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Anthropologie et intervention sociale

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Bernard Bernier

Anthropologie, professeur au département d’anthropologie, Université de Montréal


Faculté des arts et des sciences - Centre d'études d'Asie de l'Est

(1981)

“Anthropologie
et intervention sociale”

Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole,


professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Courriel: jean-marie_tremblay@[Link]
Site web pédagogique : [Link]

Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"


Site web: [Link]

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque


Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
Site web: [Link]
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 2

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Jean-Marie Tremblay, sociologue


Fondateur et Président-directeur général,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 3

Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay, bénévole,


professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi à partir de l’article de :

Bernard Bernier
Anthropologue, professeur au département d’anthropologie, Faculté des arts et
des sciences, chercheur au Centre d'études d'Asie de l'Est, Université de Montréal.

“Anthropologie et intervention sociale.”

Un texte publié dans L'intervention sociale. Actes du Colloque annuel de


l'ACSALF, colloque 1981. Textes publiés sous la direcftion de Micheline Meyer-
Renaud et Alberte Le Doyen, pp. 15-21. Montréal : Les Éditions coopératives
Albert Saint-Martin, 1982, 384 pp.

[Autorisation formelle accordée le 14 août 2007 par l’auteur de diffuser ce


texte dans Les Classiques des sciences sociales.]

Courriel [Link]@[Link]

Polices de caractères utilisée :

Pour le texte: Times New Roman, 14 points.


Pour les citations : Times New Roman 12 points.
Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes


Microsoft Word 2004 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format


LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

Édition complétée le 17 mai 2008 à Chicoutimi,


Ville de Saguenay, province de Québec.
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 4

Bernard Bernier
Anthropologue, professeur au département d’anthropologie,
Faculté des arts et des sciences, chercheur au Centre d'études d'Asie de l'Est,
Université de Montréal.

“Anthropologie et intervention sociale.”

Un texte publié dans L'intervention sociale. Actes du Colloque annuel de


l'ACSALF, colloque 1981. Textes publiés sous la direcftion de Micheline Meyer-
Renaud et Alberte Le Doyen, pp. 15-21. Montréal : Les Éditions coopératives
Albert Saint-Martin, 1982, 384 pp.
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 5

Table des matières

Introduction

L'anthropologie et la sociologie comme parties du savoir


L'intervention socio-politique des anthropologues
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 6

Bernard Bernier

“Anthropologie et intervention sociale”.

Un texte publié dans L'intervention sociale. Actes du Colloque annuel de


l'ACSALF, colloque 1981. Textes publiés sous la direcftion de Micheline Meyer-
Renaud et Alberte Le Doyen, pp. 15-21. Montréal : Les Éditions coopératives
Albert Saint-Martin, 1982, 384 pp.

Introduction

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Les problèmes posés par l'insertion et l'intervention sociales des


sociologues et des anthropologues sont nombreux et je ne pense pas
qu'ils soient sur le point d'être réglés. La complexité de la réalité so-
ciale, la diversité des points de vue ainsi que l'imprécision des théories
sont responsables de cet état de chose qui, du reste, étant donné la
multiplicité des pratiques sociologiques et anthropologiques, m'appa-
raît comme inévitable. Malgré tout, nous sommes quand même forcés,
avec nos connaissances limitées, de prendre position sur la situation
sociale et sur les types d'intervention des spécialistes de la sociologie
et de l'anthropologie. C'est ce que je vais tenter de faire ici, de façon
très schématique. Un traitement adéquat du sujet exigerait une analyse
plus profonde du statut de la sociologie et de l'anthropologie comme
champs ou pratiques « scientifiques », de leur situation actuelle par
rapport aux réalités qu'elles tentent d'expliquer, de la situation sociale
et des positions politiques des intellectuels, etc. Or, une telle analyse
est manifestement impossible dans une courte présentation et d'ail-
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 7

leurs, beaucoup de ces points comportent encore de multiples aspects


qui n'ont pas encore été adéquatement éclaircis.

