Soutien aux Cahiers du Cinéma
Soutien aux Cahiers du Cinéma
CINEMA
Le "Groupe Dziga-Vertov", 2
"Vent d'est" "Pravda"La
critique et "Tout va bien"
Les aventures de l'idee, 1 ("Intolerance")
n u m é r o 240 7 francs
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cahiers du CINEMA
N° 240 JUILLET-AOUT 1972
CINEMA ET LUTTES DE CLASSES EN FRANCE
LE - GROUPE DZIGA-VERTOV » (SUITE)____________________________________
Sur les films du « groupe » (2) 4
Bande paroles de « Pravda » 19
Bande paroles de « Vent d'Est » 31
Uns I mafia La critique et «Tout va bien » 10
du film (non-monti)
du groupe Dilga-Vartov RELECTURE DU CINEMA HOLLYWOODIEN
aur El Fath.
« INTOLERANCE - de D.W. GRIFFITH
Les aventures de l’idée (1), par Pierre Baudry 51
NOTES INFORMATIONS CRITIQUES
« Lea visiteurs », par Serge Daney_________________________________________60
Me Kiejman parle des « Visiteurs - 64
« W.R., les mystères de l’organisme », par P. Bonitzer et J. Narboni 66
Comité de rédaction : Jacques Donlol-Valcroze, Pierre Kast, Jacques Rivette. Rédaction en chef :
Jean-Loula ComollI, Jean Narboni. Adm inistration : Jacques A um ont Documentetlon : Pascal Bonitzer.
Rédaction : Jacques Aumont, Pierre Baudry, Pascal Bonitzer, Serge Daney, Pascal Kané, Jean-Pierre
Oudart, Sylvie Pierre. Les manuscrits ne sont pas rendus. Tous droits réservés. Copyright by Les
Editions de l'Etoile.
CAHIERS DU CINEMA. Revue mensuelle de Cinéma. 39, rue Coqullllère, Parls-1*' - Adm inistration-
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Le
« groupe Dziga-Vertov »
(2)
Il faut faire politiquement des films politiques, di inhumaine, mais comme ce sont des cons... Bien sur,
sent Godard et Gorin. Si tout le monde, en effet, fait la seconde partie de ce discours bien connu des ana
politiquement des films, tout le monde ne fait pas de lystes est déniée au possible, le « mais quand même »
films politiques (au sens de la catégorie « Parisco- du « je sais bien » est très voilé : la production
p e » ) . D’un autre côté, ceux qui font des films politi dominante regorge de films de gauche en apparence
ques, pour la plupart, semblent ignorer qu’ils en font (de gauche démocratique bourgeoise, bien entendu),
politiquement. Expliquons-nous : il n’est pas réservé de droite en réalité (et même d ’extrême-droite comme
à quelques-uns de faire politiquement des films, en ce le film de Kazan, auquel toute la critique « de
sens que toute activité sociale est d ’entrée de jeu gauche », y compris révisionniste bien sûr, s’est aban
soumise au couteau de la lutte des classes — mais, donnée avec béatitude).
plus particulièrement, parce que le cinéma est un Il faut faire politiquement des films politiques :
instrument de manipulation et de refonte des repré c’est-à-dire les faire politiques clairement et jusqu’au
sentations p a r lesquelles les masses et/ou les individus bout, et de part en part. Les cinéastes bourgeois qui
(êtres de classe et sujets divisés) reconnaissent et re se croient ou se prétendent politiquement « engagés »
trempent leurs désirs, leurs idéologies. D’autre part, il ne veulent voir la politique que dans le caractère plus
ne suffit pas de représenter les souffrances et la ré ou moins « subversif », plus ou moins « explosif » du
volte d ’un ouvrier pour faire un film prolétarien, ni sujet qu ’ils se donnent {L’Aveu, bientôt U A tten ta t) , et
de montrer des G.I.s. massacreurs de civils vietnamiens ne voient évidemment pas, — ce n ’est pas une cécité
et violeurs pour faire un film anti-impérialiste (ou innocente — qu’il y a une ambiguïté qui réside préci
même simplement pacifiste), etc. Parce que l ’ambi sément dans sa dimension : « g r a n d » , c’est générale
guïté y est reine, au point qu’on a pu la croire ori ment à l’aune du « grand journalisme », de la presse
ginaire, ontologique, les pratiques artistiques, disons à sensation ; ces cinéastes n ’imaginent la politique que
plus précisément les pratiques mimétologiques (et le sous l’angle journalistique du scandale (on imagine ce
cinéma en bonne place) rendent possibles les oppor que va être U Attentat de Boisset, d ’après l’Affaire
tunismes politiques les plus éhontés ; je sais bien, font Ben B arka), c’est-à-dire d ’un événement immédiate
dire à leurs films les sujets clivés de la bourgeoisie, ment monnayable en termes d ’information, et rentable.
qu’ils massacrent là-bas au Vietnam, mais eux au En réalité, c’est l’économie — celle des grandes pro
moins, quand même, ce sont des hommes, pleins d ’une ductions — qui commande idéologiquement et politi
véritable violence, et non de pâles intellectuels ; je quement ces films : « comment rentabiliser un discours
sais bien que les ouvriers souffrent une exploitation antifasciste ? » est la plupart du temps la formulation
4
vraie de ce qui s’énonce ainsi : «com m ent faire pour mière affirme l ’immuabilité de l ’être, la seconde le
toucher le plus de monde possible ? » Comment faire ? changement, la rupture, le devenir des contradictions.
c’est ce que raconte le début de Tout va bien : J ’veux La forme épique lutte contre la forme dramatique,
faire un film ; pour faire un film, faut des vedettes ; elle en est la destruction, la transformation : non la
pour avoir des vedettes, faut une histoire d ’amour, destruction sauvage, anarchisante et petite-bourgeoise,
alors il y aurait Lui, et puis il y aurait Elle, et mais la destruction savante, la décantation, dépeçage
y-z-auraient des problèmes, etc. Tout « grand sujet » analytique du drame compact, abrutissant, hallucino
appelé à une grande diffusion est d ’entrée de jeu gène (hystérisant) ; mise à nu de ses articulations
piégé par les impératifs de production, empoissé dans cachées. Il ne s’agit donc pas d ’éliminer simplement
une idéologie du rendement. On voit que cette idéo le dram e ; la forme épique est la critique de la forme
logie pèse d’emblée sur le sujet lui-même, en dévoie dramatique, par des principes de narration et de mise
la portée politique (pour qu’un film marche, il faut en scène antagonistes aux effets dramatiques et à la
le brancher sur le circuit habituel d ’émotions, etc.). métaphysique qu’ils impliquent (p. ex. le Verfrem-
Il est donc important, pour un cinéaste authentique dungseffekt, l’effet de distanciation qui dénaturalise —
ment progressiste ou marxiste-léniniste, de « faire dénature — les événements du récit, « fait rire de
politiquement des films politiques », c’est-à-dire des celui qui pleure, pleurer sur celui qui rit » au lieu
films où 1) le sujet est politique et commande la mise que le dram e nous invite et nous force à « p le u r e r
en scène (rôle décisif du su jet); 2) la mise en scène avec celui qui pleure, rire avec celui qui r i t » ) . La
est soumise à une pratique politique qui lutte au forme épique n’est pas non plus le supplément contin
niveau spécifique du travail du film contre l’idéologie gent, l’extériorité d ’une forme dram atique antérieure,
du rendement, tout en tenant compte bien entendu transcendantale : ce sont les effets de représentation
tactiquement des nécessités de la diffusion. Lutte poli qui, d ’entrée de jeu, se divisent en deux, « dram ati
tique de classe, lutte idéologique de classe. ques » et « épiques » (il faudrait bien sûr creuser le
Les films du groupe Dziga-Vertov sont, en ce sens, paradigm e brechtien, mais ce n ’est pas le lie u ), avec
des films de lutte. Pour en parler, il convient d ’abord domination idéologique de la forme dram atique dans
d’apprécier ce contre quoi ils luttent, plutôt que de les sociétés de classe — en Occident du moins ; on
commencer par déplorer (en se soumettant aveuglé sait l’importance que Brecht attribuait à la représen
ment à l’idéologie du rendement) leur « inaccessibi tation orientale et principalement au théâtre chinois.
lité », leur inintelligibilité, leur manque de chaleur Les théories de Brecht ont aujourd’hui une impor
humaine, etc., à croire que la critique défend d ’abord tance décisive, idéologiquement et politiquement, dans
et surtout une certaine fatigue des spectateurs supposés. le champ du cinéma. Le travail du groupe Dziga-
En ce qui concerne le contenu, nous savons que ces Vertov en a ravivé toute la portée ; lutter pour l’éveil
films sont conçus comme des instruments de lutte critique des spectateurs, contre la domination massive
contre la bourgeoisie et le révisionnisme, contre l’impé de la forme dramatique, est une tâche décisive du
rialisme et le social-impérialisme, avec l ’aide théorique cinéma politique : on n’impose pas une vérité de classe
du marxisme-léninisme, de la pensée-maotsétoung. dans les formes de la « vérité » de l’ennemi, « Lénine
Mais dans leur conception il est tenu compte aussi de ne disait pas seulement autre chose que Bismarck, il
ce que cela a de nouveau, d ’inouï dans le champ du le disait autrement », pas par coquetterie, mais parce
cinéma, et qu’à ce contenu nouveau on ne saurait se que sa pratique était tout autre.
contenter de donner une forme ancienne. Ces films En quoi consiste, très schématiquement, le leurre
luttent aussi, idéologiquement, contre la passivité du dont se soutient la forme dramatique au cinéma (plus
spectateur, comme en son temps luttait Brecht : car encore qu’au théâtre) ? Susciter le fantôme d ’un réel
cette passivité n ’est nullement congénitale comme (dans tous ses aspects et en particulier politique,
certains voudraient le faire croire (un spectacle sera social...) dont l ’évidence sensible, la naturalité et la
toujours un spectacle) : elle est liée au système de continuité ruinent toute possibilité de discussion :
représentation de la société de classe, et il ne s’agit « comme c’est ça ! comme c’est bien ça !». L’essence
pas non plus d ’arracher le spectateur à son fauteuil métaphysique de ce réel dramatisé, c’est la morale,
comme les mêmes voudraient nous le faire dire (pour l ’immédiate universalisation du subjectif, l’axiomati-
nous éliminer plus aisément en nous taxant « d’ultra- sation des sentiments, des émotions, que suscite obli
gauchisme » par ex.) : il est « s im p le m e n t» question gatoirement la fiction dramatique, les fantômes char
d ’éveiller son activité mentale, sa critique. nels qui s’agitent sur la scène, le lieu du fantasme.
Relire ici, en exergue, la préface de M ahagonny Défaire l ’emprise de la scène dramatique, c’est défaire
invoquée par Tout va bien, l’antagonisme posé par celle de la morale, du subjectivisme ; reposer des pro
Brecht entre la forme « dram atique » (métaphysique, blèmes politiques, c’est-à-dire des problèmes de déci
idéaliste, petite-bourgeoise) et la forme « é p i q u e » sion à prendre — la politique est la science des
(matérialiste, dialectique, révolutionnaire). La pre décisions (choisir à tout instant entre deux positions,
6
deux voies, deux lignes...) ; et selon Brecht, contrai ouvriériste qui revient à exiger des œuvres enfantines
rement à la forme dramatique qui est pour le specta en présupposant l ’abrutissement congénital du peuple) ;
teur « occasion de sentiments », l’épique « l’oblige à d ’autre part le référent et/ou le signifié en sont sim
des décisions ». plistes, grossiers, insultants de platitude : lutte de
Les films « dramatiques » (conservons le paradigme classes, révisionnisme, bourgeoisie, images, sons...
brechtien) se soutiennent donc d ’un réel déjà connu Alors que par exemple le western, à la construction
(ou prétendu tel) dont il s’agit, par un éclairage ori simple et concise (avant du moins qu’il ne devienne
ginal, de révéler une facette nouvelle, la petite d iffé « spaghetti », c’est-à-dire décoratif et compliqué un
rence qui constitue la prime de plaisir de l ’effet de peu à la manière de ce qu’on appelle, précisément, le
reconnaissance — si l ’on veut le point d ’exclamation style nouille) nous en dit tant sur la vie, l’amitié, la
du « comme c’est ça ! ». Tout autre est le fonctionne mort...
ment des films du GDV, et c’est par là qu’ils sont Le malentendu vient sans doute — sur fond de
scandaleux. Les multiples facettes ne sont pas du côté mauvaise foi et de résistance idéologico-politique la
d ’un ailleurs, d ’un dehors que les films se chargeraient plupart du temps — de ce que 1) « ce qui se passe »
de « b i e n » refléter, de refléter continûment, fidèle dans les films du GDV (nous pensons principalement
ment et passivement. Elles sont, dans leur multiplicité, à Vent d*est lorsque nous en parlons ainsi en général)
leur mouvance, leur tournoiement, les films eux- n ’a pas lieu où on l’attend généralement : ça ne se
mêmes : chaque plan, chaque fragment de chaque film passe pas dans la profondeur de l ’image, sur la scène
est objet de questionnement, d ’étude, de discussion, de théâtrale « aérée » du* cinématographe classique, mais
connaissance, dans sa relation, son enchaînement aux sur deux plans de lecture simultanés et décalés, image
autres. Plus de dehors fantôme, plus de profondeur et son ; des voix nombreuses s’enchevêtrent, s’interro
charnelle des êtres où puiser, p ar le jeu classique de gent, s’interpellent, identifient en termes politiques les
l’identification, une morale à usage personnel, voie figures que suscite la bande image, etc. 2) « c e qui
du perfectionnement individuel (constant recours, on le se passe » ne se déroule pas lentement et continûment
sait, de l’idéologie bourgeoise, y compris dans le comme les belles fleurs herméneutiques des fictions-
mouvement ouvrier : cf. Liou-Chao-shi et le perfec « dramatiques », mais se produit avec une rapidité
tionnement individuel du m ilitant). Ce n’est plus cette extrême, exténuante, Toute fiction comporte une
surface vide, fantastiquement gonflée des désirs qu’un « leçon » ; on la puise voluptueusement, dans le plaisir
machiniste adroit, un metteur en scène, y suscite ; un de comprendre ; la leçon, c’est le biais par lequel la
film est maintenant ce bloc aux nombreuses faces ou fiction donne son idéologie, tout en la refusant à demi
facettes qui se réfléchissent entre elles, se coupent, se (encore l’ambiguïté : une fiction est le détour que
répondent, s’affrontent, se relancent ; la surface sonore prend une idéologie qui ne veut pas s’affirm e r). Mais
et la surface iconique se disjoignent, éclatent, forment ici, dans les films du GDV, l ’idéologie ne prend pas
un volume en dispersion. L’image n’est plus innocente, de détour pour s’affirm er, les leçons sont brèves, cou
elle ne reflète plus mécaniquement et véritablement le pantes, portées par quelques embrayeurs sans épais
monde tel qu’il est, elle n’est plus l’immédiate dupli seurs et sans contours (shifters linguistiques ou quasi),
cation d ’un monde par essence ambigu (l’opportunisme et se succèdent vite. P a r ex. dans Vent d'est telle
idéologique, politique, subit ici une défaite), elle n ’est séquence où deux « personnages » (deux voix, car
plus son reflet sauvage : l’image cinématographique l’image est un champ vide), « J e a n -P ie rre Peugeot»
est un discours humain, un discours idéologique (c’est et « le Comité de G rève» s’affrontent (cf. le texte du
ce qu’affirme le son), qui n’est pas forcément juste t ... film ). Affrontement de la lutte de masse organisée
« im a g e s fausses»... « ju s te une im age»... Victoire contre le capital privé ; affrontement aussi de l’idéo
idéologique du cinéma révolutionnaire : la réalité logie individualiste bourgeoise contre l’idéologie de
n’est pas ambiguë par essence, et les plus ambigus ne classe ; la bourgeoisie voudrait amener le prolétariat
sont pas les meilleurs films. organisé sur son terrain : celui des rapports d ’égalité
Ce qui caractérise les films du GDV, ce n’est pas le individuelle abstraite, des rapports de personne à per
reflet minutieux, plus ou moins passif, plus ou moins sonne, déterminés par le nom propre que donne
actif, d ’une réalité monolithique, ou divisée en deux l'Appareil Idéologique familial, et que soutient l ’Appa-
blocs — un bloc d ’ombre et ùn bloc de lumière tein reil juridique bourgeois (« Jean-Pierre Peugeot » —
tant tout à tour la fiction — c’est au contraire « J e m ’appelle Jean-Pierre Peugeot, et v o u s ? » ) ; le
l’apparente complexité d’un modèle primant l’appa prolétariat répond « Comité de Grève », c’est-à-dire
rente simplicité de son référent : on fait en effet tou une identité collective forgée dans la lutte de classes
jours un reproche double à ces films, pour peu que la et affirmant la lutte de classes (« Ici Jean-Pierre
rage et la frustration n ’en détournent pas trop violem Peugeot, vous avez peur de me dire votre nom ? —
ment ; d ’une part la construction en est trop difficile, Comité de G rè v e » ). Le Comité de Grève n ’a d ’autre
hermétique, élitaire parce que complexe (réaction existence que l ’énonciation coupante de son nom (ce
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sont principalement des noms qui s’affrontent dans les ment pour fonction de rendre inutile tout commen
films du GDV, il est important de le noter), tandis taire, tout redoublement de l’image par le son. C’est
qu’une voix féminine m im e l’insinuante caresse de la par cette question que passe (au-delà des similitudes)
voix bourgeoise, de la voix personnelle, particulière, la ligne de démarcation entre un film comme Coup
privée. Le rapport de ces deux voix est assez analogue pour coup et les films du groupe Dziga-Vertov. C’est
à celui des films du GDV au cinéma dramatique clas cette évidence q u ’il va falloir interroger. Autrement
sique. Un film progressiste de facture classique se dit : est-ce qu’une présentification équivaut à une
serait employé minutieusement à rendre crédible, assertion ? Est-ce que (pour reprendre l’exemple célè
« r é a l is t e » , à épaissir toute une séquence dramatico- bre de C. Metz) un plan de revolver équivaut à la
didactique sur ce thème, il n’aurait jamais eu la force phrase « Voici un revolver » ?
