Cryptomonnaie comme monnaie légale en République
centrafricaine : Quels enjeux et implications?
Elie BOLA BOONGO
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Elie BOLA BOONGO. Cryptomonnaie comme monnaie légale en République centrafricaine : Quels
enjeux et implications?. Global journal , 2023, Rencontre des auteurs, 10 (6). �hal-04909680�
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Cryptomonnaie comme monnaie légale en République centrafricaine : Quels
enjeux et implications?
"Cryptocurrency as Legal Tender in the Central African Republic: What
Challenges and Implications?"
Elie BOLA BOONGO1
Résumé
Cet article examine les enjeux de l’adoption de la cryptomonnaie comme monnaie légale en
République Centrafricaine (RCA). Les cryptomonnaies, qui reposent sur la technologie blockchain,
sont des monnaies numériques décentralisées apparues après la crise des subprimes. Leur marché
global est désormais évalué à plus de 2000 milliards de dollars. En Afrique, le volume des
transactions en cryptomonnaies a augmenté de 1200% entre 2018 et 2021, témoignant d’un intérêt
croissant pour ces actifs numériques. En réponse, plusieurs pays africains, comme le Nigeria, le
Ghana et l’Afrique du Sud, explorent des projets de monnaies digitales émises par leurs banques
centrales. Cependant, les réactions face aux cryptomonnaies en Afrique varient: certains pays, tels
que l’Égypte, les interdisent, tandis que d’autres adoptent une approche plus ouverte.
Dans la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC), la Banque des
États de l'Afrique Centrale (BEAC) a exprimé des inquiétudes concernant la sécurité des
cryptomonnaies et leurs répercussions sur le secteur bancaire. L'adoption du Bitcoin par la RCA
comme monnaie officielle en 2022 a déclenché des réactions de la BEAC, qui recommande une
étude préalable avant l’introduction d’une monnaie numérique de banque centrale afin de ne pas
perturber l’économie existante. Malgré ces préoccupations, en RCA, cette initiative est perçue
comme un moyen d'ouvrir de nouvelles perspectives économiques et de promouvoir une
croissance inclusive.
L’article met toutefois en garde contre les risques liés à l’absence de cadre réglementaire pour les
cryptomonnaies en RCA. Sans réglementation, le système monétaire et bancaire, ainsi que les
consommateurs, sont exposés à divers dangers, notamment la volatilité extrême des
1
Chercheur indépendant en économie monétaire, financière et internationale, doctorant en
sciences économiques à l'université de Kisangani.
cryptomonnaies, les arnaques et les activités criminelles, telles que le blanchiment d’argent et le
financement du terrorisme. Il souligne l’urgence de réguler ce secteur pour protéger les utilisateurs
et stabiliser le système financier, tout en renforçant les capacités des autorités de surveillance
financière afin de faire face aux défis posés par ces actifs numériques.
Mots-Clés : Cryptomonnaie, Monnaie Légale, Monnaie Numérique Banque Centrale, Bitcoin.
ABSTRACT
This article examines the challenges of adopting cryptocurrency as legal tender in the Central
African Republic (CAR). Cryptocurrencies, which rely on blockchain technology, are
decentralized digital currencies that emerged after the subprime mortgage crisis. The global market
for these assets is now valued at over $2 trillion. In Africa, the volume of cryptocurrency
transactions increased by 1200% between 2018 and 2021, reflecting a growing interest in digital
assets. In response, several African countries, including Nigeria, Ghana, and South Africa, are
exploring central bank-issued digital currency projects. However, reactions to cryptocurrencies
across Africa vary: some countries, like Egypt, have banned them, while others have taken a more
open approach.
In the Central African Economic and Monetary Community (CEMAC), the Bank of Central
African States (BEAC) has expressed concerns about the security of cryptocurrencies and their
impact on the banking sector. The CAR's adoption of Bitcoin as official currency in 2022 prompted
responses from the BEAC, which recommended conducting a prior study before introducing a
central bank digital currency to avoid disrupting the existing economy. Despite these concerns,
this initiative in the CAR is seen as a way to open new economic opportunities and promote
inclusive growth.