Je veux donc ici donner ma vision personnelle sur l'insertion et l'in-


tervention sociales des anthropologues et sociologues. C'est une posi-
tion personnelle en ce sens qu'elle est le résultat d'une réflexion théo-
rique et politique et d'une certaine expérience de l'intervention sociale
qui durent depuis quelques années. Ma position est bien entendu in-
fluencée par les lectures que j'ai faites et les discussions que j'ai eues
avec de nombreuses personnes. Cette vision personnelle, je vais la
présenter ici succinctement, sous forme de propositions. La présenta-
tion sera forcément simpliste. Certains énoncés manqueront de nuan-
ces ou de subtilité. D'autres auront l'air quelque peu arbitraires. Je
pense toutefois qu'une telle présentation peut avoir son utilité si on la
considère pour ce qu'elle est : un ensemble de réflexions, ponctuelles,
ayant pour but d'alimenter une discussion qui dure depuis plusieurs
années et qui durera encore longtemps.

L'ensemble des propositions qui suivent est divisé en deux grou-


pes : le premier porte sur l'anthropologie et la sociologie comme par-
ties du « savoir » ; le second traite de ma conception de l'intervention
sociale des anthropologues.

L'anthropologie et la sociologie
comme parties du savoir

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• L'anthropologie et la sociologie, comme toute activité humaine,


sont parties de l'univers socio-politique, économique, idéologique et
culturel de leur époque. Cela signifie que, comme toute activité hu-
maine, ces sciences sont situées historiquement. Ce sont, en réalité,
des éléments de l'idéologie de notre époque, idéologie dont une bonne
partie s'est développée sur la base du courant rationaliste occidental,
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 8

influencé par les civilisations antiques, mais qui débute vraiment avec
le développement du commerce au moyen âge. La pensée dite scienti-
fique représente donc une forme d'activité intellectuelle parmi d'au-
tres, bien qu'elle ait pris une grande importance, d'abord en Occident
puis, à cause de l'expansion coloniale, à travers le monde. La sociolo-
gie et l'anthropologie qui se veulent parties de l'activité scientifique
n'échappent évidemment pas au poids de l'histoire : elles font partie de
l'ensemble complexe des modes de pensée de notre époque.

• L'activité scientifique possède certaines caractéristiques particu-


lières qui la distinguent d'autres formes de discours. En effet, elle se
veut rationnelle, objective et critique. Ce que cela signifie, c'est que,
premièrement, la pensée scientifique se veut logique et appuyée sur
des principes théoriques et des méthodes consciemment définis et non
donnés comme révélés ; deuxièmement, elle veut autant que possible
être adéquate à son objet, c'est-à-dire expliquer le fonctionnement des
ensembles physiques, biologiques ou sociaux qu'elle se donne comme
objectif d'analyse ; troisièmement, elle réfléchit sur ses résultats et ses
méthodes pour en déceler les failles, ne les prenant jamais comme des
vérités absolues : en un mot, la science se remet constamment en
question. L'activité scientifique reconnaît ses propres limites et, donc,
son propre caractère relatif. Cela ne signifie toutefois pas que toutes
les explications dites scientifiques se valent. Certaines sont meilleures
que d'autres parce que plus logiques et plus adéquates à leur objet.
Évidemment, pour clarifier cette proposition, il faudrait définir des
règles de vérification de cette adéquation à l'objet, mais cela dépasse
le cadre de cette présentation.

• L'anthropologie et la sociologie se situent dans ce courant de pen-


sée scientifique. Chacune comprend différents champs d'analyse et
diverses approches qui, dans certains cas, peuvent se chevaucher d'une
discipline à l'autre. C'est que la division des disciplines est quelque
peu arbitraire, fondée sur des développements historiques, d'ordre in-
tellectuel ou administratif (comme la division des départements dans
une université, etc.). Si le développement de la sociologie doit beau-
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 9

coup à la recherche de solutions aux problèmes sociaux posés par le


capitalisme dans les sociétés occidentales, celui de l'anthropologie fut
plutôt lié à l'administration des populations autochtones en Occident
et dans les colonies. Avec le développement du capitalisme, les pro-
blèmes ainsi que les populations étudiés par les deux disciplines en
sont venus à se rapprocher sans toutefois se confondre.