coupanLe, admirable, de cette séquence sonore, de celte Dans le système dont Karmitz est le brillant héri
double voix off qui mime, sans garantie scénique autre tier, la réponse ne fait pas de doute et cette réponse
que l’effet de réel du ton, la lutte de classes au télé est évidemment affirmative. Evidence dont les consé
phone. quences ne sont pas moins nombreuses que redou
II en résulte donc une frustration quant au drame, tables :
c’est-à-dire l’hystérie. Vous ne pouvez pas vous instal — L’image propose, le spectateur dispose. II dis
ler dans le film, les identités, les noms s’y succèdent pose d ’abord de l’accès au « référent », au dehors
s’y multiplient trop vite, et, on l’a vu, inégalement. du film. Il a sur ce dont le film parle une certaine
Dans le film, dans l’écran, il n’y a rien à prendre, connaissance ; fût-elle lointaine et vague, elle est
il n ’y a rien. On vous dit (Vent d'est encore) que cette toujours suffisante pour mettre un nom sur ce que
figure de cheval, ou d ’Indien (là, c’est déjà plus poli l’image propose, pour découper selon les pointillés.
tique), que vous êtes prêt à prendre pour un cheval, — Mais il s’agit d ’une identification implicite, qui
un Indien, est une figure — et qu’avec une figure on ne se formule pas, d ’autant plus forte que ni sur
fait bien d ’aulres choses qu’avec un cheval ou un l’écran, ni dans la salle, elle n ’est verbalement pro
Indien réels. Quoi ? Vous le saviez ? férée. Elle a toutes les apparences d ’un vote à bulle
Pas sûr. Que veut dire prendre une figure de cheval tin secret : tout le monde vote en même temps et en
pour un cheval ? Ce n’est peut-être pas seulement silence. . Mais vote quoi ? La même image, fût-elle
prendre une vessie pour une lanterne, le faux pour le implacable de véracité (par exemple : les permanents
vrai, l’illusion pour la réalité. C’est surtout bloquer syndicaux dans Coup pour coup) est susceptible d’être
l ’identité d ’une figure, maintenir ses surdéterminations, confusément désignée : désignation minimum : per
ses connotations, dans un certain refoulement ; investir manent syndical, désignation maximum : révision
sur le réfèrent (le « v r a i » cheval), c’est-à-dire sur un niste. C’est la même image, c’est aussi une auberge
ailleurs rassurant, un délicieux et angoissant possible ; espagnole.
interner mentalement la décision, la différence active. — Auberge espagnole où on est censé apporter
La question théorique que soulèvent les films du son manger, où le spectateur mis dans la position
GDV, c’est donc celle du référent (soit, sous un certain de celui qui; « par ailleurs », sait à quoi s’en tenir,
angle, la position du spectateur). oublie que peut-être il ne sait pas, et répond à l’évi
dence silencieuse de l’image par la gratitude de celui
qui est supposé-savoir mais qui n’a pas à en fournir,
Voir = supposé-savoir la preuve. Gratitude, reconnaissance au double sens
Dans Coup pour coup, comme dans n’importe quel du terme : on reconnaît de quoi il s’agit et on est
film d ’action issu de la tradition hollywoodienne, reconnaissant au film de ne pas se fermer sur lui-
c’est le spectateur qui est chargé de reconnaître, iden même, de faire appel au savoir du spectateur comme
tifier et nommer ce que l’image ne fait que présen- relais indispensable, moment de relance du film vers
tifier, proposer. L’image (peu importe qu’elle soit d’autres évidences, d ’autres perches tendues. Savoir ?
mythologique ou naturaliste) entraîne avec elle sa Plutôt désir, désir d ’en savoir plus, epistémophilie.
désignation, s’étiquette toute seule, fait l’économie Notons que cette complicité, c’est celle qui s’installe
de ce qui semblerait alors la plus inutile des redon massivement entre les « films de qualité » et leur
dances puisque, au m êm e moment.t Boursac est re public petit-bourgeois, celui-ci étant sans cesse con
connu comme patron p ar les ouvrières de la fiction firmé dans l’idée qu’il a tout à arbitrer, mais rien
et les spectateurs de la salle, unis dans la complicité à apprendre.
de cette désignation silencieuse. — L’une des conditions de bon fonctionnement du
On dira : à quoi sert de désigner ce qui parle de système dont Karmitz est le brillant héritier, c’est
soi-même, pourquoi un cinéaste s’épuiserait-il à courir donc simplement le privilège de la dénomination, de
après le naturel s’il lui faut, en plus, nommer ce l’assertion, laissé au spectateur, implicitement. Que
qu’il montre. Comme si le naturel n ’avait pas juste lui et lui seul puisse suturer la béance qu’ouvre cha
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que image (fût-elle la moins am biguë), à la limite moment de Pravda) la fameuse phrase sur les images
à l ’aide de n’importe quoi. Que ce privilège appar fausses et les sons justes. Si le son peut être dit
tienne au spectateur implique que jam ais, dans le « juste », c’est qu’il est en mesure d ’assumer, de
corps du fil m , il n’appartienne à quelqu'un d'autre. prendre en charge, ce qui était jusque-là le privilège
Dans Coup pour coup, il est par exemple exclu (cf. du spectateur : désigner ce que l ’image propose en
les raisons de cette exclusion dans CDC 238-239) renvoyant à un référent. Un référent qui n’est pas
que le mot « révisionnisme » soit jamais prononcé seulement pensé comme le dehors social du film mais
dans le film, qu’aucun discours réflexif, qu’aucun«; aussi comme ce qui, dans le film, est devenu étranger
interrogation des ouvrières sur les actes q u o n les a au film (le référent qu’il secrète, « l ’auto-référent » ).
vues effectuer ne soit filme. (Conjonction ici de la C’est pour avoir reconnu qu’il n’était pas possible de
ligne politique du film et du système formel qu’il séparer ces deux dehors que le groupe D.V. avance
reprend à son compte.) Il est interdit de parler de ce là où d ’autres piétinent : un film n’est pas seulement
que Von voit, de conjuguer présentification et asser hétérogène à son dehors social — auquel il doit s’a r
tion, sous peine de retirer au spectateur son privilège. ticuler — il est aussi hétérogène à lui-même.
C’est donc tout le problème du « r é f è r e n t » qui C’est ce que le son va assumer, fabriquer sur
se pose. Et il se pose dans un film, doublement. Car mesure, en prenant littéralement la place du spec
le référent, ce n’est pas seulement l ’extérieur du film, tateur et en occupant cette place différemment. Plus
le dehors social qui lui sert de modèle et de caution, d ’adhésion immédiate, de vote à bulletin secret et
ce à quoi il renvoie (et qui est toujours problémati d ’investissement fantasmatique puisque le son, lui,
q u e ), c’est aussi quelque chose que le film secrète parle et, s’il se peut, sans ambiguïté. Ce changemenl
en cours de projection ; au fur et à mesure que dans de place n’est pas sans poser au moins deux pro
le film, des discours sont tenus en référence à des blèmes :
événements antérieurs de la fiction, qui ont été vus. — le son ne peut pas plus remplacer le spectateur
Le statut d ’une image, d ’un plan, est, lui aussi, am qu’un discours proféré « remplace » ce même dis
bigu, flottant : à mesure que d ’autres images, d’autres cours en filigrane.
plans, lui succèdent, il est repoussé comme en dehors
— la place du spectateur, exclu, privé de ses
du film, il accède à la dimension référentielle. Il
privilèges, devient problématique. -
suffit pour cela que ce qui a été dans un premier
temps vu fasse l ’objet, par la suite, et explicitement Aussi, sur le premier point, convient-il de pousser
dans le film, d ’un discours (d’une voix off ou d’un plus loin. Dans Tout va bien, des personnages répon
personnage). Or, c’est un processus difficilement évi dent à des questions silencieuses (identifiables d ’après
table que toute fiction doit limiter si elle veut garder les réponses) dont le lieu d ’émission est laissé en
son efficacité. blanc, mais qui sont évidemment censées venir de la
salle. Ces questions silencieuses sont effectivement
Il faut maintenir le « référent » du côté du specta
celles que chaque spectateur se pose (mais qu’il a
teur, hors du film, donc limiter, freiner au maximum
pris l’habitude de se poser ailleurs que dans une salle
l’inévitable « rêférentiellisation » d’une partie du film
de projection), elles relèvent d ’une sorte de bon sens
par rapport à une autre. Autrement dit, il y a concur
journalistique. C’est une grande différence entre Tout
rence entre le son du film et le silence du spectateur.
va bien et les films précédents du groupe D.V. (et
Son objet : le métalangage, son enjeu : la place du
sans doute une des raisons de la « déception » des
maître.
marxistes-léninistes devant Tout va bien ) : dans Prav
Concurrence dont le cinéma joue depuis bien long
da, Vent d ’Est, Luttes en Italie, les questions sont
temps. Mais justement, il s’agit d ’un jeu, jeu sur des
réellement posées et de plus, ce sont des questions de.
décalages (entre le montré et le raconté), jeu dont
militants1. C’est-à-dire que le rôle du son est non seule
Godard fut un maître, auprès bien-'d’autres. Ex. : ment de parler à la place du spectateur (de dire ce
dans un film de Mankiewicz comme Eve, les person
qu’il ne dit pas) mais aussi de dire ce qu’il ne dirait
nages tiennent d’infinis discours sur des actes qu’on
jamais. Occuper sa place mais l’occuper différem
les a vus faire, mais il s’agit de commentaires, de
ment : indiquer ce qu’elle devrait être : celle d ’où on
beaux mensonges qui relancent le désir d ’en savoir
tient un discours juste sur juste des images.
plus. Il n’avait jamais été question de prendre en
charge consciemment ce qui se faisait jusqu’ici anar 1. On p o u r r a i t dire que des filins co m m e Vent d'Est,
chiquement : la constitution de l’image comme réfé Pravda, L uttes en. Italie — en effaçant p ro v iso irem en t
leurs inégalités com m e leurs défauts, cf. le d e r n i e r
rent d ’un autre discours, explicite celui-là. n u m é ro — r e v e n d iq u e n t un point de vue, un e m é th o d e et
Ce discours explicite ne peut être proféré que par une position m arxistes-lé nin is tes, Tout va bien étant par
o p po sition un film « d é m o c r a tiq u c - r é v o lu tio n n a ire ». Le
le son du film (par une ou plusieurs voix de la titre d ’une des d e r n iè re s b ro ch u res publiées p a r La Cause
bande-son). On est maintenant mieux à même de du peuple, c Où va la F ra n c e ? », lui irait assez bien,
co m m e la position idéologique qui s’y in sc rit ■: le
mesurer l’importance stratégique que put avoir (au < ralbol ». L ’analogie n'est pas fortuite.
8
a) juste des images. vision d ’Etat » ) , mais aussi une interprétation m axi
C’est une chose de savoir que le cinéma ce n’est m um , fondée sur le matérialisme historique et dia
jamais que des images et des sons (cela, même Robbe- lectique, interprétation maximum, violence verbale
Grillet le sait) et une autre de prendre ce savoir faite à la pseudo-neutralité de l’image, sans quoi il
au sérieux, de désamorcer les dénégations qui ne serait dérisoire de postuler un « discours juste ».
cessent de le recouvrir. Il y a dans la pratique du Désignation minimum, interprétation maximum : le
GDV une volonté de neutraliser les images (leur pou spectateur n’a donc plus loisir de prendre de l’imagé
voir « hétéro-référentiel », si l’on peut dire) en les ce qui lui plaît, d ’y cueillir de quoi exercer sa pai
constituant aussitôt et systématiquement comme les sible rumination mentale ; le son parasite le flux
référents d ’un autre discours — celui du son. Il cogitatif du spectateur, ça parle à la place d ’un
s’agit donc d ’un usage très particulier du rapport pré- silence qui laisse au spectateur la liberté (illusoire)
sentification/assertion. d ’énoncer ce que tait l’image (étant entendu que « se
taire » est le mode d ’énonciation spécifique de l ’ima
A supposer que dans un film, le son ne fasse que
ge). Autrement dit, le spectateur est mis p a r le film
nommer, désigner ce qu’on voit déjà dans l ’image,
dans une position concurrentielle, contradictoire. Le
est-ce à dire que ce son serait de trop, qu’il n’ajou
spectateur généralement 1) « se projette » dans les
terait ni ne retrancherait rien à l’image, qu’il ne serait
scènes successives du drame, en transpose les images
q u’une pure redondance ? Cela impliquerait entre
dans son fantasme 2 ) exerce sur ces scènes, sur ces
l’image et le discours qui la redouble (entre ce que
images et sur l ’articulation de ce dram e et de son
les linguistes appellent parfois « codes non-digitaux »
référent la toute-puissance de sa pensée. Les films
et « codes digitaux », cf. E. Veron in Communications
généralement font donc adhérer les spectateurs à leur
15) la possibilité d ’une traduction, comme d ’une lan
trame et les confirment dans leur position de maîtres
gue à une autre ; cela voudrait dire qu’un plan de
supposés savoir. Les films du GDV au contraire tien
revolver est l’équivalent de la phrase « voici un
nent les spectateurs à distance en exerçant à leur
revolver ». Si cela était vrai, on s’expliquerait mal
place un savoir sur ce que taisent les images-; et non
qu’une simple redondance du sens produise dans les
pas un savoir dans la forme monolithique du « c’est
films où elle est systématisée un sentiment profond
ainsi », un savoir déjà constitué, objectivé, qui lais
de gêne et d ’irréalité, entamant l ’évidence muette de
serait au moins la liberté d’être d ’accord ou pas,
l’image (un exemple illustre : Las Hurdes de B unuel).
mais un savoir qui impose en outre la forme de son
C’est qu’en . réalité ce qui se passe est plus com devenir, son mode de production : passage de la con
plexe et plus pervers que ce que peut saisir une simple naissance sensible à la connaissance rationnelle, du
théorie de la communication. Que le son désigne noir de l’idéologie à l’image de rapport de produc
l’image a pour conséquence de constituer celle-ci en tion2. Et c’est parce que ces films miment le devenir,
référent (preuve que le son ne dit pas faux) et par la production du savoir qu’ils exercent au grand jour,
là, d ’éloigner d ’autant celui (le réel) que l’image à voix haute, parce qu’ils constituent le simulacre
« innocente » apprêtait. Désigner l ’image par le son, de ce que serait, de ce que devrait être la position
c’est intercaler une feuille supplémentaire entre l’uto- juste du spectateur : quelqu’un qui tient un discours
pique immédiateté du réel et sa transcription, ajouter juste sur juste des images, que change le rôle de
un pan de scène à la scène et désigner ainsi du doigt ce spectateur : non plus celui qui consomme un ersatz
la mise en scène, ce qui s’y trame. C’est marquer, de réel, mais celui qui demande des comptes pendant
d ’une certaine façon, que ce que dit l ’image n’est pas la projection. C’est parce que ces films simulent la
seulement du ressort de la vue, « c’est juste une production du savoir qu’ils exercent à l’aide des con
image », et c’est de l’image comme tenant-lieu exor cepts du marxisme-léninisme, que leur objet (leur
bitant du réel que cette limitation de pouvoir nous référent) est produit au lieu d’être donné, et problé
prive (d’où les diverses réactions : rire jaune, fureur, matique au~ lieu d ’être ambigu. Simulacre, bien sûr ;
et par élaboration secondaire fétichisme). et ce qui est simulé en dernière analyse, c’est le sujet
actif de la connaissance et de la pratique, qui vole
b) un discours juste ?
sa place au spectateur, que celui-ci n ’est donc pas et
Il ne suffit pas bien entendu de rappeler avec in qu’il est suscité à critiquer. (A suivre)
sistance, sur la parallèle sonore de la bande image,
que celle-ci est juste de l’image : on serait m atéria
liste à bon compte. Sur la double piste sonore et
2. C’est te son qui aff ir m e q u ’il s’agit d ’une im age de
iconique, quelque chose s’énonce et se joue, se repré ra p p o r t de p r o d u c tio n (cf. le texte de Luttes en Italie in
sente, qui n’est pas neutre ni purement intérieur au p r é c é d e n t n u m é ro des CdC) ; u n plan m o n t r a n t une usine
ou un o u v r ie r à sa m a c h in e est sino n plutôt u n e im age
film. Le son, qui, on l’a vù, a pris le pas sur l’image de force p ro d u ctiv e. Mais l’exem ple illustre bien à la fois
dans les films du GDV, donne des images une dési la p uissance a ffirm ativ e d o n n é e au disc o u rs v erb al et la
d épossession c o rréla tiv e de la p uissan ce assertive de
gnation minimum■ (« c’est une speakerine de la télé l'im age d a n s les films du GDV.
9
La critique
et “Tout va bien”
par Pierre Baudry
6
8. Soit, m ais ab s en c e de quoi ?
9. Que G odard et Gorin aien t a n n o n c é « u n g r a n d film
d éc eva nt » était p o u r ta n t à p r e n d r e , n o n c o m m e un piège
(« Décevant, p o u r p r é v e n i r la c r itiq u e (On vous l’avait C’est, d ’une manière générale, sur la question des
bien dit, h e i n ?)...* — L.-J. Calvet, P olitique H e b d o ), mais
c o m m e un in dice. rapports entre le film et la lutte idéologico-politique
13
que les textes sont les plus révélateurs : p a r les organes révisionnistes, que les gauchistes ne
a) Ou bien on s’en débarrasse en mettant la posi sont rien d ’autre que des provocateurs faisant le jeu
tion politique du film (position qui d’ailleurs ne du pouvoir, puisqu’ils critiquent la CGT et le P C F 11.
semble faire problème pour personne : elle est « évi Mais, dans un cas comme dans l’autre, la convoca
d e n te » ) au compte de son Auteur : tion ou l’évocation du « gauchisme » tient lieu d ’ana
— Il s’agit d ’une lubie de Godard (ou de la m au lyse12. Gauchiste, on sait ce que c’est, tout est dit.
vaise influence de G orin). Il est toujours commode L’utilisation d ’un tel terme-écran permet de faire
de renvoyer, de confiner les positions idéologiques aux l ’économie de l’analyse de ce que dit réellement le
zones peu dangereuses de Vopinion (la « préférence », film, en renvoyant aux clichés dominants (pour le lec
la « c o n v e rsio n » ...) car chacun sait que les opinions teur, du journal ou de la revue).
n ’engagent que les auteurs.