The article, however, warns of the risks associated with the lack of a regulatory framework for
cryptocurrencies in the CAR. Without regulation, the monetary and banking system, as well as
consumers, face various dangers, including extreme volatility of cryptocurrencies, scams, and
criminal activities such as money laundering and terrorist financing. It emphasizes the urgent need
to regulate this sector to protect users and stabilize the financial system, while also strengthening
the capabilities of financial oversight authorities to address the challenges posed by these digital
assets.
Keys-Words: Crypto-Currency, legal tender, Central Bank Digital Currency, Bitcoin.
0. INTRODUCTION
L’avènement de l’internet et l’avancée technologique ont fait apparaitre de
nouvelles formes de signaux monétaires, différentes des signaux classiques. Ces nouveaux signaux
sont numériques et virtuels. Selon la Banque Centrale Européenne (BCE), la monnaie virtuelle est
définie comme une catégorie de monnaie numérique non réglementée, émise et généralement
contrôlée par ses créateurs, usée et acceptée parmi les membres d’une communauté virtuelle
spécifique. Le contrôle des autorités centrales sur la monnaie, la crise des Subprimes de 2007 ainsi
que les crises financières et sociales qui s’en sont suivis sur toute la planète sont leséléments
déclencheurs de l’apparition des monnaies numériques chiffrées à l’instar du Bitcoin. (MINFIN,
2022)
En effet, à la suite de la crise de 2007, la défiance à l’égard du système
financier mondial et des États qui protègent et tentent de sauver les banques devient de plus en
plus grande.
Erwan Jonchères (2015) déclare à cet effet que, la monnaie fiduciaire est
considérée par une partie de la population comme propriété d’une élite financière et politique se
souciant bien peu de l’intérêt général et du bien-être des populations. L’idéologie principale qui a
amené à la création de ces monnaies numériques et chiffrées, appelées cryptomonnaies, découle
du mouvement « libertarien » dont l’un des buts est de diminuer le plus possible Les pouvoirs de
l’État sur la monnaie.
De ces considérations, sont nées les cryptomonnaies telles que nous les
connaissons actuellement. Son avènement a suscité l’intérêt des investisseurs et le marché des
cryptomonnaies s’évalue aujourd’hui à plus de 2 000 milliards de dollar US. Ces actifs sont de
plus en plus acceptés comme moyen de paiement et s’imposent comme une monnaie internationale.
A titre d’illustration, en 2021 le Salvador a adopté le Bitcoin comme monnaieofficielle. En Afrique,
le volume des transactions portant sur les cryptomonnaies a été multiplié par 12 en l’espace de 3
ans. Il est en effet passé de 8,8 milliards de dollars en 2018 à 105,6 millions de dollars en 2021
(chainalysis). Cette progression a amené certains Etats à interdire l’utilisation des cryptomonnaies,
en raison des risques induits et mener des réflexions sur la création d’une monnaie électronique
banque centrale (le Nigeria, et l’Egypte). Dans cette même lancée, le FMI souligne que l’adoption
rapide et généralisée des cryptomonnaiespourrait causer des problèmes considérables pour les
consommateurs et la stabilité financière notamment dans les pays émergents et en développements.
En avril 2022, la République Centrafricaine a surpris le monde en devenant
le deuxième pays au monde, après le Salvador, à adopter une cryptomonnaie comme monnaie
nationale. Cette décision audacieuse soulève des questions importantes sur les implications
économiques, sociaux et politiques d'une telle mesure dans un pays en développement. Cet article
explore les effets de cette adoption et envisage les enjeux futurs.
