Dario Fo et la culture populaire au cinéma
Dario Fo et la culture populaire au cinéma
CINEMA. 250
Les Cahiers aujourd’hui
Dario Fo :
le collectif La Comune
et la culture populaire
Un film collectif sur le “bonheur”
réalisé par PUnité-Cinéma de la
Maison de la Culture du Havre
Critiques :
Histoire d’énoncer
(Lacombe Lucien, etc.)
Deux conceptions du direct
Cinéma anti-impérialiste à Royan
8,50 francs
I
sommaire
N ' 250 MAI 1974
FONCTION CRITIQUE.
Qui dit quoi mais où et quand ? par Serge Daney. p. 38
Histoire de sparadrap (Lacombe Lucien), par Pascal Bonitzer. p. 42
Attica/Humain trop humain : deux conceptions du direct, par Thérèse
Giraud p. 47
CINEMA
Les numéros suivants sont disponibles :
Anciens numéros 140 - 141 - 149 • 153 - 159 « 186 - 188 - 189 - 190 - 192 - 193 - 194
(8,50 F) 195 - 196 • 199 * 202 . 203 - 204 - 205 - 206 à 241 - 244 - 247 - 248
249.
Numéros spéciaux 166-167 (spécial Etats-Unis * Japon) * 207 (Dreyer) - 220-221 (Russie
(14 F) années vingt) - 226-227 (Eisenstein) - 234-235. 236-237. 238-239. 245-
246. Port : Pour la France, 0,15 F par numéro ; pour l’étranger, 0,55 F.
Les commandes sont servies dès réception des chèques, chèques postaux
ou mandats aux CAHIERS DU CINEMA, 9, passage de la Boule-Blanche,
75012 PARIS (tél. 343-98-75). C.C.P. 7890-76 PARIS.
Les anciens numéros sont également en vente dans certaines librairies
(voir p. 65).
Vente en dépôt Pour les librairies, les ciné-clubs, pour toute personne ou groupe désirant
diffuser les CAHIERS DU CINEMA, nous offrons une remise de 30 %.
r a h n ’fs' (h t
CINEMA
NOUVEAUX Pour 20 numéros : Tarif spécial
TARIFS 136 F (France, au lieu de 152 F) — 158 F (Etranger, au lieu de 176 F).
D'ABONNEMENT 126 F (France, au lieu de 140 F) — 144 F (Etranger, au lieu de 160 F)
pour les étudiants, libraires, et membres de ciné-clubs.
TARIF NORMAL
Pour 10 numéros
76 F (France) - 88 F (Etranger).
70 F (France) - 80 F (Etranger) pour les étudiants, les libraires, et les
membres de ciné-clubs.
i
Les “Cahiers” aujourd’hui.
Il nous faut revenir, encore une fois, sur la période d’Avignon et de l’après-
Avignon. Les raisons internes à la revue (ce qu’on pourrait décrire comme un
« éclatement » de son unité) nous y invitent. De même, une situation nou
velle (la mise sur pied réelle du front culturel) qui nous est extérieure mais
non pas indifférente, nous oblige à nous situer pratiquement.
Lancer le projet d'un front culturel fut, il y a un an, une chose facile, « théo
riquement » facile. Dans l'abstraction, notre unité d'alors courait peu
de risques, la virginité politique pouvait faire bon ménage avec un politisme
effréné. L'essentiel, c'est qu'il n'y eût pas d'échéance, de sanction,
de « dehors » à qui rendre des comptes. Or, à Avignon, ce dehors était là,
embarrassant de ses questions notre relative quiétude. Qui fait cette revue ?
D'où et comment se fait-elle? Quelles luttes y sont reflétées? Avec quelles
pratiques compte-t-elle intervenir sur le front culturel ?
Des contacts furent pris. D’une part avec certains groupes se réclamant du
marxisme-léninisme (car il était alors évident que ce projet de front culturel
ne pouvait être pensé en dehors d'un processus de liaison-subordination au
mouvement marxiste-léniniste, même si le mouvement marxiste-léniniste
n’avait pas — n’a toujours pas — de projet ni de pratique sur ce
front). D’autre part, avec certains collectifs d’artistes et d ’animateurs cultu
rels qui souscrivaient, en gros, à notre projet. Nous disons bien « en gros »,
car c'est davantage le projet général (le sigle front culturel) qui les motivait,
que le contenu réel que nous y mettions alors. Et pour cause : nous ne venions
pas du même endroit, nous n'avions pas le même passé, nous ne parlions
pas du même lieu.
6 Editorial.
Cette rencontre fut celle entre un certain théoricisme (issu d'un pro
jet abstrait, voir : Pour une intervention unifiée sur le front culturel, n° 247)
et un certain empirisme, issu de pratiques d’intervention encore peu coor
données mais susceptibles d'alimenter concrètement bilans et échanges d’ex
périences. Cette rencontre s’effectua pratiquement à Avignon. Elle a balisé
le terrain où s'effectuèrent les débats, elle a nourri tout un système
de contradictions qui éclatèrent lors du stage. Ces contradictions furent redou
blées et amplifiées du fait de l'intervention — et de l'intransigeance — de
certains groupes marxistes-léninistes invités.
Ce n’est pas tant les deux processus décrits qui posent (qui ont posé) un
problème que leur articulation. Il ne suffit pas de proclamer qu’un front cul
turel implique une direction marxiste-léniniste, encore faut-il le justifier et
le justifier pratiquement. Et le minimum exigible de quelqu'un (ou
d'un groupe) qui se réclame des grands principes, c’est qu’il soit en mesure
de conquérir le droit à la parole.
Naïveté sur tous les fronts (si l’on peut dire) ! Les camarades qui représen
taient les groupes marxistes-léninistes n’avaient ni cette expérience
qui aurait pu faire d’eux des « enseignants » ni une envie réelle de
«se mettre à l'écoute» (dans une position d'«enseignés »).
Les « Cahiers » aujourd'hui. 1
Il restait une troisième position, qui consistait à faire reprendre par d’autres
leur propre discours, afin qu'il soit davantage crédible, recevable par l ’en
semble des participants du stage. Propulser une direction — les Cahiers —
qui puisse reprendre les positions, les analyses de telle ou telle composante
du mouvement marxiste-léniniste.
Nous avons failli (au double sens du mot) jouer ce rôle de pseudo-direction.
Disons tout de suite que ce n’est pas la méthode que nous jugeons, que nous
critiquons, aujourd'hui, à postériori. Il n’est pas question d ’adopter une posi
tion moralisante, plaintive, sur la question de la direction. C’est que cette
méthode révèle une certaine conception du rôle des révolutionnaires dans les
organisations de masse et de la manière dont ils y posent le problème de la
direction. Conception qui était encore la nôtre, au moment de la plate-forme
et jusqu’à Avignon.
Aussi disons-nous une chose très claire et très simple (que nous revendi
quons d'autant plus qu’elle n'est pas quelque chose d’acquis pour les
camarades m ilitants s'occupant de questions culturelles) : le mode de cons
titution d’une organisation de masse — et, spécifiquement, d’une organisa
tion de masse intervenant sur le front culturel — est différent du mode d'or
ganisation et d'édification d ’une organisation d’avant-garde, à vocation de
parti.
Affirmer cette pluralité, c'est reconnaître que nous avons fait un choix clair
sur la nature politico-organisationnelle de ce collectif : nous ne faisons pas
un front culturel de parti, rattaché à tel ou tel groupe marxiste-léniniste, front
chargé d’élaborer la ligne du groupe en question sur les questions cultu
relles. Notre projet est un projet large, unitaire, s’adressant aux marxistes-
léninistes, aux révolutionnaires, aux progressistes, à. tous ceux qui, dans leur
pratique militante, dans leur pratique culturelle (production/diffusion)
se posent la question : qui servir ?
Venons-en au reproche qui nous a souvent été fait : celui de ne plus être une
revue de cinéma, mais une revue politique. Il est difficilement niable que
dans notre idée le processus de liaison-subordination au mouvement
marxiste-léniniste était vécu, sinon pensé, parfois formulé, comme la renon
ciation à tout ancrage dans un terrain spécifique, celui-là même qui nous
avait constitués : le cinéma. Au nom d’un politisme abstrait, nous avons
couru le risque de nous couper du « milieu » du cinéma et des luttes qui s'y
déroulaient. Du coup notre « droit à la parole » devenait ambigu. Les orga
nisations et les militants politiques nous faisaient confiance quant à la maî
trise de notre spécificité, tandis qu’au même moment, artistes et animateurs
culturels acceptaient d'être culpabilisés par nous au nom de la poli
tique (nous percevant comme des commissaires politiques). Ce clivage qui
fut — qui reste — réel au sein du collectif pour la création d ’un front cul
turel, nous en fûmes les agents avant d'en devenir les victimes.
La nécessité d'un ancrage réel dans le « milieu » (au sens large : l’ensemble
de ceux qui, dans ou en dehors du système, ont — sur des bases idéolo
giques proches des nôtres — des pratiques de production-diffusion) fut ravi
vée, confirmée par la venue en France de Dario Fo et du collectif
La Comune, et par les leçons que nous pouvions tire r de l'expérience ita
lienne.
Face à cette situation, il était patent que les Cahiers, ne serait-ce que du fait
de leur parution espacée, ne fournissaient pas, ne fournissaient plus,-
un support efficace. Une revue de cinéma peut bien se dire « partie pre
nante » d’un projet de front culturel, il est clair qu'elle ne « prendra » pas
grand-chose si elle n’est pas capable, à [Link] son propre lieu d'énoncia-
tion, d ’intervenir politiquement sur un film"co'mme Les Chinois à Paris.
tf„ 'J ■
C’est par rapport à cette intervention que nous devons reposer, repenser la
question de la « théorie ». Car c'est en conséquence de l'abandon de toute
intervention concrète que la théorie avait été abandonnée, laissée en friche,
honnie. L’articulation entre théorie et pratique dans le cinéma est encore à
trouver. Ce que nous savons, c ’est qu’il y a des recherches à faire (histo
riques, par exemple), des concepts à forger (aujourd'hui, pour nous, les rap
ports entre énoncé et énonciation, le réalisme et le typage, Brecht,
Gramsci, etc.), mais toujours en vue de leur réinvestissement, de leur mise
en jeu dans la pratique. Quelle pratique ? Celle de la lutte idéologique (jour
nalisme, enseignement), certes, mais surtout celle de la production et de la
diffusion des films « m ilitants», film s de soutien aux luttes, films eux-mêmes
en lutte.
renoncer à ce point de vue global : il est question qu’il devienne aussi (et les
Cahiers comme un lieu actif où il puisse s’élaborer) l'affaire de tous ceux qui
produisent et diffusent des films.
Quant à nous, c'est cette production-diffusion des films militants qui doit
constituer Taxe principal à partir duquel forger nos armes. Sur ces questions,
pour nous — la revue, les rédacteurs, — le travail et la lutte continuent.
S.D. et S.T.
Dans leur dernier numéro, longtemps attendu, nos amis de Clnéthtque avancent un certain
nombre de critiques contre les Cahiers et. ce qui est plua important, contre le projet de front
culturel qui nous occupe. Pour résumer, disons que la conception développée par Cinéthlque
relève d’un juridisme qui en dit long 6ur leur place de « concessionnaire agréé » du dogme
marxiste-léniniste. Cela revient à : * De quel droit osez-vous créer un front culturel, alors
que les marxistes-léninistes ne sont ni unifiés, ni capables de produire une analyse de ce
front secondaire ? ■
Car la conception que se fait Cinéthlque du front culturel repose sur une analyse dea fai
blesses du mouvement marxiste-léniniste. Analyse très cruelle : • Le front culturel, comme
aussi les nouveaux fronts de lutte ouverts depuis 1968, a donné lieu à de9 tentatives d'orga
nisation autonomes parce que (c’est nous qui soulignons) aucune organisation marxiste-
léniniste n’a compris qu'un travail d'enquête et d’étude, en direction dea couches auxquelles
le prolétariat doit s'allier pour vaincre, fait partie du processus d'élaboration de la ligne
politique. » (P. 2.)
• Toute tentative d'organiser les masses en lutte aur le front culturel, sur la base de la
concentration-systématisation des idées des • éléments-relais • engagés dans ces luttes....
ne peut qu’aboutir, dans les conditions actuelles, qu'à deux résultats également erronés :
ou bien donner la direction de l'organisation de masse à la petite bourgeoisie, ou bien faire
apparaître l’incapacité actuelle des marxistes-léninistes à prendre la direction d'une telle
organisation, contribuant ainsi au recul (c'est Cinéthlque qui souligne) du marxisme-léninisme
dans une fraction des masses non fondamentales. Car les marxistes-léninistes n’ont pas
actuellement les moyens politiques d’appliquer sur le front culturel une ligne de masse qui
serve les IntérêtB des masses fondamentales. • (P. 15.)
Autrement dit : pourvu que personne ne s'aperçoive de la faiblesse du mouvement marxiste-
léniniste 1 Mais cette faiblesse, comment Cinéthlque l'analyae-t-elle ? Quantitative (pas assez
fort, mais ça viendra) ou qualitative (pas assez juste, auquel cas II faut rectifier) ? Mystère.
A moins qu’au sein du mouvement, Front Rouge (dont on apprend au terme d'un alinéa
discret, p. 10, qu’il est le groupe auquel Cinéthlque s’est sans doute lié-subordonné) ait
là-dessus une vue radicalement nouvelle...
L’ennuyeux, c ’est que le front culturel n'intéresse pas Front Rouge, ou plutôt, ce qui l'inté
resse dans un front culturel, c'est ce qui a un rapport direct à l'économique et à la repro
duction de la force de travail dans les masses fondamentales (avortement, santé, scolarité).
On suppose que l'art, la culture, etc., ne concernent que la petite bourgeoisie, les masses
n’ayant pa9 de besoins culturels.