Passons sur le texte de Elle et citons plutôt M. Amiel 8
(Témoignage Chrétien) :
Bien plus : le terme de gauchisme, renvoyant à un
« Je suis une g o d a r d iste désolée ou plutôt supposé savoir, permet en outre de mettre Tout va
u n e de ces m illion s d ’intellectuels pau m és
e n tre la révolution à fair e et la vie à vivre. bien en défaut : le film se voudrait gauchiste, mais,
Et flère de mon m a sochism e avec ça ! On ne même de ce côté-là, « c’est raté » : ce, à trois titres :
peut ê tre à la fois cinéaste et rév o lu tio n n aire .
G odard se veut r é v o lu tio n n a ire , m a is se c o n a) Confronté à un autre film gauchiste, à Coup
çoit cinéaste , u n iq u e m e n t cinéaste. (...) Le pour coup, Tout va bien est en défaut : presque p a r
m o n d e où nous v ivons n ’est pas facile v r a i
m en t, m ais la co m p la isa n c e doit-elle être de tout, on a droit à une mise en opposition hâtive des
règle ? » 10 deux films :
— Coup pour coup : « Saisit sur le vif l’événement
Même hors d ’exemples caricaturaux comme celui-là,
qui devient nerf du film » (Tribune Socialiste) ; « vrai,
la position politique du film est presque toujours ren
charnel, convaincant» {L'Express) ; « L ’information
voyée aux avatars de la subjectivité artistique, ce qui
(est) plus complète, plus détaillée, infiniment plus
permet d’éviter d ’avoir à en réfuter la légitimité :
vécue » (Nouvel Observateur) ; etc.
« Le g a u c hism e est à la m o de . Aussi Jean-I^uc — Tout va bien : « La séquestration du patron de
G odard emboîte-t-il le pas. (...) G odard aim e
les gauchistes... » (Claude Garson, L ’Aurore, Tout va bien sert seulement de révélateur des contra
3 /5 /7 2 ) dictions du couple. Et quel révélateur ! Nous assistons
ou : aux palinodies d ’un patron m i-pilier-du CNPF mi-
C o m m en c ée lorsqu e s ’éte ig n ire n t les d e r singe des façons de la nouvelle société (Vittorio
n ie rs feux des E tats-G én éraux du c in é m a de Caprioli). Une véritable parenthèse dans le film, farce
m a i 1968 à la suite desquels (fait-il d ire à
Yves Montand, p r o m u c in é a ste d a n s « T o u t va pitrale et certainement pas crédible » {Tribune socia
bien ») il s’estim a in c ap a b le de r e v e n ir au liste) ; « Dérision, astuce affaiblissant le propos »
c in é m a « d ’ava n t », cette r e tr a i te vie nt de se
te rm in e r. Résultat de la r e p r is e de co n tac t : {L*E xpress).
un film anticégétiste et a n t ic o m m u n is t e tou rn é S ur la demande de « vécu », remplie p ar Coup pour
d a n s (et avec) le c o n c o u r s du système, auquel
cette idéologie sie d fort bien. (F. Maurin, coup et frustrée p ar Tout va bien, permettant ici de
l'Humanité). jouer l’un contre l ’autre, je renvoie seulement à ce
qu’a écrit le Groupe Lou Sin (CdC 238-9).
7 b) L’opposition se répète à un autre niveau :
« D’un côté une certaine chaleur et une générosité qui
Différencions cependant ce qui s’écrit dans l’Aurore
n’enlèvent rien à la résolution politique ; de l’autre,
et dans 1*H um anité (ou 1*Humanité-Dimanche) : dans
une sécheresse haineuse...» (Chapier, Com bat). C’est
l’un, le terme de gauchiste suffit à jeter le discrédit ;
le terme de générosité qu’il faut avant tout pointer
dans l ’autre, il s’agit de battre le rappel de la thèse
ici13 : on le trouve non seulement dans Combat, mais
défensive et conjuratoire, ressassée depuis quatre ans
aussi dans Le Monde (Baroncelli), les Lettres Fran
çaises (Capdenac), Cinéma 72 (Séry), Pariscope
10. Certes, l’exe m p le est ici patho log iqu e : la c r itiq u e de
Mireille Amiel m im e co m p u lsiv e m e n t l'au to critiq u e , sous
f o rm e de confessio n et de m e a culpa d élicieu se m e n t d é c h i 11. Cette « c o m p lic ité » de T out va bien, M aurin c ro it en
rés (c J ’exagère, je sais, e x c u s e z - m o i...» ; « c ’est lâ che — tr o u v e r un in d ice d a n s le fait q u ’il c s’offre le luxe... de
co m m e je suis lâche... » ; « fasse le ciel que je m e trom pe, v il ip e n d e r la société dite « de c o n s o m m a tio n » avec l’ac
que j’aie tort, que je sois bête, que je n ’aie rien co m p ris. c o r d d ’un m agasin à g r a n d e su rface (à c o n d itio n de se
R ien du tout. Si l’u n des deux doit se tr o m p e r, il vaut g ausser des m ilita n ts co m m u n iste s et de leur p r o g ra m m e
m ieu x que ce soit moi que G odard...» ). Cette tr a n s e e x h i de g o u v ern e m e n t)...» . Un tel arg u m e n t esl d an ge reux , c a r
b itio nn iste , résultat sans doute de la « c r ise de c ivilisa réversible : on sait que « C h a n ger de cap » a été effecti
tion » (sic), n ’est guère in téressa n te ; l ’im p o rta n t p o u r v em en t vend u à p r ix rédu it dans des su pe r-m a rc hés.
nous, c ’est que, m i m a n t l’au to critiq u e p o u r ju stem e n t 12. « L ’intrigue, si l’on peut em p lo y e r u n si g r a n d mot,
s’é p a r g n e r de la faire, elle évite d u m êm e c ou p d’e x p liq u e r est réso lu m en t gauchiste. » (Chauvet, L e Figaro.)
po u rq u o i la « r é v o l u t i o n à f a i r e » et « l a vie à v i v r e » 13. Sur l’aspect « glaçant » de T out va bien, cf. e n c o re le
se ra ie n t u n e altern a tiv e qui la « p au m e ». G roupe Lou Sin.
14
(Halim i)... pour caractériser soit Coup pour coup, soit çon très élém e n ta ire p o u r des spe cta te u rs
c o n s id é r é s co m m e des d e m e u ré s ! » (L'Aurore)
aussi bien le « gauchisme ». Citons l’exemple le plus Dans la presse de droite, il s’agit là, on le voit,
piteux14 : d ’un simple déni ; à gauche, la réaction prend ailleurs
c Ce qui est le plus c ritica b le clans ce film, ses racines : dans l’irritation des intellectuels qu’on
cYst lu m a n q u e d ’ém otion, d'âm e. La r éu n io n leur répète ce qu’ils savent déjà : « On redécouvre
«l’un grou pe de gau ch istes est mille fois plus
pas sio n n a n te que ce film p u b licitaire destiné la Lune et la lutte des classes » (Lachize, VHumanité-
à dégo ûter d éfin itiv e m en t les p ro fa n es du Dimanche) ; de même, on pourra lire l ’article de
gauchisme... el les autres. (...) A priori, et
d a n s l’absolu, un film gauc histe d ev ra it être L.-J. Calvet (Politique Hebdo, 2 5 / 5 / 7 2 ) , comme un
un film généreux. G odard se co n te n te de r é long acting-out de ce type16.
gler des c o m p te s - a v e c la C.G.T. (...) On so u
haiterait G odard sincère, m ais on peut dou te r La question de savoir si l’important est de dire du
de son gauchism e. » (André Halimi, Pariscope, nouveau à tout prix, ou d’énoncer des idées justes, de
14/0/72.)
faire du cinéma didactique, n’est p ar contre pas évo
. Qu’est-ce donc que cette « générosité » ? La réponse quée ; d ’une manière générale, les intellectuels petit-
est simple : une vertu chrétienne, qu’on donne comme bourgeois, semble-t-il, jugent que quand une idée a
le caractère (ou l’aspect) positif du gauchisme été énoncée une fois, elle peut être sous-entendue, et
(« Certes, les gauchistes sont, etc., etc., en tout cas que la répéter, la re-travailler, est inutile, indécent,
on ne peut dénier leur profonde gén éro sité» ), avec et insupportable17.
des connotations en dernière instance péjorantes : élan — Tout va bien manque d ’impact aussi bien au
altruiste juvénile (cela passera), absence de stratégie, niveau de la « force de conviction » :
sincérité qui n’a qu’elle-même pour plaider sa cause,
noble désir de justice, inefficace, voire dangereux, à « Le savoir-faire d’un cin éaste qui a su n a
gu ère b o u le v erser le langage c i n é m a t o g r a p h i
moins de trouver sa rationalité nécessaire dans le jeu que est loin de nous co n v a in c re , q u a n d son
des partis. p ropos, visant à d é n o n c e r les c o n t r a d ic tio n s
de la société actuelle, est c o n s ta m m e n t oblitéré
Parler de « générosité » gauchiste, c’est : p a r le sim p lism e d’une vision qui se veut
— s’éviter d ’énoncer la problématique unité des polémique... » (Les L ettres Françaises) ;
« Ce n ’est pas u n g r a n d film plus e n n u y e u x
mouvements gauchistes en termes de pratique et de que décevant, un peu infantile aussi, et a p
théorie (ce qui mettrait vraisemblablement ces discours p a r e m m e n t, pas très efficace. » (Télé 7 jours);
€ P o u r ê tre franc, n ous n ’av ons pas trouvé
dans l’em barras) ; très con va inc an t... » (Le Monde.)
— réaffirmer la Vertu Individuelle comme notion Ct, aussi la citatio n s u p r a de P ariscope, ou
le < n ous voilà édifiés > ir o n iq u e qui te rm in e
opératoire pour penser les processus sociaux ; l’article de M aurin (L’H u m a n ité ) .
— donner une interprétation (attribuer une place) Sans doute devra-t-on voir dans tout cela quelque
au gauchisme qui serve l ’idéologie énonciatrice (on chose de l’ordre de la conjuration ou de l’exorcisme.
notera, p ar exemple, la proximité de cette vertu de On pourra supposer d ’ailleurs que c’est la même
générosité avec la sincérité, dernier recours pour le thèse qui s’exerce sous la forme suivante : le critique,
discours socialiste de légitimation de ses opinions — parlant pour la circonstance comme si rien du prolé
« J ’y crois profondément » :— ) 15. tariat ne lui était étranger, assure que sa cause est
Tout va bien n ’a donc même pas la vertu qui fait mal défendue :
le prix du gauchisme : au contraire, on y voit « l ’hys < C’est bien d ’ailleurs d ’un guignol p o li
térie, l’agressivité, la hargne... » (Combat). tique q u ’il s’agit et en cela r e sso rte n t le
c) Tout va bien manque également d ’impact : fascisme su bc o nscie n t de G odard, so n m é p ri s
de réalité s o uvrières. Le reg a rd d a n s t ’usine
— du point de vue de la nouveauté et de la com est celui du touriste qui ra c o n te r a i t plus ta rd
plexité des idées : sa visite à des am is en voula nt les am u ser. (...)
Cet accent de « c o m m ed ia dell’arte », ce
m é lang e des h o m m es et des m a sq u es indi-
c Reste un d o c u m e n ta ir e f in alem e n t assez
p r i m a i r e sur la m a lad ie infantile du g au c h is
me. » (Le Figaro) ;
c II y a m a n iè r e et m a n iè r e de d ir e ces
choses-là. Ici elles sont e x p r im é e s d ’u n e fa-
16. Autre acting-out très r é p a n d u : d é n o n c e r (m o u c h a rd e r )
l’im p o stu re su p p o sé e d ’a v o ir fait un film cher, el a c c o m
p ag n é d ’un im p o r ta n t la n c e m e n t p u b licitaire.
14. Piteux dans la m e su re où le rôle avoué de P a risp o c h e 17. En ex c eptio n, ici, B o ry : < Moralité : je, tu, il (elle),
est de s’e f fo rc er c d ’a jo uter son grain de sel » s u r tout et nous, vous, ils (elles) on doit p e n s e r h isto riq u e m e n t. Cette
n 'im p o r te quoi — Halimi c h e r c h a n t ainsi à e n t r e te n ir m o r a lité ne casse pas Irois pattes à un c a n a r d m a is il est
l’im pre ssio n illusoire de l’ex iste n ce effective d’u n e pensée sain de r é p é te r les b o n n e s vieilles vérités de la b o n n e
et d ’év é n em en ts Bien-Parisiens, d ’un T o u t-P a ris souverain , vieille m orale civiq ue, a u j o u r d ’hui n a p p é e de sauce Mao,
dont, en tant que p erso n n e , jo urn aliste, et em plo yé de sa p u isq u e la p lup a rt des oreilles sont sourdes, occupées par
m aison d ’éditions, il o r d o n n e r a it les fastes. Aussi Paris le fra ca s des c o n s tru c tio n s , des con v e rsatio n s, des c o m b i
p o ch e est-il in téressa n t à lilre sy m p to m a tiq u e : on y voit naisons, des circ u la tio n s. »
l’idéologie d o m i n a n te s u r son v e rsa n t snob « t o u r n e r à Bory a d m e t ici le d id a ctism e , m a is à quel p r ix ?
v i d e » p o u r s’auto-valoriser. —■ p a r le refo u lem en t du « se (pense r h isto riq u em e n t) » ;
15. R e m a rq u o n s d ’ailleurs que n o m b r e de c ritiq u e s de — le d én i que cotte m o ralité soit m a rx is te a u tre m e n t que
T out ra bien ont cr u n éc es saire de spécifie r que < la s in c o m m e un s u p p lé m e n t c u lin a ire (ou gastro nom iqu e) ;
cé rité «1e G odard n ’était pas en c a u s e » . — l’évocation des po ncifs de l’alién a tio n m é tap h y s iq u e.
15
qucnt Je peu de souci q u ’a toujours eu Godard loin d’Eisenste in. Q uant à Marcuse, oh ! la
(et Gorin, désolé) de ]a c o n d itio n ouvrière. vieille b a r b e ! Vouloir faire cr o ir e au m o n d e
J a m a is une belle ca use n ’aura été aussi bien que les sociétés où l’on ne co n s o m m e pas
desservie . > (Scry, Ciném a 72) ; sont plus heu re uses que les sociétés où l'on
< En mai 19f>8 nous avons été im p u issa n ts co n s o m m e !
et nous avons p e r d u : u n e bataille. La gu erre E n su pplé m e nt G odard nous offre un
peut e n c o re se gagner, m ais elle ne se fera m onologue de Montand sur le m é tie r p u bli
pas à co up s de films faussement m ilita n ts du cita ire, un monologue enragé de Ja n e F o nda
c q u a r ti e r » et des c c h a m p s >. » (T ém o ig n a qui retro u v e hélas dans son em ploi de p é t ro
ge Chrétien.) Etc. leuse les g rim aces d o n t l’actric e était venue
p ro g re ssiv e m en t à bout.
Reste un d o cu m e n ta ir e fin alem en t assez
9 p r i m a i r e sur la m a lad ie in fan tile du g au c h is
me. On peut noter, j’en conviens, u n e ce r ta in e
Voilà donc, rapidement parcourus, quelques-uns des m a tu ratio n d ’esprit chez le cin éaste de Pierrot
le fou. Mais il reste e n c o re naïf p a r bien des
thèmes utilisés çà et là pour les commentaires criti côtés. Croire à ce degré-là, p a r exemple , que
ques de Tout va bien. la violence peut am é lio re r le m o n d e !
Alors q u ’elle est en tr a i n de l’anéantir...
Mais l’avantage d ’une telle lecture « transversale »,
bien que mettant en lumière nombre d ’idéologèmes
dominants, reste limité, dans la mesure où la descrip b) Robert Chazal (France-Soir, 2 9 / 4 / 7 2 ) (Titre :
tion opère des rassemblements qui, p a r leur rapidité, « Les amoureux ne sont plus seuls au m o n d e» ) :
passeront parfois pour des amalgames.
Il importerait, dans un deuxième temps, de procéder Je an -L u c G odard avait e n to u ré les p r ise s de
vues d ’u n tel m ystère que l’on s ’atte n d a it à
à des distinctions, de m arquer des différences dans ces un film explosif d ép a ssa n t en aud a ce tout ce
discours idéologiques. q u ’il avait fait jusqu’ici. 11 n ’en est rien et les
censeurs, qui avaient fourbi le urs ciseaux,
(C’est là que l’étude du dossier de presse d ’un seul n ’ont pu que r e n g a in e r leu r a r m e favorite, en
film se révèle partiellement insuffisante : un des carac a tte n d a n t u n e autre occasion.
Mais que « Tout va bien » ne soit pas un
tères principaux de celte idéologie étant de se répéter, film à sensation, n ’en d im in u e ni l’in térêt ni
la caractérisation d ’un discours critique dans son les qualités. Il m ontre, avec une force d ’autant
plus g r a n d e que les m o y e n s utilisés sont s im
ancrage idéologique propre ne serait possible de ples, q u ’il n ’est plus possible de vivre en
manière fine qu’à examiner son exercice sur une s’isolant du b o uleversem en t politique et social.
Les a m o u re u x ne sont plus seuls au m ond e.
période relativement étendue.) Ainsi, l’augm en tation du coût de la vie ou
Cependant, pour faire état de quelques oppositions, les rép e rc u ssio n s d ’une grève ont au tan t d ’im
p o rtan c e p o u r l’en ten te ou la m é sen ten te d ’un
et pour donner à lire dans quelques textes l’articula couple que les c ritiq u e s d ’une belle-mère ou
tion des idéologèmes déjà évoqués, nous citerons inté les intrig ues d ’une rivale occasionnelle.