I. GENERALITES SUR LA CRYPTOMONNAIE
1. Cryptomonnaie : De quoi il s’agit ?
La cryptomonnaie tire ses origines de la philosophie libertarienne ou
anarcho-capitalisme, très hostile à l'intervention de l'État. L’idée est apparue pour la première fois
à la fin des années 80. Il était alors question de créer une monnaie qui puisse être utilisée de manière
intraçable et fonctionner sans les entités centralisées. Elle a ensuite évolué au courant de la
décennie qui a suivie, sans toutefois donner lieu à un phénomène d’envergure mondiale. En 1995,
David Chaum crée le DIGICASH, forme précoce de paiement électronique cryptographique qui a
besoin d’un logiciel utilisateur et des clés cryptées spécifiques pour les transactions. En 1998, Nick
Szabo crée le Bit Gold souvent qualifié de précurseur direct du Bitcoin mais n’a pas pu résoudre
le problème de double dépense sans passer par une autorité centrale. Ce n’est qu’une décennie plus
tard, lorsqu’une mystérieuse personne répondant au pseudonyme de « Satoshi Nakamoto » publie
un livret blanc appelé Bitcoin – A Peer to Peer Electronic Cash System, que l’histoire du Bitcoin
et des cryptomonnaies qui en découleront commence.
De cette genèse, les cryptomonnaies, encore appelés cryptoactifs ou crypto devises, sont des actifs
numériques virtuels qui reposent sur la technologie du block Chain1 à travers un registre
décentralisé et un protocole informatique crypté. En tant que monnaie cryptographique, c’est une
monnaie numérique émise de pair-à-pair, sans nécessité de banque centrale.
Dès lors qu’on s’intéresse aux cryptoactifs, la question du processus d’achat en émane
naturellement. Pour s’en procurer, il faut s’orienter vers une plateforme dédiée (Coinbase, Binance,
e-Toro, Kraken ou encore Bitfinex). Ces plateformes ressemblent de près à une interface d’achat
d’actions en bourse, qui ici, permet d’échanger des devises numériques. Il existe ainsi trois moyens
d’obtenir de la cryptomonnaie le tout via le processus de minage2. : acheter en utilisant les fonds
de son compte bancaire ; proposer des biens et services en contrepartie des bitcoins.
2. Evolution de la cryptomonnaie
La première cryptomonnaie, le Bitcoin, a été minée en 2009 et n’avait
quasiment aucune valeur. En avril 2010, sa valeur était de 14 centimes, le marché avait cependant
commencé à prendre forme. En 2011, son prix monte jusqu’à 1,06 $ avant de redescendre à 87
centimes.
Suite à la publication d’un article du Gawker parlant de l’intérêt de la
communauté de vente de drogues en ligne pour cette monnaie, le prix de celle-ci a plus que triplé
en une semaine 1 Un réseau décentralisé d'ordinateurs qui possède des nœuds répartis dans le
monde entier avec des copies de toutes les transactions qui ont été effectuées.
3. Ce que pensent les institutions financières de la cryptomonnaie
S’il est ainsi établi que les cryptomonnaies représentent un grand risque
pour la stabilité financière et même économique, leur succès inquiète les institutions financières
qui tentent de les réguler ou de créer leurs propres cryptomonnaies numériques nationales.
En effet, la crise de confiance actuelle observée dans toutes les économies touche en particulier le
secteur bancaire et il n’est guère étonnant que le Bitcoin et l’Ether, qui sont des cryptomonnaies
reposant sur la technologie Blockchain, donnent lieu à de véritables systèmes monétaires
indépendants et parallèles par rapport aux systèmes monétaires étatiques et bancaires. En outre,
les cryptomonnaies ne sont plus des objets de simple spéculation mais deviennent de plus en plus
de véritables monnaies et de placement de long terme. Cette situation semble inquiéter ainsi les
hautes sphères financières telles que les banques centrales et les multinationales.
Pour la Banque Centrale Européenne (BCE), la cryptomonnaie n’est pas
une monnaie, si ce n’est un actif très particulier, par définition spéculatif qui ne constitue pas une
menace pour le « monopole » des banques centrales, seules habilitées à battre monnaie, appelant
ainsi à un encadrement. Pour la Présidente de la BCE, Christine Lagarde, la cryptomonnaie est un
actif spéculatif, qui a servi à des affaires bizarres et certaines activités de blanchiment d’argent
totalement répréhensibles et il doit y avoir une réglementation à appliquer sur ce point au niveau
mondial car, s’il y a une échappatoire, celle-ci sera utilisée. En outre, elle évoque le projet d’un
euro numérique en parité de 1 contre 1 avec l’euro.