On voit mal le rôle d'une revue comme Cinéthlque dans un projet aussi ouvriériste et éco
nomiste que celui de Front Rouge. Ou plutôt, on le voit bien : représenter (au sens de « faire
de la représentation ») la nécessité d'une direction prolétarienne au sein des « nouveaux
fronts de lutte ». Et à ceux qui seraient tentés de s’organiser par eux-mêmes, sur leur
terrain spécifique, sans attendre de feu vert, rappeler que cette direction prolétarienne, si
elle est actuellement impossible, est néanmoins la seule juste. Bref, freiner et éventuellement
recruter.
On voit aussi ce que cette subordination permet : si la petite bourgeoisie est la seule à
avoir de9 besoins et des problèmes culturels. Il est juste que dans une stratégie d’alliance,
le Parti (en l’occurrence Front Rouge) enquête sur elle. Clnéthique sera l'instrument de
l'« enquête ». Instrument d'autant plus efficace qu’il est fait sur mesure pour culpabiliser,
chapitrer, d'une façon totalement improductive, cette petite bourgeoisie en mal d'auto-
perfectionnement dont 11 est lui-même issu.
Décidément, le front culturel peut se passer de chiens de garde.
Culture populaire et travail militant :
Dario FO et le collectif “La Comune”
lectuel de produire, coupé des luttes, enfermé dans une chambre, des
choses « pour le peuple ». L’intellectuel est accepté dans son rôle spécifique,
à condition qu'il se pose la question : «Q u i se rvir? » et «Comment pro
duire ? » en rapport avec les luttes avancées, en tenant compte que ce sont
les protagonistes de la lutte des classes qui connaissent la réalité, la trans
forment et peuvent donc constituer les matériaux de base qui servent à la
production culturelle.
Dans une première phase, qui est allée de 1970 à 1972, c'est aux organi
sations révolutionnaires que nous demandions de s'unir à l’intérieur de ces
cercles pour présenter ensemble les spectacles du Collectif théâtral, spec
tacles qui se voulaient unitaires et au service du mouvement révolutionnaire
dans son ensemble. Mais l’unité à l'intérieur de ces cercles était impossible,
parce qu'il était très difficile pour des organisations politiques de s'unir en
tant que telles, sans un plan précis de travail culturel spécifique à déve
lopper.
Alors il y a eu une seconde phase, dans laquelle nous nous trouvons aujour
d ’hui encore, c’est-à-dire la construction de cercles, non pas comme struc
tures de service du Collectif théâtral, non pas comme moment unitaire des
organisations politiques, mais comme structures de travail culturel perma
nent. C'est-à-dire que ces cercles doivent développer un travail culturel dans
la situation locale. Dans ces cercles, on ne demande plus aux organisations
14 Culture populaire et travail militant.
Donc, en ce moment, dans cette phase des cercles, on est passé d’une
conception du circuit comme canal dans lequel faire glisser des produits, à
une conception dans laquelle le circuit est composé par des points de force
qui produisent eux-mêmes et qui ont alors un double plan d’activité : la
présentation des produits existants et la production des produits autonomes.
Notre but, c'est de faire vivre dans la pratique le principe d’apprendre des
masses et de retourner aux masses avec des produits dans lesquels vivent
deux choses : un contenu qui réfléchit la conception du monde prolétarienne
et un langage vraiment populaire, non pas un langage avant-gardiste. Par
exemple, au début notre rapport avec le mouvement révolutionnaire était très
superficiel, c’est-à-dire qu’il se lim itait quelquefois à la lecture des journaux,
des tracts, à des contacts avec quelques ouvriers avancés, mais ce n'était
pas du tout un rapport organique de lutte.
Nous amenions par exemple des spectacles sur les massacres d’Etat.
C'était un bon spectacle de contre-information, mais cela aurait été plus utile
que l'on parle des massacres d'Etat reliés à la situation de la lutte des classes
au niveau local, à la culture populaire locale. Il ne suffit pas d'opposer aux
Entretien. 15
Pour nous, par exemple, il y a des périodes de deux ou trois mois où nous
/estons à Milan et on produit, liés à ce qu'est la situation du mouvement
ouvrier à Milan, mais nous n'avons pas et nous n’aurons pas la possibilité,
sans un circuit, d’intervenir dans d'autres situations, faute d’enquêtes, de
travail culturel prolongé.
Avoir un circuit actif qui produit et intervient dans chaque situation, cela
signifie qu’on a des instruments de médiation entre nous et le mouvement
de lutte et cela sous-entend évidemment que l’on ait un rapport à double sens
avec les cercles ; c'est-à-dire qu'on leur donne le résultat de notre pratique
de production de textes, de spectacles, mais aussi où l’on prenne des élé
ments de connaissance, des enquêtes, toutes choses que le Collectif théâtral
utilise pour ses interventions au niveau national, pour y développer son rôle
d'avant-garde.
Il y a une grotte en France, dans les Pyrénées, où l’on voit pour la première
fois quelqu’un qui met un masque, qui fait des gestes. C’est un chasseur qui est
dans un troupeau de chèvres sauvages, et qui fait des gestes pour ressembler à ces
chèvres, pour à la fin les tuer. Mais ce n ’est pas seulement pour ça, c’est qu’en
même temps il croyait à l’esprit de la chèvre. Lorsque quelqu’un faisait des gestes
comme les chèvres, il ne touchait pas à la divinité des chèvres. C’est un geste
qui est comme ça (il montre), et si vous connaissez un peu des danses africaines,
il y a souvent ce geste, ce sont des danses liées à la survivance de cette croyance.
Chez nous, il y a longtemps, les paysans faisaient les mêmes danses aux
moments rituels.
Autre exemple : il y a un chant qui est fait sur des rythmes de sept et huit pieds ;
c'est un chant de pêcheurs lorsqu’ils tirent les filets sur la plage. Ils sont dix,
vingt, pour tirer ces ficelles. (// explique le geste de quelqu'un qui tire une corde,
puis revient le long de la corde et recommence à tirer.) Ça dit : « Mères, vous
qui avez vos fils en prison, ne pleurez pas ; vous devez pleurer ceux qui sont
dans la Vicaria — c’est la prison la plus terrible de Païenne, — ceux-là ont perdu
toute espérance de liberté. » {Il chante.) A des moments, il peut chanter bien,
parce qu’il ne fait pas d'efforts ; au moment où il tire le plus fort, il crie... Le
rythme est de sept puis de huit, et si quelqu'un ici a étudié la poésie provençale,
ou occitane, ou picarde, il reconnaîtra cette division. A l'école, on nous explique
que ce sont les aristocrates qui ont inventé cela ; on nous fait croire que le peuple
n ’a rien inventé — lorsque je parle du peuple, je veux dire les exploités, évi
demment pas la grande bourgeoisie, etc. Or, c'est lui qui a inventé tout ça, dans
son travail, pour travailler mieux, pour ne pas aller à contretemps — c'est dan
gereux si quelqu'un tire le filet à contretemps : le poisson s’échappe. A l’école,
on ne fait jamais connaître l’origine des chants.
Tous les chants d'église, d'où viennent-ils ? Ils viennent du peuple. Il y a eu
une espèce de révolution dans les églises lorsqu'on a fait entrer une troisième
voix. Cette troisième voix, c’était le chant du peuple, et pour la faire entrer dans
le chant, on s'est servi de la terza divinité — il y a le père, le fils, et l'oiseau, le
Saint-Esprit. Avant, il n’y avait pas de troisième voix. (// donne un exemple de
« troisième voix ».) Si vous avez vu le spectacle hier \ il y avait Cicciu Busacca,
Piero Sciotto, Carpo Lanzi, qui chantaient à trois en faisant des rythmes à trois,
à quatre, à sept temps : cela vient de la tradition du peuple...
Evidemment, le peuple n ’a pas tout fait ; il ne faut pas exagérer, ce serait avoir
une mentalité romantique. Mais il faut connaître ce qu'il a fait vraiment,
connaître l'origine des choses que nous faisons au théâtre. Lorsqu'on fait un
geste, il faut savoir d'où il vient. Il y a des gens qui font les gestes de la
commedia delVarte, comme ça {il montre), sans savoir pourquoi on fait ces
gestes-là.
Tellement pas de vrais riches, ils ne voulaient pas jouer avec eux, les vrais
riches), ils les déguisaient en riches, et il y avait aussi les évêques, les banquiers,
le maire de la ville, qui passaient en jugement ; et alors, ils faisaient de grandes
marmites, enlevaient les tripes des riches, les faisaient bouillir dans les marmites,
des choses incroyables, des pantomines violentes. En France, c’est une tradition
qui a été très importante, et on connaît des gravures françaises qui représentent
cette fête-là. Le peuple était déguisé en diables-animaux : il y avait le lion, le
cheval, le chat, le singe, etc., tant animaux sauvages que domestiques. Il y avait
le coq, comme ça (il montré). Chez nous, on reconnaît encore les zani, parce
qu’ils sont encore comme ça. II y a le zani gallina, qui porte ce nom parce qu’il
se déplace comme ça ; il y en a un autre qui est mi-singe, mi-oie ; Arlequin est
mi-singe, mi-chat, il fait comme ça (il montre). La commedia dell'arte est née à
une époque où la bourgeoisie arrivait vraiment au pouvoir, comme à Venise au
xv‘ siècle...
Non, je parlais aussi de la comédie en France, de l’origine des gestes ici. Vous
avez eu chez vous, je crois, la plus grande quantité de gens qui ont fait du théâtre
populaire au Moyen-Age. Vous savez, rien qu’à Paris, il y avait près de
3000 jongleurs au xve siècle ; et, à cette époque-là, Paris n’avait pas 200 000 habi
tants. Alors, les jongleurs, il y en avait partout ; il y a eu de grands jongleurs
chez vous : on a découvert des textes très importants, mais personne ne les étudie,
parce que votre bourgeoisie, c’est une des plus formidables qu’il y ait eu
en Europe ; elle a bien pris soin de détruire tout ce qui existait avant elle, parce
que c’était une culture qui l’aurait elle-même détruite. La culture bourgeoise a
détruit tout ce qu’il y avait avant.
— Récupérée ?
Non, pis encore, elle l’a massacrée, parce que la récupérer complètement, ç’au-
rait encore été quelque chose de dangereux. Alors, vous avez une bourgeoisie
pire que la nôtre : nous avons pu garder des choses, parce que la nôtre est plus
idiote.
Mais chez vous, il y a eu des massacres ; je suis étonné, quand je parle avec des
gens qui font du théâtre, qu’ils ne connaissent rien de la tradition populaire. Ils
s’en foutent ; ils pensent pouvoir tout faire en partant de rien ; ils n ’ont pas de
bases véritables sur lesquelles démarrer. Au contraire, j ’ai eu des contacts par
exemple avec Grotowski, on a eu des cours ensemble au Danemark, en Norvège,
et lui il connaît bien l’histoire du passé. Alors que tous ceux qui font « du G ro
towski » s’en foutent, ils prennent ce qu’a fait Grotowski sans penser à ce qu’il
y avait derrière, sans prendre en compte son travail de recherche. Chez nous,
il y a eu un type un peu marxiste, qui s’appelait Gramsci — le fondateur du Parti
Communiste italien — qui disait : « C’est impossible de savoir où on va, si nous
ne savons pas d ’où nous venons. »
Mais ce n ’est pas seulement par les livres ! Il faut faire des recherches ;
les choses que j ’ai découvertes, je ne les ai pas découvertes par les livres. Nous
avons fait des recherches dans toute l’Italie. Il y a des groupes qui s’appellent
20 Culture populaire et travail militant.
— Non.
Voilà, c’est toujours, moi. Moi qui viens parler de moi, de mes problèmes ; et
chacun de vous cherche à l’intérieur de lui-même un problème à l’intérieur de
lui-même qui pourrait ressembler à celui du comédien. Et c’est toujours : moi,
moi, moi, moi, c’est l’individualisme, l’égoïsme aussi, en fin de compte.
viser, avoir des temps différents, il faut que le rythme tienne. C ’est comme le
pêcheur lorsqu’il prend le poisson, si c’est un vrai pêcheur il ne tire pas tout de
suite, mais il lâche un peu le fil, comme ça. U ne faut pas flatter 1® public, ou le
poisson, et toujours lâcher, il faut aussi avoir le courage de le tirer, de le tenir,
en ne donnant pas des trop grands coups, sinon il ne vient que la bouche, et
les pêcheurs de bouches, ce ne sont pas de tellement bons pêcheurs.
Tu vois, c ’est ça la différence idéologique : le rapport entre moi et nous.
Non, ce n ’est pas vrai qu’elle s’est arrêtée là. Mais notre humour, un certain
langage, d ’où viennent-ils ? Qui a inventé la dimension lexicale ? Vous avez une
langue comme la nôtre, c’est-à-dire fausse ; c’est une langue inventée technique
ment, et pas pour un besoin direct. On en a choisi arbitrairement les règles ; ce
sont des règles fausses, elles ont été faites parce que certaines personnes avaient
le pouvoir et qu’elles ont décidé que cela devait être ainsi : nous avons une aca
démie, qui s’appelle la Crusca, vous en avez une qui s’appelle..., peu importe.
Chaque pays bourgeois a son langage, qui est une exploitation des autres lan
gages. Il y a un grand poète provençal, Marti, qui disait : « Il faut faire une
langue nouée, apprendre les mots du peuple et les lier de telle façon que le peuple
même ne les reconnaisse pas ; il ne sera plus capable de comprendre ce que nous
disons ; nous aurons un autre langage, ce sera notre pouvoir et eux seront à notre
merci. » Il avait déjà tout compris, Marti. Et Dante Alighieri a fait la même
chose, il a été payé pour cela : il ne faisait pas que raconter des histoires, c’était
le commencement d ’une langue officielle du pouvoir.