• Les pratiques scientifiques, y compris celles des sciences socia-


les, s'inscrivent donc dans des rapports sociaux précis : dans notre cas,
ceux du capitalisme. Elles ne sont jamais coupées du contexte social.
La pratique scientifique, par conséquent, a toujours des incidences
sociales, qu'elles soient reconnues ou non. Ces incidences peuvent se
limiter strictement à l'insertion institutionnelle des scientifiques dans
les universités ou les centres de recherche dite fondamentale. Dans ce
cas, les chercheurs ne font pas d'effort pour appliquer consciemment
leur savoir à des problèmes pratiques. Mais il y a d'autres chercheurs
qui tentent d'utiliser leurs connaissances scientifiques pour agir sur
l'environnement politique et social. Dans cette présentation, pour fins
de clarté, j'utiliserai le terme « insertion sociale » pour désigner le fait
que les chercheurs, quelles que soient leurs intentions, font partie d'un
contexte social particulier, et le terme « intervention sociale » pour
désigner l'effort conscient pour agir sur ce contexte. Ces deux formes
d'incidence sociale de la science partagent une caractéristique impor-
tante : elles se font dans un contexte social qui englobe l'activité scien-
tifique, contexte que les scientifiques peuvent tenter de transformer
mais auquel ils ne peuvent se soustraire. Leur insertion ou leur inter-
vention sociale est déterminée, d'une part, par la situation institution-
nelle du savoir dans nos sociétés (capitalistes) et, d'autre part, par le
point de vue personnel des chercheurs. Ce point de vue est, lui aussi,
détermine historiquement : nous revenons ainsi au premier point,
c'est-à-dire sur la situation historique de la science.

• On peut noter, en gros, quatre formes d'intervention sociale des


scientifiques. La première a pour objectif le maintien intégral des
structures existantes. La seconde vise l'élimination des problèmes po-
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 10

sés par les structures existantes que l'on désire maintenir. La troisième
vise la transformation des structures sociales par le moyen de trans-
formations limitées et sectorielles. La quatrième est l'intervention ré-
volutionnaire qui veut la transformation radicale de l'ordre social. Il
faut insister ici sur un point important : bien que les intervenants se
posent consciemment des objectifs précis, les modalités de leur inter-
vention peuvent mener à des résultats tout à fait différents. En cela, les
scientifiques ne diffèrent pas des autres agents sociaux ou politiques.
Par exemple, les intellectuels du Parti bolchévique en Russie en 1917
se donnaient pour objectifs l'élimination de toute forme d'oppression
et la disparition des classes sociales. Cette volonté de révolution tota-
le, comme on le sait, s'est soldée par une nouvelle forme d'oppression
et le maintien des inégalités de classes. La définition du but poursuivi
ne garantit pas qu'on l'atteindra.

• L'intervention sociale des scientifiques peut ou non faire partie de


leur tâche telle qu'elle est définie par leur emploi. Par exemple, dans le
cas des sociologues ou des anthropologues, un emploi pour une asso-
ciation autochtone ou pour le ministère des Affaires culturelles suppo-
se en lui-même une intervention sociale. Par contre, la tâche d'un pro-
fesseur à l'université ne comprend pas l'intervention sociale, ce qui
n'empêche pas certains d'entre eux d'intervenir dans la réalité socio-
politique extérieure à l'université.

L'intervention socio-politique
des anthropologues

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• En gros, on peut dire que l'intervention sociale concrète des an-


thropologues au Québec s'est faite selon quatre modes différents qui
ne sont pas nécessairement exclusifs.
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 11

- Intervention dans un cadre administratif, pour le gouvernement


ou une entreprise. Dans ce contexte, on tente quelquefois
d'améliorer les conditions de vie des populations visées, avec
un succès variable. Cependant, l'intervention dans ce cadre a
souvent pour but de trouver des moyens pour que les activités
du gouvernement ou des entreprises soient acceptées par les
populations visées.