Pour la Banque Centrale Américaine (FED), il est d’abord question de
risques : la cryptomonnaie est un actif hautement spéculatif exposant les investisseurs à des pertes
potentielles. Pour la présidente de la FED, la cryptomonnaie ne pourrait être largement utilisé
comme mécanisme de transaction dans la mesure où elle est souvent utilisée pour le financement
illicite. C’est une façon extrêmement inefficace de mener des transactions et la quantité d’énergie
consommée pour traiter ces transactions est stupéfiante. Pour la FED, les monnaies virtuelles ne
sont pas encore « assez grosses » pour influencer leur politique. Elle évoque toutefois l'idée d'une
cryptomonnaie pilotée par une banque centrale, l’e-dollar.
Pour la Banque Centrale Japonaise, le sujet doit être minutieusement étudié. Son gouverneur,
Haruhiko Kuroda, déclarait déjà qu'il était important que la recherche sur le sujet soit approfondie,
même s'il était encore « trop tôt » pour lancer un programme d'émission de devises numériques.
En effet, pour lui, l'émission de devises numériques au grand public reviendrait à ouvrir l'accès des
banques de la banque centrale à tout le monde et, cette question nécessite d'abord de revoir le rôle
et les prérogatives d'une banque centrale.
Pour la Banque d’Angleterre, la cryptomonnaie est une révolution.
L'institution britannique est plutôt en pointe sur la question. Très récemment, son gouverneur,
Mark Carney, a parlé de « révolution en puissance », notamment pour les marchés financiers. Elle
a lancé en 2016 un incubateur de start-up sur la blockchain, la technologie qui sécurise le bitcoin.
Pour Carney, le développement de cette technologie pourrait potentiellement déboucher sur le
lancement, à une date indéterminée, d'une version numérique de la livre sterling.
Pour la Banque Centrale Chinoise, tout est question de régulation. Dès 2014
elle s’est lancée dans la création d’une cryptomonnaie nationale. Un projet qui serait très bien
avancé, tout en menaçant depuis 2018 d’interdire le Bitcoin sur son territoire. Le directeur de la
Banque Centrale Chinoise, Mu Changchun a déclaré que ce stablecoin chinois devrait servir à
terme à remplacer le Yuan, permettant ainsi une surveillance accrue des utilisateurs de cette
monnaie.
Pour la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC), sous la plume de
Jacques Eloundou Ndeme, chef de service à la direction des systèmes et moyens de paiement, tout
est question de sécurité. La cryptomonnaie est une menace, particulièrement pour les banques.
Pour lui, l’introduction d’une monnaie numérique de banque centrale est certes envisageable mais
devrait faire l’objet d’une étude approfondie. La cryptomonnaie pourrait perturber le système
bancaire existant.
Pour le Fonds Monétaire International (FMI), les autorités de réglementation doivent réagir à
l’essor des cryptoactifs. Les cryptoactifs offrent une myriade de nouvelles possibilités, mais ces
nouvelles possibilités s’accompagnent de défis et de risques, notamment les risques de
perturbations du système monétaire et les risques budgétaires. Ceci étant, les autorités de
réglementation et de surveillance doivent pouvoir suivre les évolutions rapides à l’œuvre dans
l’écosystème des cryptoactifs et appréhender les risques qu’elles engendrent en comblant
rapidement les déficits de données.
Sommes toutes, il faut retenir que les cryptomonnaies constituent un enjeu
majeur pour le système financier auquel sont confrontés les pouvoirs publics, les banques centrales,
les autorités de régulation, les établissements de crédit et les citoyens. L’engouement qu’elles
suscitent n’a pas vocation à s’estomper. Toutefois, force est constater que la régulation est la
proposition majoritaire. On constate que la majorité des autorités font des mises en garde et
proposent des modalités d’encadrement pour protéger le marché et les investisseurs.
II. CONTEXTE ECONOMIQUE ET SOCIAL DE LA CENTRAFRIQUE
La Centrafrique est l'un des pays les moins développés au monde, avec une
économie fortement dépendante de l'agriculture et des exportations de ressources naturelles. Le
pays fait face à des défis considérables, notamment l'instabilité politique, une infrastructure
financière sous-développée et une population majoritairement non bancarisée. Ces conditions
créent un environnement unique pour l'adoption de la cryptomonnaie.
