Musique et société : enjeux et émotions
Musique et société : enjeux et émotions
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Courant musical Dates / lieux Caractéristiques Comment la société Lien avec des mouvements
perçoit ce courant de contestation politique
musical
II) Exposé au choix
Choisissez un sujet au choix parmi les références suivantes (film, livre, émission). Faites-en un
résumé et expliquez quelles connaissances ou réflexions cette référence vous apporte sur le thème
de la musique. Vous pouvez rendre plusieurs devoirs.
- Films/ documentaires :
Jacques Audiard, De battre mon cœur s'est arrêté
Christophe Baratier, Les Choristes
Jane Campion, La Leçon de piano
Damien Chazelle, Whiplash
Alain Corneau, Tous les matins du monde
Richard Curtis, Good morning England
Milos Forman, Amadeus
Mark Herman, Les Virtuoses
Roman Polanski, Le Pianiste
Peter Farrelly, Green Book
Bryan Singer, Bohemian Rhapsody
Malik Bendjelloul, Sugar Man
Orelsan, Comment c'est loin
Radu Mihaileanu, Le Concert (sur Netflix)
Bert Marcus, What we started (sur Netflix)
Liz Garbus, What happened, miss Simone ? (sur Netflix)
Darby Wheeler, Hip Hop evolution (sur Netflix)
Paul Dugdale, Rolling Stones - Olé Olé Olé ! (sur Netflix)
Syrine Boulanouar, Nekfeu – Les étoiles vagabondes (sur Youtube)
French Game : une histoire du rap conscient (sur Arte vidéo)
Saveur bitume : histoire du rap conscient (sur Arte vidéo)
Bienvenue au club : 25 ans de musique électronique (sur Youtube)
Comment les Beatles ont changé le monde (sur Youtube)
Patrick Kersalé, Aux origines de la musique -Afrique, Asie (sur Youtube)
- Livres :
Virginie Despentes, Vernon Subutex
Musique, maestro : 11 nouvelles (collection Étonnants classiques)
William Boyd, L'amour est aveugle
Jean Hegland, Dans la forêt
Carson McCullers, Le Cœur est un chasseur solitaire
Rebecca Lighieri, Il est des hommes qui se perdront toujours
Ce court roman pourra vous être utile à la fois pour le thème de la vitesse et pour celle de la
musique. Lisez-le et répondez aux questions suivantes.
1) Où et quand cette histoire se déroule-t-elle ? Qui en sont les personnages principaux ? Qui est la
narratrice ?
2) Quel type de vie mènent-elles ? Pourquoi semblent-elles pressées ? Relevez quelques citations
qui associent les héroïnes à l'idée de vitesse.
3) Quelle chanteuse découvrent-elles au début du récit ? En quoi cette découverte leur permet-elle
de socialiser ?
5) Quel lien est fait par la narratrice entre la vie, la vitesse et la musique ?
6) Quels sont les styles musicaux écoutés à l'époque où se passe le récit ? Par qui ? Que représente
alors le choix des jeunes filles de se tourner vers le rock ?
7) Quel sport les jeunes filles pratiquent-elles ? Pourquoi la gestion de la vitesse y est-elle
importante ?
8) Quel nouvel univers la narratrice découvre-t-elle avec Pierre ? En quoi la musique apparaît-elle
ici comme créatrice de communautés ?
10) Quelle nouvelle chanteuse Nina fait-elle découvrir à ses amies ? Quel effet produit cette écoute
sur les jeunes filles ? Pourquoi les oppose-t-elle ?
11) A quoi la musique est-elle associée dans le récit de la fête sur les quais ?
12) Comment la relation entre les trois amies a-t-elle évolué à la fin du récit ? Pourquoi ? De quoi la
musique et la vitesse sont-elles finalement les métaphores ?
De la musique avant toute chose ?
Activité 1 : Comment comprenez-vous ce thème ? Quelles idées vous inspire-t-il ? Quels exemples vous
viennent à l'esprit ? (rédigez votre réponse)
Activité 2 : Parmi les citations ci-dessous, choisissez-en deux qui vous semblent particulièrement justes
et expliquez pourquoi. (rédigez votre réponse)
a) Billy Joel (auteur, compositeur et interprète né en 1949) : « Plus que l'art, plus que la littérature, la musique est
universellement accessible ».
b) Elton John (auteur, compositeur et interprète né en 1947) : « La musique a un pouvoir de guérison. Elle a la
capacité de sortir les gens d'eux-mêmes pendant quelques heures. »
c) Emmanuel Kant (philosophe du XVIIIe siècle) : « La musique est la langue des émotions ».
d) Richard Wagner (compositeur du XIXe siècle) : « La musique commence là où s'arrête le pouvoir des mots ».
e) Leonard Bernstein (compositeur du XXe siècle) : « On ne vend pas la musique. On la partage. »
f) Bob Marley (auteur, compositeur et interprète du XXe siècle) : « La musique peut rendre les hommes libres. »
Activité 3 : Les paragraphes ci-dessous sont extraits de la problématique officielle. Pour chacun
d'entre eux, proposez un ou plusieurs exemples (genre ou courant musical, film, chanson...) qui
pourrait l'illustrer.
e) Pour certains amateurs de musique classique, le rock n'est rien d'autre qu'une ............................................
m) Dès que le gouvernement eut déroulé la liste de ses mesures, on entendit s'élever les voix des ...................
de l'opposition.
Activité 5 : Rédigez en 10 à 15 lignes, à la première personne, un argument illustré sur au moins deux
des sujets ci-dessous.
Orphée
Références littéraires :
Quels aspects de la musique les extraits de romans suivants mettent-ils en évidence ?
