Introduction
La critique littéraire repose fondamentalement sur l’acte d’interpréter les textes.
Comme le souligne avec esprit l’Abbé Antoine Prévost : « il n’est pas nécessaire qu’un
auteur comprenne ce qu’il écrit, les critiques se chargeront de le lui expliquer ». Cette
remarque met en lumière le rôle central du critique dans la construction du sens.
Depuis le XVIIe siècle, l’herméneutique s’est imposée comme l’art ou la science de
l’interprétation, proposant des méthodes rigoureuses pour comprendre et expliquer
les œuvres littéraires en s’appuyant sur la langue, le contexte et la structure du texte.
Problématique : L’herméneutique peut-elle être considérée comme la seule
approche légitime et suffisante de la critique littéraire, ou doit-on envisager d’autres
perspectives pour saisir toute la richesse du texte ?
Annonce du plan : Nous verrons d’abord en quoi l’herméneutique structure la
critique littéraire et semble en constituer le fondement unique, avant d’interroger les
limites de cette exclusivité et d’ouvrir la réflexion à d’autres approches critiques.
I. L’herméneutique : fondement unique de la critique littéraire ?
L’herméneutique se définit comme l’art de comprendre et d’interpréter les textes
dont le sens n’est pas immédiatement accessible. Elle vise à reconstruire le sens à
travers une méthode fondée sur des hypothèses de cohérence et des règles
d’interprétation. Parmi ses concepts clés figure le cercle herméneutique, qui décrit le
va-et-vient entre la compréhension des parties et du tout d’un texte.
Depuis l’Humanisme, l’herméneutique s’appuie sur le sens littéral, situé dans la lettre
du texte et accessible par une connaissance approfondie de la langue et de ses
usages. Ce sens premier sert de référence pour mesurer les innovations et
subversions linguistiques. Il est considéré comme le point de départ de toute
interprétation, permettant d’objectiver la signification et d’éviter l’arbitraire.
L’herméneutique critique, illustrée par Szondi et Bollack, insiste sur la nécessité de
replacer l’œuvre dans son contexte historique, tout en reconnaissant sa capacité à
innover et à instaurer une subjectivité propre. L’œuvre n’est pas un simple reflet de
son époque : elle crée une distance, une singularité qui doit être comprise à partir de
l’objet lui-même. C’est le principe de particularité et de règle d’immanence :
l’interprétation doit résoudre les difficultés du texte par le texte lui-même.
L’herméneutique revendique aussi une universalité. Selon Gadamer, toute
compréhension humaine passe par l’interprétation ; ainsi, l’herméneutique pourrait
servir de modèle à toutes les sciences humaines. Cette prétention universelle
s’appuie sur l’idée que tout discours humain cherche à signifier, à vouloir-dire, et que
l’interprétation est inhérente à toute activité de compréhension.
En privilégiant la rigueur méthodologique, l’attention à la langue, au contexte et à la
structure interne des œuvres, l’herméneutique propose un cadre puissant pour la
critique littéraire. Elle invite à suspendre les préjugés et à se confronter à l’altérité du
texte, cherchant à comprendre l’œuvre pour ce qu’elle est, avant d’y projeter des
significations extérieures.
Cependant, cette focalisation sur le texte et sa lettre ne risque-t-elle pas d’ignorer
d’autres dimensions de la création et de la réception littéraires ? Qu’en est-il des
forces inconscientes ou des structures psychologiques qui influencent l’auteur ou le
lecteur ?
II. Herméneutique et psychocritique : confrontation de deux approches
À côté de l’herméneutique, d’autres disciplines abordent le texte littéraire selon des
perspectives différentes. La psychocritique en est un exemple marquant. Fondée sur
la psychanalyse freudienne, elle cherche à déceler la structure phantasmatique
inconsciente à l’œuvre dans le texte. Elle s’intéresse aux rêves, aux mythes, aux
thèmes récurrents, pour mettre au jour un « moi profond » de l’écrivain, parfois à son
insu.
Contrairement à l’herméneutique, qui privilégie le sens littéral et la subjectivité
inscrite dans le texte, la psychocritique part d’une théorie externe : la psychanalyse.
Elle lit l’œuvre comme la manifestation de dynamiques psychiques, dépassant la
simple intention consciente de l’auteur. Cette démarche, bien que non réductrice
selon ses défenseurs, introduit une grille d’analyse qui peut sembler étrangère à
l’herméneutique, soucieuse de ne pas importer des théories du dehors.
Les tensions entre ces deux approches sont manifestes. L’herméneutique critique, en
particulier, met en garde contre le psychologisme et insiste sur la nécessité de
suspendre les préjugés, y compris ceux issus de théories externes, pour se confronter
au texte lui-même. Elle vise à comprendre le sens visé par le discours, tel qu’il se
constitue dans la langue et l’histoire, indépendamment de la vérité ou de la
biographie de l’auteur.
La psychocritique, au contraire, ne se limite pas à la surface linguistique : elle cherche
à accéder aux couches inconscientes du texte, à lire les traces de l’inconscient de
l’auteur ou du lecteur. Cette démarche, en mobilisant la psychanalyse, enrichit la
compréhension des œuvres en révélant des dimensions cachées, mais elle s’éloigne
du principe d’immanence cher à l’herméneutique.
Enfin, la confrontation entre herméneutique et psychocritique illustre la diversité des
voies d’accès au sens littéraire. L’une privilégie la rigueur interne et l’analyse du texte
en lui-même ; l’autre, l’exploration des forces psychiques et inconscientes à l’œuvre
dans la création littéraire. Toutes deux apportent des éclairages essentiels, mais
aucune ne saurait prétendre à l’exclusivité.
Conclusion
L’herméneutique s’est imposée comme une méthode centrale et rigoureuse pour
comprendre les textes littéraires, en valorisant la lettre, le contexte et la singularité
de chaque œuvre. Pourtant, la confrontation avec la psychocritique montre que la
littérature ne se limite pas à ce que le texte dit explicitement : elle est aussi traversée
par des forces inconscientes et des dynamiques psychologiques. Ainsi, la richesse de
la critique littéraire réside dans la complémentarité des approches : si
l’herméneutique demeure un socle indispensable, elle gagne à dialoguer avec
d’autres perspectives pour saisir toute la profondeur du sens littéraire.