- Intervention en faveur d'un groupe précis, en adoptant en entier


le point de vue de ce groupe. Cette forme d'intervention a été
particulièrement forte en ce qui a trait aux populations autoch-
tones.

- Intervention ponctuelle afin de corriger une situation particuliè-


re. Ce sont les luttes pour l'amélioration des conditions de vie
ou pour la défense des droits démocratiques.

- Intervention dont le but est la transformation radicale de l'ordre


social actuel : c'est l'intervention dite « révolutionnaire » qui
comprend de multiples formes.

Ces quatre approches peuvent se recouper : par exemple, une in-


tervention à l'intérieur d'un organisme gouvernemental peut viser la
solution de certains problèmes sociaux ; ou bien une intervention pour
la défense de certains droits peut se faire en vue de recruter des mem-
bres dans un mouvement politique, et ainsi de suite. De plus, chacune
de ces approches comprend de multiples divisions et points de vue.

• Pour moi, deux ordres d'objectifs me paraissent valables dans


l'intervention par les anthropologues. Premièrement, toute améliora-
tion des conditions de vie ou de la situation des gens et tout élargis-
sement des droits démocratiques sont valables en soi et non pas seu-
lement comme prétextes pour faire du recrutement. Par exemple,
l'amélioration de la situation des femmes, en tentant d'empêcher le
viol ou d'obtenir un salaire égal pour un travail égal, etc., se justifie en
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 12

elle-même. On peut dire la même chose au sujet de la lutte contre la


discrimination raciale ou ethnique, de la lutte contre le fascisme, etc.

Deuxièmement, il me paraît important aussi de viser à l'élimination


de toute forme d'exploitation ou d'oppression. Rien ne garantit que
cela se fera ou même que cela soit possible. Mais cet objectif me para-
ît quand même fondamental pour guider d'autres formes d'interven-
tion.

Cet objectif lui-même ne doit pas être confondu avec la réalité. Il


ne faut pas prendre ses désirs pour des réalités, présentes ou inévita-
bles dans le futur. L'analyse la plus réaliste possible doit être faite des
conditions actuelles et des possibilités futures.

• La place des anthropologues dans ces deux formes d'intervention


sociale n'est pas différente de celle de tout intellectuel qui vise les
mêmes buts. En effet, les anthropologues ne sont dans ce cas qu'un
groupe d'intellectuels qui tentent d'utiliser certaines connaissances
théoriques pour corriger des situations pratiques. Mais cette utilisation
n'est facile pour personne. Car, dans les sociétés de classes, la
connaissance est l'apanage des classes dominantes. Les classes popu-
laires en sont coupées en bonne partie. il faut donc faire en sorte que
les classes populaires se la réapproprient. Cette tâche est difficile pour
plusieurs raisons. D'abord, il s'agit de connaissances livresques, codi-
fiées dans un langage défini à l'intérieur de contextes universitaires
qui sont liés de près aux classes dominantes. Ensuite, même si cette
situation était corrigée, la réalité sociale reste complexe et les explica-
tions qu'on en donne doivent respecter cette complexité. Même refor-
mulée, la connaissance demande une formation d'une certaine durée.
Enfin, étant donné les deux aspects précédents, il est tentant, soit de
simplifier les connaissances à outrance pour les rendre plus faciles, et
dans ce cas, elles deviennent inutiles, soit de les utiliser comme
moyen de contrôler les classes populaires, et dans ce cas, on crée de
nouvelles formes de domination.
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 13

La solution à ce problème de la réappropriation des connaissances


par les classes populaires n'est pas simple et ne le sera jamais.

