La Notion de Plan au Cinéma
La Notion de Plan au Cinéma
Cinéma domestique
L ’être-ange
N otes sur Thyperréalisme
Sur Une f e m m e sous influence
J O N A S ...
Entretien avec Alain Tanner, Critiques
K ing-Kong , Edvard Munch
N° 273 12 F
(
t
cahiers clu
CINEMA
273 JANVIER-FEVRIER 1977
THEORIE DU CINEMA
CINEMA DOMESTIQUE
CRITIQUES
PETIT JOURNAL
L'amour blessé et Corner of the clrde. La naylf nan péyl kout bâton,
Victoire à Entebbé, Il ne suffit pas que Dieu soit avec las pauvres. La ligna
générale, suite : une lettre de F. Albera et une réponse de J. Narboni, Encore sur
L'empire dea sens. La Coopérative des cinéastes, TV : L’huile sur le feu p. 57
CINEMA
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La notion de plan et le sujet du cinéma
VOICI
par
Pascal Bonitzer
AZOR. — J'ai beau être auprès de vous, je ne vous vois
pas encore assez.
ÉGLÉ. — C'esl ma pensée, mais on ne peui pas se voir
davantage, car nous sommes là.
Marivaux (La Disputei
Il y a quelque chose qui paraît c o ntre-nature dans les arrêts sur image,
c om m e dans les analyses plan par plan des films. Cela va a p p a re m m e n t
contre la nature du ciném a, qui semble d 'e m p o r t e r les s pectateurs dans
un m o u v em e n t, dans le temps uni de la projection.
exemple, de parler du plan- norm ative, c ’est que, si une ambiguïté se trouve certes levée, la défini
séquence comme « un plan ».
etc. De même dans Langage
tion mitryienne ne perm et pas de rendre com pte de l’unité de la prise
ei cinéma, cf. p. ex. p. 145. de vue, de «a continuité, ni de décider si les plans se succèdent selon
En gros. Metz identifie plan et des solutions de continuité, par le m ontage, ou dans la continuité d ’une
prise de vue en tant qu'unité
de montage, ce qui le conduit
prise de vue unique. Bref, « l’unité filmique » se casse en deux, se
à poser que les variations de divise en deux : le plan et la prise de vue, et il n ’est plus possible d ’en
« l'unité pertinente » relèvent recoller les m orceaux. Ou plutôt le plan ainsi mutilé des d é te rm in a
de « différents sous-codes qui
se distinguent sur l'axe de
tions diachroniques impliquées par le terme de plan-séquence consti
l'histoire » (op. cit.). Je pense tuerait bien l’unité filmique, mais en tant q u ’unité, élément discret de
au contraire que le problème la prise de vue considérée dans sa continuité, tandis que la prise de
vient de ce que ces variations
sont aussi bien synchroniques vue constituerait l’unité minimale du point de vue du m o n ta g e du film.
et affectent le code, à la raci Or, ça ne tient pas tout à fait non plus si l’on considère les truquages où
ne. Si je vise ici Metz, c'est, la prise de vue ne fait pas tout le travail de constitution de l’image
faut-il le préciser, dans la stric
te mesure où sa rigueur et globale (qui se présente ju ste m e n t aux spectateurs com m e « un
son exigence théorique res plan »), par exemple dans les travelling-matte où l’image se fait, dans
tent, dans le champ du ciné son unité, en laboratoire, ou bien, pour prendre un cas e xtrêm e, quand
ma. inégalées, ce qui permet
de mieux faire saillir la ques
se mêle, à l’image obtenue par la prise de vue, du dessin animé (cf. des
tion qui m’occupe (ceci pour films c om m e Mary Poppins ou M o n ty Python). Il faudrait encore recti
remettre à leur place, s ’il était fier les term es et parler, non de prise de vue com m e unité minimale du
besoin, les basses et imbéciles
attaques dont Metz est l’objet montage, mais simplement d ’ « image filmique », le plan étant autre
dans un récent numéro de Po ch o se... Les difficultés sont donc nom bre use s, les term es extrê m e m e n t
sitif. qui croit sans doute faire glissants selon l’angle sous lequel on aborde le film, et il n ’est peut-être
par là une entrée, tardive mais
pas prudent de fixer des définitions trop normatives.
bruyante, disons : jappante,
dans la théorie). Surtout, il est piquant de co n sta ter que, si Mitry, en rejetant le terme
de plan-séquence, sépare nettem ent la question du plan de celle du
m ontage, c ’est au nom de considérations archéologiques et étym ologi
ques qui font juste m e nt apparaître le plan com m e issu du montage, et
très précisém ent du m ontage griffithien. La notion de plan, en effet,
n ’est pas c ontem poraine de la naissance du cinéma. C ’est une é labora
tion secondaire. Si l'on en croit Mitry : « L orsqu'après les prem ières
tentatives de D .W . Griffith le ciném a c o m m e n ç a à prendre conscience
de ses m o y e n s, c'est-à-dire lo rsq u e , d 'u n e façon générale, on enregis
tra les sc èn e s selon des points de vue m ultiples, les techniciens durent
qualijîer ces différentes prises afin de les distinguer entre elles. Pour
cela on se référa à la situation des p e rso n n a g e s principaux en divisant
l'espace selon des plans perpendiculaires à l ’axe de la cam éra. D 'où le
nom de plans. C'était en quelque sorte la distance privilégiée d ’après
laquelle on réglait la m ise au point. » (E sthétique et psychologie du
ciném a, I).
Pour succinte qu'elle soit, une telle mise en perspective historique est
précieuse (c'est souvent ce qui m anque à l’a pproche sémiologique ou
psyc hanalysante du ciném a, à l’a p proche filmologique en général).
Elle m ontre (comme j e l’ai déjà indiqué, Cahiers, N° 233) que la notion
de plan est solidaire, historiquem ent, de la constitution du cinéma en
systèm e narratif, du montage narratif griffithien et du bouleversem ent
scénographique que celui-ci introduit, sur le modèle et par analogie au
récit dickensien. La notion de plan est une notion différentielle, desti
née à noter, à maîtriser et à évaluer une différence introduite dans
l’espace scénique du film : la plus ou moins grande proximité, le plus
V o i ci 9
Limage du pire qui règle le jeu : chaque plan, dans sa différence d ’inten
sité, présentifie dans un suspens « l’écran du pire » pour les spectateurs,
sujets de la fiction ; c ’est le principe du suspense. C ’est ce que j ’ai
appelé d ’après Lang le systèm e du « secret derrière la porte », dont
Hitchcock est é videm m ent, et de très loin, le maître. (Il faut lire à cet
égard, dans l’admirable volume des entretiens avec Truffant (Le Ci
ném a selon H itchcock, Seghers), sous l’hum our des propos et l’e x
traordinaire conscience de son art que m ontre Hitchcock, cette « h o r
reur froide » dont Lacan dit q u ’elle doit a ccom pagner, eu égard à l’o b
je t, la parole de l’analyste, pour voir de quoi il s ’agit. Elle est présente à
chaque phrase).
2. Le génie d'Hitchcock (et Le suspense n ’est pas seulement un genre, c om m e Truffaut le note très
sa supériorité en un certain ju s te m e n t dans sa préface. Il est, du point de vue que je viens de dire,
point sur Eisenstein) consiste essentiel au cinéma. L ’invention du système des plans, qui, c om m e le
à considérer la prise de vue
comme une force productive dit Mitry, inaugure non sans doute l’art ciném atographique, mais la
propre, distincte du montage, conscience de cet art, de ses m oyens, est en m êm e temps l’invention du
et non comme un * élément » su sp en se , c om m e on le voit j u ste m e n t chez Griffith. Mais c ’est en tant
nécessairement secondarisé
du montage. A mon sens, l’er que ce systèm e est celui d ’un réglage de la profondeur de cham p. Qui
reur de Bazin — et le point de constitue la prise de vue non plus en enregistrement passif de la scène,
suture. le point de capiton mais en force productive propre, e xprim ant, produisant, le f a cling d'u n
idéologique de sa pensée —
est de considérer la profon point de vue (et même d ’un point de vue, com m e le montre la citation de
deur de champ comme un Bazin, plutôt paranoïaque). D ’où le développem ent technique des m o u
donné, un produit de la réali vem ents d ’appareil, travellings, panos et grues, et les avatars du plan
té, et non comme un effet de
la pnse de vue. La prise de j u s q u ’au paradoxe du plan-séquence. 2
vue est pour lui une percep
tion pure, un enregistrement D ’où aussi le fait q u ’Eisenstein, j ’y reviens, ait systém atiquem ent m é
passif qui « restitue à la réa
lité sa continuité sensible », c onnu, théoriquem ent et pratiquem ent, les m ouvem ents d'a ppareils.
non une puissance produc Aurait-il trouvé vulgaire le célèbre m ouvem ent en plongée de N oto-
trice et un piège à regard. A rious, qui. partant en plan d 'e n s e m b le sur le salon, s 'a c h è v e en très gros
cet égard il ne s'oppose aux
théoriciens soviétiques du plan sur la petite clé dans la main d ’Ingrid Bergman ? En tout cas de tels
montage qu'à l'intérieur de la effets sont introuvables dans ses films, même Ivan. Il n ’aimait les élé
même problématique. L'un ments filmiques que détachés les uns des autres, désarticulés, d é m e m
des efTets de cette conception
a été, avec le retournement brés : m êm e la couleur, il la désirait détachée de l’objet (cf. par exemple
idéologico-théorique des an Au-delà des étoiles, pp. 280-307). Et passer continuem ent d ’un plan
nées 60-70. le soupçon porté à d ’ensem ble à un très gros plan devait lui être profondém ent étranger,
rencontre de la prise de vue :
d ‘« effacer le travail ». d'être voire hostile.
davantage affaire de pouvoir,
d'intimidation et de domina Pour Eisenstein les gros plans constituent une différence qualitative
tion que de productivité. Tel absolue : « c h a n g e m e n ts absolus des dim ensions des corps et des objets
est le sens par exemple de la sur l'écran », écrit-il (op. cit., p. 229). C hangem ents absolus, c ’est-à-dire
grande scène de One + One
dans laquelle la grue géante, sans rien à voir avec l'esp a c e réaliste du dram e. * Les lois de la perspective
Sam Mighty. est montrée ré ciném atographique so n t telles q u 'u n cafard f il m é en gros plan parait sur
duite à l'impuissance, plantée r écran cent f o is plus redoutable q u 'u n e centaine d ’éléphants pris en plan
de drapeaux rouges et noirs.
Certes, elle connote aussi d 'e n se m b le ». (Op. cit.. p. 112). Il y a là quelque chose qui ressemble
l'impérialisme américain, la a p p a re m m e n t au gros plan du bouton de porte, et pourtant le point de vue
Nixon-Paramount, mais il est est tout autre. Le gros plan est ici pris en valeur absolue, et non en valeur
significatif que ce connotateur
soit une grue. Peut-être faut-il
relative (m é tonym iquem ent aux autres éléments du dram e : la porte, le
reconsidérer différemment bourreau, etc.). Et donc les spectateurs sont supposés être assujettis
(c'est l'un des objets de ce différem ment au film. Les « changem ents absolus des dimensions des
texte) la distribution du pou
voir et de la productivité dans
corps... » supposent certes un maître tout-puissant, un maître absolu,
le travail cinématographique. pour procéder à ces m éta m orphose s où la réalité physique n ’a point de
13
En tait, cette conception du cinéma n ’est pas très loin de celle d ’Hitch-
cock. Lui aussi com pose tout sur le papier, fait faire des croquis et exige
le résultat conforme au découpage initial. Lui aussi est un artiste du gros
plan et « en gros plan ». Ce qui les différencie est bien entendu d ’abord
le contexte social, la thém atique, mais aussi une position subjective de
désir qui surdéterm ine cette thém atique et la conception du cinéma
qu'elle exprime. Les films d 'H itc h c o c k sont des « histoires de l’œil » —
et même de l’œil crevé — et chez lui l'échelle des plans com m e échelle
de d istances, du plus lointain au plus proche, est indexée sur la c o n n o ta
tion phobique du « plus proche » (c'est-à-dire du gros plan), sur sa
connotation d 'h o r re u r : par excellence, l'horre ur du c a davre, du cadavre
qui regarde : l’hom m e aux yeux crevés des O is e a u x , la mère empaillée de
P sychose, la tête réduite des A m a n ts du C apricorne. etc., disent assez
la fonction du gros plan : de m arquer le réel, l'impossible à voir. Le gros
plan n 'a pas cette fonction chez Eisenstein. m êm e celui de la viande
avariée du P otem kine ; il ressortit é videm m ent à un principe de plaisir
(voire de « bon plaisir ». j ’entends celui du prince : changem ents a bso
lus des dimensions des c orps... ), et du plaisir de la découpe.
Cela a déjà été dit, de plusieurs façons. Ce que j e veux souligner, c ’est
que les s pectateurs et tout spécialem ent l’oeil des s pectateurs ne sont
pas co n v o q u é s et assujettis de la m êm e façon dans les deux cas, sans
d oute ; mais aussi que les plans, d ’une façon générale, ne veulent rien
dire en dehors de ce qui les connote. La dénotation est le simple s u p
port, le point mort de l’intensité qui la traverse et dont un plan, selon la
pertinence d ont on le note (distance, d urée, m ouvem ent) m arque la
valeur et constitue le signifiant. Un plan.
