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Prénoms non-arabes en Tunisie : enjeux linguistiques

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Prénoms non-arabes en Tunisie : enjeux linguistiques

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Les prénoms non-arabes en droit tunisien

1. Les causes des restrictions


apportées quant à la liberté du
choix du prénom : l’arabe langue
officielle et dominante / la culture
amazighe marginalisée

L’Arabe est une langue dominante en Tunisie


qui n’a pas le même prestige qu’une langue
dominée. Ce qui engendre marginalisation de
cette dernière et l’occultation de la diversité
culturelle.

La langue dominante est la langue officielle,


elle est reconnue par la Constitution, les
textes législatifs et réglementaires de l’Etat.

Son statut officiel reconnu par la


Constitution, lui confère la légitimité dans
l’expression officielle et le prestige
nécessaire pour s’imposer en tant qu’outil de
communication nationale. Il s’avère aussi
qu’elle soit la langue des choix des prénoms.
Ceci constitue une immixtion dans le libre
choix des prénoms par les parents.

Dès lors, elle est la langue du pouvoir, de


l’expression politique en public.

« Une reconnaissance officielle par l’Etat


signifie, en fait l’inscription d’une langue
dans la Constitution de cet Etat. On répute
officielle une langue que la loi soutient, que
l’Etat a le droit d’utiliser dans ses relations
diplomatiques, et dans laquelle tout citoyen
est habilité à demander toute prestation,
judiciaire, de services »1.

A l’opposé, une langue minorée ou


minoritaire s’y caractérise à partir de critères
objectifs, extralinguistiques et
sociolinguistiques, retenues a priori comme
pertinents par le descripteur. Parmi les
paramètres extralinguistiques, le principe
territorial, largement requis, partant sans
doute du présupposé que la situation normale
est celle où frontières géographiques et
frontières linguistiques coïncident, considère
comme monolingues tous les habitants d’une
aire régionale et définit arithmétiquement
comme minoritaire la langue du ou des
groupes numériquement inférieurs2.
Il demeure que l’usage d’une langue non
pratiquée et non comprise par la majorité des
gens crée inévitablement la non-
communicabilité et fait que les pratiquants de
cette langue soient invisibles. Sauf que ce qui
a consolidé l’invisibilité c’est le statut de la
langue officielle tel que prévu par la
Constitution.

Par ailleurs, plusieurs langues dominées, ne


jouissent pas du statut de langue nationale, la

1
HAGEGE (C): Halte à la mort des langues, Odile Jacob, Paris, 2000, p. 247.
2
KASBARIAN (J-M): « Langue minorée et langue minoritaire », in MOREAU (M-L) (sous la direction
de) Sociolinguistique: les concepts de base, Editions Mardaga, Sprimont, 1997, p.185 et s.
langue amazighe ou le berbère en Tunisie n’a
pas ce statut, elle est même oubliée,
marginalisée et mis à l’écart. Ce qui a
engendré l’invisibilité des « minorités
linguistiques »: les Tunisiens parlant
Amazigh ou les berbérophones.

D’ailleurs, le nombre des berbérophones est


très peu, ainsi la langue est seulement utilisée
entre eux. Car, « contrairement au Maroc et
à l’Algérie où les Amazighes sont présents en
plus grand nombre (…) en Tunisie ils ne
représentaient qu’1à 2 % de la population
répartie à Djerba et dans quelques villages
du sud3 ».

De même, et contrairement au Maroc et à


l’Algérie, cette langue est à usage très limité.
« La Tunisie ne dispose pas de région
montagneuse. Elle a été rapidement
urbanisée, islamisée et après arabisée parce
qu’elle se trouve au carrefour des points
commerciaux arabes avec l’Europe
occidentale et le Maghreb… De nos jours,
seulement 2% de la population parle encore
l’Amazighe et la politique du gouvernement
pour promouvoir l’Amazighe est absente. »4
C’est l’une des raisons qui a induit à
renforcer l’invisibilité imposée par le droit
« l’aire des populations berbérophones de
Tunisie se rétrécit ainsi comme une peau de