III. QUELLES IMPLICATIONS POUR L’ECONOMIE CENTRAFRICAINE
1. Les avantages de l’investissement en cryptomonnaie
▪ Insensible à l’inflation
Les cryptomonnaie ont un mécanisme sophistiqué de prévention de
l’inflation. En particulier, dans le réseau Bitcoin, l’inflation est empêchée par plusieurs
fonctionnalités :
❖ Emission ne dépassant pas le plafond non-modifiable de 21 millions unités ;
❖ Les nouvelles unités sont émises strictement une fois toutes les 10 minutes ;
❖ Tous les 4 ans, l’émission des unités est divisée par deux.
Il existe des méthodes similaires dans chaque réseau de cryptomonnaie, cela
permet de prédire à l’avance combien de pièces existeront dans une certaine période de temps. De
plus, il n’existe pas d’organisme de règlementation qui pourrait prendre la décision exclusive
d’augmenter les émissions.
▪ Faibles coûts de transaction et paiements rapides
Les transactions dans les systèmes de cryptomonnaie sont effectuées sur le
principe Peer to Peer (P2P), sans la participation d’un organe de contrôle central. La réduction des
coûts de
2. Les dangers liés à la cryptomonnaie
▪ Risque d’abus
L’une des caractéristiques marquantes de la cryptomonnaie est qu’elle
permet de réaliser des transactions de manière anonyme. Avec une monnaie classique, les
transactions doivent passer par une banque qui connaît le nom et les coordonnées de ses clients
ainsi que des personnes et organismes avec lesquels ils réalisent des transactions. Le champ de la
réglementation bancaire et financière étant largement défini par son objet (argent et instruments
financiers), les cryptomonnaies et les activités dont elles sont le support en auraient naturellement
été justiciables si ces qualifications avaient pu leur être appliquées, tel n’est cependant pas le cas.
Bien au contraire, les cryptomonnaies fonctionnent selon un système décentralisé et grâce à des
clefs de chiffrage (principe de la blockchain) qui ne nécessitent aucune identification. Il est donc
impossible aujourd’hui d’en réguler l’émission.
Cette absence de régulation des cryptomonnaies pourrait être un danger
sérieux pour les relations contractuelles. Les cryptomonnaie n’étant pas des monnaies comme les
autres monnaies réglementées telles que l’euro, le dollar américain ou le franc CFA, une partie au
contrat ne peut pas exiger de l’autre partie qu’elle accepte le paiement par bitcoin.
▪ Risque de prolifération des activités criminelles
Du fait de leurs caractéristiques et de leur mode de fonctionnement, les
monnaies virtuelles présentent des risques que les criminels considèrent comme des opportunités.
Compte tenu de leur anonymat et de leur non traçabilité, les cryptomonnaies apparaissent comme
des moyens privilégiés pour servir d’intermédiaire dans les échanges dans le cadre de l’économie
souterraine et illégale comme le blanchiment d’argent, les trafics d’armes et de drogues et le
terrorisme.
▪ Trop volatile et piratable
Les cryptomonnaies sont des valeurs virtuelles non adossées à des activités
réelles. Elles sont en conséquence très volatiles. D’après Dwyer (2015), le Bitcoin a été plus
volatile que l’or et les principales devises nationales sur la période 2010-2014. Cette forte volatilité
rend les investissements trop risqués. Par ailleurs, aucune autorité ne veille à la sécurisation des
coffres forts électroniques et les porteurs n’ont donc aucun recours en cas de vol par des pirates
informatiques.
3. Les enjeux de l'adoption de la cryptomonnaie comme monnaie légale en République
Centrafricaine
Les enjeux pourraient essentiellement être portés sur le déploiement de lapolitique monétaire, les
risques sécuritaires et les défis de la mise en place d’un cadre règlementaire.