< N otr e film, disent Je an -L u c G o dard et
gralement : Jcan-*Pierre Gorin — qui font u n seul et
a) Louis Chauvet (Le Figaro, 4 / 5 / 7 2 ) (Titre : Tout m ê m e auteur en deux p e r s o n n e s et cela d e
puis plu sieu rs films déjà — « Tout va bien >
va bien) est un g r a n d film d’a m ou r. Mais, en fait,
A près une longue absen ce des c irc u its t r a ajoutent-ils, « on s’ap e r ç o it que tout ce qui
d itio n n els Je an-L u c G odard p rése n te son n o u se passe au to u r des gens joue un sacré rôle
veau film réalisé dans l’o m b r e et d a n s le dan s ce qui se passe en eux. >
secret avec Je a n - P ie r r e Gorin à qui m o d e s Cette h istoire d ’am o u r r é u n it un cin éa ste
te ment il cè de le p r e m i e r r a n g sur la fiche que mai 1968 a éloigné du c in é m a com m erc ial
te ch niq ue . II a choisi co m m e in t e r p r è te s p r i n et qui film e des spots p u b licitaires en a tte n
c ip au x deu x vedettes, Yves Montand, J a n e d a n t m ieu x (Yves Monta nd) et u n e jo u rnaliste
F o n d a, ce qui a fait d ire un peu p r é m a t u r é de la ra d io a m é r ic a in e travaillant à P a r is et
m e n t que le plus co ntestata ire de nos cinéastes chez qui le m ou vem ent co n testata ire a p r o v o
réintégrait le système. En fait les deux ac te u rs qué une c e rtain e r em ise en question de ses
tien n en t des p r op os liés à des c o n tro v e rs es ju gem ents et de son travail (Jane F o n d a ).
idéologiques ci vont j u s q u ’à p oli tiser V irginia Le h a s a r d d ’u n r ep o rtag e — au cours duquel
Woolf. Je veux d ire que leurs perso n n a g es le cin éaste ac com pagn e sa femm e — les fait
tr a v e rs e n t une crise a m o u re u se m a rq u é e par e n t r e r d a n s une usine en grève où le p atron
des d isputes où les motifs sociaux tienn en t est séquestré. Ils sont en f e rm é s avec lui, p e u
plus de place que les raiso ns du cœ u r. vent éc ou te r ses longues e x p lica tions et ses
L 'i ntrigue, si l ’on peut e m p lo y e r un si g ran d v éh é m e n tes protestations. Ils e n te n d e n t ensuite
mot, est réso lum ent gauchiste. Elle co m m e les r éc lam ation s des o u v rie rs et les d isc us
jo u rn aliste a m éric ain e , lui co m m e cinéa ste sion s entre les délégués et ceux que l ’on
p u blicitaire, sc tr ouvent e n tra în é s fortuitem ent appelle assez so m m a ire m e n t les gauchistes.
d a n s les pé rip é tie s d ’une occ upatio n d ’usine. P o u r m o n t r e r cette grève, G odard-G orin ont
Les au teu rs p re n n e n t p arti c o n tre le délégué fait c o n s tr u i r e un d é c o r à deux niv eaux que
cégé liste venu p r é c o n is e r des m é th o d e s plus l’on voit en coupe co m m e au th é âtre et qui
orthod ox es. Les grévistes a c cu s en t la c e n p e r m e t de suivre tous les c o m p a r tim e n ts de
tr ale c o m m u n iste de p a c tis e r avec la b o u r l’action. C’est astucieux. Plus tard, d a n s un
geoisie ta n d is q u ’on les accuse — eux — d ’être su p e r- m a rc h é (où, e n tre autres, on vend au
co m p lic es du po uv oir (m atch nul d a n s la rab a is le li v re -p ro g ra m m e du P.C.) — c ’est
m au vaise foi). un long travelling, p a s sa n t et r e p a s s a n t d e r
Longue séq uence un peu plus tard s u r la rière les caisses qui p e rm e t d ’assister à l’i n
société de co n s o m m a tio n , r ep rése n té e p a r un vasion bon-enfant du m agasin p a r des ban d e s
su p e r- m a rc h é . Quelques tru b lio n s vie n n en t de jeunes contestata ires.
im p ro v is e r u n e d istrib u tio n gratuite. Il y a là T out cela, à quoi M onta nd et F o n d a assis
q u elq ues n o ta tio n s am u sa n te s s u r les tem ps te n t ou p articip e n t, va t r a n s f o r m e r les
m o d e rn e s. Mais nous so m m es bien loin de r a p p o r t s du couple. Et, au cours d ’u n e très
Chaplin, co m m e p ré c é d e m m e n t nous étio ns belle scène (de ménage) qui est la clé du film,
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elle va lui faire c o m p r e n d r e que viv re ù deux voyait l’h é r o ïn e d ébiter de la sa ucisse d a n s
a u j o u r d ’hui c ’est plus que de p a r ta g e r des u n e u sin e de c h a r c u te ri e to u c h a ie n t plus que
gains, la n o u r r it u r e et un lit. N otr e sort ne les plans in sistan ts et sim ila ires de « T out
peut se d isso cie r du sort des autres. El, p o u r va b ie n ». La mise à sac sy m b oliq ue du
le plus g r a n d nom bre, la lui te p o u r la vie s u p e r m a r c h é qui te rm in e le film rap p e lle les
c’est la lut le des classes. a p oth éo se s très litté ra ire s de c Z a b riskie
A b a n d o n n a n t les longues lectures, les m a P o in t », d ’A ntonioni, ou m ê m e la « Zazie »
g n é to p h o n e s b a v a rd s et les c o n v e r sa tio n s vo de Louis Malle... E nfin, les crise s de c o n s
lo n t a ir e m e n t brouillé es, c h e r s à Je an-L uc c ien c e et de se n tim e n t de J a n e F o n d a et de
G odard, le nouveau c in é m a b ic ép h a le Godard- M onta nd (tous les deux sous-utilisés p a r Go
Gorin a fait un film sim ple, efficace et destiné d a r d avec u n e féroce ju bilation ) évoquent
à u n e g r a n d e au dienc e. Yves Montand et J a n e l ’in é n a r r a b le façon d o n t le p ro gre ssism e sa
F o n d a sont excellents d ’être h la fois eux- lo n n a r d so do m ise les mouches.
m ê m e s et leur p ersonn a g e. A utour d ’eux, C’est d ir e que, toute o p in io n m ise à part,
be a u c o u p de bons ac te u rs — en p a r tic u lie r le film déçoit. Ses seuls m o m en t savo ureux :
Viltorio Caprioli, le patro n , et J e a n Pignol, les offensives anti-P.c. et C.g.t., puisque, aussi
le délégué C.G.T. — qui vivent Içur rôle avec bien, les e n n e m is viscéraux des a u te u r s sont
toute la s in c é r ité que d e m a n d a it ce film MM. M archais et Séguy, b ie n plu tôt que
sincère. M. Pompidou...
Un cocktail social. U ne société et u n e p e n
sée que « T out va bien » nie et c a r ic a tu r e
c) François Nourissier (U E xpress, 2 / 5 / 7 2 ) ; (tilre : doivent-elles se risq u e r à un jugem ent ? Mais
oui I La tr a d itio n a n a r c h is a n te et lib ertaire
« Godard-Gorin : le souffle c o u rt» ) : est vivace en F ra n ce . C’est à elle que se rat'
ta ch e G odard. Quelques gouttes de « bitter »
Quel c h iq u é ! Le c r iliq u e désireux de se ne sont ja m a is m alv enues d a n s un cockta il
faire u n e o p in io n s u r le film de G odard et social. R e ste nt le style, le ton, le p ouvoir
Gorin c o m m e n c e p a r solliciter, puis reçoit ù t e rr o r is te du film : ils p ara isse n t très en deçà
g r a n d - p e in e u n e in vitation élég am m en t libel de sa s in c é r ité et de ses in ten tions. S op h isti
lée : c Vieille sa lope ou Cher c a m a r a d e — ca tio n et pro vocation sont les m am elles de
r a y e r la m e n tio n inutile. » Il est prié de ce tte Révolution-là. Elles ne suffiront pas à
v e n i r seul et m u n i de sa ca rte de presse. De n o u r r i r de réalité h isto riq u e u n e p e n s é e affo
fait, l’a u tre m a tin , un a p p a r i t e u r musclé en lée de phantasmes... Bien en te n d u , pareil ju ge
fo rm e de je u ne fille a soig neusem ent vérifié m e n t est p r é v u p a r le m é c a n ism e g o d a r d ie n
l’ide ntité des dix cin é p h ile s qui se p a r t a et, à l ’avance, pulvérisé. Raison de plus p o u r
geaie nt les c i n q u a n te fauteuils d ’u n e salle de le po ser calm em ent. E n effet, ce « s y s t è m e »
projection... S’agissait-il d ’un sa vou re u x « à que r é p u d ie Godard prése nte, s u r l’e n t r e p r i s e
la m a n iè r e de M. Marcellin » ? D'u n ap e rçu d e s tru c tr ic e et au to d e slru c tr ic e de < Tout va
su r la façon do n t serait tr aité e la presse en bien », l ’ava nta ge de to lérer un aller et re to u r
rég im e p é kin ois ? Ou sim p le m e n t d ’u n e ju v é des op in io n s, un échange, u n e atten tio n à
nile p ro v o c a tio n ? Peu im p orte. Si le style, l’a d v e r s a ir e san s lesquels toute pensée dégé
c ’est l’hom m e, quel s u r p r e n a n t néo-Godgrd ! nère. E t puis, so yons c lairs : face à des gens
Après 1968, tr a u m a tisé m ais les yeux d e s qui h u r le n t leur in ten tion de le d é tru ire , un
sillés p a r l’évé nem ent, le m e tte u r en scène h o m m e co n v e n ab le ne pousse p as u n e suée de
ava it plongé, non sans co ura g e et loyauté pé to c h e : il se défend.
intellectuelle, d a n s le c i n é m a « u n d e r g r o u n d >
et m ilita n t. C’est d o nc sa r e n tr é e qu’il effectue
avec < T out va b ie n », a n t ic o m m u n is t e à gros d) Samuel Lachize {Humanité-Dimanche, 1 4 / 5 / 7 2 ) ;
budg et et à vedettes.
U ne n a r r a t i o n cham bou lée. P a sso n s su r les (titre : « Tout va bien de Jean-Luc Godard et Jean-
subtilités p a rto u t ressassées, aux term es d e s Pierre Gorin : La Confusion ») :
quelles il s’agit de sa voir s’il est ou non légi
time, q u a n d on p r é p a r e le G ra nd Soir, d ’en
gager M onta nd et J a n e F o n d a et de jou e r P o u r tout dire, j’a t te n d a is un peu plus de
(mêm e avec des g rim aces) le jeu d’une c o m G odard. Depuis mai 68, il nous avait d o n n é
quelques films secrets et rela tiv e m e n t débiles
p r o m is s io n ab h o r r é e . I! faut ju g e r ce film du
po in t de vue de ses au teu rs : co m m e un in s (sur le plan politique), du g e n r e « W l a d im ir
t r u m e n t de c o m bat politique. Le « tale nt » de et Rosa », in s p i ré s p a r c la ca use du peuple »
God ard et son ap titu d e à r é u ssir des c A bout et la « pensée de Mao » — le p au v re Mao a
de souffle » ne sont pas en question, ni son des neveux qui lui font plus de mal que de
d és in té re ssem en t. U n jug e m en t réaliste su r b ie n — et puis il s’était r e ti r é de la p r o d u c
€ T out va bien » p a r a it d o n c plus utile q u ’u ne tion € n o r m a le ». Cette fois, il a cré é une
ré a c tio n p assio nnelle. m a ison de p ro d u ctio n , avec b e a u c o u p d ’arg e n t
D ’une n a r r a ti o n v o lo n ta ir e m e n t c h a m bou lé e et de pu blicité com pensée. < T out va bien »
et an tiesthétiqu e, on p eut dég ag er les élém ents est un film « c h e r » , qui a n n o n c e la co uleu r
qui c o m p o se n t le film : u n e grève sauvage (bleu, blanc, rouge) dès le géné riqu e. P o u r
avec sé q uestra tio n du p atro n , r ac on tée en f aire un film, il faut du fric. E t des vedettes.
style de b a n d e dessinée ; des monologues On ne nous dit pas très bien d ’où v ie n t l’a r
idéologiques, b alb u tia n ts ou grote sques selon gent, m a is les vedettes (Montand, J a n e F o n d a )
q u ’il s’agit des b ons ou des m é c h a n ts ; les sont payées au pourcentage. Bon !
états d ’âm e très p a r is i e n s d ’u ne jo urnaliste On séquestre un patro n, c o m m e d a n s < Coup
a m é r ic a in e et d ’u n cin éaste ; en fin u n e c o n p o u r co u p », on engueule la CGT et le PC,
clusion en form e de ce -n ’est-qu’un-début- on d é n o n c e q u a n d m êm e le capitalism e, en
co n tinu on s-le-com bat. Le tout noyé dans un e a f f ir m a n t q u ’il n 'y a pas besoin d ’être « g au
sy stém a tiq u e ca co p h o n ie. On sort de là sonné. c h iste » p o u r é n o n c e r ce r ta in e s réalité s que
Il est vrai que le film n’est pas fait po u r sont l ’exp loitatio n de l’h o m m e p a r l ’homm e,
a n a ly s e r ni exp liqu er, m ais p o u r m e ttre le la c o n n e r ie des p a tro n s (faut voir ?), la sa lo
feu aux pou dres. Est-il efficace ? Explose-t-on ? p e r ie d u trav ail à la ch a în e , la c o c h o n n e r ie
Les scènes de la grève p e r d e n t b ea ucou p des c a d e n c e s ( q u ’on m ’excuse de p a r l e r sale
à être c o m p a r é e s aux m ê m es ép iso des d an s m en t, m a is on sait q u e les intellectuels g a u
« Coup p o u r co u p », de K arm itz, chez qui chistes ont cette m a n ie d ’in v e n te r un langage
c ’était vrai, cha rnel, co n v a in c a n t. 'Chez Go dit c p o p u la ir e », qu ’ils im ag in e n t ê tre celui
d a r d et Gorin, la d é rision, l’astu ce affniblis- des o u v riers), etc.
sent le propos. D ans la m od este c S a la m a n Bref, on r e d é c o u v re la L une et la lutte des
dr e », de T a n n e r , les quelques images où l ’on classes ; u n e fois de plus, on se p e n c h e su r
17
les o u v riers p o u r en a r r i v e r à la conclu sion vement, l ’article tout entier « sue la pétoche » et met
q u ’il faut faire quelque chose p o u r eux, étant
d o n n é que, p a r essence, ni le P a r ti C o m m u en avant des défenses :
niste, ni la CGT ne sont ca pables de les — la discréditation « morale » (cf. 1’ « appariteur
e n t r a î n e r dans u n e lutte réelle p o u r un c h a n
g e m e n t de société ! m usclé», etc.), dans une ironie faussement détachée,
La c h a n so n n ’élant p as nouvelle, je ne viscéralement anticommuniste, voulant prévenir d ’un
vois pas la nécessité de p o lé m iq u e r avec
G od ard et Gorin. A ceci prés : l’a m e r tu m e danger (el le conjurer ; cf. le conditionnel : « serait
de Godard, qui n ’ose p as p r o p o s e r de solu tra ité e » ), alerter discrètement l ’attention de certains,
tions aux p ro b lè m e s q u ’il pose, pro uv e aussi
le d és arro i des gro up es gauchistes, que < Le un peu trop détachés...
Monde » v én è re et qui to u r n e n t en ron d en — la reconnaissance jubilatoire d’un « a n tic o m m u
r a b â c h a n t les mois d ’o r d r e d’un autre siècle,
qui ont fait faillite. Que la cible de la b o u r nisme », assimilé de manière droitière à toute position
geoisie soit le PCF, c ’est u n e évidence. G odard anti-PCF.
et ses am is s ’am u san t à jo u e r cc'ic.u-là, avec
le c o n c o u r s su bstantiel du g r a n d capital, q u ’ils — La mise en avant d ’un libéralisme foncier
ne v ie n n e n t pas nous d ir e q u ’ils onl floué les (« courage », « loyauté intellectuelle ») qui s’annule
bourgeois. Le film de G odard est, p o u r eux,
u n e c b o n n e affaire >. Mais q u ’cst-ce que ce p ar des arguments d ’allure techniciste (« Est-il légi
film a p p o r te à la classe o u v rière ? Rien, sin on time, quand on prépare le Grand S oir...», etc.), qui
un peu de mal, un peu de fiel, et p as mal de
mépris... Qu’on nous r e n d e le G od ard d ’an la n ! institutionnalisent, mettent la révolution au compte
d ’une tradition folklorique et littéraire (bien sûr, point
trop n’en faut) ; tout cela ne serait donc pas nouveau,
10 mais peut-être même utile (!) au «cocktail social».