3
QUITOUT (M): Parlons l'arabe tunisien: Langue et culture, L'Harmattan, Paris, 2002, p. 15.
4
DJEBALI (T) and WHITFIELD (L): “The Ethnic Mosaic in the Maghreb: Cultures in Crisis”, in BOUDRAA
(N) et KRAUSE (J) (sous la direction de) North African Mosaic: A Cultural Reappraisal of Ethnic and
Religious Minorities, Cambridge Scholars Publishing, Newcastle, 2009, p. 74.
chagrin. »5

Le berbère est une langue vivante pratiquée


par des Tunisiens notamment concentrés sur
l’Ile de Djerba (Guellala, Adjim) et dans les
régions centrales localisés au Sud du pays.
Au Sud-Est, autour de Tataouine (Chenini,
Douirat), à Metmata (Zraoua et Taouedjout),
à l’Est de Gafsa (Tamagourt et Senned), et
d’autres foyers encore.6

Sauf que, le discours de l’Etat semble fuir la


question des berbérophones en considérant
qu’« en ce qui concerne les Berbères de
Tunisie, on peut indiquer qu’ils sont
particulièrement bien intégrés dans la
société tunisienne, et qu’ils n’ont pas de
revendications.»7

Ainsi, l’Etat contribue à l’invisibilité de


berbérophones en affirmant que :

« La population amazigh de Tunisie, ne


constituerait pas plus de 1 % de la
population totale, serait parfaitement
intégrée dans l’unité plurielle tunisienne et
ne souffrirait d’aucune forme de
discrimination ».8

L’attitude de l’Etat est même allée parfois à

5
Voir BOUKOUS (A): « Le berbère en Tunisie », Etudes et Documents Berbères, n° 4, 1988, pp. 77-84.
6
Les Berbères en Tunisie: Rapport de Tamazgha Présenté au Comité pour l’élimination de la discrimination
raciale Conseil des droits de l'homme 74ème session du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale
(CERD) Genève, 16 février au 6 mars 2009
7
Dix-huitième et dix-neuvième rapports périodiques de la Tunisie 13 août 2007 (CERD/C/TUN/19)
Paragraphe 10, p. 6
8
Rapport du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale Soixante-quatorzième session (16 février-6
mars 2009) Soixante-quinzième session (3-28 août 2009) p. 99 para. 11
nier la question minoritaire amazighe

« Le terme « Amazigh » n’a pas droit de cité


à l’intérieur de nos frontières », « Nous
n’avons pas de problème de Berbères en
Tunisie et nous nous réclamons d’ailleurs
tous de notre berbérité ».9

Les berbérophones semblent invisibles dans


les données statistiques. Car la Tunisie ne
fournit pas dans ses rapports, des estimations
de sa composition démographique.10

Cependant, on se pose la question de savoir


si cette intégration des berbérophones
consiste en une assimilation culturelle et
linguistique ? Ou s’agit-il d’une intégration
des éléments berbérophones dans la culture
dominante ? Tout en sachant que
« Lexicalement le dialecte tunisien a su
assimiler au cours de sa longue histoire, un
bon nombre de vocable amazighe »11.

Dans le deuxième cas, c’est une assimilation


forcée qui occulte les spécificités
minoritaires. Alors que dans le premier cas,
les berbérophones s’intègrent dans la culture
dominante tout en préservant leurs