- Déploiement de la politique monétaire
L’objectif principal de la politique monétaire en zone CEMAC est la
stabilité monétaire, autrement dit, un niveau d’inflation faible et un taux de couverture de la
monnaie satisfaisant.
L’adoption du bitcoin comme monnaie officielle en RCA viendrait saper la
stabilité monétaire en réduisant le pouvoir de la politique monétaire.
En effet, sur le plan institutionnel, la convention régissant l’UMAC confie
le privilège exclusif de l’émission monétaire sur le territoire de chaque Etat membre de l’union
(dont la RCA) à la BEAC. Par ailleurs, cette convention stipule que l’unité monétaire légale des
Etats membres est le franc CFA. Ainsi, la teneur de la loi régissant la cryptomonnaie adoptée en
RCA a un impact négatif substantiel sur ces règles fondamentales. En outre, l’utilisation du Bitcoin
comme monnaie officielle, qui par sa nature, échappe au contrôle de la BEAC, est susceptible de
concurrencer ou supplanter (cryptoisation) la monnaie légale en vigueur dans la CEMAC.
L’adoption rapide et généralisée des cryptomonnaies pourrait poser des problèmes considérables
en accentuant la cryptoisation de l’économie, à mesure que les résidents commenceront à utiliser
la cryptomonnaie à la place de la monnaie officielle pouvant ainsi entraver la capacité de la BEAC
à mettre efficacement en œuvre sa politique de stabilisation des prix.
Sur le plan opérationnel, la convention monétaire et les règlementations en
matière de change prévoient le rapatriement et la rétrocession de l’ensemble des actifs en devises
étrangères détenus par toutes les entités résidentes de la CEMAC, y compris les États membres, à
la BEAC. Elle prévoit également la mise en commun de l’ensemble des réserves internationales
de la CEMAC à la BEAC. Ainsi, la consécration par l’Etat centrafricain sur son territoire d’une
monnaie officielle autre que celle-ci ayant cours l’égal dans la CEMAC et automatiquement
convertible en celle-ci est problématique au regard des règles susmentionnées. Elle risque aggraver
problème de l’opportunisme qui se manifeste lorsqu’un pays membre n’apporte pas sa part
convenue au stock de réserves mises en commun. La RCA peut tirer parti des avantages de la
Communauté sans apporter une contribution proportionnelle à ses coûts puisque ses échanges
commerciaux peuvent se faire désormais par le Bitcoin une devise non reconnue par la BEAC et
difficilement maitrisable. Il y a en effet peu de chance que les entreprises et l’Etat centrafricain
rapatrient leurs gains sur le Bitcoin et les recettes d’exportions effectuées à l’aide de la
cryptomonnaie. Cette situation est d’autant plus probable qu’en raison de la politique monétaire et
de changes communs, les politiques budgétaire et structurelle constituent l’instrument principal au
niveau national pour amortir les chocs et promouvoir l’activité économique. Les autorités
centrafricaines peuvent être incitées à adopter un comportement opportuniste dans ce contexte car
le coût d’une politique budgétaire expansionniste en termes de perte de compétitivité et de
réduction des réserves internationales est supporté par la Communauté dans son ensemble. Cela
est particulièrement vrai pour les pays membres plus petits comme la RCA car, l’impact de leurs
politiques insoutenables sur le « bien commun » de la Communauté est relativement faible.
En outre, la baisse du niveau de réserve officiel de la communauté qui en
découlerait exposera ainsi le FCFA aux attaques spéculatives.
- Les risques sécuritaires
Sur le plan sécuritaire, l’utilisation du Bitcoin comme monnaie officielle en RCA, pays riche en
ressource naturelle (or, diamant etc.), et où opèrent plusieurs groupes rebelles armés va accentuer
les menaces sécuritaires dans la sous-région. Le Bitcoin offre en effet un certain anonymat à ses
utilisateurs qui peuvent en profiter pour commettre des actes illégaux notamment les trafics
d’armes et des drogues, les prises d’otages avec demande rançon et le blanchiment d’argent. Cet
actif n’étant pas lié à la banque, les organisations criminelles peuvent l’utiliser pour se financer
d’autant plus que cette loi induit une convertibilité automatique avec le franc FCA. Il y a lieu de
rappeler qu’en 2019, l’observatoire du MoyenOrient avait annoncé l’utilisation du Bitcoin par
plusieurs organisations terroristes dont l’Etat islamique. Cette organisation collecte les dons dans
le monde entier en monnaie numérique. Or l’Etat Islamique a des ramifications qui opèrent au
Cameroun, au Tchad et dans plusieurs pays de l’Afrique de l’ouest. La convertibilité automatique
du Bitcoin en franc CFA est donc une menace pour la sécurité de plusieurs pays de la sous-région.