L’article de Nourissier présente donc, à la diffé
Ces textes appellent quelques commentaires : rence de l’article de Chazal, l’idéologie bourgeoise
a) : on pourra s’étonner que, à la différence de dans son aspect moins bénisseur qu’agressif, dans la
Chauvet, Chazal soit « pour ». C’est que, pour le mesure où son texte pose la contradiction sur le terrain
critique de France-Soir (journal pro-gouvernemental politique ; ainsi pourra-t-on interpréter les « calme
ressassant l’idéologie petite-bourgeoise), le ronron ment », « francs » du dernier paragraphe, et l’opposi
journalistique est avant tout la constitution des films tion suggérée entre les « hommes convenables » et
en produits consommables — aussi, à la limite, n ’im ceux qui « hurlent » : d ’un côté Vhonnête homme du
porte quel produit peut-il (doit-il) être vanté : donc, 18e siècle, de l’autre, les hyènes.
ici, il s’agissait de reconduire la valeur Godard, en d) On retrouve, alignés dans l’article de Lachize,
résorbant Tout va bien dans une description qui l ’anec- les amalgames habituels au révisionnisme :
dotise, le transforme en « dram e psychologique », l ’an — le communisme comme propriété (exclusive) du
nexe aux lieux communs romanesques de l ’idéologie PCF et de la CGT ;
petite-bourgeoise de la famille. La lutte des classes, — corollairement, le mépris des gauchistes pour la
dont il est impossible de ne pas faire mention, est classe ouvrière, et leur collusion, « évidente », avec
définie comme « la lutte pour la vie pour le plus la bourgeoisie ;
grand nombre », ce qui annexe le film au genre popu — le procès d ’intentions fait à l ’intellectuel (« Il
liste ; et cela se termine sur une louange de la sincérité faut faire quelque chose pour eux... ») décrit comme
du film et des acteurs — louange morne du star- petit-bourgeois en mal d ’ouvriérisme.
system. On relèvera également l’opposition entre le « sale »
b) A l’inverse, Chauvet se radicalise : l’antago prêté avec insistance à la rhétorique gauchiste, et une
nisme idéologique prend le pas sur la reconduction expression pour le moins équivoque : « Les mots
du mythe de l’Auteur : Chauvet est incapable de d ’ordre d ’un autre siècle, qui ont fait faillite ». De
décrire le film sinon comme le rassemblement hétéro quel siècle s’agit-il ? Du dix-neuvième ? — c’est-à-
gène de mauvais cadeaux (« En supplément, Godard dire : celui de Marx ?
nous offre... » ) . Tout va bien est dès lors une succes
sion a-logique de séquences à thèses, qui sont réfutées
ou discréditées à demi-mot — ce qui culmine dans il
la phrase : « Vouloir faire croire au monde que les Bref, et pour conclure, il semblerait que Tout va
sociétés où on ne consomme pas sont plus heureuses bien, résistant aux procédés habituels de l’idéologie
que les sociétés où l’on consomme ! ». Le discours critique, ait provoqué en elle des réactions, en ce sens
dévoile ici son ancrage idéologique, son caractère de qu’elle s’est trouvée devant la nécessité d ’avoir, avant
classe : « Vive la société de consommation ! », c’est le tout, à réaffirmer sa légitimité tout autant qu’à res
titre de la brochure du patron Saint-Geours (utilisée sasser ses positions. Ce qui s’est fait de deux manières
par Tout va bien). concurrentes : le rejet (par l’insulte, le fiel, la
c) Le texte de Nourissier exigerait une analyse « verve », la dépréciation) et le masquage (transfor
sémiologique poussée ; marquons seulement qu ’il est mation de l’objet p ar des descriptions erronées, brouil
à lire « à l’envers », à partir de l’aveu final : effecti lages, amalgames). — Pierre BAUDRY.
18
Groupe Dziga-Vertov
(J.-L. Godard, J.-H. Roger)
Pravda
(bande paroles)
]. Bien-aimée camarade Rosa, tu me demandes dans 9. C’est rem pli de traditions historiques de l ’Ouest. Le
quel paye je suis et qu’eat-ce qui se passe ? Ecoute, je dimanche, les travailleurs préfèrent laver leurs autos
ne sais pas très hien ; voilà déjà des photos et des plutôt que de baiser leur femme.
l>ruits ; la couleur est moche : c’est des filins ouest-
allemands développés danB un laho bulgare. Dans ce 10. ... il y a des transports en commun pour les travail
pays qu’est-ce qu’il y a ? leurs les moins favorisés.
2. H y a des speakerines de télé avec des chandails en 11. P our dorm ir et faire l’amour, le gouvernement a
cachemire.
construit des logements égalitaires.
3. Trois... Trois... il y a des endroits où on travaille et
12. Dans les usines, il y a des contremaîtres, ils ont du
dans ce pays... trois... il y a des endroits où on travaille
et dans ce pays, ils sont drôlem ent tristes ; sans doute, m al à faire travailler, les ouvriers.
il n ’y a paB encore eu de révolution.
13. Dans les hôtels, on vend des photos de reproduc
4. ... et souvent, on entend des airs de musique améri tions de Playboy.
cains réarrangés.
14. Il y a encore pas mal de petits commerçants, surtout
5 ... on produit des macliines-outils, des armes, de l'u ra dans les grandes villes.
nium , pas mal d’acier, des camions, des locomotives, des
trams. Ça doit être un payB qui B’est lancé dans l’univers 15. Il y a de la publicité lumineuse pour les trains russes.
de l’économie moderne, un pays occidental.
16. H y a des journalistes qui font des reportages pour
6. O ui; on est en Occident : dans leB champs, il y a des la télévision sur les ouvriers.
affiches publicitaires pour les grands trusts américains.
17. Q y a des tanks, tù entends, oui, des tanks qui sur
7. Ça c’est l’image d’une jeune ouvrière en bikini mais
on n’a pas eu le droit de l’utiliser parce q u ’elle a été veillent les paysans.
vendue k la Columbia Broadcasting Corporation.
18. Les jeunes chômeurs ont le droit d’utiliser les ter
8. Les jeunes travailleurs aiment les Beatles et le gou rains de sports réservés aux enfants.
vernem ent leur perm et d ’avoir les cheveux longs : on
doit être en Yougoslavie. 19. Ça pourrait quand même être un pays socialiste. Les
cerisiers qui sont au bord de la route, sont vraim ent au
8 a. Non, on est en Tchécoslovaquie. bord de la route, pas derrière les barrières ; ce qui fait
19
cjue tout le m onde peut utiliser ces produits de l’agri
culture.
21
communiste, de l ’irréalité communiste en Tchécoslova
quie.
r o s a : Les causes externes.
51. E n août 68, les chars russes ont voulu briser la résis
tance du peuple tchèque et slovaque. Ils ont fait demi-
tour devant les rois du pétrole et de l ’apéritif. Les nou
veaux tsars ont été captivés par une ancienne star : la
publicité.
Occidentalisme pratique. Occidentalisme pratique.
75. L’ARMEE.
Le prem ier décret de la Commune de Paris fut la sup
pression de l’armée permanente et son rem placem ent par
le peuple en armes. Cette revendication figure m ainte
nant dans tous les programmes des partis qui se récla
m ent du communisme. Ainsi la Commune semblait avoir
remplacé la machine d’Etat brisée en instituant une
démocratie « simplement » plus complète r la suppression
de Tarmée permanente, éleclibilité et révocabilité de tous
les fonctionnaires sans exception. Or, en réalité, ce « sim
plement y> représente une œuvre gigantesque. Le rempla
cement d ’institutions par d’autres complètement différentes.
! 74 C’est là un cas de « transform ation de la quantité en qua
I lité * : réalisée de telle façon, aussi pleinem ent et aussi
m éthodiquement qu’il est possible de le concevoir : la dé
mocratie bourgeoise devient prolétarienne. L’Etat, pouvoir
28
spécial destiné à m ater une classe déterminée, se trans
forme en quelque chose qui n’esl plus à proprem ent parler
un Elat. M ater la bourgeoisie et briser sa résistance n ’en
reste pas moins line .nécessité mois ici l’organisme de
répression est la m ajorité de la population et non plus
la m inorité ainsi qu’il en avait toujours été au temps
du servage et de l’esclavage salarié.
Or, du moment que c’est la m ajorité du peuple qui
m aie elle-même ses oppresseurs, il n ’est plus besoin d ’un
pouvoir spécial de répression.
C'est dans ce sens que l ’Etat commence à s’éteindre.
Au lieu d’institutions spéciales d ’une m inorité privilé
giée — fonctionnaires privilégiés, chefs de l’armée per
m anente — la m ajorité elle-même peut s’acquitter direc
te ment de ces lâches ; el plus les fonctions du pouvoir
d ’Etat sont exercées par l ’ensemble du peuple moins ce
pouvoir devient nécessaire. C’est là qu’app araît avec le
pluB de relief le tournant qui s’opère de la démocratie
bourgeoise à la démocratie prolétarienne, de la démo
cratie des oppresseurs à la démocratie des classes o p p ri
mées, de l'E tai en tant que pouvoir spécial destiné à
m ater une classe déterm inée à la répression exercée sur
les oppresseurs par le pouvoir général de la m ajorité du
peuple des ouvriers et des paysans.
79. Tchécoslovaquie.
On a vu pratiquem ent, pratiquem ent :
1. le malade — situation concrète.
on a montré théoriquem ent, théoriquem ent :
2. la m aladie — le révisionnisme. Début de l'analyse
concrète de la situation concrète.
On a m ontré sans réussir à passer de la théorie à la
pratique :
3. le marxisme-léninisme, comment guérir la maladie
comment lutter contre le révisionnisme, suite et fin :
analyse concrète de la situation concrète.
Q uatrièm e partie.
Tchécoslovaquie : nouvelle situation concrète. Situation
de la lutte de classes. Lutte féroce entre Tancien et le
nouveau, entre le rouge révisionnisme de droite et le
rouge .marxiste-léniniste de gauche, le rouge du prolé
tariat.
Bon, m aintenant penser : c’est difficile. Bon, m ainte
nant avoir les idées justes, les idées, la philosophie. Il
faut faire prendre un nouvel essor à la philosophie des
images et des sons. Elle est prisonnière. De qui ? Des
révisionnistes et de la bourgeoisie qui emprisonne tout.
Pourquoi faut-il la libérer ? Mao Tsétoung qui a
libéré le peuple chinois a déclaré qu’il s’est servi pour
cela de la philosophie.
Mais de quelle philosophie s’agit-il ? Je t ’ai dit qu’elle
était prisonnière. Le travail d’un prisonnier c’est de se
libérer. Toi aussi tes réponses tournent en rond et nous
n ’avançons pas. C’est en tournant en rond que nous avan
çons engagés dans des luttes diverses au cours de l’his
toire. Pas histoire, pratique sociale.
Les hommes acquièrent une riche expérience qu’ils
tirent de leurs succès comme de leurs revers.
Pas histoire, pratique sociale.
Oui. D’où viennent les idées justes ? Est-ce qu’elles
tom bent du ciel ? Non, elles viennent de la pratique
sociale, de trois sortes de pratique sociale. Pratique
sociale. Lutte pour la production lutte pour la production
lutte pour la production.
P ratiqu e sociale.
La lu tte de classes. La lutte de classes. La lutte de
classes. La lutte de classes. La lutte de classes. La lutte
de classes. P ratiqu e sociale. Expérim entation .scientifique.
Expérim entation scientifique.
L’existence sociale des hommes déterm ine leurs pen
sées.
Rejetez v o b illusions et préparez-vous à lu tter contre
le révisionnisme. Prenons notre résolution : ne reculons
devant aucun sacrifice ! Surm ontons toutes les difficultés
pour rem porter la victoire contre le révisionnisme ! A
bientôt, Rosa, je t’embrasse.
Je t ’aime. Salut W ladim ir !
Vive la résistance du peuple tchèque contre le social-
impérialisme soviétique !
VIVE LA PENSEE MAO-TSETOUNG !
Groupe Dziga-Vertov
(J.-L. Godard, J.-P. Gorin)
Vent d’Est
(bande paroles)
Textes minorités 7
Le révisionnisme
Texte révisionniste 2
... de leurs revendications.
Nous ne sommes pas partisans de la violence. Ce n ’est
pas nous qui violerons les règles du jeu démocratique.
Nous pensons au contraire qu’il est possible de trans
former la société par des moyens pacifiques.
Texte bourgeoisie 3
Oui, mais écoutez...
Textes minorités 8
Social-démocratie
Texte bourgeoisie 3
... quand même... il se passe des choses incroyables... je
sais bien que ce n ’est pas vous... et ceux qui ont em
poisonné les chevaux... et ceux qui ont mis le feu dans
l ’imprimerie... et ceux qui ont saccagé les chambres' de
riiôtel Nixon parce que le propriétaire les avait dé
noncés...
Textes minorités 9
Minorités agissantes
Texte bourgeoisie 3
... et cette institutrice qui dit qu’il ne faut pas refuser
les idées nouvelles... elle vit avec eux... vous voulez que
je vous dise,
Textes minorités 10
Minorités agissantes
T exte bourgeoisie 3
c’est une prostituée.
Texte révisionniste 3
Oui, chère madame.
Textes minorités 77
Minorités agissantes
T exte révisionniste 3
.. si la situation n ’était tragique, les discours et les
activités de ces pseudo-révolutionnaires feraient rire.
Cependant vous avez raison, on ne doit pas sous-estimer
leur malfaisante besogne qui jette le trouble, le doute,
le scepticisme parm i tant de travailleurs et surtout les
jeunes. D’autant que leurs activités s’inscrivent dans la
longue série de mensonges déversés chaque jo u r sur les
seuls véritables représentants des intérêts du peuple.
Texte bourgeoisie 4
Oui, mais écoutez, quand même, je vous le dis il se
passe des choses absolument incroyables...
Textes minorités 12
Assemblée générale
I 32
T exte bourgeoisie 4 com m e ça, dans un seul chantier, sans avertir les autres
... impensables il y a Irois mois. camarades ? Vous cteB des vrais gamins, tô t ou tard ça
finit to ujours par un échec ces actions-1à, quand ça ne
Textes minorités 13 se finit pas dans le sang. C’est ça que vous voulez ? La
Minorités agissantes guerre civile ? Allons, pas d’enfantillnges, faites confiance
à vos responsables ! On est là p our ça.
T exte bourgeoisie
Papa a raison : devant ce déferlement de violence, les T e x t e s m in o r it é s 18
braves gens ont peur. On a tout à fait le droit de s’in La grève active
terroger : est-ce que leur révolution va s’étendre ?
Texte bourgeoisie 6
Textes minorités 14 Je vous l’avais dit que ça devenait de pire en pire...
Assemblée générale
Textes minorités 19
Texte bourgeoisie 4 L’armée / L’ordre
Moi je suis comn'ie tous ces braveB gens qui ne com
prennent rien à ce conflit. Ma femme de cham bre me
)’a dit encore ce malin : halte, assez de violence. Texte bourgeoisie 6
vous aussi vous avez été complètement dépassé... dans
Voix révolutionnaire 1 ces cas-là il n ’y a que l’armée... ça ne pouvait pas durer...
2 Là, dans ce qu’on vient d’entendre, il y a deux voix
qui m entent et deux voix qui bégaient. V.R. 2
Les voix qui bégaient ont parlé de « grève », de c social* 2.
démocratie » et de « révisionnisme », de « minorités agis-' Il y a deux voix qui ont continué à m entir, déux voix
BanteB » et d’ « assemblée générale »... qui ont continué à bégayer...
Les voix qui mentent, elles, ont parlé de « situation qui Quelle est la nôtre ?...
dégénère », de « mécontentem ent général », de c braves Comment le savoir ?...
gens qui ont peur » et « d ’honnêtes travailleurs »... Que faire ?...
qui ont continué à bégayer... Quelle est la nôtre ?...
Textes minorités 15 Comment le savoir ?... Que faire ?...
Assemblée générale 3.
A ujourd’hui la question « Que faire ? » se pose avec
T exte révisionniste 4 force aux cinéastes militants. Il ne s’agit plus, pour eux,
Oui d ’accord, mais en fin. de compte, ça veut dire quoi de choisir une route. Il s’agit, pour eux, de déterm iner,
cette violence imbécile ? Us ont détruit l’im prim erie : de déterm iner ce qu’ils doivent faire pratiquem ent, pra
résultat, plus d’informations objectives. Ils ont flanqué tiquement, sur une roule que l’histoire des luttes révo
le feu à l’hôtel Nixon : résultat, les commerçants ont lutionnaires leu r a appris à connaître, sur une route que
eu peur et ils ont formé des groupes armés avec de l’histoire leur a appris à connaître...
l’argent prêté par le banquier. En un mot, grâce aux Oui, « Que faire ? ».
gauchistes, c’est le p arti des monopoles qui a triom phé Faire un film, par exemple, c’est d’abord se poser la
au détrim ent des honnêtes travailleurs. Halte à c c b pro question « Où en sommes-nous ? ».
vocateurs qui Bont en fait les meilleurs agents de la E t que veut dire se poser la question c Où en Boitimea-
réaction ! noiis ? » pour un cinéaste m ilitant ?
C’est d’abord et aussi ouvrir une parenthèse et s’inter
Textes minorités 16 roger sur l ’histoire du cinéma révolutionnaire, du cinéma
Répression révolutionnaire.
Textes minorités 20
Mardi 3 juin à 14 heures, a l’initiative de quelques
ouvriers, le premier quart de la chaudronnerie générale
INOX (seul atelier de l’usine où le travail soit réparti
en deux quarts) organise après plusieurs discussions
entre les travailleurs une assemblée générale regroupant
une cinquantaine de personnes. A l’unanim ité une grève
illimitée est décidée, dont les objectifs sont expliqués
dans un tract.
Texte révisionniste 7
1 Mais qu’est-ce que tu veux ?
Mais qu’est-ce que tu veux ? (en italien)
V. R.
15.
Des bruits courent sur la grève.
On entend dire que les revendications ont été acceptées.
Qui fait courir ce bruit ?
Le délégué !
On entend dire que 80 % des ouvriers a repris le travail, 8
que seule une poignée continue l’action.
Qui fait courir ce bruit ?
Le délégué !
On entend parler de meneurs, c’est le mot du patron
quand les ouvriers entrent en lutte.
Qui emploie ce mot ?
Le délégué !
16.
Le délégué traduit dans la langue du patronat les luttes
de la classe ouvrière.
Quand le délégué traduit, il trahit.
On ne peut l’expliquer ni par le hasard, ni par les fautes
de certaines personnes ou groupes (ni même par l’in
fluence des particularités ou des traditions nationales).
Il doit y avoir des causes essentielles, essentielles, rési
dant dans le régime économique, dans le caractère du
développement de tous les pays capitalistes, et qui engen
drent constamment cette trahison.
