Groupes de travail sur le cinéma 1973
Groupes de travail sur le cinéma 1973
Editorial p. 5
i i l / l i r i s i l il
Précisions
à propos de “ Combattons le révisionnisme
dans la culture” , p. 59.
Rédaction : Jacques Aumont, Jacques Aumont, Claude Bour- Revue mensuelle de Cinéma.
Pascal Bonilzer, Jean-Louis din. Les manuscrits ne sont
Comolli. Serge Daney, Pascal pas rendus. Tous droits ré 13, rue des Petits-Champs,
Kané, Jean Narboni, Jean- servés. Paris-1er - Administration-
Pierre Oudart, Philippe Palcra- Abonnements, rédaction
douni, Sylvie Pierre, Serge Copyright by Les Editions de 742-37-07. Mise en page et
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t'Il/ni't > l i n
Les tâches que nous avons définies, il ne faut pas les concevoir de façon
isolée. Nous devons partir de la situation actuelle, situation excellente d ’un
point de vue stratégique (malgré toutes les difficultés tactiques et circonstan
cielles) de crise accentuée du système politique bourgeois, d ’ébranlement des
fondements économiques de la société capitaliste et de pourrissement de son
idéologie, de plus en plus incapable de se reproduire et de se renforcer, donc
de contribuer efficacement à la reproduction des rapports de production
existants. Notre rôle doit être d ’intervenir dans cette crise généralisée de la
société actuelle, en concentrant nos forces sur le front culturel avec comme
objectif de contribuer à l’organisation des masses dans une perspective poli
tique. La lutte sur le front culturel est partie intégrante d ’une lutte d ’ensemble
qui doit trouver son aboutissement dans la prise du pouvoir d’Etat. Elle est
déjà, bien que centrée sur un domaine particulier, une lutte d ’envergure à
laquelle, en tant que Cahiers, nous aspirons à participer.
En unissant les forces de tous les révolutionnaires qui interviennent ou aspi
rent à intervenir sur ce front, en démasquant les intérêts de classe que la
« culture » dominante sert et en préparant idéologiquement le prolétariat et
ses alliés à la nécessité de la prise du pouvoir central, nous apporterons une
contribution efficace à la cause d ’ensemble de la Révolution prolétarienne.
C’est dans cette perspective que nous nous plaçons et que dès aujourd’hui,
sans attendre indéfiniment que toutes les questions soient « théoriquement »
résolues, nous engageons un travail prolongé.
Les articles de ce numéro (et plus encore ceux des numéros à venir, qui
devront refléter une pratique aujourd’hui encore largement à l’état program
matique) n ’ont d’autre but que de s’inscrire dans la voie qui nous est, ainsi
qu’à tous les révolutionnaires, largement ouverte.
La Rédaction.
Quelles sont nos
tâches sur le front culturel ?
Bilan des critiques
de la plate-forme.
Les interrogations et les critiques qui ont été formulées sur le contenu
de la plate-forme ont principalement porté sur les points suivants :
2. D ’autres questions ont porté sur la thèse que nous développons des
éléments-relais. Certains camarades nous ont imputé la volonté de réintro
duire subrepticement, en dépit de nos dénégations, la coupure théorie/pratique,
de maintenir les Cahiers en chambre, dans le rôle de dirigeants, de coordina
teurs, de théoriciens. La pratique d ’enquête, de bilans, le travail de masse
seraient réservés à de prétendus éléments-relais. Précisons :
— Les éléments-relais ne sont pas des créatures inventées de toutes pièces
par les rédacteurs de la revue. Cette notion descriptive, nous l’avons employée
uniquement pour désigner la réalité de fait d’un quadrillage culturel existant
aujourd’hui en France sous forme d’appareils, d ’organismes, d ’institutions
relativement stabilisées, dans lesquels, le plus souvent de façon isolée, ces
« éléments > luttent. 11 serait complètement idéaliste de ne pas en tenir
compte. Deux choses à dire cependant : s’il est indispensable de partir de
cette réalité de fait, c’est pour la transformer, et il faut reconnaître que la
plate-forme péchait sur ce point par un certain « objectivisme ». Tout en
insistant sur le rôle de la pratique, nous avions tendance à relever unique
ment l’aspect analyse, connaissance de la situation, sans insister sur l’aspect
le plus important, la participation aux luttes se déroulant dans ces appareils
(pratique de transformation qui en revanche ne vise aucunement à la « prise
de pouvoirs partiels » selon un vieux mythe utopiste/réformiste). D ’autre
Bilan des critiques de la plate-forme. 9
part, la plate-forme accordait une importance trop grande à la lutte dans les
appareils, et tendait au défaut institutionnaliste. Un front capital de lutte sur
le plan culturel est à développer hors des appareils idéologiques, en liaison
directe avec les luttes économiques et politiques des masses populaires où
des camarades interviennent déjà.
— Comment nous représentons-nous ces éléments-relais ? La question nous
a souvent été posée. Est-ce de façon technique, selon des critères socio
professionnels, en tant que « travailleurs » sur le front culturel, les liens orga-
nisationnels que nous tentons de mettre en place primant dès lors sur les
critères d ’unification politique et idéologique ? Evidemment non. Ce serait
tomber dans l’économisme le plus éculé. Toute « fédération » des travailleurs
sur le front culturel serait d ’emblée minée par des antagonismes de classe et
aboutirait — comme toutes les tentatives déjà faites dans ce domaine — à
l’échec. La plate-forme, si elle reste imprécise sur les critères d ’unification
politique et idéologique, rejette formellement toute conception opportuniste du
front, en indiquant le primat absolu de l’aspect idéologique sur l’aspect orga-
nisationnel.
Quels sont alors ces critères d ’unification politique et idéologique ? Si nous
rejetons tout rassemblement fondé sur les catégories socio-professionnelles
bourgeoises, est-ce que la plate-forme s’adresse aux seuls marxistes-léninistes
(par ailleurs animateurs, cinéastes, etc.) ? Ce serait à notre avis une erreur
grave, le renversement simple de la première, aboutissant à nier la distinction
léniniste fondamentale entre organisations de masse et organisation politique
d ’avant-garde. Malgré l’ambiguïté de la position de la revue indiquée au
début, nous devons insister sur ce point : un front révolutionnaire dans le
domaine culturel ne peut être qu’une organisation de masse dont il revient
aux communistes d ’assurer la direction. C’est sur cette position que se greffe
l’ambiguïté en question : actuellement, nous avons non seulement à assurer
la direction de ce front, mais à l’impulser et à l’organiser.
Par conséquent, la notion d ’élément-relais dépend de la notion de front révo
lutionnaire et de sa base politique (programme minimum d ’unification). Il faut
reconnaître que nous sommes restés très évasifs sur ce point et que nous nous
sommes attachés plutôt à définir le mode d ’élaboration de cette base politique
que son contenu. Cela nous paraît aujourd’hui à peu près inévitable, précisé
ment parce que cette base est à élaborer. Elle dépend, sur son versant
universel, de la ligne générale politique et notamment du système d ’alliances
par rapport à l'objectif principal : révolution prolétarienne. Nous pensons que
l’on en est aujourd’hui sur ce point encore très largement au stade de
l'analyse et de l'expérimentation — c’est la raison pour laquelle nous parlons
d ’embryons de ligne politique — , ce qu’atteste le caractère dogmatique et
abstrait des tentatives de mise au point d’un programme stratégique de la
révolution en France. Il va de soi que la réponse à ces questions fondamen
tales ne dépend pas principalement de nous, en tant que Cahiers du cinéma.
Sur son versant spécifique, celte base politique dépend de la façon dont le
système d ’alliances et l’objectif se spécifient dans le domaine culturel et
s’articulent à la ligne politique. Là, nous en sommes au tout début de l’analyse-
expérimentation, tout en sachant pouvoir et vouloir nous y consacrer.
Pour en revenir aux critères d ’unification, nous postulons — le contraire
serait absurde — que les camarades déjà engagés dans la lutte sur le front
culturel sont partie prenante du front révolutionnaire. Quant aux critères de
constitution de ce front et au contenu du terme « camarades », nous ne
pouvons les définir que de façon très générale, par un certain nombre d'orien
tations de base : anticapitalisme, anti-impérialisme, antiréformisme, antirévision
nisme. Orientations unifiées par une perspective positive, un objectif prin
cipal : révolution prolétarienne. « Enfin, j ’estime que la condition indispen
sable à l ’existence d ’un front uni, c ’est un but commun... Si notre objectif
10 Quelles sont nos tâches sur le plan culturel ?
à tous est de servir les masses ouvrières et paysannes, il ne fait aucun doute
que nous constituerons un front uni » (Lou Sin). Servir les masses qui
ont un intérêt objectif fondamental à la révolution prolétarienne, au stade
du capitalisme monopoliste d ’Etat, qu'aucune autre étape (Lénine) ne sépare
du socialisme.
Un autre problème à envisager concerne la situation de classe des éléments-
relais, principalement ceux intervenant dans les appareils idéologiques. On
nous a souvent fait remarquer qu’ils ont, pour la plupart, une appartenance
petite-bourgeoise et que le risque était grand de reconduire indéfiniment le
dialogue et la confrontation de points de vue entre petits-bourgeois sur la
révolution. C’est relativement juste. Toutefois il nous semble que dans le
domaine culturel, se pose la question incontournable du ralliement de la
petite-bourgeoisie à des positions de classe prolétariennes, ralliement à conce
voir comme processus à long terme, reposant sur des bases objectives (les
deux aspects contradictoires de cette classe). Ce qui ne veut pas dire que
cela constitue la seule tâche du moment ni la plus importante : une autre
est représentée par le travail prolongé en direction de la classe ouvrière (d’où
l’importance de la participation aux luttes — économiques, politiques, cultu
relles — qui se mènent hors des appareils culturels). Concernant cependant la
lutte au sein des institutions culturelles, il nous semble que, bien que la petite
bourgeoisie y forme la majorité (quantitativement), ce qui importe est le sens
donné à la lutte, et à travers lui, sa direction politique (direction communiste,
rejet absolu de toutes les impasses « démocratiques » réformistes et révision
nistes). Insister de façon unilatérale sur la situation de classe aboutirait en
fin de compte à renforcer les thèses anarchisantes « de gauche » des circuits
parallèles, qui ont pour fondement l’idée de « passer outre » la domination
idéologique de la bourgeoisie, en particulier dans les appareils idéologiques,
et de laisser tomber le travail en direction de la petite-bourgeoisie, seule classe,
selon ces thèses, à être soumise à cette domination.