De tout ce qu’Eva a enduré quand l’électricité a commencé à faiblir et l’essence à disparaître, je crois que le plus
dur pour elle n’a pas été de renoncer à ses cours ou de repousser son audition ou même de s’entraîner sans partenaires ou
sans nouveaux chaussons, mais de devoir danser sans musique. Chaque fois qu’il y avait une coupure de courant, son CD
s’arrêtait, de sorte que, alors qu’elle s’exerçait à de grands jetés sur le tempo joyeux et majestueux de Water Music, elle
basculait brusquement dans l’absence de musique, comme si elle venait de trébucher et de tomber d’une falaise. Elle avait
pris l’habitude de se mettre à danser dès que les lumières clignotaient. Même s’il était minuit, même si elle avait juste fini
de manger ou prenait un bain, lorsque l’électricité revenait, elle se levait d’un bond, courait à son studio, mettait la
musique et dansait. Mais le courant sautait de plus en plus souvent et se maintenait pendant des périodes de moins en
moins longues, au point que, malgré toute sa discipline, elle a perdu courage.
Un jour, je l’ai entendue sangloter derrière la porte fermée de son studio, hoquetant doucement comme un enfant
qui s’endort à force de larmes quand il a renoncé à l’espoir de trouver le réconfort, et curieusement, comme tout le reste
chez Eva, pleurer semblait lui suffire. Je suis restée devant la porte pendant de longues minutes, craignant d’entrer et
d’être incapable de partir, jusqu’à ce qu’elle s’arrête enfin, et je me suis sauvée sans bruit, me sentant à la fois coupable et
insupportablement seule. Quelques jours plus tard, elle a surgi dans le salon où Père et moi étions penchés en silence sur
nos livres.
— Je suis en train de tout perdre, s’est-elle plainte amèrement. Une danseuse perd sa condition physique au bout
de soixante-douze heures, et je n’ai pas eu une seule bonne séance d’entraînement depuis cinq jours. Comment pourrais-je
être prête pour l’audition ?
Tandis que je m’apprêtais à m’associer à son drame, notre père a pris la parole.
— Eh bien, danse, a-t-il dit sur ce ton pragmatique qui m’horripilait quand il s’adressait à moi.
— Comment ? a-t-elle gémi.
— Tu sais bien. (Il a levé les bras au-dessus de sa tête en troisième position et a agité un pied chancelant chaussé
d’un brodequin.) Comme ça.
Cela n’a pas fait rire Eva.
— Il me faut de la musique, a-t-elle dit. Sans musique, ce n’est pas de la danse, ce sont des exercices. J’ai besoin
de la sensation, de l’émotion.
— Je pensais qu’une bonne danseuse avait tout ça en elle.
— Mais on a besoin de musique pour les faire sortir.
— Il y avait des ballerines bien avant l’électricité. Comment faisaient-elles ?
— Elles avaient des accompagnateurs, a répondu Eva d’un air pompeux.
— Eh bien, nous n’avons pas de piano ni même de clavecin, mais je pourrais peut-être fabriquer un tambour
efficace. Je crois que j’ai vu une boîte à café et une vieille chambre à air qui traînaient quelque part.
— Père, a dit Eva avec un calme apparent, il s’agit de ma vie.
— Je sais, Eva, je sais. (Il a soupiré.) J’essaie juste de t’aider, c’est tout. Il me semble qu’une danseuse aussi
douée que toi peut conserver l’émotion dans sa tête.
— Et le rythme ? a-t-elle dit triomphalement. Comment pourrais-je garder le rythme dans ma tête ?
Père est resté silencieux pendant un moment puis il a dit :
— Je crois que j’ai quelque chose pour toi dans mon atelier. Ne bouge pas… je reviens tout de suite.
— Je ne veux pas d’un fichu tambour ! a hurlé Eva dans son dos, mais la porte était déjà fermée.
Il faisait presque nuit quand il est revenu, mais il est entré en souriant, avec son air d’autrefois. Il s’est incliné
devant Eva et lui a tendu un métronome.
— Il était dans le dernier chargement que j’ai sauvé de la déchetterie. Il est un peu abîmé, j’en ai peur. Mais il
marque toujours la mesure.
Et c’est ainsi qu’Eva a appris à danser sans musique, à danser au rythme implacable du métronome. Elle a appris à
convoquer sa propre musique, et je pense que cela a rendu sa manière de danser plus belle que jamais, bien que je sois la
seule à l’avoir vue pour l’instant. [...]
AUJOURD’HUI, j’ai lu : Quand Beethoven a composé sa Neuvième Symphonie, que beaucoup considèrent
comme son chef-d’oeuvre, il était presque totalement sourd, et j’ai pensé à Eva, dansant seule sur la musique qu’elle
entend dans sa tête.
2) Station Eleven, Emily St. John Mandel (2014)
Ce roman d'anticipation raconte l'histoire d'un groupe de musiciens et acteurs nomades après une épidémie qui a
provoqué l'effondrement de la société.
Il y eut la grippe qui explosa à la surface de la terre, telle une bombe à neutrons, et le stupéfiant cataclysme qui en
résulta, les premières années indescriptibles où les gens partirent sur les routes pour finalement se rendre compte qu’il
n’existait aucun endroit, accessible à pied, où la vie continuait telle qu’ils l’avaient connue auparavant ; ils s’installèrent
alors où ils le pouvaient – dans des relais routiers, d’anciens restaurants, des motels délabrés –, en restant groupés par
mesure de sécurité. La Symphonie Itinérante voyageait entre les colonies du nouveau monde, comme elle le faisait depuis
la cinquième année après l’apocalypse, où la chef d’orchestre, accompagnée de quelques amis de leur fanfare militaire,
avait quitté la base aérienne sur laquelle ils vivaient pour se mettre en marche dans le paysage inconnu.