Alors, il faut étudier, car à l’école nous avons étudié une autre histoire, l’his
toire de la bourgeoisie, l’histoire du pouvoir, etc. Nous devons reconstruire notre
histoire, l’histoire du peuple, pour reconstruire maintenant un théâtre moderne,
une façon moderne de parler, de faire des chansons. Nous avons écrit quinze
pièces de théâtre : dix ont disparu, personne n ’en parle plus ; il n ’en reste
qu’une — Mistero Buffo — liée au Moyen-Age. Mais grâce aux recherches que
nous faisons chez le peuple, chez les paysans, dans les luttes ouvrières, dans les
usines, à la Fiat ou à l’Alfà-Romeo occupée, nous avons fait du théâtre, et nous
pensons que ce n ’est pas le théâtre de la bourgeoisie, mais un théâtre de lutte
des classes, celui des ouvriers et aussi des étudiants.
— Tu as parlé de la corn media dell’ a rte faite pour la noblesse, mais la com-
media dell’ arte se faisait aussi dans la rue, c ’est-à-dire que c ’était aussi un théâtre
du peuple pour le peuple.
Non, parce que la commedia d ell arte que vous connaissez ici, n ’était jamais
jouée dans les rues. Les Italiens qui sont venus jouer ici jouaient toujours dans
des théâtres. Chez nous, il y avait un théâtre populaire — mais ce n ’était pas la
commedia d ell arte — dans les rues, les cours, sur les places, etc. Et il n ’avait
rien à voir avec le théâtre professionnel. Parce que commedia dell’ arte, « comé
die de l’art », cela veut dire comédie faite par ceux qui sont du métier, qui sont
reconnus comme artistes ; c’est uniquement ceux qui ont été reconnus par le pou
voir qui se sont appelés comédiens dell' arte. A rte, tu comprends, c ’était la cor
poration des arts dramatiques, c’était ceux qui pouvaient aller jouer chez les
comtes, les ducs. etc. Ainsi Ruzzante, au début, était lié à la commedia
22 Culture populaire et travail militant.
— Tu as dit tout à l'heure que c ’était le fait des régimes bourgeois de créer des
langages artificiels. Il me semble que, en Chine, depuis la Révolution de 1949, les
nombreux dialectes qui existaient auparavant ont tendance à disparaître au pro
fit d ’une seule langue.
Bien. Je ne sais pas, je connais seulement ce qu’écrit Lou Sin. Il dit que la dif
ficulté majeure est de construire une langue qui soit vraiment populaire, qui ait
une écriture ne permettant pas de reconstruire des situations de classe comme
il y a dans la tradition chinoise : il y avait quatre façons d ’écrire, chaque classe
avait sa façon, et si quelqu’un essayait d ’écrire comme de plus élevés que lui,
il était tué tout de suite — vous voyez la tradition très particulière à la Chine.
Mais ils maintiennent les dialectes. Les cadres qui vont travailler à la campagne,
ils apprennent le dialecte de l’endroit où ils vont. Et Mao Tsé-toung, il parle
toujours son dialecte, qui n ’est pas celui de Pékin ; et l’autre. Lin Piao (celui
qui est parti faire un petit voyage en avion), il parlait dans un autre dialecte.
Alors, dans ce contexte, les efforts pour trouver une langue commune sont
justes, car ce n ’est pas du tout la même opération que la bourgeoisie ; car la
bourgeoisie a détruit les dialectes qui existaient au départ.
Une langue commune, c'est un véhicule utile. Moi. lorsque je joue, je joue
en italien en général ; et ici, je ne viens pas vous parler en occitan, je cherche
à parler français, même si c’est très mauvais.
H y a un exemple qui est celui de Rabelais ; quand il parle en français, il fait
une opération qui maintenant s’est perdue. Il reprend plusieurs expressions qui
viennent de dialectes, il enrichit son langage, en une construction pas tellement
bourgeoise ; il a cherché à faire une espèce de révolution lexicale, c’est
un exemple à suivre...
— Vous avez joué dans de nombreuses usines ; je pense que ce que vous vou
lez, c ’est que les ouvriers osent eux-mêmes jouer ce q u ’ils ont envie de dire. Est-
ce que ça s'est produit ?
... La synthèse que j ’ai la possibilité de faire lorsque je mime ou je joue sera
plus directe que celle de l’ouvrier. Le théâtre doit être fait par quelqu’un qui sait
faire du théâtre, dont c’est le métier. Ce qui est vrai, c’est que nous pouvons
apprendre des choses des ouvriers.
Alors nous avons repris ça, nous en avons fait un spectacle qui s’appelle La
mort du patron, et nous l’avons fait tourner dans toute l’Italie. Mais lorsque nous
sommes arrivés à Raguse, en Sicile, les ouvriers l’avaient déjà joué quinze jours
avant. Et en Sicile, c’est un spectacle encore plus incroyable : il y a des vraies
pleureuses professionnelles, qui sont payées pour ça, des pétards, etc.
Donc, nous avons appris des ouvriers, puis les ouvriers ont appris de nous.
C’est donc très important d ’être près des ouvriers, d ’être au service du mouve
ment. mais pas d ’exagérer, de flatter. Il y a des gens qui pensent que finalement
ce sont les ouvriers qui vont faire le théâtre, que les comédiens n’auront plus
qu’à changer de métier ; c’est idiot de penser ça — c’est littéraire et bourgeois.
Il est exact q u ’on est en milieu universitaire, la finalité immédiate de notre dis
cussion, c'est, pour nous, possesseurs d ’une certaine culture, de prendre nos res
ponsabilités, de voir quels intérêts on peut servir, ce qu'on veut faire de la cul
ture bourgeoise q u ’on a déjà acquise. Quand on parle du M oyen-Age, de
la dualité entre mystère sacré et mystère bouffe, on se rend com pte que le peuple,
quand il assistait aux représentations de la corporation des 3000 jongleurs, savait
que c'était un spectacle qui lui parlait ; mais m êm e si les jongleurs étaient très
nom breux, c étaient 3000 jongleurs formant une corporation qui avait la hardiesse
de ne pas reconduire une idéologie dominante, mais cela ne donnait pas pour
autant aux couches populaires le moyen de retrouver elles-mêmes leurs origines ;
même si le peuple en avait la vision avec beaucoup de joie au cours d ’un spec
tacle, ou au cours des pérégrinations de cette corporation.
Tu fais une erreur : c’était interdit aux jongleurs d ’être dans une corporation.
Celui qui volait un jongleur avait droit à l’immunité ; on pouvait tuer un jon
gleur dans la rue sans être dénoncé ; et les jongleurs n ’avaient pas le droit d ’être
enterrés en Terre sainte...
24 Culture populaire et travail militant.
Dans les gens qui font du théâtre chez nous, il y a par exemple Cicciu Busacca.
qui a travaillé pendant la moitié de sa vie dans la mine, et puis il est allé sur les
places, et le peuple a reconnu en lui un chanteur incroyable, il est venu chez nous
et il fait du théâtre avec nous. Un autre était soudeur il y a deux ans, mais il
n ’est pas venu chez nous simplement parce qu’il était soudeur, mais parce que
c’est un chanteur incroyable, il a une voix extraordinaire, une qualité de comé
dien... Mais il aurait pu être médecin, ce qui est important ce n ’est pas qu’il soit
un vrai ouvrier ou un médecin, c’est qu’il soit toujours dans la lutte des classes.
C ’est idiot de se demander si je suis architecte ou mineur ; les ouvriers, lorsqu’ils
m ’écoutent, ne veulent pas savoir cela, cela ne les intéresse pas, ils cherchent à
savoir si ce que je dis est correct, si cela sert leur lutte.
Je vais vous raconter ce qui s’est passé à Sassari. Nous étions en train de faire
un spectacle et la police nous a arrêtés ; on nous a mis les menottes et menés en
prison. Pourquoi ? Parce que c’était un lieu où on ne devait pas faire de spec
tacle, on était dans une colonie de l’Italie, et là on ne peut pas faire de spectacle
qui permette une prise de conscience. Car il y a une rage immense dans la popu
Dario FO à Vincennes. 25
lation, les gens en ont marre de leur vie, ils ne peuvent plus continuer comme
ça, alors un spectacle peut être dangereux. On nous a mis en prison, croyant
que le peuple n ’était pas tellement organisé. En effet, il n’y a pas de mouvement
politique très important, les luttes sont à un point mort, il y a beaucoup de fas
cistes, la démocratie chrétienne est très forte. Pour ces raisons, ils pensaient nous
garder en prison au moins deux mois. Comment donc sommes-nous sortis ? Le
lendemain il y avait 6000 personnes sur la place. Des intellectuels ? Il y en avait
peut-être 100 ; le reste, c’étaient des bergers, des paysans, des marins, pêcheurs,
ouvriers, étudiants aussi, qui sont venus faire un vacarme incroyable. Us ont blo
qué la police, qui a eu peur ; il y a eu la grève dans toute l’île, la grève à Rome,
à Milan, etc., et tout ça pour quoi ? Pour un comédien ? T u penses, un comé
dien qui fait du populisme, ça n ’est pas la peine...
C ’est parce que nous sommes vraiment l’expression du mouvement, l’arme du
mouvement, c’est pour ça que nous avons la possibilité d ’avoir 90 cercles en
Italie. Ce n ’est pas nous qui avons créé tout ça, c’est le mouvement. C’est grâce
au mouvement que nous vivons, et que nous pouvons venir en France. Et je te
répondrai encore que nous payons la salle tous les soirs, là-bas, à Gémier, et
que si le public ne vient pas, nous perdons de l’argent. Et ce n ’est pas nous qui
perdons, c’est le mouvement, c’est lui qui paie les bêtises que nous faisons.
Nous n ’avons pas de subventions. Lorsque nous avons payé L ’Officiel des spec
tacles, c ’est pour faire savoir que nous étions là, parce que nous ne sommes pas
venus clandestinement. Car nous avons payé pour avoir cette couverture. Parce
que c’est la seule chose qui indique tout ce qui se donne à Paris dans la semaine,
aussi bien les choses politiques, ce que fait Mnouchkine, ou le Théâtre
de l’Aquarium... Maintenant, dire que je ne suis pas un véritable révolutionnaire
parce que mon visage, etc., comme tu as dit — je pense que ce n ’est pas hon
nête, c’est tendancieux...
M O I J'DIS Q U 'C 'E ST B IE N est le dernier film produit par l ’Unité Cinéma
de la Maison de la Culture du Havre. Il s’ajoute à une liste de films déjà produits
dans des conditions identiques, autour de Christian Z A R IF IA N (qui est, avec
Vincent PIN EL, responsable de l'Unité Cinéma), en collaboration avec un
collectif de jeunes lycéens, jeunes travailleurs, ou jeunes chômeurs, habitant le
quartier d'A plemont, et regroupés au sein du CLEC (Centre de Loisirs et
d’Echanges Culturels). Travail collectif dans l'élaboration du scénario, dans la
mise en place des conditions de tournage, travail collectif dans le travail de
montage : tout ceci fait partie d'une conception du cinéma qui nous est proche,
et q u ’il nous semble important de soutenir. D'autant que, en plus et être un
moment de plaisir, ce travail autour d'un film sur le « bonheur y peut très bien
devenir un moment de lutte contre une autre conception du cinéma, une autre
conception du travail culturel.
27
Entretien
avec Christian Zarifian.
Cahiers : Peux-tu nous faire l'historique de la production du film ?
C.Z. : Oui, mais avant je voudrais rappeler en quelques mots, pour les lecteurs
qui ne connaissent pas notre travail, que ce film est le prolongement d ’un travail
entrepris depuis plus de cinq ans dans le cadre de l’Unité Cinéma de la Maison
de la Culture du Havre, c’est-à-dire dans un secteur spécialisé qui produit des
films, certes, mais qui également diffuse des films, anime des stages, réunit un
groupe de travail permanent, édite une brochure mensuelle, provoque des débats
publics, etc.
Le travail de réalisation de films fait donc partie d’un tout, centré sur le
cinéma, et l’audio-visuel comme on dit !
Voici pour le contexte ; maintenant je vais essayer de faire Phistorique de la
réalisation de M oi ’fd is qu'c’est bien, essentiellement du point de vue de la
méthode ; car c’est un point de vue qui me semble essentiel dans ce cas.
Donc une demande s’exprime de la part d’un groupe d’adhérents du CLEC
d ’Aplemont (Centre culturel d ’un quartier ouvrier du Havre), avec lesquels nous
avons par ailleurs des rapports réguliers et, comme pour les films précédents,
PUnité Cinéma répond à cette demande.
Donc, préparation minutieuse du scénario, jusque dans les détails (les dialogues
quant à eux ont pour la plupart été improvisés au tournage).
Trois mois de discussions sur tous les sujets abordés dans le film : le groupe
a déjà beaucoup évolué, la révolte spontanée est devenue réfléchie à force de
polémiques, d ’engueulades..., sur le sens de telle ou telle scène.
Cahiers : Est-ce que tu peux théoriser la production de films que tu fais depuis
plusieurs années maintenant au Havre, du point de vue du travail collectif et
de la prise de conscience que ça entraîne ?
C.Z. : La première chose que je veux dire, c’est que ça ne me paraît pas être la
seule façon de faire du cinéma. Je ne suis pas là pour faire la démonstration
qu’il n’est plus concevable de faire du cinéma autrement ; je pense qu’il peut y
avoir des cinéastes progressistes qui fassent des films selon des méthodes classiques
avec un contenu progressiste. Ceci dit, je préfère de loin cette méthode que je
trouve beaucoup plus riche et juste politiquement, je préfère le travail collectif.
D’autre part, éviter l’autre écueil, qui serait que l’individu Zarifian ou autre,
se serve d ’un groupe pour faire passer des idées qui lui sont personnelles.