Cela dit, il ne fait aucun doute que la situation présente est à transformer,
et qu’il revient aux éléments issus de la classe ouvrière d ’intervenir de plus
en plus dans le domaine culturel et d ’assurer complètement leur direction,
dans ce domaine comme dans les autres, sur les éléments petits-bourgeois qui,
faute de direction, s’enliseraient dans des luttes à caractère purement démo
cratique. Le rapport entre situation et position de classe ne saurait être nié,
mais à la condition de voir le rôle déterminant joué par l’idéologie et la ligne
politique. Une poignée d ’éléments sur des positions prolétariennes peut très
bien, dans un lieu majoritairement composé d’éléments petits-bourgeois,
assumer une fonction dirigeante et impulser une lutte objectivement révolu
tionnaire. Disant cela, nous nous démarquons aussi bien de la thèse des
« minorités agissantes » (à ne pas confondre avec la distinction fondamentale
entre force dirigeante et force principale), que du volontarisme ouvriériste qui
méconnaît totalement la difficulté extrême que présente le projet de remettre
aux mains du prolétariat également la direction des luttes sur le front cul
turel, dont les révisionnistes, pour ne pas même parler de la bourgeoisie,
1. Faisant référence plusieurs s’acharnent à le tenir écarté. A notre avis, il faut lutter dès à présent sur
fois dans le texte au terme les deux axes déjà indiqués, dans la perspective — à terme — de constitution
« communistes >, il faut indi
quer que nous en sommes au d ’un appareil culturel prolétarien rattaché à l’organisation politique d ’avant-
stade suivant : vouloir agir en
communistes. Reste à trans garde, cet appareil devant être conçu comme base avancée dans la lutte
former celte volonté en actes... contre la domination idéologique de la bourgeoisie, et non comme un quel
Nous disons agir en commu
nistes et non pas être, seule conque circuit parallèle.
façon d'éviter les intermina Si l’on revient maintenant sur les critiques qui nous ont été faites d ’ « inven
bles débats métaphysiques sur
la recherche d'une « essence » ter * des éléments-relais pour nous maintenir dans une fonction purement
dont certains privilégiés se théorique, on aperçoit que la plate-forme y avait déjà, en quelque sorte,
verraient pourvus. L’exemple
de la Chine est édifiant sur répondu, en mentionnant la nécessité et l’urgence d ’une pratique directe
les ctfets politiques de la thèse
du « perfectionnement indivi des membres des Cahiers. Deux aspects doivent cependant être distingués :
duel >. — en tant que communistes1, intervenant dans la tentative de constitution
Bilan des critiques de la plate-forme. 11
Présentation du
groupe
I. L ’animation culturelle
fonctionne com m e un réseau diversifié, véhiculant
la « culture » au sein des masses.
I. Voici le portrait de l’ani une conception juste de l’animation culturelle, sur des bases politiques les
mateur de Ciné-Club, typique
de l’idéologie bourgeoise : « La plus claires possibles, avec une ligne de masse correcte, contre la conception
vie d'un ciné-club est étroite bourgeoise1, dominante, de l’animation, et en accord avec les camarades ani
ment liée à la personnalité de
son animateur. Celui-ci re mateurs. Voilà notre but à moyen terme. (Cf. article de J.-L. Comolli sur la
cherche un public, établit la
programmation du club en conception de l’animation de Ciné-Club de l’organisme « Peuple et Culture ».)
fonction de ce public, réunit
la documentation concernant
les films choisis et la rend ac
cessible aux adhérents du II. Pour une conception révolutionnaire
club, est attentif à tout ce qui
dans l'environnement immédiat de l'animation culturelle !
du club ressort du cinéma, in
vente les rétrospectives, expo
sitions, week-ends, contacts Il serait vain de penser qu’il soit possible de matérialiser le projet énoncé
avec les réalisateurs, acteurs,
techniciens, parfois même, plus plus haut sans rapports étroits avec les camarades animateurs qui tentent de
rarement, il initie les partici résoudre les mêmes questions que nous et qui ont par rapport à nous l’avan
pants aux techniques cinéma
tographiques et audiovisuelles. tage de la connaissance directe de l’animation culturelle qu’ils pratiquent
Il lie chaque fois que c'est quotidiennement.
possible le cinéma et la vie
de son club à la vie artistique Ceci nous amène au deuxième aspect de l’enquête, et qui est principal par
et sociale de la cité. Tel est rapport à l’analyse des textes ayant trait à l’animation culturelle : l’enquête
le portrait de l’animateur
compétent. Telles sont les politique militante. Actuellement le groupe de travail la conçoit et l’oriente
grandes lignes d ’un animateur dans deux directions parallèles, simultanément.
susceptible d’amener un p u
blic à la découverte et l’amour
du « 7® ART ». Dans cette
perspective, le débat final, a. A partir de la « pratique de diffusion » par les Cahiers de certains films,
pour essentiel et passionnant (films du groupe Dziga Vertov, films militants, films chinois...) et du type
qu’il soit, ne serait rien sans
tout ce qui a précédé. 11 faut, d ’écho que rencontre cette expérience d’animation, faire des bilans de ces
bien sûr, une solide connais expériences partielles. Dorénavant, chaque fois que cela sera possible, les
sance du cinéma, des notions
de psychologie, des rudiments, Cahiers demanderont aux animateurs de cinéma travaillant dans les ciné-clubs
fussent-ils empiriques, de la
dynamique de groupe. Mais ou les appareils culturels où nous interviendrons de faire eux aussi des bilans
rien de cela ne suffirait sans des projections et des animations que nous serons amenés à faire dans les
un amour lucide du cinéma,
et la détermination de le ser prochains mois. De plus nous devons tendre à associer davantage ces cama
vir. * (Commission d ’étude n° rades au travail d ’enquête préalable à nos interventions, en sorte que celles-ci
7 du CNC sur les « circuits
parallèles *. Avril 1971, pages puissent leur servir dans leur pratique régulière d ’animation culturelle.
36-37.) Cette pratique a été instaurée au stage d ’Avignon des Cahiers. Elle a été
Ce portrait est significatif à
deux niveaux. Brièvement : renouvelée depuis à l’occasion de déplacements en province et nous pensons
— Pour q u’un ciné-club qu’elle peut porter ses fruits. Il est bon de donner un exemple concret.
fonctionne, iJ faut que son
animateur pratique une < ligne Les Cahiers étaient invités à la Maison de la Culture de Grenoble pour
de masse > dans le but de animer un stage sur les films d ’après mai 68 de J.-L. Godard (V ent d ’Est
faire aimer le cinéma à ses
membres, selon une concep fut projeté) : à peu près 25 participants (étudiants, animateurs socio-culturels
tion de la culture comme cou
pée de la lutte des classes, se dans des quartiers ou des comités d’entreprise, militants politiques...). Après
lon une conception du film discussion sur Vent d ’Est, discussion qui se présenta souvent comme transmis
comme création artistique d ’un
auteur et de sa psychologie ; sion académique de savoir — même si c’est du savoir politique — des Cahiers
les pratiques d’animation sont aux participants, le stage fut débloqué lorsque l’on se mit à discuter de la
conçues comme valorisation de
la conception bourgeoise de pratique spécifique de chacun des participants, des appareils culturels et
l’art en général et de la forme sociaux où s’effectuaient ces pratiques et du type de contradictions qui s’y
spécifique qu'elle prend dans
son discours sur le cinéma. développent. Ceci pour dire que ce stage, qui au départ devait traiter de la
— Simultanément, il est clair, place de Vent d ’Est dans les films du groupe Dziga Vertov, et de l’impor
pour le CNC, que cette fonc
tion valorisante du cinéma a tance des films de ce groupe, fut en fait l’occasion de mettre en commun des
des effets largement positifs du
point de vue économique sur expériences, de faire se rencontrer des gens qui dans la même ville se posent
les circuits commerciaux de les mêmes problèmes : com ment jaire, du cinéma, une arme idéologique et
diffusion. En faisant connaître
et aimer le « 7* ART », et politique, aujourd’hui en France, en tenant compte de la situation concrète,
plus particulièrement le ciné de l’analyse des contradictions politiques essentielles, de la force du mouvement
ma où on < réfléchit >, par o p
position au cinéma où on se révolutionnaire, de ses faiblesses, et de l'analyse des contradictions spécifiques
c distrait », les circuits paral
lèles revalorisent le cinéma en dans les appareils socio-culturels pour lesquels plusieurs participants au stage
général ; le mélange des gen étaient censés produire des films. Ce stage fut donc l’occasion de créer à
res est tel aujourd’hui — qui
aurait cm que « Dernier T an Grenoble un noyau de camarades se posant concrètement les problèmes poli
go à Paris » marcherait aussi tiques de l’animation culturelle sur la ville, en liaison avec le travail militant
bien que < Le Parrain » — que
pour beaucoup de cinéastes, le des groupes politiques qui y sont implantés ; ce qui implique de la part du
circuit d'art et essai est l’anti groupe un travail politique, une analyse des lignes politiques en partant de
chambre du circuit commer
cial classique ! l'attitude de chaque groupe politique face aux taches du front culturel ; cela
Présentation 15
Serge Toubiana.
L’animateur,
l’appareil, les masses.
( Notes sur « Comment présenter
le film, comment conduire la discussion
dans un ciné-club »).
Cet article s'adresse principalement aux animateurs culturels qui, dans leur
pratique, sont constamment confrontés à des questions telles que : quelle
culture diffuser, pour qui, com ment concrètement résister aux impératifs insti
tutionnels des appareils culturels, quel type de rapports entretenir avec les
masses ? Beaucoup de ces animateurs qui ressentent l'urgence de ces questions,
hésitent pourtant à les poser en termes politiques, en termes de lutte d ’une
classe contre une autre classe, lis sont encouragés à cette « dépolitisation » de
leurs problèmes par l'idéologie mêm e qui règne dans la plupart des associations
culturelles, y compris les « mieux intentionnées » d ’entre elles, celles qui se
font justement mission de défendre la « culture populaire ». N ous voulons
montrer que si l’on ne donne pas un contenu de classe prolétarien à la notion
de « culture populaire », elle prend inévitablement le sens et le contenu de :
culture bourgeoise en direction des masses.
L e texte ici cité en référence, « Comment présenter le film, conduire la dis
cussion dans un ciné-club », est publié par l’association Peuple et Culture (in
«r Regards neuf sur le cinéma », Seuil, 1972). Cette association ne gère pas
elle-même de ciné-clubs (com m e VUFOLEIS ou la FFCC), mais forme, au
cours de divers stages et « universités populaires » d ’été, des animateurs qui
s ’inséreront dans d ’autres appareils culturels, ou auront une action culturelle
dans leur propre travail.
Bien entendu, ce n ’est pas cette organisation (ni l’auteur de l ’article) qui est
ici visée — mais bien les conceptions bourgeoises qui, à son insu et m êm e
sûrement à son corps défendant, se trouvent la programmer, alors m êm e qu’elle
se veut c au service du peuple ».
