
toutes les séquences d’actions observées par leur seule thématisation. C’est par exemple le cas de
Goffman qui n’échappe pas à la métaphore dramaturgique même pour parler des coulisses ou des
temps faibles et aussi pour analyser les distances au rôle qu’il ne sépare pas d’un exercice
expressif associé à un message spécifique et qu’il présente comme un autre rôle.
Ce constat fait apparaître au moins trois risques de la socio-logique de l’action :
- écraser les actions sous un modèle, un paradigme, une métaphore ;
- travailler trop exclusivement à partir de situations limites dont l’effet de rareté serait davantage
propice à les considérer comme des exceptions ;
- focaliser son attention et son analyse sur un seul monde, plutôt que de suivre les acteurs dans
l’hétérogénéité des mondes et des situations d’une journée.
Comment avancer, pour en savoir plus, sur l’être, sa présence et son existence en acte, sa
conscience et ses pensées ? Une proposition serait d’additionner dans un même univers plusieurs
de ces logiques d’action, comme le propose par exemple Bernard Lahire (1998) dans sa
conception de « l’homme pluriel ». Au sein d’une même situation, une seule sociologique
d’action est donc loin de couvrir la densité de ce qui s’y passe. Des restes (au moins certains
restes) pourraient sans aucun doute être explicités à partir d’une autre logique d’action : ainsi ce
stratège de l’administration tellement habitué à cet exercice qu’il devient pour lui une opération
automatique, à laquelle il était déjà exposé dès son enfance. Les différentes modalités d’actions
distinguées ne sont donc pas incompatibles, comme dans ce cas, la contrainte et la rationalité. De
même, la subordination de l’enfant qu’étudie Durkheim n’est pas si mécanique, comme d’ailleurs
il le reconnaît, car, rapidement, celui qui obéit se conforme, en connaissance de cause, à des idées
claires et à des raisons de sa conduite, qui lui permettent d’accomplir ses actions de « manière
éclairée ». Cette mise en juxtaposition de logiques d’actions n’exclurait d’ailleurs pas de
distinguer dans une séquence en particulier une pertinence dominante et des pertinences
secondaires. Les « restes », sous la forme des autres types d’actions présents en toile de fond,
oubliés et mis entre parenthèses dans la construction théorique ne seraient pas négligeables pour
comprendre l’être humain en situation. Mais nous restons là dans une perspective sociologique de
l’action. Stratégie, expressivité, automatisme et détermination sociale pourraient donc être
compatibles pour comprendre l’action d’un chef de bureau dans une grande administration mais
cet homme, comment est-il lorsqu’il est à son bureau, à la machine à café, en réunion, chez lui, de
situation en situation ?
C’est cet intervalle, cette existence concrète qu’indiquent en d’autres termes Crozier et
Friedberg (1977), lorsqu’ils précisent que la dimension stratégique des êtres humains ne
correspond pas à une qualité de rationalité illimitée mais qu’au contraire ceux-ci n’ont pas
d’objectifs vraiment clairs et cohérents, réfléchis et sans contradiction, et que ces raisons d’agir
ne correspondent pas à un état mental interne. La catégorisation en termes de rationalité ou
d’intentionnalité ne serait souvent qu’une modalité d’interpréter après coup une action.
N’oublions pas nos interrogations de départ : quand l’homme a-t-il une intention ? Quand est-il
conscient ? Nous venons de toucher un point essentiel de l’opération sociologique : les théories
des logiques d’action font comme si, accentuant des traits, éliminant d’autres, caricaturant,
synthétisant en vue d’un impact majeur d’intelligibilité. A sa propre théorie de l’action
rationnelle, Weber objecte lui-même l’état de conscience dans lequel une activité se déroule
concrètement, justement non pas en pleine conscience et clarté, mais, dit-il, « dans une obscure
semi-conscience ou dans la non-conscience » (Weber, 1971 : 19). C’est précisément pour lui le
principe de la théorie sociologique de faire « comme si l’activité se déroulait effectivement avec
la conscience de son orientation significative ». Bref, la théorie sociologique consiste à faire
« comme si... » et risque par là de manquer le meilleur rapport entre les idées idéaltypiquement
construites et l’action concrète. Présentée ainsi par Weber, cette opération du « comme si » est
largement implicite, parfois explicite, dans la plupart des constructions théoriques. Alors que,
jusqu’à présent, la critique empiriste pointait la dépendance de chaque logique d’action et de son
lexique à un univers spécifique de la vie quotidienne, et en même temps la possible présence dans
un même univers de plusieurs de ces logiques d’action, l’opération du « comme si » à la base de
ces socio-logiques nous dit que les modalités existentiales de l’être humain présent dans l’action
ne sont pas importantes pour le sociologue. Comprendre sociologiquement supposerait ainsi une
mise entre parenthèses de l’être présent. Et pourtant avons-nous déjà vu une action s’accomplir
toute seule, sans un humain ?