A utrem ent dit, les difficultés de toute théorie du ciném a c herchant à
établir de façon abstraite quelle serait l’unité minimale, l’unité de code
du « m essage filmique », de la perform ance Filmique, viennent de ce
q u ’elle prend les choses à l’e nvers. Le plan n ’est pas cette unité, d é c o u
verte au term e d ’un filtrage savant, ou postulée par le savoir. « Le
plan » n ’existe pas, puisque ce peut être différentes choses selon la
pertinence, le paradigme dont on le fait dépe n d re . Ce n ’est pas une unité
stable, puisque c ’est la notation variable d ’une dimension, d ’une diffé
rence, d ’une valeur m arquée par la prise dè vue. En tant que telle, elle
s uppose un sujet. Divisé. Dans le plan cité d'Iva n , s ’agit-il d ’un gros plan
d ’Ivan ou d ’un plan lointain du peuple ? Les d eux, sans doute. Mais faut-il
y voir, en suivant Mitry, pour autant deux plans ? N o n , l’image constitue
bien un plan, construit ainsi, en opposition rythm ique à un préd é c e sse u r,
un su c c e s s e u r, ou en harmonie. On dira p a re x e m p le que c ’est un gros plan
d ’Ivan dans la m esure où la fiction le fait personnage principal, où il
intéresse principalement le sujet. Et dans la photo ci-contre des O is e a u x ,
qui est le personnage principal ? Tippi H e dre n en plan m o y en , ou la
m ouette en gros plan ? C o m m en t s ’é nonc e l’unité du plan ? Elle est
fonction du sujet — aux deux sens, subject et topic, c ’est-à-dire en tant
q u ’un snbject, le s p e cta te u r, est intéressé, captivé, capturé, par le topic, la
fiction ; ou a priori supposé tel.
18 La notion de plan et le sujet du cinéma
Parce que c' est le signe qui montre tout film en proie au manqu e — au
désir — à l'invention du cinéma. Le signe de mon désir, de spectateur,
celui de son savoir, de metteur en scène. En un mot. du cinéma, le
plus-de-jouir.
Pascal BO N1 TZ ER
Le Douanier Rousseau : Portrait de sa
première fem m e (1895-97)80 x 46. Mu
sée du Jeu de Paume, Paris. Photo-
Held/Ziolo
Cinéma domestique
L ’être-ange
par
Danièle Dubroux
20 Ciném a d om estiq ue
II advient depuis quelques temps, des films qui tournent autour de la femme.
Cela n ’a apparemment rien de nouveau. Tous les films « d'amour » ont montré
des femmes, aimant l'amour ou se refusant de trop l’aimer. Sujets à tiroir où
chaque un pouvait faire son choix.
Choix, qui, de nos jours, se trouvent d'emblée inventoriés dans les films à
caractère pornographique, par les titres opérant comme réflexes pavloviens,
sortes de synthèses présélectives d ’un fantasme mis en fiche : « Les brûlan
tes ». « Collégiennes expertes en », « La maison des jîlles perdues », « Secré
taire à tout faire ». « La soubrette » etc.
Mais cela est une vieille tradition et il n’a pas été nécessaire d ’attendre le
« relâchement des mœurs — cause du porno » pour qu’il soit question de la
femme en des termes douteux, inquiétants ou « anoblissants ». Citons au ha
sard, dans le désordre : « La fem m e du boulanger », «■ La fille du puisatier »,
«■ Julie la Rousse ». « Qui a peur de Virginia Woolf? ». «■ La poison ». « Mi mi
Pinson ». * Sissi ». « Les sorcières de Salem », « La mère », « Le diable est
une fe m m e », « La mégère apprivoisée ».
Maintenant avec les idées « neuves », accusant quelques rides malgré tout
depuis l’explosion féministe — huit ans déjà !— on dirait qu’on assiste, dans cette
époque transitoire, à une sorte de recollage des deux faces de la médaille en une
pièce unique mais à double tranchant.
Dans une série de films dont nous tenterons de parler, elle apparaît foyer et
conductrice de l'énigme, en effet c'est elle qui mène l'énigme (et non l’enquête).
Son personnage comme sujet en trame le réseau sinueux d'une fiction, fiction
dont son être même est le sujet, et le mystère reste sur elle en fin de compte, et
de film. On sait d ’ailleurs que « le dévoilement du signifiant le plus caché, qui
était celui des Mystères, était jadis réservé aux femmes ».
Sur cette dernière nature, une sur-nature, l'ange, on a dit beaucoup de choses,
par exemple : « discuter sur le sexe des anges », qui est le fait de discussions
byzantines. Sans nous livrer à ce genre de discours, c'est sur ce fait de « sur
nature », hors nature, que se peut entrevoir une rencontre propice de l’ange
— « cettefemmeestunange » (Robert) — etdelafemme.être-ange,tellequ'elle
nous apparaît dans certains films.
On peut dire que dans ces films, ça vocifère à l’intérieur (il n’y a pas dissolu
tion mais précipitation des deux corps en présence). Le précipité étant à l’initia
tive de la femme.
La femme parle, elle est la voix, celle qui dans sa déraison défonce, ébranle le
châssis de la famille américaine et sa morale suturante : (Une fem m e sous
influence) ou celle qui dans sa raison bouscule le discours ambiant (phallocra-
tique) et articule une nouvelle loi (Numéro deux. S urce« discours du manche »,
cf. Serge Daney, Cahiers, n° 262-263. p. 40) ou alors celle qui refuse même
jusqu’à la possibilité de mixion à l’intérieur et vocifère à l'extérieur (la mère de
Pierre Rivière, hurlant sur le chemin à qui veut l’entendre : « Il m’a pris mon
enfant ! ». Beaucoup d ’héroïnes de Bergman rentrent dans cette série, dans le
dernier film : Face à face. Liv Ullmann à la fois raison et déraison, discours de
l’analyste et discours de l’hystérique.
Dans le second ensemble, le ton est tout autre : bas, ambiant, enveloppant, ou
carrément aphone.
Des voix qui se sont tues, des voix qui tuent, un homme meurt pour chacune
de ces voix, leur cou est visé comme substitut du sexe (le cou où se loge la
voix), les ciseaux enfoncés dans le cou du client de Jeanne. Gérard se castre.
Kishi, lui. a sur le corps inscrites, les deux atteintes (corrélatives l’une de
l'autre) : strangulation, castration.
Tous ces films, disions-nous, se passent à l’intérieur dans le home, car dans le
social el dans notre imaginaire la femme est liée au dedans ; (c’est ce social
archaïque qui a sans douie modelé notre imaginaire). Cependant il résiste au
temps. Ne dit-on pas encore que l'intérieur d'une demeure est le miroir de celle
qui l’habite ?
Le cadre malériel en vienl souvent à être doté d'un pouvoir que la femme lui
aurait inoculé par cet échange particulier, secret (d’où étrange), qui se fait entre
eux.
Dans Jeanne Dielman, quand les objets n’ont plus leur place habituelle, quand
le lit reste défait et la porte ouverte, c'est le signe inquiétant d ’un dérèglement,
d'elle, de la femme, c'est le signe de leur échange, d ’une commutation symbo
lique entre eux, elle inocule son dérèglement au cadre.
Dans Pierre Rivière, c ’est à partir de la séparation des deux cadres : celui du
père et celui de la mère, qui se font face, que Pierre Rivière commence à
organiser son crime ; mettre fin à ce vis-à-vis (ce face à face insupportable).
Premier cas :
Dans Jeanne Dielman : la déstructuration du cadre zr division du I (Jean
ne) en 2 (bonne mère-criminelle).
Dans Une fem m e sous influence : déstructuration du cadre z? division du
I (Mabel) en 2 (bonne mère-folle).
Dans Face à face : déstructuration du cadre (ou sa restructuration sous une
forme antérieure) zr division du 1 (Liv) en 2 (bonne mère-folle ou psy
chiatre-malade).
Deuxième cas :
Dans La dernière fem m e : division du cadre (chambre à part) r ï division
des 2 du couple en 1 (Gérard meurt).
Dans L ’Empire des-sens : déstructuration du cadre (le nettoyage de la cham
bre) division des 2 du couple en ! (Kishi meurt).
Dans Pierre Rivière : division du cadre (les deux maisons en face à face
^ division des 2 du couple en 1 (la mère meurt).
Dans Numéro deux, le principe est systématisé à l’image : division du cadre
en 2 écrans vidéo — retour à 1’ I. Godard seul, endormi devant ses 2 écrans
vidéo.
Cette démonstration ne se veut pas une loi, simplement une déduction, résul
tant sans doute d ’une préoccupation actuelle et dont le cinéma s’empare natu
rellement, à savoir que l'Homme n’est pas la femme ou plutôt : l’homme ^ la
femme. Ou si l’on veut : l’Homme = la femme, on aboutit donc à une rature de
El si on enlève ces traces sur le corps, alors sans doute devient-on l’ange dont
la religion du père voulait qu'il n’ait pas de sexe.
On peut dire, qu'il s'agit d'un extérieur sans perspective, au sens concret :
une mise en aplat des formes : la route, les buildings ; au sens abstrait : pas
d'issue dans un univers quadrillé, hypothéqué.
C'est pourquoi, les hommes de ces films renoncent à un tel paysage, l’appài
ne convient pas à l'homme, il le restreint et l’écrase, certains y renoncent un
instant, d'autres pour toujours, le dernier amant de Jeanne, ou Gérard qui
lente cependant une dernière échappée sur le paysage, avec ses jumelles
comme pour lui imprimer une profondeur factice encore une ligne de fuite. Ou
Kishi. dernière échappée sur le chemin, où il marche à contre courant des
hommes qui s en vont-à-la-guerre.
Paolo Uccello : Le mira
cle de l'hostie profa
née (Urbino : Galleria
Nationale delle Mar
che).
L’homme qui rentre ainsi ne porte plus avec lui la senteur des bois et du
gibier qu'on partage, il est plutôt imbibé des relents mortifères d ’un extérieur
sans espoir, c ’est dire que son intrusion dans le champ du dedans est caracté
risée par une voie sans issue : une ///i-passe, tant pour lui qui s ’y laisse piéger
que pour la femme vis-à-vis de laquelle il clôt la possibilité d'une issue, d ’une
voie ouverte.
Ils ressemblent fort, en effet, à ces bêtes à cornes, autant que dans les
mythes, elles (ils) résidaient parmi les hommes ou dieux parmi les hommes.
L'être-ange 27
c ’est en cela peut-être que se tisse un lien, un fil (d’Ariane) qui les relie,
hommes et bêtes, ensemble.
Gérard (La dernière fe m m e ) s ’exhibant nu comme une bête (les 3/4 du temps
du film) et s ’accolant des attributs qu’on pourrait dire d ’un taureau (le saucis
son par exemple) tente de défoncer (à tous les sens du mol) : Valérie, son
silence, sa porte, son refus.
Dans Numéro deux, lui aussi frappe, donne-des coups de gueule, de tête, tente
de défoncer : elle, sa résistance, son refus mais elle s ’enferme dans le dedans
(« je suis bouchée »).
Boucs, taureaux, minotaures, ils ont pour ancêtre un bouc célèbre : Dionysos,
divinité mâle et. triomphante, car il avait eu la perspicacité de s'allier les
Bacchantes qui lors des fêtes et des mystères donnés en l’honneur de leur
maître, se livraient à une danse frénétique qui les plongeaient dans un extase
mystique, extase qui leur donnait une force prodigieuse et redoutée. On les
appelle les ménades, les furieuses, dont certains héros furent les malheureuses
victimes.
Les mythes soutendent ainsi un réseau fluctuant qui reflue parfois en des
connections de l’histoire, c ’est en cette efficience souterraine que nous allons
aborder une autre histoire, celle de Pierre Rivière, dont le père, s'il est taureau,
s'apparente encore et de plus près avec un animal, nous avions parlé du cheval.
Il ressort en effet qu'il a beaucoup à voir avec un certain animal-totem : * Le
totem est en premier lien l'ancêtre du groupe, en deuxième lieu son esprit
bienfaiteur et protecteur et alors qu'il peut être dangereux pour d'autres il
connaît et épargne ses enfants » (Freud).
Dans le mémoire, Pierre mentionne très souvent (à peu près sep? Ibis) que son
père est au labour (ou qu’il sosotwc avec un homme). C’est à cette fonction
précise que Pierre lie le plus souvent son père, c ’est dans cette fonction juste
ment que le père et le cheval sont le plus liés, dans un rapport étroit où les deux
s'enchaînent à transformer, pénétrer la terre, vaincre sa résistance, mais dans
ce travail il s’opère un échange ( l’homme vainc et la terre se soumet ) qui
recueille quelque chose de l’investissement libidinal profond. C ’est dans cet
échange (particulier) que le fils regarde le père et que nous tenterons de voir le
fils regarder le père.
Le cheval est aussi agent des représailles : les raids de réddilion que tente le
père vis-à-vis de la mère sont conduits par le cheval, ou témoin, et siège
propice des retrouvailles : la réconciliation après la tentative de séparation, le
père et la mère serrés tous deux sur le dos du cheval.
Mais tout cela est de l'image, les témoignages, eux, en disent plus sur le
rapport très singulier de Pierre aux animaux, de Pierre aux chevaux.
