L’État
Les raisons de s’associer et de s’organiser politiquement
1. Analyse et définition
État : du latin stare, status, « être debout » → idée de permanence, de stabilité
L’État peut se définir comme l’autorité souveraine à laquelle est soumise un groupe humain et qui est
considérée comme une personne juridique et morale.
2. La vie organisée politiquement, un besoin naturel de l’humanité ?
Le caractère sociable de l’homme désigne son aptitude à vivre en compagnie d’autrui. Au sens faible, elle
peut être un trait de caractère. Au sens fort, elle affirme qu’un être humain n’est pas fait pour vivre seul.
Les penseurs antiques comme Platon ou Aristote considéraient que ce besoin était naturel et se manifestait
de différentes façons : pour assurer sa sécurité et son alimentation, mais aussi parce que l’homme est un
être qui parle et qui tire du plaisir de la fréquentation de ses amis, chaque individu doit vivre en société.
Ainsi Aristote a pu dire qu’en dehors de la cité, l’homme était « soit une bête, soit un Dieu », mais en aucun
cas un être humain normal, qui est quant à lui naturellement porté à se rassembler avec ses congénères.
3. L’hypothèse de l’état de nature et l’idée de pacte social
Si les hommes vivent pour la plupart en société, cela n’en fait pas pour autant une nécessité naturelle. La vie
solitaire est parfaitement possible (ex. : les ermites et les anachorètes, qui se retirent délibérément de la
société des hommes), et on peut imaginer un état pré-social de l’humanité.
Rousseau considère que l’homme n’avait aucun besoin naturel de vivre en société : le besoin sépare les
hommes plutôt qu’il ne les rassemble, et dans une nature luxuriante et généreuse un seul individu peut
parfaitement se suffire à lui-même.
Cet état pré-social est appelé « état de nature ». Rousseau affirme lui-même qu’il s’agit d’une fiction ; c'est
un moyen de concevoir les conditions qui ont obligé l’homme à se rassembler avec ses congénères et à se
soumettre à une autorité politique.
Les théories du contrat, qui posent la question des principes qui fondent la légitimité du pouvoir, marquent la
naissance de la réflexion politique moderne. Il ne s’agit plus de savoir définir le régime politique idéal (à la
manière de Platon), mais d’établir le fondement de l’autorité politique légitime, ainsi que ses bornes.
4. La sécurité et la liberté, deux exigences contradictoires ?
La fiction de l’état de nature est surtout un moyen de déterminer les conditions du « pacte social » : un
contrat originel, fixant les conditions sous lesquelles les hommes consentent à se soumettre à l’autorité de
quelques-uns ou d’un seul. Un gouvernement est illégitime lorsqu’il ne respecte pas les termes du pacte
social.
Pour Hobbes, « l’homme est un loup pour l’homme », c'est-à-dire qu'il est naturellement hostile envers ses
congénères. Il en résulte une « guerre de tous contre tous » qui pousse chacun à accepter la soumission
pour garantir sa sécurité et la paix civile. L’État ainsi produit est un « Léviathan » (monstre marin évoqué
dans la Bible), une autorité souveraine disposant d’un pouvoir absolu.
Pour Rousseau, l’homme n’a pas pu accepter de sacrifier sa liberté naturelle pour recevoir la sécurité en
échange : le « contrat social » implique que chaque citoyen conserve sa liberté à tout prix, même face à
l’autorité politique. Cependant, la liberté civile consiste dans la possibilité d’élaborer la loi en vue de l’intérêt
général, car l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté.
On constate donc que la notion d’état de nature permet d’expliquer pourquoi ce que dit la loi est acceptable,
correspond à ce que la loi devrait dire. En revanche, ce qui est « légal » est ce que la loi dit en toutes
circonstances. Ce qui est légal peut être légitime ou illégitime. C’est en vertu de cette notion de légitimité
que Max Weber propose sa définition de l’État comme rapport de domination s’exerçant par le moyen d’une
« violence légitime ».
La souveraineté de l’État
1. La souveraineté absolue et l’idée de pouvoir
Une souveraineté qui ne souffre aucune remise en cause est dite absolue. La monarchie absolue de l’Ancien
Régime en France s’opposait à toute idée de limitation du pouvoir.
Mais cette absence de limitation n’est pas réservée à un pouvoir absolutiste ou dictatorial. Dans un régime
légitime, il doit toujours exister un pouvoir souverain au-dessus duquel personne n’est censé exercer
d’autorité. Il n’y a pas de pouvoir vraiment souverain qui ne soit absolu, c’est-à-dire limité par rien d’autre
que lui-même.
Spinoza insiste sur la nécessité, pour tous les individus qui se soumettent à un pouvoir souverain, de lui
obéir de façon absolue. Sans quoi ce pouvoir n’en sera pas vraiment un, et l’État serait sans efficacité réelle.
Selon Spinoza, chacun conserve à l’état social le droit naturel qu’il possédait à l’état de nature. Le souverain
ne peut pas réellement se livrer arbitrairement à n’importe quelle action : la souveraineté n’ôte pas
réellement aux hommes leur puissance et leur droit naturel. Donc malgré cette définition de la souveraineté,
l’individu « se réserve une grande part de son droit », et le souverain n’est jamais dans la capacité de
devenir cruel ou arbitraire ; ou alors, il risque de provoquer la révolte de ses sujets.
