14
dossier | Darwin
Lire l’évolution
dans les gènes
—
Charles Darwin a développé sa théorie de l’évolution au moyen
de la sélection naturelle sans connaître les lois de l’hérédité et encore
moins l’existence des gènes. Les découvertes réalisées en biologie
moléculaire ont pour l’essentiel confirmé l’intuition du savant anglais
Vers la fin de sa vie, Charles Darwin a imaginé «transformisme». Cette théorie, proposée
une théorie qui peut sembler aujourd’hui bien bien avant lui par le naturaliste français Jean-
curieuse: Les organismes des êtres vivants se- Baptiste de Lamarck, affirme que les espèces
raient, selon lui, remplis de «gemmules». Ces ne sont pas immuables, mais issues d’autres
dernières, présentes dans tous les organes, se espèces et peuvent elles-mêmes donner nais-
rassembleraient dans les parties génitales sance à de nouvelles. Si ce raisonnement est
au moment de la reproduction pour correct, en remontant mentalement
transmettre les caractéristiques de
l’individu à sa descendance. Il s’agit — le temps – ce que le savant anglais
n’a pas manqué de faire –, on devrait
là, de la part du naturaliste britan- Jean-Michel rencontrer les ancêtres communs à
nique, d’une tentative – manquée – Gibert, de plus en plus d’animaux, de plan-
assistant au
d’expliquer le phénomène de l’héré- tes, etc., jusqu’à finalement tomber
Département
dité, une des pierres angulaires de sa de zoologie sur l’aïeul ultime, père (ou mère) de
théorie de l’évolution. Malgré ses ef- et de biolo toutes les formes de vie. Autrement
forts d’imagination, la transmission gie animale, dit, tous les organismes de la Terre
des caractères physiques d’une géné- Faculté des sont apparentés.
ration à l’autre est restée pour lui un sciences Cette intuition a été confirmée par
mystère jusqu’à la fin de sa vie. Cela la découverte de la molécule d’ADN
dit, on ne peut guère le lui reprocher: La gé- et du code génétique, que se partagent tous
nétique n’existait pas encore en ce temps-là les organismes vivants que l’on connaisse.
et les lois de l’hérédité de Gregor Mendel, bien L’hypothèse d’une origine commune a été
que découvertes en 1865, n’étaient encore renforcée par le fait que certains gènes se re-
connues de personne. trouvent presque à l’identique dans des espè-
ces très éloignées les unes des autres.
Tour de force «C’est le cas notamment d’un gène appelé «en
Ce «raté» scientifique ne donne que plus de grailed» dont une des fonctions est d’indiquer aux
prestige à sa grande réussite, l’explication de cellules où elles se trouvent et ce qu’elles doivent Les corneilles d’Europe ont été séparées en deux po-
pulations lors de la dernière glaciation. Deux espèces
l’évolution des espèces au moyen de la sélec- faire, précise Jean-Michel Gibert. Ce gène a
distinctes ont émergé, la corneille noire vivant à l’ouest
tion naturelle. Sans rien connaître des gènes été identifié initialement chez la mouche, mais on (à gauche) et la corneille mantelée vivant à l’est
ni de l’ADN, Darwin a en effet réussi le tour retrouve des homologues chez de nombreuses espè (à droite). Avec la disparition des glaces il y a 10 000
de force d’élaborer une théorie qui demeure ces de vertébrés. Suivant les espèces, les gènes de ans, les deux espèces se sont rencontrées de nouveau
le long d’une frontière – mouvante – qui traverse
valable aujourd’hui, moyennant quelques lé- la famille engrailed sont utilisés pour construire l’Europe du nord au sud et passe actuellement par
gers remaniements. Mieux: les découvertes des structures différentes. Certains animaux en la ville de Vienne. Des hybrides naissent régulière-
réalisées en biologie moléculaire n’ont fait possèdent même deux, voire quatre exemplaires, ment, mais semblent moins adaptés à la reproduction
et ne donnent que peu de descendance.
que confirmer l’intuition du savant anglais. mais la séquence des protéines codées par ces gènes
A tel point que l’on peut, aujourd’hui, «lire est presque identique sur certaines portions.»
l’évolution dans les gènes», comme l’affirme le Les différentes versions d’«engrailed» deux animaux qui sont pourtant séparés par
biologiste Jean-Michel Gibert. sont même en partie interchangeables. Les plus de 500 millions d’années d’évolution.