D’autant plus que le Groupe d’Action contre le Blanchiment d’Argent en Afrique Centrale
(GABAC) ne dispose pas de la technologie pour tracer et surveiller les opérations effectuées en
cryptomonnaie.
- Défi de la mise en place d’un cadre réglementaire
Avec l’accroissement constant du volume de transactions, l’Afrique fait une
percée importante sur les marchés mondiaux des cryptomonnaies. Cette évolution diversement
appréciée par les Etats du continent reste néanmoins très peu encadrée. Les réactions oscillent
entre admission, tolérance (relative) ou l’interdiction de l’utilisation des cryptomonnaies. Au sein
de la CEMAC, la Commission de surveillance du marché financier de l’Afrique centrale
(COSUMAF) a souligné en 2020 l’absence d’encadrement réglementaire sur les activités liées aux
cryptoactifs. Cette absence empêche les prestataires d’actifs numériques de proposer les services
dans la sous-région. L’évolution récente en RCA pourrait obliger les autorités de la sous-région à
encadrer l’utilisation de la cryptomonnaie ou à créer une cryptomonnaie propre à la sous-région
comme le font déjà de nombreux pays. Il est primordial de suivre l’évolution rapide et appréhender
les risques inhérents faute de quoi les résidents de la sous-région seraient exposés aux effets
pervers des cryptomonnaies.
- Les implications budgétaires
A priori, l’adoption du bitcoin comme monnaie légale en RCA n’a aucune
conséquence directe et à l’immédiat sur le pilotage de sa politique budgétaire à court terme.
Cependant si le phénomène devenait national, et profitait d’une
réglementation favorable, alors la prise en compte de l’évasion fiscale qui en découlerait serait une
des contraintes principales. En effet, du fait de sa nature, les cryptomonnaies offrent aux agents
économiques la possibilité de contourner le système fiscal, et l’ampleur de son utilisation
remettrait en cause l’implémentation de la politique budgétaire. La politique budgétaire pourrait
se trouver menacée, étant donné le potentiel des cryptoactifs en matière de fraude fiscale, cela
pourrait par exemple mettre à mal la modification de la loi fiscale visant à imposer les transferts
d’argent car cette imposition pourrait être contourner par l’usage de la cryptomonnaie et donc
entrainer une baisse des recettes fiscales.
- Actions des pouvoirs publics
L’augmentation des volumes de transactions à travers les cryptomonnaies
en Afrique et l’adoption du Bitcoin comme monnaie officielle en RCA doit amener les autorités
monétaires sous-régionales en général et l’Etat Centrafricain en particulier à prendre des mesures,
pour suivre l’évolution et appréhender les risques relatifs aux cryptoactifs. Comme développé plus
haut, l’absence d’un cadre règlementaire expose les utilisateurs aux effets pervers de la
cryptomonnaie et peut menacer la stabilité monétaire et la sécurité de la sous-région. Il est donc
indispensable de :
- Instaurer un cadre réglementaire au niveau de la sous-région afin d’encadrer les activités qui y
sont relatives. Les autorités de règlementation, et de surveillance doivent pouvoir suivre les
évolutions rapides des cryptoactifs et appréhender les risques qu’ils engendrent ;
- Outiller le GABAC et la COSUMAF afin de mieux faire face aux risques de blanchiment d'argent
et de financement du terrorisme à travers les cryptomonnaies ;
- Etudier la faisabilité d’une monnaie numérique banque centrale ;
- Encadrer la convertibilité des cryptomonnaies en franc CFA ;
- Identifier et encadrer les entreprises exerçant dans le secteur ;
Au niveau national, en plus de réguler le secteur, il serait important pour le
Ministère des Finances de :
- Outiller l’Agence Nationale d’Investigation Financière afin de surveiller les transactions
effectuées à l’aide des cryptomonnaies ;
- Imprégner le personnel du Ministère des Finances et ses structure spécialisées du à travers
notamment des ateliers de renforcement des capacités afin, de faire face aux défis imposés par
l’avènement des cryptomonnaies.