« Il disait : « voyez Mourelle grince des dents. Mourelle était une vieille
jument appartenant à son père et dont il parlait très souvent, »
Ou : « Il se mettait quelquefois à jurer contre son cheval sans motif ».
Ou : « Je dis à l’inculpé qu’il allait tuer son cheval, « J'ai dit qu’il allait y mon
ter... il faut qu’il y monte, tu vas y monter », disait-il à son cheval. »
Ainsi Pierre Rivière s ’offre en sacrifice au père dont il fantasme avoir pris la
place d ’autorité et de règne, son horreur de l’inceste étant le corollaire et la
conjuration de cet octroi. Il relie ainsi par son acte, le monde archaïque du
totem et la religion du père. C’est le mystère de la rédemption du fils, pour
réaffirmer la religion du père. Trop tard. Il le dit d ’ailleurs en cesjours : « ce sont
les femmes qui commandent maintenant ». Ce qu’il montre sans doute dans la
fulgurancefollede soncrime, c’estque lareligiondu père nécessitebien le meurtre
de la femme. Car il n ’y a pas de place pour un double pouvoir : 1’///i-père du
pouvoir, comment sortir de cette ornière ? Par un saut de l’ange, comme tierce
nature.
Danièle DUBROUX
29
Tous deux mettent en scène une femme, seule, autour d ’un fait-divers : un
meurtre, une prise de parole (mais une parole tronquée, une parole-alibi, alié
née et finalement obturée par le discours (mâle) du pouvoir, des media — et
ce n'est pas un hasard si dans les deux cas c’est l’hystérie qui supporte la
représentation). Fait-divers donc — degré minimal de la fiction — elle-même
seuil minimum de dépassement du « cinéma vérité » — qui constitue un pre
mier niveau, minime, de discours. Le second niveau de discours, celui qui
s'impose dès les premières images et qui rend presque inutile, sinon excessif,
le support fictionnel (notamment le meurtre final dans Jeanne Dielman), c ’est
la description/dénonciation d’une aliénation-très-féminine, sur un substrat qui
n'est plus le fait-divers, mais les objets : du début à la fin, envahissement du
champ par l’ustensile, la chose : gros plan sur des assiettes, des verres, longs
plans fixes à hauteur de chaise où la femme évolue entre les meubles comme si sa
démarche tout entière consistait à éviter de s ’y cogner, où tous ses gestes
sont médiatisés par les objets, réduits à leur manipulation rationnelle et méti
culeuse : enfermement dans le cercle ordre-désordre-ordre. maniaquerie ob
sessionnelle qui s ’investit jusque dans le corps (dans les deux films, douches
sages, nettoyages économe^, gestes parcimonieux)... Toute-puissance des ob
jets qui se noue en véritable tyrannie : la femme n’a jamais fini d'en acquérir
la maîtrise (« le ménage n ’est jamais fini » : vieille complainte des foyers),
une maîtrise qui lui échappe comme lui échappe la maîtrise de son propre
corps (cf. la jouissance imprévue de Jeanne Dielman, et dans les deux films là
encore, la scène du « café raté » qu'il faut refaire : boire un café, synonyme
de détente et de plaisir personnel et gratuit, donc inutile, devient le lieu privi
légié de l’acte manqué : la punition, l'économie du sacrifice) ; ces cendriers
jamais à leur place, ces patates qui cuisent trop, ces opérations qu'on ne mène
jamais à terme (se vernir les ongles)... Objets fétichisés, objets-maîtres qui
définissent, qui structurent l'espace, les mouvements, les déplacements : pas
de fenêtre, aucune ouverture hors du cercle, et lorsque l’extérieur intervient,
il est vécu soit comme objet supplémentaire (le bébé que garde Jeanne), soit
comme redoublement, confortation de ce même univers (la mère du bébé,
invisible d'ailleurs, avec qui l'on ne parle que des problèmes du menu), soit
comme totale agression (les bruits des voisins à travers la cloison dans
L'anumr blessé). Et les objets structurent, aussi bien, le temps : pas une se
conde ne leur échappe, et on ne leur échappe pas une seconde : l’espace et le
temps en sont pleins — temps plein de la représentation que n’excède pas (à
peine, pour Jeanne Dielman) le temps de la fiction.
Comme si dans le grand découpage des mots et des choses, c ’était aux choses
que se réduisait, en fin de compte, l’univers féminin : parole absente ou mé
diatisée par le corps (l’hystérie), le grand silence d ’où naissent les gestes, et
des gestes, les objets : maîtres, c'est autour d ’eux que tout s’articule : cette
paire de ciseaux semble s ’être dérobée à l’ordre (elle traîne là par hasard)
comme pour imposer la nécessité du meurtre — qui ne tenait qu’à cette pré
sence incongrue. Imaginer le monologue intérieur de Jeanne Dielman, assise
32 Cinéma do m e sti q ue
L'amour blesse
34
... 35
Sur
Une fem m e sous influence
par
Pierre Rottenberg
Le « passé » américain, le sol, ne travaille nullement comme ici ; et c'est
pourquoi il revient sous la forme véritable de hiéroglyphes de la mémoire, de
la perception, de l’ouïe. Le remarquable film de John Cassavettes, « Une
femme sous influence », met en scène une torsion, un S de feu, de charbon et
de cendres, la torsion réciproque de cet homme et de celte femme l'un par
rapport à l’autre. Tel Hlm passant récemment à la télévision, avec son clivage
— poésie des chevaux, des forêts, le mouvement libre — l’arrivée du machi
nisme d'autre part, la vie tassée, la vie enfermée, les libertés enfermées de
l’autre — ce film lui aussi nous donne notre véritable mémoire, aussi bien
donc une telle violence, un clivage, un Nord/Sud. Il n ’en faut pas moins pour
qu’en 100 ans donc se fonde un matériau qui va revenir dans une précision
visuelle, sonore, une LECTURE, celle du film de John Cassavettes. On ne
peut manquer de penser aussi à ce très bon film « Le parc de la punition » d ’il
y a quelques années. De même dans le film de Cassavettes, quelque chose des
données tribales fie repas autour de la table) se retrouve, le tribal dans son
enchaînement, dans son déchaînement. Gena Rowlands probablement dé
chaîne à travers elle sa propre tribalité, son rapport au Père, dans la torsion
d ’une Danse, un S scintillant et dans lequel brille tout le feu, toutes les cen
dres. Ce qui nous semble très remarquable, aussi bien dans « Le Parc de la
Punition » que dans « Une femme sous influence » c ’est la bande sonore et
visuelle, véritable ruban de Moebius, sur laquelle précisément tel point marqué
n ’est nullement un rapport arrêté, figé dans un présent fixe, mais tout au
contraire l'ébranlement, le premier frisson (on ne peut manquer d ’évoquer
l’odeur du chèvrefeuille chez Faulkner). Le pharisianisme familial est dans le
film de John Cassavettes présenté comme l’était le tribunal devant lequel pas
saient les réfractaires à la guerre du Vietnam, comme l’est cet autre tribunal
des médecins dans « Vol au-dessus d'un nid de coucou ». Nous entrons, avec
de^tels documents, dans UNE H ISTO IRE DU CLIVAG E, le clivage du sol
américain n ’étant qüe de 100 années à peine, mais suivant de telles fractures,
de tels déchirements q u ’aussi bien la tribalité (çf. Freud) que les données
hiéroglyphiques (là aussi cf. Freud) travaillent, sautent dans l’écran. Le ma
chinisme présent dans le film de Cassavettes sous la forme de cette autre
Danse, celle des camionneurs, ce machinisme reprend autrement comment,
dans tel film récent, la machine à vapeur apparaissait à la fin de la guerre de
Sécession, contre les chevaux. Dans le jeu de Peter Falk on retrouve le meil
leur James Dean, ce côté arasé, cherchant ses prises (les prises du dialogue)
plus bas, plus bas que la simple posture verticale, conventionnelle, de l’acteur
américain. On se souvient de Dean dans toutes ses sueurs de son rapport au
Père et à la Mère dans « A l’Est d ’Eden ». Ce retour en force nous semble
être une école de travail tout à fait remarquable sur les postures du corps. On
a envie de dire que « La Mariée mise à nu » de Duchamp y trouve tout à coup
son sens, quelque chose en effet comme une géographie hiéroglyphique inter
ne, une tache de couleurs. Une ironie, un humour renverse tout ce qui pour
rait croire encore, ne serait-ce que par une seule fibre, aux nécessités, à la
réalité de sa propre apologie. Gena Rowlands détruit l’image familiale, la
quelle nous est donnée visuellement avec une précision dans le matériau : ce
n'est pas pour rien si à la fin du film les chaises que rangent l’homme et la
femme afin de pouvoir déplier le lit sont sans style, un style petit-bourgeois,
et en effet tout le S. toute la bande de Moebius de cette femme c ’est cela, c ’est
sa torsion autour, dans, à travers la laideur conventionnelle de sa parenté,
36 C inéma dom e stiq ue
c ’est comment comme un stéréotype elle propose à manger, encore et encore
des « spaghetti », comment elle donne ce surnom à l’un de ses trois enfants.
UNE HISTOIRE DU CLIVAGE en effet ira chercher là sa réalité. Elle sera
non seulement comment, dans un matériau brassé, concassé, Nord/Sud re
viendront. mais comment la petite-bourgeoisie ira inscrire en miroir, dans un
miroir laid, son image, sa fin, sa retombée. C ’est un autre « Parc de la Puni
tion » que connaît, que traverse Peter Falk dans ce film, lui aussi court dans
un désert et si ce ne sont pas les voitures des policiers qui le poursuivent,
c'est le S scintillant, ce serpent, cet Autre, cette inquiétante étrangeté qui
‘ habite sa femme : ce ne sera donc pas le drapeau américain qu’il voudra re
joindre en courant (puisque tel était le contrat entre le tribunal et les réfractai-
res), mais ce qu’il voudra rejoindre en courant ou en dévalant une pente
qu’on dirait être celle d ’un volcan, c ’est à la fois la partie la plus interne de ce
S scintillant, et le point de non-tourbillon de ce S, le point calme d ’un tel
Maelstrôm. L ’excellente qualité du docüment fait que rien n’est résolu dans
ce sens. Latribalitéjoueàplusieursniveaux : moment extrêmement violentetfort
où les trois enfants, deux garçons et une fille, font un incessant barrage entre leur
Père et leur Mère, dans tout un rapport égaré au Bon et au Mauvais objet, bons et
mauvais objets qui justement, depuis 100 ans par exemple aux Etats-Unis, n’ont
pas manqué d ’être constamment triés, répertoriés, jetés. L ’Après Société de
Consommation se fait lire là.‘ Société qui traverse son Parc de la Punition, et
bien entendu le fond battant en est Biblique. Lorsque Gena Rowlands procède
à son rituel initiateur (qu’il faut avoir entendu, vu), on sait q u ’elle va trier
encore entre Bon et Mauvais objet, que le rapport au Père (dans son cas Mère
gommée) va repasser scéniquement, violemment. Aussi Peter Falk a-t-il
comme posture, n ’a-t-il d ’autre possibilité de posture que de tenir le Serpent
au bout de son doigt dressé. Un nouveau réalisme cinématographique améri
cain se développe remarquablement, ouvrant l’opération chirurgicale, plaçant
sans ménagement ses pinces autour de la plaie à débrider. L ’HISTOIRE DU
CLIVAGE n ’est autre simultanément que l’HISTOIRE DES ESCLAVA
GES, les rapports Nord/Sud (Guerre de Sécession) se retrouvant dans la tor
sion, dans la bande de Moebius et sur cette bande'ce qui est à l'envers dit un
autre endroit, les objets (bons, mauvais) subissant un ébranlement profond,
physique, symbolique, dans leur distribution. Peter Falk tourne dans une
fosse où sifflent les serpents, les morceaux détachés du surgissement infantile
dans la représentation que vit Gena Rowlands. Tout au contraire, très loin de
tout « état d ’âme » occidental européen, sans histoire, sans"politique, sans
sexualité, le vécu dans les objets menace constamment quelque part, luit dan
gereusement ; ce vécu vient du Père cependant (un Père pourtant bien « tran
quille », bien conventionnel) et toute la pulsion haineuse de Gena Rowlands
tente, aussi, de contourner cela, son propre Nord/Sud, sa propre guerre de
Sécession contre son Père, mais en même tejrips elle y est'déjà, dans une telle
Sécession. Ici, Bon et Mauvais vont subir un ébranlement volcanique, Une
coulée de lave ; elle est sa propre méchanceté, sa propre trahison (lorsqu’elle
fait venir un homme chez elle en l’absence de son mari), mais cette trahison
d ’un soir dit en fait l’envers sur lequel elle se trouve, ce versant du volcan et
c ’est pourquoi la question n’est pas de la lire « à l’endroit », dans un endroit
toujours conventionnel ; elle est à lire dans le sifflement de l’envers clivant,
du clivage, de l’histoire clivée de tous les esclavages et leurs hiéroglyphes, //
est bon que le texte biblique, les données bibliques, à ce prix, reviennent,
éclatent comme un volcan... Depuis ce Paradis, cet Enfer qu’est une rue lors
qu’on attend ses enfants devant revenir de l’école en car, depuis toutes ces
données tribales, les arrachements, comment Gena Rowlands insulte salutai-
rement ces femmes dans la rue en leur demandant l’heure — depuis cela toute
une somme textuelle, volcanique, ne va pas manquer de se lever, configurant,
ou reconfigurant tout ce que nous croyons savoir, ce que nous avons mal vu,
pas vu, oublié, passé sous silence, détruit, menti, déchiqueté, pensé — nous
ne savons rien, nous plaçons un degré d ’arasement plus bas, toujours plus
bas ; je ne veux pas manquer d ’évoquer pour Finir James Dean dans « A l’Est
d ’Eden » face à sa mère à la croisée des chemins, avec son étrange chapeau
noir en forme de cornes.