À ce moment-là, la plupart des gens s’étaient déjà établis quelque part ; en effet, dès l’An Trois, l’essence était
devenue inutilisable et on ne peut pas continuer de marcher indéfiniment. Après six mois d’errance d’une ville à l’autre –
le mot ville étant utilisé au sens très large : certaines d’entre elles se composaient de quatre ou cinq familles vivant
ensemble dans une ancienne auberge –, la fanfare de la chef d’orchestre était tombée sur la compagnie théâtrale de Gil,
des acteurs shakespeariens qui avaient fui ensemble Chicago avant de travailler pendant quelques années dans une ferme,
et qui cheminaient sur la route depuis trois mois. Les deux formations avaient décidé de [Link] ans après le
cataclysme, ils voyageaient toujours, longeant les rives des lacs Huron et Michigan jusqu’à Traverse City à l’ouest, puis
vers le nord-est, franchissant le 49e parallèle en direction de Kincardine. Ils suivaient la rivière St. Clair, au sud, jusqu’aux
villages de pêcheurs de Marine City et d’Algonac, puis revenaient à leur point de départ. Ce territoire, dans l’ensemble,
était aujourd’hui paisible. Ils ne faisaient que de rares rencontres, principalement des colporteurs qui transportaient leur
bric-à-brac d’une ville à l’autre. La Symphonie jouait de la musique – classique, jazz, arrangements pour orchestre de
chansons pop d’avant la débâcle – et du Shakespeare. Les premières années, il leur était arrivé de jouer davantage de
pièces contemporaines, mais le plus étonnant, ce qu’aucun d’entre eux n’aurait imaginé, c’était que le public semblait
préférer Shakespeare aux autres œuvres de leur répertoire. « Les gens veulent ce qu’il y avait de meilleur au monde »,
disait Dieter, qui avait lui-même du mal à vivre dans le présent. Il avait fait partie d’un groupe punk, à l’université, et le
son d’une guitare électrique lui manquait cruellement.
Les nuits étaient merveilleuses, et Mick n'avait pas le temps de songer à avoir peur. Seule dans le noir, elle pensait
à la musique. En se promenant dans les rues, elle chantait et s'imaginait que la ville entière l'écoutait sans savoir qu'il
s'agissait de Mick Kelly. Elle apprit beaucoup sur la musique pendant ces nuits d'été sans contraintes. Dans les beaux
quartiers de la ville, chaque maison possédait une radio. Les fenêtres grandes ouvertes lui permettaient d'entendre la
musique à merveille. Au bout de quelque temps, Mick sut quelles maisons captaient les émissions qu'elle voulait entendre.
Une maison, notamment, recevait tous les bons orchestres. Le soir, elle y venait, et se glissait dans le jardin obscur pour
écouter. Cette maison était entourée de superbes massifs, et Mick s'asseyait sous un buisson près de la fenêtre. Et quand
c'était terminé, elle restait dans le jardin, les mains dans les poches, à réfléchir longuement. C'était la part la plus réelle de
l'été – écouter cette musique à la radio et l'étudier.
La radio était en marche comme d'habitude. Mick resta un instant près de la fenêtre à observer les gens à
l'intérieur. L'homme chauve et la dame aux cheveux gris jouaient aux cartes à une table. Mick s'assit par terre. C'était un
endroit très beau et très secret. D'épais cèdres l'encerclaient, la dissimulant entièrement. La radio n'avait aucun intérêt ce
soir – quelqu'un chantait des chants populaires qui se terminaient tous de la même façon. Avec un sentiment de vide, Mick
farfouilla dans ses poches, et découvrit des raisins secs, un marron et un collier – une cigarette et des allumettes. Elle
alluma la cigarette, et passa les bras autour de ses genoux. Elle se sentait si vide qu'il ne lui venait ni sensation ni pensée.
Les émissions se succédaient, toutes nulles. Mick s'en fichait. Elle fuma et ramassa une petite poignée de brins d'herbe. Au
bout d'un moment, un nouveau présentateur se mit à parler. Il mentionna Beethoven. Mick avait lu quelque chose sur ce
musicien à la bibliothèque – dans son nom, on prononçait é ce qui s'écrivait avec deux e . C'était un Allemand comme
Motsart. De son vivant, il parlait dans une langue étrangère et vivait dans un pays étranger – comme elle en rêvait. Le
présentateur annonça qu'on allait passer sa troisième symphonie. Mick n'écouta qu'à moitié parce qu'elle voulait encore
marcher un peu et ne se souciait pas beaucoup du programme. Puis la musique commença. Mick leva la tête et son poing
se pressa contre sa gorge. Comment cela arriva-t-il ? Un instant, l'ouverture oscilla. Comme une marche ou un défilé.
Comme Dieu se pavanant dans la nuit. Mick sentit son corps se refroidir brusquement, avec pour seule source de chaleur
cette ouverture ramassée dans son cœur. Elle n'entendit même pas la suite, mais demeura en attente, frigorifiée, les poings
serrés. Un moment après, la musique revint, plus dure et forte. Ça n'avait rien à voir avec Dieu. C'était elle, Mick Kelly, se
promenant le jour et seule la nuit. Dans le chaud soleil et dans l'obscurité, avec ses projets et ses émotions. Cette musique
c'était elle – c'était tout simplement la vraie Mick.
