1.
La rente pétrolière et la militarisation de l’économie
La découverte et l’exploitation du pétrole à partir de 2003 constituaient
une opportunité majeure de financement du développement économique
au Tchad. Cependant, loin d’être orientés vers la diversification productive
et les infrastructures, les revenus pétroliers ont été largement absorbés
par le financement de l’armée et le maintien du régime en place. Cette
logique a renforcé la militarisation de l’économie et accentué les
convoitises autour de la rente étatique, ce qui a fragilisé les perspectives
de reconstruction économique (Magrin & Arditi, 2006³).
2. Le programme de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR)
La question des ex-combattants s’est imposée comme un enjeu central
dans la période post-conflit. Depuis les années 1990, plusieurs
programmes de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) ont été
mis en place au Tchad, avec l’appui des partenaires internationaux. Ces
initiatives visaient à collecter les armes, démobiliser les combattants et
faciliter leur réinsertion socio-économique dans les communautés civiles¹.
Toutefois, les résultats sont restés limités. Dans les premiers programmes,
la stratégie s’est réduite à la distribution de pécules financiers aux
combattants démobilisés, sans accompagnement durable ni création
d’opportunités économiques³. Beaucoup d’entre eux sont ainsi retournés
dans les rangs armés dès que les ressources se sont épuisées. Dans les
années 2000, la rente pétrolière a permis de relancer les DDR, mais ces
fonds ont été en grande partie utilisés pour consolider l’appareil militaire
du régime, limitant l’impact sur la réinsertion sociale⁴. Enfin, lors des
rébellions de 2005–2010, les processus de DDR ont été instrumentalisés :
certains chefs rebelles s’en servaient pour négocier leur réintégration dans
l’armée et accéder à des privilèges⁵.
Les échecs successifs des DDR s’expliquent par plusieurs facteurs :
Une approche trop financière et conjoncturelle³ ;
La persistance d’une économie de guerre, où les armes restaient plus
rentables que l’économie civile⁶ ;
L’absence d’implication des communautés locales, qui a renforcé la
méfiance⁷ ;
Un manque de volonté politique, l’État utilisant le DDR comme un
instrument militaire plutôt qu’une véritable politique de reconstruction⁵.
Ainsi, au lieu de transformer l’économie de guerre en économie de paix,
les DDR ont souvent alimenté le cercle vicieux de la militarisation. Pour
être efficaces, ils auraient dû s’accompagner d’une politique de
diversification économique, de création d’emplois et d’investissements
dans les infrastructures, afin d’absorber durablement la main-d’œuvre
issue des groupes armés.
3. Les potentialités économiques non exploitées
Malgré ces difficultés, le Tchad dispose d’un potentiel économique
diversifié (céréales, coton, maraîchage, arachide, élevage, pêche, gomme
arabique), qui reste largement sous-exploité. Le pays pourrait tirer parti de
son urbanisation rapide et de la demande croissante des marchés
régionaux (Nigeria, Cameroun, Gabon, Congo), à condition de réaliser des
investissements massifs dans les routes, l’énergie et les infrastructures
productives (Magrin & Arditi, 2006³). Or, la priorité accordée aux dépenses
militaires au détriment du développement a entravé cette valorisation.
4. Vers une reconstruction économique intégrée
L’expérience du DDR illustre la difficulté de reconstruire une économie
post-conflit sans une approche globale intégrant sécurité, gouvernance et
développement. La redistribution de la rente pétrolière à travers des
programmes ponctuels ne suffit pas à pacifier durablement la société. La
véritable reconstruction passe par la consolidation de l’État, la
diversification économique et l’inclusion des populations marginalisées
dans des projets productifs.
Les efforts de la Commission chargée du programme de DDR au Tchad
La Commission Nationale chargée du Désarmement, de la Démobilisation
et de la Réinsertion (CNDDR) a été mise en place pour coordonner et
mettre en œuvre les différents programmes DDR au Tchad, notamment
après les conflits internes et les accords de paix successifs. Ses efforts ont
été déployés sur plusieurs axes stratégiques.
1. Le désarmement effectif des ex-combattants
La Commission a œuvré à collecter les armes des anciens combattants
issus des rébellions et des groupes politico-militaires. Des campagnes de
sensibilisation et de collecte volontaire ont été organisées, renforcées par
la création de sites de regroupement sécurisés. Ces opérations ont permis
de réduire la circulation illicite des armes légères et de diminuer la
violence communautaire. Cependant, l’ampleur de la prolifération a rendu
ce processus long et complexe¹.
2. La démobilisation et la réintégration socio-économique
La CNDDR a organisé la démobilisation progressive des combattants en
mettant en place des camps de cantonnement. Les bénéficiaires ont reçu
des kits de réinsertion comprenant des formations techniques, un appui
matériel et parfois financier. La réinsertion a concerné à la fois
l’intégration dans la fonction publique, l’agriculture, l’artisanat et les petits
métiers. Toutefois, les moyens financiers limités et le manque de suivi à
long terme ont souvent compromis l’efficacité de cette réinsertion².
3. L’intégration de certains ex-combattants dans les forces de défense
et de sécurité
Une partie des ex-combattants a été intégrée directement dans l’armée
nationale tchadienne, la gendarmerie et la police. Ce choix visait à offrir
une issue rapide à des milliers d’anciens rebelles et à renforcer la stabilité
institutionnelle. Mais cette stratégie a également soulevé des défis,
notamment en termes de professionnalisation, de discipline et de
surcharge budgétaire pour l’État³.
4. Les partenariats avec les organisations internationales
La CNDDR a bénéficié du soutien technique et financier de partenaires
comme le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD),
la Banque mondiale, l’Union européenne, et d’autres bailleurs bilatéraux.
Ces appuis ont permis la mise en œuvre de projets pilotes de réinsertion
communautaire, de micro-crédit et de réhabilitation d’infrastructures
locales⁴.
5. Les défis et limites rencontrés
Malgré les efforts, la Commission a fait face à plusieurs contraintes :
Insuffisance de financements stables ;
Corruption et mauvaise gestion des ressources ;
Inégalités dans la sélection des bénéficiaires ;
Recrudescence de conflits intercommunautaires alimentés par les armes
non collectées ;
Manque de suivi des ex-combattants après leur réintégration⁵.
6. Résultats et perspectives
Les efforts de la CNDDR ont contribué à une relative stabilisation après les
accords de paix et ont permis de démobiliser plusieurs milliers d’ex-
combattants. Toutefois, la réinsertion durable reste un défi majeur. Une
nouvelle phase de DDR a été relancée après l’accord de Doha en 2022,
mettant en avant la nécessité d’un suivi socio-économique de long terme
et d’une meilleure inclusion des communautés locales⁶.
Références
1. International Crisis Group, Tchad : Entre ambitions et fragilités,
Rapport Afrique n°298, 2021.
2. PNUD-Tchad, Rapport sur le DDR et la consolidation de la paix au
Tchad, 2015.
3. Debos, M., Le métier des armes au Tchad : Le gouvernement de
l’entre-guerres, Paris, Karthala, 2013.
4. Banque mondiale, Appui au programme DDR au Tchad : Rapport
d’évaluation, 2010.
5. Tubiana, J., Les défis du DDR au Tchad : entre paix et instabilité,
Small Arms Survey, Genève, 2016.
6. Accord de Doha, Rapport du Comité de suivi de l’accord de paix au
Tchad, 2022.