Pierre ROTTENBERG
37
Cahiers : Tu disais toi-m êm e dans l'in te rvie w à à partir d e la non-linéarité du récit, mais surtout
Libération que tu en as oublié beaucoup, de ces au travers de la structure interne d e c h a q u e
pratiques « marginales », « subversives », » de s c è n e (voir plan-séquence). Si la re-définition
détournem ent », etc. Quelques-unes dont tu au du réalisme passait par là, par ce qu e tu ap p e l
rais voulu parler, aussi ? Penses-tu q u 'il y a des les « réalisme du désir », j'aurais le sentim ent
p riorités à é ta b lir p a rm i ces pratiques, qu'on d ’avoir avancé d ’un pas. Et q u a n d tu dis aussi
p eu t encore raisonner à leur p ro po s en termes « q u ’on a vraiment le sentim ent d'y être et de ne
de « tactique » et de » stratégie » ? pas y être, d a n s la réalité, d a n s la fiction », tu
A ussi : mets le doigt e x a cte m e n t ou la question se si
P ourquoi Genève, la Suisse, la frontière ? tue. Pour moi c ’est l'évidence mais c 'e st la p re
Com m ent expliques-tu que ce soient Godard, mière fois q u 'u n critique le dit. C’est le fonde
Reusser, to i q u i — seuls — arrivent à mettre-en- ment de mon travail sur l’écriture et sur la fic
film le gauchisme ? tion, c e mouvem ent de va-et-vient, entre l’atti
rance du réel et le d é c ro c h a g e du réel, entre le
« vrai » et le « faux ». Débrayer c h a q u e fois
A. TANNER : Nous n ’avons pas, John Berger que la fiction embraye, ça permet au spe cta te ur
et moi, « oublié » certaines de c e s pratiques de d e reprendre la balle au bond, de l'em pêcher de
détournem ent, nous en avons laissé de côté. s ’enfoncer d a n s son état de dem i-conscience,
Nous ne voulions pas établir un inventaire ou ça lui redonne sa place et ça établit le dialogue.
un catalogue et aussi éviter les discours trop
m arq u é s pour ne p a s sortir du cercle. Le choix
s 'e st fait petit à petit, à travers ce qui nous était Cahiers : Les acteurs sem blent faire, vraiment,
le plus proche, et sur huit photos de c om édiens le film, et tu n'as pas choisi n 'im p o rte q u i : que
qui formaient le point de départ de l’élaboration représentent-ils p a r rapport à la « nouvelle géné
du scénario. La « stratégie » c o n c e rn e donc d a ration » de comédiens, et com m ent envisages-tu
vantage le film, son discours et son spectateur la « direction d'acteurs » ? (Autrem ent d it : la
q ue la réalité. génération du Café de la G are/
champ, en » traînant d a n s les vides ». bien obli Tu me déboutonnes... » — Coupez !). Qu'est-ce
gée de filmer aussi les n uque s d e s acteurs, en que tu avais en tête en coupant toujours « au
«frottant l'œ il» du spectateur. En la rétablis bon m o m e nt » ?
sa n t d a n s sa « vraie nature », la cam éra devient
le principal tra n sg re sse u r d e s c o d e s établis.
b) au tournage, le,plari s é q u e n c e r a m è n e e n A. Tanner : Barrer le voyeurisme, oui, bien sûr.
force — une vérité, sûrem ent repérable d a n s le Et puis quoi faire au-delà ? Le voyeurisme a été
résultat : la vérité du travail; d ’un travail non- institutionalisé au ciném a (Salle X) pour mieux
synthétisé ou émietté. du travail de la technique couper la route vers toute représentation éroti-'
et d e s c o m é d i e n s .: Le plan s é q u e n c é est une que, d è s lors ségréguée, a ssociée à la bêtise et
unité de travail, un bloc qui contient le risque, à là laideur. C om m ent faire à partir de ç a ?
s a n s possibilité d e rafistolage, s a n s « couvertu Tourner de vrais films pour les salles X ? Peut-
re », où il n'y a p a s c in e heure d ’éclairage entre être. Pour l’instant, d a n s les salles non-X,
la question d ’un p e rs o n n a g e et la réponse de quand les gens bouffent à l’écran, ils bouffent.
l’autre, où l’on ne court pas derrière les rac Quand ils font l'amour ils font semblant. On
cords du plan tourné il y a quatre jours. Evi s ’arrête forcém ent q u elque part, généralem ent
demment, le p lan-séquence est étroitem ent m a au seuil du ridicule. Autant s'arrêter avant. Et én
rié au son synchrone (la voix unie au corps). s ’arrêtant avant, on signifie, on marque, à d é :
J.-M. Straub a parlé de la difficulté de » mettre faut de mieux, la corruption culturelle qui règne,
les ciseaux » lorsqu’on tourne en son synchro en ce domaine. Le passif est lourd mais je me.
ne. J ’éprouve le m êm e sentiment. Les c o m é d e m a nde aussi parfois si la sexualité, parce
diens et les techniciens sont autrem ent sollici q u ’elle est une expérience si subjective et pro
tés et stimulés. Un petit court-m étrage le matin, fonde, peut être vraiment exprim ée - mon-,
un autre l'après-midi. t r é e — à l’écran. Reste le dire, parfois plus vio-’
[Link] beau que le montré.
c) d a n s « Jonas » le plan s é q u e n c e e [Link] sys
tèm e formel, un peu m écanique il est vrai, mais
nécessaire à partir du m om ent où il devient le
Cahiers : On a aussi l'im pression de retrouver
pivot du discours. Il convient évidem ment à la
dans J o n a s les personnages de tes autres film s ;
structure épique (au ..sens brechtien) du film,
J o n a s com m e synthèse (apogée... ?) dè ta p ro
suite de s c è n e s refermées sur elles-même afin
duction : c'est voulu ? As-tu d'autres projets,,
de mieux se répondre les une s les autres. Mieux
d ’autres désirs de film s : dans la lignée des prér
isoler les élém ents pour créer d e [Link] p p o rts e n
cèdent s, ailleurs ?
tre eux. L’unité du plan s é q u e n c e permet de mieux
dé tacher les maillons de la chaîne.
d) Le plan s é q u e n c e privilégie cè m om ent c a A. Tanner : Jonas e st certainem ent le bout de .
pital d a n s la scène, d a n s le plan (dans la m e quelque chose, et aussi la synthèse de me? a u
sure où il y en a peu) : la coupe, le passage, ce tres films (Le M ilieu du m onde est à m ettre,
24° de s e c o n d e si cha rg é de sens. entre parenthèses). J'ai l’impression de savoir
un peu jouer des p e rs o n n a g e s de ce q u e j’a p - ;
e) Le d é c o u p a g e recousu au m ontage « invisi
pelle mon « petit théâtre genevois.»», et q u ’il me
ble » crée le reflet du réel, l’illusion, le m e n s o n
faut aller voir ailleurs (pas forcément d a n s .la
ge. Ce vers quoi il faut tendre c ’est le reflet du géographie). J e c o m m e n c e à me méfier de
reflet du réel.
l’humour, arm e à double tranchant qui se re
f) Un ami producteur, ami mais producteur tourne contre vous, et je sais q u 'o n ne peut trop
tout de même, m ’a dit un jour : le plan sé q u e n c e longtem ps m archer sur une [Link]. Quitte,
c ’est chiant. C’est bon signe. à tom ber un jour, autant choisir de quel côté.
J'ai des désirs de films, assez précis quand au,
g) Non, je ne suis pas fétichiste. On peut bien ««comment » mais dont les thèm es sont encore
sûr découper, mais en fonction d ’un m ontage trop flous. Mieux filmer les faits, les choses, le
autre q u ’u ne opération de simple couture. Ôn gestus, et moins filmer les idées. Adieu, pour, un
peut tourner en son post-synchronïsé,’ mais si tem ps peut-être, à un petit côté « café-théâtre »..
ce choix dé c oule d ’un a-priori esthétique (Bres-
son) et non pas de la p a re s s e économ ique.
C ahiers: On a l'im pression que ies hom mes
Cahiers : C'est très déroutant, la façon d ont tù dans ton film se définissent avant to u t par, le ur
barres systém atiquem ent to u t voyeurisme, position sociale (Max Tex-m ilitant jo urnaliste;
toute représentation érotique dans ton film. M athieu « q u i appartient à la classe ouvrière »,
Comme si les rapports physiques, dans ce Marco le professeur, M arcel i'agriculteur-artiste
((■Nouveau M onde A m o ureu x », ne passaient — le facteur Cheval de l'écologie), tandis que les
que dans le discours («Je te déboutonne... femmes fonctionnent p lu tô t com m e archétypes,
42 Jon;is
« p sych o lo g iq u es » : M athifde la m ère épanouie, aux affaires du monde... Question-bateau. Di
Marie la p etite fille, M adeleine la vam p m y sti so n s q ue le film montre d ’autres images, d ’a u
que, e t M arguerite la fe m m e -h o m m e (qui tres mots, d'autres têtes q ue d a n s le cadavre de
conduit le tracteur, tient les com ptes, em bauche la représentation bourgeoise. Et huit héros po
les ouvriers et les débauche entre les carottes et sitifs, qui tous «< réussissent leurs vies », ça ne
la soupe). Est-ce qu e c 'e st par là qu'on les m a n leur suffit pas ? Pour être sérieux, disons que
q u e un p e u (qu'on les fa n ta sm e), les fem m es, et J o n a s contient aussi la part du doute, et que
est-ce qu'o n p e u t y échapper, à ces tiroirs ? Et le certains ont vu courir quelque part, tout au
fém in ism e dans les m o u v e m e n ts issus de 68 long, le fil tenu mais résistant du désespoir.
d o n t on parlait to u t à l'heure, c o m m e n t tu le si Possible.
tues ? Est-ce q u e toi, h o m m e + cinéaste, tu
veux, est-ce qu e tu p e u x en parler ?
Cahiers : Ce désir de pratique, on doit p ouvoir
A. Tanner : La position respective des hom mes l'expliquer en partie par le fait qu e les m o d e s de
et des fem m es d a n s Jo n a s correspond lar vie qui y s o n t m is en sc èn e nous interpellent
g em ent à ce qui est en c o re la réalité, à l’inté directem ent {n o u s : rescapés de 68, du naufrage
rieur du cercle, même dans la marge. Ne pas qui a fait chavirer Jo n a s — m ais dans quelle ba
vouloir trop en sortir, éviter le discours leine ?), par rapport à un quotidien (à la fois réel
d ’avant-garde correspondait à notre désir de et fantasm atique, tout le film je crois jo u e sur
« normaliser >• la marginalité, de la faire rentrer le cette am biguïté) d o n t la représentation à récran
plus possible d a n s le cercle. Il est possible que p e rm e t de prendre en charge le désir. D'où cette
les fem m es aient payé pour cela. Lorsque j’ai difficulté à tenir un discours « critique » sur le
présenté le film aux Etats-Unis, les filles n ’ont film (il m 'a été im possible d'en faire un texte
pas m anqué d e me le faire savoir. Et je crois <( sérieux » — et c'est là qu'intervient l'intérêt de
que d a n s une certaine m esure elles avaient rai ces questions). Mais toi, quelle position as-tu par
son : il existe un m an q u e de ce côté-là. Pour me rapport à un discours s u r le film ? C o m m e n t as-
d é d o u a n e r un peu, je dirai q ue mes deux films tu envie d'en parler, d ’en en tendre parler ?
p réc é d e n ts étaient centrés sur le discours fémi
niste. Il reste q ue sur ce sujet les hom m es s 'a r A. Tanner : J'ai souhaité q ue ces m odes a e vie
rêtent quelque part, et q ue seules les femmes mis en sc èn e interpellent surtout d ’autres que
peuvent continuer.
ceux que tu appelles « les rescapés de 68, les
resc a p é s du naufrage ». D'abord il n ’y a pas eu
Cahiers : Tu parlais d'« o p tim ism e » à propos de naufrage, en tous c as pas pour ceux qui,
de ton film (d 'o p tim ism e et de lucidité). N e com m e ici, n ’étaient pas directem ent les ac-
serait-ce p a s qu'il ferait naître (c'est du m oins tçurs de la pièce. Car 68 (ou plutôt mai 68) fut
c o m m e ça q u e je le ressens) un désir de pratique un grand théâtre de rue, avec l'intendance en
p lu tô t qu'un désir de discours ? (Est-ce que tu grève qui attendait qu e ça ce passe. Et ce qui
arrives, là, à te m e ttre à la place du spectateur ?). importe, bien davantage que « les événe
m ents », ce sont les retombées, d a n s la m esure
A. Tanner : Oui, j ’espère. Le discours est dans justem ent où ce théâtre mit en sc èn e des e s
le corps du film. Sa suite logique d a n s la tête du poirs et fit affleurer les désirs cachés, qui d e
spectateur, ça devrait être un désir de pratique. puis sont d em eurés à la surface. Et c ’est de cela
Et le fonctionnem ent du film lui-même sur le dont il s ’agit, plutôt que du sort des « naufra
spectateur, la possibilité q u ’il devrait avoir de gés ». D’où peut-être une première difficulté.
passer par les « trous », par les frustrations, de Ensuite, on l’a vu, Jo n a s est un film « double »,
s'envoler un peu et de toujours retomber sur <« double-jeu », où le courant, pour passer, a été
ses pattes, d ’y croire et de n ’y pas croire, tout branché sur deux pôles, com m e tu le dis : réel
cela devrait le questionner plutôt q ue de (soupe, travail, école, enfants) et fantasmatique.
provoquer l’éternel p ro c e s s u s « engluem ent- C ’était un jeu difficile, casse-cou, et l'ambigüité
défoulement-expulsion ». J ’essaie toujours de qui en découle est certaine. Sans pouvoir défi
me mettre à la place du spectateur, c ’est évi nir e xactem ent les raisons de cette attitude, il
dent. Tu fais des images, des sons, et toujours, me paraissait impossible d ’attaquer de front,
ça fait quelque c h o se au spectateur. Se d e m a n d 'aborder le sujet par l’écriture réaliste, le
der ce que ça fait est la moindre des choses. On « premier degré ». Déjà les distributeurs n ’ont
peut aussi filmer l’intérieur de son crâne, et si jamais su par quel bout prendre ce « produit »,
on a du talent ça tém oignera aussi, mais je n ’ai d a n s quel casier le ranger, com m ent le vendre.
pas l’impression d'être doué pour ça. Au difficultés du critique, je ne peux répondre.