Par exemple, un film fait avec des jeunes travailleurs, le premier qu’on a fait
(On voit bien qu c’est pas toi), projeté dans un milieu petit-bourgeois, c’est catas
trophique, c’est vraiment Iç mépris qui se développe de la part des spectateurs.
Inversement, le deuxième film qui a été fait avec des lycéennes, projeté devant
des jeunes travailleurs, ça donne : oui, c’est des petites-bourgeoises pleines de
fantasmes...
Par contre, projetés dans des milieux comparables, ces films donnent lieu à
des débats très intéressants, parce qu’il y a un effet de reconnaissance qui joue.
Alors, c’est pour ça que je dis que ce sont des films utilitaires.
Celui-là, il est peut-être plus ambitieux : les premiers, ils devaient être obli
gatoirement accompagnés d ’un débat parce que ce sont des films inachevés.
Celui-là aussi, c’est un film inachevé en grande partie, mais enfin il dit beaucoup
de choses à lui tout seul, et de façon explicite.
Donc, je pense que, dans une certaine mesure, il pourra être lâché dans la
nature, au moins dans certains cas, quoiqu’on souhaite l’accompagner au maxi
mum. Mais je ne crois pas que ce soit aussi nécessaire que pour les autres.
30 Un film collectif.
C.Z. : Eh bien ! d ’abord que celui-ci, dans une certaine mesure, joue le jeu de la
narration, raconte une histoire ; l’histoire d ’un groupe qui prend conscience.
C’est aujourd’hui une des histoires les plus passionnantes qu’on puisse raconter,
et en plus, dans le cas précis, ce n’est pas une fiction.
Ensuite, nous nous sommes acharnés à faire un film populaire, c’est-à-dire
un film qui utilise non seulement les idées mais aussi les formes culturelles du
groupe : langage, comportement, jeu... Dans la vie réelle, les jeunes travailleurs
sont très souvent en représentation, ils donnent d ’eux-mêmes une image déjà
mise en forme, déjà travaillée. L ’autre jour, après une projection, quelqu’un nous
disait qu’on avait fait du Guy Lux sur des idées de gauche : on s’attend à ce
genre de réactions qui manifestent un mépris complet du peuple ; ces gens sont
tout juste bons à s’extasier devant un film qui leur donne à voir le peuple comme
objet, avec ses aspects délicieusement folkloriques, mais que des jeunes tra
vailleurs deviennent sujets, là rien ne va plus ! Où allons-nous ? que deviennent
les intellectuels et leur spécificité ? que devient la division du travail ?
Un film populaire, donc, et les projections que nous avons faites dans des
milieux d’origine ouvrière ou paysanne (projections qui ont provoqué un grand
enthousiasme) nous prouvent que nous avons en grande partie réussi. Pourtant
je ne pourrais pas te dire pourquoi, je ne peux pas le théoriser vraiment. Ce qui
est sûr, c’est que je suis en complet désaccord avec ceux qui pensent que l’idéo
logie dominante domine complètement. C’est archifaux ! Il y a dans la jeunesse
un énorme mouvement de révolte contre l’idéologie bourgeoise, et si les intel
lectuels voulaient bien enquêter un peu, ils verraient que ce mouvement de
révolte, malgré sa confusion, produit des effets et des modèles positifs. Une
alternative positive : spontanéité, collectivisme, etc.
Un mot pour terminer, à l’intention de ceux qui ne manqueront pas de taxer
notre film d ’idéologisme et de lui reprocher de ne pas montrer les masses en
lutte au cours d ’une grève ou d ’une manif, ou dans les phases les plus aiguës
de la lutte des classes ! Comme si la lutte des classes se réduisait à ça, comme
si elle n’était pas quotidienne, dans l’usine, à l’école, mais aussi au-dehors, dans
les rapports familiaux, avec les copains, dans les conceptions antagonistes de la
vie ! La classe ouvrière ne doit pas être un simple objet de figuration dans des
luttes exemplaires ou paroxystiques, elle a aussi une vie quotidienne !
Le film MOI J'DIS QU'C'EST BIEN est fait pour être dif
fusé. Pour tous renseignements, s'adresser à l'Unité
Cinéma de la Maison de la Culture, 7 6000 LE HAVRE.
31
toutes les initiatives du groupe et cela voulait dire que Cahiers : C ’est vrai des fois, il y a le son qui est un
les gens qui faisaient partie du groupe étaient inca peu fatigant, mais les images sont belles. Mais le
pables de prendre leurs affaires en main. problème n ’est pas là. Le problème, c'est que d ’une
part, en vous attachant au thème du bonheur, vous
Ghislaine : Les gens qui parlaient de manipulation au avez essayé de Vépuiser en disant que c’est un pro
cours du tournage, ils étaient pleinement dans le coup blème de société, de classes, d ’exploitation, de libé
malgré les divergences, mais c’est au cours du mon ration..., ce que les cinéastes qui font de la cinéphilie
tage que les contradictions sont apparues plus nette ne font jamais : le thème du bonheur Us l'auraient
ment et que certains se sont désintéressés du film abordé de façon tout à fait métaphysique (l’homme
(une petite minorité). est beaucoup trop complexe pour arriver au bonheur!),
et d ’autre part çu, ce sont des idées qui ne plaisent pas
aux gens qui s'occupent de culture. Alors si le film
Cahiers : Comment ça s’est passé pour la prépa ne s’adresse pas à tous ces gens-là, à qui s’adresse-
ration ? t-il ?
Ghislaine : Dans le groupe qui a commencé à tra Sylvie : Moi je pense que les gens à qui il est destiné,
vailler au scénario il y avait des gens qui venaient de ce sont des gens qui fréquentent des foyers de quar
milieux très différents. Il y avait, mélangés : des éco tier du style de celui d ’Aplemont.
liers très jeunes, des ouvriers, de jeunes intellec
tuels, etc., et si ça n’a pas fait beaucoup progresser Didier : Je ne suis pas d'accord ! C’est très ouvrié
ceux qui avaient déjà un certain niveau de conscience, riste, je trouve ! Je pense qu’il s’adresse aussi beau
le film a permis aux autres de les rattraper au niveau coup à la jeunesse intellectuelle, aux lycéens, et la
de la conscience politique et de créer ainsi une unité, scène de la culture, je pense que c’est important
et ça a été très important parce que sans ça on ne qu’elle soit vue en milieu intellectuel.
ferait pas tout ce que l’on est en train de faire en
ce moment par exemple vis-à-vis du CLEC. Cahiers : Moi, je pense que c ’est un film pour les
jeunes, d ’autant plus que j'ai l'impression que main
tenant la démarcation entre les jeunes lycéens et les
Cahiers : Est-ce que, au moment où vous faisiez le jeunes ouvriers n ’est plus la même qu’avant : jusqu'à
film, vous aviez déjà une idée pour qui vous le faisiez un certain âge les différences entre les origines
en dehors de vous, où c'est évident q u ’il a été très sociales jouent moins que lorsqu'on est installé dans
utile ? la vie réellement ; et en particulier sur l ’approche
d ’un problème tel que celui du bonheur, c’est-à-dire
Ghislaine : Là-dessus, je pense qu’on ne sera pas tous la voiture, l'argent, la culture..., les jeunes ouvriers ou
du même avis. Mais enfin, pour moi, ce qui est im lycéens doivent avoir les mêmes désirs m êm e s’ils
portant c’est d’abord qu’il ne soit pas fait pour des n ’ont pas les mêmes moyens de les réaliser.
cinéphiles. Et ça c’est clair, ça se voit !
Ensuite, je souhaiterais plutôt le voir passer dans Didier : Dans le film, on voit l’unité qu’il y a dans
des milieux prolétaires que dans des milieux culturels le groupe qui est constitué de lycéens et d’ouvriers et
et je pense qu’il y sera d ’ailieurs beaucoup mieux c’est très important pour un public d’intellectuels de
compris. C’est ce qu’on a pu voir par les projections voir ça. Moi je pense que l’intérêt du film est tout à
qu’on a déjà faites : deux à Aplemont et une à la fait différent en milieu intellectuel et en milieu
Maison de la Culture qui était remplie de petits cul- ouvrier.
tureux.
Cahiers : Est-ce que vous pensez que ce film pourra
Cahiers : Moi, je pense que si vous l'avez passé à passer devant des ouvriers en lutte, devant ceux de
la Maison de la Culture devant un public cultureux Lip par exemple ?
rodé et en plus révisa, c’est évident qu'il ne pouvait
être que contre. Mais s’il est contre, c’est pas^ parce
qu’il est mal fait. Ça, en fait, c'est un argument qui Tous : Bien sûr, devant tous les ouvriers !
en cache un autre. L ’argument réel, c’est effective
ment que c'est un film qui n’est pas fait selon les Sylvie : Pourquoi poses-tu cette question, pourquoi
normes que les cinéphiles attendent dans le sens où L ip ?
il n ’est pas fait par un maître.
Cahiers : Parce que Lip c’est une certaine image de
Sylvie : On nous a reproché que l’image n’était pas la classe ouvrière, celle qui a les formes de lutte
belle ! les plus avancées et aussi parce q u ’ils ressentent le
besoin d ’avoir des produits culturels, des films comme
celui-là, fait par des gens du peuple, sur le peuple et
ses luttes. Et je pense que dans ce film se reconnaî
tront aussi bien les jeunes ouvriers et ouvrières que
les vieilles ouvrières qui ont déjà trente ans d ’usine :
elles se reconnaîtront dans la spontanéité.
dirige? et quelle direction? Alors là, Christian, moi à fait autre chose : c’est que le CLEC d’Aplemont
et deux autres personnes du groupe ont été direc n’était pas tout à fait dans la ligne des appareils
tement mises en cause. Pourquoi ? Parce que direc culturels du P.C. et la M.C. voulait prendre ses
tion, cela voulait dire pour certains des gens qui précautions, c’est-à-dire se réserver le droit de cen
manipulent et qui obligent les autres à avoir des surer le film.
idées qui ne sont pas les leurs. A cela s’opposait une La Maison de la Culture nous donne donc un
autre position qui était que dans un groupe il faut contrat dans lequel il y avait un article disant qu’en
une direction qui impulse, qui propose des idées qui cas de désaccord de l’une des parties le film serait
sont discutées, puis vérifiées et une fois qu'elles sont censuré. Alors là il y a eu une mobilisation de l’en
vérifiées il en ressort une pratique juste. semble du groupe disant : mais ce n’est pas possible,
on ne va pas interdire le boulot qu’on a fait ! Il y a
Sylvie : Moi je crois que la contradiction, à ce donc eu une mobilisation formidable qui a abouti à
moment-là, c’est qu’il y avait des gens qui parlaient la suppression pure et simple de l’article 4 du contrat.
de manipulation et d ’autres qui parlaient de direction. Ça c’était la troisième phase, où pas mal de gens se
Le problème, c’est que ça a été vachement long et que sont aperçus de ce que pouvait être le révisionnisme
ça n ’a pas pris tout de suite des formes aussi claires dans un appareil culturel.
que ces alternatives. Au début, ça a pris des formes
4. La quatrième phase : Le film est terminé, il
psychologiques de lutte contre des individus, etc., il
commence à sortir ; que devient le groupe ? Une
y avait des arguments comme quoi pour untel c’était
partie s’est un peu retrouvée dans la nature, s’est
dans son caractère, que c’était un salaud par
sentie moins mobilisée. Une autre partie, environ
nature... ; ça a pris des formes vachement confuses
cinq ou six personnes, s’est posé le problème du tra
et il y avait plein de gens qui étaient complètement
vail politique direct.
paumés qui n’arrivaient pas à analyser ce qui se
passait.
Sylvie : Tu en oublies une bonne partie qui essaient
de faire autre chose et qui ne sont pas du tout « dans
Cahiers : Comment ceux qui ont rallié la thèse de la la nature », qui se sentent tout à fait mobilisés !
manipulation se sont-ils aperçus que ce n'était pas
ça ? Cahiers : Est-ce que vous pourriez reparler de la
diffusion du film, et son impact ?
Sylvie : Ils ne l’ont jamais ralliée vraiment ; pour
la majorité du groupe, en fait, il y avait confusion Philippe : A mon avis le film ne doit pas être lâché
entre les problèmes personnels qui se posaient à ce dans la nature, parce que l’évolution du groupe on
moment-là et ce problème de direction. Au bout du ne la voit pas suffisamment : tout ce qu’on raconte
compte, de part et d ’autre il y a quand même eu en ce moment, les luttes qu’il y a eu à l’intérieur
prise de conscience que ces problèmes recouvraient comme à l’extérieur du groupe, on ne les voit pas.
des problèmes politiques et par exemple maintenant Et ça je pense qu’il faut le dire, parce que ça aide
ceux qui pensent toujours qu’il y a eu manipulation, beaucoup à la compréhension du film et ça montre
ils l’expriment aussi en termes politiques, ils disent en plus, par cette expérience, que les gens évoluent
que c’est une ligne politique qui a voulu s’imposer par la pratique.
et que eux ne sont pas d’accord avec cette ligne
politique. Didier : Rien que la scène de Colette Magny, je pense
qu’elle serait très difficilement comprise s’il n’y avait
Philippe : Bon, ça c’était la deuxième phase. Main pas de débat et qu’il faut donner des explications sur
tenant ce tournage est terminé et il y a la période du cette scène.
montage.