Bien que sceptique au début de sa vie, chercheurs ont ainsi remplacé celui d’une Le rongeur transgénique issu de cette mani-
Darwin a fini par être convaincu par le souris, par son homologue de la mouche, pulation s’est développé bien mieux qu’un
15
animal dont le gène a été rendu carrément vrons jaunes présentent en fait une mutation tou
inopérant, ce qui montre que la fonction mo- chant un gène particulier dont le produit est requis
léculaire du produit du gène est remarqua- pour synthétiser des pigments rouges à partir de
blement conservée. pigments jaunes.»
Darwin constate aussi que les individus Quand les mutations touchent un gène
d’une même population présentent de légères dit régulateur, elles peuvent exercer une in-
variations morphologiques. Cette observation fluence sur le programme de développement
possède, elle aussi, un fondement moléculaire. d’un organisme. «En principe, une fleur se
Les génomes que l’on rencontre au sein d’une compose, en partant de l’extérieur, de sépa-
même espèce ne sont en effet jamais identi- les, de pétales, d’étamines puis de carpelles,
ques. Ils comportent de petites variations dues poursuit Jean-Michel Gibert. Lorsque le fonc-
tionnement de certains
gènes est altéré, le plan de
Jean-Michel Gibert
construction de la fleur
peut se modifier et don-
ner une séquence de type:
sépales, pétales, pétales
et de nouveau sépales. De
telles mutations ont été
sélectionnées (sans le sa-
voir) par les jardiniers car
elles produisent des fleurs
possédant plus de pétales,
donc plus de couleurs.»
Les variations sur ce
thème sont innombrables,
comme le montre la diver-
sité de formes et de cou-
leurs qui se rencontrent
parfois au sein d’une même L’évolution
espèce (l’être humain ne
faisant pas exception).
selon Darwin
«Concrètement, toutes les
différences moléculaires que La théorie de l’évolution des espèces
l’on observe entre les espèces au moyen de la sélection naturelle peut
étaient au départ de simples se résumer ainsi: il existe des variations
variations naturelles au sein entre individus d’une même espèce et
d’une même population, pour- ces variations sont, au moins en partie,
transmissibles de génération en généra-
suit Jean-Michel Gibert. Au
tion. Cependant, les ressources (l’espace
fil du temps, certaines de ces
ou la quantité de nourriture, par exemple)
à des mutations qui surviennent de temps en mutations peuvent augmenter en fréquence parmi du milieu où habite cette espèce sont
temps dans l’ADN et qui se transmettent à la l’ensemble des individus jusqu’à se ‹fixer› et devenir limitées. Seule une fraction des individus
descendance. ainsi la caractéristique d’une nouvelle espèce.» d’une génération contribueront donc
La plupart du temps, ces mutations n’en- à la création d’une nouvelle. Ceux qui
traînent pas de conséquences visibles. C’est Sélection naturelle possèdent des caractéristiques avanta-
quand elles touchent, par hasard, une partie Le processus de fixation dépend beaucoup geuses en fonction de l’environnement
importante d’un gène qu’elles peuvent être de la démographie, c’est-à-dire de la taille des dans lequel ils vivent contribueront
traduites par des changements perceptibles, populations, de leur structure, de leur possible plus à la reproduction que les autres.
La variation qui leur octroie cet avantage
certains plus spectaculaires que d’autres. isolation, des mouvements de migration ou
deviendra donc plus fréquente dans
«La couleur naturelle d’un poivron est rouge, encore de la dérive génétique (certaines mu-
la population de la génération suivante.
mais il en existe aussi des jaunes dans les étals des tations peuvent se fixer dans une population,
supermarchés, note Jean-Michel Gibert. Les poi mais pas dans une autre, par le simple fait
Université de Genève
16
dossier | Darwin
Un gène peut être
du hasard). Une nouveauté évolutive se répan- individus naissent roux et d’autres noirs. Des
dra et s’imposera en effet plus facilement et ra- chercheurs ont identifié deux populations de impliqué dans
pidement si elle survient dans une population
de petite taille et génétiquement isolée.
ce rongeur vivant chacune sur un substrat ro-
cheux différent, le premier étant foncé, le se-
plusieurs processus
A cela s’ajoute le mécanisme que Darwin a cond clair. Comme les principaux prédateurs et un processus
introduit, et qui fait office de loi en biologie: la sont des oiseaux de proie, la sélection a vite
sélection naturelle. Le plus apte aura davan- effectué son travail. Sur la roche noire n’ont particulier implique
tage de chances qu’un autre de se reproduire
et de transmettre ses gènes à la descendance.
survécu que les rongeurs de la même couleur.