L’optimisme ? J ’en ai parlé parce que les jour Par rapport au discours sur le film, je ne peux
nalistes me posent toujours la question, comme q u ’écouter, quand ça en vaut la peine (pas s o u
si eux désiraient savoir si ils devaient être opti vent) ou enc o re souhaiter un écho. Ma position
mistes ou pessim istes dans leur vie ou quand c ’est le film. Le film est un objet fini, mais dont
Entretien avec A. Tanner 43
je ne peux prévoir tous les aboutissem ents. Il moteur, pour moi c ’est l’image de Mathieu (et
est inévitablement, dans l’oeil de l’autre, un peu aussi : c 'est Rufus avec ma veste de pluie, la
différent q ue tel que je l’ai fait. Il existe aussi casquette de l'assistant, le cache-nez de la
par ce qui m’échappe, et donc ce qui peut me script) donc l’image de Mathieu q u ’on a faite
révéler. Là, j'aimerai écouter. Mais écouter quoi ? avec Rufus. Et ça m arche c o m m ent cette image,
Le discours politique? Le constat sur « l ’état ça raconte quoi, ça fait quoi au s p e cta te u r ? La
des c h o s e s » ? Godard disait une fois : un critique contenu-iste, la pratique des p e rso n n a
hom m e à cheval au ciném a ce n ’est pas un ges, oui, c 'est évident. Mais aussi la pratique de
hom m e à cheval, c ’est l'image d ’un homme à dire c es autres pratiques. Le cinéma, et dans
cheval. Alors, q u a n d Mathieu est sur son vélo quel contexte, par quels chemins.
44 Jonas.
Ici ou ailleurs
par
Serge Le Peron
Mais au bout du compte eux aussi concluaient leur entreprise par un non-
lieu. de nature différente mais qui littéralement, signifiait la même chose. Au
lieu de découvrir ce qu’il y avait dans la vie, peut être sous le geste de Rose-
monde, derrière tout ça, ils découvraient le vide sous eux ; quelle que soit la
méthode propre à chacun (rationalité pour Pierre, poésie pour Paul et vice-
versa car Ils/échangeaient en cours de roule), la vérité qu’ils découvraient,
c ’était le non-lieu. Et par là Rosemonde leur échappait.
Dans ses trois questions sur six fois deux (CdC n" 271 >; Gilles Deleuze a
montré combien l’important chez Godard était le E T ..L ’important chez Tan
ner c'est-Je OU : celui de la poésie de Pierre OU la rationalité de Paul ; celui
de Charles mort OU vif (1969) ; la Suisse OU l’Afrique du Nord du Retour
d ’Afrique (la mansarde c ’est bien ce non-lieu) ; le ici OU ailleurs que com
porte l'expression Milieu du Monde (1975) ; le aujourd’hui OU demain de
Jonas : c ’est le lieu de la période actuelle ; entre l'après 68 et l’an 2000:'
.C'est le genre de lien que l’utopie entretiènt avec le réel, l’une effondre l’au
tre et réciproquement ; et pour peu qu’ils ouvrent les yeux, céux qui préfèrent
l’un ou l’autre sont suspendus entre les deux mondes. C’est dans cet espace
laissé vacant qu'on retrouve les huit' personnages •de. Jonas filmés par
quelqu’un qui comme eux se place du point de vue de l’utopie pour regar
der le monde d'aujourd’hui. Aussi le monde d ’aujourd’hui est ramené à ses
apparences.
Déjà Charles {«mort ou vif») évoluait à l’intérieur d ’un cadre de vie dont
l’absurdité, le vide, lui apparaissaient soudain alors qu'il se regardait (lui et
son cadre de vie) dans le miroir d'une salle de bains : dans un miroir à la fois
là où l’on est et là où l’on n ’est pas, espace réel et irréel ; là où les apparences
sont chez elles et s’avouent avec une inquiétante étrangeté, comme telles.
. Les personnages, on sait presque tout sur eux ; on a les détails, ce ne sont
pas des personnages imaginaires, loin de là. D’où ils viennent et comment ils
sont venus, ce qu’ils font et ce qu’ils rêvent ; leur métier bien sûr et où et
comment ils travaillent ; et comment ils se rendent à leur travail et même ce
46 Jonas.
qu’ils font en dehors de leur temps de travail... Rarement dans les films on
sait autant de choses sur les activités, sur l’ancrage social, historique, psycho
logique, éthique des personnages ; souvent le film consiste à les découvrir ;
ceux de Tanner les donnent d ’emblée, comme ils SONT. Mais ces personna
ges ont une caractéristique qui change tout, c’est qu’ils se définissent toujours
par un plus et un moins ; derrière chaque terme il y a un autre terme qui annule
le premier : la caissière vole, le professeur d'Histoire philosophe sur le temps,
le militant est déçu, le travailleur est au chômage.
Aussi ce qui les constitue comme êtres n ’est pas ce qui les constitue comme
personnages ; dans les films de Tanner, on va le voir, l'important c’est ce
qu’ils pensent car leur vraie caractéristique est de dire et de faire ce qu’ils
pensent ; ils sont même faits pour ça.
En tout cas. quel que soit leur classe, leur sexe, leur âge, leurs problèmes, ils
sont incroyablement disponibles, indifférents mêmes aux conséquences, ori
gines. significations de leurs actes. Aussi, qu’ils prennent des tournants, qu’ils
fassent des ruptures, ils gardent le même rythme et le même ton. Ils sont de
ceux qui glissent et rentrent dans le réel, mais de la manière dont Raymond
Bussières (Charles la Vapeur dans le film) rentre dans le paysage : comme
dans une image.
A LIP, en France, il n’y a pas longtemps, et pas loin de la Suisse, les ou
vriers avaient avancé et pratiqué l’idée que l’usine était là où étaient les ou
vriers ; c ’était leur manière d ’irréaliser l’usine capitaliste d ’aujourd’hui, celle
qui a pignon sur rue et de réaliser l'impossible usine de demain, là aussi nulle
part ; cela paraissait utopique et pourtant les répercussions dans le réel
avaient été immenses et révélatrices : le pouvoir affolé avait tenu à manifester
son existence. C ’est qu’à Lip, l'utopie c ’était une manière de parler, pas un
sujet de discussion.
Dans Jonas. la fiction c'est là où sont les personnages et l’utopie n’est pas
simple argument de la fiction ; quelque chose qui la dramatiserait, y produirait
des effets, du comique ou des larmes, de la peur (précisément comme dans
tous les films île science-fiction ou fantastiques, où un élément irrationnel bou
leverse et [Link]'.t1on permanence le récit) ; elle est le principe organisateur
de tout le film : u n m a n i è r e de fiction en quelque sorte.
Aussi elle est tendue de part en part entre ce double moment de réalisation
d'un système idéal (impossible) et d ’irréalisation corrélative du système réfé
rentiel. La fiction est quelque part entre ces deux pôles, comme les person
nages qui la font exister : elle est bien là où ils sont, mais « ils » ne sont pas
souvent là où on les croit. On les croit dans une cuisine à éplucher des oi
gnons et ils sont au fond d ’un débat sur la Révolution ; on en localise deux
dans la cuisiné de Charles la Vapeur et soudain il apparaît qu’ils sont dans
l'arrière-salle d'un café à Béziers en 1936 ; on nous présente une salle de
classe, c'est un endroit où l'on découpe des mètres de boudin au rythme d'un
métronome sur la ligne infinie d'un conte philosophique ; plus tard dans une
serre il y a une école aux méthodes révolutionnaires etc.
Au fond la fiction est dans la tête des personnages, pour l’essentiel : car sans
en avoir l'air les personnages de Tanner ne vivent que pour leurs idées. On
voit quelle importance elles ont : elles organisent et désorganisent tout, la
fiction, les personnages, le filmage, le jeu des comédiens, car ce sont des
idées utopiques.
Ici ou ailleurs 47
Ce que les personnages pensent a déjà été dit ou écrit par d ’autres ; ce ne
sont pas des idées originales, produites par eux,ou des leçons qui ressorti
raient de la fiction. Tanner ne le cache pas ; comme les baleines dont il est
question dans le film, les personnages ne sont pas à proprement parler ex
pressifs, ils n ’émettent que des sons axiés : idées gauchistes modernes ou
écrits philosophiques et politiques anciens (Rousseau),poésie (Pablo Néruda,
Octavio Paz), travaux scientifiques (Piaget)...
11
Les huit Ma
par
Serge Dâney
On retrouve dans Jonas les deux grands prétextes à réver auxquels Alain
Tanner nous a habitués : la charcuterie (le boudin du cours d'histoire fait
écho à la chair à saucisse de La Salamandre : ils ont pour mission d ’incarner
ce qu'il en est du temps, temps de travail et travail du temps) et la topogra
phie (la Suisse comme milieu du monde capitaliste, mi-lieu où se recoupent
toutes les frontières, utopie). Mais il y a dans Jo/ma, par rapport aux films
précédents, quelque chose de plus : comme le pari d'être le plus didactique
(première référence à Rousseau. ['Emile) et le plus exhaustif possible (se
condé référence à Rousseau. l'Encyclopédie). Qu'est-ce que Jonas ? Un en
trelacs suisse. un dessin sur un mur, un nom de baptême, une réflexion sur Je
temps-boudin1 et l'espacc-baleine. un conte philosophique, la trace d'une gé
I. Le temps. C'esl le leit nération ? En tout cas. le tableau vivant d ’une « intelligentsia sans attaches ».
motiv du film, ce dont les
huit Ma ne cessent de parlex. Une génération y est peinte, avec humour, précision, tendresse distante.
M' s'agit toujours du temps Une génération, pas une famille. Jonas n'est pas une fiction unanimiste. un
qui reste. Il scrtiil plus juste
de parler des temps, comme
Vincent. Françtris. Paul et les autres d'extrême-gauche, en ceci que les fic
on le fait dans ta grammaire. tions unahimistes (qui sont aussi les fictions fnmilialistes) donnent aux conflits
Jonas serait alors une série (de classe et de génération) une scène pour y donner le spectacle de leur
infinie, une collection insolite résorption (de La gijle à La fem m e de Jean). Tanner, lui. comme dans cet
de futurs antérieurs. Certains autre film qui nous vient aussi du cœur du Capital. Milestones. ne filme
•connus et familiers (temps
d ‘une grossesse, d’une peine qù*//;u' génération mais sur plusieurs scènes, la génération qui, d'être née en
de prison, d'un cours d'his- 1968, aura bientôt'dix ans.
Les huit Ma 49
.toire. d'un tour de roulette), Exposé didactique, tableau où aucune figure ne manque, Jonas est pourtant
d'autres ..moins évidents un film sans moralité, dépourvu de ce léger excès de savoir du cinéaste sur
(temps de lu spéculation im
mobilière,- de ]'climiniition ceux qu’il filme. Jonas est un film didactique sans leçon, un film encyclopédi
catastrophique des haleines), que saris conclusion. Tanner, c’est évident, n’en sait pas plus que le plus
d'autres encore pjus étranges conscient de ses personnages {Rufus-Matthieu). Il ne simule pas ce savoir.