I. Le ciné-club au même 1. D ’emblée, bien qu’implicitement, le rapport public/culture est posé comme
titre que le club de lecture
el le télé-club, fait de la « contradiction », et l’animateur comme ce qui médiatise cette relation, arti
discussion un outil d’initia cule ce couple. Mais si le rôle de cet animateur est dans la suite du texte
tion ou de développement
culturel. Nous proposons longuement défini et réglé par ■ ce qui se veut une « méthode générale », les
dans les lignes suivantes,
sous forme de guide aussi notions de « cu ltu re » et de « p u b lic » , elles, bien que principales, restent on
pratique que possible, une ne peut plus floues : supposées connues et déjà définies.
méthode générale de présen
tation et de discussion. Pour Indéfinition évidemment programmée par la conception bourgeoise de la
chacune des phases, dous ré culture comme ce qui unifie, ce qui subsume les classes et n’a donc pas
sumons — à l’usage de l'ani
mateur — le but à atteindre, besoin des déterminations de classe pour être pensée. De même que la notion
les moyens utilisables, Vat de « public », qui masque le fait de la division en classes. Au syncrétisme
titude à adopter à l’égard
du public. (...) de la culture répond donc celui du public : les deux notions, dans l’idéologie
bourgeoise, sont faites pour s’entendre... et pourtant, on va le voir, l’anima
teur aura bien du mal à faire s’épouser culture et public.
C’est que l’imprécision totale qui règne par principe quant au contenu de
ces deux catégories, leur caractère nécessairement abstrait dès lors qu’on en
refuse l’analyse de classe, rendent la fonction médiatrice de l’animateur toute
théorique, elle-même formelle : il n ’est pas à mi-distance, il n’est pas
L ’animateur, l’appareil, les masses. 17
« neutre », d ’un bord autant que de l’autre ; il est lui-même supposé savoir
la culture, supposé maître des codes ; celui dont la fonction est fondamen
talement de dispenser ce savoir, de le faire transiter vers « le public » — et
ce n’est donc plus la question du contenu de cette culture « sue » qui se
pose, mais celle seulement des moyens de faire passer ce contenu.
Dans le schéma qui est mis en place aux premières lignes, il est clair que
l’animateur est du côté de la culture, qu’il en est le « détachement » auprès
du public, le représentant. « But à atteindre, moyens utilisables, attitude d
adopter à l’égard du public » : la « culture » (nous tâcherons plus loin de
mettre un contenu au terme) n’est pas ici le moyen, elle est la fin ; elle régit
téléologiquement l’entreprise d ’animation, comme ce qu’il ne faut pas perdre
en route, ce qu’il faut retrouver à l’arrivée. Le but, c’est la reproduction d’un
capital culturel, la reproduction élargie d ’un capital de départ. Toutes
les « recettes » constituant la « méthode générale », le bréviaire de l’ani
mateur, et qui toutes ont trait à ce qui peut faire « s’exprimer » le public, à
ce qui peut le pousser à investir de son expérience et de ses forces dans le
débat culturel, visent toutes à accroître la somme de culture, à élargir l’appa
reil qui la gère — et non pas du tout à transformer quoi que ce soit des
conditions concrètes ni de la vie de ceux qui forment < le public », ni du
fonctionnement des appareils qui le prennent en charge, ni même quoi que
ce soit quant aux produits culturels qui y sont distribués.
Le « public », on le verra, apparemment objet de tous les soins, clé de
toutes les tactiques, n’est lui-même ici qu’un moyen, une étape, un moment
de la reproduction culturelle, la terre fraîche de l’ensemencement et de la
germination de « la culture ». Dans l’idéologie bourgeoise la culture trans
cende ses porteurs, elle n’est ni leur vie ni leur expérience quotidienne mais
ce qui excède l’une et l’autre, le fameux « supplément d ’âme », ce qui leur
c donne un sens ». Et toute conception quantitative de la culture, c’est-à-dire
toute conception qui, en niant ou en tenant pour négligeable la nature de
classe (questions du contenu, de la destination et de la fonction sociale de
la culture), pose la culture comme capital à transmettre et à faire fructifier
(question de l’accès à et de la diffusion de la culture) — cette conception
est celle même du « supplément d ’âme », que les révisionnistes raillent chez
les bourgeois et qu’ils partagent avec eux.
Tout comme l’animateur, le public n’est là que comme faire-valoir de la
culture. Et c’est pourquoi l’animateur est tenu à la prudence, chargé de
recommandations : le danger, constamment souligné par la suite, étant que
le public prenne prétexte du débat culturel pour poser de tout autres pro
blèmes... En fait, présenter la culture comme l’enjeu principal, ce au service
de quoi seraient à la fois l’appareil culturel, l’animateur et le public, c’est
faire ressortir que l’idéologie bourgeoise assigne à la culture non seulement
une « place » privilégiée, mais une fonction idéologique (au service d ’une
politique de classe) : de brouiller les contradictions, de dévier les analyses
et les luttes sur des terrains sans risques, spéculatifs, sur des « enjeux »
hyper-secondaires qui ne remettent pas en cause la domination de classe
bourgeoise et qui peuvent donc passer sans danger aucun pour l’enjeu
« essentiel ».
mesure à chaque instant de séance » implique l’institution tout entière pour que celle-ci trouve en chaque
justifier non seulement tel
point de la discussion, mais séance la réaffirmation qu’elle est à elle-même sa propre finalité.
l’ensemble même de la
séance. Nous sommes en pleine circularité, en pleine tautologie : le « but » des
appareils culturels c’est de diffuser la culture et donc de multiplier les appareils
diffusant la culture, le but de la culture c’est la culture, etc. C’est du moins
ce à quoi on s’expose quand on s’interdit de poser en termes de classes
« les buts de la culture populaire » dont la « connaissance nette » est pour
tant impérativement requise de l’animateur. Non précisés, non rapportés à
la lutte des classes, ces « buts * abstraits ne peuvent être garantis, remplis
que par l’appareil même qui les institue — d ’où le primat de la question
de la survie et de l’expansion de cet appareil.
En fait, c’est une situation de vase clos qui est ici implicitement décrite :
ceux des idéologues et des animateurs de la « culture populaire » qui récusent
l’analyse de classe de la culture (pour qui, contre qui ?) renoncent du même
coup à définir leur action autrement que par le recours aveugle aux caté
gories les plus vagues et les plus éculées de l’humanisme bourgeois, voire de
la philanthropie. La soumission, au niveau de la théorie, à la conception
bourgeoise de la culture, va de pair, dans la pratique de Tanimation cultu
relle, avec le spontanéisme et l’empirisme : ainsi s’explique que, pour ces
idéologues et ces animateurs, la situation des appareils où ils travaillent soit
subjectivement perçue comme mal assurée, fragile, à la merci de toute
question « imprévue », de tout spectateur qui ne joue pas le jeu. Ils travaillent
dans une institution dont finalement ils ne savent pas à quoi elle sert au
juste ; hors de peu satisfaisants crédos en « l’homme », la seule réalité tan
gible sur laquelle ils aient prise c’est celle de leur appareil même : c’est
l’existence et le fonctionnement quotidien des appareils culturels qui finit
par tenir lieu de la théorie et de la stratégie manquantes. La question des
« moyens » qui tient lieu de celle des « buts ». La boucle est bouclée : la
croyance en la « culture » justifie les appareils culturels, et l’existence des
appareils nourrit et fonde cette croyance.
cause dans une séance autre chose que le souci qu’elle-même a d ’elle-même.
“-L a «m ise en cause» doit demeurer intérieure et subordonnée à l’acceptation,
à l’accord fondamental sur le principe de l’institution. Et dès lors ce qui
vaut pour l’animateur — la conscience (la menace) que le sort de l’institution
peut se jouer dans le moment de sa reproduction — ne vaut pas pour le
public, qui doit, lui, laisser au vestiaire toute velléité de mise en question.
Il était dit au début du texte que le ciné-club faisait « de la discussion un
outil d ’initiation ou de développement culturel » — on voit maintenant les
limites posées à l’action de cet outil, les bomes assignées à ce « développe
ment » : pas trop loin ni trop vite. La discussion doit être mimée, pour que
les spectateurs restent des spectateurs.
5. La question, d ’autant plus essentielle qu’il est censé s’agir de culture popu 5. Pour faciliter l'accès du
public & une attitude objec
laire, de la relation du ciné-club à la politique, de son « engagement » dans tive, l'anim ateur doit éviter
la lutte des classes, n ’est en fait ici soulevée que pour être mieux évacuée. également deux défauts oui
caractérisent fréquemment les
Et doublement évacuée : ciné-clubs. On peut distinguer
— d ’abord parce qu’elle n’est posée que comme déjà prise dans un couple en effet deux types de ciné-
clubs : il y aurait (en sim
qui la désamorce : « engagé » / « esthète », l’un et l’autre terme de l’alternative plifiant) d'une part, le ciné-
ainsi formulée étant décrétés d ’emblée et ne pouvant apparaître que comme club < engagé » qui ne s'a t
tache à un film que dans la
« défauts à éviter ». Rien donc sur les déterminations et l’inscription politique mesure où celui-ci propose
un c message » et qui orga
de la culture et de ses appareils : on se contentera (plus prudemment) d ’oppo nise la discussion en fonc-
20 Groupe 1 : l’animation culturelle.
tion de ce message ; et d ’au ser deux avatars du ciné-club, également erronés, la formule engagée appa
tre part le ciné-club esthète,
qui ne considère que le style raissant ainsi comme l’envers complice de la formule esthète, et la juste
et le langage cinématogra manière comme celle du ni-ni.
phiques. Dans l’un, réflexions
idéologiques sur l’anecdote — Ensuite, parce que cet « engagement » est lui-même défini de façon res
du film ; dans l’autre, inter
minables discussions techni trictive, non-politique : souci exclusif du « message » du film, et d ’un mes
ques sur les mouvements sage lui-même réduit à l’anecdote. Dans ces conditions en effet, l’« engage
d ’appareil et les éclairages.
ment » ne peut guère se manifester que sous la forme de quelques « réflexions
En fait, ces deux attitudes idéologiques sur l’anecdote », à fuir tout autant que les « interminables dis
reposent sur la même erreur :
la tris commode distinction cussions techniques »...
entre le « fond > et la « for Ayant occulté le problème en le posant mal, le texte a ensuite beau jeu
me >. Le film, comme toute
œuvre d’art (roman, tableau, de disserter sur la nécessaire articulation dialectique du « fond » et de la
poème...) véhicule des idées,
mais celles-ci sont liées à « forme » (qu’il illustre d’un exemple particulièrement malheureux : le
des moyens d ’expression ori « message » antonionien, ce serait « la durée vécue » : n’est-on pas là plus
ginaux, choisis et organisés
par l’artiste en vue d ’effets que jamais dans le formalisme ?). Mais on voit ici combien cette « résolution »
déterminés. Le public du de la contradiction fond/forme reste elle aussi formelle, comment elle peut
ciné-club doit prendre éga
lement conscience du « mes constituer la plus commode excuse à toute dérobade quant à l’appréciation
sage > qui lui est livré, de politique de l’objet culturel en jeu. Affirmer l’interdépendance, la liaison
la forme qui rend ce mes
sage sensible, et de la liaison interne et l’éventuelle cohérence du « message » et de la « forme » ne suffit
intime entre ce message et pas : c’est encore se placer dans l’abstrait d’une autonomie esthétique et ne
cette forme. Il ne sert de
rien de qualifier d ’ c admi référer le produit artistique qu’à lui-même et son entour immédiat et homo
rables » les recadrages d ’An-
tonioni si l’on ne met pas gène (auteur, œuvre, école, etc.). C’est toujours le penser comme coupé du
ceux-ci en relation avec le monde, « à part », et continuer à croire qu’on ne peut le comprendre que
souci de rendre sensible une
durée vécue. « de l’intérieur », en ne retenant que sa causalité interne — ce qui revient
à confondre son analyse avec la description de son fonctionnement et de
sa structure. Les causes externes doivent intervenir, les contradictions et
déterminations (non uniquement, non principalement « artistiques ») dans les
quelles il est pris et dont il constitue le produit. Seule cette intervention du
« dehors » de l’œuvre (en dernière analyse : la lutte des classes) permet de
mettre fin à l’épuisant système de renvois mécaniques (et non dialectiques),
spéculaires, entre « forme » et « fond », dans la mesure où seule elle permet de
désigner le principal et le secondaire dans la contradiction, d ’en hiérarchiser
les aspects — c’est-à-dire de prendre parti sur la signification d ’ensemble
et non plus de s’abriter derrière le fonctionnement de détail. Les questions
politiques (pour qui ? contre qui ?) sont ainsi celles qui permettent de
répondre aussi aux questions esthétiques du pourquoi et du comment.
rassées et muettes, ayant besoin qu’on les « aide » à s’exprimer, qu’on facilite
leur « accès » à la communication. Reconnaissons là aussi le point de vue
révisionniste sur les masses déshéritées de « la » culture par la bourgeoisie,
et qu’il faut aider au progressif et patient recouvrement de ce patrimoine.