Idem sur la roche claire.
en général plusieurs
Ainsi, la pression du milieu choisit, généra- gènes
tion après génération, les plus adaptés, et les Un environnement subtil
caractéristiques qu’ils véhiculent détermine- Le lien n’est cependant pas toujours aussi
ront l’avenir de l’espèce. direct entre le gène et l’apparence de l’indi- de notre régime alimentaire. Le lièvre variable,
«Il existe une protéine qui a été très étudiée, vidu. L’environnement non seulement sélec- dont le pelage change de couleur en hiver, ne change
note Jean-Michel Gibert. Il s’agit du récepteur tionne les gènes, mais parfois influence aussi pas de génome à l’intersaison. C’est en fait la lu
de la mélanocortine 1, qui est impliqué dans la pig leur rôle. Le chat siamois en est une célèbre mière qui influence, indirectement, l’expression de
mentation. Si ce récepteur reçoit un certain signal, illustration. Ces animaux devraient être tout certains gènes. Ce sont aussi des stimuli venus de
l’environnement qui agissent sur les hormones im
Jean-Michel Gibert
pliquées dans la reproduction et qui rythment les
cycles biologiques annuels par exemple. Certaines
plantes produisent plus ou moins de graines selon
les conditions climatiques, etc.»
De manière subtile, l’environnement en
arrive donc à sélectionner des caractères qui
sont plus ou moins sensibles aux variations de
ce même environnement. De plus, des chan-
gements de l’environnement peuvent rendre
beaucoup plus visible l’effet de certaines mu-
tations. Les possibilités d’évolution décuplent,
ce que Darwin n’avait pas vraiment prévu.
Les limites de la sélection
Cependant, malgré la riche diversité qu’elle
a réussi à engendrer, la sélection naturelle ne
peut pas tout. Les gènes ne fonctionnent pas
Ce poisson, appartenant au genre «Astyanax», fait partie d’une population qui s’est retrouvée à un moment tout seuls, mais en réseau. Un gène peut être
de son histoire isolée dans des grottes privées de lumière. Afin de pouvoir s’orienter et se nourrir, ces animaux impliqué dans plusieurs processus et un pro-
ont alors développé leur odorat et leur goût. Il se trouve que certains gènes impliqués dans ces sens le sont
aussi dans la fabrication des yeux. En favorisant l’odorat et le goût, ces mêmes gènes ont tendance à inhiber cessus particulier implique en général plu-
le développement des organes de la vision. C’est pour cette raison, à laquelle il faut ajouter le relâchement sieurs gènes. Le moindre changement peut
de la sélection naturelle sur le bon fonctionnement de la vision devenue inutile, que les yeux ont fini par donc avoir des conséquences multiples et
disparaître complètement.
c’est pourquoi certaines spécificités ne sem-
blent plus pouvoir changer. C’est le cas par
il transmet à la cellule l’ordre de synthétiser de la noir, mais une enzyme impliquée dans la syn- exemple du nombre de vertèbres cervicales
mélanine noire. S’il n’est pas activé ou non fonction thèse du pigment noir porte une mutation qui chez les mammifères. Elles sont au nombre de
nel, la cellule fabrique, par défaut, de la mélanine la rend sensible à la température. Résultat: elle sept, que ce soit chez la baleine ou la girafe. Ce
rousse. Les variations de couleurs au sein de plu fonctionne bien dans les extrémités plus froi- nombre n’a pas changé depuis des dizaines de
sieurs espèces dépendent de ce gène.» des, qui sont noires, mais pas dans les parties millions d’années d’évolution. Et lorsqu’il est
Des variants de ce récepteur jouent un rôle chaudes du corps, qui se colorent en beige. différent (cela a été observé sur des fœtus et
essentiel dans l’adaptation d’un petit rongeur «Cette interaction de l’environnement avec le des enfants humains mort-nés), il est toujours
habitant dans le sud des Etats-Unis. Chez cette fonctionnement des gènes existe partout, précise associé à de nombreux et graves effets secon-
sorte de souris, le gène existe sous plusieurs Jean-Michel Gibert. Notre taille, poids et forme daires. C’est pourquoi une telle variation n’est
versions avec comme résultat que certains du corps dépendent de nos gènes, mais également plus sélectionnée. ❚
Campus N° 95
17
«Le créationnisme
a débarqué en Europe»
—
Dernière et redoutable trouvaille des créationnistes, le «dessein
intelligent» est présenté comme une alternative à la théorie de l’évolution.