(temps de la .tique capable C'est en cela que réside Vétrangeté de son projet, la légère perversion qui le
d ’attendre dix-huit ans avant
de se laisser tomber sur une
fait échapper, (de justesse ? peut-être) à toute lecture univoque, militante, mo-
bête à sang chaud, temps de ralisanle (c’est la même chose). C ’est aussi ce qui peut définir (ce renonce
reflux de la semence vers le ment au métalangage) au plus près ce qu’est un film contemporain.
milieu du Iront dans une va-
.riante sexuelle du tantrisme)
etc. Comme tous les utopis
Filmer une génération se distingue en plusieurs points de filmer une famille.
tes. Tanner rcille le temps Dans la famille, chaque sujet trouve déjà constituée la scène où va se rejouer
(thème du boudin), mais la question de son origine (la scène primitive : le désir des géniteurs) et celle
après I avoii ' disséminé en de sa place (le théâtre oedipien : l’assomption de son sexe). Transmission du
d'infinies icni{)t»tilitc\.
nom et du rôle. Dans la génération, il y a comme un déplacement pervers par
rapport à la famille. Une génération n'est pas seulement une classe d ’âge,
c ’est aussi une classe d ’expériences et de discours. Une génération politique se
définit elle-même comme née à tel ou tel moment, non du désir des géniteurs,
mais d'un pli (du boudin) de l'Histoire. Sa naissance, elle en établit elle-même
le certificat. En ce sens, une génération se dit toujours, tôt ou tard, perdue
comme un enfant trouvé a d ’abord été perdu. Les huit protagonistes de Jonas
ont décidé qu’ils étaient nés avec 1968, comme ceux de Mifestones avec la
guerre du Vietnam ou Charles la Vapeur (R. Bussières) avec 1936. L'origine,
on le voit, est nécessairement un mythe. Ce que Tanner sait.
2. Le prénom, n ’est pas le
nom. C’est-à-dire.. n'est pas Max, Matthieu. Madeleine. Marco, Marguerite, Marcel, Mathilde, Marie ont
le Nom-du-Père. Il est du nom ceci en commun qu'ils commencent avec Ma. Ils commencent avec le code.
la partie maternelle, soufflée Ce Ma (de Mai 68) est aussi le Ma de l'élément maternel. Les huit Ma ne sont
par la baleine. Il y aurait réunis qu'une seule fois, vers la fin du film, autour d ’une table, à la fin du
beaucoup à due sur l’utilisa
tion des prénoms dans les repas. Il ne s'agit pas tant de célébrer leur alliance et leur complicité (dont
films récents, soit pour scel tout nous dit qu'elle est extrêmement précaire) que de décider du prénom 2 de
ler un unanimisme. Virn-rnr. l’enfant à naître. C’est alors la caméra qui anticipe sur la réponse, en traçant
Fran^tns , / ‘tint et hw tm u ïs . autour d ’eux un cercle qui a, très exactement, la forme d ’une baleine. Leur
Boh t’i Ctintl et '/Vf/ (V Alice. aventure aura consisté à troquer la mauvaise mère (contre laquelle on ne se
soit pour le disséminer (Sur et
sous la communication :
révolte pas, la pire, la société suisse)3 contre la bonne mère (cette baleine
Ltmistm, Jeun-Lue. Marcel. cloacale dont ils sont les organes et qui n’en finit pas de hanter le film — voir
René. Jiii'ijiit’li/H' et Liuht- notre photo de couverture, n° 272), cette baleine qui. bien que mammifère,
VIC).
n'enfante pas mais dégorge un petit d ’homme, Jonas.
3. C ’est de Lausanne que Décider de son origine, voilà bien l’utopie. Dans La Cecilia, une génération
vient Le grand n>ir, comme
de Genève Jouas ou de Gre
vient d ’un livre et y retourne. Dans les plus beaux films de Demy (Les demoi
noble les productions de So- selles de Rochefort, par exemple) les générations coexistent mais par hasards.
nimage. Cinéma de fronta S'il y a une lecture naive de Jonas. c’est bien celle qui verrait dans le film un
liers. donc le seul à même de exemple de transmission heureuse et réussie de l’expérience politique d ’une
typer * le gauchisme » si le génération à une autre. L'enfant du dernier plan crayonne sur les figures in
gauchisme c ’est la recherche
têtue des frontières cl des compréhensibles du passé. Pas de testament. C ’est que l’utopie, ce n ’est pas
seuils, le relevé de leur des l'avenir (même probable — objet des futurologues — ou caché dans le présent
sin changeant. L'absence — objet des dialecticiens) c ’est plutôt la projection arbitraire dans l’avenir de
d ’une scène politique (réduite ce qui plaît dans le présent, une enfance prolongée (cf le texte de Pascal Kané
à Ziegler, seul homme politi
que suisse connu) où une
sur La Cecilia. Cahiers n" 265. p. 21). Elle est le triomphe du code (de l’écri
gauche réformiste viendrait ture) sur les signifiants maîtres (de la maîtrise desquels dépend l’accès au
permettre la bi-polarisation symbolique). Elle est. très exactement, ce qu'est le choix collectif, arbitraire,
de l'opinion ei des votes, ne programmatique, d'un prénom à l’être non encore né qu’il va affubler. Vo
permet que les rêveries radi
cales et leur mise-en-
lonté de s ’originer soi-même à partir d ’un mot choisi au hasard (dans le dic
application in vitro (cf. en tionnaire : Dada) ou prélevé sur un autre (Karl Schwitters et le Merz de
core la serre et notre photo Kommerzbank). Troisième référence à Rousseau : L'Essai sur l'origine des
de couverture). langues.
50 Jonas.
Est-ce à dite que Jonas n'a. en tant que document, témoignage, tableau vi
vant et juste d'une Lranche de vies et d'histoire (qui sont les nôtres), aucune
valeur ? Que non pas. C’est même la première fois que dans ce qu’il est
convenu d'appeler le Système (autre baleine), un film sur les années posl-68
sonne juste. Mais il ne faut pas faire dire au film ce qu’il tait, ne pas attendre
de cette baleine plus qu elle ne peut donner. Nietzsche aimait à dire : « toute
nouvelle idée s'avance masquée ». Les idées des huit Ma n'ont — en 1976 —
aucune nouveauté. Il suffit d ’acheter, tous les jours Libé dans le même kios
que (et de le lire) pour les reconnaître, devenues pas mal doxales. Aucune
ne surprend. Chacune a eu. depuis 1968. son histoire, ses porteurs, son heure
de gloire. Des thèmes agitatoires du gauchisme franco-suisse, peu sont ab
sents ; remises en questions (l’école, le Parti), fronts dits « secondaires » de
lutte (écologie, espace, libérations (homo) sexuelles et tantriques, prison etc.).
Dire de ces idées qu’elles ne sont pas nouvelles n’ôte rien à leur efficace
stratégique, c ’est seulement rappeler qu'elles ne nous permettent en rien d ’an-
liciper sur l'avenir immédiat, les nouveaux fronts; les nouvelles remises-en-
question. Car si quelque chose définit le gauchisme, c'est bien son imprévisi
bilité. Au milieu du monde, les résistances se disséminent. * Les résistances.
écrit Michel Foucault (La volonté de savoir, p. 127). ne relèvent pas de quel
ques principes hétérogènes : mais elles ne sont pas pour autant leurre ou
4. Matthieu est un simula promesse nécessairement déçue. LUes sont l'autre terme. dans les relations
cre vivant. Héros positif tra de pouvoir: elles s ’y inscrivent comme l'irréductible vis-à-vis. Elles sont
ditionnel puisqu'il est Jeux
fois historiquement situé,
donc, elles aussi, distribuées d'une façon irrégulière : les points, les nteuds,
comme onviicr cl comme pè les Joyers de résistanc e sont disséminés avec plus (tu moins de densité dans le
re. deux fois le iiansmeltcui' temps et l'es [face, tir es sam parfois des groupes ou des individus de manière
orthodoxe de la vie cl île la définitive, allumant certains points du corps, certains moments de la vie, cer
iévolution Le film, pourtant,
ne cesse de le décaler par tains types de comportements. .*•
rapport à cette double fonc
tion. Ouvrier qu'un détour L ’intelligence de Tanner, c'est d'avoir compris qu’il n’y avait pas que les
par le travail de la terre trans nouvelles idées qui s’avancent masquées, c’est vrai aussi des « nouvelles re
forme en éducateur, père présentations ». Jonas est une des premières re-présentations de ce que dix
qu'un détour par le collectif
prive de sa paternité faisant
ans de cinéma français (mais pas suisse) a éludé : ce qui — et ceux qui — ont
de lui le (futur) éducateur de bougé depuis I96N. Comme toute représentation, celle-ci est funéraire, bien
son fils. La transmission est qu’il s'agisse ni d ’un enterrement, ni d ’un bradage. C’est pourquoi il ne
deux fois dé-naturalisée par faut pas interpréter trop à la lettre (et y voir un éventuel message du film) le
une résorption miraculeuse discours off de Matthieu4 sur son vélo. Il peut se donner, lui, l’illusion de
de deux contradictions énor
mes : ouvrier/paysan et tenir les fils des désirs des autres, d'être comme leur mémoire. Mais c ’est
manuel/intellectuel. Tout Jo oublier que s ’il y a dans Jonas quelque chose d ’absolument non-
ua.'. fonctionne ainsi : l’or problématique. c ’est bien le « désir » des huit Ma. Par un tour de passe-passe
thodoxie. pln.s un léger trop (les plans en noir et blanc), Tanner les présentifie assez vite pour qu’on n'ait
qui. sans la ruinei. la sus
pend.
pas à se poser la question (qui inversement informe Le grand soir de Francis
Reusser) : « mais que veulent-ils, au fond, ces huit Ma ? » Or ce ne sont pas
5. Ma rco. le professeur
d'histoire, a un [Link]. Non des désirs mais des fantasmes ou des caprices, toujours régressifs (tuer le
pas d être aimé de Marie, ni temps en fusillant un réveil, patauger dans un cloaque, se faire manger des
» d ’aller au lit avec deux de sus. aller au lit « avec deux demoiselles » 5 etc.) A partir du moment où on a
moiselles - (fausses pistes fait semblant de définir chacun par son « désir le plus secret » — qui est
ludiques) mais bien d ’exposer
toujours un jeu d'enfant — le conte philosophique est possible. De là aussi
Marie, la prolétaire, de la
présenter-exhiber à ses élè que les « rapports sexuels » entre les personnages soient frappés d ’une cer
ves. en en faisant un sujet taine irréalité, comme s'ils n ’avaient pas lieu, ou comme s’ils n’avaient lieu
(d‘) exposé. Scène cruelle qui qu’entre guillemets.
dit, en passant, ce qu'il en est
du désir de l’éducateur (et C’est que de désirs il n'y en a guère dans Jonas.. Il y a plutôt la jouissance à
sans doute du cinéaste- maintenir (baleines en péril) et les petits plaisirs du code. C ’est-à-dire les va
Tanner). C'est d'ailleurs le
riantes. Aller au lit avec deux demoiselles plutôt qu’avec une. Ou encore ce
thème de l'éducation (et de
l auto-cducation) qui est le qui ouvre et clôt cette baleine filmique : la hausse du prix d'un paquet de
plus cassant du lllm, celui cigarettes.
sur lequel on se casse le nez. Serge DANEY
Critiques
Le signe et le singe
(King-Kong)
par
Serge Toubiana
King Kong, avant tout, est un remake, une nouvelle façon qu’a Hollywood
de vouloir prouver quelque chose, une nouvelle façon de se mettr^ en scène.
King Kong est une re-production. ce qui confère au premier valeur d'original.
Le King Kong de John Guillermin est la copie-conforme du King Kong des
années trente. « C ’est le redoublement du signe qui met véritablement fin à ce
qu'il désigne » comme dit Baudrillard. C’est dire que son réfèrent, c'est avant
tout le cinéma. Toute différence ou toute analogie avec le premier doit per-
52 Critiques
Ce que fait le cinéma porno de certains pays scandinaves, montrer des rap
ports sexuels entre êtres humains el animaux, King Kong ei Hollywood ne
sont pas en mesure de la faire. Ici, ce n’est pas tant le sexe qui motive — la
bête a été construite ostensiblement sans organe — que le désir, donc le lan
gage. Et King Kong est un de ces films hollywoodiens où il est clairement
question du désir.
Peut être parce que Jessica Lange est une star comme Hollywood n’en fait
plus depuis de nombreuses années. Peut-être aussi parce que le monstre
n’existe pas, qu’il n’est qu’une construction imaginative de la machine holly
woodienne. Il est avant tout un simulacre de monstruosité. Ce qui fait que
King Kong ne rivalise pas avec Jaws, produit d ’une construction paranoïa
que. mais en est justement l'antipode. Rien de ce qui est constitutif de l’autre
n'est agressif, ou dangereux. Au contraire. Ce n’est que parce que le Capital
est à la recherche de sa reproduction, avide de se reproduire (là encore double
de la métaphore : c’est bien le cinéma-catastrophe qui se désigne), toujours et
sans fin — dans la version de Guillermin, l’équipée est à la recherche d ’un
gisement de pétrole, matière première, et va trouver le singe, matière prima
te : pure permutation de signes sur fond du même : l’or noir/la bête noire —
que l’autre est obligé d ’empiéter sur le monde des humains.
On peut lire dans King Kong — mais attention ! aucune lecture n’y est sé
rieuse, tellement la production des signes est donnée comme production
d ’évidences, tellement les signes s ’échangent, permutent, s’annulent — cette
scène de l’arrivée de l’équipage sur l’île comme la scène symbolique qui rap
pelle la scène primitive du Capital à la phase de son accumulation : pénétra
tion des sociétés primitives, traditionnelles, destruction des mythes el des
croyances, des modes de vie au nom des intérêts strictement économiques.