Elle n'arrivait pas à écouter assez bien pour tout entendre. La musique bouillait en elle. Que faire ? S'accrocher à
quelques passages merveilleux, s'y absorber pour ne pas les oublier – ou laisser filer en écoutant ce qui venait sans
réfléchir et sans essayer de se souvenir ? Bon sang ! Cette musique qui contenait le monde entier, elle ne pouvait pas s'en
remplir assez les oreilles. Enfin, le motif de l'ouverture resurgit, avec tous les instruments regroupés pour chaque note
comme un poing durci, serré, qui lui cognait le cœur. Et la première partie s'acheva. La musique ne fut ni de longue ni de
courte durée, mais entièrement étrangère au temps. Mick, les bras autour de ses jambes, mordait très fort son genou salé.
Cinq minutes ou la moitié de la nuit avaient pu s'écouler. La deuxième partie était colorée en noir – une marche lente. Pas
triste, mais comme si le monde entier était mort et noir et qu'il fût vain de songer à son état passé. Une sorte de cor jouait
un air mélancolique aux sonorités argentines. Puis la musique monta, furieuse, porteuse d'une excitation sous-jacente. Et
de nouveau la marche noire. Mais ce fut peut-être la dernière partie de la symphonie qu'elle aima le mieux – joyeuse, et
comme si les plus grands hommes du monde couraient et bondissaient librement. Rien ne pouvait être plus douloureux
que cette musique splendide. Cette symphonie contenait le monde entier et Mick n'arrivait pas à l'absorber toute.
C'était fini, et elle resta crispée, les bras autour des genoux. Un autre programme commença, et elle se boucha les
oreilles. La musique ne laissait en elle que cette pénible blessure, et une absence. Impossible de se rappeler quoi que ce fût
de la symphonie, pas même les dernières notes. Malgré ses efforts aucun son ne lui revenait en mémoire. Maintenant que
c'était fini, il ne lui restait que les battements de son cœur affolé et cette immense blessure.
La radio et les lumières s'éteignirent. La nuit était très sombre. Soudain, Mick se frappa les cuisses de ses poings
et martela le même muscle de toutes ses forces jusqu'à ce que les larmes ruissellent sur son visage. Mais la sensation
n'était pas assez aiguë. Les cailloux sous le buisson étaient pointus. Elle en attrapa une poignée et se mit à les frotter de
bas en haut contre sa cuisse jusqu'au sang. Puis elle se rallongea par terre, sur le dos, et elle contempla la nuit. La violente
douleur à sa jambe l'apaisait. Elle gisait mollement sur l'herbe humide et, au bout d'un moment, sa respiration redevint
lente et facile. Pourquoi les explorateurs n'avaient-ils pas compris en regardant le ciel que la Terre était ronde ? Le ciel
était courbe, comme l'intérieur d'une immense boule de verre, d'un bleu très sombre émaillé d'étoiles brillantes. La nuit
était calme. Une odeur de cèdre chaud imprégnait l'air. Mick ne faisait aucun effort pour se souvenir de la musique lorsque
les notes lui revinrent. La première partie surgit dans sa tête telle qu'elle l'avait entendu jouer. Elle écouta calmement,
lentement, en étudiant les notes comme un problème de géométrie afin de les garder en mémoire. Elle voyait clairement la
forme des sons et ne les oublierait pas. Elle était heureuse. Elle murmura quelques mots : « Pardonne-moi, Seigneur,
car je ne sais pas ce que je fais. » Pourquoi pensait-elle à ça ? Tout le monde savait depuis quelques années qu'il n'y avait
pas de vrai Dieu. […] Ce passage était beau et limpide. Elle pourrait désormais le chanter quand elle le voudrait. Peut-être
que plus tard, un matin, au réveil, d'autres passages lui reviendraient. Si jamais elle réentendait la symphonie, d'autres
parties s'ajouteraient à ce qu'elle avait déjà en tête. Et peut-être, si elle l'entendait quatre fois de plus, rien que quatre fois,
elle la connaîtrait en entier. Peut-être. Une fois encore, elle écouta l'ouverture. Puis les notes s'espacèrent, s'adoucirent, et
elle coula lentement dans la terre sombre. Mick s'éveilla en sursaut. […] Elle ouvrit les yeux. Le ciel était très noir et les
étoiles avaient disparu. L'herbe était mouillée. Elle se leva précipitamment : son père devait être inquiet. Puis elle se
souvint de la musique. Ne sachant pas s'il était minuit ou 3 heures du matin, elle fila à toute allure en direction de la
maison. L'air dégageait une senteur d'automne. La musique retentissait dans sa tête, rapide et forte, et Mick courait de plus
en plus vite sur les trottoirs qui menaient à son quartier.
Quand nous rentrons à la maison, non sans avoir acheté une quatrième bouteille à la taverne, il vente trop pour
nous installer sur la terrasse, nous nous replions donc dans le salon sans fenêtres. Tandis que j’ouvre notre dernière
bouteille en me demandant s’il n’aurait pas été avisé d’en acheter plutôt deux, Erica fouille dans sa collection de CD et en
glisse un dans son énorme et grésillant ghetto blaster. Du piano. Un grondement d’arpèges. Sans en jouer
malheureusement, ni la lire, j’aime la musique et je la connais assez bien. Quand j’écoute France Musique, ce qui m’arrive
surtout en voiture, je tire une fierté enfantine d’identifier dès les premières mesures la plupart des œuvres diffusées. Erica
me toise, impatiente, impérieuse, comme si elle me connaissait ce talent de société et me lançait un défi, que je relève
avec panache : Chopin, la plus célèbre Polonaise de Chopin, la Polonaise dite « héroïque ». Gagné, Erica est aux anges.