Car, dans ce type de discours, la question de l’accès à la parole et celle
de l’accès à la culture sont solidaires. Ce n’est point à prendre la parole
sur elles-mêmes, leurs problèmes et leurs revendications que l’on invite et
encourage les masses. Là-dessus, loin de rester coites, elles risqueraient de
trop s’étendre et de parler un peu trop fort. C’est bien sur le seul terrain
et selon les seuls modes culturels bourgeois qu’on se soucie de les faire
« s’exprimer » et qu’on les veut « participantes ». On verra dans la suite du
texte comment, pour l’animateur, « faire parler * le public doit signifier aussi
lui ôter la parole. Comment « expression » veut dire aussi répression.
7. Aspect positif : la présentation du film peut (le texte n’en dit pas plus) 7. (Présentation et discussion)
(...) Celle-ci [la présentation]
mettre l’accent sur « les intérêts propres au public ». Ce qui implique que est nécessaire, car elle doit
ces intérêts soient connus, et qu’il en soit tenu compte lors du débat, qu’ils signaler l'importance du film
(sans la caractériser trop tôt),
le centrent. Mais cela, le texte ne le dit pas. Il y est seulement question elle doit raccorder la séance
de justifier le choix du film, soit en le « raccordant aux séances antérieures » à des séances antérieures ou
à des intérêts propres au
(auto-justification de l’appareil par sa cohérence interne), soit, donc, en visant public. Elle doit renforcer
l'envie de voir le film.
une certaine pertinence de la programmation au public. C’est là que la notion
de « public » apparaît insuffisante, inopérante : choisir un film nécessaire à
un public suppose que ce pùblic soit caractérisé socialement, qu’il soit cons
titué en groupe(s) aux besoins précis et relativement unifiés. L ’analyse de
classe indispensable à cette délimitation n ’est pas ici seulement amorcée. En
revanche on voit pointer (la suite le précisera) l’idée que la référence aux
intérêts propres du public n ’est qu’un moyen de mieux faire passer le film
(« renforcer l’envie de voir le film »), de mieux justifier le ciné-club lui-même.
8. Ce sera finalement l’orientation cinéphilique de la présentation qui l’empor 8. On peut présenter le film
en situant son action, en le
tera. Le fait de poser d ’emblée le film comme maillon d ’une chaîne cultu situant dans l’histoire du ci*
relle, élément d’un système autonome (l’« histoire du cinéma »), loin d ’en néma, en situant son auteur.
Eventuellement, une anecdote
faciliter « l’accès » par le public, le met à distance respectueuse : celle qui, pourra conférer à l'œuvre un
dans la conception bourgeoise de l’art, convient à l’œuvre d ’art et à ses intérêt supplémentaire.
codes spécifiques. Telle qu’elle est réglée ici, la présentation a une double
fonction : de promouvoir le film comme « enjeu principal * du débat et de
garantir quand même les risques de cette mise en jeu en en délimitant le
terrain comme exclusivement culturel. Il s’agit de poser des bornes, en espé
rant que la discussion s’y maintiendra : pour faire accéder le public à la
culture, d ’abord éloigner celle-ci, la cantonner sur son propre terrain.
9. Dans ce dispositif, le film est à la fois en position centrale (c’est le specta 9. Le présentateur doit mé
nager les quelques < m ar
teur qui doit aller vers lui) et dominante (il faut s’élever jusqu’à lui : les ches * qui permettront au
< marches »). L’appareil valorise le produit culturel, qui valorise en retour public d'accéder au film. Si
le film est jugé particulière
l’appareil. Et il se confirme que le public, objet apparent de tous les soins, ment difficile, le présenta
n ’est que l’un des instruments de cette valorisation : la mise en avant de teur ne doit pas hésiter à le
signaler, il prendra soin, ce
« l’actualité * du film — c’est-à-dire de son inscription politique, de sa faisant, de ne pas effarou
cher le spectateur, toujours
pertinence aux situations concrètes dont le public est partie prenante — se tenté de croire que le film
donnant explicitement pour le plus « favorable » des moyens d'accès au le < dépassera >. La présen
tation mêlera donc aux paro
produit culturel, et non pas aux problèmes qui pourraient mobiliser le public. les rassurantes un plus grand
De même, les éventuelles « difficultés » sont données comme intrinsèques au nombre d'informations, sur
l’originalité du film ou son
film — et non pas à la place, en porte à faux, du public dans l’appareil actualité, cette dernière étant
22 Groupe 1 : l’animation culturelle.
10. (Comm ent diriger la dis 10. Non défini du point de vue des classes qui le composent et le divisent,
cussion ? Remarques généra
les :) « le public » ne peut être pensé que comme conglomérat hasardeux, quantité
— Le premier but de l’ani éclectique : un certain nombre d’individus tous uniques. L ’axe quantitatif
mateur est de faire participer
le maximum de spectateur! domine donc : «faire participer le maximum de spectateurs». La «q u alité»
à la discussion. Il évitera de la discussion se mesure au nombre des prises de parole. Ainsi se trouve
donc de réduire celle-ci à un
dialogue avec un petit groupe réduit à sa seule dimension technique le principe juste de ne pas limiter
d ’initiés. II évitera a fortiori
le monologue. le débat aux « initiés ». Ne pas s’enfermer dans le cercle de la « cinéphilie »
n ’implique pas, comme c’est ici le cas, d ’élargir ce cercle à l’ensemble de
la salle, mais de changer de terrain, de mettre les préoccupations des masses
au centre du débat.
11. Chaque spectateur doit 11. Là encore, résolution technique (et quelque peu hypocrite) d ’un problème
pouvoir participer au débat
à armes égales. Il importe idéologique : celui des inégalités de développement ; problème qu’on s'interdit
donc, surtout au départ,
d'éviter les digressions et ainsi de poser. La pétition de principe démocratique (« chaque spectateur
références à d ’autres auvres doit participer au débat à armes égales ») n’apparaît que pour ce qu’elle est :
(film, livres) fort intéressan
tes mais inconnues du plus un vœu pieux, tout à fait dans la ligne de la conception bourgeoise de
grand nombre, pour s'en te l’égalité (devant la justice comme devant la culture...). Et elle vise au même
nir au seul film qui vient
d'être projeté. but : masquer les différences, aplanir magiquement des contradictions qui,
ici non plus, ne sont pas que culturelles, et qui, si on les laissait jouer,
feraient éclater la notion de « public » sans laquelle les appareils culturels
bourgeois ne peuvent fonctionner. Supposer que, pour placer les spectateurs
à « égalité », il suffise de ne pas étaler immédiatement (« surtout au départ »)
leurs différences dans l’ordre d ’un savoir culturel, revient à minimiser ces
différences. Pourquoi les minimiser ? Pour nier leur caractère de symptôme :
leur nature de classe. Ainsi, elles ne vaudraient que comme différences intra-
culturelles et inter-subjectives : il suffirait pour les « résoudre » d ’un peu de
bonne volonté entre les individus (l’« accord tacite de la discussion »), et que
le plus de savoir des uns vienne combler le moins des autres. Le mal et
le remède sont quantitatifs — au-dessus des classes.
12. Pour être sûr que cha- 12. Ce point étant largement développé par la suite, contentons-nous de
cun discute du même film, . , , j » j • ^
il convient d'établir dès le nous interroger sur la possibilité d une descnption qui n emporterait pas
départ un accord non sur la d ’appréciation quant aux significations,
signification de 1 œuvre, mais,
très simplement, sur ce qui
a été vu et entendu.
13. (Schéma de déroutement 13. Exigence, application, efforts... l’accès à l’œuvre doit se mériter — la
d ’une discussion.)
(...) Nous avons (...) choisi culture (bourgeoise) se payer. Mais n ’est-ce pas que ces « efforts * sont à la
de présenter ce développe mesure précise de la distance à laquelle l’œuvre est institutionnellement main
ment-type de discussion sous
forme schématique afin de tenue du public ? Et qu’il y aurait moins d ’application, moins de consignes,
rendre sensible la progres
sion de la démarche, et pour moins de modes d’emploi nécessaires si l’on partait des réels besoins des
souligner que chaque phase masses et non de ceux que leur prêtent les appareils culturels ? Tout le scé
s’assigne une tâche précise,
exige que l’animateur et le nario qui suit, découpé en six phases, témoigne à quels détours, quelles astuces
publ>c appliquent leurs ef tactiques les animateurs sont contraints par la logique de classe de l'appareil,
forts en fonction de buts dé
finis. s’ils ne posent pas eux-mêmes les problèmes culturels en termes de classes. Et
faute de les poser ainsi, c’est en effet le brouillard (« la » culture, « le »
public...) et il faut plus d ’un « guide » et plus d ’un « schéma » pour y naviguer.