• Il demeure que, malgré ces principes d'intervention, les anthropo-


logues doivent se trouver du travail. Beaucoup des emplois des an-
thropologues, comme des sociologues, sont dans les secteurs public et
para-public. Pendant longtemps, on a beaucoup critiqué ce genre
d'emploi. De fait, je ne pense pas qu'il diffère essentiellement du tra-
vail à l'université. Dans les deux cas, les anthropologues s'insèrent
dans des structures organisées selon à peu près les mêmes principes.
La différence vient du fait qu'à l'université, habituellement, les intel-
lectuels ont plus le loisir de faire de la recherche fondamentale et de
théoriser. Les emplois en dehors du milieu universitaire donnent ra-
rement cette possibilité. Le plus souvent, ils consistent dans des tâches
pratiques, entourées de procédures administratives, dont l'accumula-
tion peut entraver la réflexion critique. Mais n'est-ce pas un peu la
même chose dans les universités ?

• On peut définir comme suit les secteurs d'intervention des an-


thropologues au Québec. Premièrement, à l'inverse de celle des socio-
logues, leur intervention porte peu sur le milieu industriel. Elle s'atta-
que donc très peu à cet aspect essentiel de nos sociétés capitalistes.
Deuxièmement, elle a insisté fortement sur les droits autochtones et
les droits des autres minorités. Cette intervention s'est faite en collabo-
ration avec les organisations autochtones ou ethniques. Troisième-
ment, les anthropologues sont aussi intervenus en milieu agricole, soit
au niveau d'une région, soit à l'occasion de luttes particulières. Qua-
trièmement, tout comme en sociologie, les luttes des mouvements fé-
ministes ont fortement influencé plusieurs anthropologues qui sont
intervenus dans les luttes pour les droits des femmes. Cinquièmement,
le domaine de la santé, en collaboration avec des médecins, des infir-
mières, des techniciens, des sociologues, etc., est devenu un champ
d'intervention de plus en plus populaire. Sixièmement, les anthropolo-
gues sont intervenus dans les luttes pour les conditions de vie, spécia-
lement en milieu urbain.
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 14

• Dans ces champs d'intervention, certaines caractéristiques du dé-


veloppement de l'anthropologie comme discipline ont quelquefois eu
une grande importance. D'abord, il y a l'acceptation de la complexité
de la réalité sociale, qui ne peut se résumer à la « contradiction princi-
pale ». Ensuite, la nécessité, pour généraliser et ainsi véritablement
comprendre un problème, de comparer avec des situations semblables
ailleurs. Par exemple, dans l'intervention en agriculture, domaine que
je connais bien, les anthropologues ont évité de généraliser sur la fa-
çon dont l'agriculture s'insère dans le capitalisme à partir du seul cas
québécois. Enfin, les anthropologues sont intervenus en adaptant leur
technique de l'observation participante : ils ont, en effet, fortement
insisté sur la relation directe avec les populations.

• On peut dire que tous ces champs ainsi que les caractéristiques du
mode d'intervention ne sont pas particuliers à l'anthropologie. L'an-
thropologie, comme discipline, est fortement reliée aux autres scien-
ces sociales. Cependant, elle a une histoire particulière qui lui a per-
mis d'insister sur certains aspects plutôt que d'autres. En d'autres ter-
mes, l'anthropologie comporte certaines particularités théoriques et
pratiques qui, tout en se diffusant de plus en plus dans le champ géné-
ral des sciences sociales, continuent de colorer l'intervention des an-
thropologues.

Ces aspects, par exemple la reconnaissance de l'importance de


l'idéologie, l'importance des relations sociales concrètes, la nécessité
de la comparaison, l'importance de l'implication concrète, etc., doivent
être intégrés dans cette science sociale plus générale que certains ten-
tent de créer.

• Quel que soit le mode d'intervention des anthropologues, il de-


meure que la base de leur action se situe dans la recherche et l'effort
de théorisation. Sans ces deux tâches, importantes pour toute démar-
che scientifique, l'intervention ne pourra être que totalement aveugle
Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale” (1981) 15

et inefficace. L'accent sur l'action ne doit pas empêcher l'effort essen-


tiel de réflexion.

Bernard Bernier
Département d'anthropologie
Université de Montréal

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