Cette grande machine épique n’est à vrai dire pas l’œuvre que je préfère de Chopin, loin s’en faut, mais je suis transporté
ce soir par sa grandeur, sa majesté, et je remercie avec effusion Erica d’avoir mis précisément ce morceau-là, précisément
à cet instant-là : rien ne pouvait mieux convenir. Je demande qui joue : Vladimir Horowitz, dit-elle aussi fièrement que si
c’était elle, et c’est une interprétation d’une folle, diabolique virtuosité. Quand on l’entend, on rêve d’être à sa place, on
rêve de déchaîner avec ses dix doigts ces cataclysmes sonores troués par des moments de rêverie élégiaque. Nous
l’écoutons, debout, tous deux au milieu du salon. Erica connaît le morceau par cœur, elle me prévient, avec force gestes et
mimiques, quand approchent les passages qu’elle préfère, ceux qui lui donnent la chair de poule et l’emportent jusqu’au
ciel, et je me demande comment j’ai fait pour, aimant Chopin comme je l’aime, avoir jusqu’à presque soixante ans négligé
la Polonaise héroïque, avec son incroyable puissance rythmique, ses somptueux crescendos d’octaves, les retours à chaque
fois plus grandioses du thème principal, le premier intermède qui est une espèce de chevauchée fantastique, et le second
qui ressemble à une guirlande gracieusement déroulée, du pur Chopin, en apesanteur, magique. Quand le morceau est fini,
Erica sans me demander mon avis mais il n’y a pas besoin de me demander mon avis le remet au début, et j’entends
mieux, la seconde fois, ce qui m’était à la première tombé dessus comme un Steinway qu’on aurait balancé du dixième
étage. Enthousiasmée par mon enthousiasme, Erica me prend le bras et me dit : « Écoute, écoute, la petite note, là ! » Et
oui, une fois qu’on l’a entendue, on n’a plus qu’une envie c’est de la réentendre, cette petite note dont je peux vous dire
maintenant mais je ne le savais pas alors que c’est un ré bécarre, petite note suspendue dans le ciel, toute seule, fragile,
étoile lointaine à partir de laquelle va se dérouler miraculeusement la guirlande. Nous l’écoutons se dérouler, la guirlande
que Chopin de toute évidence aime tellement et qu’il n’a pas envie de lâcher, alors il la recommence, il reprend la mélodie
un peu plus haut, il l’embellit encore avec des trilles et on voudrait qu’elle dure toujours mais on sait que le thème
principal, le grand thème héroïque va revenir et que ça va être encore plus beau, encore plus jouissif si possible, et quand
le thème revient, maestoso, mettant le comble à notre joie, à Erica et moi, je me mets à faire de grands gestes des bras [...].
Nous dansons maintenant dans le salon, Erica et moi, si on peut appeler danser le mélange de dandinements d’ours et de
mouvements de tai-chi à quoi je me livre, et qui la font, au sens littéral, pleurer de rire. Quand la musique vibre en elle et
qu’elle danse, aussi mal et avec autant d’allégresse que moi, Erica n’a plus de tic. Effusif comme toujours après boire, je
lui répète d’une voix pâteuse que nous sommes désormais des amis car on est forcément des amis, de grands amis, quand
au plus profond du désespoir on a écouté ensemble la Polonaise no 6, dite « héroïque ». Dès qu’elle est finie, Erica la
remet au début. Il y a d’autres œuvres magnifiques dans ce coffret de deux CD de Vladimir Horowitz, notamment de
merveilleuses sonates de Scarlatti, Erica a d’autres CD, pas beaucoup d’ailleurs, une demi-douzaine, mais cette nuit la
Polonaise héroïque nous suffit, toute la musique du monde se résume à la Polonaise héroïque, qui dure dans
l’interprétation d’Horowitz 6’ 15’’, et que nous avons dû écouter quinze ou vingt fois de suite. Nous avons continué à
danser tous les deux aux accents de cette musique qui est pourtant tout sauf dansante, nous nous sommes tous les deux
tordus de joie et d’extase quand le piano s’ébroue dans les étoiles, quand sans perdre l’élan de la vitesse il s’accorde la
griserie de ralentir, et dans un tel état d’euphorie partagée la question a forcément dû se poser de coucher ensemble. Nous
avons bien fait de ne pas le faire, c’est certain, ce que je ne me rappelle plus c’est comment et grâce auquel de nous deux
cette erreur a été évitée. Peu importe, d’une certaine façon nous avons fait l’amour cette nuit-là, Erica et moi.
a) Depuis la vitrine centrale de Channon & Co., Brodie Moncur regardait les passants se hâter entre les fiacres,
calèches et carrioles qui roulaient dans George Street. […] Il sortit sa montre de son gousset : presque 9 heures. Au
travail ! Il ouvrit l’abattant chantourné du piano à queue Channon flambant neuf qui occupait l’étalage. Un miroir intérieur
(une idée à lui, propre au modèle de démonstration) permettait d’exposer la complexe mécanique. Il souleva le couvercle,
dévissa les blocs puis, après s’être assuré qu’aucun marteau n’était levé, tira toute la mécanique en attrapant le chariot
sous le devant. Comme le piano était neuf, le glissement fut parfait. Déjà un passant s’était arrêté pour observer la scène.