L ’animateur, l’appareil, les masses. 23
14. Round d ’observation : il s’agit de faire circuler la parole en évitant qu’elle 14. (Première phase : évo
quer les images)
mette grand-chose en jeu. S’il est vrai qu’immédiatement après une projection Buts :
il est difficile (à tous les spectateurs, « spécialistes » ou non, car cette diffi — Mettre le public en con
fiance, le faire parler, faire
culté tient d ’abord à la place passive et fascinée du spectateur dans la repré passer des impressions res
senties aux seines décrites.
sentation) de faire le point et d ’avoir les idées claires, ce « blocage » justifie- M oyens :
t-il une procédure aussi insistante et précautionneuse ? Ou bien le film est telle — Laisser quelques instants
de repos après l’arrèl de la
ment éloigné des préoccupations des spectateurs qu ’en effet il leur faudra projection (mais parler pen
longtemps pour s’y retrouver — ou bien ce qui se manifeste ici c’est une dant ce temps pour éviter
de trop nombreux départs).
certaine méfiance envers le public, doublée de quelque mépris pour ses capa — Demander quelles sont
cités d’assimilation et de synthèse (l’animateur « excite fréquemment le public » les scènes qui ont le plus
ou le moins frappé, qui ont
— en lui posant des questions oiseuses). Méfiance envers les premières réac semblé plus ou moins a t
trayantes.
tions, le spontané, le subjectif : s’il importe tant de différer « les idées », de — Centrer les réponses sur
les séparer d’avec les « émotions ressenties », c’est que rien encore n’est mis les émotions ressenties, et
non sur les idées.
en place pour canaliser ces idées, pour les contrôler. Qu’il faille empêcher — Aider à décrire et com
les détenteurs de savoir (« cinéphiles, techniciens, professeurs ») de monopo parer les scènes, pour aider
à quitter le plan des im
liser le débat, certes. Mais pourquoi traiter de même les autres, et les empê pressions.
cher de « sauter tout de suite aux idées » ? — Résumer rapidement l’o r
dre chronologique des seines
ou séquences dominantes.
A ttitude de l'animateur :
— Il excite fréquemment le
public c Quelle scène y
avait-il avant ? après ? sont-
elles différentes ? semblables ?
en quoi ? »
— II reformule à haute voix
les réponses intéressantes,
inaudibles en général à l'en
semble du groupe (cette indi
cation est valable pour toute
la durée du club).
— 11 empêche les spécialistes
ou les bavards (cinéphi
les, techniciens, professeurs...)
d ’accaparer la discussion ou
de sauter tout de suite aux
idées.
15. Le véritable débat commence. 11 aurait pu commencer sans l’intermède
descriptif.
Noter l’accent pédagogique (c apprendre à... ») : le public est en position d ’en- 15. (Deuxième phase dé
seigné, l’animateur de maître. II ne s’agit donc pas seulement de « dégager gager les problèmes)
Buts :
des problèmes » : encore faut-il apprendre à les dégager de la « bonne » — Apprendre à dégager des
manière. L ’ordonnance du débat et son inculcation pèsent aussi lourd que problèmes à travers l’obser
vation rapide des situations
les problèmes à débattre. L ’appareil pour se reproduire doit reproduire aussi contenues dans l'oeuvre.
— Apprendre à débattre en
son mode d ’emploi, ses règles et rites. groupe.
Quant à l’aspect positif de cette seconde phase, d ’être centrée sur les pro
blèmes soulevés par le film, il est d ’emblée restreint dans la mesure où sont
seuls retenus les problèmes fondés « par les situations contenues dans le film ».
Le film n ’est pas un point de départ, un exemple parmi d ’autres non néces
sairement culturels, il est le point de mire obligé. On ne « sort » pas du film
(cf. 24).
16. Il est symptomatique que le premier « moyen de dégager les problèmes », 16. M oyens :
— Poser des questions sur
la première série de questions ait trait au « héros » du film. C’est en effet la les divers personnages du
problématique de 99 °/o des fictions bourgeoises. 11 n ’est donc pas question film « Qui est le héros ?
Que savons-nous de lui ?
de la contourner : il faut au contraire la poser dans sa généralité même, pour Qu1ignorons - nous de lui ?
en amorcer la critique, et non pas comme ici la reconduire purement et sim Pourquoi, dans telles circons
tances, agit-il ainsi ? *
plement, comme un fait inéluctable.
On pourrait interroger aussi les déterminations de classe de ce héros, ce qui
demande de compléter la liste des questions ici posées (qui, telles quelles,
appellent plutôt des réponses psychologiques) : pour qui lutte-t-il, contre qui,
qui sont ses alliés, ses ennemis, quels intérêts sert-il, etc. Autrement dit, de
déplacer les questions du héros lui-même à ses relations avec d ’autres per
sonnages, avec son milieu social, etc.
24 Groupe 1 : l’animation culturelle.
17. Rapprocher les principa 17. L'animateur à l’œuvre comme maître du jeu. En un premier temps, il
les réactions du public pour
dégager les aspects essentiels semble s’effacer derrière les questions et formulations des spectateurs, qu’il
de l’œuvre « Vous, Mon* recense et dispatche (« Vous, Monsieur... Vous, Madame »). Aspect positif :
sieur, vous avez été frappé
surtout par tel point >... ce sont effectivement les questions pointées par les spectateurs, celles qui les
< Vous, Madame, vous avez
signalé tel aspect qui vous concernent, qui sont « retenues ». Mais cet effacement sera bref et tactique.
paraît important (moeurs, ca Déjà, ces questions, l’animateur les « reformule » à sa façon (position de maî
ractères, équipement techni
que, pays décrits...) ». trise et possibilité, dans cette réformulation, d ’infléchissement). Déjà, il ruse :
— Identifier les trois ou qua si quelque « aspect essentiel » a été oublié, au lieu d ’analyser pourquoi, selon
tre aspects dégagés par le
public et les reformuler lui, cette importante question, bien que passée inaperçue du public, mérite
éventuellement avec des ter d ’être retenue, il biaise, s’efforcer de la « suggérer sans l’imposer » — autre
mes plus précis ou plus
techniques. ment dit de la faire passer en douce. Une telle attitude suppose que toute
— Suggérer éventuellement,
sans l’imposer, l’aspect essen question non posée par le public lui est à ce point étrangère qu’on ne peut
tiel qui a pu échapper au que la lui imposer (sinon de front, de biais : la suggestion). Ce qui n ’est vrai
public.
— Définir les points de vue que pour certaines questions. Pour d'autres (qui ne sont sans doute pas celles
du public ou des personna que le savoir culturel de l’animateur ici postulé le porte à poser), c’est le
ges de l'oeuvre sur les as
pects ainsi retenus, souligner problème même de leur refoulement par les spectateurs que l’on doit poser
l'opposition de ces points de à ces spectateurs. L ’analyse des déterminations idéologiques de cette omission
vue pour en dégager des
problèmes ou des contradic que l’on doit opérer. Encore faut-il, donc, que cette question « manquante »
tions.
— Résumer rapidement com soit de celles dont le manque signifie non une lacune « culturelle », un défaut
ment se posent les deux ou de savoir, mais un aveuglement idéologique ou politique.
trois problèmes retenus.
Le jeu enfin prend forme quand l’animateur oppose les uns aux autres les
différents « points de vue », et ceux des spectateurs à ceux des personnages (!).
Définir, opposer, retenir, souligner, dégager : l’anim ateur,m aintenant est celui
qui tire les ficelles du débat, qui le gouverne. Il ne sert plus seulement à faire
parler, il programme les discours. Il trie, et ses sélections s’opèrent nécessai
rement en fonction de sa position de classe, de son attitude envers les masses
et par rapport au supplément de savoir spécifique dont il est censé disposer.
L’animateur comme médiateur neutre, tel qu’il est postulé ici, est une fiction.
Il a nécessairement un rôle dirigeant et la signification de ce rôle (centraliser
les idées justes des masses ou les réprimer) est nécessairement politique.
Encore une fois le texte décrit cette contradiction de façon technique, refuse
de la poser politiquement, ce qui revient objectivement à donner un contenu
réactionnaire au rôle de l’animateur.
18. A ttitude de l ’animateur : 18. La contradiction éclate en effet : d ’un côté l’animateur « éclaire » le public
— Il éclaire le public sur
ce qui est essentiel et acces sur l’essentiel et l’accessoire, autrement dit il hiérarchise les contradictions en
soire. lieu et place du public ; d’un autre côté il doit laisser au public le soin
— Il dégage rapidement de
l’apport du public les alter « d ’élucider lui-même les questions essentielles » — questions que l’animateur
natives, les oppositions, pour
l’amener à élucider lui-méme aura décrétées lui-même essentielles... En fait, à peine posée, la contradiction
les questions essentielles po est résolue : « l’apport du public » est ici une sorte de matière première que
sées par l'oeuvre.
l’animateur doit modeler à son gré, transformer et trier. Et le public n ’est
de nouveau sollicité que pour analyser à l ’intérieur du cadre défini par l’ani
mateur. On se demande dès lors de quelle analyse il pourra s’agir : élucider
des questions dont le choix et la hiérarchie sont décidés à partir d ’autres cri
tères et d ’autres codes, c’est travailler à vide, ou travailler sur mesure : une
élucidation qui ne pourra pas transformer grand-chose, qui ne pourra pas
transgresser les limites qui lui sont assignées, des « idées » qui ne pourront
intervenir qu’autant qu’elles seront canalisées. La conception qui se dégage
ici du rôle de l’animateur confirme les points précédents : méfiance envers le
public, volonté de contrôler et d ’orienter son discours dans un sens compa
tible avec les besoins de l’appareil culturel, et non ceux des masses elles-
mêmes. Le public et l’animateur sont au service de l’œuvre et de l’appareil,
et non l’inverse. (A suivre.)
Jean-Louis Cûmolli.
A propos du rôle
des animateurs de ciné-clubs.
( Sur ((V analyse de film »,
d'Alain Marty).
Malgré ces aspects positifs, l’article comporte, à notre avis, de graves insuf
2. Nous parlons bien sûr de fisances2 :
ce qui nous paraît être des
« insuffisances » politico-idéo-
logiques, non des problèmes a) L’article, s’il pointe la crise de l’animation culturelle, reflet de la crise
d'exposition théorique, de m a
niement de concepts, etc., générale des appareils culturels de l’Etat bourgeois, n’en esquisse pas même
point secondaire sur lequel on
ne s’attardera pas. Disons seu l’analyse. Ce manque est comblé dans le texte d ’A.M. par la croyance naïve,
lement que si A.M. désire aux effets dogmatiques, en « la force intrinsèque de l’idée vraie », en l’occur
< vulgariser > les catégories de
la linguistique saussurienne, il rence une fétichisation de la notion de science. <r Le rôfe du critique révolu
ne s’y prend pas très bien. Par tionnaire n ’est ni de s ’abriter derrière les plis du drapeau révolutionnaire, en
exemple : «r Le svn(agme est
la façon dont les mors se proférant quelques incantations magiques, ni d ’être la vestale de principes
combinent à l'intérieur de sacrés. Son rôle est d ’être scientifique. » « La science (est) du côté du prolé
l ’énoncé. Le paradigme est la
catégorie à laquelle appartient tariat, l’obscurantisme du côté de la bourgeoisie. » La lutte entre la bour
chaque mot de l ’énoncé... Le
syntagme est inscrit dans h geoisie et le prolétariat est en dernière instance une lutte entre la science
chaîne parlée. Le paradigme et l’idéologie, ce qui permet, en bonne logique althussérienne, d’escamoter
est à l ’état latent dans chaque
locuteur. » L’exposé ne rend tous les problèmes concrets de la lutte de classe, de dédouaner le révision
pas très convaincante l'affir nisme, de noyer la politique sous l’antagonisme mythique idéologie/science ;
mation par A.M. de la néces
sité de la sémiologie dans résultat : « L ’action du critique de cinéma et de tout animateur d ’association
l’analyse de film.
culturelle ne peut donc être isolée. Il lui faut s ’allier avec les forces du chan
gement qui proposent de répondre réellement, et non illusoirement, aux
besoins des spectateurs et se proposent de renverser la classe au pouvoir,
l’empêchant ainsi de diffuser son idéologie mystifiante pour mettre en place
un système qui permettra à l’idéologie scientifique de s ’exprimer librement.