9
Communiqué du C.E.R.D. à l’issue de la deuxième et dernière séance consacrée à l’examen du rapport de
l’Etat tunisien. United Nations Press Release Le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale achève
son dialogue avec la délégation tunisienne C.E.R.D. 62ème session 7 mars 2003.
10
Le C.E.R.D. a eu, en 2003, à examiner les treizième à dix-septième rapports périodiques de la Tunisie,
présentés en un document unique (CERD/C/431/Add.4), à sa 62ème session tenue à Genève du 3 à 21 mars
2003. Parmi les recommandations du Comité à l'Etat tunisien : « Il appelle l’attention de l’État partie sur sa
Recommandation générale no VIII relative à l’identification des membres de groupes raciaux et ethniques
particuliers. » Paragraphe 7, CERD/C/SR.1575.
« Il souhaite recevoir des informations concrètes à ce sujet et recommande que davantage d’attention soit
donnée à la situation des Berbères en tant que composante spécifique de la population tunisienne. » Paragraphe
8, CERD/C/SR.1575.
11
QUITOUT (M): Parlons l’arabe tunisien: Langue et culture, L'Harmattan, Paris, 2002, p. 8.
particularités. Par exemple, l’Etat prend les
mesures nécessaires en proposant un
enseignement bilingue dans les
établissements primaires des régions où
vivent majoritairement des berbérophones.

En effet, si les berbérophones souhaitent


« affirmer leurs particularités culturelles ou
autres dans l’État partie (ils) pourraient
demander que certaines mesures soient
prises afin de préserver leurs spécificités −
par exemple la création d’écoles dispensant
un enseignement dans leur langue... »12

Les expressions « n’ont pas de


revendications » et « ne souffrirait d’aucune
discrimination » montrent la réticence de
l’Etat à prendre au sérieux la question
amazighe, il contribue par ailleurs à renforcer
l’invisibilité des berbérophones.

Lors de l’échange qui a eu lieu le 22 et 23


septembre 2016 entre les experts onusiens et
la délégation du gouvernement tunisien,
présidée par M. Mehdi Ben Gharbia,
Ministre des relations avec les instances
constitutionnelles et la société civile et des
droits de l’Homme, il a déclaré que : « Les
minorités, notamment Amazighe, jouissent
des mêmes droits constitutionnels que le
reste de la population… Certes, il y a une
identité arabo-musulmane mais la
12
Comité pour l’Elimination de la Discrimination Raciale: Soixante- quatorzième session. Compte rendu
analytique de la première partie (publique). De la 1905e séance tenue au Palais Wilson, à Genève, le mardi 17
février 2009, CERD/C/SR.1905. 25 mai 2009, p. 7 para. 26 selon M. THORNBERRY
Constitution protège les minorités. Le
gouvernement n’a aucun problème avec une
communauté quelle qu’elle soit »

Face au manquement de la Tunisie à


s’acquitter de ses obligations internationales
vis-à-vis la promotion de la diversité
culturelle, le Comité des droits économiques,
sociaux et culturels a présenté des
recommandations, tout en précisant que « le
Comité recommande à l’État partie de
reconnaître la langue et la culture du peuple
autochtone amazigh et en assurer la
protection et la promotion.

Par ailleurs, l’Etat partie devrait :

a/ collecter, à partir de l’auto-identification,


des statistiques ventilées par appartenance
ethnique et culturelle ;

b/ prendre des mesures législatives et


administratives afin d’assurer l’enseignement
de la langue amazighe à tous les niveaux
scolaires et encourager la connaissance de
l’histoire et de la culture amazighe ;

c/ abroger la circulaire n° 85 du 12/12/1965


et permettre l’enregistrement des prénoms
amazighs dans les registres de l’état civil ; et

d/ faciliter un déroulement des activités


culturelles organisées par les associations
culturelles amazighes »

En réaction à ces recommandations, le 15


juillet 2020, le Ministère des affaires locales
a publié une circulaire abrogeant la circulaire
n° 1965-85 du 12 décembre 1965 du
Secrétaire d’État à la justice et du Secrétaire
d’État à l’intérieur, qui imposait des
restrictions quant au choix des prénoms
donnés par les parents à leurs enfants lors de
l’enregistrement au registre d’état civil. La
nouvelle circulaire garantit le droit, en
particulier celui des Tunisiens d’origine
amazighe, d’inscrire les prénoms amazighs
de leurs enfants aux registres d’état civil. Les
services chargés du contrôle de l’application
de cette circulaire luttent contre les cas de
non-application, qui sont le fait de certains
fonctionnaires13.