La faillite du délégué, c’est la faillite de l’opportunisme
socialiste, c’est la faillite de la social-démocratie, c’est
le révisionnisme. .
Celui-ci est un produit de l’époque dite « pacifique » du
développement du mouvement ouvrier.
Au cours .de cette époque, la classe ouvrière a assimilé
des moyens de lutte im portants comme l’utilisation du
36
parlem entarism e et de toutes les possibilités légales, la
création d’organisations économiques et politiques de
masse ainsi que d’une presse ouvrière largement diffusée.
P ar ailleurs, cette période a engendré la tendance à nier
la lutte des classes et à vanter la « paix sociale ».
16 a.
TRADUCTION, TRAHISON.
Certaines couches de la classe ouvrière (la bureaucratie 9
au sein du mouvement ouvrier et l'aristocratie ouvrière,
qui bénéficient d’une parcelle des revenus provenant de
l'exploitation du Tiers-Monde et de la situation privi
légiée de leur patrie sur le m arché m ondial).
Certaines • couches de la classe ouvrière, ainsi que les
compagnons de route petits-bourgeois au sein des partis
communistes, ont constitué le principal appui social de
cette tendance, et se sont faits les véhicules de l ’influence
bourgeoise sur le prolétariat.
V. R.
17.
Que faire ? Penser le gauchisme.
12 Lire le texte de Lénine généralement utilisé par les
révisionnistes pour dénoncer les gauchistes comme pro
vocateurs.
Voir que Lénine ne confond pas danger principal et
danger secondaire.
Voir avec Lénine que danger principal = trahison social-
démocrate, que danger secondaire = gauchisme = m ala
die infantile, infantile, du communisme.
Rem arquer que Lénine parlait de gauchisme ouvrier et
pas de gauchisme étudiant.
A p artir de là, combattre, quand il le faut et partout
où il le faut, le gauchisme sur des positions léninistes,
léninistes, léninistes, léninistes.
Assemblée générale 14
V. R . 16
18.
Qu’est-ce qu’on entend ?
Qu’est-ce qu’on voit ?
Des images de gens qui discutent, des sons mélangés,
plusieurs plans d’une affiche avec Staline et Mao.
Pourquoi ces images ?
Pourquoi ces sons ?
Pourquoi ce rapp ort sans cesse changeant des images et
deB Bons ?
Il s’agissait de parler de quelque chose que nous avons
connu en mai 68.
Dans les usines, dans les universités, dans les bureaux,
dans les réunions de quartier, deB camarades se B o n t
assemblés, se s o n t groupés.
DanB la confusion des discussions, ils ont quand même
15
avancé.
Comment, aujourd’hui, en rendre compte ?
Comment trouver la vérité de cette progression confuBe ?
E t comment la trouver de manière vraie ?
18 a.
En fait, très vite, plusieurs camarades ont pris en main
la fabrication du film, jouant ainsi, par rapport au reste
du groupe, le rôle de minorité agissante,
lo rsq u e, après la grève, la social-démocratie, etc., il a fallu
parler de l’assemblée générale, d ’emblée^ ces camarades
ont proposé une solution faire une aBsemblée géné
rale, parce que la faire était encore le m eilleur moyen
d ’en parler. En faire une, dont l’objet soit précisément
la continuation du film, c’est-à-dire, faire une discussion
Bur la fabrication des images et des sons, qui devraient
Buivre dans le film ceux de la séquence « assemblée
générale ».
18 b.
Or, en mai-juin 68, en France, aujourd’hui, en France,
en Italie, en Espagne, au Mexique, etc., à ces assemblées
du peuple en lutte, le pouvoir répond' par la répression.
Film er l’assemblée générale, c’était donc filmer une
assemblée générale, qui discuterait de la séquence sui
vante, qui discuterait d’abord de la fabrication de sons
et d ’images de répression.
Ensuite, l’analyse de cette discussion, son montage, per-
39
m ettrait de saisir le fonctionnement d’une assemblée
générale.
Quelle image de répression ont proposé d'emblée les
camarades en question ?
Une affiche de Staline et de Mao recherchés pour meur- 16
tre par le capital.
Pourquoi Staline ?
Parce que, pour ces camarades, ce qu’il est convenu
d ’appeler « la question de Staline » fait partie, qu’on le
w
'o i n u m t IL PflKTITO JN FABBRICA
27
27
45
46. 3) qui occupaient une place déterm inante dans l’éco
Il n’écoute pas le m aître d ’école révisionniste. nomie de la Yougoslavie
Il ne commence pas par le chapitre 2. U lit le chapitre 1 4) ont dégénéré et changé de nature
du € Capital », de Karl Marx. Il lit, pour s’en servir : 5) l’économie d’autogestion ouvrière est un capitalisme
« La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode d’Etat d ’un genre particulier.
de production capitaliste consiste en marchandises, en 6) Ce capitalisme d’Etat
marchandises. 7) n'est pas celui existant dans les conditions de la
La marchandise est une chose qui possède une valeur dictature du prolétariat.
d'usage. Celte dernière existe dans toutes les formes 8) C’est un capitalisme d ’Etat
sociales ; mais, dans la société capitaliste, la valeur 9) existant dans de tout autres conditions, celles d’une
d'usage est en même temps le support matériel de la dégénérescence
valeur d ’échange. » 10) d'une dégénérescence de la dictature du prolétariat.
47.
55.
— feu sur l’intellectuel révisionniste, allié objectif de
la culture bourgeoise. Depuis 1950, la clique de Tito a promulgué une série
— feu sur l’intellectuel révisionniste, allié objectif de de lois et décrets, qui portent application de l'auto
la culture bourgeoise. gestion ouvrière dans les usines, les mines, le9 commu
— à mort, feu, à mort. nications, le commerce, l'agriculture, les services public»
et toutes les autres entreprises d ’Etat.
48. Le contenu essentiel de cette autogestion ouvrière consiste
La théorie de Marx, Engels, Lénine, a une valeur uni à placer ces entreprises sous la gestion des « collectivités
verselle. Il ne faut pas la considérer comme un dogme, de travail ». Ces entreprises achètent, elles-mêmes, les
mais comme un guide pour l ’action. matières premières, fixent, elles-mêmes, la variété des
49. articles à produire, leur quantité et leur prix, vendent,
Il ne faut pas se contenter d ’apprendre les termes et elles-mêmes, leurs produits sur le marché, fixent, elles-
les expressions marxisles-léninistes, mais étudier le mêmes, les salaires, el décident de la répartition d ’une
marxisme-léninisme en tant que science de la révolution. partie des bénéfices.
Il ne faut pas seulement comprendre le9 lois générales 56.
établies par Marx, Engels et Lénine en se fondant sur Si l’on se place du point de vue théorique, tous ceux
leurB vastes études de la vie réelle el de l’expérience de qui ont, tant soit peu, connaissance du marxisme, savent
la révolution. 11 faut aussi étudier la position et la que les mots d'ordre du genre « autogestion ouvrière »,
m éthode qu’ils adoptent pour examiner et résoudre les < usines aux ouvriers » n'ont jamais été des mots d ’ordre
problèmes. marxistes, mais bien des mots d'ordre avancés par les
50. anarcho-syndicalistes et les socialistes bourgeois. Dans
P ar exemple. Savoir s’armer réellement de l’autocritique. le manifeste du P arti communiste, Marx et Engels in
diquent : « Le prolétariat se servira de sa suprématie
51. politique pour arracher petit à petit tout le capital à
Et maintenant que l'enseignement apparaîtra aux yeux la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de
du pluB grand nombre comme un instrument au service production dans les mains de l'Etàt. » Il s'agit là d ’un
de la bourgeoisie, le nom bre de ceux qui toléreront d'en principe fondamental du socialisme. Au lendemain de
être, à la fois, les victimes et les complices, ira s’ame la révolution d'Octobre, lorsque certains suggérèrent de
nuisant. Les camouflages ne camoufleront plus rien rendre les usines aux producteurs pour qu’ils puissent
pas plus la nature de notre société que la place qu’elle directement organiser la production, Lénine critiqua ce
réserve à ceux qui, dans les facultés, apprennent à ser point de vue, soulignant qu'il revenait en fait à s’opposer
vir la bourgeoisie : une niche et une chaîne dans la à la dictature du prolétariat.
propriété bien gardée de la bourgeoisie.
52. 57.
Bon. Tu as fait de la théorie. De l’alphabétisation. Tu P our toutes ces raisons, / l ’autogestion ouvrière appliquée
as vu que c’était aussi un front de lutte. Bon. Maintenant par la clique de Tito / a fait que les entreprises publi
reviens à la pratique. France. Mai-juin 68. Un mot ques se sont totalement écartées de l ’orbite de l ’économie
obscur était sur toutes les lèvreB : autogestion. Ce mot socialiste. / Les principales manifestations de ce phéno
avait d'ailleurs une histoire aussi obscure que confuse : mène sont :
Turin, 19 ; Barcelone, 37 ; première semaine Budapest, Prem ièrem ent : suppression du plan économique unifié
56 ; tu as fait de la théorie. Tu es parti de Mai. Parle- de l'Etat.
moi de l'autogestion. Trouve les mots justes. Deuxièmement : le profit considéré comme principal
stimulant de la marche des entreprises. / La production
53.
des entreprises dites d’autogestion ouvrière / ne vise
Ecoute. C’est ça que tu appelles des mots justes ? Tu 28
nullement à satisfaire les besoins de la société, / mais
parles plus abstraitement encore qu'avant. Réfléchis.
sert à réaliser des bénéfices exactement comme dans les
Situation concrète.
entreprises capitalistes.
Autogestion.
Troisièmement application d ’une politique encou
Un exemple.
rageant la libre concurrence capitaliste. /
La Yougoslavie.
Quatrièm em ent : utilisation du crédit et des banques
54. pour épauler la libre concurrence capitaliste. / On
1) La restauration du capitalisme en Yougoslavie. accorde des prêts à celui qui remboursera dans le délai
2) Se manifeste, entre autres, par le fait que les entre le plus bref / et m oyennant le taux d'intérêt le plus
prises publiques élevé. /
46
Cinquièmemènt : les rapporte entre les entreprises ne
sont pas des rapports socialistes d’entr’aide, mais des
rapports capitalistes de concurrence sur un marché pré
tendu libre.
58.
Tu vois. T u as les idées brouillées. Si tu continues, tu
finiras ton film en disant que le socialisme, c’est le pain
et les roses.
59.
Il est vrai que la théorie, dès qu’elle pénètre dans les
masseB, devient une force matérielle. Encore faut-il avoir
les idées justes. Repense ta situation concrète ; refais de
la théorie.
Exemple.
Invention de la photographie. 29
60.
Invention de la photographie.
Pour qui ? Contre qui ?
Invention de la photographie.
P ou r qui ? Contre qui ?
Pour qui ? Contre qui ?
61.
P our qui ?
France. Louis-Philippe. Les banques.
L’investissement. Début de la révolution industrielle.
Développement accéléré du prolétariat. Lutte de classes.
Nécessité d’une transformation de l’idéologie dominante.
Lutte de classeB. Nécessité de masquer la réalité aux
masses. Lutte de classes. Nécessité de moyens nouveaux.
Lutte de classes. La photographie prend le pas sur le
roman et la peinture.
62.
Contre qui ?
Contre le peuple en lutte.
La photographie.
P our la bourgeoisie, deux fonctions.
Un : identifier son ennemi de classe.
Deux : travestir le réel.
Un : en 1871, la police versaillaise photographie les 29
insurgés.
Deux : en 1871, les photos des communards fusillés sont
à la une des journaux bourgeois.
Aujourd’hui :
Paris-Match : Vietnam.
Newsweek : Palestine.
L’Express : Brésil.
63.
L utter contre le concept bourgeois de représentation.
A rracher le cinéma, la photographie, la télévision, aux
griffes de l’idéologie dominante. 3q
Ne pas poser le problème abstraitement. P our faire du
cinéma une arme au service de la révolution : le penser,
et le penser à travers et avec l ’aide des luttes révolu
tionnaires.
Méthodes de pensée et de travail.
Lutte de classes. Lutte armée.
64.
Apprendre. 30
Savoir apprendre.
Lire.
Calculer.
Expérimenter.
Chimie.
47
31 Mathématiques.
Electricité.
Lire.
Calculer.
Apprendre.
Savoir apprendre.
Savoir lutter.
65.
Bonjour, monsieur.
Vous avez des balles de ping-pong ?
Vous avez des patins à glace ?
Vous avez un fusil sous-marin ?
Vous avez des raquettes de tennis ?
Merci.
Au revoir, madame.
66.
32 Réfléchir.
Etre en avance.
Etre en retard.
Penser.
Fabriquer.
Simplifier.
Construire.
Attendre.
67.
Réfléchir.
Simplifier.
Penser.
Attendre.
68.
— B onjour madame, un paquet de Chesterfield.
— y’a que des gitanes et des gauloises.
— non, je veux des Chesterfield.
— il y a des Lucky, des Players, des Winston.
— non, il me faut des Chesterfield.
Réfléchir.
Simplifier.
Attendre.
Attendre.
32 69.
Dana cette rue, il y a un coiffeur, un boulanger, un
droguiste, un laitier, un pharmacien, un quincailler, un
m archand de journaux, etc.
On peut y acheter de la confiture, du café, du lait, du
J
sucre, un thermos, des assiettes, etc.
70.
Penser.
Fabriquer.
Simplifier.
Réfléchir.
Apprendre.
71.
Voilà ce que dit l'hum anism e bourgeois quand l ’exploité
ae donne les moyens de prendre l’exploiteur à la gorge.
Mais quand l’humanisme bourgeois parle de victimes
innocentes, quand il parle de violence inutile, qu’est-ce
que ça cache ?
La réalité quotidienne de l’oppression bourgeoise, la
réalité des luttes.
Citroën, Javel : équipe du matin.
72.
La fraternité des classes antagonistes, cette fraternité
proclamée en 89, 71, 68, inscrite en grandes lettres sur
les murs de Paris, sur chaque prison, sur chaque ca-
Berne ; son expression véritable, authentique, prosaïque,
c’est la guerre civile ; la guerre civile b o u b sa forme la
plus effroyable : la guerre entre le travail et le capital.
73.
Maintenant. •
Penser à 1’ o B p e c t secondaire de la g u e r r e civile entre le
c a p i t a l e t l e travail.
Pourquoi penser m aintenant cet aspect secondaire.
Parce que la bourgeoisie en fait m aintenant un terrain
principal de lutte.
Bon.
Penser : aBpect secondaire de la guerre civile entre
travail et capital.
Penser : contradiction principale et contradiction secon
daire.
Penser : aspect principal de la contradiction et aspect
secondaire.
33
Bon.
Contradiction principale : guerre civile entre travail et
capital.
Contradiction secondaire : division du travail et
sexualité.
C’est celle c o n tra d ic tio n secondaire que la bourgeoisie 33
tente par tous les moyens de faire passer pour une
co n trad ictio n principale (magazines féminins, utilisation
de la fiic-Bociologiè etc.)
Bon.
Sexualité et division du travail = contradiction secon
daire.
73 a.
/Bon.
Maintenant : aspect principal de cette contradiction
secondaire . l'instinct sexuel est lié aux luttes pour la
production, et aux luttes de classes.
Aspect secondaire m aintenant de la contradiction :
l ’inBlinct sexuel est encore presque partout propriété
privée de la bourgeoisie.
Penser contradiction principale et contradiction secon
daire. 34
Penser aspect principal des contradictions (principales
et secondaires) et aspect secondaire des contradictions
(principales et secondaires).
Penser : guerre civile entre travail et capital. 34
Penser : division du travail et sexualité.
Penser : négatif et positif.
Penser : unité des contraires.
73 b.
Penser : lutte.
Penser : transformation.
Penser : érotisme et pluB-value.
Penser : détruire aujourd'hui cette unité, pour une
femme, c’est faire la révolution. Quelle révolution ?
Celle de 89.
Penser à ce propos : problème féminin =•= = problème
paysan.
Penser : B e n l i m e n t s - v a l e u r d ’ u s a g e , et p e n s e r s e n t i m e n t s -
v a le u r d 'é c h a n g e .
Penser : mariage positif -f* adultère négatif = unité
bourgeoise.
Penser encore à ce propos pourquoi se marie un
paysan moyen-pauvre breton, et penser : pourquoi se
m arie un propriétaire foncier parisien ?
Penser toujours à ce propos : en mai 68, les ouvriers
non-mariés cégétiales empêchaient, le matin, les étudiants
49
d’entrer dans les usines, et allaient, le soir, baiser les
étudiantes à la Sorbonne et à l’Odéon. T M *
73 c. t r A v s fo e ]
Penser la forme la plus effroyable de la fraternité des TR/WSFORHA'i
classes antagonistes. Penser la guerre civile entre le J ttA tiJ f
travail et le capital. Penser la subjectivité en termes TH ANSFO R H
de classe.
Fin.
Début d'une lutte prolongée.
74.
35 Que faire ?
Tu as fait un film.
Tu r ’aB critiqué.
cRiTiQUE- T R M JF O fc r
Tu as fait des erreurs. TRANSFO RM A
Tu en as corrigé quelques-unes.
Tu en saiB peut-être davantage sur la production de sons L_
TM W 5R)
et d'images. 35
Tu saifl peut-être mieux m aintenant à travers quelle futte
transformer cette production. Pour qui la transformer.
Contre qui !
Tu as peut-être appris une chose très simple.
75.
36 Le marxisme comporte de multiples principes qui se
ramènent en dernière analyse à une seule phraBe : on
a raison de se révolter.
V. R.
76.
Non, le... marxisme... comporte
Anne 36
le marxisme com prend de m ultiples principes
José :
qui se ram ènent à une seule phrase
V.R.
E NTS 9ANS LE tiO N 9 £ ,
77.
non,
EN T J>* EST E T LE. VC
qui se ramènent, en dernière analyse
iOVEST . LE V E N T 3* EST
T exte m inorité 37 (off)
lé m arxisme com porte de m ultiples principes qui se
ramènent en dernière analyse à une seule phrase : on a
M PORTE [Link]
raison de se révolter.