Idéologie scientifique et non mystifiante, car il n ’y aura plus de privilèges
de classes à défendre. Cela s’appelle la révolution. » Comme quoi la Science
est à la fois le plus court chemin vers le Communisme, et l’essence même de
celui-ci. Il est évident que ce concentré d’idolâtrie scientiste ne sert qu’à
une chose : abriter le discours de l’animateur ou du critique derrière l’Objec-
tivité de la Science, renforcer sa position de maîtrise et gommer l’aspect prin
cipal dans la question de cette position : la prise de parti politique de l’ani
mateur (ou du critique), son intervention sur le front culturel, qui met en
A propos du rôle des animateurs de ciné-clubs. 27
jeu sa situation dans l’appareil culturel, son rapport aux masses, sa volonté
ou non de participer au combat de la classe ouvrière et d’en populariser les
luttes — ce qui n ’implique pas forcément (au contraire) s’allier à ce que
A.M. nomme sans préciser (prudence tactique) <r les forces du changement »
ou « les organisations ouvrières » ; où étaient-elles, ces forces et ces orga
nisations, dans les luttes récentes de la classe ouvrière contre l’exploitation
et l’oppression patronales (Girosteel, Pennaroya, Joint Français, Thionville,
etc., et celles qui ont lieu actuellement, que l’on freine et que l’on censure
« à cause des élections ») ? Rappelons encore une fois, face au fétichisme
de la science qui, dans le discours révisionniste, peut, comme on voit dans
le passage que nous avons cité, aller jusqu’au délire, que 1°, en régime capi
taliste, dans l’idéologie bourgeoise, « science » et « obscurantisme » peuvent
parfaitement coexister, y compris dans le discours des scientifiques eux-
mêmes (voyez Le Hasard et la Nécessité, du Prix Nobel Jacques Monod,
où une science. — la génétique — est mobilisée pour censurer de façon
obscurantiste le matérialisme dialectique et historique) ; 2°, historiquement,
la science, parce qu’elle est liée au développement des forces productives,
qu ’elle tend elle-même à devenir une force productive (Marx), et que les
forces productives entrent en contradiction avec les rapports de production
capitalistes, la science est bien « du côté du prolétariat » ; mais, dans la pra
tique, aux mains de la bourgeoisie, de l’impérialisme, elle sert aussi à main
tenir la domination de ceux-ci, à opprimer plus cruellement les peuples, à
exploiter plus rationnellement le prolétariat : aspect que les révisos, dans
leur euphorie scientiste, s’efforcent systématiquement de gommer. « La
science » ne se sépare pas de ses déterminations ni de ses applications
concrètes ; affirmer que la science, en soi, va à rencontre des intérêts de
la bourgeoisie, est Une mystification1. 3. Nous renvoyons, sur ce
point, au texlc de A. Gilles
dans Comm unisme n° I. sur
« Le P « C > F et les force?)
b) Dans le rapport appareil culturel (ciné-club)/lutte idéologique de classe, productives *.
A.M envisage la lutte idéologique de classe à partir de l’état de fait de
l’appareil culturel, du ciné-club. En d ’autres termes, dans le rapport appareil/
lutte, le terme principal est pour A.M. l’appareil (ici encore, position althussé-
rienne). Cela revient à dire que A.M. refuse objectivement de penser l’appareil
culturel, le système des ciné-clubs, comme produit et structuré par la lutte
des classes. Ce qui permet à A.M. de critiquer certains effets (le discours
nébuleux, antiscientifique, des animateurs) en faisant l’économie de l’analyse
des causes, à savoir l’organisation des réseaux de ciné-clubs, les conditions
matérielles de programmation, de diffusion, de vision des films, d ’organisation
des publics, etc. (cela demande, évidemment, des enquêtes approfondies).
Quels sont les films qui circulent, dans quelles conditions, pourquoi, pour qui ?
en réalité la rentabilité (le film doit être une bonne affaire) et les nécessités
du moment de la lutte idéologique de la classe dominante. Disons par exemple
qu’aujourd’hui un cinéaste qui voudrait faire un film sur un sujet social ou
politique d ’un point de vue prolétarien n’arrivera jamais à rassembler les
premiers sous sur son projet.
Pour comprendre cette contrainte économique qui pèse sur le film-marchandise
dans le système capitaliste actuel, il faut connaître, en gros, les rouages écono
miques principaux qui déterminent l’existence (matérielle et idéologique) de la
plupart des films.
Le réalisateur qui a un projet de film doit d ’abord trouver un producteur :
en réalité, c ’est assez souvent le producteur qui emploie le réalisateur qui lui
semble le mieux convenir à son projet. Le producteur va chercher à rassembler
les capitaux, ou du moins les garanties financières, nécessaires à la production
du film. Il peut le faire parce que son nom, ses productions précédentes, ses
relations dans les milieux financiers sont une garantie auprès des capitalistes
qui vont avancer l’argent, c’est-à-dire :
— Certaines grandes banques qui vont prêter de l’argent au producteur (au
taux très élevé de 12 °/o), à condition d ’avoir des garanties auprès du
distributeur.
— l’Etat, dont un appareil spécialisé : le Centre National du Cinéma (CNC)
est chargé de donner à certains projets sélectionnés une avance sur les recettes
futures. L ’Etat intervient ainsi directement dans la production des films ;
— le distributeur : qui est en réalité l’élément le plus important de ce système,
bien que l’on ait mythifié le personnage du producteur et ses cigares. Le
rôle du distributeur (en plus d ’avancer de l’argent) est d’assurer le lance
ment publicitaire du film et de le placer auprès des exploitants (les détail
lants). Le distributeur dispose d ’ailleurs, la plupart du temps, d’une chaîne
de salles de cinéma qui lui sont liées par contrat. Sans garantie d ’une bonne
distribution (c’est là que l’argent va revenir dans les poches des capitalistes)
pas de réalisations possibles, sinon tout à fait en marge (mais les mécènes
se font rares de nos jours).
C’est donc essentiellement là, au niveau de la diffusion des objets culturels
(films, livres, disques) que se situe la véritable domination culturelle de
classe. Ainsi au cinéma, une poignée de gros distributeurs (souvent améri
cains) détiennent aujourd’hui le monopole de la distribution des films dans
le monde capitaliste, et déterminent par conséquent le gros de la production
cinématographique capitaliste (c’est un des aspects de l’impérialisme améri
cain).
La force de ce système de production et de distribution est de s’être imposé
par la violence économique com me le seul possible, d ’avoir imposé un certain
type de film (35 mm, couleur, vedettes, un certain récit, etc.) bref d ’avoir
imposé par la force économique une certaine représentation idéologique du
cinéma et du monde.
Introduction
— que — on l’aura déjà compris — les contradictions réelles qui nous oppo
sent à Cinéthique sont des contradictions secondaires, au sein du peuple,
destinées à être réglées selon le processus unité-critique - autocritique-unité,
processus déjà engagé.
Ruptures.
Le point de départ prend place — dans l’après-mai 68 — au sein du mou
vement de développement du cinéma parallèle. Il s’agit alors d ’organiser la
diffusion des films, de plus en plus nombreux, délaissés par la Distribution.
Donc monter un réseau qui accueillerait les films les plus divers dont le seul
dénominateur commun serait d ’être refusés par les circuits normaux. Critère
négatif, et nullement déterminant, tous les films n ’étant pas refusés pour les
mêmes raisons — qui recouvrait, comme l’indique justement Cinéthique, une
autre sélection. En effet, le Cinéma Parallèle ne diffusait pas tous les films
non distribués : « il opérait une certaine sélection sur la base de critères
formels : s’il en retenait beaucoup c’est que, dans ce domaine, la subversion
formelle n ’a pas de limites et que l’idéologie qui soutient une telle opération
a toutes lés largesses du libéralisme » (p. 26). Opération nullement innocente
puisqu’elle permet la diffusion, dans des festivals (type Avignon), dans le
cadre d ’opérations « Jeune Cinéma » ou dans des circuits culturels, de films
reflétant un point de vue bourgeois (parfois même : fascisant) sous couvert
de « nouveauté * et dotés du prestige de la censure économique (les fameux
« faibles moyens »).
D ’où première rupture de Cinéthique — et des Cahiers : dans la suite du
texte nous nous limiterons au parcours de Cinéthique en tant qu’exemplaire
— avec la conception du cinéma parallèle, et mise en avant du critère poli
tique : « projeter les rares films qui allaient dans le sens de notre question :
un cinéma lié à l’action révolutionnaire » (p. 26). Du même coup il ne s’agit
plus simplement de diffuser, c’est-à-dire organiser la projection technique
des films, mais de les « diffuser », c’est-à-dire de concevoir les films comme
support d’une lutte idéologique à mener dans les appareils culturels.
Toutefois cette première rupture — essentielle — comprenait, indique Ciné
thique, une erreur : prendre comme critère du caractère révolutionnaire et
subversif des films leur matérialisme. D ’où une démarcation équivoque avec
un autre mouvement que le cinéma parallèle : le cinéma militant (entendons
les opérations type : Cinéma Libre, etc., programmées majoritairement — bien
que non sans contradictions — par une idéologie spontanéiste : informer sur
les luttes, donner la caméra aux ouvriers, etc.). Démarcation équivoque, et
en fait gauchiste et sectaire, plaçant « au premier rang les questions de formes,
de travail spécifique du signifiant » (p. 27). En clair : la majorité des films
diffusés sous le titre : films militants, était critiquée uniquement sur la base
de la reprise des moyens bourgeois de spectacularisation, donc uniquement
sur leur caractère non matérialiste. Critique juste quant au fond mais unila
térale et sectaire, rejetant (ne dit pas Cinéthique, qui parle d ’opportunisme
de gauche sans dire en quoi il a consisté) les aspects positifs et progressistes
que pouvaient avoir ces films : le contenu politique des films. Bref la réfé
rence au matérialisme (ou comme Tel Quel dans une phase récente : à
D'abord enquêter, 1. 35
La «r diffusion ».
Il s’ensuit, comme nous l’avons dit, une définition de la pratique de « dif
fusion » en tant que « mise en jeu idéologique, par nous-mêmes, de quelques
films choisis pour des raisons très précises » (p. 25), raisons tenant princi
palement à leur contenu politique. Ces films sont censés servir de support à,
provoquer, au cours du débat, une mise à jour des contradictions, le rôle
de Cinéthique consistant à jouer de ces contradictions, « à les faire jouer
tout en réglant leur jeu de telle sorte que ce qui apparaissait comme la
position juste l’emporte, en ce moment, c’est-à-dire commence ou continue
à gagner du terrain dans l’appareil où elle retentissait » (p. 37).