Sylvie : Mais l’important ce n’est pas tellement ce
3. La troisième phase : La contradiction au sein que fait le groupe en dehors du film, c’est ce qu’il
du groupe continue et apparaît de plus en plus clai dit dans le film !
rement : une partie du groupe, quatre ou cinq per
sonnes scissionnent complètement de l’ensemble du Didier : A mon avis, le premier intérêt du film c’est
groupe. de montrer comment un boulot comme on l’a fait
Mais le montage se poursuit et la direction de la arrive à faire se transformer un groupe, parce que
Maison de la Culture nous dit (enfin elle nous avait ce film c’est avant tout un groupe qui se trans
déjà prévenus un peu pendant le tournage) qu’il forme.
faudrait faire un contrat parce que, entre deux
Associations qui collaborent (le CLEC et la M.C.), il Sylvie : D’accord. Mais si on va projeter ce film
faut toujours un contrat. En fait ça recouvrait tout pour aussitôt quitter le terrain du film et pour dire :
Dcbat avec le groupe. 35
travail qu'on fait sur le front culturel, votre expé été assez décevant ! Il y a eu des arguments complè
rience nous confirme dans ridée qu’il est possible tement fantaisistes de la part de gens haut placés dans
S a vo ir une intervention des jeunes travailleurs sur la mairie, des adjoints au maire, etc. Us prétextaient
le front de la culture et que celle-ci n ’est pas réservée qu’il y avait des fautes de frappe, des fautes d ’ortho
au m onde bourgeois. graphe, que le journal était un torchon, que le titre
Tout va bien ne serait pas compris de la majorité
Hervé D. : Moi j’ai vu le film deux ou trois fois des ouvriers d ’Aplemont (le quartier du CLEC), à
mais je ri’y ai pas participé. J ’ai quand même assisté croire qu’ils les prennent tous pour des imbéciles !
à plusieurs prises de vues pendant le tournage et je
me suis rendu compte que le groupe progressait par Ghislaine : Oui, leur argument favori c’était que
rapport à ce qu’il était au début du film, mais je ne notre journal ne serait pas compris par la population
suis pas d ’accord avec la scène de Colette Magny : d’Aplemont !
à mon avis elle est intéressante parce que c’est la
seule scène où les participants sont naturels, où ils Hervé D. : Après, malgré l’interdiction du Comité de
s’expriment comme ils le peuvent, c’est-à-dire souvent gestion, on a décidé de faire sortir le journal par nos
avec difficulté. Il y a aussi le problème que, comme propres moyens après l’avoir amélioré de deux
disait Fernand, à un moment dans le film ils ont tout pages : un éditorial qui racontait la censure, ce n’est
détruit et qu’il fallait qu’ils construisent. Mais en fin pas très doux, et une bande dessinée sur l’attitude des
de compte, je ne pense pas, après la scène de C.M., membres du P.C. au Comité de gestion. En ce mo
q u ’ils aient construit grand-chose. Ils se sont expri ment on est en train de distribuer le premier numéro,
més, ça a peut-être apporté pour le participant, mais mais le deuxième est en cours. On va le soumettre
à mon avis ça n ’a rien apporté au spectateur. encore une fois à l’approbation du Comité de gestion
et on pense qu’il sera accepté, sinon ça pourra faire
Patrice : Moi je ne suis pas d ’accord parce qu’on beaucoup de bruit dans le CLEC.
les voit s’amuser pendant tout le film et à la fin du
film on les voit qui discutent : c ’est là qu’on s’aper Hervé T. : Faut qu’on essaie de pas faire trop de
çoit vraiment qu’il y a eu prise de conscience. fautes d ’orthographe !
PO ST-SCRIPTUM
Depuis la date de l'entretien avec le groupe, les
événements se sont précipités au C LEC d ’Aplemont :
HISTOIRE D ENONCER
1. U ne idée à détruire.
Il faut en finir avec une idée reçue : le souci de ta « positivité » (positivité
d ’un message ou d ’un héros) appartiendrait en propre aux propagandistes,
hommes de parti, grands dinosaures sectaires et jdanoviens. Elle ne serait que
l’obstination démodée et lassajite à exiger des héros conscients, des messages
clairs, une ligne politique précise. En conséquence de quoi, elle serait (au sens
religieux) édifiante et, comme on dit, « lourdement didactique ». Au lieu de
quoi, en 1974, les cinéastes bourgeois (Malle, Cavani, etc.) procéderaient à une
sorte de « décodage», oubliant jusqu’à la volonté de prouver quoi que ce soit.
Fascinés par l’inexplicable, ils n’expliqueraient effectivement plus rien, se conten
tant — soutenus, valorisés, par une critique servile 1 — d ’« oser montrer » ce
1. Exemple de critique «im qui était hier encore caché (le sexe et la politique et ce qui passe pour être
pressionnable * : Bory (à pro
pos de Cavani) : < Là où la rai leur lieu d’articulation privilégié : le fascisme). Leur courage serait vanté et on
son se révèle impuissante, où la leur saurait gré d ’en finir avec tout manichéisme et d’offrir, dans un délicieux
logique s'évanouit, où la mo
rale n’a rien à voir, là où ré suspens du sens, des dossiers tragiques, du type de ceux que la télévision ne
gnent l'obscur, l'inconscient, cesse de rouvrir : l’occupation, le racisme, le fascisme. Leur positivité résiderait
l‘in a voué et l’inavouable, com
ment analyser ? Mieux vaut à la limite en ceci qu’aux explications reçues, ils substitueraient un manque ou
montrer. »
une pléthore d’explications. Trop ou trop peu.
Nous n’avons pas l’intention de remplacer leur « ambiguïté » (autre mot fétiche)
par nos certitudes, fussent-elles marxistes-léninistes. Rétablir face à Malle la
vérité et la noblesse de la Résistance (qu’il ne nie pas), ou face à Antonioni ou
Qui dit quoi, mais où et quand ? 39
Cela peut se dire autrement : chaque classe possède son propre style de lutte
idéologique, sa façon à elle de rendre s a . conception du monde, ses idées,
positives. Positives : c’est-à-dire efficaces, appropniables, utilisables. La propa
gande bourgeoise ne se fait pas comme la propagande révolutionnaire, ni l’infor
mation, ni la critique, ni l’art.
Et ces idées sont d ’autant plus nocives qu’elles ne sont jamais explicitées dans
le corps du film. C’est le spectateur hystérisé qui tire « librement * la leçon qu’on
lui souffle, qui découpe selon les pointillés qu’il ne voit pas. Le discours implicite
du film (sur l’usage sauvage de la connotation, voir infra le texte de P. Bonitzer)
déchaîne en retour chez le spectateur un délire interprétatif qui lui fait oublier
2. Il en va ainsi de la publicité la pauvreté et la banalité (parfois la bêtise : Cavani) de la leçon 2.
où comme l’a suggéré P. Bo-
nitzer, la manipulation que
constitue le message publici
taire se présente de moins en En quoi poser la question de la positivité, ce n’est pas (pas seulement, pas
moins comme une technique exactement) poser celle du sens, de la signification ? C ’est que la question de la
honteuse de conditionnement
mais exige d'être reconnue, étu signification est, prise en elle-même, une question insensée, sans enjeu. On s’est
diée, désirée comme telle. La battu, dans les Cahiers, sur le mot d’ordre : « Un film ne se voit pas, un film
publicité sait, elle, ce qu'il en
est du désir, donc du signi se lit. » Sans doute. Mais cette lecture, cette recherche ici d ’« éléments discrets »,
fiant.
là de « bits » d’information, ne servirait pas à grand-chose (sinon à alimenter
une grande rumination universitaire et à nourrir des sémiologues), si l’on ne savait
pas ce qui se passe du côté du récepteur. Le critique doit savoir lire un film ;
il doit aussi savoir comment lisent les autres, les non-lecteurs. Et pour le savoir,
un seul moyen : l’enquête. Car il ne s'agit pas seulement de réintroduire le
récepteur dans l’étude de la communication, ni un récepteur abstrait (le public
en général), ni même un récepteur concret (tel groupe social, tel individu) ; ce
qu’il faut penser, c’est que le récepteur est aussi autre chose qu’un récepteur.
40 Fonction critique.
qu'il esl — tout com m e le film qu’il voit — pris dans la lutte des classes, qu’il
en est un acteur. Et c’est à partir de cette lutte et de ses péripéties que se
pose pour tous les films le problème de la positivité. Pour qui ? Contre qui ? A
partir aussi de cette lutte qu’on peut commencer à répondre.
3. Pariscop : organe de la lum-
pen-intelligentsia. S’efforce dé
sespérément de mimer la ba 3. 1974 : Même pour Pariscop 3,
taille d ’idées sur la scène pari
sienne. C ’est une publication
FilJipacchi. il existe des films politiques.
Pour q u i? Contre q u i? Ce n’est pas notre dogmatisme ou notre goût des
oppositions tranchées qui parle. C ar cette question, celle de la positivité, la
bourgeoisie ne la pose jamais (sous peine d ’avoir à affirmer la nature de classe
4. Dans toute l'épaisseur. Rien de son pouvoir) mais elle y répond toujours. Et aujourd’hui plus que jamais.
ne serait plus faux que d'oppo
ser le film d'auteur au film En 1974, dans toute l’épaisseur4 du système de production et de distribution
commercial. Ce clivage existe des films, en France et sans doute en Italie, l’initiative appartient aux cinéastes
mais esl secondaire. De La-
combe Lucien aux Chinois à de droite. A travers tous les films réactionnaires, passéistes, fascisants (ou mous,
Paris, en passant par Le Fiih- fascinés par le fascisme, donc — et c’est ce qui est grave — incapables de lutter
rer en folie (Philippe Clair),
c’est bien du même courant contre lui), c’est un programme ambitieux (politique, idéologique, formel) que
idéologique qu'il s'agit.
se fixent les Malle, Oury, Yanne et C* : proposer une nouvelle image, un nouveau
typage de la France et de ses habitants, les Français, représenter à l’écran le
« Français moyen » et ses deux Autres (les deux objets de son racisme de moins
en moins latent) : le non-Français (l’étranger) et le non-moyen (l’exclu, le
marginal). Autrement dit : idéologues et artistes bourgeois travaillent d ’arraché-
5. Ce qui ne se fait pas auto pied à la constitution d ’une nouvelle image du peuple français°.
matiquement. Une classe, même
au pouvoir, ne trouve pas du
jour au lendemain ses idéolo
gues actifs, par rapport à telle Conséquence de ce glissement de terrain (mort de l’idéologie gaullienne, mort
ou telle conjoncture. Elle aussi de Pompidou, crise du discours humaniste bourgeois, obligation de le rafistoler) :
doit travailler, ou plutôt brico
ler. Et on bricole avec ce dont on ne peut plus se contenter de critiquer le cinéma dominant comme on l’a fait
on hérite : ici, une certaine pendant des années, en lui faisant honte de ne pas « coller au réel », d ’oublier
tradition du cinéma français
(Pascal Thomas se réclame de certains sujets, d'en forclore ou d’en refouler d ’autres. Ce n’est plus une simple
Renoir) ou un académisme ras histoire de refoulement. Il ne suffit pas de reprocher aux cinéastes bourgeois
surant (Malle, Granier-Def-
ferrc). Retour en arrière dans dé ne parler ni de la politique, ni du sexe, ni du travail ni même de l'Histoire
le cinéma aussi. Mais retour
ac rifigue. puisque c’est eux précisément qui en parlent aujourd’hui. La bourgeoisie peut
très bien tenir un discours (bourgeois) sur ce qu’elle occultait encore hier : elle
peut filmer des débauches sexuelles si elle garde le monopole d ’un discours
6. 11 y a deux façons pour normatif (éducatif) sur le sexe. Elle peut ancrer ses fictions dans l’Histoire si
l'idéologie bourgeoise de ne pas
penser la contradiction, de l’es elle a vidé ce mot de tout contenu. C’est là le sens du « décodage » opéré par
camoter. Soit en ne la voyant Malle (le sexe : Le souffle au cœur ; l’Histoire : Lacombe Lucien ; la condition
nulle part (harmonie univer
selle), soit en la voyant par ouvrière : Humain, trop humain).
tout (contradiction universelle).
C'est la seconde solution que Face à ce décodage, les cinéastes « progressistes » sont mous, perdants. Un
choisit Malle avec un zèle, une
application qui rendem La- exemple : qu’est-ce qui fait, au même moment, le succès commercial de deux
combe Lucien presque tou films comme Lacombe Lucien et Les Violons du bal ? C’est qu’ils ressuscitent
chant. On a envie d'annoncer,
comme dans un film, par ordre pour le grand public une partie trop longtemps enfouie et mystifiée de l’Histoire
alphabétique bourreau/vic- récente de la France. Pourtant ces deux films ne se situent pas sur le même
t i m e, campagne/ville, cul
ture/nature, désir/loi, fils/père, terrain, ne luttent pas l'un contre l’autre. La dénonciation humaniste du racisme
homme/femme, juif/non - juif, dans le film de Drach n’aurait d’impact que contre un cinéma qui refoulerait
paysan/bourgeois, résistant/col
laborateur, etc. On dira que le le racisme, refuserait d ’en parler. Il y aurait alors intérêt, urgence, à le dénoncer,
trop est l’ennemi du bien et
que toutes ces contradictions même abstraitement. Mais cette dénonciation, face au film de Malle, apparaît
ne sont pas sur le même plan. pour ce qu’elle est en réalité : humanitaire et inopérante. Car ce que Drach doit
Mais c’est là où Malle réussit
sont lour de passe-passe : nous refouler (les contradictions de classe) au nom de son humanisme abstrait, Malle
faire croire qu’on assiste à une se paie le luxe de l’inscrire (Lucien, petit paysan illettré, etc.). Là où Drach
analyse. Pour lui, non seule
ment toutes les contradictions gomme, Malle exagère. Car il est évident que cette inscription ne fait pas de
du mode de production capi Malle (pas plus que du Kazan des Visiteurs) un cinéaste progressiste : les contra
taliste sont là, muis elles sont
toutes principales ! On com dictions de classe ne sont pour lui que des contradictions parmi d’autres, toujours
prend que dans ces conditions, dépassables et résorbables dans une vision métaphysique d ’ensemble où elles
dans l’incapacité de hiérarchi
ser quoi que ce soit, Malle et deviennent des avatars, des cas particuliers (historiques) d ’un clivage anhistorique :
son héros soient condamnés à
ne rien comprendre. l’énernel ni-noir-ni-blanc de la « nature humaine > ®.