OR LE VENT OUEST:
V .R .
78.
oser se révolter. OftCES S É W L im O IW j*
79.
Oser se révolter. Ici, pour toi, m aintenant, c’est lutter
Bur deux fronts. Contre la bourgeoisie, contre les éternel*
^ 0hnL_M0ui si_uW 37
mensonges des exploiteurs.
80.
Oser se révolter. Ici, pour nous maintenant, c'est lutter
sur deux fronts : contre la bourgeoisie, contre son allié,
le révisionnisme. 37
50
Les aventures
de l’idée (sur u Intolerance ”), 1
par Pierre Baudry
55
capitaux importants — le succès de Birlh o f a Nation coup sur coup deux films idéologiquement aussi anta
coïncide avec la montée des Producteurs Indépendants, gonistes ?
commandités par les grandes banques14 et marque la Cette question, donc, est leurrante :
fin de l ’époque « artisanale » de la finance cinémato — elle met les films dans les deux plateaux d ’une
graphique — ils apprennent également que la produc balance, au lieu d ’interroger, de l ’un à l’autre, un
tion d ’un film comporte aussi des risques : c’est à rapport de causalité (à définir) ;
partir de l ’échec d 'Intolerance que la production ciné — elle fait fi de leurs déterminations proprement
m atographique considère le réalisateur non plus politiques et historiques ;
comme « l’artiste à qui on fait confiance » (cf. DWG — plus précisément, elle masque, p a r le terme
dirigeant la Triangle Fine Arts) mais comme un rapide de « progressisme », les contradictions qui
employé dont on utilise les talents, et dont on contrôle gisent dans Intolerance (de même que, tout autant,
les extravagances. « racisme » et « réaction » font écran dans Birth o f a
Birth o f a Nation, intéressant les banques à la pro Nation : « C’est raciste mais c’est beau » — Mais de
duction, avait marqué l ’essor de l ’industrie capitaliste quel racisme s’agit-il ?)
américaine ; l’échec commercial d 'Intolerance les — Elle tend à jouer un film contre l’autre : Birth
incite à se donner des garanties. o f a Nation pour sa violence (malgré le racism e), ou
Intolerance pour son progressisme.
— Enfin, puisqu’il faut chercher l’unité d ’une idéo
logie à travers deux produits contradictoires (on n’aura
pas avancé de beaucoup en notant que DWG était un
bourgeois d ’origine sudiste), elle n ’est pas à trouver
Populisme à ce niveau, mais dans l’inscription et le travail d ’idéo-
lôgèmes tels que l ’histoire, le sexe, l’individu, la reli
et pacifisme gion, etc.
Quels sont les rapports de causalité de Birth o f a
Nation à Intolerance ? La sortie du premier, épopée
« La compatissante morale des films / de Griffith / à la louange du Ku-Klux-Klan, adaptation de deux
ne dépasse jamais le niveau d ’une stigmatisation chré romans du Reverend Thomas Dixon17, provoqua un
tienne de l’injustice humaine,, et jamais dans ses films scandale, pour ses thèses violemment racistes1® (il sur
ne retentit la protestation contre l’injustice sociale. prit même beaucoup de gens du Sud p a r son extré
Dans ses films, il n’y a ni appel ni lutte. (...) Dans misme). Les Noirs y sont présentés comme des brutes
ses œuvres thématiquement plus douteuses (...) cela lubriques et (/ou) irresponsables (à moins d ’être des
devient une philosophie métaphysique sur la pérennité « bons nègres » ).
des principes du bien et du mal (Intolerance). (...) « L’opinion publique », comme on dit, s’émut. Des
Enfin, dans ses films odieux (il y en a ) , nous voyons manifestations contre le film eurent lieu, avec des
Griffith, franc apologiste du racisme, dresser un bagarres et des victimes, dans les grandes villes amé
monument de celluloïd à la gloire du Ku-Klux-Klan ricaines. Le film fut interdit dans certaines petites
(Naissance d'une N ation). » 16 villes (« p o u r éviter les tro u b le s» ). Les organisateurs
Une telle description d’Eisenstein nous incitera à et journaux libéraux multiplièrent les articles et pam-
questionner Vopposition (aporétique, souvent p rati
quée) de ces deux films : d ’un côté un film raciste et
réactionnaire, de l’autre un film progressiste. Nul 17. T h e Clansm an el T h e L é o p a rd ’s Spot. Citons deux
passages de la préfac e de T h e Clansm an (1904) : « Com
point commun, dès lors, entre les deux, sinon les m e n t le je une Sud, c o n d u i t p a r l'âm e r é in c a r n é e des
« procédés cinématographiques ». Une théorie des < clan sm en » de la vieille Ecosse, ressusc ita sous ce co u
vert, brav a l’exil, l ' e m p r is o n n e m e n t et u n e m ort infam ante ,
idéologies ne trouve pas là son compte. Non qu’on et sauva la vie d ’un peuple, tout cela form e un des c h a p i
doive pleurer l ’absence d ’une unique thèse griffithienne tres les plus d r a m a tiq u e s de l’h is toir e de la race ary e n n e. »
« Je crois avoir, d a n s ce r om an, con serv é à la fois la lettre
qui serait ressassée tout au long de ses œuvres par et l’esprit de cette p é r io d e r e m a rq u a b le — les homm es, qui
l’Auteur : car finalement l ’opposition entre Birth of a fu re n t les p rotaga n iste s de ce d r a m e d ’une r ev a n ch e sa u
vage, à laquelle j’ai mêlé u n e double h isto ire d’am our, sont
Nation et Intolerance tend vers cette question-ci : des p e rson na ges his tori ques. J ’ai seulem ent ch an gé leurs
comment est-il possible qu’un même individu fasse nom s sans p r e n d r e au c u n e liberté avec au c u n fait h isto
rique. >
18. B irth of a N a tio n est e ffe c tiv e m e n t rac iste, quelque
p a u v r e dén é g atio n q u ’on puiss e p r é s e n te r à cet égard :
< Bien que ce film ne soit pas à p r o p r e m e n t p a r le r « r a
14. P o u r la T ri angle , le gro up e Rockefeller. Citons c o m m e ciste » c o m m e on l'a dit t r o p souvent, il est ce rtain que
au tre s ex em ple s la m a ison Morgan, cl la b a n q u e K uhn, Griffith, p a r son é d u c atio n sudiste, le rend it en t iè r e m e n t
Loeb an d Co, p o u r la P a r a m o u n t (1916), D u P o n t de favorable aux idées fie Dixon, qui militait c o n tre l’ab oli
N em o urs et la Chase National Bank p o u r la G old w yn tionnisme. Le feu de ses c o n v ic tio n s d o n n a une force b r u
(1918). tale à ce r ta in s ép iso des qui m o n t r e n t les N oir s sous un
16. Eisenstein, Dickens, Griffith et nous, CdC 233, p. 18. jo u r qui frise p a r f o is l’înd é cc ncc . » (Mitry, loc. cit., p. 85.)
56 I
phlets19, les politiciens s’en mêlèrent, utilisant le scan sans aucun frais, révéler ces vérités au monde entier,
dale du film comme thème de leur propagande élec tout en divertissant les masses. »
torale. — Mais de quelle instruction s’agit-il ? (La ques
DWG, semble-t-il, tomba des nues : démocrate, il se tion : quel divertissement ? est par contre entièrement
considérait comme progressiste... Or il se faisait taxer absente de la brochure de DWG) : c’est là que le
de réactionnaire raciste. Aussi, tout en mettant en cinéma griffithien prend pour nous sa force idéolo
avant un certain nombre de dénégations20, il supprim a gique23. Le rôle de l ’art est d ’être éducatif, non pas
170 plans du film, et écrivit une brochure qu’il édita tant quant à la Vertu, ou à la Nature Humaine, mais
à ses frais : « The Rise and Fall of the Free Speech quant à l'histoire : « les éducateurs les plus éminents
in America ». de ce pays nous ont poussé, nous producteurs, à aban
Cette brochure est importante pour la mise en lu donner le style burlesque (slap-stick-comedies ), les
mière du cinéma griffithien, et particulièrement <¥In romances « fleur bleue », les imitations des magazines
tolérance, dans l ’histoire des idéologies au cinéma ; en à quatre sous et à puiser notre inspiration dans le
effet : domaine historique. Bien des fois, ils nous ont affirmé
— DWG s’y défend, de m anière individualiste, que le cinéma peut imprim er dans l ’esprit d ’un peuple,
contre les attaques de Birth o f a Nation, et les de autant de vérités sur l ’histoire, en une après-midi, que
mandes d’interdiction du film, en invoquant la liberté des mois entiers d ’études. Comme un théologien émi
d’expression : légalement, en relation avec la Consti nent a dit à la foule : « Il enseigne l ’histoire à la
tution des Etats-Unis ; dans l ’esprit, comme un prin lueur de la foudre. » Nous aimerions beaucoup faire
cipe démocratique inaliénable, dangereux à mettre en c e la .»
péril2*. Telle est bien la continuité qui se manifeste de
■— Il prétend que, de toute manière, la censure n ’a Birth o f a Nation à Intolerance : il y est question de
pas à s’exercer sur un film tant qu’il est moral. l ’histoire en tant que telle. L’un comme l ’autre enga
— Il répète un des principes fondam entaux de l ’art gent une idée de l ’historique en tant qu’historique, et
bourgeois : cherchent à mettre cette notion à l’œuvre d ’une position
— l ’objet de l ’art est de glorifier la Vertu, et pour idéologique-politique24.
cela il lui est nécessaire de « dépeindre aussi le — Il va de soi que cette promotion de l’Histoire
vice »22 ; (même à l’époque de DWG, elle n ’est pas neuve), doit
— que, donc, dans la dram aturgie griffithienne. être interrogée : à quoi cela sert-il de mettre en scène
« le contraste entre le vice et la vertu est une règle l ’Histoire ? Citons deux passages de la brochure25 :
théâtrale fondamentale... La suppression du traître « Les nations d ’aujourd’hui sont le résultat des
détruira le théâtre. » expériences des nations du passé. Chaque être humain
— Il revendique le mot d’ordre de l’art bourgeois est déterminé p ar ses propres expériences. Si tous nos
classique : Instruire en divertissant : « Le cinéma contemporains recevaient une réelle éducation et
constitue en fait une presse p a r l’image qui remplit connaissaient l’histoire du monde depuis le commen
de façon moderne, distrayante et instructive, toutes les cement des temps, les guerres ainsi que la peine capi
fonctions de la presse écrite » ou « ... le cinéma peut, tale seraient abolies. Les péchés favoris de l’Améri
que : la haine, l’hypocrisie, l ’intolérance, s’en trou
19. Citons les arti cle s d ’Osw ald G. W i lla rd d a n s T h e veraient fortement amoindris ; c’est l’ignorance qui
Nation, de F r a n c i s Hackett d a n s N e w Republic et le p a m est la cause des terribles vagues de haine qui ont
phlet F ig h tin g a vicio us fi lm : Prote st again « T h e Birth
of a Nation », éd ité p a r la Boston B r a n c h of the N ational donné naissance aux nombreuses guerres et meurtres
Association fo r th e A d van c em e n l of Colored People. politiques ou religieux, parm i bien d ’autres causes.
20. Ce qui n'est d ’ailleurs pas si a b s u rd e : le Sud était
une région à m ajo rité dém ocrate, d o n t le p r o g r a m m e élait C’est la raison de l’enseignement de l’histoire. Nous
su r de n o m b r e u x points plus < à g auche » que celui des
républi cain s.
21. Ex. : « Les p r o v o c a te u r s f u re n t les esclavagistes b la n cs
qui p ou ssè re nt les N o irs à c o m m e t tr e le urs excès afin de 23. « N ous n ’avo ns au c u n d é s ir de p r é s e n te r des actes ou
su sciter la réacti on. C’est cela que j'ai voulu m o n t re r. des p r o p o s ob scèn es ou ind écen ts , m a is nous d e m a n d o n s,
J ’avoue l ’av o ir s im p lem en t suggéré, c a r si je l’avais réelle c o m m e n o tr e droit, la liberté de p r é s e n t e r le so m b r e côté
m e n t m ontré , m o n film aura it été in terd it. De toutes façons, du Mal p a r r a p p o r t à la lu m in osité écla ta nte de la Vertu —
les é v é n e m e n ts d é c r its sont in s p i ré s p a r des faits a u t h e n la m ê m e li berté qui est co n s a c ré e à l' art d ’éc rire , cet art
tiques co nsig nés d a n s des r a p p o r ts qui datent de l'époque auquel nous dev on s la Bible et les œ u v re s de Shak esp ea re . >
m ême. Je ne vois p as p o u rq u o i on m 'e m p ê c h e r a it de les 24. On no te ra ce p e n d a n t, entre les deux films, une d iffé
illustrer. Q u an t à m é p r i s e r les Noirs, cela m e serait dif fi r e n c e im p o r ta n te : la noti on sert, d an s B irth of a Natio n,
cile : j'ai passé toute m o n en f a n c e avec eux. * (DWG, cité à l ’a rticu la tio n d’u n e thèse id é olo g iqu e m ent in d é p e n d a n t e ;
p a r Mitry, Inc. cit., p. 86.) d a n s Intole rance, au c o n t ra ir e , c'est elle-même qui est en
22. c La ce n s u r e est b u r e a u c r a ti q u e et es se nti ell em ent jeu d a n s la p r o d u c ti o n de sens du film : on d ir a ici, d a n s
é t ra n g è r e à l'idée de la d é m o c r a tie am éric ain e . La ce n su r e u n e p r e m i è r e a p p r o x im a ti o n , q u ’in to lé ra n c e ne fait rien
est susc eptible de tr o m p e r c h a q u e fois que des im béciles d ’au tre que p ro d u ir e cette noti on ; In to le ra n ce est a u ta n t
sans scrup ule s c ho isis se n t d 'en ab user. I n terd ise z la liberté u n film s u r l’h is to ir e q u ’un film « d ’h isto ir e >.
d ' e x p r i m e r son o pinio n et vous fermez la so up ap e de sûreté. 25. On d ev ra it, en fait, la c i le r d a n s son en tie r. « Je dois
La c e n su r e est u n e vio lati on d irec te de la g a r a n tie c o n s ti n o te r au passa ge que le texte de DWG a été t r a d u i t en
tutio nnelle de la liberté d 'e x p ressio n . * c o llab o ra tio n avec C a th e rin e Grenier.)
57
obligeons nos enfants à passer de nombreuses années coupable se dénonce ; d’autre part, d ’un rapport (de
à l ’école. Au moins quelques mois de cette éducation la Fédéral Industrial Commission) d ’enquête sur l’as
normale sont consacrés à l’étude de l ’histoire. Six sassinat, p ar une milice à la solde de leur patron, de
films donneraient à ces élèves une plus grande connais 19 grévistes, ouvriers d ’une usine de produits chimi
sance de l ’histoire du monde que celle retirée par des ques, qui réclamaient une augmentation de salaires.
études complètes. De plus, la majorité de ceux qui Bref, pas plus que nos Z, Sacco et Vanzetti, et
n’ont pas le temps d ’etudier, pourrait en quelques Af f ai r e Mattel, The Mother and the Law (et Intolé
heures, grâce au cinéma, acquérir une connaissance rance) ne tombent pas du ciel ; mais aussi, de même,
excellente de l ’histoire du monde, depuis ses débuts. elles n ’arrivent pas seules28 : la même période voit
La valeur de l’histoire vient de ce qu’à travers nos fleurir aux Etats-Unis les populistes et ouvriéristes :
expériences et nos fautes, elle nous permet d ’affronter citons The Man with an Iron Heart (production Selig,
l ’avenir. » 1915 ; l ’homme en question est un patron tueur de
et : « La tolérance devant ainsi laisser la place au grévistes), Ont o f Darkness (production Lasky, 1915 ;
savoir, la profonde monotonie de l ’existence sans joie les ténèbres sont les conditions de travail dans une
de millions de personnes étant éclairée p ar cet art usine de conserverie) ou The Bruiser (prod. Mutual,
nouveau : deux des causes principales rendant la 1916 ; sur les provocations patronales à l’intérieur des
guerre inévitable seraient supprimées. Le cinéma est syndicats) ; tous décrivant la situation sociale comme
le plus grand antidote de la guerre. » « vicieuse », « indigne », pour cause d’une inhumanité
Ce que DWG énonce ici, c’est donc la vieille thèse des patrons.
idéaliste que l’enseignement de l’histoire sert à en cor L ’autre ancrage politique à yIntolerance est la guerre
riger les erreurs ; et même : que l ’histoire elle-même européenne, que, comme toutes les guerres, DWG, pro
n ’est qu’une suite d ’erreurs, répétées ou corrigées : le gressiste et chrétien, vit comme un scandale moral :
progrès historique est un progrès moral. on l’a dit, Intolerance est un film pacifiste. La position
Aussi DWG pense-t-il en termes de vertu les rap politique de DWG, ici encore, ne diffère pas de beau
ports sociaux, ainsi qu’un phénomène qui, pour un coup de celle de tous les démocrates — Wilson fut
progressiste de ce type, en 1914-16, doit faire pro réélu sur le slogan « Il nous préservera de la guerre »
blème (et ne peut apparaître que comme une calamité, — et des grands banquiers et industriels (tel Rocke-
une dé-raison) : la guerre (européenne). feller, commanditaire de la Triangle) qui, dès le début
Pour DWG, l’histoire est bien l’histoire des rapports de la guerre en Europe, avaient trouvé là l’occasion
sociaux : c’est ce que marque The M other and the d ’énormes bénéfices par prêts et ventes de matériel
Law^û, dont le projet est d ’instruire sur les causes aux Alliés.
des « malheurs sociaux » contemporains. DWG « prend Aussi observe-t-on, dans le cinéma américain, toute
parti », en désignant un vice des riches comme cause une série de films vantant la neutralité et la paix ;
d ’une rupture de l ’ordre social (ordre préalablement p a r exemple Civilisation (1915) de Thomas Ince (qui
donné comme harmonieux, « n a tu r e l» sinon immua décrit les horreurs de la guerre, et montre le Christ
ble). On pourrait avoir l’impression, ici, que la pro réincarné prêchant la paix au Kaiser) ou W ar Brides,
blématique griffithienne, abstraite et moraliste, n ’a de Maurice Tourneur (1915).
aucun rapport politique avec la réalité américaine de On devra donc, dans le pacifisme et le populisme
1910-17. 11 n’en est rien : cette période est aux Etats- d ’Intolerance, film qui se termine p a r l’évocation idyl
Unis celle d ’une lutte de classes aiguë, à laquelle la lique d ’une « paix éternelle » et d’un « parfait
grève du film de DWG fait écho : les grèves les plus amour », voir l’inscription historique d ’une position
violentes, dès 1912, se multiplient, organisées pour la politique29.
plupart p ar les syndicats des International W orkers of Il s’agit maintenant d ’analyser la structure de la
the W orld27 ; pendant la guerre, le coût de la vie fiction d'intolérance et le système combinatoire par
américaine augmente énormément, sans être suivi lequel elle articule et travaille cette série d ’inscriptions
d ’une hausse des salaires importante. politiques et idéologiques30, sur le principe, puisque
The M other and the Law prend ses sources fiction- au début on a parlé d ’Auteur, de la Somme cinémato
nelles de deux événements de cet ordre : d’une part, graphique.
de l ’affaire Stielow, gréviste accusé de l ’assassinat de Pierre BAUDRY (A suivre).
son patron, et dont l’exécution fut par quatre fois sus
pendue in extremis, avant que finalement le (vrai)
28. On parle ici de T h e Mother an d the L a w co m m e d ’un
film r ela tiv e m e n t distin ct d ’Intolera nce ; r a p p e lo n s que,
26. A ceci près que ces rap p o r ts, dans le fil ni, ne sont pas to u r n é p r éala b lem ent, il fut enfin, a p r è s l'échec d 'Intole
d o n n és c o m m e historiques ; c ’est là sans doute le m a n q u e rance, re-m o n té p o u r être exploité sé p arém e n t.
que l’in clu sio n de ce long-m étrage d a n s Intolerance entend 29. Mais non, c o m m e p o u r Civilisation, de m a n iè r e d é m a
corrig er. gogique et p r o p ag a n d iste .