C’est à ce stade de la critique des logiques d’action que les interrogations empiriques
fusent de toutes parts. Quand l’être humain est-il vraiment stratégique en cours d’action ? Quand
va-t-il au bout de sa capacité expressive ? L’adhésion immédiate et totale est-elle vraiment
possible ? Et la tension inhérente à l’action inédite, n’est-elle pas rare ? Et l’action sous
contrainte, existe-t-elle concrètement sous cette forme de soumission radicale ? Lorsque nous
mettons en série des situations observées de manière rapprochée, il y a toujours et encore des
restes, les restes des restes, et la récurrence de ceux-ci ne peut qu’interpeller directement notre
attention. Et si ces restes étaient finalement plus importants que ce pour quoi ils sont mis de côté !
Ce sont ces détails très divers qui viennent infiltrer les enjeux pertinents à partir desquels l’être
humain agit selon des repères, motivé par le sens moral ou le souci de soi et produit l’action qui
convient 3 . Plutôt que de faire comme si ces restes n’existaient pas, faisons comme s’il n’y avait
que des restes. Quels sont dans une scène précise, dans un espace-temps spécifique, les éléments
posturaux, gestuels et mentaux correspondants à telle ou telle logique ? Nous remarquerions sans
aucun doute ceux qui indiqueraient la logique bourdieusienne de l’habitus. Mais aussi, le sens
pratique, qui suppose selon Bourdieu une adhésion totale, n’est en fait pas dissociable d’une mise
à distance, plus existentielle que critique, constituée par l’introduction d’un surplus
comportemental et cognitif, lui aussi repérable. L’adhésion totale ne peut être qu’une courte
séquence d’action, à moins qu’elle ne soit déjà imprégnée de cette réflexivité diffuse. Ces restes
de l’action habituée ne sont pas directement intelligibles par d’autres logiques d’action. Ils
relèvent simplement d’autres « mondes » de l’être humain que celui qui concerne la situation.
Pour la logique stratégique, il n’est pas si fréquent de la repérer en situation en train de se
déployer. Pouvons-nous observer une personne en train d’être stratège, prendre la décision de
manipuler ? Sans doute, mais pas si souvent, et même dans les administrations ? C’est seulement
(surtout) rétrospectivement à partir d’effets, qu’elle peut être déduite. Quand observons-nous un
homme moralement responsable ? Sans doute souvent dans l’action mais l’être lui-même,
comment est-il ? Quel intervalle, quels restes y a-t-il entre l’action lue comme telle par
l’observateur et son auteur lui-même ? Certes, l’observateur repère en situation, dans les modes
de présence humaine, ce qui justifierait de parler d’expressions, d’impressions et de messages
verbaux ou non verbaux, mais il remarque aussi d’autres choses par lesquelles la théorie de
3
A l’instar du point de vue de B. Lahire, il y a en sciences sociales quelques autres conceptions de la pluralité des actions mais
aucune n’intègre ces restes sous forme de détails sans importance, dont nous faisons l’essentiel du mode humain d’exister.
l’action expressive doit être nuancée. Car il y a aussi dans la présence humaine un ensemble de
signes non pertinents et tolérés, justement des restes. Ceux-ci sont exclus de l’« ordre expressif »
pour les partenaires d’une interaction. Ils ne sont pas requis pour établir leur présentation d’eux-
mêmes mais leur existence, plutôt que d’entraîner un signe d’impertinence, imprègnent de façon
nécessaire la situation d’un signe d’humanité. Ainsi l’hypothèse, selon laquelle un individu ne
prête attention qu’à ce qui lui paraît pertinent et selon laquelle son partenaire veut lui rendre
manifeste que ce qu’il dit ou fait est suffisamment pertinent pour être traité, sous-entend, en
même temps, un ensemble de traits non informatifs, en plus, à côté, qui contribuent au mode
mineur de la réalité. Du point de vue de l’exigence de justification des actions, il y a aussi des
choses sans importance qui ne sont pas soumises aux contraintes de sémantique morale régulant
l’interaction, car elles ne soulèvent pas la question du « pourquoi », ni celle de la responsabilité
sous-jacente, tout en ne risquant pas la mention « incorrect ».