Qui dit quoi, mais où et quand ? 41
Pas d’énoncé sans énonciation. Ce n’est pas un vœu pieux, c’est la réalité de
tout discours, de tout film de fiction. C’est à partir de là que l’on peut sortir
du piège d’une critique c contenu-iste » (ce piège qui guette la critique militante,
celui où elle s’enlise souvent). Car une critique de contenus qui ne rapporterait
les énoncés qu’à leur valeur de vérité (ou de mensonge), qui négligerait la mise
en jeu de cette vérité dans l’organisation d ’un film, se trouverait (se trouve)
singulièrement démunie, inefficace (et vite acculée à s’indigner ou à trancher dog
matiquement) lorsqu’il s’agit d ’intervenir dans le quotidien de la lutte idéo
logique. « La croyance en la force intrinsèque de l’idée vraie » ne suffit pas,
ne suffit plus, n’a jamais suffi à mener victorieusement une lutte (politique ou
idéologique). S. Toubiana rappelait justement, à propos de La Villégiature : « Ce
n’est pas parce qu’un personnage prononce un discours juste que le film, le
discours du film et de Fauteur, reprennent en charge ce discours. »
Car le propre d ’un discours, d ’un énoncé, c’est qu’il peut être tenu, cité, repris,
porté par n’importe qui. Entre ces trois termes, énoncé, porteur et terrain, il n’y a
pas de rapports évidents, naturels : il y a toujours une combinatoire. Dans un
texte à venir, nous tenterons de décrire quelques-unes des figures de cette combi
natoire. La liste en est longue et variée : énoncés sans porteurs, mal portés,
trop portés, énoncés perdus, volés, détournés, etc. Mais il y a une des figures de
cette . combinatoire que nous rencontrons tous les jours : lorsqu’un énoncé
juste (politiquement s’entend) est pris en charge, porté par son pire ennemi et
sur un terrain où cet énoncé est perdant.
Un exemple (entre mille). Il n’y a pas longtemps, l’O.R.T.F. présenta un court
film sur les prisons. Pendant que la caméra glissait avec fluidité le long des murs
blancs d ’une prison modèle, le commentaire off reprenait à son compte et dans
son langage un certain nombre de revendications et de problèmes posés par
ailleurs (par ailleurs : partout, sauf à la télévision, dans les C.A.P., par exemple)
par les prisonniers. Une critique « contenu-iste » peut s’en contenter et y voir,
42
7. Inscrire, lire en creux. Cette à juste titre, l’effet — à lire en creux 7 — de la lutte réelle des prisonniers
tarte à la crème aurait intérêt à
être pensée historiquement. Un sans laquelle la télévision n’aurait jamais été obligée de faire ce film. Mais qui
exemple lorsque Resnais ne voit qu’entre un film comme celui-ci et Attica, il y a une différence de nature ?
tourne M uriel (1963), la guerre
d'Algérie, la torture sont, si Différence que l’on peut brièvement résumer ainsi : non seulement les détenus
l'on peut dire, interdits au fil
mage. Inscrire en creux cet d'Attica sont porteurs d'énoncés vrais, qui disent la vérité de cette révolte, de
interdit, le faire consister sous toute révolte, qui la disent contre les mensonges des autorités, mais les détenus
(a forme d'un signifiant vide et
d ’autant plus inquiétant (« Mu sont ceux aussi pour qui ces énoncés sont justes (appropriables, mobilisateurs
riel * précisément) relève alois pour leur lutte à venir) ; ils en sont les « bons porteurs ». Enfin, ils les portent
de la ruse. C ’est ce qu'oublie la
critique révisionniste lorsqu’elle sur un terrain (le yard occupé, filmé, transformé en plateau) qu’ils ont eux-mêmes
lit n’importe quoi dans n'im construit, mis en scène, créant les conditions matérielles de leur énonciation,
porte quel creux. Lecture ar
rangeante d’une inscription « réalisant > un grand film.
sans danger, non plus ruse mais
compromis : les cinéastes (et les
critiques) acceptent de ne plus (A suivre.)
avoir à se définir (définir leur Serge DANEY.
pratique, leurs armes) face à ce
qu ’un pouvoir politique inter
dit de filmer.
Histoire de sparadrap.
(Lacombe Lucien).
Dénotation : signifiant/signifié
Connotation : signifiant signifié
Ces considérations impliquent, semble-t-il, une leçon : dans une fiction dra
matique classique, au moins, et a fortiori dans une fiction politique, il est préfé
rable, pour imposer un sens, de c laisser parler > les connotations, de ne pas
bloquer le sens au niveau du dénoté. Ce qui veut dire donner une certaine liberté,
apparente, au signifiant.
Un film troublant
3. C ’est du moins ainsi que l’on peut expliquer et le succès d ’un film tel
que Lacombe Lucien, et l’aveuglement ou la paralysie de la plupart des
critiques envers le sens de ce film (paralysie que l’on trouve souvent exprimée
par le mot « ambiguïté » : ce terme, appliqué au film notamment par la critique
révisionniste, reflète toujours en réalité la position du critique lui-même, qui ne
sait s’il faut ou non porter un jugement négatif : il sert à suspendre le geste
critique). Il est d ’ailleurs remarquable que l’un des seuls critiques à avoir vio
lemment condamné ce film, Delfeil de Ton, dans Charlie-Hebdo, l’ait fait en
forçant systématiquement tous les événements, situations et personnages du
film dans le sens de la dénotation (< cette Juive se conduit comme une
Juive », etc.) : procédé critique d ’ailleurs parfaitement légitime et très habile,
puisqu’il déjoue et révèle en même temps le système sur lequel repose le film :
aveugler, barrer, troubler la dénotation du comportement de Lucien, de telle
sorte que ce comportement dénote bien le fascisme mais connote tout autre
chose, et que ce soit ce < tout autre chose », en principe indéfinissable (la psyché
de Lucien) qui emporte en dernière instance le sens.
Le sens barré
délivrer. Lucien ne répond ni oui ni non ; il répond qu’/7 n'aime pas être tutoyé ;
puis il bâillonne le prisonnier avec un rectangle de sparadrap sur lequel il peint
une bouche à l’aide d ’un bâton de rouge. L ’effet est assez lourd. Mais il est
intéressant à analyser dans la mesure précisément où il porte sur le sens, la
communication, et où il résume la façon dont le comportement de Lucien est
dénoté.
On peut dire que le prisonnier est dans cette séquence le représentant de la
demande supposée des spectateurs concernant l’insertion de Lucien dans l’Histoire,
c’est-à-dire dans le jeu paradigmatique « normal » résistants/collaborateurs,
Résistance/Gestapo, etc. Ce que demande le prisonnier à Lucien, c’est de tomber
dans un camp ou un autre, de marquer sa position. O r le personnage de Lucien
n’a d ’autre fonction que de décevoir cette demande. La séquence en question
représente donc un cas limite : comment esquiver le paradigme quand se présente
une alternative simple? Si Lucien délivre le prisonnier, il passe du côté de la
Résistance ; s’il ne le délivre pas, il se marque du côté de la Gestapo. C’est du
moins ce que peut croire le prisonnier, et avec lui le spectateur.
C’est sans doute que le spectateur, le prisonnier, sont des naïfs, et Louis Malle
un malin. Lucien ne répondra pas au niveau de Yénoncé de la demande
(« Délivre-moi *), mais au niveau de Yénonciation : « Pourquoi me tutoyez-
vous * ? Ainsi se trouve esquivée la fonctionnalité du sens, sa transparence,
c’est-à-dire la dénotation. Il faut que, si Lucien bâillonne le prisonnier, ce geste
n’ait pas de sens politique, ou n’en ait pas principalement ; il ne vise pas le
signifié (délivrer ou non) mais le signifiant (le tutoiement) : la meilleure preuve,
c’est cette bouche dessinée sur le bâillon, par dérision, par perversion ? en tout
cas par jeu ; ce bâillon n’est pas fonctionnel.
Le sens maquillé
5. Secondairement bien sûr, c’est-à-dire idéologiquement et « connotativement »,
il l’est : il est ce rectangle rose apposé sur le sens et destiné à le suspendre, à
le paralyser, à l’aveugler, et comme l’avoue le symptôme de cette séquence, à
le maquiller. Dans le trouble de la dénotation, le spectateur hésite entre plusieurs
sens contradictoires : on peut lire dans le geste de Lucien l’infantilisme, l’in
conscience politique, mais en même temps une certaine innocence, l’affirmation
du jeu par rapport à l’ennui du sérieux politique (en quoi Lucien est un c jeune
d'aujourd’hui > comme l’écrit la fiche de presse du film, et, pourquoi pas ? un peu
contestataire...), en même temps un peu de perversion, un brin de sadisme
fasciste dans un geste qui peut très bien passer pour une métaphore de la torture :
mais sadisme et fascisme innocentés par le côté ludique, gratuit, de peu de portée,
du geste.
6 . Pourtant, si le comportement de Lucien était absolument gratuit, le spectateur
pourrait se révolter devant tant d’arbitraire, tant d ’artifice. C ’est pourquoi ce
comportement, destiné à affoler, par des acting out répétés (presque toutes les
réactions de Lucien sont du type acting out), le code historico-politique n’est
nullement hors code, hors cause, hors système. Les bizarreries de Lucien sont
très explicables. L’explication, le système, la cause, c’est la famille ; cause à la
fois très implicite (il n’est jamais énoncé, dénoté, que Lucien cherche un père :
ou cela tuerait le sens — effet mortel de la dénotation — ou cela le compli
querait) et très évidente. En filigrane, en connotation — mais une connotation
très apparente — .est posé le drame de Lucien, sa vérité : Lucien est un enfant
qui cherche un père, une présence et un discours paternels. Sur ce drame et
cette vérité, l’Histoire, c’est-à-dire l’imaginaire politique, l’identité politique de
Lucien, la Gestapo, la Résistance, bref la dénotation, ne sont que des masques,
des accidents, des faux-semblants. Lorsque Lucien émet «Police allemande»,
cela doit sonner aussi faux, aussi creux, que lorsqu’il décline son identité en se
nommant « Lacombe Lucien ». Qu’est-ce que cela signifie ? c’est clair : au moins
en ce qui concerne Lucien, ce qu’on appelle (de façon si bienvenue en l’occur-
46 Fonction critique.
Nazisme et 9. Il est à la mode, aujourd’hui, d ’autre part, de faire fonds sur la « perversion »
perversion qui serait l’essence du nazisme. On redécouvre ce truisme dont s’abreuvent les
sex-shops et la littérature pornographique depuis trente ans, à savoir que le
fascisme et spécialement le nazisme mobilisent les «forces obscures», les
« instincts » enfouis, et bref le cochon sado-masochiste qui sommeille chez les
honnêtes gens y compris, nous dit M me Liliana Cavani (qui du coup fait
figure de profonde penseuse), chez les victimes. Il n’en faut pas plus pour
que cette niaiserie prétentieuse et roublarde, Portier de nuit, passe à son tour
pour un chef-d’œuvre. On voit d ’ici les prochains succès : Q u ’il était beau, mon
tortionnaire, Dernier tango à Auschwitz, J ’ai m êm e rencontré des déportées
heureuses... On parlera un de ces jours du traitement du nazisme au cinéma.
Soulignons simplement que l’opération idéologique que représente ce genre de
film est doublement rentable, en ce que : 1) on ramène le nazisme à une histoire
de perversion et d ’« instincts enfouis » (sic) ; donc le nazisme, en fin de compte,
c’est la nature humaine, la part d’ombre qu’il y a en nous, etc. ; et 2) on redouble
l’interdit sur le sexe en assimilant la perversion et plus particulièrement l’homo
sexualité au nazisme. Il serait temps que l’on cesse d ’expliquer le nazisme par
le fétichisme du cuir verni : notons que ces films ne parlent jamais de racisme,
que ces fictions dénient précisément le racisme (Delfeil de Ton notait très jus
tement qu’il n’est pas innocent, dans le film de Malle, de montrer un Noir faisant
partie de la Gestapo), alors que la seule façon honnête de parler de l’attrait
sexuel du nazisme et du fascisme, c’est de montrer en quoi ceux-ci sont structurés
par le racisme. Mais c’est que ces films sont eux-mêmes racistes, je veux dire
qu’ils fonctionnent sur le modèle du fantasme raciste, de son scénario pervers :
Liliana Cavani ou Louis Malle se croient malins parce qu’ils en transforment les
termes, au lieu de l’Aryenne violentée et soumise par le Juif, c’est la Juive
soumise et violentée par le nazi, mais c’est au fond la même chose. On ne sort
pas du cadre du fantasme pervers, il faut que ça se passe à l’écart de tout, dans
l’absolu du fantasme, c’est-à-dire dans la nature chez Malle, dans une chambre
close et isolée de l’extérieur chez Cavani. Misérables procédés...
Pascal BONITZER.
« Dévoiler ce qui est masqué. » Ce que propose de dévoiler Louis Malle, c’est
le « culte absurde de la voiture » dont les O.S. de l’automobile sont les servants
aliénés. Pour cela, il pénètre le monde invisible de l’usine Citroën à Rennes.
Mais une fois que la caméra a pénétré dans l’usine, la caméra « regarde ». Elle
ne voit que le visible, le visible construit par le pouvoir, ici le patronat : « une
usine sans problèmes, nous a-t-on expliqué, où les petits chefs sont discrets »...
Une usine-musée, visitée par une caméra-guide. Comme dans un musée, tout
est bien arrangé pour ne pas choquer l’oeil du visiteur, comme sur un plateau
de ciné-mise en scène-fiction ; tout est bierî mis en place, tout ce qui n’a pas sa
place dans la fiction (les petits chefs, car, même discrets, ils existent !) est évacué,
les acteurs sont dirigés : travailler comme d ’habitude.