27. S yn dica t radic al, opp osé à la réfo rm is te A m eric an 30. Et là se v er r a justifié l ’hege lia nism e d u titre de cet
F é d é r a tio n of Lab our. article.
58
Intolerance (en haut la Passion ; en b a 3 : la Salnt-BarthèlémyJ.
INFORMATIONS
NOTES
CRITIQUES
63
paraît alors inévitable, le viol. Bref, le spectateur doit,
lui aussi, se renier en cours cle projection.
Il y est considérablement aidé par la scène-clé du film
où Martha, pacifiste (donc) insatisfaite, parle avec le
aux éditions champ libre soldat dans la pénombre. Scène-clé non tant pur ce
q u ’elle nous apprend, mais parce qu’elle réunit les condi
tions pour que M artha soit violée. Il faut que — par
un coup de force —■ M artha renonce à accabler le soldat,
admette qu’elle ne connaît rien à ce dont elle parle, et
se mette à danser. Le soldat en ci vit el la femme qui
vient de renoncer à ses oripeaux idéologiques. Kazan ne
nous dit pas du niai du pacifisme, il ne prétend même
pas qu'une femme, ayant un sexe, ne peut guère avoir
d ’idées, il nous m ontre seulement que ce sont des idées
auxquelles il faut renoncer —- dès qu’on tient compte de
son désir.
Car que serait-il reslé de la démonstration du film si
Martha n’avait pas cédé ? Rien ou presque. Du coup,
par simple amalgame, contiguïté, le viol, abstrait, loin
georges sadoul tain, horrible, est comme justifié, expliqué. C’est comme
s’il se re-produisait, mais au ralenti. Quant au fameux
glissement du politique au sexuel, ' propre au cinéma
DZIGA VERTOV préface de Jean R ouch
américain, Kazan pourrait (en d’autres temps, avec plus
de courage, sous un autre régime politique) le formuler
ainsi J: tu n ’es peut-être pas mon ennemi politique, mais
même si je me suis trompé en te violant, tu ne vas pas
me dire que tu n’as pas aiiné ça : un bon Vietnamien
est un Vietnamien mort. — Serge Daney.
D/.iga V e r t o v esl indispe nsa ble à [a b i b li o t h è q u e
non mle nie n t de t i u i l cin é p h il e tant soit non sérieux,
m ai'' [■'lus gé nér ale men t à celle ^lc tou t 0 1ce soucieux
Je l ' h i s t o i r e Jes théories esthétiques d u siècle.
Me Kiejman parle des « Visiteurs »
o A lbert C l i K V O N l (Cinéma 71) Il paraît, d ’après un entrefilet récent du Monde, que
M. A rthur Conte, nouveau P-DG de VOrtf (1), étudierait
la programmation de rémission « Vive le Cinéma » (Réa
U n beau livr e, in te lli g e n t el é r u d it q u ' i l fau t lire
c o m m e un il o u b le h o m m a g e .
lisation Patrick Camus, invité Me K iejm a n ) « différée »,
comme on sait, « « cause de son ton particulier ». Nous
La Ntmvelle Critique aimerions beaucoup connaître le résultat de V « étude »
effectuée par M. Conte et ses collaborateurs de VOffice.
Le « ton » en effet de celte émission (qu’il nous a été
Il y a dans ce que V e r i o v éc ri va it en 192.^ to u t le
donné de voir au cours de la conférence de presse de
c in é m a d ' a u j o u r d ' h u i et m ê m e celui de d e m a in .
Me K iejm an le lendemain de l’interdiction), le ton de
Robert C H A Z A L ( France-Soir) Me K iejm an, tranche considérablement sur Vensemble des
programmes que nous offre VOrtf. L’invité de « Vive le
Cinéma » est en effet l’un des rares véritables démocrates
Le m é r it e de l' o u v r a g e se situe p o u r une p a rt essen- et hommes de gauche qui aient eu l’occasion de paraître
Uelle dans la r ig u e u r du r c g a id p o rt é pa r l' h i s t o r i e n
à la T V depuis longtemps, son discours sur les film s
sur les r a p p o r t s lies décou vertes t h é o r iq u e s du
cinéaste avec les m o u v e m e n t s ex ista nts de l' é p o q u e .
(particulièrement les Visiteurs, Il caso Mattei, Tout va
bien) est Vun des rares discours lucides, politiquem ent et
F ra n ç o is M A U R IN ( / 'Humanité) idéologiquement, qu'il nous ait été donné de lire ou
d ’entendre depuis longtemps. C’est la force et la vérité
de ce discours, n ’en doutons pas, que VOffice a voulu
U n livr e indispe nsab le p o u r c o m p r e n d r e la d i r e c t i o n
censurer ; il faut exiger que cette émission soit vue (on
prise deja pa r le c in é m a t o g r a p h e avec [ ' a p p a r i t i o n
ules m e d ia no u ve a u x.
notera l’extrêm e discrétion des réactions révisionnistes à
son interdiction : sans doute la jugent-ils trop « gau
Le M onde
ch iste» ). Nous donnons ici à nos lecteurs un fragment
transcrit de Vémission, qui nous intéresse particulièrement
L étu de de Sa do ul est l' u n e des références les plus en ce au’il s’agit, de la part de Me K iejm an, d ’un dé
in di spensables à to u te a p p r o c h e un peu sérieuse montage critique d ’un film réactionnaire encensé par
d une œuvre d o n t on n t r o p sou ve nt d é f o r m é ou toute la critique là la seule exception de J. Delmas dans
mal c o m p r i s la s ig n if ic a t io n . « Jeune Cinéma ») pour son « progressisme », démontage
M i c h e l C'A P D L N A C ( Les Lettres Français^\s) dont on pourra apprécier la précision.
qui a un bras passé autour d’elle, et qui va avoir, geste mienne, qu’elle est peut-être effectivement au service
pour moi d’une importance décisive, qui est une des clés du Vietcong, qu’il est toujours bon de la violer, après
de ce qui va suivre, — qui va avoir un geste plus que tout, ça fera une ennemie de moins, éliminée de la.
tendre, qui va glisser la main dans son échancrure, et manière la plus agréable, enfin tous les sophismes q u ’il
va voir en quelque sorte sa jeune épouse le repousser peut dire, évidemment pas 6ur ce ton ironique, mais au
légèrement, avec un peu de fatigue ; et, dès les premières contraire, avec un grand regard, comme ça, clair, pro
images du film, on peut interpréter ce désaccord entre fond... tous ces sophismes, elle y succombe assez facile
eux comme quelque chose d’extérieur ; mais la suite va ment.
révéler que le désaccord entre eux est profond, qu’il esl « A p artir de là, la violence va éclater. Le mari, très
physique, qu’il est sexuel, et déjà est posé là le premier courageusement s’interpose, et bien entendu, il va être lit
jalon d’une malhonnêteté. (...) téralem ent massacré, il va être traîné dehors, il va être
« On ne comprend pas la signification de ce malen
tendu entre eux, on pense que c’est dû à une fatigue
normale, on n’y atlache pas une grande importance,
seulement par la suite, c’est ce que j ’explique plus loin,
la jeune femme, contre toutes ees idées, et contre tous
ses sentiments naturels, va être séduite physiquement,
fascinée, par le jeune sergent tortionnaire qui rendra
visite.
« Il va s’en dégager une idée sur laquelle je suis
revenu, c’est que la séduction, la virilité, elle esl du
côté de nos boys, qui violent, mais qui plaisent aussi.
« Mais une fois encore, on ne ee rend pas bien compte
de tout cela, cela est esquissé. Ce dont on se rend compte
par contre, c’est l’arrivée combien inquiétante des deux
visiteurs, qui au Vietnam ont violé gratuitement, puis
exécuté sauvagement une jeune Vietnamienne de seize
ans. Ces deux militaires qui arrivent vont commencer
autour du couple une sorte de ballet inquiétant ; au
départ, la jeune femme ne sait pas que ces jeunes gens,
ces soldats du Vietnam, ces anciens compagnons d'armes
de son mari, sont précisément ceux qu’il a dénoncés, et
qui sont passés en cour martiale, et qui ont d ’ailleurs été
acquittés, grâce à un moyen de procédure dont l’armée
semble user, quand elle veut justement justifier ce qu’elle
esl contrainte à poursuivre. Acquittés, et presque trans
formés en héros.
« On va voir s’installer l’angoisse, qui va se compliquer
du fait qu’à côté de ce jeune couple, habile le père de
la jeune femme, qui lui est un vieux romancier de
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piétiné, malgré une certaine résistance courageuse, et sur Vladimir llytch, patineur artistique, « petit mensonge
la lancée de la violence qui lui a permis de massacrer hum ain travesti en vérité historique » (d’après M. Cap-
le m ari, alors que la jeune femme commence à com denac, membre du P « C » F, cette phrase « caractérise
prendre que les choses sont sérieuses, et que l’on passe parfaitement Vladimir llytch », il s’agit certainement
du flirt à quelque chose (le bien plus grave, il va rentrer d’un lapsus1), décapite en jouissant, d’un coup de patin,
dans la maison, ce sergent torlionnaire, la hisser dans la la camarade yougoslave partisane fervente de la libéra
chambre, la gifler, la frapper, et la violer. El alors là, tion sexuelle, bien qu’elle refuse de baiser avec le cama
le viol, c’est encore une des choses vraiment abjectes de rade prolétaire Radmilovic un peu porté qu’il est sur la
Kazan, parce qu’il aurait pu nous suggérer ce viol qui bouteille, lequel érige une barricade et dénonce la « bour
à ce moment-là aussi aurait gardé sa signification d ’h o r geoisie rouge », mais tout ça, c’est histoire de trou. D’ail
reur, à nos yeux, mais il veut essayer de flatter chez leurs, nous apprend ce film décidément passionnant, « le
certains spectateurs ce qu’il y a de plus bas, et là encore, problème le plus im portant, c’est celui du trou ». Inutile
la démagogie le pousse à cadrer cette image, la tête de de vous dire que ça* marche très bien, merci, d ’autant
la jeune femme n’étant pas visible, mais ses jambes étant qu’entre deux plans de bite Makavajev a eu l’astuce,
largement écartées, le sergent s’engouffrant dedans, et on ô combien subtile, d’intercaler un plan de Staline (plus
voit ces jambes s’agiter frénétiquement, et puis peu à exactement : de Gelovani dans Le S erm en t), et même
peu se calmer, comme bien entendu soumises au plaisir une fois, l ’audacieux, de Mao : car il s’agit d’un film de
du beau héros retour du Vietnam... Alors tout se conti montage, mais oui. Certes, un montage mélange-tout,
nue comme ça, allant chaque fois un peu plus loin dans putain comme il n’est pas permis, où l’essentiel c’est
l’ignominie, le sergent, comme il le faisait au Vietnam, d’amener le plan de bite, ou d’hystérique en crise, ou
demandera à son compagnon porto-ricain d’y aller à son d ’électrochoc (celui-ci pour dénoncer la répression « d’où
lour, et il le lui commandera d’un geste du pouce, très qu’elle vienne », Staline, Mao, Hitler, d ’ailleurs tout ça
désinvolte, el puis ils repartiront, ces visiteurs, dans leur c’est pareil, n ’est-ce pas Vladimir llytch ?), qui enclen
voilure, laissant un couple complètement effondré, un chera le réflexe pavlovien du spectateur, rire ou frisson.
garçon ensanglanté, qui n’a que le courage de dire à sa Mais trêve d ’ironie : sous les manipulations à la mode
femme, un peu faiblement, et semble-t-il, un peu lâche des errances de la pensée de W. Reich et les revendi
ment : « Alors ? est-ce que ça va pour toi ? » cations abstraites de liberté sexuelle (profondément cen
« M ais Kazan a tant de talent que rien n ’est jamais surantes), il s’agit essentiellement d’un film anticommu
simple, et il ne dissimule pas la violence du sergent et niste, antimarxiste — et aussi, il n ’est pas inutile de le
du Porto-Ricain, il n ’en fait pas des personnages atten noter, antifreudien. C’est en outre un film incroyablement
drissants, bien sur, il en fait des personnages qui provo con, et il est incroyable (mais, en réalité, politiquement
quent notre répulsion malgré les arguments qui sont logique) de voir l ’enthousiasme délirant que ce sous-
développés en leur faveur. Pourtant si je dis qu’il est produit de consommation à l ’usage de la bourgeoisie
malhonnête, c’est que ces personnages restent à ses yeux « éclairée » a suscité dans la presse unanime. Il est vrai
des personnages extrêmement positifs, et extrêmement que Makavejev a eu l’intelligence commerciale de ses
positifs grâce au biais de cette sexualité que j ’ai évoquée. ingrédients (c’est-à-dire de ses référents) : il suffisait sans
doute d ’en mettre un paquet et de rem uer beaucoup.
« On ne m anquera pas de nous dire par une simplifi
cation qui elle, est bien dans l’esprit de Kazan, qu’ils Démontage impie des « idoles », dénigrement des
participent à ce grand combat impossible à éviter, il y « dogmes », iconoclastie, attaques contre « toutes » les
a d’une part les communistes, et d ’autre part ceux qui idéologies, irrespect « salubre », position « libératrice » et
se heurtent au communisme. Car évidemment, c’est une « anti-censurante », film « plus révolutionnaire » que tous
réminiscence chère à Kazan dont nous savons qu’à l’épo les films révolutionnaires : le bavardage critique bour
que du maccarthysme, aux Etats-Unis, il n ’a pas hésité geois a chaleureusement accueilli son complément anar
à dénoncer des gens suspects à ses yeux de pro-commu- chiste petit-bourgeois débloquant, ses effets de montage
nisme, devant la commission des activités anti-américaines. tocard.
Eh bien là, il prend sa grande revanche, parce que le Quant a ce que son film reflète de la dégénérescence
Vietnam, en quelque sorte, a prouvé la nécessité qu’il y idéologique en Yougoslavie, Makavejev est on ne peut
avait à poursuivre ce combat contre le communisme, et plus clair, plus lucide même que les Partis et Etats
finalement Kazan était bien dans le bon côté. » révisionnistes s’acharnant à dém ontrer à longueur de
textes que le régime titiste peut et doit être rangé dans
le camp socialiste : selon lui*, le terme « révision
niste » n ’est là-bas aucunement ressenti comme injurieux,
W. R., les le régime n ’a jamais eu une ligne, mais plusieurs, et l’on
espère bien que ce « réalisme » (maladie endémique de
mystères de l’opportunisme) continuera encore longtemps. — Pascal
Bonitzer, Jean Narboni.
l’organisme
WR OU LES MYSTERES DE L’ORGANISME. Film germano- 1. Ou, selon la form u le des cam arades chinois, d'une < révélation
yougoslave en scope et en couleur de Dusan M akavejev. d ’une sincérité exceptionnelle».
Scénario : Dusan Makavejev. Musique : C ollage de Bojana 2. Le film.
Makavejev. Images : Pega Popovic, A leksandar Petkovic.
Interprétation : Milena Dravic, Jagoda Kaloper, Ivica V id o vic 3. L 'un des m ots d’ord re du film est, en effet : « Salivez, c’est
(V lad im ir llytch), M iodrag A n dric (l'a rtille u r Ljouba), Zoran bon ».
Radmilovic, Tuli K upferberg, Jackie Curtis. 4. V oir interview dans le c M onde > du 22 juin .
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S.M. Eisenstein : Dickens, Griffith et nous (fin)
« Intolerance » (description plan par plan, fin)
2 3 6 -2 3 7 (mars-avril 1972)
« A armes égales » :
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La Révolution dans les studios en Chine
Politique et lutte idéologique de classes : Intervention 2
Jean-Louis Schefer : Sur le « Déluge universel » d ’Uccello
Pascal Bonitzer et Serge Daney : L’écran du fantasme
Jean-Pierre Oudart : Le hors-champ de l’auteur