Arrivé en 2008 à Genève, le professeur Michel Milinkovitch a récemment
donné une conférence sur le sujet
Campus: Qu’est-ce et un siècle de biologie moléculaire). C’est là la théorie synthétique de l’évolution. Si un
DR
que le «dessein in- que réside l’imposture: le «dessein intelli- paléontologue découvrait, par exemple, un
telligent»? gent» ne peut en aucun cas être considéré fossile de dinosaure (qui ont tous disparu
Michel Milinkovitch: Il comme une hypothèse scientifique. il y a 65 millions d’années) dans les mêmes
s’agit d’un habillage strates géologiques qu’un fossile d’australo-
moder ne du créa- Pourquoi? pithèque (qui n’est apparu que 60 millions
tionnisme classique. La science s’évertue à expliquer les phénomè- d’années plus tard), il démontrerait que
Le discours tradi- nes que l’on observe à l’aide de mécanismes l’évolution des espèces telle qu’on la conçoit
tionnel, qui consiste naturels. En faisant appel à un être surnatu- aujourd’hui est complètement fausse. Mais,
Michel Milinkovitch à dire que la Terre et rel, le «dessein intelligent» sort de facto du bien entendu, personne n’en a trouvé. C’est
le reste de l’univers cadre de la science. En effet, une hypothèse plutôt le contraire qui arrive car la théorie de
ont été créés il y a 6000 ans, que l’être est dite scientifique seulement si l’évolution a une valeur prédictive. On sait
humain et toutes les espèces vivan-
tes sont immuables et que l’évolution — elle est prédictive et falsifiable, c’est-
à-dire que l’on peut imaginer une
n’existe pas, est de moins en moins Michel expérience dont le résultat pourrait
tenable aux yeux du public. Les créa- Milinkovitch, démontrer qu’elle est fausse. Il arrive
professeur au
tionnistes ne peuvent pas continuer d’ailleurs souvent que des expérien-
Département
à prétendre que ces grands reptiles de zoologie ces ou observations scientifiques
ont disparu parce qu’ils étaient trop et de biologie contredisent les théories du moment,
gros pour entrer dans l’Arche de Noé animale de celles-ci devant alors être modifiées,
(je n’invente rien, cette explication a la Faculté corrigées ou parfois, mais c’est plus
été avancée par certains créationnis- des sciences rare, complètement abandonnées.
tes américains). Face à l’érosion de Aucune hypothèse basée sur l’exis-
leur mouvement, certains créationnistes ont tence d’un être surnaturel ne répond à ces
donc tenté de draper leur croyance dans un exigences. On ne peut pas imaginer une
manteau scientifique. Ainsi, les partisans du expérience potentiellement capable de dé-
«dessein intelligent» acceptent l’idée d’une montrer qu’un tel être surnaturel n’existe
forme d’évolution, mais prétendent que pas. Tout débat sur la question de savoir si le
celle-ci est dirigée par un être surnaturel car, dessin intelligent est une hypothèse scienti-
selon eux, des causes naturelles ne peuvent fique devrait en principe s’arrêter à ce stade. «Le ‹dessein intel
expliquer la complexité du vivant. Un créa-
teur serait donc nécessaire pour donner à la Est-ce que la théorie de l’évolution des
ligent› ne peut
nature le coup de pouce indispensable pour espèces est falsifiable? en aucun cas être
fabriquer un œil ou un flagelle. Le «dessein Oui, bien sûr. On peut sans problème ima-
intelligent» est présenté comme une hypo- giner une expérience dont le résultat est ca- considéré comme
thèse scientifique alternative à la «théorie pable de mettre en défaut cette théorie. Les
synthétique de l’évolution» (qui intègre, en biologistes passent d’ailleurs leur temps à
une hypothèse
gros, les lois de Mendell, la théorie de Darwin essayer de trouver ce qui est incomplet dans scientifique»
Université de Genève