Cependant, selon Ricœur, la menace d’une dérive du pouvoir vers une corruption ou « une escroquerie de la
souveraineté » marque la contradiction propre du politique qui doit agir dans la sphère des rapports réels en
se fondant sur l’idéal du droit.
On peut être alors tenter de suivre la pensée de Locke qui fixe des bornes au pouvoir de l’État ; il ne doit
s’occuper que de la préservation des libertés attachées naturellement à l’individu.
2. La limitation des pouvoirs
Les personnes qui possèdent le pouvoir sont sensibles à celui-ci, et sont tentées d’en abuser. Le pouvoir est
corrupteur, et d’autant plus qu’il est absolu, c’est-à-dire dépourvu de limite (voir le mythe de Gygès dans
la République de Platon : Gygès était un berger qui, après avoir découvert un anneau qui le rendait invisible,
a commis des crimes de plus en plus graves ; l’invisibilité peut être vue comme une métaphore de la toute-
puissance et de l’impunité).
Montesquieu insiste sur la nécessité de limiter le pouvoir pour préserver la liberté des citoyens. Mais le
pouvoir ne pouvant être limité que par un autre pouvoir, il voit dans la séparation des pouvoirs le critère
privilégié d’un État libre et juste.
Placé devant le constat d’un État qui prend des décision illégitimes, les citoyens peuvent faire acte de
désobéissance civile. Mais, comme l’indique John Rawls, celle-ci est toujours non-violente, orientée par un
sens de la justice supérieur aux intérêts d’un gouvernement, et au nom même du principe de coopération
sociale au sein du droit.
3. L’idée de République
République vient de res publica, qui signifie « chose publique » : elle représente l’ensemble du « corps
politique » réunissant aussi bien les citoyens que le gouvernement. « République » n’a pas toujours désigné
un certain régime politique ; elle peut aussi exprimer l’idée de régime politique en général (la République de
Platon s’intéresse ainsi à la recherche du meilleur régime politique).
Rousseau désigne lui aussi la République comme un corps politique fondé au travers du « contrat social »,
qui préserve la liberté des citoyens qui s’unissent à tous les autres dans ce pacte initial, et participent ainsi à
l’autorité politique.
Aujourd’hui, une république désigne généralement un régime où le pouvoir n’est pas héréditaire, et dans
lequel les citoyens sont représentés par des élus.
L’ordre social et l’ordre étatique : opposition ou communauté ?
1. Peut-il y avoir une société sans État ?
La société se distingue de l’État qui exerce son pouvoir sur les individus, même si l’État semble émaner
naturellement d’un rassemblement humain de grande importance. On peut pourtant imaginer une société
sans État, ou antérieure à l’État.
Les tribus, les clans sont des sociétés sans État, où l’autorité ne prend pas corps dans des institutions
autonomes.
L’anarchisme défend une idée différente de la société sans État, d’après laquelle toute autorité
institutionnelle et étatique résulte d’une logique d’exploitation. Dans le cadre de l’anarchisme, une
coopération est possible, une organisation est proposée au niveau local. Mais l’autorité rigide et les
structures de commandement fixe sont proscrites au nom de l’auto-organisation et de l’aide mutuelle entre
les hommes.
2. L’État : un carcan pour le peuple ou un rempart de la volonté générale ?
La liberté civile se définit par une limitation de la liberté individuelle afin de garantir la coexistence pacifique
de tous les hommes. Cette autorité provenant de l’extérieur, elle peut donc apparaître comme une contrainte
arbitraire qui s’oppose aux désirs de chacun.
Aristote affirme dans Les Politiques que chaque peuple a besoin d’un régime politique différent pour être
correctement gouverné. Mais quelle qu’en soit la forme, le gouvernement de la cité doit poursuivre le bien
commun, non les désirs d’un petit nombre.
Rousseau propose une théorie plus radicale encore, en soulignant que la fonction de la République est de
faire régner la volonté générale, qui s’oppose à la volonté particulière de tous les hommes. Chaque homme
individuellement possède une volonté qui n’est pas nécessairement compatible avec celle de ses
concitoyens. Mais en tant que membre du Souverain, il peut se faire l’avocat de la volonté générale, et
contribuer ainsi à ce que la liberté civile soit supérieure à la liberté individuelle.
3. La question de la représentation politique : libération ou usurpation ?
Une démocratie parlementaire est un régime dans lequel le peuple élit des représentants qui se réunissent
en parlement afin de décider des lois ou de la désignation de responsables politiques.
Ce type de régime n’a pas toujours existé, et a pu être sévèrement critiqué. La cité d’Athènes a, durant une
certaine période, pratiqué une sorte de démocratie directe, où les citoyens en personne pouvaient prendre
part aux débats. Rousseau critique le gouvernement représentatif, en affirmant qu’il n’accorde la liberté au
peuple qu’au moment des élections, et le réduit en esclavage le reste du temps.