Sortir la mécanique attirait toujours l’attention. Tout le monde avait déjà vu un piano à queue couvercle relevé, mais la
mécanique ainsi exhibée altérait subtilement les idées préconçues en faisant perdre au piano sa familiarité. Les multiples
pièces mobiles au-delà des touches noires et blanches, marteaux, pointes de balancier, bâtons d’échappement, chevalets,
étouffoirs, étant à présent apparentes, l’écorché offrait ses entrailles à la vue, comme une pendule dont on a ôté le fond ou
une locomotive démontée dans un atelier. Musique, temps, mouvement – autant de mystères qui se réduisaient à des
mécanismes élaborés. C’était fascinant pour les braves gens.
Il déroula sa trousse à outils en cuir, choisit la bonne clef et fit semblant d’accorder le piano, tendant une corde ici
ou là, puis la testant avant de la détendre. L’instrument était parfaitement accordé – il y avait veillé en personne à la sortie
de l’atelier de fabrication deux semaines plus tôt. Il régla le fa un tout petit peu trop haut, puis le remit en place, et dans le
ton, grâce à quelques petits coups secs sur la touche. Il souleva une tête de marteau et en marqua un peu le feutre avec son
piquoir à trois aiguilles, puis lui fit reprendre sa position initiale. Cette pantomime avait pour but d’appâter le chaland.
Lors d’une des rares réunions du personnel, il avait même suggéré de faire vraiment jouer un pianiste accompli, comme
certains magasins en Allemagne ou les facteurs Érard et Pleyel à Paris dans les années 1830, ce qui attirait des foules
immenses. Le concept était tout sauf novateur, mais un récital impromptu en vitrine serait sûrement plus attractif que les
étapes répétitives d’un accordage. Dong ! Ding ! Dong ! Dong ! Dong ! Ding ! Sa proposition n’avait pas été retenue – un
pianiste accompli coûterait de l’argent –, mais on l’avait chargé de ces fausses séances d’accordage en vitrine, une heure
le matin et une heure l’après-midi. De fait, il attirait bien des spectateurs, mais à son seul bénéfice. S’il doutait que la
firme eût vendu un seul piano supplémentaire grâce à ses démonstrations, nombre de particuliers et de représentants
d’institutions (écoles, salles paroissiales, pubs) étaient entrés dans le magasin pour lui remettre une carte de visite et lui
proposer des missions d’accordage en dehors de ses heures de travail, ce qui lui avait permis d’engranger de coquettes
sommes.
b) Kilbarron se plaça devant le clavier, se pencha en avant et joua quelques mesures de la Sonate pour piano no 9 en
ré majeur de Mozart. « Les aigus… C’est là que la douleur se déclenche. La main gauche, tout va bien, dit-il avant de
jouer un trille continu à cinq doigts dans le registre élevé. Tiens, je la sens déjà. La douleur commence à me remonter dans
le bras, constata-t-il avant de s’interrompre pour plier et déplier les doigts et se masser la paume. Les gens croient qu’il
suffit de s’asseoir sur le tabouret et de bouger les doigts pour que la musique sorte. Mais le moindre muscle de votre corps
est en action. C’est très physique de jouer du piano à mon niveau. Le dos, les épaules, les cuisses, les pieds sur les
pédales… Sans parler des nerfs et des tripes, ajouta-t-il, les yeux baissés vers les touches en se faisant craquer les doigts.
Et je fais ça depuis que j’ai six ans. Chaque jour ou presque depuis des dizaines d’années… Il y a de l’usure. On en paie le
prix. »
c) Il lui fallut encore deux heures après le déjeuner pour terminer l’accordage. Il rentra la mécanique et joua son
habituelle chanson folklorique écossaise dans différents tons, l’oreille aux aguets pour vérifier que les marteaux et les
étouffoirs fonctionnaient correctement. Il sentit alors le doux contact d’une main sur son épaule et se retourna pour
découvrir Lika debout derrière lui, silencieuse, une larme roulant sur sa joue. Il se leva d’un bond.
« Lika ! Oh mon Dieu, est-ce que tout va bien ?
– C’est cette musique, cette mélodie… C’est quoi ? Je l’ai entendue depuis la porte et elle m’a fait pleurer,
regardez, dit-elle avec un sourire interdit en séchant ses pleurs. C’est très étrange, on aurait dit un réflexe physique : je
vous ai entendu jouer et aussitôt mes yeux se sont emplis de larmes.
– C’est une chanson traditionnelle écossaise. Ma mère me la chantait quand j’étais enfant. Je l’ai un peu modifiée,
mais je l’utilise toujours quand j’accorde. À la fin, voyez-vous, juste pour voir si tout sonne bien, si le piano est prêt.
– Mais elle est magnifique ! Jouez-la encore, vous voulez bien ?
– Volontiers. »
Brodie se rassit et rejoua la chanson en entier, pendant deux minutes en tout.
« Quel en est le titre ?
– “My Bonny Boy”, ce qui correspondrait à “Mon beau garçon”. Il y a des paroles, mais juste sur trois couplets.
– C’est extraordinaire. Il y a un passage… une transition… c’est un changement de ton ? C’est ça qui me fait
monter les larmes. Comment est-ce possible ? »
Ils entendirent la porte d’entrée s’ouvrir, et Kilbarron apparut après avoir laissé son chapeau et son manteau au
domestique.
« Eh bien, bonjour tout le monde ! En avez-vous terminé, maître Brodie ? demanda-t-il avant de regarder Lika.
Quelque chose ne va pas, ma douce ? »
Avec exaltation, Lika lui raconta l’effet qu’avait produit sur elle la chanson traditionnelle de Brodie. Un morceau
de musique totalement inédit qui semblait attaquer de plein fouet ses conduits lacrymaux.
« Dieu du ciel ! Quelle est donc cette musique miraculeuse ?
– Juste une vieille chanson écossaise que j’ai un peu adaptée », expliqua de nouveau Brodie.