A l’actionnisme, l’anthropologie empirique oppose l’observation rapprochée sur les
existences et les détails de celles-ci. Elle constitue un choix d’analyse à tenir à travers toutes les
étapes de la recherche, en particulier les prises de notes jusqu’au texte final.
Le relationnisme
Les relations des hommes entre eux, des hommes avec des objets ou encore avec des
divinités constituent non seulement une thématique essentielle des sciences sociales mais aussi un
schème central d’analyse et de compréhension dont l’intérêt n’est pas prioritairement dans les
êtres présents dans la relation, mais précisément dans celle-ci, en tant qu’elle crée un rapport des
hommes entre eux ou avec d’autres entités. Celles-ci, d’ailleurs, n’ont pas d’autres intérêts, dans
cette perspective, que de dire quelque chose sur ladite relation ou plus globalement la vie sociale.
C’est le rapport qui est objet d’analyse, plus que les parties qui le réalisent. Faut-il chercher la
fondation du schème relationnel dans la philosophie de Hegel, dans la lecture marxienne ou
marxiste d’ailleurs ? Sans doute mais pas exclusivement ! Toujours est-il que l’intelligibilité par
leur relation est quasi incontournable en sciences sociales : Marx bien sûr et le rapport de classes,
Bourdieu avec les rapports dominant-dominé, dans lesquels les acteurs sont moins importants,
que la relation et plus spécifiquement le « système de positions », dans lequel ils se trouvent,
mais aussi Weber pour qui la validité de l’analyse sociologique se mesure à la compréhension du
sens rationnel que l’individu déploie dans son action réalisée dans la cohérence par rapport à
autrui. Toute entité collective peut ainsi se lire sous l’éclairage du schème relationnel : la famille
et les rapports de sexe, le travail et les rapports de subordination, de manipulation ou
d’exploitation, etc.
Le schème relationniste est bien sûr au cœur de la méthode structurale. Même si Pierre
Bourdieu déclare son opposition aux conséquences de l’hypothèse structurale faisant des actions
humaines une réaction mécanique déterminée, son œuvre ne s’inscrit pas en dehors des principes
de la méthode structurale. Elle en est même l’application à l’étude sociologique des rapports
sociaux. A l’instar des théories de Lévi-Strauss, le projet de Bourdieu, directement associé à un
travail de rupture avec l’ensemble des faits tels qu’ils apparaissent spontanément et sont
directement observables, n’est pas de décrire les comportements dans leur foisonnement mais de
surmonter celui-ci pour atteindre un niveau supérieur de scientificité. Ce dernier correspond à la
découverte d’un système de relations entre des positions, en l’occurrence dominantes et
dominées, à l’intérieur d’un champ spécifique. Une fois ce « réel » atteint, le système de relations
cachées entre agents permet alors d’expliquer le fonctionnement de l’activité sociale. Ce qui
intéresse Bourdieu n’est pas l’interaction en elle-même entre les individus, mais bien le système
de positions qui en est le fondement, à partir desquels les hommes acquièrent des dispositions,
des « habitus » inculqués par le contexte social. En situation, ce sont ces dispositions qui rendent
possible un ensemble de conduites, d’attitudes, des manières de penser, de juger conformes aux
rapports de classe ainsi perpétués. Derrière toute confrontation singulière entre deux être
humains, il y a ainsi une confrontation entre « habitus » et à travers eux, entre structures
objectives. Nous le voyons, il y est sans cesse question de « rapports ».