C’est à partir du XIXe siècle que des penseurs se sont prononcés en faveur du gouvernement représentatif
parlementaire, parce qu’il permet un mélange du régime démocratique et aristocratique (ce qui correspond à
l’idéal de politeia exprimé par Aristote dans Les Politiques), et autorise dans le même temps un débat public
pouvant influencer les élections.
Mais le citoyen doit-il pour autant renoncer à la vie politique, doit-il faire confiance à l’État ? N’est-ce pas un
risque majeur d’abandonner à une administration la vie publique ? Tocqueville décèle dans la jeune
démocratie américaine le risque d’un abandon du politique : repliés sur leurs intérêts privés, les citoyens
abandonnent l’intérêt général.
Au contraire, l’équilibre de l’État pourrait exiger des contre-pouvoirs. Si Durkheim reconnaît que les États
sont des facteurs de libération, car ils émancipent les citoyens des communautés d’influence dans lesquelles
ils vivent, ils peuvent devenir oppresseurs s’ils ne sont pas limités par des puissances collectives. Il ne
s’agirait donc pas de supprimer le pouvoir de régulation et de représentation, mais d’en démultiplier les
centres.
Hobbes : Hobbes décrit l'état de nature comme une situation hypothétique où les individus vivent sans
gouvernement ni lois. Dans cet état, la vie est marquée par la peur, la méfiance et des conflits permanents
pour les ressources. C’est ce qu’il résume par la célèbre formule : « la guerre de chacun contre chacun ».
- Contrat social : pour sortir de cet état de guerre, les individus acceptent de conclure un contrat social. Par
cet accord, chacun transfère ses droits à un pouvoir souverain chargé d'assurer la paix et la sécurité.
- Le Léviathan : métaphore du gouvernement souverain, le Léviathan symbolise un pouvoir central fort et
indivisible. Hobbes estime que seule une autorité absolue peut prévenir le retour au chaos de l'état de
nature.
- Un pouvoir souverain absolu : Hobbes défend la nécessité d’un pouvoir souverain disposant d’une autorité
sans partage sur la société. Les citoyens n'ont pas le droit collectif de renverser le souverain, car cela
mettrait en péril la stabilité de l’ensemble. Toutefois, chacun conserve toujours le droit de préserver sa
propre vie, même face au pouvoir.
- Rôle du gouvernement : le gouvernement, selon Hobbes, a pour mission essentielle de maintenir la paix,
de protéger les citoyens et de faire respecter les lois. L’obéissance au pouvoir est la condition indispensable
à la sécurité et à la vie en société.
Hegel : L’État, selon lui, est le produit d’une évolution qui reflète la rationalité croissante de l’esprit collectif.
Un autre aspect fondamental de la pensée hégélienne est sa conception de la liberté. Pour Hegel, la
véritable liberté ne réside pas dans l’absence de contraintes, mais dans la réalisation de soi au sein d’une
communauté organisée.
- L’État joue un rôle crucial dans cette réalisation, car il fournit le cadre institutionnel nécessaire pour que les
individus puissent exercer leur liberté de manière éthique et responsable. Ainsi, les fondements
philosophiques de la théorie hégélienne des pouvoirs de l’État sont intimement liés à sa vision dialectique de
l’histoire et à sa conception positive de la liberté.
- La structure des pouvoirs de l’État chez Hegel se divise en trois instances principales : le gouvernement, la
société civile et la famille. Chacune de ces instances joue un rôle distinct mais complémentaire dans le
fonctionnement global de l’État. Le gouvernement représente l’autorité politique et administrative, chargé
d’établir les lois et d’assurer leur application.
- Il incarne la rationalité et l’universalité, en tant que garant du bien commun. La société civile, quant à elle,
est le domaine des intérêts individuels et des interactions économiques. Elle est le lieu où les individus
poursuivent leurs propres objectifs tout en étant en relation avec autrui.
- Hegel voit cette sphère comme essentielle pour le développement personnel, mais il met également en
garde contre ses dangers potentiels, notamment le risque d’égoïsme et d’anarchie. Enfin, la famille
représente le premier lieu d’éducation et d’affection, où les individus apprennent les valeurs éthiques
fondamentales qui les guideront dans leur vie sociale.
- Pour Hegel, la fonction des pouvoirs de l’État est intrinsèquement liée à la réalisation de la liberté
individuelle. Contrairement à une vision libérale qui pourrait considérer l’État comme un obstacle à la liberté,
Hegel soutient que c’est précisément par l’intermédiaire des institutions étatiques que les individus peuvent
véritablement s’épanouir. L’État offre un cadre juridique et éthique qui permet aux citoyens d’exercer leurs
droits tout en respectant ceux des autres.
- L’État agit ainsi comme un garant de la liberté collective, en veillant à ce que les intérêts individuels ne
compromettent pas le bien commun. En établissant des lois et en régulant les relations sociales, il crée un
environnement propice à l’épanouissement personnel. Cette conception hégélienne de la liberté souligne
que celle-ci ne peut être pleinement réalisée qu’au sein d’une communauté organisée où chacun reconnaît
ses devoirs envers autrui.