La « diffusion » est donc bien — et ne peut être que — l’exécution d ’un
programme de lutte idéologique, lié à un objectif précis : agrandir la
36 Groupe 1 : l’animation culturelle.
Philippe Pakradouni.
Groupe 3 :
Les acquis théoriques.
Premier bilan
du groupe.
2. Bien que sa tâche (« les acquis des Cahiers ») n’ait pas été dès le départ
précisée ni délimitée, ce groupe a fonctionné dès sa constitution en s’effor
çant au moins d ’appliquer quelques principes directeurs, découlant d ’ailleurs
directement des principes que rappelle la plate-forme, et des objectifs qu’elle
assigne à la revue :
— le premier principe est de ne pas cultiver la théorie pour la théorie. Un
des défauts marquants de la pratique des Cahiers ces dernières années était
en effet d ’avoir vis-à-vis de notre propre travail une attitude complaisante,
égocentrique, comme s’il trouvait à la fois sa source et sa fin en lui-même.
11 faut avoir sans cesse en vue, au contraire, l’utilité directe de notre travail,
mettre tout avancement de ce travail au service des autres groupes de la
Premier bilan. 41
5. Mais, comme on l’a déjà rappelé, il n ’est pas pensable de définir ces
acquis sans les reprendre (et les transformer) dans la pratique. Relancer la
théorie dans et par la théorie, sans sortir d ’un même cercle spéculatif, ne
saurait permettre en effet de distinguer ce qui est utilisable de ce qui n’est
que construction abstraite. Etant données la nature de la revue et les tâches
qu’elle s’est fixées, les pratiques en question sont les suivantes :
— la critique de films : c’est évidemment le plus simple, puisque c’est une
activité de longue date des Cahiers ; c’est dans cet esprit qu’on pourra lire
ci-dessous deux textes brefs, sur Beau Masque et Family L ife (issus entre
autres de discussions avec les étudiants du Département de Cinéma de Paris 3).
Cette pratique ne peut évidemment suffire, le risque subsistant ici de refaire
de la critique de cinéma trouvant en elle-même sa propre fin.
— l’enseignement : le réinvestissement des acquis théoriques des Cahiers n*y
est pas systématique, précisément dans la mesure même des difficultés, déjà
signalées, qu’il y a à cerner précisément ces acquis ; cependant, on peut
attendre de cette pratique un élargissement rapide du groupe, ou à tout le
moins, une définition plus précise de son travail.
— 1’ « animation culturelle » : les enquêtes que nous avons déjà entreprises,
et continuerons d ’entreprendre, dans ce domaine, doivent porter entre autres,
en ce qui concerne la question des acquis, sur une définition des difficultés
théoriques objectives rencontrées dans leur travail par les animateurs, en tant
qu’elles peuvent refléter les besoins des masses.
— la fabrication de films.
Ainsi est-il possible de faire un film entier sur la manière dont un A.I.E. s’ar
ticule à un autre sans avoir avancé d ’un pouce dans la compréhension de
ce qui les justifie tous les deux, de leur fonction globale, politique. Le point
fort de Family L ife est de montrer avec une grande précision comment s’ef
fectue la prise de relais entre la famille et l’institution psychiatrique2. Mais le 2. N ous n’ignorons pas que
l’institution psychiatrique e n
fait d ’avoir montré comment s’effectue le relais semble dispenser K. Loach tre plus précisément dans la
d’interroger les deux termes. Et nous pensons que ce n’est pas un hasard. catégorie d ’Apparcil Répres
sif d’Elat. Rappelons qu’Al-
Le film en posant la famille comme cause première et la schizophrénie comme, thusser (« Idéologie et A ppa
reils Idéologiques d ’Etat >
conséquence ultime est d ’autant plus évasif sur l’analyse des A.I.E. (leur rôle dans La Pensée no 130) dis
politique) qu’il est précis, documentaire, sur leur articulation, sur la manière tingue les A.R.C. des A.I.E.
en ce que les premiers fonc
dont on passe de l’un à l’autre. tionnent surtout à la violence
Cette articulation, ce va-et-vient, est montré comme ce qui arrive à un sujet, (et secondairement À l’idéolo
gie) et les seconds surtout
passant d ’une scène à une autre (chaque appareil est structuré comme une à l’idéologie (et secondaire-
scène, avec ses coulisses et ses voyeurs). Nous nous trouvons là devant une ment à la violence). Or Fa
mily Life est un film ex
constante idéologique de ce genre de films : la lutte, la révolte, au sein d ’un trêmement discret, allusif,
abstrait en ce qui concerne
A.I.E. est exclusivement saisie comme un cas particulier de la contradiction la dimension purement ré
Individu/Société. Or, cette contradiction, si elle reflète assez justement sur le pressive de l'institution, pré
férant mettre l'accent sur la
plan idéologique la façon dont la petite-bourgeoisie, à partir de sa situation de dimension idéologique (com
classe, pose les problèmes de toute la société, est aussi bien à la racine d ’une ment l'appareil fait en sorte
que — c'est là le but de la
idéologie de droite (le flic de Melville est un solitaire, un marginal) que d ’une psychiatrie — le malade ac
idéologie progressiste. Cette ambiguïté va peser d ’un poids très lourd sur la cepte sa maladie et, dans le
cas de la schizophrénie, l'as
prise en charge des révoltes. sume comme signe de son
c élection >). Là aussi : mise
de l'idéologie au poste de
Family L ife est un film efficace mais dont l’efficacité est ambiguë. Il y a d ’un commandement.
côté la vieille machinerie (un certain type de fiction, que nous avons définie
ici comme « moderniste »3, reposant sur l’opposition Individu/Société et Em- 3. Voir Cahiers du Cinéma
n° 232.
brayeur/Système), de l’autre, du carburant neuf (l’antipsychiatrie comme cou
rant de pensée à la mode, l’asile comme scène longtemps refoulée du cinéma,
le schizo comme personnage principal). Or il est clair que le spectateur est
bouleversé par la vieille machinerie et met son émotion sur le compte du car
burant neuf. Il y est d ’autant plus aidé qu’il a peu de moyens de se prononcer
sur ce carburant pour la double raison qu’il voit « pour la première fois à
l’écran » ce dont il est — dans la vie — plus ou moins radicalement séparé.
Un film comme Family Life, s’il veut donc faire le plein de son public petit-
bourgeois. doit résoudre le problème suivant : comment faire que le public
reconnaisse ce qu’il ne connaît pas, peu ou mal ? La réponse consiste à mon
trer ce que le spectateur est bien près de reconnaître. Exemple : la scène de
l’électrochoc. Elle est destinée à susciter la réaction « C’est donc comme ça
que ça se passe ! » plutôt que « C ’est bien ça ! » ou que « Q u’est-ce que
c’est ? ». La marge d ’efficacité du film est plus mince qu’il y paraît : elle
repose sur le savoir supposé d ’un public très précis. Ce savoir supposé, ce
n’est pas un savoir incomplet que l’on pourrait approfondir, c’est du savoir
déjà disposé en vue de la fiction et d ’autant « meilleur conducteur de fiction »
qu’il n ’a pas à se désigner, à dire d ’où il vient.
C’est ce qu’on pourrait appeler la « soumission de l’enquête à la fiction ».
L ’enquête : le choix du sujet, le travail de K. Loach en accord et en colla
boration avec des antipsychiatres. La fiction : les entrées et les sorties de
Janice, son héroïne, vomie d ’un endroit, avalée par un autre, parcourant de
la famille à l’institution les étapes de sa carrière de malade.
46 Groupe 3 : les acquis théoriques.
3°, enfin, une description des luttes entre deux classes, faite du point de
6. Les syndicats autres que vue du syndicat0 : du point de vue des responsables, des « délégués » ; la
la C.G.T. ayant disparu, eux
aussi, dans I’ « adaptation >. « ligne de masse », telle qu’elle est appliquée d p is la fiction, part des responsa
Quant aux < gauchistes », bles (qui savent, prévoient, réfléchissent), pour arriver aux masses sous forme
l'adaptation d ’un roman de
1954 a pour un révisionniste d’injonctions, de directives, et revenir aux responsables que les événements
ceci au moins d'agréable, confirment dans leurs analyses L ’apparition à l’écran des «m asses» est à
qu’elle lui évite d'avoir à se
poser le problème de leur cet égard tout à fait symptomatique : interviewes-éclair de quelques ouvriers
présence dans les usines.
« authentiques » (jouant comme substituts fétichisés du réel), dont l’authen
ticité vient garantir la fiction, sans qu’à aucun moment leur intervention soit
en rapport avec elle.
Ce qui manque, donc (manque actif, qui lui aussi caractérise la ligne du
film), c’est l’analyse réelle du processus de la lutte, de la tactique du patronat
(magistralement expliquée pourtant par Vailland) et de celle des syndicats ;
c’est aussi une analyse de classe réelle : on a déjà vu comment la paysan
nerie, entre autres, était complètement absentée du film (elle semble même
être méprisée carrément : cf. le dialogue Mario/Vizille, traitant les paysans
d ’arriérés, et que rien dans le film ne vient contrer) ; c’est enfin, ce minimum
qu’aurait représenté une indication quant aux résultats de la lutte, quant à
Pélévation du niveau de conscience politique qui en est résulté, etc. (ce à la
place de quoi viennent les larmes et l’enterrement) : tant ce qui compte,
dans la logique du film et de sa ligne politique révisionniste, c’est la valo
risation inconditionnelle d ’un appareil syndical dont il n’aboutit en fait qu’à
démontrer le bureaucratisme.
Film relativement isolé dans la production française récente (en tant qu’il
est le seul produit officiel du révisionnisme), Beau Masque n’en est donc
pas moins un représentant typique du cinéma actuellement dominant, celui
de la petite bourgeoisie.
Jacques Aumont.
Groupe 4 :
Le héros positif.
Il ne nous faut pas prendre le mot « héroïsme » dans un sens trop restreint ou
dans un sens trop figé. Trop restreint : le héros ne se confond pas avec c le
personnage principal », le porteur de la fiction. T rop figé :• le héros ne se
définit pas uniquement par un certain type de comportement (courage, comba
tivité, valeur). Le héros féodal n’est pas le héros bourgeois, ni le héros prolé
tarien. L ’aventurier solitaire, le professionnel lié à un code de l’honneur
(comme il est encore célébré — même ironiquement — par Leone ou par
Kurosawa [Sanjuro]) a peu de choses à voir avec le héros prolétarien. La posi
tivité, com m e l'héroïsme, a donc un contenu de classe.
Ici on pourra objecter que l’expression « héros positif », de par son aspect
intemporel et anhistorique, n’est peut-être ni la meilleure ni la plus adéquate.
Il est vrai que les camarades Chinois parlent plus volontiers de « figures héroï
ques des ouvriers, paysans et soldats », prenant toujours soin d ’indiquer le
contenu de classe. Il se peut aussi que nous ayons peu à peu à abandonner
cette terminologie pour une autre. Aujourd’hui, elle a encore pour nous cet
avantage de désigner un problème, celui du réalisme socialiste, du « jdano-
visme », aussi bien celui de Jdanov que celui attribué souvent aux Chinois.