En réglementant le choix du prénom, la


circulaire abrogée conférait une marge de
manœuvre immense à l’officier de l’état civil
qui n’est pas guidé par « l’intérêt supérieur
de l’enfant » mais plutôt il impose sa
conception influencée par ses convictions
puisque la circulaire lui donne la faculté de
refuser certains noms en fonctions des
restrictions prévues par la circulaire.

Le choix du prénom et son assignation au


nouveau-né reviennent exclusivement à ses
parents. Dans le cas contraire, le choix des
parents se heurte au refus de l’officier de
l’état civil quant à l’enregistrement des
prénoms au motif qu’ils ne sont pas arabes.

13
Comité pour l’élimination de la discrimination raciale. Rapport valant vingtième à vingt-deuxième rapports
périodiques soumis par la Tunisie en application de l’article 9 de la Convention, attendu en 2012*, **[Date de
réception : 1er juillet 2022]
Ainsi, la liberté de choix des parents est
confisquée, car il parait insensé si les parents
sont censés prouver le caractère arabe du
prénom choisi et selon quels critères ?

Aucun texte ne prévoit de critères qui


déterminent le caractère arabe du prénom,
donc, le choix des critères variera selon
l’officier civil de chaque ville. Le même
prénom peut être accepté par l’un et rejeté
.par l’autre

On constate que ce pouvoir conféré à


l’officier de l’état civil ne tient pas compte
non seulement de l’intérêt de l’enfant mais
qu’il est aussi contraire aux exigences posées
par l’article 55 de la Constitution de 2022 qui
prévoit que les restrictions apportées aux
libertés doivent être d’abord prévue par une
loi et non pas par une circulaire et en
respectant les principes de la nécessité et de
la proportionnalité.

En Tunisie, l’officier de l’état civil joue un


rôle de « preneur de décision » quand
l’intérêt général est menacé alors qu’en
France son rôle se réduit à un rôle d’alerte du
pouvoir judiciaire quand l’intérêt supérieur
est menacé.
Donc l’officier de l’état civil n’est pas guidé
par l’intérêt supérieur de l’enfant en Tunisie.
2. Conséquences : marginaliser la
diversité culturelle et surtout la
culture amazighe : l’administration
de l’état civil est arabe et non pas
tunisienne

L’histoire des civilisations de la Tunisie est


témoin de la coexistence et de la diversité
dans l’unité, « la Tunisie connut (…) en
raison de la traite des esclaves, un flux
continu des noirs et de captifs chrétiens. Elle
fut également pendant longtemps, une terre
d’asile aux juifs… les Amazighes ceux-ci
peuplent le nord d’Afrique à la fin du
deuxième millénaire »14.

Cependant, considérer que la Tunisie est le


pays dont la population est la plus homogène
ou tout simplement que les tunisiens sont

14
QUITOUT (M): Parlons l’arabe tunisien: Langue et culture, L’Harmattan, Paris, 2002, p. 14.
tous des arabes, « gommera les différences
culturelles existantes au sein de la société et
niera l’existence même du groupe
minoritaire »15,

D’ailleurs, les études génétiques menées par


le National Geographic en Tunisie ont
démontré assez clairement que la population
est Amazighe (Berbère) à 88%, d’origine
Européenne à 5%, Arabe à 4%, Sub-
saharienne 2%. 16.

Ainsi, le simple fait de parler l’arabe tunisien


en employant des mots et expressions
d’origine arabe avec beaucoup de
vocabulaire amazigh et autres langues dont
quelques mots ont été « tunisifiés » ne fait
pas de la Tunisie un pays arabe. Autrement,
dit si l’argentin qui parle espagnol est
espagnol et non pas argentin et le brésilien
qui parle portugais n’est pas brésilien mais
portugais, les tunisiens sont arabophone et
non pas arabes. L’ethnie et la langue sont
deux éléments différents.

Donc, limiter le choix des parents des


prénoms de leurs enfants revient à nier
l’origine ethnique des tunisiens qui ne sont
pas en majorité arabes.