L organisation du matériau.
L e ciné-œil « pour l'action des faits sur la conscience des travailleurs ». (Vertov.)
Attica, c’est la démarche d’une prise de conscience à partir d ’un fait précis,
concret, jusqu’à la conclusion finale : dénonciation du pouvoir, appel à la
révolte.
Démarche à laquelle participe Je spectateur par Je jeu d ’une enquête serrée qui
commence au point de départ, au niveau de connaissance du visible, donc celui
du spectateur « moyen » : présentation de la prison, des prisonniers transformés
en robots. Ça c’est connu, l’existence des prisons, et que « la vie là-bas, c’est pas
drôle». Puis, présentation de l’événement vu de l’extérieur : « Ç a faisait un
certain temps qu’on sentait que ça grondait. » Ça = la mutinerie, et le cycle nor
mal, connu, révolte/répression : l’intervention des forces de police...
Puis, peu à peu, par un montage serré des faits, un fait contre un autre, un
argument, un contre-argument, le spectateur suit l'enquête, et, d ’étape en étape,
participe au démontage du discours officiel en prenant partie pour celui des
prisonniers.
Rien n’est joué à l’avance : tout au long du film, chaque étape, les éléments
d'enquête, leurs contradictions relancent le récit jusqu’à rénonciation de la
contradiction principale, antagonique : prisonniers/système pénitentiaire.
Rien n’est joué d’avance ici, alors que dans son film, L. Malle ne fait qu’illustrer
une analyse, faite à priori, et dont il ne donne aucun élément de connaissance
rationnelle.
L. Malle veut dénoncer un culte, celui de l’automobile. Il s’agit donc pour lui,
pendant la durée de son film, de reproduire ce culte, de le faire vivre par le
spectateur, par la création d'une ambiance quasi mystique, fascinante, religieuse,
fondée d'abord sur le rituel de la construction d ’une voiture, l’objet du culte,
puis sur la célébration de cet objet cultuel par les consommateurs, et enfin sur
le rituel des servants de ce culte, les O.S.
Pour M. Malle, il s’agit donc « de faire physiquement sentir », d 'hébéter d ’abord
le spectateur par un rituel (fascination de la répétition), pour ensuite lui sugges
tionner la parole divine, culpabilisante : le cercle fatal entre la production et la
consommation, sans lui fournir aucun élément de critique.
« Hébéter et suggestionner, tel est le mode d'influence essentiel du drame
artistique. * (Vertov.)
Et, en effet, le film de L. Malle, sous couvert de direct (direct, donc vérité, je
n’ai rien inventé), fonctionne sur le mode du drame fictionnel qui ne fait
qu’illustrer le propos du réalisateur-scénariste, sans que celui-ci soit jamais inscrit
dans le film : les O.S. et les visiteurs du Salon de l’auto ne sont que les acteurs-
illustrateurs de la pensée de L. Malle, et n ’interviennent jamais sur le propos du
film, ni sur son déroulement (le changement de lieu de l’usine au Salon de l’Auto
est tout à fait arbitraire).
Deux conceptions du direct.
Humain, trop humain, ce n’est ni un documentaire sur les O.S., ni non plus
sur le Salon de l’Auto. Ce n’est qu’une fiction construite sur la juxtaposition de
* bouts de ciné-<£il », juxtaposition d ’où sort la « vérité ». C’est la vérité de
l’idéologie dominante fondée sur l’obscurantisme, le non-savoir, le « je vois,
donc je crois >.
A l’opposé de cette conception du ciné direct, où le direct n’intervient jamais,
le film de C. Firestone sur Attica* qui laisse la parole aux protagonistes de
l’affaire, les prisonniers et les représentants du pouvoir, et où la construction
du film, son récit, n’est pas faite suivant une analyse extérieure au film, mais
suivant une analyse qui trouve ses fondements dans le direct même, et qui elle-
même organise en retour les éléments du direct suivant le processus connaissance
sensible/connaissance rationnelle.
A ce niveau, Attica peut servir d ’exemple au cinéma militant (en dehors de
sa portée politique qu’il faut surtout considérer du point de vue de la situation
aux Etats-Unis), surtout à propos du débat : film spontanéiste qui privilégie la
connaissance sensible, et film dogmatique qui privilégie la connaissance ration
nelle aux dépens du vécu et qui se résout le plus souvent encore par la solution :
montrer les luttes, et en extraire la connaissance rationnelle par l’adjonction de
panneaux.
Attica, c’est un exemple donné au cinéma militant sur le problème de « Com
m ent monter, organiser des bandes-images de vérité séparées pour qu’il n’y air
rien de faux nulle part, pour que chaque phase du montage, et toutes les œuvres
dans leur ensemble, nous montrent la vérité. » (Vertov.)
Thérèse GIRAUD.
EN PREPARATION :
Brochure du collectif pour la création d'un
Front Culturel.
Avec les textes des différents collectifs donnant, à partir
de leurs pratiques, leur conception du travail culturel
révolutionnaire :
Front des Artistes plasticiens.
Troupes Z et Hauts-Plateaux (théâtre).
Curé Meslier.
Géranonymo.
Cahiers du cinéma.
Ciné-Luttes. Collectif Cinéma de Vincennes.
Groupe audio-visuel.
C.A.D.C.A.F.
COMMANDES :
FRONT CULTUREL REVOLUTIONNAIRE.
27, rue des Cordelières, 75013 PARIS.
Tél. 707-32-97.
CINÉMA ANTI-IMPÉRIALISTE
A ROYAN
Cinéma d’auteur
et parole populaire.
Qui a la parole dans ces films, et comment s’effectue cette prise de parole?
Pour répondre à ces questions, essentielles dans l’étape actuelle des luttes révo
lutionnaires en ce qu’elles vont dans le sens de l’affranchissement des masses
populaires de la domination culturelle de la bourgeoisie, commençons par déli
miter les deux principales catégories de films présentés :
1. Des documentaires sur les luttes politiques, surtout produits par la petite
bourgeoisie intellectuelle (groupes d ’universitaires, d’étudiants). Certains sont des L
analyses historiques et politiques, souvent extérieures, et développant un point
de vue sous-tendu par une ligne politique de type marxiste. C’est le cas de
M exique : une révolution congelée, film didactique sur cinquante ans d’histoire
mexicaine, réalisé par l’Argentin R. Gleyser, et devant être montré dans les uni
versités et les syndicats. De Carlos Marighela (Brésil), Douglas Bravo (Vene
zuela), de Georges Mattei, Camillo Torres, des Français B. Mu cl et J.-P. Sergent,
reprenant le point de vue de ces leaders révolutionnaires ayant choisi la guérilla.
Ou encore de Las Semillas de la Aurora produit par un groupe franco-anglo-
uruguayen, et qui tente de présenter un tableau d ’ensemble des luttes révolu
tionnaires en Amérique latine. Ce dernier film est d ’une certaine façon repré
sentatif, en ce qu’il tombe dans tous les pièges de ce type d ’entreprise :
schématisme outrancier de l'analyse, amalgames, solutions politiques abstraites,
travail formel contestable et qui rend plus incemable encore le spectateur auquel
voudrait s’adresser le film, vision mythique des masses mais absence de celles-ci
dans l’élaboration du film... Ces défauts (que l’on ne retrouve q u e ‘partiellement
dans les autres films) tiennent en fait à l’extériorité même du point de vue des
auteurs (nationalité, pratique sociale) par rapport à la situation, c’est-à-dire à
l’évolution des mouvements de masse.
Exemple positif de ce type d ’entreprise : Qu'est-ce que la démocratie ? de Carlos
Alvarez (Colombie), moyen métrage destiné au public colombien qui, dans une
forme didactique et vivante, résume à partir de 1936 l’histoire de la démocratie
bourgeoise (promesses non tenues, fraudes électorales, mécontentement et actions
populaires jusqu’à la guérilla : le curé Camillo Torres). Le film valut deux ans
de prison à ses auteurs.
Ce que certains films nous apprennent donc, c’est que la prise de parole popu
laire n'est jamais « naturelle », mais toujours issue d ’une lutte, que le montage
du film recrée : un discours contre un autre discours. La communication avec le
spectateur ne peut s’effectuer d ’emblée, directement, comme affectent de le croire
certains films (cinéma-c vérité >), mais à partir d ’une lutte contre un autre
discours, toujours présent. Il ne suffit donc pas de prendre en compte les énoncés,
justes ou non, produits par un film, mais d’interroger aussi le mode de production
de ces énoncés, lequel détermine les formes concrètes du rapport qui s’établit
avec le spectateur. Mais cette parole populaire ne pourra s’exprimer complè
tement que si elle mène une autre lutte qui peut paraître paradoxale, celle qui
s’engage entre les idées véritablement prolétariennes et le ou les cinéastes qui
veulent les reproduire. Par exemple entre le matériau filmé à la source (scènes
de grève, meetings, interviews) et leur utilisation dans le film à travers le
montage,
Les films brésiliens présentés entrent tous dans cette première catégorie :
L'O pinion publique, de Jabor : interviews à la M arker de représentants des classes
moyennes ne reflétant rien d’autre que leur peur et leur soumission aux idées
fascisantes du pouvoir. La Grande Ville, de Carlos Diegues, fiction populiste
mettant aux prises policiers et sous-prolétaires révoltés dans une esthétique de
roman-photo. Le très beau film de J.-P. de Andrade, Os Inconfidentes (Les
Conspirateurs) tente, lui, une réappropriation politique de l’histoire brésilienne
— une célèbre révolte d ’intellectuels au XVH* contre la métropole portugaise —
montrée comme une manifestation irrépressible de vie face à l’oppresseur. Démys
tification des héros historiques tels que peuvent les appréhender les Brésiliens
dans les manuels scolaires. Sao Bernardo, de Léon Hirszman, tourné en 1972
et interdit p ar la censure brésilienne, utilise un genre cinématographique très clas
sique (le personnage central raconte son histoire, d ’une manière linéaire, créant
ainsi la fiction, la sienne et celle des autres personnages), pour proposer une
analyse marxiste du capitalisme latifundaire, les rapports de production dans
une phase d ’accumulation du capital.
Le plus européen de ces films d ’auteur est peut-être Métamorphose du chef
de la police politique (présenté récemment à Paris). On pourrait s’en étonner
sachant qu’il a été réalisé en 1973 dans le Chili de l’Unité Populaire. Malgré
l’honnêteté de sa démarche, le film ne reflète qu’un point de vue personnel,
celui, pessimiste, d ’un intellectuel petit-bourgeois discernant mal, entre l’extrême-
droite fascisante et l’extrême-gauche révolutionnaire, l’ennemi principal du
régime. D’où une attitude équivoque et des choix formels reproduisant le savoir-
faire « artistique » d’un cinéma moderniste phis éloigné de la réalité sociale
(Bertolucci, Antonioni...).
E n revanche, Reed, M exico insurgente, film mexicain de Paul Leduc, n’élude
pas une question politique essentielle : de quelle vérité le discours de la petite
bourgeoisie est-il porteur, quand sa pratique reste distincte de celle des masses ?
Le film tente aussi de montrer, non sans confusion, la liaison effective d’un intel-
i*V ^ ^t J
r —: • > r \ Vv
56 Cinéma anti-impérialiste.
I. Le groupe MK.2 Diffusion Le Courage du peuple, produit en 1971 en Bolivie, montre, à travers les diffé
vient d ’ouvrir à Paris un
complexe de trois nouvelles rents combats des mineurs de l’Alliplano et leur répression féroce par l’armée,
salles, les « 14 juillet », 4, bou l’évolution de la prise de conscience des masses sur les formes de lutte : des
levard Beaumarchais, 75011 Pa
ris. Le Courage du peuple a revendications économiques (grèves, manifestations) à la lutte politique armée
inauguré la plus grande de ces s’accompagnant du soutien direct à la guérilla.
salles. La Terre promise lui
succédera, sous le titre Chili, C’est la rencontre avec les mineurs qui a dicté la forme du film. Ils en sont à
terre promise.
la fois les protagonistes, les auteurs et les destinataires potentiels. Mais le film
a encore des objectifs limités : film-constat, film-mémoire (arracher à l'oubli
les situations historiques essentielles), mais qui ne fait pas une analyse profonde
des contradictions au sein du peuple (pourquoi l’organisation d ’un meeting, où les
mineurs devaient se prononcer sur la lutte armée, à Siglo XX, au cœur des mines
encerclées, occupées par les bataillons de rangers prêts à intervenir?)
Miguel Littin a choisi la même voie que Jorge Sanjines pour tourner La Terre
promise, en 1972, au Chili : un travail commun de huit mois avec les paysans
de la province de Santa Cruz. Le film raconte l’histoire d’un héros populaire
chilien, José Duran, qui dans les années trente réunit les paysans sans terre
dans une « longue marche > pour arracher la terre et le pouvoir aux gros pro
priétaires. Une longue marche souvent stoppée, mais toujours reprise, le temps
pour les combattants de reprendre les armes et la parole de ceux qui sont tombés
sous les coups de la répression.
Ainsi, Sanjines et Littin proposent une voie pour un cinéma politique populaire.
Une voie qu’ils ont pu emprunter grâce à des conjonctures favorables {le gou
vernement Torres en Bolivie, Union Populaire au Chili), et qui devrait permettre
de « créer des cinéastes en même temps que des films, si bien q u ’un jour ce ne
sera plus une élite qui fera des films mais les gens eux-mêmes qui s'exprimaient
auparavant par le folklore, par la musique et qui pourront désormais le faire par
le cinéma... %
Jean-René HULEU.
Pascal KANÉ.