CONCLUSION
En somme, l’on retient que les cryptomonnaies sont des monnaies
numériques, qui se sont développées hors de tout contrôle étatique et qui fonctionnent de manière
décentralisée à travers la technologie blockchain. Elles voient le jour au lendemain de la crise des
subprimes et leur marché, en plein expansion s’évalue aujourd’hui à plus de 2000 milliards de
dollars US. En Afrique, selon Chainalysis, le volume de transaction croit de façon exponentielle
sur la période 2018-2021 (environ 1 200%) confirmant ainsi l’engouement observé des africains
pour ces actifs numériques. Ces évolutions ne laissent pas indifférents les Etats Africains, qui pour
certains (Nigeria, Ghana ou Afrique du Sud), initient des projets de création de leurs monnaies
digitales de banques centrales, actifs numériques émis par les Banques Centrales libellé dans les
unités de de compte officielles de celles-ci et qui peuvent être échangées de pair à pair, de façon
décentralisée. Par ailleurs ces Etats réagissent, chacun à sa manière, à la percée des cryptomonnaies
auprès des populations. Ces réactions oscillent entre admission, tolérance ou interdiction (Egypte)
de l’utilisation des cryptomonnaies.
Au sein de la CEMAC, la BEAC a soulevé la question de sécurité liée à l’utilisation de ces
nouveaux actifs. Pour elle, la cryptomonnaie est une menace, particulièrement pour les banques.
L’adoption de la loi N°22.004 du 22 avril 2022 régissant la cryptomonnaie en RCA faisant du
Bitcoin une monnaie officielle n’a d’ailleurs pas tardée à faire réagir l’institution.
Elle estime néanmoins que l’introduction d’une monnaie numérique de
banque centrale est certes envisageable mais devrait faire l’objet d’une étude préalable, car elle
pourrait perturber le système bancaire existant. Pour la RCA, cette décision représente un pas
décisif vers l’ouverture des nouvelles opportunités pour le pays. En effet, par cette décision, les
autorités centrafricaines estiment que le plan de redressement économique et de consolidation de
la paix entrerait dans une nouvelle phase et l’exécutif ferait ainsi preuve de cohérence dans
l’application de l’agenda qui prévoit la réalisation d’une croissance forte et inclusive au profit du
développement et de la performance économique. L’objectif de ce travail était alors dedécrire le
fonctionnement des cryptomonnaies ; évaluer les risques induits par son utilisation ; analyser les
conséquences de l’adoption en RCA du Bitcoin comme monnaie officielle et en fin, proposer des
mesures de politique en vue de son encadrement.
S’il est vrai que les cryptomonnaies permettent des paiements faciles et
rapides et ouvrent la voie à des services financiers novateurs, y compris dans les régions du monde
jusqu’ici non bancarisées, ses nouvelles possibilités s’accompagnent de défis et risques.
L’absence d’un cadre réglementaire expose non seulement le système
monétaire et bancaire sous-régional mais aussi les consommateurs aux risques relatifs à l’usage
des cryptomonnaies. L’on peut citer entre autres : les risques sur la politique de stabilisation des
prix de la BEAC, les phénomènes d’arnaques récurrents, la forte volatilité des cryptomonnaies qui
sont préjudiciables aux utilisateurs et les risques liés à l’utilisation malveillante des
cryptomonnaies (blanchiment d’argent, trafics illicites et financement du terrorisme). Au regard
de ces différentes menaces, il est primordial d’une part de réguler le secteur afin de les contenir et,
outiller les organismes de surveillance financière sous-régionale et nationale pour leur permettre
de faire face à ces nouveaux défis d’autre part.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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