De même, les parents qui, se voient refuser


d’inscrire le prénom choisi pour leur enfant,
se retrouvent souvent contraints de
15
BENOIT-ROHMER (F): La question minoritaire en Europe: Vers un système cohérent de protection des
minorités nationales, Editions du Conseil de l’Europe, Strasbourg, 1996, p. 19.
16
DNA Analysis: Only 4% of Tunisians Are Arabs, 2019.
[Link]
rassembler et soumettre des documents
supplémentaires à l’officier de l’état civil
(quoiqu’aucune formalité supplémentaire
lors de la déclaration de la naissance ne soit
requise), de se rendre à plusieurs reprises
dans les bureaux de l’administration, de
demander le soutien d’organisations non-
gouvernementales, d’intenter une procédure
au tribunal ou de chercher le soutien de
l’opinion publique17.

La première solution pour limiter le pouvoir


de l’officier de l’état civil consistera à
confier à un organe autonome qui respecte
les libertés la tache de résoudre les conflits
qui peuvent surgir entre les parents et les
officiers de l’état civil lors de la déclaration
de la naissance.

En Tunisie, la souplesse des procédures n’est


pas adoptée puisque dès la déclaration de la
naissance, l’acte de naissance est rédigé
immédiatement par l’officier de l’état civil 18,
ce qui ne laisse aucune chance à un autre
organe de vérifier qu’il a respecté la liberté
du choix des parents.

Une vérification a priori semble être plus


convenable, plus souple, rapide et dans
17
Mme Kalthoum Kannou (Juge) a estimé, dans un post, lundi 26 février 2018, sur les réseaux sociaux
(facebook), qu’il est temps que « cesse cette mascarade car le pays ne peut plus s’en permettre encore une devant
le monde ». « La Constitution n’a-t-elle pas consacré la liberté de conscience ? ».
Le gendre de Mme Kalthoum Kannou s’est rendu le 26 février 2018 à la municipalité de Tunis, dans la
circonscription de Cité El Khadhra pour enregistrer le prénom « Ilyna » choisi pour sa fille. L’agent a refusé de
le faire prétextant que le prénom n’est pas arabe. Il lui a même proposé de l’enregistrer plutôt sous le prénom
Elyne.
[Link]
nouveaux-nes,537,78260,3
18
Articles 22 et 24 de la loi n°1957-3 du 1er août 1957, réglementant l’état civil.
l’intérêt de l’enfant et plus respectueuse de la
liberté du choix. L’officier de l’état civil peut
aviser le procureur de la République avant
d’accepter ou de refuser d’inscrire le prénom
choisi. Comme c’est le cas en France, bien
que l’officier de l’état civil soit tenu
d’inscrire dans l’acte de naissance, les
prénoms de l’enfant tels que choisis par les
parents.

La loi française du 8 janvier 1993 relative à


l’état civil a institué le juge aux affaires
familiales qui est investi d’une compétence
large en matière d’état civil. C’est ainsi que
« si le juge estime que le prénom n’est pas
conforme à l’intérêt de l'enfant ou méconnaît
le droit des tiers à voir protéger leur nom de
famille, il en ordonne la suppression sur les
registres de l’état civil. Il attribue, le cas
échéant, à l’enfant un autre prénom qu’il
détermine lui-même à défaut par les parents
d’un nouveau choix qui soit conforme aux
intérêts susvisés. Mention de la décision est
portée en marge des actes de l’état civil de
l’enfant19 ».

Par conséquent, c’est le juge en France qui se


prononce sur le maintien ou la suppression
du prénom litigieux alors qu’en Tunisie c’est
l’officier de l’état civil qui a cette faculté.

Faciliter les procédures pour le choix des


prénoms doit s’accompagner d’un texte de
loi qui même s’il impose des restrictions

19
Article 57, al. 4, Code civil.
quant au choix, celle-ci doivent être claires et
justifient d’un intérêt légitime.

Dans ce cas, lorsque des restrictions sont


posées quant au choix des prénoms, il vaut
mieux préciser quels sont les prénoms
interdits et pour quel motif que de laisser un
large pouvoir d’appréciation à l’officier de
l’état civil qui peut faire preuve de laxisme.
Les restrictions doivent aussi répondre à un
intérêt légitime.