57
Consignes de jeu
à posteriori 1
Suite à l’ensemble de textes consacrés au film d'Allio (Rude journée pour la reine),
nous publions ici un texte que nous a fait parvenir l’un des principaux acteurs du
film, Olivier Perrier, également acteur de théâtre1 (on l’a vu récemment dans
La Tragédie optimiste, de Vichniewski). A travers ce que O. Perrier appelle le
« pré-sonnage », peuvent commencer à être posés les problèmes du travail de
l’acteur dans le projet politique d’un film (ou d'une pièce). Et ce travail prend tout
son sens quand ce sont les acteurs eux-mêmes qui l’effectuent.
1. La question de la produc Envisageons le scénario du point de vue du rôle de Julien, c'est-à-dire le scénario
tion physique du jeu n'étant comme proposant une gamme de renseignements (d'informations) dont l'ensemble
jamais abordée, il s'agit bien
entendu de préoccupations constitue ce qu'on appelle précisément un - rôle ».
préalables au début du tour
nage énoncées une fois le
film terminé. Autrement dit, A chaque moment de la présence de Julien, le renseignement qui nous est donné
quasiment rien de ce qui est
dit là ne l'a été avant le tour le concernant a une qualité propre. Cette qualité propre du renseignement n'est
nage. qu’un élément de la mécanique de la séquence. Elle est au service de l’histoire
de Jeanne et plus précisément au service de - où elle en est de son travail, sa
mission, ses rapports à Albert, ses rapports aux parents d'Annie, sa tête », à
ce moment-là de l'action.
2. Extrait du scénario Lorsque Julien rencontre la « frangine à Lulu », l'humour est dans le texte-
« Voix de Julien • (off.) commentaire (off) 2 dit par lui. Le comédien doit à la fois jouer la situation et
(2* colonne, p. 47, L'avant- manifester sa connivence au commentaire à l'insu de « la frangine à Lulu ». Julien
scène) : « On se met à ta
ble et je lui demande... tout peut avoir de l'humour. Disons qu'il s'agit ici d ’un humour explicite du rôle dans
ce qu'elle ait fait de bien. » cette intervention.
N O M ....B A R B E R E N S ............................... N° du dossier-2:8.
N é : - l- a ...2 .9 - D .é c e m h r e .- I9 4 9 ........................................
Autant de réflexions hâtives et de questions qui, si elles ont trouvé des bribes de
réponses, peuvent être jetées au panier sans réticences. Peut-être pouvons-nous
espérer nous retrouver alors devant la caméra avec un peu plus de réelle spon
tanéité.
Olivier PERRIER
BALLAND
p u b lie u ne n o u v e lle c o lle c t io n
BIBLIOTHEQUE DES CLASSIQUES DU CINEMA
viem r/e n - n n i n p.
• • • • • # •••
î : •
•• ••
• ••••*
•• i
•
\/ r X
••• - • • •• • • ••
i
• • •• i ' %
• • V , •• • • • •
•
î • ••• %
•• • i
• •
• •
•s\
• • • / ••
À nos lecteurs Nous avons déjà insisté (cf. n° 241 ) sur les d ifficu lté s que
rencontrait la diffusion d'une revue comme les Cahiers par
les N.M.P.P. (inefficacité de la répartition, déséquilibre des
offices, lenteur des règlements, e tc .). Il est clair que, écono
miquement comme politiquem ent, nous-mêmes et nos lec
teurs devons préférer à cette diffusion hasardeuse le système
de l'abonnement. Economiquement : la marge que s 'a ttri
buent les N.M.P.P. pour leurs services (41 % du prix de vente
fo rt) nous permet de consentir une im portante réduction à
nos abonnés — sans am puter nos ressources. D'une part le
numéro revient moins cher à l'abonné, et d'autre part l'abon
nement g a ra n tit au lecteur comme à la revue une distribution
régulière et à long terme qui fo u rn it une base économique
saine à la production de la revue. Politiquem ent : on ne voit
pas pourquoi les lecteurs proches de nos positions politiques,
et à plus forte raison ceux qui sont en accord (même
critique) avec elles, ne concrétiseraient pas cet accord par
un soutien direct et non éphémère à la revue qui est le sup
port de ces positions. C'est pourquoi nous demandons à nos
lecteurs de s'abonner, à nos abonnés de faire connaître et de
diffuser plus largement les Cahiers. Par rapport aux luttes
sur le fro n t culturel, nous pensons qu'il y a là un enjeu réel. —
La Rédaction.
du
CINEMA
Le prochain numéro des CAHIERS sortira à la fin du mois
de juillet.
AU SOMMAIRE :
— Présentation du groupe CINE-LUTTES. ENTRETIÉN
sur le cinéma m ilita n t. Fiches de films.
— A propos de PORTIER DE N U IT : traitem ent actuel du
fascisme au cinéma. Dossier de presse.
— Sur le cinéma algérien (s u ite ).
— Textes chinois sur le cinéma. Commentaires.
— Entretien avec Pierre GÀUDIBERT.
— Etc.
63
f CHÊNE ,
40, Rue du Cherche-Midi • Paris 6 ' - 222 28 52
“L’appareil d’action
culturelle”.
(Editions Universitaires
Collection citoyens).
. A partir du 15 mai
12 h - 14 h - 16 h - 18 h - 20 h - 22 h -
«Apres une interdiction totale en France
de plus d'un an et un incroyable boycot
III fe/tivol international
tage international :
«GENERAL MASSACRE»
du film
La folie meurtrière d'un général américain
rentrant du Vietnam». de court métrage
LE SETNE 5 *U B T B
12 h 15 - 14 h 15 - 16 h 15 • 18 h 15 - 20 h 15 RENCONTRE DES FILMS D'ETUDIANTS
22 h 15 DU C.I.L.E.C.T.
«UN HOMME QUI DORT»
Prix Jean VIGO 1974.
grenoble
du 29 juin au 4 juillet
von P ierre Corneille, zum
ersten Mal ins Deutsche
übersetztvon [Link] mit
D. Huillet und J.-M. Straub. Secrétariat :
Zweisprachige Ausgabe mit 85, rue du Cherche-Midi -15006 PARIS
Tél. 544.29.51
einem Faksimile des fran-
zôsischen Textes von 1668.
Wortregister. 172 Seiten,
fadengeheftet.
In Leinen gebunden 27 Mark.
Kartoniert 14 Mark inklusiv
Versand gegen Einzahlung
auf das Postscheck-Konto
München 1843 65-808.
_ HERBERT L1NDER
140 East 28th Street
New York.N.Y. 10016
Les Cahiers du Cinéma sont en vente régulièrement
entre autres, dans les librairies suivantes :
A PARIS : RENNES : Les nourritures terrestres, 19, me Hoche.
RENNES : Le monde en marche, 37, rue Vasselot.
Les joueurs de A , 9, rue des Lions (4*).
REIMS : Librairie Le Grand Jeu, 20, rue Colbert.
La Joie de lire, 40, rue Saint-Séverin (5*).
ROUEN : Librairie L ’A rm itiire, 12 bis, rue de l'Ecole.
La Commune, 28, rue Geoffroy-Saint-Hilaire (5*).
TOULOUSE : Librairie Privât, 14, rue des Arts.
Librairie du Haut-Pas, 7, rue des Ursulines (5*).
TOURS : Librairie Franco-Anglaise, 22, rue du Commerce.
Lire-Elire, 16, rue de Santeuil (5*).
Librairie Nouvelle, ], rue des Fossés-Saint-Jacques (5*).
Le Minotaure, 2, rue des Beaux-Arts (6')- A L’ETRA NGER :
La Hune, 170, boulevard Saint-Germain (6*). ALLEM AGN E (République Fédérale)
Abaton-Kino, von Melle Park 17. — HA M BURG 13.
Le Coupe-Papier, 19, rue de l’Odéon (61).
ANDORRE
drentano’s Odeon, 113, boulevard Saint-Germain (6*). Librairie Eurêka, Antic Carrer M ajor 18.
Contacts, 24, rue du Cotisée (8*). ARG EN TIN E
La Pochette, 5, rue de Miche] (5'). Librairie Galaiea, Viamonte 564, BUENOS-AIRES.
L'Escalier, 12, rue Monsieur-le-Prince (6*). BELGIQUE
La force de lire, 53, rue Malibran, BRUXELLES 1050.
L'Etincelle, 92, rue Oberkampf (11*). Zéro de conduire, 9, rue Goffort, 1040 BRUXELLES.
Tschann, 84, boulevard Montparnasse (14*)- CANADA
La lettre ouverte, 213, rue de la Convention (15*). Librairie progressiste, 1867 Amherast. Montréal 132.
La souris papivore, 3, nie Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie (3*). Verdi Cinéma, 5380 St. Laurent, Montréal 151.
Cine-Books, 692 A Yonge Street, TORONTO 5, Ontario.
Librairie Saint-Michel, 8, place de la Sorbonne (5*).
DANEMARK.
Librairie Tropismes, 46, rue de Gergovie (14*). Husets Bogcafé, Magstraede 12. — 1024 KOBENHAVN.
ITALIE *
Libreria Parolini, Via Ugo Bassi 41. — BOLOGNA.
EN PROVINCE
PORTUGAL
AIX-EN-PROVENCE : L ’Antidote, 13, rue Femond-Dol. Livraria Buchholz, Rua Duque de Palmela 4. — LISBONNE.
AGEN : Librairie occitane, 32, rue Grenouilla. Librairie Ulmeiro, avenue d'Uruguay 13 A - LISBONNE.
ANNECY : Le Rouge et le Noir, 55 bis, rue C&mot.
BAYONNE : Librairie Port-Neuf, 28, rue Port-Neuf.
BOURGES : Librairie Auxenfans, 15, rue des Arènes. Le cinéma est un art.
BESANÇON : Librairie Camponovo, 50, Grande-Rue. / mais "c'est aussi une Industrie"
BORDEAUX : M im e sis, 5 bis, rue de Grassi.
BORDEAUX : Librairie Chevaline, 20, rue Sainte-Colombe. (André Malraux)
BORDEAUX : Librairie La Taupinière, 3, rue des Pontets.
CHARLEVILLE : Librairie d'Ardennes, 58, place Ducale. Le premier livre depuis 20 ans
DIJON : Librairie de /’Université, 17, rue de la Liberté. traitant des aspects économiques du
ENGHIEN-LES-BAINS : La Caravelle, 36, rue du Départ.
cinéma : relation du producteur
GRENOBLE : Les Yeux fertiles, 7, rue de la République.
et du consommateur, mécanismes
GRENOBLE : Librairie de VUniversité, 2, place du Docteur-
financiers, rôle de l'administration.
Léon-Martin. poids de la fiscalité, etc.,
LE HA VRE : Lire et Agir, 13, rue Ancelot. sont clairement exposés et Illustrés
LILLE : L'œil ouvert, 56, rue de Cambrai. de nombreux schémas et graphiques
LILLE : Librairie Eugène Pottier, 36, rue de la Clef.
LIMOGES : La Gartempe, 25, place de la République.
LYON : Librairie Les Canuts, 33, rue Ren6-Leynaud (1,T).
LYON : Librairie Fédérop, 7, rue des Trois-Maries (5*). le cinéma...
MARSEILLE : Lire, 16, rue Sainte ( l Dr)>
M ARSEILLE : La Touriale, 211, boulevard de la Libération (4*).
MARSEILLE : Librairie Universitaire des Allées, 142, La Cane-
bièrew.
M ETZ : Librairie Paul Even, 1, rue Ambroise-Thomas.
cette industrie
de CLAUDE DEGAND
M O N TPELLIER : La Découverte, 18, rue de l'Université. 280 pages
M O N TPELLIER : Rayon du Livre marxiste, 34, rue des Etuves. format 13.5 x 20.5 broché
NANCY : Librairie Le Vent, 28, rue Gambetta. prix : 21.40 F
NA NTES : Librairie 71, 29, rue Jean-Jaurès.
N IC E : Librairie Le Tem ps des Cerises, 50, bd de la Madeleine.
ORLEANS : Librairie Les temps modernes, 57, rue de Recou- EDITIONS TECHNIQUES et ECONOMIQUES
vrance. 3 rue Soufflot. 75005 Pons ✓
M O NTPELLIER : Librairie Sauramps, 2, rue Saint-Guilhem.
PERPIG NAN : Librairie Torcatis, 10, rue Mailly.
Edité par les éditions de l'Etoile - S.A R.L. du captial de 20000 F - R.C. Seine 57 B 18 373 - Dépôt à la date de parution
Commission paritaire n“ 22 354
Imprimé par l’imprimerie de Châtelaudren 22170 Le directeur de la publication : Jacques Doniol-Valcroze
P R IN T E D IN F R A N C E
Les plus belles photos du cinéma mondial sont rassemblées
dans
une*
photothèque
(Kontrc : Linda Arridson
el Hubert Yost dans
une Mène du film
« Edgar Allan Poe »,
de D.W. Griffith, 1909.
*La nôtre.
S'adresser
aux
9, passage de la
Boule-Blanche
75012 Paris
Nos derniers numéros :
245-246, avril-mai-juin 1973
Les luttes dans la conjoncture.
Animation culturelle : problèmes d’une stratégie.
Les M.J.C. : bilan d’un travail, analyse des statuts.
D’abord enquêter, 2.
Le cinéma, arme de propagande communiste.
Critique des positions du
«Mouvement de Juin 1971».
Critiques : Au nom du Père, Viol en première page,
Etat de siège, Français, si vous saviez.
247 (juillet-août 1973)
Avignon 73 :
Pour une intervention unifiée
sur le front culturel.
Animation culturelle :
Deux rapports d ’enquête.
L’animateur, l’appareil, les masses.
Critiques : La Grande Bouffe, La Maman et la Putain,
Dernier Tango à Paris, Themroc, Van 01.
248
Avignon 73 :
Pour un front culturel révolutionnaire
C iném a militant, animation culturelle
La Résistance palestienne et le cinéma
Sur La Chine, sur Avanti
Réflexion sur le cinéma algérien
Pratique artistique et lutte idéologique