La scène symbolique de l’adoration du monstre par les primitifs esl détruite
au profit d ’une scène de l’échange, où le symbole est tout de suite ré-inscrit,
réinvesti dans une économie de la rentabilité, après qu'il soit passé par la
phase au cours de laquelle lui est collé son emblème signifiant : la marque de
pétrole au profit de laquelle il va être exhibé sur le marché des loisirs améri
cains.
Mais ce qu'il ne voit pas, c'est que le singe fonctionne sur deux registres,
simultanément : celui de l’amour fou pour Jessica, qui le mène à sa destruc
tion finale, et celui de l’affrontement avec le symbole. Il se dirige vers les
tours du World Trade Center pour justement se mesurer à elles. Le paléonto
logue rabaisse le langage du singe à une simple reconnaissance binaire, qui ne
connaîtrait que la connotation. Or. une autre lecture est possible, où le mons
tre désignerait la jungle pyramidale du système capitaliste avec le désir de
prendre d'assaut les tours, et de concurrencer leur symbolique. Il y aurait
alors un processus symbolique, littéralement sauvage, de libération des codes
qui régissent la société capitaliste. Tout aussi sauvagement, la société capita
liste abattra le singe pour ce qu’il est : un danger réel, fortement érotisé, un
signe zéro, un signe d ’hyper-nature doté d ’une capacité de désigner les signes
dans le délire de leur dès-organisation orchestrée. Le singe serait alors le
degré zéro du signe, lecteur, décrypteur des réseaux sémiotiques au travers
desquels est constitué le réel. Mais non un lecteur passif. Il est aussi produc
teur de flux possible,.comme en témoigne l'attirance qu’a pour lui la belle
Jessica, porteur de reconversions érotiques qui échappe à la dictée des signes.
Serge TOUBIANA
85 F C ollection 1972-1973 : n° 234/235 - 236/237 - 238/239 - 240 - 241 - 242/243 - 244 - 245/246 -
(+ 5 F pour frais de port) 247 - 248.
75 F C ollection 1974-1975 : n° 249 - 250 - 251/252 - 253 - 254/255 - 256 - 257 - 258/259 ■
(+ 5 F pour trais de port) 260/261.
130 F Collection EISENSTEIN : Nous offrons à nos lecteurs la collection com plète des vingt-
(+ 12 F pour frais de port) trois num éros dans lesquels ont paru les textes d'EISENSTEIN (n° 208 à 211, 213 à 227,
sauf le n° 223 épuisé, 231 à 235), au prix spécial de 130 F ( + les Irais de port). Cette
offre est valable dans la lim ite des exemplaires disponibles.
i
Sur
Edvard Munch — La Danse de Vie
par
Jean-Pierre Oudart
La Danse de Vie est. pour son public, un film doxal : il n’y est question
que de libération du langage, des formes, des couleurs, du sexe, et jamais des
chaînes de l’écriture, du discours, du désir — sauf pour le peintre, qui a son
chemin de croix à parcourir avant d ’entrer au Panthéon des artistes progressis
tes. selon les principes d ’une causalité simple : c’esl parce qu'il essaye de se
libérer de sa bourgeoisie qu'il pratique une peinture subversive, c ’est parce
qu’il n’est pas vraiment libéré que sa peinture balbutie, après quoi les specta
teurs peuvent contempler les précieuses reliques de sa passion. Mais comme
elles ne sont données à entrevoir que dans les flux d ’une écriture filmique
elle-même « libérée », imprévisible, jaillissante, médiumnique, chantant sa
propre libération, il ne reste aux spectateurs qu’à s'en enchanter. Ou à rêver,
si le sommeil les prend en chemin. Mais cette éventualité est elle-même
comprise dans la doxa esthétique du film, programmée par une écriture qui
propose son propre mode d'emploi : branchez-vous, débranchez-vous,
soyez cool !
j
Il serait intéressant d ’analyser certains films en regard de la posture qu'ils
sollicitent, de la part des spectateurs qu'ils ont élus, par rapport à leur écriture,
en fonction du mode de jouissance qu'ils escomptent, c'est-à-dire la manière
dont ils pensent (en termes d'affects, de connotations) les effets diviseurs de
cette écriture, selon la déclinaison de ses signes et son versant de sens.
Mais le versant de sens, de par la forme qui le programme, n ’est-il pas lui-
même la défense et illustration purement défensive (aux connotations ultra-
redondantes), non du programme de libération lui-même, mais d ’une idéologie
libertaire qui se protège, esthétiquement, des atteintes du discours politique,
en se gardant de le traverser ?
Jean-Pierre OUDART
Petit Journal
Un tra n s is to r partage avec l'a c women, ta n tô t c o m m e D elphine (N ew -York, la n uit, le seize m illi
tric e Lou ise G u e rrie r la vedette Seyrig dans Jeanne Dielman. Ce mètres, un ho m o se xu e l indécis,
de L'amour blessé ou Les confi qu i ne fo n c tio n n e , pas dans une aventure qui to u rn e co u rt)
dences de la nuit. Le thèm e du L'amour blessé, c ’est q ue le sp e c a ch o p p e à des p ro b lè m e s p ro
film est, dès le g énérique, ta te u r vo it p o u r la p rem ière fois ches de ceux de L'amour blessé
én o n cé (par une voix o ff qui l'a c tric e faire des gestes q u ’elle et les résout avec davantage de
laisse p ré vo ir aussi bien un d o est censée (c 'est le sens de son jeu rigueur. En faisant d 'a b o rd de la
c u m e n ta ire q u 'u n thriller). Il — las) faire to u s les soirs. Or, la ré p é titio n le m o te u r du film
s ’agit de la s o litu d e dans une ré p é titio n d ’une m êm e situ a tio n , (deux, nuits, d e u x a p p a rte m e n ts
gra n d e m é tro p o le m ode rn e des mêm es gestes, peut « se e tc ), et en en faisant naître, in e x
(M ontréal). S o litu d e = p e u p le jo u e r », m ais e lle peut a u ssi'ê tre trem is, un peu de fic tio n à l'état
m ent de vo ix (et de bruits) off, film é e telle q u e lle (avec le risque pur. L 'a c tin g o u t du h éros — ce
g é n é ra lisa tio n de l'o ff. A la p orte d'ennuyer). Ce qu i avait p erm is à qui répond au c o u p de ciseaux
de l’im age (q u 'h a b ite une fem m e C hantai A ke rm a n d 'a lle r ju s q u ’au de Jeanne D ielm an — c o n siste à
seule) vien n e n t fra p p e r tous ces b o u t de son sujet, c'é ta it le parti s le x h ib e r nu à sa fenêtre et à
sons appelés d ans le ja rg o n du pris de ne pas te n ir le s p e cta te u r s’a ttire r — c o m m e dans L'amour
ciné m a des ■■ sons seuls ». D o u q u itte de la ré p é titio n , sous le p ré blessé et p o u r sa plus g ra n d e
ble so litu d e , d is jo n c tio n radicale texte fa lla c ie u x q u 'il a u rait c o m pan iq u e — co u p s et insu lte s de
de l'é m is et de l'entendu. Une pris q u ’il s ’a gissait de ré p é titio n . A l’autre côté de sa porte. C 'est
fe m m e rentre chez elle (fatiguée, p a rtir de là, à p a rtir du « Deux dans cet a c tin g o ut et non dans
sans doute, du travail), prend un fois *> (titre d ’un a d m ira b le film de le q u o tid ie n qu e peu ve n t se lire
bain, se p ré pare un café, éco u te Jacky Raynal), la fic tio n pouva it et la rép re ssio n et la résistance.
une é m issio n de radio, té lé naître, mais c o m m e à l'é ta t pur.
p h o n e à cette ém issio n , s'entend Q uant au son, sa mauvaise q u a
p a rle r dans le poste, est re c o n Inversem ent, il y a de la ré p é ti lité est p ro p re m e n t adm irable.
nue s u r l’a n tenne par son e x tio n film ée en ta n t que telle (et le A lo rs que dans L'amour blessé,
m ari q u i la m enace et q u i vient mêm e risque d 'e n n u i) dans Cor ce so n t les vo ix enre g istré e s qui
(p e ut-être) fra p p e r à sa porte, ner of the circie, film am érica in sont tro p jouées, in cré d ib le s à
s 'e n d o rt enfin au b ru it des v o i de Bill D au g h to n , p rojeté dans .force de c a ric a tu re , dans Corner
sins qui, après s’être à prem ent une salle m ito y e n n e de celle où of the circie, ce sont les voix
d isputés, fo n t l'a m o u r avec v io saig n a it L'amour blessé. Cet au émises, le son d ire c t du d ia lo g u e
lence. tre film « sur la so litu d e ■* se qui ré so n n e n t c o m m e de l'e n re
d o n n a it é g a le m e n t dans une gistré, n on pas du n eutre (à la
salle vide ou presque, atroce Pickpocket, que le film évoque,
Le tra n s is to r (co m m e le m iro ir,
a d é q u a tio n des p u b lic s aux c 'e s t-à -d ire avec un a cce n t
l'é c ra n ou la lum ière) est un de film s. « seizièm e a rro n d is se m e n t »)
ces o b jets q u i fo n t sauter la sé
mais nouées, terrorisées. C ’est
vère (m ais in tro u v a b le dès q u 'o n On a déjà signalé et d é c rit (L.S. un des m érites de ce film d ’avoir
la cherche) co u p u re entre ce qui dans son c o m p te -re n d u de T o u réussi à film e r in des gens qui
est in et ce qui est off. Ce en p a rle n t off.
lon 75, C ahiers N° 262-63,
q u o i il perm et, m ieux que la ca
p. 120) le film et ses mérites.
méra p a n o p tiq u e (celle du Serge DANEY.
E tra n g e m e n t, ce film m odeste
Grand soir par exem ple), de sai
sir ce q u 'il en est du p o u v o ir en
cette fin de ving tiè m e siècle :
une m a c h in e à atom iser, isoler,
s in g u la ris e r et qui ne r é jn if ie
qu e sous la fo rm e du so ndage
(or, le sondage, c'est le trio m p h e
du ■■ un par un ■■). En ce sens, le
film de Lefebvre parle de choses
graves, d é c o u vre un c o n tin e n t
e n co re peu filmé.
La nayif
nan péyi
kout bâton
(A. Antonin)
ment,,du tri e n tre les deux aspects Nous étions au courant de l'exis Vous com prendrez, que dans l’in
de là tra d itio n (le to u jo u rs vivent et tence de plusieurs adaptations du tention de ne pas jouer le jeu d ’une
le déjà mort),, de l’e m p ru n t "à ce fait d'arm es israélien à l'écran, mais concurrénce aveugle, nous ne pré
nous pensions que le sens des res voyions pas de projections de presse
que le s .te ch n iq u e s d 'e x p re s s io n
ponsabilités de chacun des d is trib u avant le début de l’année prochaine,
m odernes et é trangères o n t p ro à la veille de la première m ondiale
teurs. les am ènerait à espacer les
d u it, de m ieux, , de l'assurance sorties de leurs^films. de gala organisée par M. Bleustein-
q u e .« nous savons bien que ! es Blanchet au profit du centre israélite
choses nouvelles surprennent Les israéliens sem blent avoir été de M ontm artre le 4 janvier 1977.
toujours, .font .toujours . peur. plus sages, bien q u 'ils aient précédé
Nous ne l'oublierons pas quand ABC/WARNER dans le tournage de Vous pourrez par contre vous
up artiste vient nous voir avec leur film. Ils rem ettent à plus tard sa adresser à Nicole Liss, 4, rue Louis
diffusion à l'étranger. Codet à Paris 75007. Tél. 555.73.08
quelque . chose d'inhabituel ». pour obtenir des photos et des pré
C'est lè "mérité du film de rie p a s , cisions sur Raid sur Entebbe, ou
ABC/WARNER a décidé de devancer
lég ifé re r plus q u 'il rie peut, de ne tout le monde, m ettant en péril la faire appel à moi pour de plus amptes
pas a v o ir trop d 'a v a n c e [Link] s i qualité même de son film, désirant inform ations.
tu a tio n .c o n c rè te q u 'il révèle. . jouer de surprise envers un public
non-averti. Je vous souhaite en attendant, des
S. DANEY bonnes et belles fêtes de fin d ’an
Nous estim ons que cette politique née.
est dangereuse et ne suivrons pas
les m archands sur leur terrain. Pierre KALFON
à tout autre chose en fin de mitive », culte de la science et abstrait, extérieur, détaché de la
compte qu’à lui-môme (l’héri de la technique. Or, su r aucun vie. Ce démesuré sign ifie que
tage ts a ris te, la destruction du de ces p o in ts (pour en rester l'artiste n'a pas découvert le
prolétariat révolutionnaire pen bien sûr à une vision en « plan sens des événements, q u 'il les
dant la guerre civile, l’encercle d'ensem ble »), La Ligne Géné v o it seulem ent com m e des p h é
ment capitaliste, la bêtise des rale ne m e paraît e ntrer en nom ènes extérieurs, superficiels
moujiks etc.) en sont arrivés à le contradiction avec la p o litiq u e et fortuits.
réduire à un mixte délicat d’éco- stalinienne. Je vais citer ici de
nomisme hérité de la II* Interna larges extraits d ’un article de I. Le démesuré et l'abstraction
tionale et d’humanisme fourgué Anissimov paru en 1931 dans distin gu en t la Ligne Générale.
par la bourgeoisie, quand ce - Littérature mondiale -, « Or bien q u ’Eisenstein a it constam
n’est pas. à la seule paranoïa de gane de l’Association Internatio m ent recours aux documents.
