Objet d’étude : Le roman et le récit du Moyen Âge jusqu’au XXIe siècle.
Abbé Prévost, Manon Lescaut, Première partie, 1731. La lettre de rupture.
Explication linéaire, extrait 2 : « Je te jure, mon cher Chevalier … s'y exposer volontairement. »
Introduction :
En réaction contre le despotisme et l’austérité de la fin du règne de Louis XIV, la Régence de Philippe
d’Orléans se démarque par sa légèreté, ses dépenses extravagantes et le dérèglement de ses mœurs. C’est ce
libertinage que nous retrouverons dans Manon Lescaut, roman de l’Abbé Prévost, publié en 1731. Il s’agit d’un
roman complexe, dans lequel deux récits s’enchâssent. Le Chevalier Des Grieux, narrateur de sa propre histoire,
raconte la passion tumultueuse qui le lie à Manon, une femme volage attachée aux plaisirs et à la satisfaction de
son goût du luxe. Passion qui ne tarde pas à entraîner Des Grieux vers sa déchéance. En effet, abandonnant ses
études et son avenir ecclésiastique, il s’installe avec Manon à Paris et, sous la direction du frère de Manon, il
fait fortune en trichant au jeu. Alors que le couple croit sa richesse assurée et mène une vie dépensière, des
domestiques les dépouillent de tous leurs biens. Le lendemain matin Des Grieux découvre que Manon est partie,
lui laissant une lettre. Dans l’extrait que nous étudions, Des Grieux restitue, a posteriori, le contenu de cette
lettre ainsi que ses propres réactions.
Lecture du texte
Comment ce passage met-il en lumière l’opposition entre les deux personnages ?
Le texte suit deux mouvements : Le 1er (l. 1 à 8) donne la parole à Manon, à travers sa lettre. Le 2e (l. 9 à 20)
nous fait entendre Des Grieux, narrateur, commentant sa situation, et personnage narré, exprimant haut son
dépit.
I – 1er mouvement : La lettre de Manon.
Cette lettre est l’un des rares passages du roman qui laissent véritablement la parole à Manon. Elle
constitue sa seconde trahison à l’égard de Des Grieux et révèle toute l’ambiguïté et l’intérêt du personnage.
Je te jure : L’une des complexités de Manon est que, dans cet acte déshonorable qu’est cette lettre où
elle annonce son intention de se prostituer, elle commence par faire un serment sur l’honneur ! C’est que
pour elle, comme pour les gens de son siècle, la valeur première est l’absence de valeurs.
Nous notons le vocabulaire affectif qui couvre toute la première phrase : « cher », « l'idole de mon
cœur », « aimer », « je t'aime ». Manon ouvre sa lettre par une déclaration d’amour enflammée. Le
tutoiement ainsi que la négation restrictive « il n'y a que toi au monde » accordent à Des Grieux seul,
l’empire sur son cœur, mais pas sur son corps !
Cette déclaration est suivie d’une question rhétorique qui comporte toute l’ironie de Manon.
L’expression « ma pauvre chère âme » est, bien-sûr, une formule affective, mais elle sous-entend surtout
la naïveté et presque la bêtise de Des Grieux. Manon s’étonne qu’il puisse continuer à penser aux
valeurs morales, dans l’indigence dans laquelle ils se trouvent. Dans une phrase simple, comme si elle
s’adressait à un enfant, elle expose la cause de son comportement : « dans l'état où nous sommes
réduits » et la conséquence évidente : « c'est une sotte vertu que la fidélité ». L’oxymore « sotte vertu »
exprime toute la vénalité de Manon. On est bien loin de la Princesse de Clèves pour qui la fidélité est la
vertu première et qui reste fidèle à son époux, même après sa mort !
L’ironie de Manon se poursuit dans une deuxième question rhétorique (« Crois-tu qu'on puisse être bien
tendre lorsqu'on manque de pain ? ») et qui poursuit le même thème : ventre affamé n’a pas d’oreille !
Le pronom indéfini « on » donne une valeur générale à cette vérité. Mais Manon ne tarde pas à revenir à
la 1re personne, révélant tout son égoïsme. Les expressions « quelque méprise fatale » et « en croyant en
pousser un d'amour » tournent en dérision cet amour appauvrissant. Son ironie est d’autant plus cruelle
qu’elle évoque sa propre mort (« je rendrais quelque jour le dernier soupir ») pour effrayer Des Grieux
et lui faire accepter l’issue facile qu’elle lui propose.