La deuxième solution est de tenir compte de


la diversité culturelle dans le choix du
prénom.

La culture comprend notamment le mode de


vie, la langue, la littérature orale et écrite, la
musique et la chanson, la communication
non verbale, la religion ou les croyances, par
lesquels des individus expriment leur
humanité et le sens qu’ils donnent à leur
existence, et construisent leur vision du
monde représentant leurs rapports avec les
forces extérieures qui influent sur leur vie20.

Un des éléments de la mise en œuvre du droit


à la culture est la garantie du droit de
participer à la vie culturelle qui consiste en
des stratégies, politiques, programmes et
mesures adoptés par l’État partie dans chaque
domaine de la vie culturelle, qui doivent être

20
Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Quarante-troisième session Genève, 2-20 novembre 2009,
Observation générale n° 21 « droit de chacun de participer à la vie culturelle », (art. 15, par. 1 a) du Pacte
international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels). Paragraphe 13. E/C.12/GC/21
respectueux de la diversité culturelle des
individus et des communautés.

Le Comité des droits économiques, sociaux


et culturels a considéré que le paragraphe 1
(a) de l’article 15 du Pacte international
relatif aux droits sociaux, économiques et
culturels (le droit de participer à la vie
culturelle) porte aussi sur le droit des
minorités et des personnes appartenant à des
minorités de participer à la vie culturelle de
la société et de préserver, promouvoir et
développer leur propre culture21.

L’article 49 de la Constitution dispose que


l’État soutient la culture nationale dans sa
diversité et son renouvellement, en vue de
consacrer les valeurs d’ouverture sur les
différentes cultures et de dialogue entre les
civilisations.

Néanmoins, l’unité linguistique limite le


choix des prénoms et empêche le
renouvellement de la culture.

Laisser la liberté de choix des prénoms non-


arabes ne va pas freiner le bon
fonctionnement de l’administration mais
plutôt mettra en œuvre l’ouverture sur les
différentes cultures.

Puisque le droit à la culture et de la


protection du patrimoine culturel est garanti
par la constitution, la question qui se pose est

21
Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Quarante-troisième session Genève, 2-20 novembre 2009,
Observation générale n° 21 « droit de chacun de participer à la vie culturelle », (art. 15, par. 1 a) du Pacte
international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels). Paragraphe32. E/C.12/GC/21
de savoir si la culture amazighe fait partie du
patrimoine culturel ?

La Tunisie bénéficie d’une position


géographique privilégiée de par son
appartenance au continent africain et surtout,
le fait de faire partie de l’Afrique du Nord et
du Maghreb. Elle ouvre, ainsi, sur la
méditerranée, dans ses deux rives, orientale
et occidentale. Cette position exceptionnelle
a fait de la Tunisie une porte ouverte aux
différentes civilisations : phénicienne,
romaine, carthaginoise, arabe. Civilisations
qui ont contribué à la constitution de
l’identité tunisienne, « les autorités
promeuvent les civilisations phénicienne,
carthaginoise, romaine, andalouse ainsi que
les cultures françaises et juives à travers les
discours politiques, le choix des thèmes des
manifestations culturelles très souvent
orientées vers des sujets éloignés de
l’identité arabo-islamique et également dans
le cadre de la promotion de relations
extérieures à partir des communautés qui ont
vécu en Tunisie.

La promotion de cette identité pluriculturelle


de l’identité tunisienne trouve aussi un écho
dans la réforme de l’éducation »22.

De surcroit, les berbérophones souhaitent


affirmer leurs particularités culturelles et
demandent que certaines mesures soient
prises afin de préserver leurs spécificités −
22
LASSERRE (F): Le territoire pensé: géographie des représentations territoriales, P.U.Q., Québec, 2003, p.
121.
par exemple la création d’écoles dispensant
un enseignement dans leur langue.