Staline. nale des écrivains et artistes ré Ses koulaks e t ses paysans ne
volutionnaires », article consa so nt pas des acteurs, m ais de
Mais je reviens à La Ligne Gé cré aux quatre premiers films de véritables koulaks e t de vérita
nérale , ou du moins, puisqu'AI- SME et qui a le mérite de bles paysans. Ils se jo u e n t
béra n’intervient pas sur nos condenser les différents types eux-mêmes. M ais le réel m êm e
analyses de l’économie propre au de critiques qui lui furent adres- devient irréel. Les paysans sont
film, ô son insertion historique. sées à l’époque. Qu'est-ce tirés de la réalité, m ais apparais
qu’Anissimov écrit sur La Ligne sent u(tra-irréels. Le koulak est
Si j’ai bien compris, le fameux Générale ? : un koulak vrai, m ais dans la
reproche adressé par ses criti conception d ’ensem ble q u i ré
ques à Eisenstein de - retarder « ... Si nous observons les im a sulte de l ’incom préhension du
sur la vie » peut s ’expliquer, ges dece nouvea u film , il se trouve sens profond, il est quelque
pour Albéra, ainsi : en 1926, au avant to u t q u ’elles so nt hors de chose d'a bso lu m e nt abstrait.
moment où il entreprend le proportions. Les p ro po rtio ns P ourquoi cela ? C'est que l'a r
tournage du film, Eisenstein se concrètes ne so nt pas obser tiste p re n d le village en dehors
propose d ' « écraniser » la ligne vées. Voulant nous m o n tre r le de ses relations réelles e t vivan
politique issue du XIV* Congrès village actuel avec le m axim um tes. U pense m atériellem ent. H
du Parti (encore « léniniste »). de relief, l'artiste ne va pas en transform e la réalité en quelque
Lorsque le film est achevé en profondeur, m ais en largeur, ne chose de divisé, disloqué en
1929, après interruption du concrétise pas, m ais hyperbole m orceaux divers séparés l'u n de
tournage et reprise en 1928 (en se. H a recours à des im ages l'autre. C'est ce q u i rend sa
tre temps, SME a réalisé Octo quantitatives. Nous savons déjà conception, archiréaliste en
bre), ii entre en contradiction qu'Eisenstein aim e è v o ir les principe, p arfaite m en t illu soire
avec les nouvelles orientations choses de l ’extérieur. Là s'ex en fait. Le film d'Eisenstein, ré
du pouvoir en matière de politi p rim e son incom préhension de sultant de son désir d 'e xprim e r
que agraire. D’où l’accueil gla le u r fond. Dans la Ligne Généra une page, essentielle et p leine
cial, les critiques, et le second ti le, le caractère extérieur, la d'un intérêt vital, de la réalité
tre, plus modeste, qu’on lui quantité pure, l ’abstraction at concrète, n ’est finalem ent
donne : ('Ancien et le Nouveau. teignent la lim ite. Le koulak d'E i - q u ’une œ uvre détachée de la
Selon Albéra, la modification es senstein est un koulak de d i réalité.
sentielle dans la ligne politique m ensions hom ériques, d'épais
du Parti concerne la question de seur m onstrueuse, de p oids co Le m ou vem en t social des cam
la paysannerie moyenne, à pro lossal. De m êm e le paysan p au pagnes actuelles ne trouve pas
pos de laquelle Staline repren vre est p ris sous une form e ex là d'expression profonde. S i pa
drait à ce moment les thèses de trême, exceptionnelle. Son Isba rad oxa l que ce soit, ce film q u i
« ('Opposition de gauche » (reje rappelle l'e n fe r de Dante. Ce traite de la transform ation socia
tées en 1925) quant à son inca so nt des troupeaux de punaises, liste des villages s'intéresse fo rt
pacité à former un allié consé des' hom m es attelés aux char peu au contenu social. La lutte
quent de la révolution. J ’ajoute rues, des chaum ières coupées de classe au village est considé
rai, ce qui me paraît au moins en deux. Tout cela n'est pas gé rée de façon s i étroite et si
aussi important, qu’on voit à ce néralisé, n'est pas concrétisé. fausse q u ’on d o it s'é to nn er que
moment se constituer en corps Tout est démesuré. L'écrémeuse d'aussi grossières déform ations
de pratiques durables un certain est quelque chose q u i rappelle a ie nt été possibles. Si, dans les
nombre d ’options politiques les turbines de Volkhov (le fé ti relations entre koulaks e t p a y
jusque là dispersées, incertaines chism e technique se déchaîne sans pauvres (tous deux sont
ou sporadiques : primat du déve dans ce m odeste instrum ent). m ontrés abstraitem ent et dém e
loppement des forces producti Considérant les progrès de l'éle surément), H y a encore quelque
ves sur la transformation des vage, Eisenstein représente « le apparence schém atique de lutte
rapports de production, toute- m ariage du taureau », q u i non de classe, un élém ent aussi es
puissance du Parti, pouvoir ab seulem ent m ange une quantité sentiel que le paysan moyen,
solu des cadres, spécialistes et de place, m ais caractérise en centre de la lu tte q u i se déroule
experts, imposition autoritaire core ce m anque de p ro po rtio ns dans les campagnes, est co m
des méthodes de collectivisa o u i est pro pre à toutes les im a p lè te m e nt oublié. Ce n 'e st pas
tion, exploitation forcenée des ges de la Ligne Générale. Tout un hasard. Avec la m anière abs
campagnes aux fins dites de ic i a perdu ses lignes réelles, traite, extérieure, bornée, q u i est
« l’accumulation socialiste pri to ut devient hyperbole. Tout est celle du film , il fa lla it évidem
64 Petit Journal
du film, et comme de « petites C’est pour les yeux de Sada trait pas de s'y exprim er librem ent;'
un groupe de cinéastes a.décidé de
morts Valse de mort qui les mè que Kishi mime la scène primiti distribue r lui-m ôm e ses f ilm s / L à
ne en effet au point où « tout est ve, en baisant la vieille. Sada est, - Coopérative des Cinéastes » (loi,det
joué ». où Kishi rend les armes, en effet, fascinée par le tableau, 1901) dont les statuts sont à votre
se rend, dépose son regard. elle écarquilleles yeux, ouvre sa disposition fon ctionn e selon ün sys
Alors seulement Sada rayorïhera bouche humide (très gros plan tème autogestionnaire où chacun
de bonheur. de coupe, ô l’effet sanglant), et peut s’exp rim er quelque soit le> tra
regarde la scène. Et elle est vail q u ’il effectue et où tou t étitisme
aussi, sans doute;, regardée par est banni. Le ciném a différent .qu.e.
D'emblée leur rencontre est nous défendons n ’est pas enfermé;
placée sous le signe de la visite elle. Mais elle garde la maîtrise dans quelque dogm atism e r mais se
masquée (le masque est, dit La d ’une spectatrice'privilégiée et veut ouvert au m axim um à [Link]
can, d'une part ce qui manifeste souveraine. • form és d ’expression ciném atôgra-'
le plus purement l'existence du phique se situant en dehors dü c ir
regard, d’autre part ce par quoi cuit com m ercial.
« le masculin, le féminin, se ren Un peu .auparavant, ■ la vieille '« '*
contrent de la façon la plus ai geisha, seule à accepter encore **
La coopérative des cinéastes re-,
• *. * \
guë. la plus brûlante »). Quand il de venir servir leur intimité, in-, groupe une trentaine de cinéaste^
voit Sada pour la première fois, terrogée par Sada.: « Est-ce que très divers (une soixantaine de film s) ‘
Kishi porte un masque. Sada lui je suis vicieuse d'avoir toujours qui tous fabriquent leurs film s dans
dira plus tard qu’au premier re envie ? ”, .avait d'abord répon des con ditions nouvelles par rapport,
gard elle a été fascinée par sa du : « C'est- naturel pour une à l'in dustrie existante du ciném a : i l s .
nuque. La nuque est le seul lieu femme », puis poussée par Sa-, rejettent la division r ig id e d u travail'.,
da, qui lui demandait son avis au sein de l'équipe ciném atographi
du corps que l'on ne peut ap que (réalisateur, créateur, c on tre :
préhender soi-mème, c’est un sur Kishi C:est un régal pour
les yeux maître, spécialistes du cadrage, du
point du corps éminemment of son, du montage, du laboratoire etc.) '
fert et vulnérable au regard de * * ils refusent d ’accepter com m e une
l'autre, les yeux braqués sur la La geisha •<meurt » (meurt pos évidence les contraintes esthétiques1
nuque. C’est ainsi que Sada du ciném a dom inant guidées par ta;
siblement)' en ayant été heu recherche illusoire d ’une transpa: -
prend possession de Kishi, reuse une dernière fois, en jouis rence la plus grande p o s s ib le .d e '
qu’elle marque sur lui son em sant. Une dernière fois, une fois l'im age, pour « faire passer « une his-.
prise. inespérée. Mais par quoi a-t-elle toire ou une réalité docum ent.
été tuée en réalité; s'il s'agit bien
J ’ai parlé plus haut de petites d'une scène de mort ? Sinon par Les cinéastes de la coopérative,
morts, mais d ’orgasmes, des l'œil fasciné, le regard fascina- débarassés de ces vieux carcans,-,
quels est-il question dans le toire, de Sada: «Le mauvais expérim entent sur l'im age et le son
film ? Des siens, à elle. Pour œil, c ’est le fascinum, c'est ce dans toutes les directions im agina;,
Kishi, il ne s ’agit que d'érec qui a pour effet d'arrêter le mou bles : choix de l'objet filmé, cadrage,"
tions. Jamais on ne lui voit ex vement et littéralement de tuer la couleurs, rythmes du montage, m o
vie. Au moment où le sujet s ’ar dalités de projections... La liste -e s t'
primer d'une quelconque ma infinie. C’est aussi le rapport des*
nière sa jouissance. Lorsqu'ils rête suspendant son geste, il est
spectateurs au film qui se trans
font l’amour pour la première mortifié. La ■ fonction anti-vie, form e en une expérience nouvelle et
fois, eile lui dit qu elle attend sa anti-mouvement, de1 ce point tou jou rs imprévue. .
jouissance à lui, pour pouvoir terminal, c'est le- fascinum, et
jouir; il lui répond de né pas c'est: précisément une des di
mensions où. s'exerce directe La com m ercialisation de ces .film s
s’inquiéter : « Ce qui est impor se présente également pour les ex-;,
tant, c'est que tu jouisses ». ment, la puissance du regard». ploitants com m e une expérience
(Lacan, Séminaire XI, p: 107). ’ dangereuse. La coopérativé . d'ailr,
leurs persuadée que ses film s ne ga-'
Et son mode à lui de jouissan gnent rien à être distribués au m ilieu
ce, c'est de la regarder jouir, Sadia aurait donc le mauvais de pro du its exécutés selon les sché1
elle. De cette manière peut-il œil, et ce .sèrait peut-être pour mas dominants,' assure elle-m êm e la 1
prendre possession d'elle plus conjurer ce mauvais œil, qu’elle d iffusion de ses film s, en les louant à-
profondément, mais non sur un doit le pondre sous le regard tout groupe, toute in stitu tio n . ou.
mode phallique — il n'est pas amusé de Kichi. tou te personne désirant les proje
ter. La coopérative fon ctionn e en,
question dans le film de la jouis groupes de travail mouvants, p e rm e t-,
sance phallique. Kishi ne jouit Sara RAFOWICZ
tant aux cinéastes eux-mêmes d'as-'
pas de l’organe, en tant qu'il lui surer cette distribution, mais aussi
conférerait la puissance phalli d'opérer un travail d'analyse et de
que, mais bien du don, de l’or critiq ue sur le ciném a q u ’ils font. Pe-'
gane en tant qu’il ne lui appar tit à petit la coopérative envisage d ô -
tient plus : « On dirait qu’elle est La coopérative créer un atelier qui perm ettra d é rô a - ;
liser de nouveaux films, in d é p e n
à toi ». Elle le mène par le bout des cinéastes damment de .l'ind ustrie c in é m a to -,
de la queue, et c'est cela dont graphique.
d'abord il s'amuse, inquiet tout
de même de cette dépossession,
puis dont il jouit, inquiet de cette Afin de diffuser leurs films en de Des permanences ont lieu tous les'
jouissance, dont la fin obligée hors d'un système qui les ignore et lundis soirs à 20 h au siège de l asso- *
est la mort. qui de toute façon ne leur perm et ciation 42, rue de l’Ouest, 75014 Paris. '
66 Petit Journal
27/
La ligne générale
Le hors-cadre décide de tout
Les machines e(x)tatiques
Un rêve soviétique
Moi, Pierre Rivière ayant égorgé, etc. (Allio)
Notes de travail, critiques
272
Photographies (suite)
Critiques
La Marquise d'O, Win Stanley