Ce problème, il va sans dire qu’il n’est pas pour nous un épisode trouble et
dépassé de l’histoire des idées ou de l’art révolutionnaire, ou même du cinéma
soviétique. Il s’agit d ’un problème politique que le révisionnisme a cru dépas
ser en l’enterrant, en faisant silence sur lui, silence lui aussi politique et dont
le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a rien élucidé, ni résolu.
On pourra dire .aussi : la bourgeoisie, elle aussi, a ses héros. E t il est
vrai qu'elle les a eus, dans sa lutte, longue et complexe, contre la féodalité.
On peut dire que Robinson Crusoë ou Saint-Just sont des héros, fictifs ou
réels, de la bourgeoisie. Ils n ’en sont pas pour cela les analogues dans le
passé du héros positif prolétarien : celui-ci sait pour quelle classe il combat,
alors que les héros bourgeois faisaient toujours passer leur cause pour celle
de l’Homme, du Progrès, de la Science en général. D ’où l’aspect rétrospectif
du héros bourgeois souvent donné comme prophète/ dans le domaine des idées,
de quelque chose qui s’est plus tard vraiment réalisé. Comment ? Par qui ? On
ne le sait pas très bien. A la limite,. Rousseau et Voltaire sont cause de la
Révolution de 89. Aujourd’hui, l’un des derniers avatars de figure positive
proposé par la bourgeoisie, le technocrate, n ’échappe pas à cette règle : il
suffit que Mattei voie un peu plus loin que les intérêts immédiats de sa classe
pour qu’il semble anticiper sur les intérêts généraux de l’Humanité.
A vant-GardejMasses. Voici déjà qui peut nous aider à définir, même néga
tivement, le héros positif. Il n ’est pas le héros de la contradiction individu/
société, contradiction qui n ’a de sens qu’à l’intérieur de l’idéologie bourgeoise,
il est le héros de la contradiction avant-garde/masses qui n ’a de sens que
pour le prolétariat en lutte et s’organisant dans et pour cette lutte. Ici, deux
remarques :
1. Il serait faux de penser que l’on puisse déboucher au terme d ’une recherche
intra-théorique, coupée de toute prise de position politique, sur cette contra
diction. Ce ne sont pas les développements d ’une éventuelle science du texte
ou de la narration qui nous ont permis, aux Cahiers, de poser l’urgence d ’un
travail à accomplir sur le thème du « héros positif » mais bien les développe
ments de la lutte des classes sur le front culturel et idéologique. Une recherche
académique sur les conjonctures historiques où le problème s’est vu donner
une réponse — et pas seulement au cinéma — n ’aurait pas grand intérêt, pas
plus qu’une « relecture » du cinéma soviétique, ou même chinois. Le héros
positif pose certes aux cinéastes révolutionnaires des problèmes spécifiques,
formels, mais il en pose d’abord au révolutionnaire, cinéaste ou pas, en ce
que la contradiction qu’il condense, celle qui oppose l’avant-garde aux masses,
libère la question essentielle aujourd’hui pour le mouvement marxiste-
léniniste : celle de la liaison aux masses.
Héros positif : héros conscient d ’une lutte montrée. C’est un point sur lequel
il faut insister puisque la mode est, au contraire, aux héros malgré eux d ’une
lutte lue en creux. Comment montrer cette lutte ? C’est là le problème du
cinéaste, son problème spécifique. Non plus la question abstraite : faut-il
représenter quoi que ce soit ? Mais : qui représenter ? pour qui ? contre qui ?
com ment ? C’est là qu’intervient le critère « artistique » dont parle Mao ‘dans
son intervention aux « Causeries sur la littérature et l’art à Yénan », en pré
cisant bien : « // est impossible de mettre le signe égal entre la politique et
l’art, de mêm e q u ’entre une conception générale du m onde et les méthodes
de la création et de la critique artistiques. Nous nions l’existence non seule
ment d ’un critère politique abstrait et immuable, mais aussi d'un critère artis
I
58 Groupe 4
Serge Daney.
Précisions à propos
de « Combattons le révisionnisme
dans la culture».
sant pour les opposer deux conceptions déjà construites, et susceptible d’aider
principalement ceux qui sont d ’accord, au moins en partie, avec nous, de les
aider à mieux repérer et systématiser le révisionnisme en matière de culture,
de mieux les armer contre lui, mais pas pour un changement radical de
terrain. Certes, devant le sort que les révisionnistes leur font subir, c’est une
tâche importante pour les marxistes-léninistes que de rappeler sans cesse
les principes, de les rétablir dans leur force et leur vérité, mais ils ne doivent
pas en rester là, ni surtout continuer à le faire de cette façon. L ’étude du style
de polémique de Marx, Engels, Lénine, Mao, doivent, là aussi, nous servir de
guide dans ce genre d ’interventions.
Bien entendu, dans les critiques qui précèdent, nous avons un peu forcé
la note, mais il s'agit de problèmes essentiels, difficiles, de pièges dont même
certaines organisations maoïstes à ambition nationale ne se sont pas toujours
dégagées, et sur lesquels il faut être clair. Pour préciser les positions que
nous croyons correctes sur ce point, nous dirons :
PARIS 5®
La Joie de Lire, 40, rue Saint-Séverin.
PARIS 5®
Librairie « La Commune », 28, rue Geoffroy-
Saint-Hilaire.
PARIS 5e
Librairie du Haut-Pas, 7, rue des Ursulines.
PARIS 5e
Lire-Elire, 16, rue de Santeuil.
PARIS 6®
« Le Minotaure », 2, rue des Beaux-Arts.
PARIS 6®
La Hune, 170, boulevard Saint-Germain.
PARIS 6®
Le Coupe-papier, 19, rue de l’Odéon.
PARIS 8e
Contacts, 24, rue du Colisée.
PARIS 17®
Volume 31, 31, avenue Mac-Mahon.
DIJON
Librairie de ['Université, 17, rue de la
Liberté.
GRENOBLE
Les Yeux Fertiles, 7, rue de la République.
GRENOBLE
Librairie de l’Université, 2, square des
Postes.
MARSEILLE 1er
Lire, 16, rue Sainte.
MARSEILLE 4®
La Touriale, 211, boulevard de la Libération.
MONTPELLIER
La Découverte, 18, rue de (‘Université.
NANTES
Librairie 71, 29, rue Jean-Jaurès.
RENNES
Les Nourritures Terrestres, 19, rue Hoche.
TOURS
Librairie Franco-Anglaise, 22, rue du Com
merce.
La TABLE DES MATIERES des numéros 160 à 199 (novembre 1964 à mars 1968) des CAHIERS DU CINEMA est sortie des
presses.
Elle comprend 84 pages sous couverture cartonnée, au format de la revue (21 x 27 cm), et comporte les rubriques suivantes :
Auteurs - Metteurs en scène - Cinéastes divers - Cinémas nationaux - Textes sur la théorie et l’histoire du cinéma - Tech
nique et économie - Télévision - Livres de cinéma - Revues de cinéma - La critique de cinéma - Festivals - Filmographies
et biofilmographies - Index des films.
Elle est en vente dès maintenant au prix de 19,50 francs.
Nos abonnés continuent à bénéficier du prix spécial de 16 francs (joindre la dernière étiquette d'expédition).
Veuillez me faire parvenir ............ exemplaire(s) de la Table des matières n° 160 à 199.
12F.
GÉRARD GUICHETEAU
Le dimanche 24 janvier 1943 (il y a juste
trente ans), les nazis vidaient le quartier du
Vieux-Port de Marseille avant de le démolir.
Ces jours-là, il était interdit, sous peine de
mort, « de photographier, de peindre ou de
Harseillel943 dessiner ».
Cependant, méticuleuses, les autorités
d ’occupation com m andaient un reportage
LafindnViflni-Port pour leurs archives.
A u jo u rd ’hui, ce reportage (retrouvé parmi
DANIEL 4 CIE
des centaines d ’autres recueillis sur tous les
fronts de l’Europe en guerre), vous raconte
dans le détail ce que furent les journées de
janvier-février 1943. Les seules dernières
innages du Vieux-Port avant la démolition,
l'ultim e réunion entre les autorités
d'occupation et les autorités de Vichy (il y a
même Karl Oberg, le chef suprême de la
Gestapo en France). L'em barquem ent des
« suspects » sur Compiègne et les camps
allemands, le déplacem ent de toute la
population sur Fréjus.
L'évacuation des meubles et la récupération.
La démolition à la cheddite.
Jamais vu encore à ce jour, réunies dans un
livre, les photos des dernières heures du
Vieux-Port de Marseille rasé par les nazis
au com m encem ent de 1943.
Préface d ’ Edmonde Charles-Roux.
Ce livre vous sera envoyé contre
rem boursement sur simple demande aux
Cahiers du Cinéma.
Cahiers du Cinéma
13, rue des Petits-Champs, 75001 PARIS
VH
IOI
VH 101, la revue de l'avant-garde internationale, paraît tous les trimestres
N °9 Janvier 73
16 F
2 été 1970
deuxième édition
16 F
Edité par les éditions de TEtoile - S.A.R.L. au capital de 20 000 F - R.C. Seine 57 B 18 373 - Dépôt à la date de parution
Commission paritaire n“ 22 354
Imprimé par P.P.I., 51, avenue Jean-Lolive, 93-Bagnolet - Le directeur de la publication : Jacques Doniol-Valcroze
P R IN T E D 1N F R A N C E
Nos derniers numéros :
236-237 (mars-avril 1972)
(( A armes égales » :
l’idéologie politique bourgeoise à là télévision
Joris Ivens et Marceline Loridan :
La Révolution dans les studios en Chine
Politique et lutte idéologique de classes : Intervention 2
Jean-Louis Schefer : Sur le « Déluge universel » d ’Uccello
Pascal Bonitzer et Serge Daney : L’écran du fantasme
Jean-Pierre Oudart : Le hors-champ de l’auteur
238-239 (mai-juin)
Luttes de classes sur
le front cinématographique en France
“ Coup pour coup ” “ Tout va bien ”
“ Groupe Dziga-Vertov ” , 1 “ Luttes en Italie ”
Le film historique : “ Les Camisards ”
P. Baudry : Figuratif, matériel, excrémentiel
P. Kané : “ Sylvia Scarlett ”
240 (juillet-août)
Le “ Groupe Dzigà-Vertov ” , 2
“ Vent d ’Est ” “ Pravda ”
La critique et “ Tout va bien1’
Les aventures de l’idée, 1 (“ Intolérance ” )
241 (septembre-octobre)
Intervention à Avignon : “Cinéma et luttes de classe” .
Jean-Louis Comolli : Quelle parole ? (Technique et idéologie, 6)
Pascal Kané : Sur deux films “progressistes” ,
(UAffaire Maîtei, La Classe ouvrière va au Paradis.)
Pierre Baudry : Les aventures de l’idée (Sur Intolerance, 2)
D. Huillet et J. M. Straub : Leçons d'histoire (scénario d ’après
“Les Affaires de M. Jules César” de Bertolt Brecht)