Intrigué, Kilbarron demanda à l’entendre. Brodie reprit une fois de plus sa place au piano et l’interpréta une fois
de plus pour l’oreille attentive de Kilbarron.
« Tu vois ? Là ! s’exclama Lika. Cet instant précis, ces quelques mesures. Tu ne le sens pas ? Tant d’émotion.
– Si, plus ou moins, répondit Kilbarron avant de réclamer une nouvelle écoute, après laquelle il affirma : Eh oui,
simple mais efficace. Une cadence interrompue sur une gamme montante, des notes de passage accentuées. Jouez-le
encore une fois, mon vieux, demanda-t-il, et Brodie s’exécuta. On s’attend à la tonique, vous comprenez. Notre instinct
nous dit où la musique va aller, mais cela reste en suspens, et c’est de là que naît l’émotion, dit-il comme à lui-même avec
un sourire. Un vieux truc, mais les vieux trucs sont les meilleurs. […] Une vieille chanson folklorique, dites-vous ?
demanda-t-il en se levant pour s’éloigner du piano.
– C’est surtout un travail de mémoire. J’ai tellement joué avec au fil des ans que je dois bien en avoir inventé la
moitié. J’avais besoin d’un registre plus étendu… Ma mère me la chantait, mais elle est morte quand j’avais quatorze
ans, alors…
– En tout cas, c’est très efficace, répéta Kilbarron, les sourcils froncés, debout près de la cheminée. Une jolie
petite mélodie, en plus. Ça, c’est la base, après, on peut jouer avec, comme vous dites. Vous connaissez le nom du
compositeur ? s’enquit-il en ouvrant une boîte en argent pour y prendre un cigarillo, qu’il
alluma.
– C’est un chant traditionnel, personne ne le sait. Quelqu’un a écrit des paroles sur cette vieille mélodie et elle est
entrée dans le répertoire des chansons folkloriques. Je me souvenais de l’air, alors je l’ai prise pour la…
– Nous avons aussi ces chants en Irlande, l’interrompit Kilbarron. Tous ces chants celtes, ils utilisent les mêmes
trucs. On s’attend à une résolution tonale, mais elle est retenue par plusieurs procédés, volontairement non résolue.
L’accord inattendu…, répéta-t-il avant de pointer son cigarillo vers Lika. Mais cela t’a donné envie de pleurer. Incroyable.
Tout cela est très viscéral, rien à voir avec l’intellect – et c’est là que les canaux lacrymaux entrent en jeu.
– En tout cas, il est accordé, annonça Brodie en donnant une petite tape sur le piano avant de le refermer. Et il était grand
temps.
6) Vernon Subutex, Virginie Despentes (2015)
Vernon Subutex, le héros éponyme de cette trilogie, est disquaire dans le Paris des années 1980. La crise du disque le
contraint à fermer son magasin et il se retrouve à la rue. Dépositaire du dernier enregistrement sonore de son ami Alex
Bleach, célèbre chanteur de rock décédé subitement, il est recherché par plusieurs personnes. Dans cet enregistrement,
Alex Bleach décrit sa passion pour le rock avant qu'il ne soit récupéré et perverti par la société de consommation (extrait
a). Vernon devient ensuite DJ à succès au Rosa Bonheur, bar situé dans le parc des Buttes-Chaumont (extrait b).
a) « La » scène, c’était tout ce qui comptait. Et on avait raison. La semaine on collait des affiches, le week-end on
jouait quelque part, il y avait assez de monde pour qu’on n’ait pas l’impression de répéter, on pressait nos disques, on ne
se déclarait nulle part, il n’y avait pas d’intermittence, il n’y avait pas de monde extérieur au nôtre. On allait en Italie en
Allemagne en Suisse en Hongrie en Espagne en Angleterre en Suède, tout ça dans des camions pourris, et on était les rois
de ce monde. Plus tard est venu un monsieur rock à la culture, on a commencé à entendre parler subventions, à voir de
belles salles s’ouvrir qui ressemblaient à des MJC de luxe, on a vu des mecs se pointer qui savaient monter des dossiers,
qui parlaient le langage des institutions, ils étaient plus articulés, ils étaient plus malins. On a commencé à remplir des
papiers. Le CD a remplacé le vinyle. Les 45 tours ont disparu. Ça n’avait l’air de rien. On savait, et on ne savait pas.
Chaque chose, prise une par une, était anecdotique. On n’a pas vu venir le truc d’ensemble. Et ce rêve qui était sacré a été
transformé en usine à pisse. C’est l’histoire de Cendrillon : une pédale Fuzz avait transformé nos citrouilles en carrosse, et
là minuit avait sonné. On retrouvait nos haillons. Plus rien ne nous appartenait. Nous devenions tous des clients. Le rock
convenait à la langue officielle du capitalisme, celle de la publicité : slogan, plaisir, individualisme, un son qui t’impacte
sans ton consentement. Nous n’avions pas compris que les cailloux magiques que nous tenions entre nos mains étaient des
diamants purs. Un trésor entre les mains d’une bande d’inadaptés. Aucun d’entre nous n’avait de plan de carrière. On ne
pensait pas que c’était possible. C’est ce qui nous sauvait. On a tout perdu. [...]