La relation est certes un schème d’analyse, elle peut aussi devenir un thème privilégié de
recherche, pour analyser les modalités de production, construction ou association faisant la vie
sociale. En ce sens, nous avons souvent fait référence à l’œuvre de Bruno Latour dont nous avons
tenté d’appliquer les principes dans notre travail ethnographique sur les paroisses françaises
(1999). Un des enjeux était de redonner à l’être divin sa vraie place interactionnelle et d’en
présenter plus largement sa carte d’identité. Le récent texte de B. Latour (2006b), inspiré de
l’œuvre de Souriau, propose même une analyse des manières d’être et des degrés d’existence, des
phénomènes, des choses, des êtres imaginaires ou des divinités. Il s’agit bien de revaloriser le
principe de symétrie à travers précisément une anthropologie symétrique, mais en maintenant
cette position d’observateur au centre, c’est-à-dire en attendant que les êtres divers viennent se
rencontrer à ce point de symétrie. A cet effet, il serait intéressant de suivre le déploiement
théorique de la perspective monadologique, Leibniz-Tarde-Latour, un exemple de circulation
d’idées qui dit bien à quoi consiste l’opération sociologique. Ainsi, Leibniz, comme ardent
défenseur des monades, comme unité individuelle et indépendante avec leurs capacités, insiste
bien sur le principe de variations et de distinctions entres ces entités (Leibniz, 2008). Capables
certes d’association et de coordination, les monades individuelles sont aussi en action incessante,
pénétrées par des pensées, des impressions et des perceptions diverses, toujours débordant
l’activité principale. Actions incessantes, souvent étourdies, dit d’ailleurs Leibniz, qui
n’aperçoivent pas ce qu’elles perçoivent. Bref, le fourmillement de l’existant toujours en train de
se déplacer et de changer dans la continuité est le principe fort de la sociologie tardienne : partir
du petit, du détail et des différences. Relisons Tarde dans Monadologie et sociologie : « La
diversité, et non l’unité, est au cœur des choses : cette conclusion se déduit pour nous, au reste,
d’une remarque générale qu’un simple coup d’œil jeté sur le monde et les sciences nous permet
de faire. […] Insistons sur cette vérité capitale : on s’y achemine en remarquant que, dans chacun
de ces grands mécanismes réguliers, le mécanisme social, mécanisme vital, le mécanisme
stellaire, le mécanisme moléculaire, toutes les révoltes internes qui finissent par les briser sont
provoquées par une condition analogue : leurs éléments composants, soldats de ces divers
régiments, incarnation temporaire de leurs lois, n’appartiennent jamais que par un côté de leur
être, et par d’autres côtés échappent au monde qu’ils constituent. Ce monde n’existerait pas sans
eux ; mais sans lui ils seraient encore quelque chose. Les attributs que chaque élément doit à son
incorporation dans son régiment ne forment pas sa nature tout entière ; il a d’autres penchants,
d’autres instincts qui lui viennent d’enrégimentations différentes ; d’autres enfin, […], qui lui
viennent de son fonds, de lui-même, de la substance propre et fondamentale sur laquelle il peut
s’appuyer pour lutter contre la puissance collective, plus vaste, mais moins profonde, dont il fait
partie, et qui n’est qu’un être artificiel, composé de côtés et de façades d’êtres. » (Tarde, 1997 :
78 et 80).
Que voyons-nous ? « Des hommes qui parlent, tous divers d’accents, d’intonations, des
timbres de voix, des gestes ». Hétérogénéité, continue Tarde, mais d’où se dégage des habitudes,
des rapprochements, des règles, à propos desquelles il faut chercher les lois sociales, d’imitation,
de transmission et de propagation. D’association d’entités hétérogènes, humaines et non
humaines, de connexion, comme dit Bruno Latour par exemple dans Changer la société, en
gardant l’objet sociologique et en posant ainsi l’observateur au milieu de la circulation « des
êtres » (Latour, 2006a). Dans une perspective analogue, Philippe Descola vient justement de
réhabiliter la notion d’existant mais en la couvrant du schème relationnel intégré à une mise en
perspective culturaliste : comprendre les modes intériorisés collectivement de relation entre les
existants (Descola, 2005). A la place du schème relationniste, l’anthropologie empirique préfère
éclairer dans les situations observées les modalités de présence des êtres, dont la dimension
relationnelle ou sociale est une part, mais non l’exclusivité de cette présence en question, et qu’il
faut comparer de situation en situation. De plus, en se libérant de l’interaction et de la relation,
l’anthropologie empirique se donne la possibilité d’observer de manière rapprochée la présence
des autres êtres, animaux, divinités, êtres collectifs, souvent présents en situation, mais pas
nécessairement interactifs avec l’homme.
Le projet de la phénoménographie
Deleuze, G. et Guattari, F. 1991. Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Les Eds de Minuit.
Goffman, E. 1973. La mise en scène de la vie quotidienne (2 vols), Paris, Les Eds de Minuit.
Latour, B. 2006. A propos d’un livre d’Etienne Souriau « Les différents modes d’existence ».
[Link]
Leibniz, G.W. 2008. Préface aux Nouveaux Essais sur l’entendement humain, Paris, Gallimard.