A ce stade, et à l’occasion de la présentation


du rapport périodique de la Tunisie devant le
Comité des Nations Unies pour les droits
économiques, sociaux et culturels, le
Congrès Mondial Amazigh (C.M.A.), une
O.N.G. de défense des droits des Amazighs,
a présenté, en 2016, dans son rapport
alternatif intitulé « Exclusion économique,
sociale et culturelle des Amazighs de
Tunisie », les écarts entre la législation
tunisienne et sa mise en œuvre et le
P.I.D.E.S.C., relatif, en particulier, aux
Amazighs en Tunisie.23

Le rapport commence par enregistrer que


l’identité amazighe en Tunisie est une
identité occultée en tenant compte du fait que
« l’amazighité en Tunisie est complètement
prohibée et la seule identité autorisée,
proclamée et que doit défendre chaque
citoyen, c’est l’identité tunisienne, fondée sur
l’islamité et l’arabité. Toute affirmation ou
revendication d’une autre identité,
notamment de l’identité amazighe, peut être
qualifiée par les autorités comme un acte de
trahison ».

Il en est de même des pratiques


discriminatoires dénoncées par le C.M.A.

23
Rapport alternatif présenté par le Congrès Mondial Amazigh concernant le Pacte international relatif aux
droits économiques, sociaux et culturels, le Comité des droits économiques, sociaux et culturels 59° session, 19
septembre - 7 octobre 2016, Palais des Nations, Genève, juin 2016.
dans ce rapport, parmi lesquelles, il est cité :

« Les prénoms amazighs sont frappés


d’interdiction, (…) aucune [trace]
d’information en langue amazighe dans la
presse écrite et les médias audiovisuels
publics tunisiens, (…) aucune production
culturelle amazighe bénéficiant de moyens
publics, les populations amazighes de
Tunisie n’ont aucun droit à l’expression
culturelle dans leur langue ».

Le rapport alternatif a formulé des


recommandations qui portent,
principalement, sur des questions culturelles
et éducatives, notamment, « prendre des
mesures législatives et administratives afin
d’assurer l’enseignement de la langue
amazighe à tous les niveaux scolaires et
encourager la connaissance de l’histoire et
de la culture amazighe en tant que culture
vivante de la Tunisie (…) et protéger et
restaurer le patrimoine amazigh et l’inscrire
auprès de l’U.N.E.S.C.O., en tant que
patrimoine de l’humanité ».

Malgré, l’abrogation de la circulaire n° 1965-


85 du 12 décembre 1965 du Secrétaire d’État
à la justice et du Secrétaire d’État à
l’intérieur, qui imposait des restrictions quant
au choix des prénoms le 15 juillet 2020 par le
Ministère des affaires locales, des mesures
urgentes doivent être prises afin de valoriser
la culture amazighe en Tunisie, dans tous les
domaines : médias, éducation, universités,
politique… En outre, il a fallu 55 ans pour
que cette circulaire soit abrogée, entre temps
les droits des justiciables étaient niés surtout
en matière de la liberté des choix des
prénoms.

Le plus important est de rappeler qu’une


circulaire garantissant la liberté de choix des
prénoms n’est pas suffisante pour garantir les
droits des citoyens tunisiens Amazighes.
Comme il est prévu dans la constitution, les
libertés sont régies par une loi organique
c'est-à-dire un texte législatif et non pas un
acte administratif.

Dans le même contexte, il faut citer un cas


dans la jurisprudence concernant une
injonction du tribunal de première instance
de Sfax du 27 août 2018 autorisant
l’inscription d’un nouveau-né sous le prénom
de « Massine » dans les registres de l’état
civil. Un prénom d’origine Amazighe qui
signifie « fontaine » et ce suite au refus de la
municipalité d’inscrire le nouveau-né sous ce
prénom. Cependant, même si ce jugement a
affirmé implicitement la liberté des choix des
prénoms, l’administration de l’état civil
continue a refuser d’enregistrer des prénoms
non-arabes et ce en l’absence d’une loi claire
qui garantit cette liberté et supprime la
condition préalable de l’arabité du prénom au
détriment de la culture Amazighe.

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