Puis sont venues les années 2000, les maisons de disques ont rendu leurs contrats aux artistes qui ne faisaient pas
assez de profit. Ils étaient convoqués, un par un, dans le bureau d’un gars payé pour dégraisser tout ça. Les directeurs
artistiques chargés du génocide se faisaient lourder dès qu’ils avaient mené leur mission à bien, plus personne ne voulait
croiser le bourreau dans les couloirs. Les gens savaient, quand on leur demandait de commencer à préparer les plans
d’épuration, qu’ils seraient les prochains. L’entreprise est devenue cet espace concentrationnaire. Lois lapidaires,
décisions changeantes, management d’experts en limonades, suicides, charrettes, menaces… et la docilité terrorisée qui va
avec. Ça ne nous empêchait pas de faire du rock, du hip hop, des musiques contestataires. Puisqu’on nous disait qu’il n’y
avait pas de contradiction, seuls les attardés se posaient encore des questions. Je n’ai pas été remercié par ma maison de
disques. Au contraire. Les gens comme moi, à cette époque, on a commencé à remplir des stades. Les vaches sacrées qui
le soir venu rentreraient à la bétaillère, la tête basse, en honnêtes vaches à lait. Il n’y a pas de stratégie. Personne ne te
propose de drogue pour que tu supportes d’être dans ton box à te faire traire toute la journée sans pouvoir bouger d’un
iota. Mais la drogue est là, elle est fun, et elle sert à ça. Le soir on te sort de ta case et on t’exhibe sur scène, on te flatte les
flancs : t’en as de la chance. Et tu te stones parce que s’il te restait une heure de lucidité dans la journée, ce serait encore
trop pour ne pas comprendre ce que tu deviens. J’ai trouvé mon rythme – la défonce. Pétard avant le café, alcool au
déjeuner, première ligne en sortant de table – et le soir, c’était selon, j’avisais. Mais jamais sobre. Je n’écrivais plus de
chanson. Ça n’était pas un problème : les anciennes devenaient des pubs et des sonneries pour portables. On gagne très
bien sa vie comme ça.
b) Quand Vernon prend les platines au Rosa, on ferme le bar. On dit que c’est soirée privée, qu’ils répètent pour la
chorale, histoire de laisser les initiés communier tranquilles. Même Gaëlle, pourtant réfractaire à toute forme de
sentimentalisme, et plus encore si ça vire au mysticisme, admet qu’il se passe quelque chose. Vernon est doué pour créer
une capsule. En début de soirée, elle note l’enchaînement des morceaux et maugrée dans son coin qu’il n’y a pas de quoi
entrer en transe, mais au cinquième titre, approximativement, elle n’en mène pas plus large qu’un autre. Elle danse. C’est
collectif, c’est une folie, ce serait idiot de se rétracter. Et elle ne danse pas pour montrer aux autres qu’elle chaloupe
encore bien pour son âge, son bassin se balance comme en montée d’ecstasy, sauf qu’elle ne prend rien, et elle commence
à sentir le son lui rentrer dans les mains, lui délier la nuque et autour d’elle tous les corps sont dans le même état – elle
danse et elle a posé le cerveau, et ça la débecte de l’admettre, donc le lendemain elle pense à autre chose, mais elle danse
pour se sentir verticale, la plante de ses pieds se connecte au sol et elle est défoncée, des étoiles lui dégringolent dans le
ventre, comme si ça avait toujours été leur place, elle danse en pensant aux morts et elle danse avec eux, elle danse en
pensant à tout ce qui a disparu et qui pourtant existe encore, intact, aussi facile à redéployer que si elle ouvrait un livre en
deux et que des images avec les sons les odeurs et chaque grain de peau se déroulaient, elle danse parmi les autres et elle
reconnaît leurs présences, il y a un lien entre eux tous, ils sont heureux d’être ensemble avec la même imbécillité qu’on
éprouve quand on est récemment amoureux, sauf que là ils sont une trentaine et elle s’enchaîne à eux sans même y prêter
attention, ils sont un seul corps qui ondule et ça leur plaît d’être là. Impossible de dire ce qui déclenche ça. Elle refuse
d’en faire tout un cirque et d’en déduire que Vernon est touché d’on ne sait quelle grâce – elle est réfractaire à tout ce
fourbi. Mais elle est forcée de reconnaître qu’elle n’a jamais dansé comme ça.
7) Le Cœur synthétique, Chloé Delaume (2020)
Adélaïde Berthel se retrouve célibataire à 46 ans et a du mal à le supporter. Ses amies organisent un week-end entre filles
pour lui remonter le moral.
Dans le jardin règne le silence, à peine un pépiement d'oiseau. Adélaïde trouve que la campagne, ça a la bande-son d'un
décès. Judith a pris ses petites enceintes, elles peuvent y brancher Niagara. Clotilde se soucie des besoins d'Adélaïde et va
lui chercher un Coca. Adelaïde se sent toute vide et elle se retient de pleurer. La voix de la chanteuse de Niagara entonne
le couplet de Soleil d'hiver : Elle n'était pas du genre à se faire remarquer/ C'était jamais elle qu'on invitait à danser.
Adélaïde regarde Judith, lui dit : Je vais crever toute seule. Judith tressaille : Ne dis pas ça. Elle ajoute des tas de mots qui
se cognent dans sa bouche, des mots très maladroits attrapés dans l'urgence, comme espoir ou rencontre, qui sonnent
tellement bancals qu'elle en a honte. Adélaïde fixe Judith, répète : Je vais crever toute seule. Ajoute : Faut être lucide.
Puis : ce qui est difficile, c'est de se faire à l'idée. Le ton est sans appel, Judith tente d'insister, Adélaïde ignore de quoi
demain sera fait. Adélaïde sourit, elle connaît la chanson, la voix de la chanteuse s'immisce en conclusion : Au bord du
quai doucement elle a sauté/ Ses cheveux lentement dans l'eau ont flotté. Quand Clotilde revient, la boisson sur un plateau,
les larmes d'Adélaïde détrempent sa robe à fleurs.